CyclOpe 2024

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Attendre et espérer"

Publication du Rapport

Cyclope 2024

14 Mai 2024 - Paris

CyclOpe 2023

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Les cavaliers de l'Apocalypse"

Publication du Rapport

Cyclope 2023

23 Mai 2023 - Paris

CyclOpe 2022

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Le monde d'hier »

Publication du Rapport

Cyclope 2022

8 Juin 2022 - Paris

CyclOpe 2021

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Cette obscure clarté qui

tombe des étoiles »

Publication du Rapport

Cyclope 2021

26 Mai 2021 - Paris

 

CyclOpe 2020

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Allegoria ed effetti
del Cattivo Governo -Ambrogio Lorenzetti 
»

Publication du Rapport

Cyclope 2020

09 juin 2020 - Paris

CyclOpe 2019

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Les illusions perdues »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2019

15 mai 2019- Paris

CyclOpe 2018

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Le ciel rayonne, la terre jubile »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2018

16 mai 2018 - Paris

CyclOpe 2017

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Vent d'Est, Vent d'Ouest »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2017

15 mai 2017 - Paris

CyclOpe 2016

 

LES MARCHES MONDIAUX

« A la recherche des sommets perdus »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2016

24 mai 2016 - Paris

CyclOpe 2015

LES MARCHES MONDIAUX

Pour qui sonne le glas ?

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2015

20 mai 2015 - Paris

CyclOpe 2014

LES MARCHES MONDIAUX

Dans le rêve du Pavillon Rouge

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2014

14 mai 2014 - Paris

1er février

             Voilà donc le pétrole à plus de $ 100 le baril. Cela faisait déjà quelques jours qu’à Londres le baril de Brent se rapprochait de ce niveau symbolique. À New York, pour des raisons techniques, l’autre brut de référence, le West Texas Intermediate vaut $ 10 de moins. Mais il a fallu les événements égyptiens pour faire passer au marché de Londres cette barrière pour l’essentiel psychologique : entre le canal de Suez et l’oléoduc Sumed ce sont plus de trois millions de bj qui transitent par l’Égypte. Ce n’est pas énorme, mais sur un marché nerveux qui se demande quel est le prochain domino arabe qui peut tomber et si celui-ci ne serait pas pétrolier, cela aura suffi pour faire gagner quelques dollars de plus.

             Faut-il pour autant s’en inquiéter? L’économie mondiale peut vivre avec un pétrole à plus de $ 100 le baril. Mais ceux qui souffriront seront les pays les plus pauvres importateurs d’énergie et puis aussi notre malheureuse Europe dont l’euro est plus faible qu’en 2008. À la pompe on achète du pétrole et du dollar et cela coûte presque aussi cher qu’au printemps 2008. Résultat les prix augmentent, l’inflation (à 2,4 %) se manifeste à nouveau et la BCE nous menace des hausses de taux.

             À $ 80 le baril en moyenne pour 2011, les prévisions de CyclOpe sont résolument baissières. Mais de la Tunisie à l’Égypte, la géopolitique reprend le dessus.

 

2 février

             À Casablanca, l’ouverture d’un forum sur la croissance économique et des finances (normal…) et puis par celui de la jeunesse et des sports. Le message de ce dernier ne porte pas sur l’attribution au Maroc de l’organisation de la prochaine Coupe africaine de football, mais sur la situation des jeunes et ses mots prennent une signification particulière à l’aune des événements de Tunisie et d’Égypte. Nous avons oublié, dit-il, les jeunes adultes célibataires : au Maroc une fille se marie à 28 ans, un garçon à 32 ans. Leur souci majeur est leur employabilité alors qu’ils vivent sans protection sociale. À 92 % ils ne croient pas ni dans les partis politiques ni dans les syndicats. Par contre, ils passent leurs journées devant des écrans qu’il s’agisse de ceux de télévisions étrangères (vu d’en haut Casablanca est un océan de paraboles) ou ceux du NET et de ses réseaux sociaux. On retrouve là les célèbres « mûristes » algériens, qui passent leurs journées appuyés contre des murs à attendre.

             Mais on touche là un des défis majeurs du Sud de la Méditerranée, conséquence de la démographie galopante des trois dernières décennies : une jeunesse, souvent correctement formée (Tunisie), mais désœuvrée, ouverte sur le monde extérieur, mais vers lequel elle ne peut pas immigrer si ce n’est par la « toile » et prisonnière d’un système social et familial étriqué. C’est là l’un des problèmes majeurs des sociétés arabes contemporaines. Ce ministre a raison.

 

3 février

             Il y a toujours un peu de nostalgie à revenir au Palais des Nations à Genève. Le grand bâtiment classique domine du haut de sa colline le lac Leman et avec un peu de chance, par beau temps on voit le Mont Blanc. Dans les immenses couloirs de ce qui fut la Société des Nations, on imagine croiser Briand ou Stresemann dont les photos sépia sont conservées dans un merveilleux petit musée. Dans la partie moderne se tiennent des multitudes de conférences fréquentées pour l’essentiel par les diplomates de service et par les représentants institutionnels de la « société civile » et les ONG de tout poil. La plupart du temps, suivant la grande tradition onusienne, ces conférences brassent du vent comme au temps des Héros de « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen.

             Aujourd’hui, c’est un forum sur les matières premières organisé par la CNUCED qui eut en ces lieux son heure de gloire il y a trente ans lorsque l’on négociait le « programme intégré des produits de base » et des accords de stabilisation par produit. Tout ceci est bien oublié, y compris même les raisons de ces échecs. À Genève, on parle, on constate, on échange. Entre-temps les bords du Leman sont devenus le centre mondial du « trading » des commodités et une grande partie de l’énergie, des produits agricoles et des métaux de la planète passent par ces mains expertes. Le contraste entre les deux univers, en haut et en bas de la colline n’a jamais été aussi frappant.

4 février

             À la fin d’une conférence sur les grands défis du XXIe siècle, je suis – courtoisement – pris à partie sur les questions démographiques et sur la montée en puissance des populations « étrangères » en France. Un certain nombre d’affaires récentes mettent en évidence des tensions et surtout des lignes de fracture nouvelles : là, c’est un procès au sein duquel se mêlent petit et grand banditisme des banlieues et financements islamiques ; ici, c’est la polémique autour de l’enseignement de l’arabe à l’école primaire ; et puis ce sont toutes les maladresses d’une laïcité mal comprise alors que la collectivité républicaine ne cesse de régresser. On ne peut continuer à balayer du revers de la main toutes ces peurs qui finiront par se terminer en votes pour les populistes les plus bornés de Le Pen à… Mélenchon.

             La France a toujours été un pays d’immigration et les vagues successives d’Italiens, de Polonais ou d’Espagnols ont pu finalement s’intégrer parce que la fusion des cultures autour de la France a été possible. Aujourd’hui, le défi est de la même nature quoique de plus grande ampleur. Chaque jour, mes étudiants me montrent que cela est possible. Les différences religieuses ne sont qu’un prétexte facile pour masquer notre échec, celui des politiques comme celui des individus. Une société a besoin de bornes, de symboles et même de sacralité. Elle a aussi et surtout besoin d’Amour, de sens et de compréhension de l’autre.

 

5 février

             Le mot kermesse n’est plus guère à la mode : on parle de journées d’amitié, de fête paroissiale puisqu’il s’agit là de la fête annuelle de notre paroisse. L’exercice est bien rôdé : des stands préparés toute l’année durant, de la brocante à la décoration ou aux tricotages de grands-mères, un buffet et puis un bar et un salon de thé. C’est une occasion bien sûr de remplir un peu les caisses paroissiales et puis surtout de vivre un moment de convivialité autour de la communauté paroissiale.

             C’est aussi malheureusement une occasion pour prendre conscience du vieillissement du catholicisme français : autour de soixante ans nous pouvons nous considérer comme des « jeunes » et autour des tables nous parlons surtout de nos petits-enfants. Il n’y a pratiquement pas de jeunes ménages ni même guère de quadragénaires. On peut trouver à cela maintes explications, mais la cruelle réalité est bien celle d’une disparition du fait communautaire – et paroissial – chez les catholiques. On peut se retrouver pour les fêtes carillonnées, pour les mariages bien sûr, mais la vie de l’église elle-même est de plus en plus étrangère : les laïcs actifs vieillissent, les prêtres disparaissent. C’est là l’autre versant de la laïcité à la française : la religion théoriquement majoritaire n’est plus qu’une ombre…

 

6 février

             La semaine a été marquée de polémiques sur la justice après des mots très violents de Nicolas Sarkozy à l’encontre du monde judiciaire à la suite du meurtre d’une jeune fille par un « multirécidiviste ». De nombreux magistrats ont décidé de faire grève. Les paroles étaient maladroites, mais le problème est réel et force est de constater que la justice en France fonctionne mal et lentement et que ce n’est pas seulement pour des raisons budgétaires. La machine judiciaire – trop engorgée – accumule erreurs, approximations et retards. Les réformes récentes ont enfoncé un peu plus la justice de proximité et un peu partout les moyens manquent cruellement. Comme bien d’autres « services publics » à la française, (éducation, santé), la justice est au bord de l’asphyxie. Faut-il pour autant fustiger les juges pour gagner quelques suffrages populistes ?

             D’autant qu’au même moment une autre affaire éclabousse le monde politique : la ministre des Affaires étrangères passant des vacances en Tunisie (alors que la révolte grondait déjà) a utilisé par deux fois le jet privé de l’un des proches de la famille Ben Ali : il y a là beaucoup d’inconscience et au moins une faute manifeste qui ne peut être passée par pertes et profits. Aux États-Unis, un pays où la justice fonctionne vite et plutôt bien (il a fallu moins d’un an à Madoff pour être jugé et condamné) un tel ministre aurait déjà démissionné. Mais la France est bien différente.

7 février

Nous voici donc dans l’année du lapin ! Le calendrier chinois fait désormais partie du quotidien de la planète. Dans toutes les diasporas, ce sont défilés et festivités. En Chine, c’est la grande période des vacances et l’activité cesse désormais pendant près de deux semaines ! Sur les marchés il faut en tenir compte et l’on sait par exemple que les prix des matières premières vont être peu bousculés durant cette période du fait de l’absence des acheteurs chinois.

             Et puis, la Chine est la deuxième économie mondiale, le premier exportateur, la première puissance automobile… Et les Chinois au sens le plus large représentent le quart de la population mondiale. Il est bien logique de célébrer ce lapin !

             Sa symbolique par contre nous échappe et leur échappe probablement aussi. On sait que défilent ainsi les animaux du zodiaque chinois et ceci plonge au tréfonds des croyances populaires. Mais ce Nouvel An est bien sûr une fête laïque et souligne peut-être un peu plus l’inconnue spirituelle que nous posent les Chinois. Que croient-ils ? En quoi croient-ils ? Les autorités viennent d’ériger une statue de Confucius sur la place de Tien An Men, en face de celle de Mao. Mais le confucianisme est beaucoup plus une philosophie politique ; taoïsme, chamanisme et un peu de bouddhisme se mélangent dans une spiritualité chinoise que soixante-dix ans de communisme ont contribué à obscurcir un peu plus, comme ce brave lapin !

 

8 février

             Le Forum Social Mondial se tient à Dakar. À vrai dire, il n’est plus guère « mondial » (l’a-t-il jamais été ?) et c’est en fait une opération française (beaucoup) et brésilienne (un peu). Organisé par ATTAC et quelques autres à la grande époque de la domination du Monde Diplomatique et de ses idéologues archéocastristes, le FSM connut son heure de gloire lorsqu’à Porto Alegre il se posait en rival de Davos. Au Brésil, le Parti des Travailleurs était dans l’opposition et ses dirigeants à l’image de Lula sortaient à peine de prison. C’était aussi l’époque des grandes manifestations alternatives qui perturbaient le moindre sommet du G8 ou de l’OMC. Rouges, noirs ou verts, les militants du Nord pouvaient au FSM côtoyer les « vrais » acteurs des luttes d’un Tiers-Monde que pour la plupart ils idéalisaient faute de le connaître.

             Ce temps-là est passé. Au pouvoir au Brésil, Lula a mené des politiques libérales qui ont favorisé le décollage du pays. Sauf pour quelques irréductibles, Chavez n’est pas une alternative crédible. Alors, le FSM est revenu vers le vieux carré francophone africain. Lula, retraité, est bien là pour accueillir tous les hiérarques de la gauche française qui, à un an des présidentielles, viennent tester leur popularité et poser à l’image de Martine Aubry devant les photographes avec quelque artiste africain « si authentique ». Le FSM est un peu devenu « Marie-Chantal dans le Tiers-Monde » !

 

9 février

             Une grande après-midi passée à parler de viande bovine dans le cadre de l’Observatoire des Prix et des Marges. Ils sont tous venus, les producteurs de toutes obédiences, les marchands de bestiaux, les industriels, les distributeurs. C’est une grande séance de « déminage » et de psychologie collective. Chacun doit pouvoir tout dire : la colère de l’éleveur qui ne peut répercuter ses hausses de coûts de production (ce sont ceux qui parlent les plus forts), les tensions feutrées entre l’industriel et le distributeur alors même que les négociations annuelles battent leur plein…

             La viande bovine est un raccourci de bien des passions françaises : il faut relire la page que dans « Mythologies », Roland Barthes consacra à la symbolique du « bifteck ». Mais dans nos assiettes, le fier animal que l’on va bientôt admirer au Salon de l’Agriculture a de fortes chances d’être une « vache de réforme » (le mot est ignoble) c’est-à-dire une « vieille » vache laitière bien souvent – au moins dans la restauration – d’origine hollandaise ou allemande. Et puis les métiers de la viande n’attirent plus guère les jeunes : les bouchers se font rares et le consommateur pressé ne sait plus ce qu’est une « aiguillette baronne » ou un plat de côtes. À partir du « minerai », il mange un steak haché, ultime avatar du « toro » de nos plazas du Sud-Ouest.

 

10 février

             Comment un président de la République doit-il communiquer avec les Français ? Il y a l’allocution solennelle dans le style des vœux avec vue de l’Élysée sur fond de Marseillaise, il y a l’entretien avec quelques journalistes spécialisés dans le cirage de pompes, il y a la conférence de presse normalement beaucoup plus spontanée, il y a le discours-fleuve ou la harangue devant les militants, il y a… Et puis, il y a ce curieux exercice auquel s’est livré ce soir Nicolas Sarkozy : répondre, à la télévision sur la chaîne la plus populaire – celle du foot et de la télé-réalité –, avec le présentateur inamovible du « journal de 13 h » (celui qui touche les foyers de la France profonde), répondre aux questions de Français de base sélectionnés pour leur représentativité et éventuellement leur docilité. En son temps, Jacques Chirac s’était livré au même exercice avec des jeunes… et aussi peu de succès. L’exercice est prétentieux et ridicule : prétentieux, car au fond il marque bien le fossé entre les élites et la base que le prince prétend ainsi combler ; ridicule, car les pauvres gens lancés dans cette fosse aux lions n’ont aucune chance : le débat télévisuel est un vrai métier qui s’apprend et ce soir encore on a bien senti nos Français totalement tétanisés face à un président faussement jovial. Voilà pour la forme, quant au fond…

 

11 février

             Hosni Moubarak vient donc de lâcher prise et de quitter le pouvoir en Égypte. La rue jubile et au Caire, les militants de la place Tahrir exultent. À l’international tous les « biens pensants » se félicitent de la chute du Rais, François Fillon étant le seul à saluer sa contribution à la paix au Proche-Orient. Moubarak était âgé, usé par trente années de pouvoir et son régime était devenu peu à peu corrompu et inefficace, incapable de satisfaire les aspirations de 80 millions d’Égyptiens vivant pour la plupart au seuil de la pauvreté. Mais son échec est celui de la génération de Nasser, du socialisme à la sauce du Tiers-Monde qui s’était traduit par un gonflement sans fin du champ d’intervention de l’état et de l’armée.

             À bien y regarder cependant, il n’y a pas de changement de régime. Pour faire la comparaison avec 1848 si la chute de Ben Ali ressemble à celle de Louis-Philippe et à la fin de la monarchie, celle de Moubarak rappelle le départ de Metternich sacrifié par les archiducs pour sauver l’empire austro-hongrois. Là, c’est l’armée qui pousse Moubarak dehors pour tenter de maintenir la réalité d’un pouvoir devenu oligarchique et dont au fond Moubarak avait transgressé les règles en mettant en avant son fils est un principe dynastique anachronique. Il en sera peut-être de même en Algérie où Bouteflika est un prête-nom commode pour le pouvoir des généraux.

Au Caire, on rêve aujourd’hui du modèle turc : l’armée pense à Mustapha Kemal, les frères musulmans à l’AKP. Ce n’est pas la même chose.

 

12 février

             La mondialisation poursuit son petit bonhomme de chemin sur les marchés financiers : la bourse de Francfort va prendre le contrôle de celle de New York qui, elle-même avait absorbé Euronext créé à l’initiative de Paris, il ya quelques années.

             À vrai dire les bourses ne sont plus ces corbeilles et parquets animés de la frénésie la plus extrême au moment de la cotation. Il y a longtemps maintenant que le Palais Brongniart à Paris ou l’immeuble du Chicago Board of Trade sont silencieux, désertés par les « traders » qui travaillent directement depuis leurs salles de marchés. Les bourses sont désormais des plates-formes électroniques fonctionnant en continu à l’échelle de la planète. La notion de place elle-même n’a guère de sens si ce n’est – et c’est là l’essentiel – en matière de contrôle et de régulation.

             La « victoire » de Francfort conforte malgré tout l’hégémonie allemande sur la finance européenne et marque un peu plus le déclin de Paris qui pourtant avait à l’origine très bien joué sa carte dans les premières années de la dérégulation financière. À Francfort, les marchés et la banque centrale, à Londres toute l’intermédiation financière, à Genève tout le trading des matières premières, il ne reste à Paris qu’un bâtiment vide place de la Bourse hanté par le souvenir des « agioteurs » chers à Balzac et Zola.

 

13 février

             Roland Garros va rester à Paris ! Faut-il vraiment se réjouir de cette décision prise par la Fédération française de Tennis, c’est-à-dire une poignée d’apparatchiks sportifs qui couvent une pépite d’or ? Roland Garros est un stade de tennis, mais surtout un tournoi du « grand chelem », le seul joué sur terre battue. Son impact économique et indéniable et il porte un peu l’image de Paris et de la France.

             Pour autant fallait-il pour assurer son développement sacrifier quelques hectares du Jardin botanique des Serres d’Auteuil, en place depuis la fin du XVIIIe siècle. Pour les édiles – de gauche – de Paris, la question ne se posait pas. Roland Garros devait rester dans son site historique quitte à bousculer le voisinage.

             Peu importe que le tennis donne aujourd’hui la pire image des sports professionnels : une poignée de mercenaires allant de tournoi en tournoi, grands adolescents poursuivant d’impossibles rêves, allant de blessures en dopages (à tout prendre, je préfère le cyclisme, car les anges déchus y sont plus grands) et pour les joueurs français expatriés fiscaux confondant bien souvent coupe Davis et dollars. Fallait-il leur dérouler ainsi le tapis rouge ? À Roland Garros durant le tournoi, les riches et les puissants viennent regarder ces marionnettes, ces papillons qui si souvent brûlent leurs ailes. Cela valait-il de sacrifier les serres chaudes d’Auteuil ? Rien n’est moins sûr !

 

14 février

             Un ange déchu vient de passer à côté de la mort dans un hôpital italien. Riccardo Ricco était le grand espoir du cyclisme italien, capable d’exploits qui l’auraient déjà fait rentrer dans la légende si, comme son modèle Marco Pantani, il n’avait choisi le côté le plus sombre de son métier. « Le Cobra » (son surnom dans le peloton) avait déjà fait l’objet de suspension pour dopage et avait juré de s’amender. Mais il y a quelques jours, alors que la saison commençait au Tour méditerranéen avant Paris-Nice et les classiques belges, il a tenté de réaliser lui-même une transfusion sanguine avec du sang qui avait été mal conservé. Dans un état désespéré, il a dû avouer aux médecins et la nouvelle a fait le tour du petit monde cycliste.

             Hypocritement, tout le monde l’a condamné et n’a pas eu de mots assez durs pour la brebis galeuse au moment même où aux États-Unis le filet des soupçons se referme peu à peu sur Lance Armstrong. Mais comment un « enfant » de 25 ans a-t-il pu ainsi s’enfoncer dans la poursuite désespérée d’une gloire éphémère ? Qui pourrait lui jeter la première pierre alors même que c’est toute la logique du sport professionnel qui est là en cause. C’est dans le cyclisme que paradoxalement les choses sont les plus claires, mais les transfusions sanguines furent courantes dans l’athlétisme finlandais des années soixante. Pauvre petit coureur qui a cru pouvoir acheter ainsi les étoiles du vélo : plus victime que coupable.

 

15 février

             Plusieurs millions de Tunisiens se présentent sur l’ilot italien de Lampedusa, fuyant la révolution de jasmin, rêvant des lumières de l’Europe. Comment ne pas songer au célèbre roman de Jean Raspail, réédité ces jours-ci, « Le camp des saints » qui imaginait l’invasion pacifique des peuples du Sud. À l’époque, il avait été condamné comme l’expression d’un écrivain de droite (ce qu’il est) incapable de la moindre générosité et cherchant à affoler l’Occidental moyen (mais Raspail est beaucoup plus subtil et il l’a montré par la suite).

             Alors que le sud de la Méditerranée s’embrase que peut faire le nord au-delà de la seule compassion ? D’habitude, c’est dans l’autre sens que des hordes de touristes blonds allaient traverser la Méditerranée pour étaler leurs chairs flasques sur les sables d’Hammamet ou de Djerba. Pour les autres, la Méditerranée est restée une mer infranchissable, un rêve alimenté par les paraboles des télévisions tournées vers le Nord.

             Que fuient après tout les réfugiés de Lampedusa ? Sont-ils des « benalistes », des petits profiteurs du régime précédent, des opportunistes qui espèrent que l’Europe n’osera les repousser ?

             Est-il fou de rêver d’une Méditerranée qui unisse plus qu’elle ne sépare ? Ce sont-là, pour l’instant des mots creux comme l’ont été jusqu’à maintenant les projets d’Union pour la Méditerranée. Le vrai défi est au sud, dans cette Tunisie vers laquelle convergent aujourd’hui les élites qui l’avaient abandonné. Mais à Lampedusa ce sont les pauvres qui frappent à la porte.

 

16 février - Tokyo

             Tokyo est – du point de vue architectural – une ville moderne largement occidentalisée, les grandes rues commerçantes de Ginza ressemblant à la Ve Avenue ou au boulevard Haussmann avec toutefois une concentration encore plus forte de boutiques de luxe et de grandes marques. Et pourtant, c’est bien le Japon et l’atmosphère y est totalement différente : est-ce la propreté, l’absence du moindre papier, du plus petit mégot, la discipline même de la foule respectant chaque passage « clouté », une certaine uniformité même, mais il s’en dégage l’impression d’une extrême cohésion sociale. Partout des employés s’inclinent même comme lorsque dans le métro les portillons sont automatiques ! Au-delà de l’importance de tous ces petits métiers de service qui expliquent en partie la faiblesse du taux de chômage au Japon, ce qui frappe le visiteur c’est le climat de courtoisie qui s’en dégage. Au Japon, on ne dit jamais non au risque de perdre la face. Ce n’est pas pour autant une société du consensus et les confrontations peuvent y être violentes (même si les policiers ne sont armés que de bâton de bois).

             Il peut paraître prétentieux de parler d’un pays après quelques heures de promenade à pied dans les rues de sa capitale. Plus on le fréquente, moins on le connaît, mais la première impression du visiteur, celle du « persan », est souvent la bonne et en ce jour de février 2011 à Tokyo c’est l’impression de l’équilibre qui prédomine.

 

17 février - Tokyo

             On cherche les enfants dans les rues de Tokyo. Il n’y en a guère et cela nous rappelle que le Japon a l’un des taux de fécondité les plus faibles du monde (1,3 enfant par femme soit l’équivalent de l’Allemagne). Ceci est principalement dû à la pression familiale : au Japon, la plupart des mères s’arrêtent de travailler pour élever leur(s) enfant(s) et abandonnent donc des carrières professionnelles souvent assez ouvertes : résultat 30 % des femmes japonaises n’ont pas d’enfant (contre 10 % en France). La société japonaise vieillit donc inexorablement ce qui pour autant ne semble pas poser de problème à un démographe comme Emmanuel Todd avec lequel je dîne ce soir à Tokyo. Il pense même que le Japon saura s’ouvrir aux étrangers par le biais d’une immigration sélective.

             Par contre, il ait une industrie prospère au Japon, c’est celle du mariage. Chaque hôtel possède son « salon de mariage » (en français dans le texte) et certains se sont dotés de chapelles chrétiennes où officient des pasteurs occidentaux. On passe des vidéos de ces mariages à la carte à la sauce occidentale. Les mariées y sont en blanc, mais elles ne font plus d’enfants ! Quant à la dimension spirituelle de telles cérémonies, elle laisse quelque peu rêveur.

 

18 février Tokyo

             La réunion des Nation-Unies sur la gestion des déchets dans les pays en développement qui se tenait cette semaine à Tokyo a terminé ce matin ses travaux. Pendant plusieurs heures, nous avons discuté mot à mot une déclaration finale que personne ne lira et dont la principale conclusion est de se retrouver à New York en mai prochain. L’ensemble du texte est constitué d’une large liste de bons sentiments d’une affligeante banalité. Mais au moment final tout le monde s’est congratulé en disant « c’était une bonne conférence ». Tout le monde, c’étaient une grosse centaine de participants du monde entier : des délégués de pays (curieusement plutôt de petits pays et pratiquement pas de représentant du G20), une foule de fonctionnaires internationaux venant de New York, de Nairobi, de Genève, de Johannesburg ou de Bangkok où se trouvent éparpillées les bureaux des Nations-Unies traitant de ces problèmes et puis quelques « personnes resources » (expression labellisée Nations-Unies), experts en général de bons niveaux fort heureux de se faire offrir un aller-retour en classe affaires à Tokyo. On l’aura compris cette conférence aura été d’une piètre utilité même si le sujet traité est d’une importance fondamentale : comment réintégrer le secteur « informel » des chiffonniers dans l’économie officielle ? Le seul résultat concret de cette semaine japonaise aura été d’augmenter un peu plus le bilan carbone des Nations-Unies.

 

19 février-Tokyo

             Un grand tremblement de terre et les bombardements de la guerre ont pratiquement détruit l’ancienne Edo. Les reconstructions anarchiques depuis les années cinquante ont fait le reste. Tokyo est un enchevêtrement de voies express et de lignes de métro aériennes tranchant un tissu urbain hétérogène ponctué de bâtiments accouplés les uns aux autres sans aucune harmonie. Le miracle est que survivent quelques oasis, des temples et sanctuaires certes souvent reconstruits après la guerre, mais donnant un peu de part au rêve. ll y a notamment un jardin près du marché aux poissons où les derniers des Tokugawa chassaient le canard et puis surtout il y a le sanctuaire Meiji, au cœur d’une véritable forêt qui offre au visiteur la sérénité du culte shinto dans toute sa pureté : les cours sont calmes et un certain détachement règne là où normalement on n’entend que le son des piécettes de monnaies jetées par les visiteurs. La spiritualité shinto n’offre certainement pas la même profondeur que les autres grandes religions, mais elle trouve là un détachement total que l’on ne retrouve pas dans les sanctuaires populaires comme Akabusa, le plus ancien de Tokyo. Mais au sortir de cet instant de paix, on retrouve l’un des quartiers les plus branchés de Tokyo réunissant les marques les plus célèbres de la planète. Louis Vuitton n’est pourtant pas encore une divinité shiro.

 

 

20 février- Pékin

             Un brouillard tenace recouvre Pékin en cette fin d’après-midi donnant à la ville un caractère féerique et gommant les aspects les moins agréables : en réalité il s’agirait plutôt d’un nuage de pollution tenace, car il y a peu de vent et il n’y a pas plu depuis des semaines. Pékin paie sa ceinture industrielle et puis les millions d’immatriculations de voitures des dernières années.

             Alors que la nuit tombe sur la place Tien An Men de nombreux curieux et touristes chinois viennent assister à la descente des couleurs en face de la porte de la Cité Interdite que domine encore un portrait de Mao. Sur la gauche de la place, les autorités ont récemment érigé une statue de Confucius. Mais à l’autre bout, on trouve un « Kentucky Fried Chicken » et puis un « Starbucks Coffee » un peu plus loin. Néanmoins, dans les rues commerciales adjacentes, remarquablement restaurées, on ne trouve guère comme à Tokyo, en pareil endroit, de magasins de mode occidentale, mais des boutiques chinoises visant une clientèle bien moins argentée.

Les policiers dégagent peu à peu la place pour la nuit passant devant de vastes banderoles publicitaires vantant le tourisme… à Taïwan.

             La deuxième économie mondiale reste une « dictature du peuple » qui surfe sur le nationalisme ambiant, un pays aussi dont le PIB per capita est encore loin de celui de ses voisins nippon, coréen ou taïwanais, un pays enfin dont l’équilibre environnemental est plus précaire que jamais.

 

21 février - Pékin

             La visite de la Cité Interdite fait partie de l’éducation de tout chinois qui dans son enfance à l’école a appris par cœur la longue liste des empereurs. Cet ensemble qui remonte à la dynastie Ming (XVe siècle) montre bien l’extraordinaire avancée qui était celle de la Chine par rapport à un Occident qui sortait alors à peine du Moyen-âge. Les noms des pavillons (la paix éternelle, l’union, la félicité…) représentent bien l’idéal confucéen du prince éclairé protégeant ses sujets par le biais d’une administration juste. Dans l’un des pavillons, l’empereur lui-même présidait au dernier examen que subissaient les meilleurs étudiants candidats au mandarinat. La Chine était alors une assez remarquable méritocratie ! (toute comparaison avec les concours à la française n’est pas fortuite tant en nombre de domaines la France et la Chine se ressemblent.)

             L’après-midi, un rendez-vous au ministère du Commerce extérieur confirme cette impression : la Chine est devenue en quelques années le premier importateur mondial de pratiquement toutes les matières premières. Mais elle se révèle incapable de profiter de son poids sur les marchés. Certes, l’état est censé tout contrôler, mais en réalité chaque entreprise – publique ou privée – est largement autonome et mes interlocuteurs conviennent de l’absence de stratégie cohérente de la Chine en nombre de domaines tout en critiquant la qualité des nombreuses statistiques officielles. Et l’image qu’ils ont du « modèle français » est celle d’une économie planifiée comme la leur.

 

22 février - Pékin

             En septembre 1860, les troupes anglaises et françaises qui avaient repoussé les Chinois au pont de Paliko s’avançaient vers Pékin en longeant un long mur qui protégeait de leur regard le Palais d’Été des empereurs de Chine. On connaît la suite : le commandant britannique, Lord Elgin, commença un pillage méthodique des richesses qui y étaient accumulées ; les Français l’imitèrent rapidement. Et puis à la nouvelle de l’exécution de quelques parlementaires, le tout fut incendié… Quelques années plus tard, l’impératrice Tseu Hi fit reconstruire une partie du Palais d’Été, celle que l’on visite aujourd’hui, mais qui ne donne qu’une image atténuée de ce que fut la splendeur du palais des Ming.

             En ce jour de février, un léger soleil parvenait à percer le nuage de pollution pékinois et se reflétait sur la glace du lac de Kunming. Il y a 160 ans, quelques « barbares » (l’expression est de Victor Hugo) pillèrent ce bijou dont des « souvenirs » apparaissent de temps à autre sur le marché de l’art (dans quelques semaines un rouleau de l’époque Quian Long devrait faire € 5 millions dans une vente aux enchères à Toulouse).

             Depuis, la Chine a connu le pire et désormais presque le meilleur (il suffit de voir les boutiques branchées dans le quartier du stade « des travailleurs » de Pékin). C’est bien de la « Renaissance » du Palais d’Été qu’il s’agit et c’est précisément aujourd’hui que sort la traduction en chinois du rapport CyclOpe 2010 qui portait ce titre. Publier CyclOpe en chinois était au fond logique puisque la Chine est devenue ces dix dernières années le facteur majeur de la demande sur les marchés : une modeste contribution à la reconstruction du Palais d’Eté !

 

23 février - Pékin

             Conférence de presse et lancement du premier rapport CyclOpe en chinois. L’exercice réclame de s’adapter aux habitudes locales : ainsi tous les journalistes présents reçoivent une enveloppe de « dédommagement » variable suivant leur importance : au moins les choses sont claires ! Tous les invités doivent aussi recevoir un cadeau et les plus importants d’entre eux sont présentés solennellement avec applaudissements à la clef. Notre partenaire a sollicité les services d’un animateur de télévision, une vedette de la CCTV, la télévision publique locale, une sorte de Fogiel chinois avec le même bagout et la même superficialité. Tout le monde échange ses cartes de visite : présentées avec les deux mains et en inclinant légèrement la tête. Tout ceci reste assez formel.

             Ce qui est plus surprenant c’est la totale liberté de ton qui préside aux débats et cela malgré la présence à la Tribune d’une « huile », un économiste membre du Conseil d’État : les chiffres de croissance sont critiqués, la stratégie d’importations est remise en cause notamment pour les deux produits les plus sensibles, le soja et le minerai de fer, la politique des prix agricoles est questionnée… Il y a par contre l’orgueil partagé d’être la deuxième économie de la planète avec la perspective vers 2030 de dépasser les États-Unis et de retrouver les 30 % du PIB mondial du début du XVIIIe siècle : c’était le temps où le Palais d’été resplendissait et où la Chine pouvait faire le choix d’un splendide isolement. Ce temps est révolu et les questions fusent sur le G20 et les problématiques monétaires et agricoles.

 

24 février - Pékin

             En Libye, la guerre civile fait maintenant pratiquement rage et la rébellion a pris le contrôle de l’ancienne Cyrénaïque autour de Benghazi et de Tobrouk. Mais à la différence de Ben Ali et de Moubarak, Kadhafi s’accroche au pouvoir et le pire est désormais à craindre de la part d’un homme dont la dictature aura été une des plus folles de celles que le pétrole a financées. Oublions simplement tous ceux qui l’ont courtisé, lui offrant même des « camps du drap d’or » dans les jardins de l’avenue de Matignon. Que l’argent du pétrole ait autant pu aveugler Kadhafi et les siens (notamment ses fils et le cher Hannibal – ce qui ne s’invente pas) en dit long sur le cynisme qui peut présider aux relations économiques internationales. Mais il en fut de même avec Saddam Hussein et encore aujourd’hui avec nombre de roitelets et de généraux sans oublier l’ineffable Chavez qui est le véritable fils spirituel de Kadhafi.

             En attendant la suite des événements, le marché du pétrole a violemment réagi à plus de $ 100 le baril à New York et à près de $ 120 à Londres. Ce n’est pas tant la Libye qui préoccupe le marché, car son million de barils/jour peut-être compensé par l’OPEP et surtout l’Arabie Saoudite, mais c’est le risque de domino, car après la Libye et Bahrain, il y a l’Algérie et peut-être d’autres émirats du Golfe. La malédiction du pétrole n’a pas fini de frapper !

             Vu de Chine, il y a une dimension originale : c’et le souci du gouvernement d’exfiltrer les 30 000 travailleurs chinois qui étaient présents sur des chantiers de BTP. C’est presque devenu une cause nationale et des navires, des avions et des autobus ont été affrétés pour tenter de les récupérer. Voilà une autre dimension de la mondialisation que découvre la Chine.

 

25 février - Pékin

             Dîner dans une famille chinoise, celle du traducteur de CyclOpe. Nous sommes quelque part entre le cinquième et le sixième périphérique c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres de la place Tien An Men, dans une zone militaire puisque le père de Xiaogui travaille dans une usine d’armements : des immeubles de HLM des années soixante au sommet d’une colline puisque nous sommes au pied des montagnes de l’Ouest. D’un point de vue occidental, c’est l’équivalent des cités de transit à Nanterre après guerre, mais c’est le confort à côté des « hutongs » du centre de Pékin. Je suis un des premiers étrangers à venir dans cette cité qui abrite pour l’essentiel des employés des usines alentour. Monsieur Yang est le président du syndicat de son usine et son épouse est fonctionnaire. Toux deux sont bien entendu membres du parti, mais, à plus de cinquante ans, ils font partie de la génération qui n’a pu faire d’études du fait de la Révolution culturelle. Une tante présente ce soir et un peu plus âgée avait été envoyée en rééducation à la campagne. Ils ont un appartement de quatre pièces, une voiture et bien entendu un seul enfant (la politique de l’enfant unique remonte à 1980) qui, lui, est venu faire des études en France. C’est une autre révolution culturelle !

             Dîner abondant comme toujours en Chine avec notamment des raviolis à la viande préparés tout frais par la tante. Pour honorer l’hôte français, une bouteille de vin chinois de la province du Hubei, puisque la Chine est aussi un grand producteur de vin.

             La télévision reste allumée sur la chaîne à la fois militaire (l’armée creusant des canaux) et agricole (élevage de vers pour la consommation animale… et humaine). La Chine entre tant de mondes.

 

26 février

             « Une semaine en Chine, tu écris un article, un mois c’est un livre, mais un an tu te tais » ! Ce proverbe doit inciter à l’humilité et ces quelques jours en Chine ne sont que des instants grappillés à la surface de l’Empire du Milieu en se limitant en plus à Pékin et Tianjin.

             Ce qui frappe le plus le visiteur c’est la coexistence de plusieurs mondes : celui de la vieille Chine tout d’abord que la révolution culturelle n’a pas effacée avec ses hutongs, ses restaurants populaires ; celui de la modernité la plus totale avec gratte-ciels, boutiques occidentales et monstrueux embouteillages ; et puis il y a le système bureaucratique et politique qui pour l’instant parvient à maintenir la cohérence de l’ensemble. À la différence de Tokyo, Pékin fait l’objet d’un urbanisme contrôlé et on peut estimer que la ville est « pensée ». Il en est au fond de même pour l’économie : derrière l’apparence de la croissance désordonnée, il y a toute la cohérence du « fine tuning » des autorités centrales. Rien au fond n’est totalement laissé au hasard !

             Ce matin il neigeait sur Pékin (une bonne nouvelle étant donné la sécheresse qui a prévalu jusque-là) : les Chinois disent que cette neige avait été prévue par le parti ! C’est d’ailleurs peut-être exact dans la mesure où les Chinois sont devenus des experts en matière de pluies artificielles.

             Néanmoins, les défis auxquels la Chine est confrontée sont immenses qu’il s’agisse de l’environnement, de la démographie et surtout de la pauvreté et des inégalités. Ce n’est pas tout de savoir fabriquer de la neige !

27 février

             L’agrément des voyages est que l’on peut lire. J’étais parti avec le dernier livre de Michel Houellebecq « La carte et le territoire » qui a obtenu le prix Goncourt il y a quelques mois. Je n’avais aucune envie de le lire après la déception de son précédent ouvrage et le peu de sympathie que peut inspirer son exilé fiscal d’auteur. Il a fallu un cadeau de l’éditrice avec la promesse formelle de le lire pour que je me décide à l’emporter en voyage.

             L’impression qui se dégage de « La carte et le territoire » est pour le moins ambigüe. Le livre est bien « fait » (plus qu’écrit d’ailleurs et ce n’est certainement pas un chef-d’œuvre de littérature) et le choix d’utiliser des contemporains dans l’intrigue même (Beigbeder, J.P. Pernaut et… Houellebecq) est original. Le personnage principal est tout à fait dans la lignée des héros de Houellebecq : un solitaire qui traverse la vie comme une sorte de passe-murailles, sans véritable passion, sans émotion non plus. Là-dessus, il y a Houellebecq qui dessine de lui-même un portrait peu flatteur ressemblant à ses propres héros. Quant à la dernière partie, le meurtre d’Houellebecq et l’enquête policière au dénouement curieux, elle nous plonge dans l’horreur et presque le « gore ».

             Au final, il reste de ce livre une impression de malaise. La mécanique du roman a bien fonctionné, mais on se sent la bouche pâteuse sans véritable envie d’en lire plus. On pense bien sûr à l’Étranger de Camus, mais c’est faire là trop d’honneur à un livre qui est l’histoire d’un échec humain, celui du personnage, et donc de l’auteur.

 

28 février

             Petit remaniement ministériel en France : on solde le compte de quelques vacances maladroites et puis on essaie de resserrer les rangs à un an d’élections présidentielles qui s’annoncent plus ouvertes que jamais, la vraie question étant de savoir qui sera président au second tour !

             Mais ce remaniement souligne surtout l’ambiguïté du système politique en France puisqu’il se résume à un va-et-vient entre le gouvernement et l’Élysée qui en bien des domaines est le véritable lieu du pouvoir en France. Alain Juppé qui apparaît aujourd’hui comme l’homme providentiel et qui a donc pu dicter ses conditions a bien compris la chose et a exigé le départ tant du secrétaire général de l’Élysée (D. Guéant) que du « sherpa » du G8 (J.D. Levitte) qui en réalité ont géré la politique extérieure de la France ces dernières années. Quant à Matignon et au premier ministre, son silence a été assourdissant ce qui montre bien que dans la logique présidentialiste encore accentuée par le quinquennat, le premier des ministres est ravalé au rang des supplétifs.

             Ceci est au fond assez logique, mais devrait s’accompagner du renforcement du Parlement face à cette nouvelle « Maison Blanche ». Cela n’est manifestement pas le cas et c’est cette absence de contre-pouvoir de quelque nature qu’il soit qui est le talon d’Achille de la vie politique française.

             Il en est d’ailleurs de même du cumul des mandats qu’Alain Juppé applique en gardant sa mairie de Bordeaux. Gérer Bordeaux et la diplomatie française en même temps. Est-ce bien raisonnable ?