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CyclOpe 2016

 

LES MARCHES MONDIAUX

« A la recherche des sommets perdus »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2016

24 mai 2016 - Paris

CyclOpe 2015

LES MARCHES MONDIAUX

Pour qui sonne le glas ?

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2015

20 mai 2015 - Paris

CyclOpe 2014

LES MARCHES MONDIAUX

Dans le rêve du Pavillon Rouge

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2014

14 mai 2014 - Paris

Vient de sortir en librairie

Philippe Chalmin

"Crises 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances"
2013

François Bourin éditeur

1er mai

             La béatification de Jean-Paul II sur la place Saint-Pierre de Rome n’a peut-être pas fait « l’audimat » du mariage princier britannique, mais la cérémonie était autrement symbolique pour tous, bien au-delà du milliard de catholiques de la planète. Jean-Paul II a été en effet l’une des personnalités les plus marquantes du dernier quart du XXe siècle, une autorité morale majeure avant même que d’évoquer le rôle essentiel qui fut le sien dans la chute du communisme à partir de la Pologne. Certains critiquent la hâte de l’Église à béatifier Jean-Paul II, mais n’était-il pas important au contraire de le faire rapidement alors que la génération Jean-Paul II, celle des JMJ et du « N’ayez pas peur » est en pleine maturité?

             Jean-Paul II était un homme aux multiples facettes, mais pour l’économiste il est avant tout le pape de « Centesimus Annus », la grande encyclique qui célébra le centième anniversaire de Rerum Novarum de Léon XIII. C’est le texte dans lequel un pape reconnait pour la première fois le bien-fondé de l’économie de marché, mais nous dit-il « avant toute logique des échanges à parité de marché, il y a un dû à l’homme parce qu’il est homme en raison de son éminente dignité ». Ce dû à l’homme est au du cœur de la recherche de tous les économistes. Béatifié le 1er mai (fête du Travail), c’était aussi le deuxième dimanche de Pâques et l’on a lu un texte célèbre des Actes des Apôtres sur la première communauté chrétienne où « ils mettaient tout en commun, ils vendaient leurs propriétés et leurs biens pour en partager le prix entre tous selon les besoins de chacun ». Jean-Paul II a du goûter ce clin d’œil.

 

2 mai

             C’est donc dans un faubourg d’Islamabad, au cœur d’un Pakistan qui est l’un des pires chaudrons de la planète que les forces spéciales américaines ont débusqué et abattu Oussama Ben Laden. Depuis une vingtaine d’années, Ben Laden symbolisait un terrorisme islamique dans lequel ne se reconnaissaient guère la plupart des musulmans, mais qui a fait son lit dans l’échec économique et social de la grande majorité des pays du monde arabo-musulman. Au moment où disparaissaient les grandes idéologies du XXe siècle, toutes issues du monde occidental, il a pu croire que l’heure était venue à nouveau pour l’Islam, la seule grande religion – avec le judaïsme – à proposer un véritable modèle de société. Dans les années quatre-vingt-dix, il put profiter de l’indulgence de certains milieux altermondialistes qui cautionnaient ses positions anti-américaines. Les attentats du 11 septembre lui donnèrent une aura planétaire et il faut lui reconnaître un certain génie pour avoir su fédérer une véritable multinationale d’un terrorisme islamique qui ne pouvait justifier son existence que par une fuite en avant continuelle et suicidaire.

             Sa disparition intervient au cœur même du printemps arabe, alors que sont éliminés ceux-là mêmes qui avaient fait de la lutte contre Al Qaïda la justification de leurs propres dérives dictatoriales, de Ben Ali à Moubarak, de Khadafi à Assad ou aux généraux algériens. C’est – souhaitons-le – l’illustration de son échec : la rue a obtenu pacifiquement – ou presque – ce que la terreur n’avait pu réaliser. L’échec de Ben Laden est dans l’histoire celui de tous les fanatismes, ceux dont Victor Hugo disait qu’ils sont « admirables quand ils sont persécutés, mais odieux quand ils persécutent ».

 

3 mai

             C’est la saint Philippe aujourd’hui! La célébration des saints a disparu depuis longtemps et l’Église catholique marque de moins en moins ces occasions qui ont pourtant survécu dans la culture populaire : les agendas continuent à les mentionner et à la télévision, au moment très regardé des prévisions météo, le présentateur ne manque jamais de signaler le saint et donc la fête que l’on souhaitera le lendemain. De toute manière, l’inventivité en matière de prénoms est devenue telle que les 365 jours de l’année (moins en réalité si l’on tient compte des grandes fêtes) n’y suffiraient pas.

             Philippe est un apôtre qui partage donc avec Jacques ce 3 mai. Il fait partie de ces apôtres qui ont laissé peu de traces au-delà de leur mention dans le petit cercle des premiers disciples du Christ. Il porte un prénom d’origine grecque (celui qui aime les chevaux) et semble avoir été un esprit relativement pragmatique. Alors que le Christ dit à ses disciples : « je suis le chemin, la Vérité et la Vie, personne ne va vers le Père sans passer par moi », ce qui est assez ardu du point de vue théologique pour un esprit simple, Philippe le coupe presque pour lui dire « Seigneur, montre nous le Père, cela nous suffit » : cette notion de chemin, de lente maturation de la foi marquée si souvent par le doute, lui passe manifestement au-dessus de la tête. Il est très loin des subtilités de Jean et surtout plus tard de Paul.

             Philippe est bien l’image de tous ceux qui ont besoin de certitudes que ce soit dans le champ spirituel ou dans la vie quotidienne. Le monde est plein de Philippes!

             À propos, Jean-Paul II sera fêté le… 22 octobre! 

 

4 mai

             Marrakech est calme même si sur la place Jemaa El Fna les traces de l’attentat de la semaine dernière sont bien visibles. L’attentat n’a pas été revendiqué, l’enquête officielle s’oriente assez logiquement vers AQMI mais une autre version circule impliquant des cercles marocains opposés à la politique d’ouverture menée par le Roi.

             Une longue promenade dans la ville moderne confirme l’extraordinaire développement urbain de ces dernières années : non seulement des complexes de villas pour Occidentaux et riches Marocains, mais aussi des quartiers plus modestes et puis des centres commerciaux et bien sûr des hôtels. Quel contraste avec les villages traditionnels à quelques kilomètres de là : un pareil choc de cultures ne peut manquer de faire des étincelles.

             Ce qui frappe aussi le visiteur c’est la propreté des rues, la qualité et l’entretien des jardins et promenades publics. En cette saison, Marrakech est la ville des roses et les moindres terre-pleins en sont des parterres. Bien sûr, il y a là bien des gâchis : un golf à Marrakech (et il y en a désormais plusieurs) c’est la consommation d’eau d’une ville de 50 000 habitants. L’exemple tunisien montre bien les dangers d’une stratégie économique par trop fondée sur les revenus du tourisme. L’insatisfaction des jeunes Marocains s’en trouve exacerbée : ainsi aujourd’hui des jeunes bloquaient les rails de la voie ferrée par laquelle les phosphates sont acheminés vers la mer. Leur réclamation; une embauche immédiate par l’Office Cherifien des Phosphates (8500 embauches ont été promises). On est là bien loin des touristes de Marrakech et si proches pourtant.

5 mai

             L’affaire des « quotas » empoisonne le football français et dans le climat politique et social du moment elle est devenue l’objet de polémiques nationales.

             Le « foot » fait rêver et demeure – et de loin – le sport le plus populaire en France : en moyenne, L’Équipe (qui est le plus important quotidien national français) y consacre la moitié de sa pagination. Dans les « quartiers », les footballeurs professionnels sont des héros et des modèles dont le train de vie fait rêver par son apparente facilité. Alors on cherche de plus en plus tôt à détecter les talents avec des pépinières qui fonctionnent dès l’âge de douze ou treize ans : le foot passe avant toute forme d’éducation et il vaut mieux savoir dribbler que lire et écrire.

             Tout ceci a fait du foot le sport le plus ouvert sur le plan ethnique et racial et longtemps on s’en est félicité à l’image des champions du monde « blacks, blancs, beurs ». Aurait-on aujourd’hui touché la limite? En tous cas subrepticement la Fédération française de football a évoqué l’idée – et la réalité (?) – de quotas. Que d’hypocrisies surtout dans les dénégations offensées des intéressés! Soyons francs : le football – à l’image de bien d’autres sports – est une activité de mercenaires dont au fond la couleur, la race, la nationalité même importent peu. Ce qui est absurde c’est d’appliquer au football une démarche « nationale » : on en a bien vu les limites en Afrique du Sud avec ce qui aura été en réalité une révolte de mercenaires (mais on a l’équivalent avec la Coupe Davis pour le tennis).

             Le vrai drame est que de milliers de jeunes rêvent du foot comme facteur de réussite. Quotas ou pas ce sont eux que l’on trompe.

 

6 mai

             Hier soir à New York, les marchés de matières premières ont fortement décroché : le pétrole a perdu plus de dix dollars le baril, le cuivre est revenu au-dessous des $ 9000 la tonne; le coton, le caoutchouc ont accentué leur dégringolade des derniers jours. On parle déjà d’un krach et la fébrilité est manifeste chez les investisseurs d’autant que Goldman Sachs a donné un signal baissier.

             Les raisons précises de ce décrochement sont faciles à analyser : la mort de Ben Laden fait supposer – à tort ou à raison – que les tensions pétrolières vont diminuer; d’autre part alors que l’on s’attendait à une nouvelle hausse des taux européens, la BCE n’a pas bougé et le dollar s’est inscrit à la hausse ce qui a eu un effet mécanique à la baisse des matières premières. Mais le plus important, c’est que pour de très nombreux produits, on était arrivé en ce mois d’avril 2011 à des niveaux qui n’étaient plus très « raisonnables » en termes de logique des fondamentaux et de comportement de la demande. La frontière ténue séparant le rationnel de l’irrationnel de la bulle avait manifestement été franchie pour l’argent ou l’étain, le nickel ou le sucre. L’euphorie des marchés, plus moutonniers que jamais, fit le reste. De là à penser que le point haut du grand choc de 2011 a été atteint au début mai, il y a un pas que l’on ne saurait franchir. Les tensions demeurent justifiées en maints secteurs et notamment pour les grains et surtout le maïs dont les emblavements ont été perturbés aux États-Unis et pour lesquels les tensions sont devant nous.

             Au fond, ce réajustement brutal doit surtout nous rappeler que les arbres ne montent pas au ciel!

 

7 mai

             Il fait beau et très chaud (plus de 25°) sur Paris, la France et même toute l’Europe (une nouvelle fois le Pays Basque se distingue…) Dans certaines régions cela fait des semaines voire des mois qu’il n’a pas plu. Là où le citadin se réjouit et va lézarder sur les terrasses ensoleillées en rêvant sur les tenues estivales des jeunes femmes, le monde paysan lui commence à s’inquiéter de nappes phréatiques déjà bien entamées et de réserves de fourrages insuffisamment renouvelées. Le mot sécheresse a fait son apparition ces derniers jours et douche quelque peu l’impression d’euphorie dans lequel vivait le monde céréalier français grâce à des prix très soutenus. Bien sûr cette sécheresse va avoir des conséquences en termes de production agricole ce qui ne manque pas d’inquiéter alors même que, partout sur la planète, les stocks de clôture de la campagne 2010/2011 (au 30 juin ou au 30 septembre selon les cas) sont au plus bas. Déjà en Amérique du Nord, du fait des tornades qui ont touché le sud des grandes plaines américaines, les « farmers » vont semer du soja plutôt que du maïs au risque d’aggraver un peu plus le déficit du « grain jaune ». La situation serait par contre plus favorable en Russie après la canicule de 2010.

             Tout ceci doit nous rappeler que l’homme demeure soumis aux caprices d’une nature qu’il ne maîtrise pas. Une étude récente estime qu’entre 1980 et 2008, le changement climatique a diminué le potentiel céréalier mondial de 33 millions de tonnes pour le maïs, les régions les plus affectées étant le Brésil, la Russie et… la France.

             Il fait beau, il fait chaud… cela a un coût!

 

8 mai

             Au marché des Sablons ce matin, le marchand de légumes porte un T-shirt arborant le logo de… l’université de Paris-Dauphine. Avec un délicieux accent canadien, il m’explique qu’étudiant à l’UQAM (Université du Québec à Montréal) il est pour un an en échange avec Dauphine et qu’il finance ses études par des petits « jobs » comme celui-ci. À ma surprise, car c’est un emploi dur et exigeant (il a du commencer ce matin vers 4 heures et n’aura guère terminé avant 15 heures), il m’explique qu’au Québec il a été apprenti boucher pendant qu’il faisait des études de musique. Alors être marchand des quatre saisons tout en faisant de l’économie et de la gestion ne l’étonne guère. « Chez nous, me dit-il, les cursus sont beaucoup plus ouverts! »

             Quel contraste avec notre système éducatif fondé sur des orientations très précoces, sur une sélection qui commence dès l’âge de quinze ans et qui se fonde pour l’essentiel sur les capacités d’intelligence mathématiques des intéressés. Et une fois sur les rails, il n’y a plus guère de bifurcations sinon des échecs qui marquent à vie. Entre 16 et 20 ans les meilleurs sont « intubés » et gavés de force dans les classes préparatoires sans que se pose jamais la question de leur épanouissement. Au contraire en Amérique du Nord c’est le temps de l’éveil et de la recherche du bon chemin.

             C’est aussi le temps des « jobs ». Certes, nous avons les stages (à finalité professionnelle) et puis quelques petits emplois style « McDo ». Mais en France embaucher des jeunes pour des petits boulots avec tout notre carcan social n’est pas mince affaire. Venant d’un autre monde, ce jeune canadien nous apprend aussi le courage et la modestie.

 

9 mai

             Les propositions faites par Laurent Wauquiez, au nom de son groupe politique interne à l’UMP, visant à exiger des bénéficiaires du RSA quelques heures par semaine de travail de « service social » ainsi que de plafonner l’ensemble des minima sociaux reçus par un individu à 75 % du SMIC ont soulevé – comme on pouvait s’y attendre – un véritable tollé et la proposition de loi qu’il compte déposer a bien peu de chances de jamais venir en discussion au Parlement.

             C’est que l’on touche là à un des tabous français, celui du droit aux bénéfices de l’état providence sans aucune compensation ni condition. Pourtant l’idée que le bénéficiaire du RSA puisse réaliser quelques travaux d’intérêt collectif paraît frappée au coin du bon sens. Ce peut même être un moyen de maintenir une personne au contact de la vie réelle et de lui éviter les dérives de l’assistanat. Concrètement ce pourrait être difficile à organiser, voire coûteux comme l’était l’idée du service civil pour les jeunes pour lequel on en est resté au stade du volontariat. L’idée aussi que le travail doit être valorisé n’est en soi pas absurde.

             Le filet social en France fonctionne plutôt bien et le RSA était – en soi – une excellente innovation. Mais c’est la « fabrique » de la société française qui se délite par pans entiers du fait de l’inactivité et de l’exclusion. La dignité d’une société n’est-elle pas de donner à tous les moyens de contribuer au bien collectif, chacun à sa mesure : manifestement en France, exprimer tout haut de telles idées vous place dans le camp des pires réactionnaires.

 

10 mai

             Il y a donc trente ans, François Mitterand l’emportait sur Valery Giscard d’Estaing et pour la première fois depuis 1936, la gauche était au pouvoir (on oublie quand même Mendes France et Mollet sous la Quatrième). Un an avant la victoire escomptée de 2012, la gauche célèbre lourdement cet anniversaire et comme d’habitude on a tendance à sombrer dans l’hagiographie. Le sujet vaut mieux que cela.

             François Mitterand fut en effet le plus grand des présidents de la Ve république après le Général de Gaulle : singulière prouesse pour un politicien de la quatrième qui aurait pu sombrer dans l’oubli et la vacuité comme la plupart des présidents du Conseil et des ministres des années cinquante. Qui aurait parié sur le génie politique de celui qui est parvenu à réunifier les socialistes en liquidant au passage ses partenaires du programme commun de la gauche. Au pouvoir en 1981, il fit l’inverse d’un monde occidental qui redécouvrait alors le libéralisme (c’était les années Reagan-Thatcher) : on ne peut vraiment lui en tenir grief tant les questions économiques passionnaient peu ce grand bourgeois formé chez les « bons pères ». Il sut pourtant présider ensuite au grand virage libéral qui marqua la France à partir de 1984. En politique étrangère, il donna à la France une aura qu’elle avait perdue depuis De Gaulle et on peut même dire qu’il se sublima dans sa fonction présidentielle : il comprit l’Europe, mais comme beaucoup d’autres ne sut pas anticiper la chute du communisme.

             Il fut au fond à l’image du meilleur souverain français du XVIIIe siècle, le Régent. Comme lui, il n’eut guère de morale, jeta sur ceux qui l’entouraient un regard désabusé, se plut à s’entourer de « roués » en fermant les yeux sur leur corruption. Comme il doit sourire de ceux qui le vénèrent aujourd’hui.

 

11 mai

             Victor est né. Il est le petit frère de Jules et mon second petit fils; c’est un petit toulousain né un jour de fortes chaleurs.

             Plus tard, il voudra peut-être savoir ce qui s’est passé le jour de sa naissance. L’information la plus importante pour les Français fut sans conteste l’annonce de la liste des sélectionnés pour la Coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande marquée par l’absence de Sébastien Chabal, l’icône la plus médiatique du rugby français dans le genre force virile et brute authentique qui s’était notamment permis de critiquer les compétences des arbitres.

             Victor comprendra aussi qu’à un an des élections présidentielles le politiquement correct règne en maître en France : les propositions de Laurent Wauquiez sur le RSA ont été sévèrement critiquées par le duo Sarkozy/Fillon. Et puis l’Assemblée a voté en première lecture un texte interdisant en grande partie l’exploitation des gaz de schistes en France. Victor naît dans un pays où l’état d’assistance et le principe de précaution font bon ménage.

             Il aura une pensée pour les deux journalistes qui sont otages depuis 500 jours en Afghanistan et puis une heure après sa naissance il aurait pu monter les marches de Cannes pour voir le dernier (et son premier) Woody Allen, un vieux cinéaste qui ne se renouvelle plus guère, mais qui cette fois a filmé « Minuit à Paris ». Plus tard, en le regardant, Victor prendra conscience de sa chance d’être un petit français.

 

12 mai

             Le Festival de Cannes a ouvert ses portes et continue de raconter une histoire très particulière, celle des relations entre les Français et le cinéma.

             Face au rouleau compresseur américain (qui n’a rien de nouveau), la France représente un pôle de résistance incontestable au même titre que l’Italie et de manière plus irrégulière que le Royaume-Uni. Elle le doit certes à un environnement financier favorable (l’avance sur recettes, les Coficas…), mais surtout à un véritable engouement du public qui va bien au-delà de quelques « blockbusters » bien médiatisés. Il suffit de constater la richesse de la carte cinématographique parisienne. Peu de villes au monde proposent une telle variété de films et sont capables de faire un triomphe à des films plus difficiles comme « Des hommes et des dieux ». Les lauriers de Cannes n’ont pas le même prestige que ceux de la soirée des Oscars à Hollywood, mais ils contribuent à faire de l’expression cinématographique un langage artistique à part entière tout en donnant une audience mondiale à des films qui ne pourraient autrement être distribués.

             La sélection de Cannes est donc un subtil équilibre, mais comme ailleurs c’est souvent dans le « off » (critiques, réalisateurs) que le meilleur peut-être découvert loin des paillettes, des starlettes et des marches du Palais.

 

13 mai

             Divine surprise! La croissance semble enfin repartir en Europe et surtout en France. Au premier trimestre 2011, la croissance de l’hexagone aurait été de 1 % (ce qui donnerait presque 4 % en rythme annuel, le niveau le plus élevé depuis 2005. Certes, les esprits chagrins remarqueront que ce bon chiffre est pour l’essentiel dû à la consommation des ménages et au restockage des entreprises. En ce qui concerne la consommation, ils souligneront l’impact des livraisons d’automobiles commandées avant le 31 décembre 2010 et la fin de la célèbre prime à la casse. Ils remarqueront que l’investissement des entreprises est à peine reparti et que les mouvements de stocks sont particulièrement aléatoires à mesurer. Enfin, ils relativiseront la performance française au regard des 1,5 % réalisés par nos voisins allemands.

             Mais quand même, la France fait brillante figure par rapport au reste de l’Europe (+0,8 % pour Eurolande) et notamment par rapport à l’Espagne (+0,3) et surtout l’Italie (+0,1). Et puis surtout, l’économie française crée à nouveau des emplois (plus de 58000 au premier trimestre dans les secteurs marchands) et serait même parvenue en ce premier trimestre à en créer quelques centaines dans l’industriepour la première fois depuis des années.

             Quel contraste donc avec le moral des Français, avec leur pessimisme et le regard désabusé qu’ils semblent porter sur leur avenir. Les français ont en fait une relation parfaitement irrationnelle et quelque peu schizophrénique aux problèmes économiques. Mais ces chiffres confirment en tout cas une autre donnée pour laquelle la France écrase l’Allemagne : le taux de fécondité, le meileur indicateur d’optimisme.

 

14 mai

             Il ait à Toulouse un jardin, au milieu d’une place, appelé « le Grand Rond ». On peut le rejoindre par une passerelle depuis le Jardin des Plantes ou depuis le Jardin Royal. Tout autour, c’est la ville rose et tous proches ses hôtels de brique du XVIe et du XVIIe. Pendant que sa mère était encore à la maternité avec Victor, j’ai emmené Jules au « Grand Rond », car ce nom avait un peu pour moi la saveur d’une madeleine proustienne. Ma mère m’avait souvent parlé de ce jardin où elle allait promener ses filles; au début des années trente, mes parents, jeunes mariés, s’étaient installés à Toulouse où mon père avait acheté une charge d’agréé auprès du Tribunal de Commerce. Mes sœurs y sont nées il y soixante-quinze ans.

             Parcourant le « Grand Rond » avec Jules (un jardin comme on les concevait à la fin du XIXe siècle et qui n’a dû guère changer, statues comprises), j’imaginais ma mère et ses deux filles se promenant là au moment des fortes chaleurs toulousaines : elle devait porter un chapeau cloche et une robe souple sur le modèle de celles de Poirée qui avait libéré la femme quelques années plus tôt. Une jeune femme heureuse que trois ou quatre ans plus tard la guerre priverait de son mari pendant près de six années.

             Aurait-elle imaginé que son fils, né bien après la guerre, viendrait trois quart de siècle plus tard faire avec son propre petit fils le pélerinage du « Grand Rond » et puis aussi que ses deux petites filles désormais toulousaines par le hasard de leurs vies professionnelles y promèneraient Jules et Victor. Jardins inanimés et pourtant si vivants, si vous pouviez nous parler.

15 mai

             L’affaire de la « Porsche tranquille » qui avait fait se gausser le tout Paris politique il y a quelques jours n’aura été donc qu’un menu hors-d’œuvre quand on le compare au coup de tonnerre qui a frappé la France ce matin : Dominique Strauss-Kahn arrêté aux États-Unis dans une affaire de mœurs, accusé de tentative de viol sur une femme de chambre de son hôtel de New York : le directeur du FMI « empêché », mais surtout le grand favori de la présidentielle de 2012 quittant brutalement la scène politique…

             Connaissant en effet le fonctionnement de la justice américaine, il y a peu de chance que celle-ci lâche sa proie : combien de carrières politiques américaines se sont brisées pour des entorses bien mineures à la morale? Il y a fort à parier que la carrière politique de DSK (et probablement sa carrière tout court) s’est terminée en ce petit matin d’un dimanche new-yorkais. À moins que DSK n’ait lui-même orchestré son propre suicide politique…

             L’univers politique a de tout temps été un monde impitoyable au sein duquel aucune faute, aucune erreur ne peut être tolérée. Le moindre faux pas peut provoquer l’hallali des ennemis comme des amis. La séparation entre sphères publique et privée n’a plus guère de sens. Le politique doit assumer et accepter une transparence totale avec tout ce que cela implique en termes de gouvernance.

             Ainsi les cimetières politiques sont remplis des gens qui ont trébuché. DSK devrait aussi méditer l’histoire du Général Boulanger qui se suicida sur la tombe de sa maîtresse à Bruxelles alors même que le pouvoir lui tendait les bras. Mais quelle chute!

 

16 mai

             Nul ne sait comment va se terminer l’affaire Strauss-Kahn (la Une du Monde avec DSK menotté était bien cruelle), mais cette affaire illustre en tous cas le fossé qui existe entre la France et les États-Unis en matière de morale, d’éthique et de comportement vis-à-vis des instances judiciaires.

             Deux choses sont quasiment taboues dans la morale protestante américaine : le sexe et l’argent du moins quand celui-ci est mal utilisé : le moindre accroc au contrat de mariage y prend des proportions inimaginables en France : l’une des « stars » de la politique américaine, le procureur Elliott Spitzet a du se retirer après avoir admis avoir fréquenté des prostituées. Quant à l’argent, rappelons que c’est pour fraude fiscale qu’Al Capone fut finalement condamné. Une autre particularité est que le procureur – celui qui soutient l’accusation – est un élu qui peut jouer sa carrière sur une belle affaire : et de ce point de vue, DSK est un cadeau du ciel pour le procureur Cyrus Vance Jr (le fils d’un ancien secrétaire d’État de Jimmy Carter). Le Procureur, indépendant, doit montrer, surtout à New York, une ville démocrate, qu’il sait être impitoyable avec les riches et les puissants : on retrouve là l’ambiance du « Bûcher des Vanités » de Tom Wolfe…

             DSK risque d’ailleurs d’être victime d’une sorte de syndrome Polanski. En France, on pardonne aux artistes et aux politiques. Aux États-Unis, la justice doit suivre son cours, parfois excessif, mais en tout cas efficace et rapide.

 

17 mai

             Présentation ce matin de notre Rapport CyclOpe 2011, le vingt-cinquième d’une série commencée en fait en 2005. C’est l’occasion de faire un bilan de vingt-cinq ans d’histoire des marchés mondiaux. Nous avions commencé l’aventure en plein contre choc des années quatre-vingt : l’OPEP avait perdu le contrôle du marché du pétrole, les accords internationaux du café et de l’étain s’étaient effondrés, les guerres céréalières commençaient à battre leur plein… 25 ans plus tard nous voici au plus haut, au cœur d’un choc qui nous ramène aux années soixante-dix : en avril 2011, jamais les prix des commodités n’ont été aussi élevés!

             Mais là n’est pas l’essentiel : ces 25 ans ont été marqués par une mutation majeure, le passage « du stable à l’instable ». Au début des années quatre-vingt les prix de la plupart des matières premières et des produits industriels étaient administrés ou cartellisés et le mouvement des monnaies restait encadré. Tout ceci a été balayé et cartels, accords, politiques agricoles ont été balayés au profit de marchés dont l’espace géographique s’est élargi à la planète entière : l’instabilité dans un monde globalisé fonctionnant en temps réel, voilà la grande révolution de la fin du XXe siècle qu’a analysé et commenté CyclOpe au fil des ans. Personne ne l’avait anticipé ainsi, mais l’extraordinaire est que le monde s’y est adapté et prospère ainsi dans le chaos apparent.

 

18 mai

             J’avais invité au colloque du XXVe anniversaire de CyclOpe une de mes plus anciennes adversaires et… amies, Susan George qui est désormais présidente d’honneur d’ATTAC. Elle est une représentante de ces libéraux américains entrés en contestation au moment de la guerre du Vietnam et qui ont promené leur superbe élégance d’aristocrates de la Côte Est sur tous les champs de bataille de la contestation anti-capitaliste avant que de reprendre le flambeau de l’altermondialisme des mains de la clique du Monde diplomatique. En 1976, elle avait publié un livre sur le problème alimentaire mondial « How the other half dies » (comment meurt l’autre moitié du monde ?) qui reste une référence. Elle a vécu ces vingt-cinq ans comme un long combat contre les excès du libéralisme et surtout de la doxa libérale telle qu’elle fut appliquée aveuglément dans nombre de pays. Et son témoignage était nécessaire pour nous rappeler que la main invisible du marché est certes efficace, mais aussi bien aveugle et que la somme des égoïsmes ne crée pas toujours le bien commun.

             L’honneur d’une société est de savoir écouter ces « veilleurs » et d’entendre leurs critiques en sachant parfois aussi les réfuter. Susan et moi avons peu de choses en commun si ce n’est la passion de comprendre et de combattre l’injustice.

 

19 mai

             DSK vient de démissionner de la direction générale du FMI et déjà commence la curée.

Son bilan pourtant à la tête du FMI est incontestable. Qans aller, comme Bernard Marris avec lequel je débats ce soir à la télévision, jusqu’à en faire un des grands économistes contemporains, je lui reconnais d’avoir eu le talent rare de faire le pont entre la pensée économique et l’action politique. Longtemps le FMI a été dirigé par des hauts fonctionnaires, souvent français, en général de grande qualité, mais incapables d’avoir une vision politique, ce que nul ne leur demandait d’ailleurs. Avec DSK, arrivé en pleine crise mondiale, le FMI est devenu une des institutions clefs de la nouvelle gouvernance mondiale et il a eu le talent de lui donner une place centrale dans toutes les discussions sur les grands équilibres monétaires et financiers non seulement dans le Tiers-Monde, mais aussi en Europe et son absence se fait déjà sentir dans les difficultés rencontrées autour de la crise grecque.

             Comment alors le remplacer ? Les pays émergents souhaitent le poste, mais les quatre ou cinq candidats présentés manquent justement de poids politique. En Europe, le choix le plus évident serait Christine Lagarde que son passe américain (présidente de Baker and McKenzie) rendrait acceptable aux États-Unis. Mais Nicolas Sarkozy acceptera-t-il de se séparer de ce joker ?

 

20 mai

             Le succès de l’introduction en bourse de Glencore, le géant du négoce international des matières premières, était attendu malgré sa réputation sulfureuse (et méritée…) : à $ 60 milliards de valorisation, voilà quelques milliardaires de plus! Mais ce même vendredi, l’action Linked-In, introduite la veille à bondi de 104 %, valorisant la société à $ 9 milliards.

             Linked-In ? Il s’agit d’un site de « career networking » (comment traduire : réseautage professionnel ?) dont la croissance a été fulgurante : je n’arrête pas d’être assailli de propositions de relations et surtout d’anciens élèves d’entrer ainsi dans leur réseau.

             J’avoue ne jamais l’avoir utilisé, mais l’idée de cette sorte de « Facebook » professionnel apparaît séduisante. Le problème est celui de la valorisation d’une entreprise qui a dégagé en tout et pour tout $ 15 millions de bénéfices en 2010 (et encore pour la première fois!). Jamais le rapport entre bénéfices et capitalisation n’a été aussi déséquilibré. Et il n’y a pas que Linked-In : Facebook qui n’est pas coté vaudrait à peu près $ 70 milliards. Tout ceci est-il bien raisonnable ? Cela rappelle les grands moments de la première bulle internet en 2000/2001 : le déséquilibre entre le service offert, le modèle économique et la bonne vieille rentabilité financière devient tel que l’optimisme le plus irrationnel ne peut le gommer. Mais comparaison ne vaut pas raison.

 

21 mai

             La « Puerta del Sol » est une des places emblématiques de Madrid. Elle n’est pas la plus belle et je lui préfère sa voisine la Plaza Major. Mais la Puerta del Sol, dominée de manière un peu incongrue par la statue du roi Charles III, l’un des Bourbons les plus médiocres du XVIIIe siècle, est l’un des centres historiques de l’Espagne, celui où commença le soulèvement du « Dos de Mayo » (1808 contre les Français), celui de la proclamation de la deuxième République (1931), celui plus prosaïque des 31 décembre arrosés.

             La Puerta del Sol est occupée par une foule de jeunes en colère contre la politique de restrictions du gouvernement, contre la crise et contre le chômage. L’Espagne est à peine sortie de la récession, mais le chômage atteint 21 % et celui des jeunes 45 %. La crise immobilière a touché le pays de plein fouet et partout ce ne sont que grues abandonnées et immeubles fantômes. Certes le pilotage de la Banque d’Espagne a permis d’éviter une catastrophe bancaire et la réforme des « cajas » (caisses d’épargne) semble bien menée. Mais après son succès du dernier quart du XXe siècle, l’Espagne peine à atteindre la maturité économique notamment en ce qui concerne les provinces du Sud. L’exception demeure le Pays Basque (Euskadi) ce qui ne va pas manquer de favoriser les forces centrifuges qui minent l’Espagne.

             La Puerta del Sol ne sera pas la place Tahrir, mais que les lendemains de fête sont durs!

 

22 mai

             Sur les courts de notre club de tennis du Bois de Boulogne s’entrainent des joueurs du tournoi de Roland Garros qui vient de commencer : ce sont des obscurs et des sans-grade (ou presque et probablement au-delà de la trois centième place mondiale) qui ont fait les qualifications ou qui jouent en double ou sont encore juniors. Ils partagent souvent un « coach » et arrivent sur les courts chargés de leurs sacs à raquettes bariolés. Cette année nous avons même eu un groupe de joueurs chinois.

             Tous ces jeunes jouent divinement bien pour les modestes joueurs du dimanche que nous sommes et pourtant ils sont condamnés à écumer les tournois les plus modestes et seulement à rêver de la terre du central de « Roland » qu’ils ne fouleront jamais. Ils mènent une vie de funambules allant de tournoi en tournoi afin de grappiller des points au classement mondial et puis de gagner un peu d’argent. Quelques-uns y parviennent et les autres sombreront dans l’oubli.

             Tel est le destin du sport professionnel, plus dur peut-être encore pour le tennis qui est un sport individuel pour lequel la notion d’équipe n’a guère de sens. On est bien loin de l’idéal de Coubertin, mais cette machine à broyer des enfants m’a fait peur sur la terre rouge en ce beau dimanche de mai.

 

23 mai

             Remise du prix du meilleur jeune économiste dans les salons du Sénat. Le choix est caricatural : sur les quatre nominés, on compte un normalien agrégé de mathématiques enseignant aux États-Unis, et trois ingénieurs dont deux polytechniciens. Ils illustrent bien la mathématisation à outrance de la « science » économique actuelle qui consiste à bâtir de savants modèles pour, dans le meilleur des cas, parvenir à des conclusions de simple bon sens.

             Le problème est que le processus se reproduit avec la nécessité pour les jeunes chercheurs de nourrir leurs curriculum vitæ de publications dans des revues primées (on dit maintenant « à étoiles ») si possible anglo-saxonnes. Parvenir à faire parler à ces jeunes gens une langue compréhensible de tous tient de l’exploit et leur demander d’ailleurs d’enseigner (ce qui est notre métier de base) relève du prodige. Chez eux, d’ailleurs, le tropisme américain est total et là franchement, ils n’ont pas tort quand on voit la grande misère de nos universités de plus en plus concurrencées par le modèle ambigu des grandes écoles. Les quelques réussites (Dauphine pour l’enseignement de gestion et surtout Toulouse pour la recherche économique) mettent en évidence la nécessité de démarches originales ancrées en un lieu (la notion de campus ne peut être virtuelle!). Mais la mécanique ministérielle a du mal à s’adapter.

 

24 mai

             La saison des primeurs bat son plein à Bordeaux pour le millésime 2010. C’est à un curieux exercice que se livrent au mois de mai 250 à 300 châteaux bordelais. Il s’agit de fixer le prix de vins à peine vinifiés qui ne seront livrés que dans plusieurs mois. Chacun s’observe, se compare, analyse surtout les notes publiées par les critiques et notamment par le plus célèbre d’entre eux, Robert Parker. Le marché est devenu « parkero-dépendant », dit-on à Bordeaux.

             Mais la grande nouveauté c’est la Chine. Les acheteurs chinois sont omniprésents tant le vin de Bordeaux est devenu en Chine un véritable symbole de réussite sociale. Les Chinois sont surtout sensibles aux noms les plus et les mieux établis et, leur demande, semble insatiable. Sous leur influence, les prix des Bordeaux se sont enflammés ces dernières années. Les primeurs vont en effet de 20 euros à plus de 1000 euros la bouteille (pour quelques vins de garage). Pour le 2009, les premiers crus étaient sortis entre 500 et 600 euros et ils feront probablement de même en 2010 afin d’éviter de ne plus dépendre que du seul débouché chinois.

             Mais cette histoire ne concerne pas tout le vignoble bordelais : au même moment un tonneau de 900 litres (1200 bouteilles) de l’appellation Bordeaux générique se vend péniblement à 700 euros. Sur le même terroir, le rapport entre les extrêmes va de 1 à 1000!

 

25 mai

             La discussion au Parlement du projet de loi sur la bioéthique fait l’objet de vives polémiques. Certains milieux y voient l’opposition classique entre les « progressistes » et les « réactionnaires » menés en particulier par l’Église catholique. À la clef, il y a le diagnostic prénatal, la préservation de l’embryon humain, la procréation médicale assistée généralisée…

             Au-delà de ce qui serait la caricature d’un combat d’arrière-garde, la question fondamentale qui est posée est celle du rapport de l’homme au vivant. Jusqu’où l’homme peut-il aller dans sa manipulation du vivant? À quel moment doit-il être capable de s’arrêter dans son rêve de démiurge, de création de quelque nouveau golem? C’est curieusement la même question que l’on se pose dans les manipulations génétiques végétales et animales; et ce sont souvent les mêmes qui s’opposent aux OGM et qui acceptent les thérapies géniques et s’indignent contre l’obscurantisme de l’Église. Mais ne doit-on pas accepter le caractère exceptionnel de l’homme pour, avant même toute référence religieuse, se refuser à ce qui peut dériver vers le pire des eugénismes? Un enfant ne doit-il pas demeurer le résultat mystérieux d’un acte d’amour?  N’est-ce pas là l’essentiel de ce qui fait l’homme en le rendant justement trop humain !

 

26 mai

             Il y aurait désormais un peu plus d’un millier de milliardaires (en dollars) dans le monde, dont une douzaine en France. Mais l’important est qu’il y en a de plus en plus dans les pays émergents à l’image de celui qui est l’homme le plus riche du monde, le Mexicain Carlos Slim ($ 71 milliards) qui précède Bill Gates, Warren Buffet et… Bernard Arnault.

             En soi, l’existence de gens très riches n’a rien de choquant d’autant que les trois quarts de ces milliardaires ne sont pas des héritiers et se sont faits eux-mêmes, à la force du poignet, même si dans de nombreux cas (on pense aux oligarques russes) ils ont pu confondre l’intérêt général et leurs intérêts privés.

             Ce qui compte, c’est bien sûr l’usage qu’ils font de leur fortune. Et là, Gates, Buffett et leurs homologues américains font un peu figure d’exceptions non seulement dans les pays émergents, mais aussi en Europe. La tournée entreprise durant l’été 2010 par Gates et Buffett en Chine pour convaincre les riches chinois de s’engager en termes de donations n’avait à l’époque que soulevé une incompréhension polie. Il en aurait été de même en France. Un des pires requins de la finance américaine de la fin du XIXe siècle, Andrew Carnegie, disait qu’un homme riche qui mourait riche avait raté sa vie! Dur d’être milliardaire.

 

27 mai

             Le feuilleton DSK n’en finit pas de faire la « Une » des gazettes passant des rubriques politiques à celles des faits divers et des « people ».

             On feint en effet de découvrir le train de vie de l’ancien favori de la présidentielle et l’on s’émeut de la maison du quartier branché de Tribeca où DSK s’est réfugié. On commente aussi les moyens considérables mis en œuvre pour sa défense et là il est manifeste qu’une ligne de trop a été franchie. La seule défense étant l’attaque, la vie de la malheureuse femme de chambre est livrée en proie aux vautours. Certes DSK joue sa vie afin d’échapper aux prisons américaines, mais son adhésion aux méthodes les plus musclées et les moins ragoûtantes du système judiciaire américain ne peut que laisser perplexes tous ceux qui voyaient en lui le meilleur candidat de la gauche française. C’est ainsi qu’il quitte l’histoire de la France dont il n’occupera – in fine – qu’une note de bas de page.

             Au fond, il y a dans cette affaire le choc de trois cultures face à ce type « d’accidents de la vie » : une culture française qui ferme facilement les yeux et qui tolère les avances masculines les plus poussées, une culture peul musulmane pour laquelle la femme portera toujours les stigmates de la faute qu’elle n’a pas commise, mais qu’elle a dû supporter et sera pour cela mise au banc de sa communauté et la culture américaine qui n’hésite pas à étaler au grand jour dans la plus grande transparence les moindres déviances. Mais à la fin de cette histoire, c’est la malheureuse Africaine qui en gardera les stigmates les plus profonds.

 

28 mai

             Le G8 qui vient de se tenir à Deauville a été à la limite d’un non-événement. Certes les « huit grands » étaient là comme chaque année depuis 1975 et le premier G7 de Rambouillet. Certes, on y a abordé les grands problèmes de la planète, surtout sous l’angle politique et l’attitude à observer vis-à-vis des pays touchés par le printemps arabe a fait l’objet du gros des débats. Mais le G8, s’il reste important du point de vue politico-monétaire, n’est plus l’enceinte de référence pour les questions économiques et financières et il a été largement dépassé par le G20 qui se réunit en novembre, toujours sous présidence française.

             G8, G20, les cyniques diront que le monde pourrait se contenter d’un G2 entre les États-Unis et la Chine! Mais en fait la panne de gouvernance mondiale est de plus en plus manifeste et la création de tous ces « G » ne peut masquer les carences du système des Nations-Unies dans le champ politique, celles du FMI, de la Banque de l’OMC ou de la BRI dans le domaine économique et financier. Chaque réunion internationale devient un périlleux exercice à la merci de la moindre mauvaise volonté : Doha (OMC) pâtit de la morgue américaine, Cancún (climat) n’a été sauvée que grâce à l’habileté mexicaine et le FMI attend un nouveau patron politique. Alors à Deauville on s’est congratulé avant de se revoir à l’automne au G20. Plus avancés?

29 mai

             Difficile de porter un jugement sur le mouvement des « indignés » qui essaime un peu partout en Europe à partir de Madrid et de la place de la Puerta del Sol. Non seulement il se développe dans le reste de l’Espagne (Barcelone notamment), mais aussi en Europe et à Paris une partie de la Place de la Bastille est ainsi colonisée. L’indignation c’est bien sûr celle du petit texte de Stéphane Hessel devenu en quelques mois une icône de la jeunesse européenne : une jeunesse à la recherche de repères et surtout d’utopies pour lesquelles s’enflammer, d’idéologies auxquelles se raccrocher. Les partis politiques, de droite comme de gauche sont trop raisonnables : en Espagne comme en France, la gauche gouverne ou s’y prépare avec toute la « responsabilité » nécessaire. L’ultra gauche quand elle existe est prisonnière de modes de pensée du siècle dernier; les mouvements alternatifs qui ont connu leur heure de gloire à la fin du XXe siècle à l’image d’ATTAC sont en perte de vitesse. Et il est vrai que la crise de 2008 n’a pas suscité de mouvement d’indignation comparable à 1929. Mais à l’époque, le champ idéologique était largement ouvert. À la limite en 2010, le populisme à l’image de Le Pen en France en a mieux profité. Mais ce n’est pas la bonne réponse. On peut toujours disperser les indignés. Mais il est urgent aussi de les écouter.

30 mai

             Après la Suisse, l’Allemagne a donc décidé de sortir du nucléaire. L’accident de Fukushima a été la dernière goutte qui a fait basculer les Allemands qui, à une large majorité, se méfient de cet « atom » qui a pour eux une dimension apocalyptique que, depuis 1945, ils craignent par-dessus tout. En Allemagne, les Verts se sont unis contre le nucléaire même s’ils ont su, au temps de leur coalition avec le SPD, être pragmatiques. Aujourd’hui, c’est Angela Merkel qui fait le pas avec probablement en tête l’idée d’une coalition en 2012, avec la CDU cette fois. Belle hypocrisie en vérité.

             L’Allemagne tire un peu moins du quart de son électricité du nucléaire. Si effectivement la dernière centrale est fermée en 2022, il faudra remplacer sa production par celles de centrales thermiques au charbon et au gaz : le charbon – et pire encore le lignite – vont faire exploser le niveau de rejet de gaz à effets de serre. Quant au gaz naturel, qui est certes moins polluant, il va augmenter l’inconfortable dépendance européenne vis-à-vis des « tuyaux » en provenance de Russie. D’un côté comme de l’autre, le nucléaire demeure un bien meilleur choix. Quant aux énergies renouvelables, éoliennes et solaires, elles dépendent du vent et du soleil et sont donc par trop irrégulières en termes de production d’énergie.

             Mais la grande peur du nucléaire demeure un trop merveilleux argument électoral pour qu’un politique de droite comme de gauche puisse y renoncer en Allemagne, peut-être demain en France.

 

31 mai

             Ce soir avait lieu le dîner de fin d’année du Master « Affaires Internationales » de Dauphine. Depuis le mois d’octobre, je côtoie au quotidien cette quarantaine de garçons et de filles de toutes origines à la fois académiques, sociales, géographiques, culturelles et même religieuses (nous avions cette année près de dix religions ou cultes différents…). Ils ont appris à se connaître, à souder leur groupe autour de nombreuses activités comme leur voyage en Malaisie et à Singapour. Ils ont surtout appris à se comprendre au-delà de leurs différences. Ils vont maintenant se disperser et pour la plupart partir en stage dès la semaine prochaine : une « VIE » (volontariat international en entreprise) à Madras en Inde, un « trader » en cacao à Amsterdam, de la finance à Londres ou Genève… Cette génération ne connaît plus guère de frontières : une Chinoise qui reste en stage à Paris s’interroge sur le moment le plus opportun pour son retour dans l’Empire du Milieu. Un « beur » issu des banlieues va directement créer son entreprise tandis qu’un de ses camarades s’oriente vers… les services secrets!

             C’est là le plus beau côté de notre métier de professeurs-éducateurs : participer à l’éclosion de leurs personnalités, les pousser à aller au bout de leurs envies, les aider un peu aussi à choisir parmi la multiplicité des voies ouvertes. Certains ne reviendront pas; d’autres seront plus fidèles et leurs « mels » nous raconteront le monde tel qu’ils le font. Quel beau métier que celui de professeur!