PARUTIONS

CyclOpe 2020

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Allegoria ed effetti
del Cattivo Governo -Ambrogio Lorenzetti
»

Publication du Rapport Cyclope 2020

09 juin 2020 - Paris

CyclOpe 2019

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Les illusions perdues»

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2019

15 mai 2019- Paris

CyclOpe 2018

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Le ciel rayonne, la terre jubile»

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2018

16 mai 2018 - Paris

CyclOpe 2017

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Vent d'Est, Vent d'Ouest »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2017

15 mai 2017 - Paris

CyclOpe 2016

 

LES MARCHES MONDIAUX

« A la recherche des sommets perdus »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2016

24 mai 2016 - Paris

CyclOpe 2015

LES MARCHES MONDIAUX

Pour qui sonne le glas ?

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2015

20 mai 2015 - Paris

CyclOpe 2014

LES MARCHES MONDIAUX

Dans le rêve du Pavillon Rouge

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2014

14 mai 2014 - Paris

18 juin

 

Avec la réouverture totale des restaurants a pris fin le grand confinement alimentaire que les Français ont vécu pendant presque tout le printemps.

Publié aujourd’hui, le rapport de l’Observatoire de la Formation des prix et des marges des produits alimentaires fait le point sur cette période extraordinaire qui a bousculé nombre de nos habitudes alimentaires. Plus de RHD, ni cantines, ni restaurants, ni fast food : matin, midi et soir chez soi à cuisiner ou dans le pire des cas à réchauffer. Des magasins souvent fermés et en général difficiles d’accès, des marchés silencieux, il a fallu apprendre à vivre au-delà des stocks.

Ruée donc, dans les grandes surfaces qui triplent leur chiffre d’affaires le 16 et 17 mars, puis recours au commerce de proximité et de plus en plus en e-commerce et surtout aux drives. Au final, on achète moins de volailles, de poissons, de fromages à la coupe, de viande de veau, mais par contre on se rue sur la crème et l’emmental râpé, sur le steak haché et sur les fruits et légumes emballés.

La chaîne qui va du champ à l’assiette a dû s’adapter : les agriculteurs ont eu des problèmes de main d’œuvre saisonnière pour récolter asperges ou fraises gariguettes ; des filières entières ont perdu leurs débouchées de l’ostréiculture aux élevages de canard ou de pintades ; la moitié des bateaux de pêche n’est pas sortie.

L’industrie de transformation a été elle-même confrontée au Covid, en particulier dans le secteur de la viande. Il a fallu s’adapter à l’évolution de la demande quitte à diminuer la valorisation des produits pour les produits laitiers et les viandes.

Mais, dans un contexte de tensions historiques entre industrie alimentaire et grande distribution, force est de constater que durant ces 55 jours, une certaine solidarité a joué entre les différents maillons des filières. Pour l’agneau ou la fraise, la grande distribution a joué la carte de l’origine France. Et au stade du consommateur, les prix sont restés stables. Ce fut un moment de grâce. Mais déjà, quelques tensions nouvelles se font jour et malheureusement le naturel revient au galop.

 

 

16 juin

 

Un temps le Covid avait fait oublier la « France d’avant », celle des gilets jaunes et des quartiers, des syndicats bornés et de multiples pesanteurs bureaucratiques. Elle était jolie cette France qui tous les soirs applaudissait ses héros sanitaires. Radios et télés se faisaient l’écho de toutes les solidarités du quotidien et l’on découvrait avec émotion que les Français pouvaient aussi avoir du cœur.

Quelques manifestations et le retour en force des « black blocs », ces casseurs professionnels ont suffi pour briser ce joli rêve. Retour au racisme du moins tel qu’il est perçu et exagéré, policiers et gendarmes à nouveau ostracisés, tout redevient comme avant. Un médiocre agenda politique avec des municipales oubliées a repris le dessus. Alors que nombre d’entreprises annoncent des plans de licenciement massifs, les syndicats des secteurs protégés, de l’éducation à la poste, retrouvent leur seule logique de défense catégorielle. Et ailleurs, la sortie du chômage partiel est vécue difficilement après ces semaines de confinement.

Soudain, la réalité frappe en plein visage : la pandémie semble s’achever certes, mais elle laisse le gouffre d’une récession qui dépassera les 10 % de PIB et qui aura détruit au moins un million d’emplois. Oui, il faudrait mieux payer les travailleurs de la santé, mais comment faire alors que les déficits publics vont eux aussi dépasser les 10 %. Oui, il faudrait une France plus souple, vraiment décentralisée, plus d’autonomie pour chacun des maillons de l’immense chaîne qui maille depuis des siècles le jacobinisme à la française. Mais les égoïsmes reviennent bien vite et l’étendard du Bien commun n’aura vraiment flotté que durant cinquante-cinq jours. Disciple de Ricœur et d’Ellul, parfois maladroit, mais de bonne foi, Emmanuel Macron aborde ses deux dernières années de mandat en constatant avec un peu d’amertume que ses irréductibles Gaulois, repliés dans leurs villages, sont toujours les mêmes braillards, râleurs, attendant tout de l’état, un brin égoïstes et hostiles aux réformes. Le Covid n’a rien changé !

 

11 juin

 

Malheureux Christophe Colomb ! Il aura presque tout raté. Parti pour les Indes à la recherche d’une route qui permettrait de contourner le monopole exercé par Venise sur le commerce du poivre et autres épices, il découvre quelques îles nouvelles sans jamais vraiment prendre conscience qu’il s’agit d’un continent. Jalousé à la Cour d’Espagne, il sera peu à peu écarté de ses découvertes. Sans le vouloir, lui et ses compagnons vont offrir aux populations indigènes quelques maladies inconnues en ces terres dont l’effet sera malheureusement plus foudroyant que les armes des conquérants (plus tard, Cortes et Pizarre mettront fin aux empires aztèques et incas qui n’étaient pas exactement des tendres). À la même époque, se terminait avec la chute de Grenade, la parenthèse d’une Espagne musulmane où l’esclavagisme était pratique courante (on faisait pareil du côté chrétien, mais de manière un peu plus hypocrite). Ceci étant, pour l’historien, Christophe Colomb et sa « découverte » marquent un tournant majeur de l’histoire universelle. Il n’en était probablement pas conscient, ses contemporains guère plus, mais c’est le début de ce que l’on pourrait qualifier de première mondialisation.

Et voilà qu’en 2020, on détruit les statues érigées en l’honneur de ce malheureux Christophe. Oui il a été un modeste maillon dans une longue chaîne de conquêtes et de quelques massacres comme il s’en pratiquait allègrement un peu partout à l’époque. Il n’est pas seul à être déboulonné ainsi par des foules passablement ignorantes et pratiquant « ex post » un jugement sur le bien et le mal auquel ne se risquent pas les historiens un peu confirmés.

Bien sûr, l’histoire ne peut être une hagiographie. Mais il faut aussi savoir relativiser le « sanglot de l’homme blanc » ou du moins l’étendre à presque toutes les civilisations tant sont rares les moments où a dominé le seul amour du prochain : la démocratie athénienne tant célébrée n’était-elle pas fondée sur l’exclusion des étrangers (les métèques), des esclaves et… des femmes. Périclès était un esclavagiste !

Déboulonner, jeter, briser, brûler est une hérésie tant on ne peut effacer le passé. Expliquer, analyser, comprendre, laisser aussi leur place aux témoins de l’histoire, fussent-ils d’innocentes statues, le chemin est là plus difficile.

 

 

9 juin

 

La présentation, ce matin, du Rapport CyclOpe sur les marchés mondiaux (le trente-quatrième !) intervient alors que la Banque Mondiale et l’OCDE publient leurs prévisions de « croissance » pour 2020. En avril, le FMI anticipait — 3 %. La Banque Mondiale est aujourd’hui à – 5,2 % et l’OCDE à — 6 %. C’était déjà, c’est encore plus la récession la plus forte que le monde ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale et 2020 dépasse même la malheureuse année 1930. La seule différence avec la grande dépression est que celle-ci a duré au moins jusqu’en 1934 alors que pour l’instant tout le monde anticipe un rebond en 2021, à 4,2 % pour la banque mondiale. Ceci étant, l’institution de Washington a aussi un scénario « noir » à — 8 % en 2020 et seulement + 1 % en 2021 !

Quoi qu’il en soit, l’essentiel n’est pas dans les chiffres, mais dans le tournant que cette crise, sanitaire à l’origine, pourrait imprimer à l’économie mondiale. La thèse que développe le rapport CyclOpe en se situant dans une perspective historique revient à faire de 2020 la troisième crise majeure de l’histoire économique contemporaine après 1929 et 1974.

1929, et en fait les années trente avaient mis fin aux années folles et au libéralisme économique et même politique. Elle avait marqué le début de la construction de l’état providence et de ces économies mixtes qui triomphèrent durant les Trente Glorieuses.

1974 y mit un terme. Au-delà de l’étincelle du premier choc pétrolier, la crise qui balaya toutes les années soixante-dix, fut marquée par la remise en cause du modèle de croissance occidentale et par le retour en force du libéralisme économique qui prépara d’autres « Trente glorieuses », celles qui, à partir de 1990 et de la symbolique chute du communisme soviétique, furent l’époque de la mondialisation « heureuse » marquée d’une nouvelle révolution technologique et de l’émergence économique d’une bonne moitié du globe.

Depuis quelques années, on sentait que ces trente glorieuses-là arrivaient à leur terme : montée des populismes, échec du multilatéralisme, crise écologique et climatique, et donc crise sanitaire qui aura été peut-être l’ultime étincelle.

2020 pourrait alors marquer un certain recul de cette main invisible du marché décidément fort aveugle. Remettre le Bien commun au cœur des problématiques politiques et économiques ? L’occasion est belle. L’humanité saura-t-elle la saisir ?

 

 

7 juin

 

Ce que les plus de 100 000 morts du Covid-19 aux États-Unis ne sont pas parvenus à réaliser, un seul mort dans une rue de Minneapolis est peut-être en train de le réussir : compromettre enfin les chances de réélection de Donald Trump face à Joe Biden qui reste bien fade, mais dont le silence compassionnel est maintenant presque une force.

George Floyd était à l’image du prolétariat afro-américain : un peu de basket, pas d’études, de menus larcins et quelques séjours en prison, mais aussi un engagement chrétien au cœur des églises missionnaires du Texas puis du Minnesota. Il était devenu videur (bouncer) dans des restaurants et boîtes de nuit, et il était donc sans emploi fixe depuis le début de la pandémie aux États-Unis. Que s’est-il passé le soir de son interpellation, les choses ne sont pas claires, mais ce qui est certain, c’est que l’intervention musclée d’un policier blanc a entraîné sa mort dans la meilleure tradition d’une police locale américaine qui reste marquée par un racisme latent.

Depuis 1968 et ses émeutes un peu identiques, la situation des « Afro-Américains » s’est améliorée, mais à 27 %, leur taux de pauvreté est le triple de celui de la population blanche. Le contraste est immense bien sûr avec les Asiatiques et même avec les Hispaniques.

L’une des raisons en est la destruction des cellules familiales : 70 % des naissances dans la communauté noire sont hors mariage et 70 % des couples se séparent dans les cinq ans. La marginalisation des hommes noirs est une des tristes réalités des Etats-Unis.

C’est peut-être en cela, plus que dans un racisme qui n’a pas de racines particulières en France, que la comparaison avec la situation dans les banlieues françaises est pertinente. Là aussi, le chômage, l’inactivité et la marginalisation touchent en priorité les populations masculines et on assiste au même délitement des cellules familiales. Les dérapages policiers y sont aussi une réalité, mais les sanctions sont claires et sans appel.

« I can’t breathe », je ne peux respirer, c’est avant tout ce que pensent nombre de jeunes dont l’avenir est déjà obscurci par les pesanteurs de « quartiers » redevenus des ghettos et qui, comme tous les enfants, ont le droit de rêver.

 

 

5 juin

 

Hong Kong gronde, mais Pékin pousse inexorablement ses pions dans l’indifférence presque la plus totale. Il faut quand même saluer le geste britannique, presque Churchillien, de Boris Johnson (qui a écrit une biographie de Winston). Le Royaume-Uni va accorder la nationalité britannique aux quelques 300 000 habitants de Hong Kong détenteurs d’un passeport de sa très gracieuse majesté : à quelques mois près, ils auraient même pu être Européens ! L’Europe justement fait preuve d’un silence assourdissant ! Il est vrai que la plupart des pays européens, à commencer par le couple franco-allemand ont déjà suffisamment à faire avec le Covid et la crise économique qu’il a provoqué pour ne pas risquer la colère de la Chine, dont la reprise économique est un des seuls rayons d’espoir dans une actualité bien glauque : silence donc d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel et puis même de tous les autres. Il y a bien Donald Trump, peut-être pour des raisons électorales, mais les États-Unis ont par contre les moyens de mettre Hong Kong à genoux.

Hong Kong est en effet devenue la troisième place financière mondiale ; le dollar de Hong Kong, fort bien géré par la HKMA, la banque centrale, appuyé par $ 440 milliards de réserves est considéré comme l’équivalent du billet vert auquel il est lié par un « peg ». Hong Kong est la porte de la Chine et a remarquablement joué cette carte même si Singapour est un concurrent de plus en plus présent : c’est à Singapour par exemple que les grandes entreprises chinoises, publiques et semi-publiques ont installé leurs filiales de trading. Hong Kong est un peu trop proche d’une mère patrie qui tourne à la marâtre !

 

Les puissants à Hong Kong ont bien compris l’enjeu de la survie de la place financière. Tous rentrent la tête dans les épaules et annoncent qu’ils respectent la loi, celle de la Chine bien sûr. HSBC (Hong Kong and Shanghai) l’a annoncé tout comme BNP Paribas (en licenciant il y a quelques semaines un employé trop démocrate) et même les vieux « hongs », les sociétés qui avaient fait fortune au XIXe siècle au temps de la guerre de l’opium (Jardine Mathieson, Swire…). Pour eux tous, la démocratie est un sujet bien secondaire…

 

 

1er juin

 

Les États-Unis offrent ces jours-ci une image contrastée alors que la pandémie n’a pas encore atteint son pic et que l’économie est en train de connaître un des pires trimestres de l’histoire.

Il y a d’un côté la réussite de Space X, la nouvelle navette qui a permis à deux cosmonautes de rejoindre la station internationale. Space X, ce n’est ni la NASA ni x, mais une start-up née de l’esprit fertile d’un improbable Californien qui est aussi proche de réaliser son pari sur la voiture électrique. Space X, c’est l’esprit d’entreprise poussé à l’extrême un peu comme au XIXe siècle un Thomas Edison pendant que les savants français restaient dans leurs chaires académiques. Soyons honnêtes, il y a aussi de très importants subsides publics, mais ce que l’on a envie de retenir là, c’est la saga entrepreneuriale. Au même moment, des émeutes embrasaient plusieurs villes américaines à la suite de la mort d’un Afro-Américain, victime de violence policière. De telles émeutes ne sont pas nouvelles aux États-Unis où le racisme demeure une réalité même après l’élection de Barack Obama. Mais l’épidémie du Covid a aussi montré la grande vulnérabilité des populations afro-américaines, souvent plus pauvres, mal nourries, souffrant d’obésité et enfin mal couvertes par un système de santé profondément inégalitaire.

Un pays où des milliardaires peuvent envoyer des navettes spatiales, mais qui se révèle incapable, cent cinquante ans après la Guerre de Sécession, d’intégrer les descendants des anciens esclaves, voilà qui dépasse la petite cuisine électorale mitonnée par un Donald Trump qui, pour faire oublier son absence d’empathie pour les victimes de la pandémie, retourne à ses premiers amours, la guerre avec la Chine !

L’Europe n’a pas de leçons à donner, mais au moins son État-providence et son système de soins sont plus justes et efficaces. Pour le reste, c’est Jules Verne qui le premier a envoyé des hommes dans l’espace.

 

30 mai

 

S’il est quelqu’un qui a œuvré pour le développement de Twitter en faisant de ses tweets un redoutable instrument de communication, c’est bien Donald Trump, un twetteur compulsif qui « tire » en moyenne une quinzaine de fois par jour. Bien sûr, connaissant Donald, ses messages sont à son image : brutaux, exagérés, à la limite mensongers et certainement souvent proches de l’affabulation. Mais c’est comme cela qu’on l’aime !

Et voilà que Twitter, pris d’un prurit éthique poussant à chasser les « fake news », a décidé de censurer quelques messages du président américain. Il semblerait qu’il y ait là une volonté de complaire aux autorités européennes et notamment à la redoutable Margaret Verstagger qui s’inquiète de la puissance des réseaux américains.

Mais a-t-on réfléchi à ce que représente pareille censure. De quel droit Twitter peut-il décider de ce qui est juste et qui ne l’est pas ? Il est certes louable de lutter contre les « fake news » (dont Donald Trump a su profiter durant sa campagne électorale), mais faut-il pour autant à Twitter pareil pouvoir avec des « gate-keepers » dont nul ne peut garantir l’indépendance.

Le monde des réseaux est une jungle et ceux qui s’y aventurent en connaissant la « loi ». On sait ce dont est capable un « grand fauve » comme Donald Trump. Rien ne sert de lui limer les griffes…

 

 

28 mai

 

Enfin, du nouveau du côté de Bruxelles ! Jusque-là, le « machin » comme aurait pu le dire le général de Gaulle, était plutôt absent. Personne ne pesait bien lourd dans l’exécutif européen sous l’improbable et certainement méritante présidence croate. Sommets virtuels après visioconférences, l’Europe n’avait su que dire non et le clivage nord/sud n’avait cesse de s’accentuer.

La proposition franco-allemande a permis de déverrouiller la situation et enfin la pâle Madame von der Leyen s’est lancée. Elle a repris l’essentiel des idées Macron/Merkel et en particulier l’idée que le cœur du plan de relance doit s’appuyer non pas sur des prêts, mais sur des subventions qui devraient s’élever à € 500 milliards. D’après de premiers calculs de coins de table, l’Italie aurait € 82 milliards, l’Espagne € 77 milliards et la France € 39 milliards. Ces sommes bénéficieraient aussi au secteur privé avec un accent mis sur les entreprises stratégiques. Au total, on est à $ 1 300 milliards pour le plan de relance articulé par le Commission auxquels il faut rajouter les $ 1 000 milliards de la BCE et bien sûr les programmes des états membres avec en première ligne le bazooka d’Angela Merkel en Allemagne. Cela commence à faire sérieux face aux $ 3 000 milliards du programme américain que les démocrates du Congrès voudraient d’ailleurs doubler.

Bien sûr, on n’est là qu’au stade de la proposition et dans le curieux système européen, c’est le Conseil, celui du 18 juin, qui décidera. Il faut espérer qu’alors, les « radins » et autres « frugaux » comprendront qu’il est de leur intérêt de favoriser la relance d’un marché européen dont, Autrichiens ou Bataves, sont les premiers à profiter.

Ce lendemain de crise ressemble à un lendemain de guerre. En 1919, à Versailles, les vainqueurs avaient voulu faire payer dettes et réparations. L’Allemagne n’avait pas payé, mais le terreau était prêt pour la montée du nazisme. En 1946, les États-Unis offrirent le Plan Marshall aux Européens et ce furent les Trente Glorieuses. En 2020, l’Europe a enfin la chance d’exister un peu !

 

 

26 mai

 

La France est un pays qui ne vit et respire qu’à Paris même en pleine période de télétravail. Toute la vie politique tourne autour de quelques adresses devenues emblématiques, de véritables « marques » : il y a Matignon, Grenelle et maintenant Ségur puisque vient de s’ouvrir un « Ségur de la santé ».

Matignon, rue de Varenne (avec des sorties discrètes sur les rues adjacentes) là où furent signés en juin 1936 les « accords de Matignon », ceux de la semaine de 40 heures et des premiers congés payés.

Grenelle, la rue de Grenelle avec là aussi des ministères et surtout celui du Travail où furent signés les « accords de Grenelle », le 27 mai 1968, dont la portée fut bien moindre et qui furent insuffisants pour mettre un terme au mouvement social issu de Mai 68.

C’est pourtant Grenelle qui fut utilisé à toutes les sauces en particulier avec le célèbre « Grenelle de l’environnement » de 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Par la suite, on a régulièrement évoqué des Grenelle dès lors qu’il s’agissait de réunir tous les acteurs concernés par un sujet de société sous la houlette des pouvoirs publics et politiques. Ceci étant, la « marque » Grenelle s’est un peu épuisée autour de sujets souvent secondaires. Au début de la présidence Macron, la mode fut aux États généraux (dont on sait la faiblesse au temps de la monarchie absolue) avec les célèbres Egalim (états généraux de l’alimentation).

Voilà donc maintenant un « Ségur » du nom de l’avenue où siège, dans un bâtiment peu inspiré des années soixante, le ministère de la Santé.

Matignon, Grenelle, Ségur, la formule est toujours la même : on convoque les intéressés, on les fait parler, mais à la fin du jour, la décision reste le fait du prince. Il serait inimaginable en France qu’il en soit autrement tant les partenaires sociaux y sont infantilisés. Ce sera probablement encore plus le cas de ce «Ségur» qui ne remettra pas en cause la technocratie médico-sanitaire qui vient d’emmener notre pays dans le mur.

 

 

24 mai

 

Le monde d’avant est revenu ! Au moins dans ses manifestations les plus stupides, dans ses gâchis les plus manifestes, dans ses débordements les plus excessifs.

Qu’on en juge : alors que la barre des 100 000 morts était dépassée aux États-Unis, Sotheby’s a vendu aux enchères en ligne, une paire de « baskets » (sneakers en américain) pour $ 560 000 ! Bien sûr, il s’agirait d’une pièce « mythique » : les premières Air Jordan 1, celles de 1985, portées peut-être par le maître lui-même et en tout cas Michael Jordan avait dédicacé au feutre la chaussure droite. C’est sur ce modèle que Nike fit une partie de sa fortune. En 2015, Nike en ressortit une copie en édition limitée qui vaut un millier de dollars sur le marché gris. Des Air Jordan neuves valent un peu moins de $ 200.

Mais $ 560 000 pour une vulgaire paire de chaussures ! Le vendeur a créé un musée des « sneakers » et certes il y a eu récemment à Paris une exposition consacrée à un chausseur célèbre aux semelles rouges (Louboutin). Mais on est là quand même loin des œuvres d’art à moins que faire du second degré « à la Duchamp ».

Sur un marché un prix mesure la rareté, mais aussi la capacité à susciter l’envie. Des millions d’adolescents et adultes post-adolescents se conforment à des codes vestimentaires qui curieusement culminent par leurs pieds. Alors pourquoi pas…

 

 

22 mai

 

Avec quelques semaines de retard, la Chine tient sa grande messe, la réunion annuelle de l’Assemblée nationale populaire. On est là dans l’ordre du rite, celui des partis uniques et des monologues hérités du temps des soviets : des heures de discours-fleuves écoutés avec sagesse par les 3 000 délégués venus de toute la Chine. Tout commence par ce que l’on peut qualifier de « point sur la situation » par le Premier ministre, Li Keqiang, personnage effacé, un technocrate passé par l’école du parti (l’ENA chinoise, digne héritière des concours mandarinaux de l’Empire), aux compétences économiques reconnues, mais dont le principal mérite est de ne pas faire d’ombre à Xi Jinping.

Cette année, sa principale annonce n’en est pas une. D’habitude, le premier chinois annonçait le chiffre de croissance du pays pour l’année en cours et on pouvait être à peu près sûr que ce serait là effectivement le résultat final, du moins celui présenté par un appareil statistique serviable (mais au fond assez proche de la réalité). En 2019, Li Keqiang avait pour la première fois donné une fourchette de croissance qui s’était vérifiée plutôt dans sa partie basse. Avant que n’éclate la crise du coronavirus, la grande question était de savoir si l’objectif de croissance serait ou non supérieur à 6 %. Mais là rien ! Li Keqiang ne s’est risqué à aucun pronostic. Soyons honnêtes, l’exercice était difficile entre les pessimistes qui pensent que l’année s’inscrira en négatif et ceux qui comme le FMI anticipent encore 1 à 2 % de croissance en 2020. Rien, en tout cas de quoi pavoiser pour le parti.

Li Keqiang a quand même annoncé une augmentation – mesurée – du déficit budgétaire et puis un nouveau plan de relance ($ 600 milliards) qui reste presque modeste. Il est vrai que le redémarrage de l’économie chinoise est une réalité si on en juge par le rebond des prix du fer et de l’acier revenus à des niveaux pré-covid.

Par contre, profitant du désarroi politique et économique dans le reste du monde, Pékin a décidé de reprendre la main à Hong Kong. Moscou avait fait la même chose à Budapest en 1956 et à Prague en 1968 pendant que l’Occident avait la tête ailleurs. Les vieux partis communistes ne changent pas !

 

 

19 mai

 

Enfin ! Un léger vent d’optimisme a commencé à souffler sur l’Europe avec l’accord entre Angela Merkel et Emmanuel Macron pour la mise en place d’un fonds de solidarité européen de 500 milliards d’euros. Le couple franco-allemand va devoir obtenir l’accord des 25 autres européens, mais Emmanuel Macron a fait sa part en parvenant à convaincre Angela. L’idée du couple franco-allemand est que l’Union européenne émette des obligations, de la dette publique, qui seraient utilisées pour financer des projets sous la forme non pas de prêts, mais de subventions (grants). La différence avec les « coronabonds » dont les Allemands ne voulaient pas est subtile et presque sémantique. Ces 500 milliards ne combleraient pas des trous budgétaires d’états impécunieux, mais financeraient des programmes existants ou à venir, dans des domaines comme l’industrie (automobile, aéronautique) ou le tourisme.

Face au moteur franco-allemand, l’opposition est venue comme on pouvait s’y attendre des « radins », menés par l’Autriche et les Pays-Bas qui ne veulent pas financer le trou sans fond de l’impécuniosité du « Club Med ». La cassure est claire entre le nord et le sud de l’Europe avec les PECO assistant un peu goguenards à ces déchirements (ils sont déjà les grands bénéficiaires des robinets européens). La France faisant – au vu de ses déficits – clairement partie du Club Med, c’est la position allemande qui devient centrale et déterminante. L’enthousiasme de la CDU, menacée sur sa droite par l’AFD, est pour le moins mesuré. Tout repose sur Angela Merkel, en fin de parcours et sans héritier depuis l’abandon d’AKK. Rien n’est gagné, mais au moins, il y aura matière à discussion le 18 juin à Bruxelles pour un sommet « physique ». Jusque-là « let’s cross fingers » comme disent les Britanniques dont l’Europe est au moins débarrassée !

 

18 mai

 

Un tanker battant pavillon iranien et ayant chargé de l’essence dans le port de Bandar Abbas vient de passer le canal de Suez. Selon toute probabilité, il se dirige vers… le Venezuela !

L’Iran et le Venezuela, les deux pestiférés, font cause commune pour narguer Donald Trump ? Il y a un peu de cela, mais l’histoire est probablement beaucoup plus sordide.

Le Venezuela est au fond du trou. Le pays qui a les plus importantes réserves de brut de la planète a longtemps fait illusion (c’est à Caracas que Christian Dior installa sa première boutique à l’étranger au début des années soixante et le Concorde reliait Paris et Caracas). Le Venezuela a connu tous les malheurs de la malédiction du pétrole : l’accaparement de la rente par une bourgeoisie vivant dans l’orbite des États-Unis, le messianisme d’Hugo Chavez servi par les prix élevés du baril lui permettant toutes les folies (comme offrir de l’essence aux pauvres Américains) tandis que l’appareil du régime tombait aux mains des Cubains, et puis la chute aux enfers avec Nicolas Maduro, prisonnier d’une armée devenue une véritable kleptocratie. L’ensemble de l’économie a été nationalisé, tout manque à commencer donc par les carburants puisque les capacités de raffinage n’ont pas été entretenues.

Du temps de la splendeur du Venezuela, il reste encore un peu d’or (en partie conservé à Londres par la Banque d’Angleterre). Ce serait avec cet or que le régime bolivarien paierait ses achats de carburants, car l’Iran ne fait rien de gratuit.

Mais avec l’embargo américain, personne ne se risque à commercer avec Caracas. Les Russes le faisaient, Rosneft a été indirectement sanctionné et on peut penser que le Venezuela a été victime du rapprochement russo-américain sensible au moment de l’accord OPEP+ sur la réduction de la production de pétrole. Alors, Moscou a probablement fermé les yeux et passé le relais à Téhéran qui ne risque plus rien face aux États-Unis.

Les États-Unis ont déployé quelques navires dans la mer des Caraïbes. Mais de là à intervenir ! Ce n’est quand même pas la crise des fusées de Cuba.

 

 

14 mai

 

Il y a parfois des gifles qui se perdent. Cette fois-ci, c’est le patron mondial de Sanofi qui mériterait pareille correction : certes, il est britannique et il dirige un laboratoire pharmaceutique mondial, résultat de multiples fusions d’entreprises françaises, allemandes et américaines. Comme son nom l’indique, Sanofi est juridiquement française, mais ses laboratoires sont tant en Europe qu’aux États-Unis, ses fabrications sont bien souvent délocalisées en Asie et ses marques sont mondiales. Ceci étant avec un minimum de finesse, qui serait la moindre des choses pour un patron dont le « chèque de bienvenue » s’est chiffré en millions d’euros, il aurait pu se taire plutôt que de déclarer que si Sanofi parvenait à développer un vaccin contre le Covid-19, il serait administré en priorité au plus offrant, à celui qui aurait payé le plus pour financer les programmes de recherche, c’est-à-dire aux États-Unis.

Formellement, Paul Hudson a raison et est tout à fait dans la logique d’une entreprise qui, certes, œuvre dans le domaine de la santé, mais dont le seul objectif – en soi légitime – est sa profitabilité. Or, on le sait, l’industrie pharmaceutique doit courir en permanence pour découvrir de nouvelles molécules, sachant que chaque année d’anciennes formules tombent dans le domaine public et deviennent des médicaments génériques. La recherche est donc essentielle et il est au fond assez logique qu’elle profite à ceux qui la financent : dans ce cas précis, l’Autorité américaine pour la recherche biomédicale y a mis plus de moyens que les crédits impôts-recherche dont Sanofi peut bénéficier en France.

Paul Hudson ne mérite pas de conserver son poste et son conseil d’administration devrait s’en séparer en espérant que son parachute n’est pas trop doré. Mais le cynisme de ce mercenaire sonne juste, et en soi il n’a pas tort. Face aux États-Unis, ni l’Europe ni les principaux états ne sont capables de présenter un front cohérent dans le domaine de la recherche. La classe politique est choquée, bien sûr, et y va de faciles condamnations. Mais Paul Hudson nous a cruellement mis en face de nos propres faiblesses.

 

 

12 mai

 

Grâce au déconfinement, on peut à nouveau partir en montagne ! Pour cela, il faut de bonnes chaussures et celles de l’année dernière avaient rendu l’âme. Cap donc sur un magasin de sport. Il n’y en a plus dans les centres-ville et il faut donc aller dans l’une de ces zones commerciales sans âme constituées de hangars ignobles qui enlaidissent les périphéries de toutes les villes et bourgades de France. L’urbanisme commercial est un échec malheureusement universel et les architectes qui s’y prêtent n’ont pas à en être fiers.

Mais passons : une grande surface spécialisée donc (par la grande chaîne appartenant à une famille du Nord proche, à la franchir, de la frontière belge) plutôt bien achalandée et un personnel sympathique. Gel et masque bien sûr.

Cap sur le rayon randonnée et montagne : un bon choix de chaussures de 30 à 200 euros à peu près. Des marques internationales, italiennes et même françaises. Mais, le « made in » va nous faire voyager. Aucun « made in France » bien sûr, mais un seul produit européen, fièrement annoncé, une marque italienne « made in Romania » : la Roumanie où nombre de districts italiens se sont délocalisés ces vingt dernières années. Le reste ? La Chine bien sûr, mais aussi le Cambodge, le Vietnam… et cela non seulement pour les entrées de gamme, mais aussi pour les produits les plus sophistiqués.

Que conclure ? L’Europe a fait le choix de délocaliser en ayant l’illusion de conserver les marques et la conception : des ateliers sous les tropiques fabriquent les chaussures qui nous permettront de grimper les montagnes basques (autrefois on le faisait en espadrilles et il existe encore quelques fabricants locaux). Nous sommes aussi devenus des consommateurs aveugles, ultimes maillons d’une chaîne de valeurs qui a fait presque toute la planète.

J’ai acheté mes chaussures roumaines en faisant ainsi un bras d’honneur symbolique à la mondialisation et en affirmant mes convictions européennes. Et pour l’instant, elles ne me font pas trop mal.

 

 

11 mai

 

Alors que le déconfinement va son petit bonhomme de chemin dans plusieurs pays européens (France, Espagne, Danemark, Royaume-Uni), c’est l’heure de comptes bien cruels dans nombre de pays émergents. Deux au moins inquiètent les marchés financiers : l’Argentine qui s’achemine de manière inéluctable vers le neuvième défaut d’une histoire qui commença au XIXe siècle et la Turquie en proie à une crise de liquidité. Soyons honnêtes, Argentine et Turquie avaient fait déjà les beaux jours de l’été 2018. Mais elles ne sont plus seules. Le magazine « The Economist » a établi une liste des pays les plus vulnérables à la suite de ces quatre mois de crise. Il n’est pas surprenant de retrouver en tête le Venezuela suivi du Liban, de la Zambie, de Bahreïn, de l’Angola, du Sri Lanka et de la Tunisie.

En réalité, il s’agit de pays déjà mal en point, marqués par la mal-gouvernance (Venezuela, Angola) par le chaos politique (Liban, Sri Lanka), par la dépendance pétrolière et bien souvent par la corruption.

La crise ne fait qu’aggraver des situations dont il était illusoire d’espérer une sortie par le haut, à l’exception peut-être dans la liste précédente de la Tunisie. Cela illustre l’extrême fragilité de toute une frange de pays, souvent un peu plus haut dans les classements, qui ont pu faire illusion au point de faire croire en un éventuel décollage.

Au-delà des dommages subis par les pays avancés, c’est dans les pays du « deuxième tiers » que la crise risque d’avoir les conséquences les plus durables par la remise en cause de pans entiers d’une mondialisation dont ils pouvaient espérer recueillir au moins les miettes. De ce point de vue, il sera intéressant de suivre la trajectoire dans les mois à venir des pays qui semblaient les plus prometteurs comme l’Éthiopie, le Bangladesh ou le Maroc.

 

 

8 mai

 

Il y a soixante-quinze ans, la Seconde Guerre mondiale se terminait sur le front européen par la défaite de l’Allemagne inexorablement broyée dans la tenaille formée par l’URSS et les États-Unis. L’armée allemande s’était battue au-delà même du raisonnable dans une logique quasi suicidaire qui fut celle de ses dirigeants.

Grâce à De Gaulle et aussi à Churchill, la France put figurer à la table des vainqueurs et cela même malgré son « étrange défaite », il y a justement quatre-vingts ans. Célébrer en France le 8 mai tient un peu de l’escroquerie intellectuelle si ce n’est pour en faire un jour de mémoire pour toutes les atrocités que cette guerre a provoquées, pour toutes les vilénies qu’ont pu commettre des Français qui ne sont pas sortis grandis de cette épreuve. Car ce fut alors le temps de la délation, ce que l’on a retrouvé curieusement ces dernières semaines de confinement de la part de « bons » Français. Ce sera vite oublié, mais c’est bien la face sombre de la bipolarité de Français qui mettent en avant au contraire la vertu de solidarité. Tout comme après 1945, on avait voulu tout oublier de la collaboration et de la Shoah.

Mais il y aura demain un autre anniversaire, celui des 70 ans du discours prononcé par Robert Schumann dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay et dans lequel il tendait la main à l’Allemagne en proposant de mettre sous une autorité unique le « charbon et l’acier », le nerf économique de la guerre qui semblait se préparer entre l’Ouest et l’Est. Ce fut, avec la CECA, le début d’une construction européenne qui commence malheureusement à se déliter sous nos yeux.

Le monde est aujourd’hui plus complexe : le « Green Deal » pourrait jouer le rôle du charbon et de l’acier. Mais en Europe, qui y croit vraiment ?

 

 

7 mai

 

Les prévisions économiques que vient de publier la Commission européenne confirment cruellement les pires appréhensions. L’Union européenne enregistrerait un recul de 7,4 % en 2020 et la zone euro de 7,7 %. La Grèce connaîtrait la pire récession (9,7 %) devant l’Italie (9,5 %) et l’Espagne (9,4 %), la France (8,2 %) venant compléter la triste performance du « Club Med », le plus directement affecté, en nombre de décès, par le Covid-19. Le Royaume-Uni (– 8,3 %) confirme au fond la corrélation entre l’impact de la pandémie et la panne économique. Plus au nord, la situation serait « meilleure » avec des reculs de 6 à 7 % quand même en Allemagne et aux Pays-Bas. C’est la Pologne qui s’en sortirait le mieux avec – 4,3 %.

Jamais l’Europe n’avait connu pareille déroute et ceci va se traduire par des déficits publics (– 8,5 % en moyenne pour la zone euro), la montée de la dette (à 103 % du PIB) et du chômage qui serait pour la zone euro à 9 % en fin d’année (contre 6,7 % fin 2019). Certains analystes considèrent ces prévisions comme « optimistes » et avancent des chiffres au-delà de 10 % de recul.

Dans ce contexte, le jugement de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe apparaît presque surréaliste même s’il est fondé dans un droit allemand conçu pour éviter les funestes dérives de la Reichsbank de l’entre-deux-guerres. Les juges allemands ont pratiquement condamné – sans le dire – le programme de « quantitative easing » de la BCE et veulent en tout cas bloquer la dérive naturelle poussant une banque centrale à acheter directement de la dette souveraine (comme cela se pratique au Japon).

Au-delà des arguties juridiques, c’est une attaque supplémentaire contre la dernière institution européenne en première ligne face à la crise actuelle.

La Commission imagine pour 2021 un rebond de 6,3 % de la croissance. Mais cela risque de tourner à la course d’obstacles…

 

 

6 mai

 

Début janvier les prévisions que l’on pouvait faire pour l’évolution des marchés de matières premières étaient légèrement négatives. Cyclope prévoyait alors un recul global de 2 % des prix mondiaux pour l’année 2020.

Début mai, l’horloge des marchés indique un recul de 42 % en quatre mois ! À l’exception de l’or, du riz et du blé, toutes les grandes matières premières se sont inscrites en baisse à l’instar de la plus emblématique de toutes, le pétrole qui a perdu plus de 60 % de sa valeur.

Il y a en réalité deux histoires, deux chocs, l’un ayant porté sur l’offre et l’autre sur la demande. Le choc d’offre remonte en fait à 2019 et même aux années qui l’ont précédé. C’est à la fois, le résultat des investissements en capacités nouvelles qu’il s’agisse de pétrole et de gaz de schiste aux États-Unis, de nouvelles mines de cobalt ou de lithium, de trains de liquéfaction de gaz naturel en Australie, d’affineries d’aluminium en Chine… et puis aussi d’un climat presque optimal pour les productions agricoles depuis au moins trois campagnes. Les marchés étaient excédentaires et les Saoudiens furent de véritables apprentis sorciers en déclenchant début mars la guerre du pétrole.

C’est alors justement qu’est intervenu un choc de demande avec la baisse de la croissance qui sur ces quatre premiers mois est probablement de l’ordre de 5 % en rythme annuel. Mais, la demande d’hydrocarbures a diminué de 25 %, celle de métaux de 15 à 20 %. On a parlé de l’effondrement du pétrole, mais cela a été aussi le cas du gaz naturel (– 50 %) et puis aussi du sucre et du maïs (– 22 %) dans le sillage de l’éthanol, de l’huile de palme (– 32 %) à la suite du biodiesel.

Les marchés des métaux ont payé avec 10 à 20 % de baisse la panne industrielle et notamment celle du secteur automobile. Et il en a été de même dans les textiles pour le coton (– 16 %) et la laine (– 23 %).

Seuls, au fond, quelques produits agricoles comme le riz et le blé ont profité de la peur de manquer et de quelques embarras logistiques.

Enfin, ne nous étonnons pas qu’en ces temps d’incertitude, la « relique barbare » se soit appréciée de 12 %.

Ainsi vont les marchés, éternels baromètres de nos craintes, de nos angoisses et parfois aussi de nos espérances !

 

 

5 mai

 

À peine le Covid-19 commence-t-il à s’éloigner que les tensions géopolitiques reprennent le dessus. Cela fait plus de trois mois que le dossier États-Unis/Chine était resté sur un coin du bureau ovale de Donald Trump à la Maison-Blanche. Depuis la signature solennelle de l’accord dit de phase 1 le 15 janvier, les États-Unis avaient fait preuve d’une admirable retenue vis-à-vis de la Chine. Celle-ci n’avait pourtant respecté aucun de ses engagements d’importations de produits américains : pas de pétrole, presque pas de gaz naturel ou de charbon, bien peu de soja, des viandes quand même et même beaucoup de porc ce qui commence à poser des problèmes d’approvisionnement du marché intérieur américain. Mais au total, le compte n’y est pas.

Donald Trump a donc décidé de reprendre l’offensive sur un thème qui peut réunir autour de lui l’électorat américain : la Chine est responsable de la pandémie issue d’un laboratoire de Wuhan. La rumeur – il est vrai – circule dans les milieux scientifiques et elle est plausible. Non pas que le virus ait été « fabriqué », mais que sa diffusion soit le résultat d’une erreur de manipulation.

La Chine, qui donnait des leçons au reste du monde en matière de lutte contre la pandémie, se trouve maintenant sur le banc des accusés. Les États-Unis menacent même de nouvelles sanctions douanières pour lui en faire payer le prix.

Donald Trump cherche à reprendre la main, conscient que les Chinois l’ont trompé en signant le 15 janvier un accord dont ils savaient déjà qu’avec la pandémie, ils ne pourraient l’honorer. L’affrontement sino-américain risque de reprendre de plus belle après cette curieuse trêve sanitaire. De ce point de vue, c’est bien le « monde d’avant » qui revient sur le devant de la scène. Quant à l’espérance de quelque gouvernance mondiale, oublions-la !

 

 

4 mai

 

La France est donc le plus mauvais élève de l’Europe économique avec son recul de 5,8 % du PIB au premier trimestre contre 3,8 % pour la zone euro et surtout plus que l’Espagne et l’Italie pourtant plus affectées par la pandémie.

Comment expliquer pareil résultat qui touche de plein fouet ce modèle français dont tous nous célébrions au moins la résilience en période de crise. Cela coûtait cher, mais au moins la France avait le meilleur système de santé, les protections sociales les plus efficaces, les entreprises publiques les plus résilientes. Mais voilà, le petit vent du Covid-19 a tout balayé : un système de santé étouffé par sa bureaucratie et par le pouvoir de son mandarinat qui ne sauve la face que grâce au dévouement du « rank and file », un État-providence qui par son apparente générosité a réussi à paralyser l’économie ; une classe politique tétanisée, héritière de ce principe de précaution inscrit dans la constitution ; des services publics paralysés par un « droit de retrait » dont les syndicats ont parfois abusé.

Au fil des déclarations solennelles du président, des membres du gouvernement, du conseil scientifique et puis de tous ceux qui avaient accès aux « étranges lucarnes », la peur a gagné la France entière.

Tout s’est arrêté et l’on ne s’étonnera pas que ce grand confinement ait eu de telles conséquences au point que l’on ne sache plus comment en sortir.

Oui, la France en ces dernières semaines est un immense ratage. La guerre sanitaire n’est pas gagnée, la guerre économique est perdue. Il n’y a pas un responsable, mais soixante millions d’entre eux. Habitués à tout attendre de l’état, les Français ont subi sans réagir s’accommodant au fond du confort de leur chômage partiel, obéissant sans se rebeller même aux pires absurdités bureaucratiques.

            Puisse cette humiliation économique nous servir de leçon.

 

 

3 mai

 

Il y eut longtemps le 10 mai, le 10 mai 1981, cette date emblématique pour le peuple de gauche qui vit l’élection d’un vieux politicien de la IVe République qui avait raté Mai 68 et qui devint le président le plus marquant après son fondateur d’une Ve République qu’il avait tant honnie.

Il fit son miel de ce régime ambigu de présidentialisme limité seulement par des alternances parlementaires et il connut d’ailleurs deux cohabitations dont il fit aussi son bonheur.

Et voilà que son lointain successeur (22 ans plus tard) a fixé le 11 mai comme date symbolique du déconfinement. L’acte était politique, le ton solennel et toute la France l’a cru et se prépare donc, dans une semaine à vivre ce retour à la liberté.

Mais voilà, la technocratie tant politique que sanitaire en a décidé autrement. Le « comité scientifique » n’en voulait pas, l’a fait savoir et a de ce fait imaginé un cahier des charges, notamment pour l’école, qui risque de faire un véritable enfer de la vie scolaire. Au point que nombre de maires demandent à repousser un peu plus cette curieuse rentrée des classes.

Mais en dehors des écoles, on continue à rester à guichets fermés. Bars, restaurants, cinémas et théâtres bien sûr, ni mariages et enterrements et toutes formes de cultes interdites. Le jeudi de l’Ascension, le lundi de Pentecôte resteront fériés, mais leur fondement spirituel, la célébration eucharistique sera interdite sauf sous sa forme télévisée !

La France, dans l’attente du 11 mai, est rouge de désespoir ou verte d’espérance sur la base de critères complexes dont il est bien difficile de suivre la logique et la cohérence.

Héritier des rois de France thaumaturges, le président pourrait actualiser la célèbre formule des écrouelles au moment du sacre :

            « Le président te touche, le 11 mai tu guériras… »

 

2 mai

 

La Russie a décidé de suspendre ses exportations de blé. Ce n’est pas vraiment un embargo dans la mesure où on est à la fin de la campagne et que la Russie aura exporté 33 ou 34 millions de tonnes (sur un marché mondial de 181 mt). Avec l’Ukraine et le Kazakhstan, la « mer Noire » représente désormais un tiers des exportations mondiales de blé.

La décision russe a fait la une de la presse et immédiatement des menaces de pénurie ont refait surface ce qui a contribué à maintenir les prix du blé à un niveau élevé, au-dessus de € 200 la tonne à l’exportation en Europe. Mais la plupart des achats de précaution, avant le ramadan, étaient réalisés et dans un pays comme l’Égypte, la récolte va bientôt commencer.

Pour le blé, la campagne 2020-2021 s’annonce record à plus de 760 mt même en tenant compte du déficit hydrique qui a affecté le nord de l’Europe jusqu’en Russie. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut voir des soucis pour la situation alimentaire mondiale, mais plutôt de la malgouvernance et des guerres du Yémen au Soudan et puis aussi en Afrique de l’Est des ravages provoqués par des essaims de criquets pèlerins. Bien entendu, le climat peut bouleverser les situations les plus solides. En 2010, une canicule en Russie en juillet avait provoqué un embargo autrement plus grave, en août en début de campagne. Mais en 2020, les disponibilités sont là et cela permet au moins à l’Europe – et surtout à la France – de récupérer des marchés à l’exportation sans risque de manquer dans les boulangeries !

 

 

1er mai

 

Ni muguet, ni défilé ! Passons sur le muguet qui est pourtant un symbole d’affection dont le besoin se fait bien sentir en ces temps de confinement. Quant aux défilés et à cette fête du Travail née du souvenir des grandes grèves de Chicago en 1886 et de leur féroce répression, c’est la IIe internationale réunie à Paris en 1889 qui décida de faire du 1er mai la « fête des Travailleurs ». Et deux ans plus tard, le 1er mai 1891, la troupe tira sur la foule à Fourmies dans le Nord.

Longtemps les défilés du 1er mai furent une occasion de montrer la force et l’unité du mouvement ouvrier dans une logique qui restait celle de la lutte des classes. Mais cela fait bien des années que ce rite avait perdu toute signification. En dehors de quelques bastions dans le secteur public, les syndicats ont, en France, perdu l’essentiel de leur représentativité et, ce, d’autant plus qu’ils sont éparpillés en de multiples chapelles. Même le 1er mai, ils sont en général incapables de former un seul défilé. Le confinement leur aura au moins permis d’échapper aux traditionnelles querelles de clocher.

Et puis, si au XIXe siècle, il était logique d’opposer travailleurs et rentiers, au XXIsiècle, même si certains ont été jusqu’à imaginer « la fin du travail », le travail, à l’heure du chômage, est presque devenu un privilège. Faute de travail, il restait le muguet…

30 avril

 

On avait beau s’y attendre tant des prévisions – parfois plus sombres – avaient circulé, cela fait quand même mal : – 5,8 %, tel est le recul officiel du PIB français au premier trimestre 2020, le chiffre le plus mauvais enregistré depuis la Seconde Guerre mondiale, et cela pour une période qui ne comprenait qu’une vingtaine de jours au plus de confinement total. Toutes les composantes de la croissance économique sont dans le rouge qu’il s’agisse de la consommation des ménages (– 6,1 %) ou de l’investissement des entreprises (– 11,8 %). La chute la plus spectaculaire est celle de la consommation de biens manufacturés : – 16,3 % et bien sûr un effondrement des immatriculations de voitures en mars.

Déjà, la croissance française avait été légèrement négative au quatrième trimestre 2019 (– 0,1 %) et donc officiellement la France est en récession. Mais le pire est probablement à venir : au deuxième trimestre, il y aura au moins six semaines de confinement et donc le PIB devrait reculer de 10 % sinon plus. Sur l’ensemble de l’année, Bercy a calé la loi de finances sur un retrait de 8 %, un chiffre pour l’instant réaliste, mais qui suppose un coup de reins à l’automne.

Et pour l’instant chaque jour ce sont de nouveaux gouffres qui s’ouvrent. Ainsi, sur le front de l’emploi, 246 000 chômeurs supplémentaires ont été inscrits au mois de mars, ce qui marque une rupture totale de tendance alors même que plus de dix millions de personnes sont en situation de chômage partiel.

La seule compensation est qu’en ces temps de confinement, si on consomme moins, on épargne plus : en mars, les dépôts sur les comptes bancaires ont été de € 19 milliards contre € 6 milliards en moyenne pour un mois normal. Cet argent sera peut-être dépensé « après », mais un après qui semble bien lointain.

Voilà en tout cas la confirmation que cette « crise de 2020 » est la plus forte que la France ait connue depuis les années trente. En trois mois ce sont quatre années de croissance – certes bien faible – qui ont été effacées. Et la « guerre » n’est pas finie…

 

 

29 avril

 

Parfois, certaines Cassandres, adeptes de l’observation dans les petits matins glauques de l’envol des « cygnes noirs » finissent par avoir raison. L’économiste américain Nouriel Roubini est l’un d’entre eux. Il y a déjà plusieurs mois, il avait publié un article dans lequel il mettait en garde face au manque de défense dont disposerait l’économie mondiale en cas de crise majeure. Il estimait que gouvernements et banques centrales avaient épuisé une bonne partie de leurs munitions pour sortir de l’embuscade financière de 2008 : partout l’endettement était au plus haut et les taux déjà bien proche de zéro. Les limites raisonnables de l’endettement étaient proches d’être atteintes, voire dépassées. Face à une nouvelle crise, les marges de manœuvre seraient bien limitées surtout pour les « cigales ».

La France en est un exemple type : son déficit public était à peu près identique, un peu au-dessus de 2 %, en 2007 tout comme en 2019. Mais entre-temps, l’encours de la dette est passé de 500 à 1 700 milliards d’euros. Pour l’instant grâce à la baisse des taux, cela reste pratiquement indolore, mais toutes les fêtes ont une fin.

Il n’est pas question de remettre en cause les dépenses engagées pour lutter contre le chômage et pour sauver des pans entiers de l’économie. On peut seulement regretter l’impécuniosité passée et les milliards gâchés pour acheter quelques gilets jaunes…

 

 

28 avril

 

Le système institutionnel français, renforcé par une certaine cohérence des électeurs, fait de l’Assemblée nationale un lieu de débats certes, mais guère de décisions. C’est particulièrement le cas sous cette mandature avec la majorité absolue dont dispose le parti présidentiel et cela même malgré quelques défections. C’est donc assuré du soutien de ses « godillots » qu’Édouard Philippe a présenté cet après-midi son plan de ce confinement. À la tribune de l’Assemblée, il n’a pu utiliser de PowerPoint, mais il n’en a pas pour autant été plus précis dans ses efforts de contournement de l’oukase présidentiel qui avait consacré la date du 11 mai comme celle de la fin du grand confinement. Il savait – le malheureux – qu’il serait la victime expiatoire des ratés de la période et que dans les couloirs on suppute déjà sur sa succession. Alors, il a présenté un plan « à la française », intelligent, mais complexe avec des départements verts et d’autres rouges, avec des limites de 100 kms de déplacement, de 15 élèves par classe, des promesses de 700 000 tests par semaine. Beaucoup d’imprécisions aussi sur les lycées, les bars et restaurants, les offices religieux, les plages et même la menace d’un retour au confinement total. La critique est facile et l’exercice était bien périlleux. Mais que d’inconnues en ce joli mois de mai !

 

 

27 avril

 

Il y avait ce matin, d’après un comptage de l’AFP, 206 567 décès dus au Covid-19, sur 2,9 millions de cas recensés dans 193 pays du monde. Ce chiffre est fort probablement largement en dessous de la réalité : la Chine n’apparaît pas parmi les principaux pays touchés et son compteur reste bloqué à moins de 4 000 décès. La plupart des observateurs s’accordent pour un nombre de décès en Chine situé à minima entre 50 000 et 100 000. Les chiffres iraniens sont aussi largement sous-estimés et pourraient en fait approcher des 50 000. Le Covid doit avoir, trois mois après son officialisation par les Chinois, un bilan plus proche des 500 000 décès.

Une chose est sûre par contre : né – voire fabriqué – en Chine, il a trouvé l’Occident fort à son goût et s’y est épanoui. Si l’on suit les chiffres « officiels », 55 000 décès aux États-Unis (sur 956 000 cas) et puis un peloton européen avec l’Italie (26 000), l’Espagne (23 500), la France (22 800) et le Royaume-Uni (20 700). Tous ces chiffres ne sont pas exactement comparables, mais il faut les prendre comme des ordres de grandeur à « minima ». Ce qui est important, c’est aussi de comparer les courbes ; certains semblent avoir passé un pic, d’autres pas encore et pour l’instant aucune deuxième vague ne semble être apparue même en Asie (mais la Chine, toute à sa communication triomphante en ferait-elle état ?). Mais rien n’est encore joué.

 

26 avril

 

On a beaucoup parlé de pétrole cette semaine, mais si l’on fait exception de l’épisode des prix négatifs à New York, la palme de la chute la plus forte des prix depuis le début de l’année revient au gaz naturel. Du fait de sa nature gazeuse, le gaz naturel se transporte sur terre par des gazoducs, mais, pour aller d’un continent à l’autre, il faut passer par la coûteuse opération de la liquéfaction. Le prix de référence à l’international est celui du GNL sur les marchés comptant en Asie. Vendredi, il est passé pour la première fois de l’histoire en dessous de $ 2 le mbtu (million de « British thermal unit », une curieuse unité thermique utilisée pour le gaz naturel). À titre de comparaison, au moment de Fukushima et de la fermeture des centrales nucléaires au Japon, le GNL avait dépassé les $ 20, et en octobre 2019, il cotait encore $ 6,80. Pour calculer un prix de revient il suffit de prendre le prix du gaz aux États-Unis ($ 1,75 lui aussi au plus bas) d’y ajouter $ 3 de liquéfaction et 60 cents de transport pour avoir un coût pour du GNL exporté des États-Unis de $ 5,45. Les exportateurs australiens, plus intégrés, doivent avoir un coût marginal de $ 3. Inutile de dire que nombre de grands projets comme celui d’Exxon dans le canal du Mozambique sont remis en cause.

Le gaz naturel concurrence moins le pétrole que le charbon. La baisse des prix du gaz et donc plutôt une bonne nouvelle dans la mesure ou nombre d’importateurs dotés de centrales thermiques mixtes peuvent passer du charbon au gaz. La place du gaz devrait augmenter dans le mix énergétique asiatique, du moins tant que l’on en produira.

 

 

25 avril

 

Faut-il s’inquiéter pour la situation alimentaire mondiale ? A priori, il ne devrait pourtant pas y avoir de problèmes supplémentaires au-delà des situations de pauvreté alimentaire qui touchaient en 2019, selon la FAO, un peu moins d’un milliard d’êtres humains ; là-dessus la faim, c’est-à-dire le manque absolu de nourriture, affectait 135 millions de personnes dans des régions touchées par la folie des hommes comme le Yémen ou le Soudan, sans oublier la Syrie.

Mais, en dehors de ces situations qui ressortent malheureusement de la « normalité » géopolitique, il faut souligner que la production agricole mondiale a à nouveau battu des records sur la campagne 2019/2020. Presque partout, les conditions climatiques ont été optimales. On s’inquiète certes actuellement de sécheresses dans le bassin de la mer Noire et en Amérique du Sud. Quelques pays ont aussi limité leurs exportations de riz surtout pour des raisons de logistique. Mais, il n’y a vraiment aucune raison de crier à la crise alimentaire mondiale. Sauf…

Sauf là une nouvelle fois pour les plus pauvres, partout dans le monde, touchés par l’augmentation de certains prix liée aux difficultés logistiques provoquées par les confinements. C’est aussi le cas de paysans confrontés à des problèmes d’approvisionnement en semences et en engrais. Dans les pays riches comme dans les pays pauvres, les chaînes agricoles et alimentaires sont soumises à rude épreuve. Et ceux sont les plus pauvres qui en souffrent.

 

 

24 avril

 

Il n’y aura pas d’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues, le grand moment des fêtes de Pampelune qu’Hemingway a immortalisé. Il n’y aura pas non plus de Fêtes à Bayonne fin juillet et pire encore, pas d’Oktoberfest à Munich à l’automne. Les Jeux olympiques auront lieu en 2021 et les Journées mondiales de la jeunesse de l’Église catholique prévues à Lisbonne en août 2022 sont déjà reportées à 2023 ! Il n’est l’heure ni de rire et de faire la fête ni même de prier en dehors de la solitude de l’ermite. Et ce sera bien difficile pour tous les musulmans qui commencent le mois du ramadan de ne pas fêter le soir la rupture du jeûne.

Dans bien des pays, le confinement dure depuis plus d’un mois et le déconfinement semble à la fois lointain et limité à quelques activités : fêtes et festivals estivaux sont tous annulés et la rentrée de septembre apparaît bien morose à écouter les « professeurs » qui ont pris le contrôle de nos existences. En France, l’application d’un principe de précaution absolu va faire tourner au cauchemar la rentrée des classes partielles prévue le 11 mai. Certains pays ont déjà engagé une réouverture de leurs magasins et de leurs écoles. D’autres, au contraire, à l’image de l’Espagne ou de l’Inde prolongent leurs mesures d’urgence. Nul ne sait en réalité de quoi sera fait l’été alors que tombent des données économiques plus catastrophiques les unes que les autres.

            Trois mois de coronavirus… une éternité déjà.

 

 

21 avril

 

On avait les taux négatifs, voilà donc le pétrole négatif ! Hier soir, le baril de pétrole américain (WTI) a clôturé sur la bourse de New York à $ – 37,63 ! La nouvelle a fait le tour du monde suscitant à juste raison incrédulité et incompréhension. Pourtant, ce n’est pas une « fake news », simplement une toute petite partie de la réalité du marché du pétrole : c’est le contrat échéance mai du Nymex qui a clôturé en négatif alors que le terme de ce contrat est aujourd’hui mardi 21 avril.

Le pétrole est coté sur des marchés à terme (futures) : on peut y acheter ou vendre des contrats portants sur la livraison de pétrole à une échéance précise (le 21 avril pour le contrat de mai par exemple) en un endroit précis : à Cushing dans l’Oklahoma pour la cotation de New York. Cushing est un nœud d’oléoducs et a une des plus importantes capacités de stockage des États-Unis (76 mb). Normalement, sur les marchés à terme, très rares sont les opérations qui vont jusqu’à leur issue physique. Les opérateurs sont pour l’essentiel des investisseurs (fonds de placement, ETS) pour lesquels les commodités sont une classe d’actifs comme une autre. Ils viennent y spéculer et n’ont pas les capacités de gérer des flux de marchandises physiques. En général, ils ne traitent d’ailleurs pas l’échéance la plus rapprochée dont la liquidité (les volumes traités) diminue au fur et à mesure que l’on se rapproche du terme. Ne restent alors en position que les opérateurs capables de livrer ou de prendre livraison de ce pétrole à Cushing, ce qui ne représente guère plus de 0,1 % des volumes de contrats « papier » échangés, et encore !

Que s’est-il donc passé ce 20 avril après-midi à New York ? Un certain nombre d’opérateurs étaient encore en position sur l’échéance de mai. Ce n’était certainement plus de purs spéculateurs financiers, mais des gens capables de gérer du pétrole physique. Certains étaient acheteurs et s’apprêtaient donc à prendre livraison de pétrole le lendemain à Cushing. Mais, soudain, ils ont pris conscience qu’il n’y avait pas d’espace de stockage disponible ou que les prix de location en étaient devenus prohibitifs. Désespérés, ils ont cherché à vendre leur « papier », mais en face, il n’y avait pas d’acheteurs ou du moins ceux qui tenaient le marché et les capacités de stockage attendaient… que le prix tombe, devienne négatif jusqu’à $ – 40 le baril ! C’est ce que l’on appelle sur les marchés un squeeze ! Donald Trump, qui s’y connaît, a très justement parlé d’un « squeeze financier ». Cette fois-ci, il porte sur la denrée la plus rare, non pas le pétrole, mais l’espace de stockage dans une obscure bourgade de l’Oklahoma !

Ce n’est donc pas là le prix du pétrole, mais simplement une des ses composantes les plus marginales : le WTI pour l’échéance juin est à $ 20 et le Brent, la vraie référence mondiale, à un peu moins de $ 30. Mais sur les marchés physiques, pour certaines qualités (Canada, Mexique), en certains endroits (à Midland au cœur du bassin de production du Permian au Texas), les prix sont bien inférieurs à $ 10. Et n’oublions pas que la notion de prix négatif existe aussi pour certains produits dont on ne peut maîtriser la production : cela a été le cas pour le gaz naturel aux États-Unis et pour l’électricité en Europe en mars. Enfin, il est exact qu’avec la baisse de la demande mondiale de pétrole liée au coronavirus (– 30 %), partout les stocks débordent sur terre et en mer.

Voilà en tout cas une belle histoire (un squeeze inversé !) que se raconteront pendant longtemps les traders au coin du feu.

 

 

20 avril

 

Curieux exercice auquel se sont livrés hier après-midi – à l’heure du thé – le Premier ministre, le ministre de la Santé et quelques scientifiques. Parlons d’abord de la forme. La mode du « PowerPoint » a gagné la communication politique. Elle est pourtant bien dangereuse : les « slides » étaient difficiles à lire, trop chargées, parfois incompréhensibles. Dans les conférences et autres interventions, on dit toujours que les images doivent illustrer le propos, que les auditeurs ne peuvent à la fois écouter et lire. Zéro pointé de ce point de vue donc et cela d’autant plus que le Premier ministre, en bon « techno » n’a pu s’empêcher de truffer son grand oral de chiffres lancés avec la précision d’un métronome et qui l’ont rendu parfaitement indigeste.

Quant au fond ! Ce fut avant tout un exercice d’autocongratulation gommant allègrement toutes les lacunes notamment en termes de matériel. Bien entendu, le téléspectateur épuisé par cette avalanche de chiffres et de graphiques n’attendait qu’une chose : quelques précisions sur le déconfinement. Mais là, aucune précision, un flou artistique remis à quinzaine même sur l’école : on parle d’expérimentation, de dialogue avec les autorités locales, ce qui n’est pas franchement dans les gènes du ministère de l’Éducation nationale. Le seul message à retenir de ces deux heures de « prime time » est que la vie normale ne reprendra certainement pas avant le 11 mai, mais plutôt en 2021.

Ce fut là un grand moment de cette communication technocratique dont ce gouvernement a le secret !

 

 

19 avril

 

« Tous les croyants vivaient ensemble et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun ». Ce passage des Actes des Apôtres (2,43) était la première lecture de la messe catholique de ce dimanche.

En ces temps de coronavirus, de solidarité et de partage, il prend bien sûr une dimension toute particulière d’autant qu’il a été souvent utilisé dans une dimension sociale du christianisme dont le pape actuel est l’héritier. Il suffit de penser à certains sermons de Jean Chrysostome, à François d’Assise et aux fraticelli, aux réductions jésuites du Paraguay et plus près de nous aux prêtres ouvriers. C’est aussi l’esprit de l’année jubilaire qui dans la tradition juive était celle du partage et de la redistribution des biens.

Le coronavirus nous touche tous et l’état providence par le biais de l’hôpital traite chacun « selon ses besoins ». Certes, mais que d’inégalités dans le confinement, dans cette vie quotidienne soudain arrêtée. Que de petites solidarités aussi alors que l’on fait mine de redécouvrir nos aînés parqués dans leurs EHPAD, cet acronyme horrible qui fait maintenant partie de notre télévision quotidienne.

À chacun selon ses besoins, c’est bien le rêve d’un communisme primitif à méditer en un dimanche de confinement.

 

 

18 avril

 

L’économie et la liberté contre la santé. Aux États-Unis, le débat attisé par Donald Trump suscite des manifestations à la mode des « gilets jaunes ». En France aussi certaines voix commencent à se faire entendre contre la dictature du « sanitairement correct » pour reprendre l’expression d’André Comte-Sponville. Jusqu’où faut-il continuer à bloquer l’économie, à pousser vers la faillite tout un tissu de PME pour obéir aux directives d’instances de la santé publique dont on peine parfois à saisir la cohérence. Faut-il accepter ainsi le diktat du sanitaire sur la politique, alors même que les plus lucides des scientifiques concernés savent combien la notion de vérité scientifique peut être aléatoire.

En réalité, nous sommes prisonniers de deux principes de plus en plus paralysants : il y a d’abord le célèbre principe de précaution dans sa version absolue quand il s’applique à la santé. Il y a aussi la culture du « zéro-mort » qui pèse sur toute action politique. Ces deux principes paralysants s’accommodent de l’immobilisme et donc du confinement. L’argument sanitaire porté à son extrême l’emporte sur toute autre considération. Dans certains pays, comme la Hongrie, ceci peut justifier la remise en cause des libertés. Mais parfois n’est-il pas de même en France ?

 

 

17 avril

 

En ces temps de confinement, les rumeurs circulent au fil des réseaux et il est bien difficile de faire la part de quelque vérité et de l’intoxication. Ainsi, tourne en boucle une interview du professeur Montagnier, scientifique français dont l’équipe a découvert le virus du Sida, ce qui lui a permis d’obtenir le prix Nobel de médecine (en oubliant d’ailleurs une partie de ses collaborateurs, une pratique devenue malheureusement assez courante dans des milieux académiques gagnés par la course à la publication). Depuis sa retraite, il travaille pour l’essentiel aux États-Unis.

Son opinion est que ce que l’on sait de cet étrange coronavirus ne correspond pas à une évolution naturelle, mais porte la trace de « ciseaux » extérieurs et qu’en particulier on y retrouve des caractéristiques provenant du HIV du Sida. En clair, il y aurait derrière le coronavirus une fabrication humaine qui pourrait provenir d’une fausse manœuvre dans un laboratoire de Wuhan, justement spécialisé dans la recherche sur les virus et leurs vaccins. La transmission par des animaux sauvages sur un marché de Wuhan aurait été mise en avant pour couvrir une erreur humaine.

La Chine qui met en avant aujourd’hui sa capacité à gérer la pandémie et qui donne des leçons au monde entier (en oubliant avec la complicité de l’OMS, l’exemplarité de Taïwan) serait en réalité à l’origine du coronavirus par le biais de quelques apprentis sorciers à Wuhan.

Voilà en tout cas ce qui conforte les accusations de Donald Trump et même les silences d’Emmanuel Macron. Voilà en tout cas une pièce supplémentaire dans un dossier fertile en doutes et incertitudes.

 

 

16 avril

 

Depuis quelques jours, les services économiques des grandes banques avaient commencé à se livrer à l’exercice périlleux de prévisions économiques mondiales « post-coronavirus ». Le Fonds Monétaire International vient de livrer ses propres anticipations qui traditionnellement font autorité. Pour le FMI, l’économie mondiale devrait se contracter de 3 % en 2020. L’impact du coronavirus serait en fait de 6 % du PIB mondial puisqu’en janvier, « avant », le FMI tout comme CyclOpe tablait sur une croissance mondiale positive de l’ordre de 3 %. C’est le recul le plus important que l’économie mondiale ait connu, sur une année entière, depuis la Seconde Guerre mondiale. Des principaux pays, seules l’Inde (+ 1,9 %) et la Chine (+ 1,2 %) auraient un rebond suffisant au second semestre leur permettant d’enregistrer une croissance positive, quoique bien inférieure aux prévisions du début de l’année. Mais partout ailleurs, quelle débâcle ! De 5,9 % aux États-Unis à 7,5 % pour la zone euro, avec 9,1 % en Italie et 8 % en Espagne, les chiffres négatifs sont impressionnants. Pour la France, le FMI est presque optimiste avec un recul de 7,2 % alors que le gouvernement français vient de présenter sa loi de finance rectificative avec une hypothèse malheureusement plus réaliste de 8 %. Mais, l’Amérique latine (– 5,2 %) et l’Afrique sont aussi dans le rouge tout comme le Moyen-Orient pénalisé par la chute du pétrole. Bien sûr, le FMI anticipe un rebond en 2021, mais il ne sera pas de la même ampleur et le monde y perdra l’équivalent de $ 9 000 milliards, soit les PIB cumulés de l’Allemagne et du Japon.

Désastre total provoqué par un choc exogène – une pandémie – mille fois amplifié par les mesures de protection prises un peu partout dans le monde. Et ce n’est pas, contrairement à ce que certains affirment, la conséquence d’un essoufflement de la mondialisation et du libéralisme économique. Que par contre ce choc incite à prendre du recul, à réfléchir aux inégalités, à agir, comme le suggère le pape François, en faveur des plus pauvres, c’est évident. Mais, la difficulté de l’exercice sera en même temps de payer ces dettes que nous accumulons bien allègrement !

 

 

15 avril

 

La rumeur circulait depuis quelques jours au fil des tweets de Donald Trump, de plus en plus virulent à l’égard de l’OMS. Les États-Unis suspendent leur participation – et leur financement – à l’Organisation mondiale de la santé. Pour une fois, on ne peut pas lui donner totalement tort. Certes, on peut y voir une manœuvre de sa part pour couvrir ses propres responsabilités, son inconséquence à prendre au sérieux la pandémie (ne disait-il pas que tout serait fini pour Pâques, avant-hier ?). À sa décharge, le président des États-Unis a, en ces domaines, moins de marges de manœuvre qu’un Emmanuel Macron sauf à décréter un état d’urgence national. Ce sont en fait les gouverneurs des États qui sont vraiment à la manœuvre.

Mais l’OMS ! C’est l’exemple même de la bureaucratie onusienne qui fait partie du problème plus que de la solution. L’OMS a été de plus une des cases importantes de la diplomatie chinoise à l’assaut du système des Nations-Unies. Son directeur général, l’éthiopien Tedros Adhanam Ghebreyesus a été élu grâce à des manœuvres chinoises et il est exact que l’OMS a été d’une sage lenteur pour reconnaître l’importance de la pandémie tout en acceptant des déclarations chinoises sous estimant plus de vingt fois le nombre de décès du coronavirus. Au travers de l’OMS, Donald relance sa campagne de Chine.

 

 

14 avril

 

Il y a des chiffres dont la seule disproportion est infiniment choquante. D’un côté, $ 2 200 milliards de la loi CARES aux États-Unis pour sauver l’économie, $ 1 000 milliards annoncés au Japon, $ 500 milliards en Europe (sans compter les programmes nationaux). On est assez proche désormais des $ 5 000 milliards annoncés il y a quelques semaines par le G20. De l’autre, ce même G20 qui n’est parvenu qu’à un moratoire sur la dette des pays pauvres : $ 20 milliards qui se trouvent seulement reportés et non annulés. 76 pays, dont 40 d’Afrique subsaharienne sont concernés. On est loin – très loin – de la remise de la dette dont le pape François s’est encore fait l’avocat dans sa bénédiction pascale. Pour l’instant donc, un nouveau moratoire d’un an, peut-être plus à l’automne alors que tant de pays voient leurs espoirs de croissance fracassés moins directement par le coronavirus que par ricochet du fait de la contraction du commerce international, des effets de la crise dans les pays avancés sur les transferts de fonds des travailleurs migrants et enfin de la chute des prix de nombre de matières premières à commencer par le pétrole.

Bien sûr, la remise des dettes n’est pas forcément la bonne solution quand on pense à la malgouvernance de tant de ces pays, dont la dépendance aux matières premières les fragilise encore plus. Bien sûr, le développement économique ne se commande pas quoiqu’en disent les économistes les plus nobélisés. Mais nous soignons la paille dans notre œil en laissant béante la poutre dans l’œil des pauvres.

 

 

13 avril

 

Rarement allocution d’un président de la République fut autant attendue, espérée et écoutée. Emmanuel Macron a ce soir battu un record d’audience. On attendait bien sûr des faits, des données précises et pour la plupart des commentateurs c’est à cela que s’est réduit la demi-heure de la trop longue allocution présidentielle : un mois de plus donc jusqu’au 11 mai, date à laquelle la seule certitude serait la réouverture des crèches et des écoles (les universités restant fermées au moins pour les cours). Mais au-delà de cette date pivot du 11 mai, le flou est total : bars, restaurants, cinémas resteront fermés et les festivals de la première partie de l’été sont annulés. Il y aura des masques, des tests peut-être. La stratégie de déconfinement reste imprécise, ce qui est au fond logique et dans un accès d’humilité, Emmanuel Macron a dit qu’il ne savait pas. Il a beaucoup remercié, toutes les catégories socioprofessionnelles possibles ; il a fait l’éloge de la France solidaire qui se bat ; il a parlé aussi un peu du temps d’après. 

Comme à l’habitude, l’auditeur qui attendait du concret a été déçu d’autant plus que le président ne s’est guère appesanti sur les problèmes « matériels » qui ont marqué ces dernières semaines.

Acte II du confinement donc, mais le dénouement attendra un Acte III estival.

 

 

12 avril

 

Pâques pour les chrétiens, Pessah pour les juifs et puis un mois de pleine lune qui annonce l’aube du Ramadan des musulmans, c’est tout le peuple du Livre qui vit ces fêtes dans un confinement qui touche désormais plus de la moitié de l’humanité.

Temps de prière pour les uns, de partage au travers des cérémonies que transmettent tous les réseaux de la planète, de recul au moins pour tous. Cette crise est en effet propice au recul, à la prise de quelque distance par rapport à notre propre situation pour penser aussi à un monde qui souffre.

À midi, le pape François a béni le monde. L’Église catholique « pèse » plus d’un milliard de fidèles plus ou moins pratiquants. En tant que chef de cette Église, la plus structurée des religions de la planète, le pape est l’autorité religieuse la plus influente dont nul ne peut contester la totale indépendance.

En ce jour de Pâques, depuis une basilique Saint-Pierre complètement vide, il a béni le monde, mais a accompagné son geste de quelques mots bien sentis rappelant qu’au-delà du coronavirus, il y avait la Syrie, le Yémen, l’Irak, le Liban, l’Ukraine, la Libye et même « la région de Cabo Delgado au nord du Mozambique ». Il a tout spécifiquement mentionné l’Union européenne pour « que ne soit pas perdue l’occasion de donner une nouvelle preuve de solidarité, même en recourant à des solutions innovatrices ». Et puis, il appelé à « remettre la dette qui pèse sur les budgets des plus pauvres ». Ainsi parlait François face à la peste, et tous écoutaient…

 

 

11 avril

 

C’est donc une sorte de miracle de Pâques que l’on doit de la manière la plus inattendue à Donald Trump. À l’issue du G20-énergie, les producteurs de pétrole sont parvenus à un accord qui devrait retirer presque 10 mbj de pétrole du marché à compter du mois de mai.

Déjà, jeudi, à l’issue de la réunion de l’OPEP+ une bonne partie du chemin avait été parcourue : la Russie avait accepté le principe de nouvelles réductions et surtout l’Arabie saoudite avait été contrainte de prendre comme référence de production, non pas les 12,3 mbj produits en avril, mais un chiffre bien inférieur 11 mbj, symboliquement la même production que la Russie.

Là-dessus, Russes et Saoudiens vont donc réduire leurs pompages de 23 % comme tous les autres. MBS, le prince saoudien, a dû en avaler quelques serpents du désert, mais la pression des États-Unis a été la plus forte et tout s’est joué directement entre Trump et Poutine qui a probablement obtenu quelques compensations du côté de Rosneft et de Nordstream II. Il restait toutefois un dernier petit obstacle. Le Mexique ne voulait pas réduire sa production de 400 000 bj, mais seulement de 100 000 bj. Qu’à cela ne tienne : Donald Trump est venu au secours de Lopez Obrador (AMLO), le président mexicain de gauche (mais populiste comme lui) qu’il n’apprécie pourtant guère. Ainsi, sans engager les États-Unis, en tordant le bras à MBS et en flattant AMLO, Donald Trump a permis ce bien improbable accord pétrolier.

 

 

10 avril

 

En ce jour de Vendredi saint, l’heure est celle de l’humilité : humilité d’une humanité prométhéenne qui en quelques décennies avait repoussé tant de limites, de l’intelligence artificielle au transhumanisme. Soudain, un petit virus nous a ramenés à notre condition d’hommes vulnérables et mortels, pour lesquels les chrétiens croient que Jésus s’est sacrifié en ce jour qu’ils célèbrent. L’humilité doit être bien sûr celle des économistes, non point parce qu’ils ne savent anticiper l’imprévisible, mais parce que l’éternelle modélisation des comportements se révèle incapable d’autre chose que de projeter le passé dans le futur. L’économie a eu beau se mathématiser, elle n’est pas une science et en fait n’a guère de raison à en être une.

La médecine est sans conteste une science, mais depuis quelques décennies, elle a suivi malheureusement le chemin de l’économie. On y est mesuré par le poids des publications « peer-reviewed » ; on ne raisonne plus que par des tests laissant bien peu de place à l’intuition. Or, la médecine a de tout temps aussi été un « art » : on peut faire tous les examens et scanners possibles, il reste l’art du diagnostic, du regard médical, du scalpel du chirurgien (même lorsqu’il télécommande un robot). La crise du coronavirus a mis à nu bien des certitudes médicales ; l’urgence est venue bouleverser tous les délais de publication !

Pour les économistes bien sûr, mais surtout pour le monde de la médecine, l’heure est bien celle de l’humilité… et peut-être du pardon.

 

 

 

9 avril

 

Quatre semaines déjà de confinement et la fâcheuse impression que le dossier médical des Français ne progresse guère. Oh, certes, pas sur le terrain où, dans les tranchées, on se bat avec courage et parfois même inconscience, avec le panache des « conscrits de l’an II ». Non, c’est dans les États majors que semble régner une immense pagaille moins en termes de moyens que d’idées et de stratégies. Chaque soir, à la télévision, on voit les « galonnés », les « professeurs » à multiples étoiles, certains sur le terrain, mais bien d’autres dans les bureaux et laboratoires. Ils parlent de masques, de respirateurs, de tests et de réactifs. Ils se critiquent bien sûr les uns les autres, doutent des résultats des uns sous prétexte que des tests n’ont pas été réalisés dans les règles de l’art, qu’ils n’ont pas été publiés dans des revues cautionnées par leurs pairs, s’agitent, mais laissent les Français de base, les « non-sachants » dans la perplexité la plus totale.

Or, en France, plus qu’ailleurs, il n’y a pas de place pour l’improvisation. Le système est centralisé, cadenassé de Paris vers les Agences régionales de santé dont les objectifs sont tant sanitaires… que comptables. Ce dernier point est logique tant par le passé l’ensemble du corps médical a pratiqué irresponsabilité et aveuglement financier. Dans un tel système jacobin, une mesure comme le confinement coulait de source même si l’intendance (masques et autres) ne suivait pas. Mais au-delà de cette ligne Maginot, il n’y a pas de stratégie comme le montrent les atermoiements autour d’un éventuel déconfinement. Les galonnés, médecins ou technocrates, ne savent pas et regardent avec envie le « blitzkrieg » allemand.

 

6 avril

 

On s’est beaucoup agité ce week-end dans les coulisses pétrolières pour finalement décider de reporter à jeudi la réunion de l’OPEP+ qui devait se tenir ce matin non plus à Vienne, mais en visioconférence. Le marché du pétrole avait terminé la semaine sur une note presque positive au-delà de $ 30 le baril de Brent dans l’espoir d’un accord entre les producteurs. Las, les tensions n’ont pas diminué entre la Russie et l’Arabie saoudite, chacun accusant l’autre d’avoir déterré la hache de guerre (le principal coupable est sans conteste l’Arabie saoudite et son prince « héritier », MBS. Plus sérieusement, les uns et les autres se sont tournés vers les États-Unis et là avec raison. Le pétrole américain ne peut continuer à couler à flots même si à $ 20 le baril ces flots vont peu à peu se réduire, moins d’ailleurs qu’on ne le pense (1 à 1,5 mbj d’ici l’été). Or, Donald Trump a les mains liées par la législation antitrust américaine, qu’il pourrait toutefois assouplir. Pour l’instant, il s’est contenté de menacer de taxer les importations américaines de pétrole (les États-Unis importent du pétrole lourd et exportent du léger), mais il n’est même pas sûr que cela soit possible. Un accord sans les États-Unis est-il imaginable ? On peut en douter.

Et puis quand bien même on retirerait de manière exceptionnelle 15 mbj du marché, la panne de la demande pourrait s’élever en mai à 30 mbj. Il n’y aura pas de « driving season » aux États-Unis cette année ! Il n’y a presque plus personne pour consommer ce pétrole bradé et MBS doit regretter – un peu tard – d’avoir ainsi joué à l’apprenti sorcier.

 

 

5 avril

 

Pour les chrétiens, c’est aujourd’hui le dimanche des Rameaux qui célèbre l’entrée joyeuse de Jésus à Jérusalem, mais qui plonge aussi par la lecture de la Passion dans le mystère pascal. Dans une France, plus laïque que jamais, on n’en a guère parlé sur les chaînes d’information en continu et on semble avoir oublié cette vieille tradition des rameaux bénis placés dans l’entrée des maisons. Pâques est au fond avant tout un long week-end autour de vacances devenues « de printemps ».

En Espagne, confrontée pourtant à une déchristianisation brutale dans cette période post franquiste, l’annulation de la « Semana Santa » est une affaire d’État, et pas seulement pour ses incontestables retombées économiques et touristiques. Dans un pays où le rapport à la religion a été au XIXe et XXe siècle l’occasion de conflits et de massacres (des deux côtés), la semaine sainte est une pause, un temps de recul (le Vendredi saint est férié) avant la joie de Pâques.

Chaque religion a ainsi ses moments forts qui sont en général des moments de « mémoire », de la mort du Christ, de la sortie d’Égypte, de la révélation du Prophète… En ces temps de pandémie, faire mémoire n’est-ce pas là l’essentiel.

 

 

4 avril

 

La crise du coronavirus vient d’ouvrir en France un autre dossier sensible, celui des EHPAD. Que cet acronyme, d’ailleurs, sent le bureaucrate, l’anonymat et l’insensibilité qui classe les personnes âgées dans des boîtes et des tiroirs. On parlait autrefois de maisons de retraite, de « homes » pour personnes âgées. Mais là le mot, entré dans notre vocabulaire quotidien (l’Académie devra y songer), a la sécheresse du scalpel administratif. Soudain, avec le coronavirus, on découvre la réalité de maisons souvent admirables, où se terminent les désormais très longues vies de nos aînés.

Souvenons-nous. Il en fut de même en 2003 au moment de la canicule. On prit soudain conscience d’une augmentation brutale de la mortalité chez les personnes âgées, en particulier à l’époque de celles qui étaient isolées. Ce furent les urgences hospitalières qui donnèrent l’alarme en ce mois d’août. Le gouvernement de l’époque proposa alors de supprimer un jour de vacances (le lundi de Pentecôte) pour financer… la construction de nouveaux Ehpad. En France, cela se termine toujours par quelques impôts nouveaux !

La réalité est plutôt celle de l’érosion en France des liens familiaux. La famille se réduit et les aînés en sont peu à peu exclus, dans des maisons où ils attendent…

 

 

3 avril

 

Le ministre des Comptes publics et du Budget, Gérald Darmanin vient de faire un appel aux « riches » pour qu’ils ouvrent leur portefeuille pour la lutte contre le coronavirus un peu comme ils l’avaient fait au moment de l’incendie de Notre-Dame. L’idée n’est pas sotte, mais elle part malheureusement d’un constat à la fois réaliste et cruel. En France, les « riches » ne sont pas généreux. Oh, certes, il y a des exceptions, mais bien rares et le mécénat culturel dont s’enorgueillissent bruyamment certaines grandes fortunes n’en fait pas partie. La France est le pays qui a fait de ses exilés fiscaux de véritables héros, des sortes de Robin des Bois luttant contre l’hydre fiscale. Certes, l’impôt est lourd en France, mais pour les très riches, il n’est guère moins lourd aux États-Unis.

Mais justement aux États-Unis, le secrétaire au Trésor n’aura pas à s’exprimer ainsi. Il est probable que le coronavirus soit un désastre pour un système de santé américain profondément inégalitaire. Mais on peut penser que la solidarité sera autrement plus active. « Que puis-je faire pour ma communauté ? » Elle est la question que se pose tout américain, comme l’avait déjà remarqué Tocqueville, qu’il soit pauvre ou riche. C’est là bien sûr l’héritage du protestantisme : le « Beruf » que Martin Luther traduisait à la fois comme réussite professionnelle et vocation : rendre ce qui nous a été donné. En France, parce que nous payons l’impôt, nous nous estimons quittes : à l’État de se débrouiller.

 

 

2 avril

 

Alors que le coronavirus étend son empreinte mortelle à la planète entière, les chiffres commencent à tomber qui permettent de mesurer l’impact économique des mesures de confinement qui concernaient en début de semaine une soixantaine de pays et près de la moitié de la population mondiale. Ainsi, en mars, les ventes d’automobiles en France se sont-elles effondrées de 72 %. L’économie espagnole est à l’arrêt depuis lundi. La demande mondiale d’essence a chuté de 50 %, celle de kérosène de 70 %. On enregistre les premières faillites, des chaussures André en France à Whiting Petroleum qui était le plus important producteur de pétrole du Dakota du Nord, aux États-Unis. Et à côté des arbres qui tombent, l’herbe ne pousse plus.

C’est aussi le moment où certains se hasardent à l’art périlleux de la prévision. Cela réclame avant tout une bonne dose d’humilité. Certes, on voit bien le scénario dont la page chinoise semble déjà écrite : trois mois de purge violente et puis un rebond dont il est encore difficile de mesurer l’ampleur : ainsi en Chine en mars, les indicateurs avancés (PMI) sont redevenus positifs et la croissance chinoise pourrait être de l’ordre de 3 % en 2020. L’Europe ayant deux mois de retard par rapport à la Chine et l’impact du coronavirus ayant été plus marqué, on peut partager l’avis de la Commission européenne d’une récession plus profonde qu’en 2009. Chaque mois de confinement coûte 2,5 % de croissance à un pays comme la France. Au lieu du pour cent de croissance attendu, le recul européen sera probablement de l’ordre de 5 %. Les autorités italiennes tablent sur

6 %. Mais, les prévisions deviennent plus aléatoires pour toutes les régions qui commencent à peine à découvrir le coronavirus. Que va-t-il se passer en particulier aux États-Unis ? Le confinement y sera-t-il total ? Et puis ailleurs, en Amérique latine, en Asie, en Afrique, l’inconnue est entière. Un pays comme l’Indonésie vient de réduire de moitié, de 5 % à 2,5 % ses prévisions de croissance, avec un scénario « noir » à 0,5 %.

Alors, les premiers chiffres mondiaux sont à prendre avec des pincettes : – 3,5 % en 2020 nous dit une grande banque anglo-saxonne et + 7,2 % en 2021. L’espérance ne coûte rien !

 

 

1er avril

 

Le gouvernement français vient d’annoncer la suppression définitive du baccalauréat. Certes, il eut été difficile d’organiser le millésime 2020, mais dans un acte de courage qu’il faut saluer, il a été décidé de mettre un terme à ce qui était devenu un dérisoire exercice. C’est la fin de ce qui fut longtemps le premier grade universitaire, celui de bachelier que les Anglo-saxons ont conservé avec le « Bachelor » (bac+3) devenu notre licence. Mais le baccalauréat à la française n’avait plus guère de sens avec un taux de succès déraisonnable (plus de 90 %) et des notes souvent extraordinaires : l’auteur de ses lignes traite actuellement les dossiers de candidature au master qu’il dirige à l’Université Paris-Dauphine : la plupart des candidats passés par l’université et non les classes préparatoires avaient eu il y a cinq ans mention très bien et le record est pour l’instant un bac obtenu avec 19,85 ! Quelle importance d’ailleurs puisque toutes les sélections (le politiquement correct dirait orientation) se font en amont, avant même cet exercice inutile et coûteux. On pourrait le remplacer par un diplôme de fin d’études secondaires décerné par chaque établissement en toute indépendance. À quelle belle réforme !

Mais regardez la date, cher lecteur. Ce n’est là qu’un triste poisson d’avril. Il n’y aura peut-être pas de bac en 2020, coronavirus oblige, mais il ne faut pas rêver. L’Éducation nationale reste l’administration la plus soviétique de la planète, tout vient d’en haut et le baccalauréat restera le symbole de cet aveuglement.

 

30 mars

 

Des fenêtres de mon confinement basque, je vois l’Espagne, ou plutôt Euskadi (le Pays basque espagnol) et la Navarre. Ce matin, le Jaizquibel, le dernier massif pyrénéen qui se jette dans l’océan entre Fontarrabie et San Sebastian était blanc d’une jolie neige de printemps.

Après l’Italie, l’Espagne avec près de 80 000 cas de coronavirus et plus de 6 000 morts est le deuxième pays européen le plus touché et le désastre sanitaire y est immense. Alors le gouvernement de Pedro Sanchez (un socialiste allié aux « insoumis » de Podemos) a décidé de frapper fort et de mettre à l’arrêt toutes activités économiques dès aujourd’hui pour quinze jours au moins : les seules exceptions sont l’agriculture, la pêche, l’agroalimentaire et les usines travaillant pour l’effort de guerre sanitaire. Tous les salariés renvoyés chez eux sont mis en vacances forcées et à la différence de la France on ne parle pas ici de chômage partiel (il est vrai que l’Espagne a le taux de chômage le plus élevé d’Europe : 14 % à la fin de l’année dernière). L’économie espagnole s’est donc pratiquement arrêtée aujourd’hui et les vallées basques, l’un des hauts lieux de la résistance industrielle européenne (avec la célèbre coopérative de Mondragon) doivent être bien silencieuses.

L’Espagne mérite en tout cas mieux que les remarques méprisantes des représentants de quelques pays « vertueux » comme les Pays-Bas auxquels, tout humour batave mis à part, il serait facile de rappeler combien leur prospérité est aussi celle d’un paradis fiscal.

 

 

29 mars

 

La grande faux du coronavirus continue de frapper inconnus et amis, personnes âgées, mais aussi maintenant quelques jeunes et puis aussi des personnalités du monde politique et économique, nombreux à être contrôlés positifs et certains ne s’en relevant pas. En France, le premier à tomber ainsi est Patrick Devedjian. Il avait 75 ans, mais pour avoir souvent partagé avec lui des dîners, il était d’une merveilleuse jeunesse d’esprit. Il aura été une personnalité marquante de la droite française sans toutefois occuper les tout premiers rôles, restant un peu dans l’ombre de Jacques Chirac, puis surtout de Nicolas Sarkozy. En France, un homme politique pour exister doit se tailler un fief, posséder une ville, un comté ou un duché. Il en fut ainsi de Juppé à Bordeaux, de Bayrou en Béarn, de Baroin à Troyes… En Île-de-France, la chose est plus difficile, mais Patrick Devedjian arracha la baronnie des Hauts-de-Seine, la plus riche de France, certes, mais un improbable territoire, un arc de cercle autour de Paris, ancrée à droite, mais divisée en de multiples chapelles sans compter quelques alleux irréductibles de Levallois à Puteaux. Patrick Devedjian sut donner quelque rationalité à cet ensemble et il fallait entendre son enthousiasme à propos de la « Seine musicale » qu’il avait bâti sur l’île Seguin. 

Il y a un siècle, la France sut accueillir les réfugiés d’Arménie. Ce fut une chance et Patrick Devedjian nous l’a bien rendue.

 

 

28 mars

 

Qu’en sera-t-il demain ? Que sera le monde, que seront nos sociétés après le coronavirus ? Nombre de politiques, à commencer par Emmanuel Macron, promettent une mise à plat complète, une « nouvelle donne » pour ne pas dire un New Deal. D’autres rêvent de démondialisation, de frontières à nouveau hermétiques, de relocalisation non seulement de la fabrication de masques et de gel, mais de toutes les activités industrielles. Comme toujours, on a tendance à idéaliser le « monde d’avant », en oubliant dans ce cas que c’était un monde où déjà circulaient les épidémies. Quant aux écologistes, ils imaginent un retour à une mère Nature là aussi bien idéalisée.

Mais souvenons-nous en 2008/2009, que n’avait-on dit à propos de la finance ? Plus jamais cela, plus jamais de traders assoiffés de profits à court terme. La finance devait servir le Bien Commun. Devant des commissions parlementaires, on avait vu en Europe comme aux États-Unis, des banquiers, des princes de la finance battre leur coulpe, montrés du doigt comme de vulgaires Kerviel ou Madoff. Plus jamais cela ? Il suffit de deux ou trois années pour qu’à nouveau la saison des bonus batte son plein à Wall Street et dans la City, pour que la finance revienne plus arrogante que jamais.

Alors demain ? Ne risquons-nous pas de tout oublier dans la joie d’avoir survécu ? Oublier la maladie peut-être, mais de grâce pas la solidarité née de ces moments.

 

27 mars

 

La place Saint-Pierre à Rome vide alors que venait le soir, sous une pluie battante. Une silhouette blanche, seule sous un dais, face à cette place d’ordinaire grouillante de fidèles et là seulement éclairée par la flamme de quelques braseros. Le pape François proposait au monde un temps de méditation au cœur de la crise du coronavirus et aux catholiques une bénédiction « urbi et orbi ». Il avait choisi un texte des Évangiles (Marc 4-35) connu comme l’épisode de la tempête apaisée. En pleine tempête, les disciples de Jésus paniquent alors que leur embarcation manque de couler. Pendant ce temps, Jésus dort ! C’est la seule fois d’ailleurs de tous les Évangiles qu’on le voit dormir. Réveillé par ceux qui l’entourent, il a cette seule phrase : « Pourquoi avez-vous peur ? »

Et c’est bien la peur qui domine en ces jours de confinement : peur de cet insaisissable virus, peur de l’autre qui peut nous contaminer, peur économique maintenant. Chacun se barricade, les frontières se font hermétiques, réfugiés et SDF sont oubliés. Mais la tempête, cette épreuve qui nous ballote, met en évidence l’immense vulnérabilité d’une humanité qui hier encore rêvait de transhumanisme. Un petit virus nous ramène au temps de la Peste noire du XIVe siècle. Mais pourquoi avoir peur alors que c’est l’occasion de redécouvrir solidarité et fraternité comme le font au-delà du seul monde de la santé tant de gestes quotidiens. Le pape a employé les termes de Bien Commun. Puisse cette tempête ouvrir dans nos sociétés un vrai débat sur ce qui est du Bien Commun afin d’oublier la peur et… de dormir !

 

 

26 mars

 

L’Europe malheureusement bien installée dans le coronavirus avec des attitudes diverses allant du confinement total à une approche plus souple (les stations de ski restent ouvertes en Suède !), les regards se tournent maintenant vers les États-Unis, le troisième pays le plus touché dans le monde après l’Italie et la Chine. Bien entendu à la taille du continent américain les différences sont grandes entre les plus de 25 000 cas recensés dans l’État de New York et la trentaine du Dakota du Sud. Mais la croissance de la pandémie y est d’une extraordinaire rapidité.

Comme partout, les dirigeants américains font face à un double défi : sanitaire et économique. Paradoxalement, sur le plan économique, ils sont beaucoup mieux armés. Du fait de la position américaine comme « emprunteur de dernier recours » et de la force actuelle du dollar, la notion de déficit budgétaire leur est de plus en plus étrangère et de ce point de vue ni Donald Trump ni un Congrès plutôt démocrate n’ont de scrupules à engager un plan de relance de $ 2 000 milliards, ce qui représente 10 % du PIB américain. Début avril, chaque américain gagnant moins de $ 100 000 touchera un chèque de $ 1 200 par adulte et $ 500 par enfant. Pour parer à l’augmentation très probable du chômage, qui pourrait passer du record historique de 3,2 % à 10 % voire 20 % en quelques semaines, le régime des allocations chômage, bien peu généreux si on le compare à l’Europe, va être gonflé pour permettre de tenir jusqu’à la fin de l’année. Petites et grandes entreprises seront soutenues dans un moment de passage à vide qui pourrait se traduire par un recul du PIB comparable à celui de la Grande Dépression de 1929.

Mais sur le front sanitaire rien n’est acquis et les États-Unis risquent de payer cher le caractère inéquitable de leur système de santé, l’absence d’une véritable sécurité sociale même après la mise ne place de l’Obamacare. Il y a aux États-Unis six fois moins de lits d’hôpitaux qu’au Japon, deux fois moins qu’en Europe. La célèbre série télévisée « Urgences » n’était qu’illusion. Avec le coronavirus, la réalité américaine risque d’être bien cruelle.

 

 

25 mars

 

3 milliards de terriens confinés ce soir ! Au-delà des comptes sanitaires, les économistes commencent à faire les leurs et certains se hasardent à de premières prévisions. Pour l’instant, les données précises manquent. Un indicateur avancé parmi les plus utilisés, celui des directeurs d’achat (PMI) est dans le rouge le plus sanglant : construit de telle manière qu’au-dessus de 50, il annonce l’expansion et au-dessous la récession, il est pour la zone euro à 31,4, contre plus de 50 en début d’année. Il est même plus bas qu’en février 2009 au cœur de la crise économique. Au Japon, il est de 35,8, au Royaume-Uni à 37,1, aux États-Unis un peu plus haut à 40,5.

Quelle prévision faire alors : du négatif au deuxième trimestre 2020, c’est évident, mais quelle ampleur donner au recul. Les plus pessimistes, les économistes de la Deutsche Bank avancent un recul de 24 % en zone euro, de 13 % aux États-Unis (en rythme annuel). Sur l’année 2020, la fourchette des quelques prévisions disponibles va pour la zone euro de – 1,7 % à – 5 %.

Une chose devient en tout cas presque certaine : pour les pays occidentaux, le coronavirus aura une empreinte économique plus profonde que celle de la crise de 2008/2009. Certes, les gouvernements ne sont pas avares de plans de sauvetage ou de relance ($ 2 000 milliards aux États-Unis). Mais, les marges de manœuvre sont moindres qu’en 2009, l’endettement déjà beaucoup plus élevé. Alors ensuite, reprise en V, en U, en W ? On y perd son alphabet !

 

24 mars

 

C’est en Floride que, hier soir, le coronavirus vient de frapper à nouveau un proche. Carole Brookins est partie. Carole était la plus Française des Américains et une véritable légende dans le milieu des économistes de l’agriculture à l’international.

J’ai connu Carole il y a presque trente ans lors de mon premier séjour à Washington. Elle avait fondé « World Perspectives » une société de conseil dans le domaine de l’agroalimentaire et publiait une lettre mensuelle d’une rare intelligence. C’était l’époque où les conflits agricoles dans le cadre de l’Uruguay Round puis de l’OMC occupaient la première place sur la scène internationale. Carole portait dans le monde la parole américaine et je l’ai croisée aussi bien à Buenos Aires qu’à Blois. Républicaine, Carole aurait probablement été secrétaire à l’Agriculture si George Bush père avait été réélu. Finalement, c’est Georges Bush fils qui lui offrit un mandat public en la nommant administrateur de la Banque mondiale pour les États-Unis. Elle occupa ce poste pendant quatre années puis retourna à New York avant de s’installer entre la Floride et Paris où elle était devenue une fidèle des déjeuners CyclOpe. Carole venait de créer une fondation de mémoire militaire entre la France et les États-Unis. À 76 ans, elle avait gardé l’enthousiasme de la jeune femme qui avait fait ses classes sur les « pits » agricoles du Chicago Board of Trade et dont la grande fierté était son « Mérite agricole ». Au revoir Carole.

 

 

23 mars

 

11 000 morts… et puis 1 milliard et même un peu plus de « confinés », probablement le cinquième de l’humanité quoiqu’on ne sache pas exactement comment entrer dans ces chiffres la Chine et maintenant l’Inde. Il y a dans ces deux chiffres une heureuse disproportion qui permet d’espérer que le nombre de décès sera loin, très loin non seulement de ceux de la grippe espagnole d’il y a un siècle, mais aussi de la grippe asiatique de 1956/1958 qui fit entre 1 et 4 millions de victimes (dont au moins 25 000 en France). Mais on mesure là aussi certes le progrès de la médecine dans sa fonction de prévention et puis l’influence des systèmes d’information à la fois pour le meilleur (l’alerte) et pour le pire (la psychose). Il est impossible bien sûr de faire la part entre rationnel et irrationnel et le corps médical sur le terrain, dont on commence à déplorer les premiers décès, est là pour rappeler combien la situation est grave et encore sous-estimée.

Parmi ceux qui restent « corona-sceptiques », il y a justement Donald Trump qui continue, à peser le pour et le contre entre la santé et l’économie. Il est probablement là en train de jouer sa réélection. Xi Jinping et Emmanuel Macron veulent quant à eux tenir un G20 « sanitaire ». Un peu de coordination ne ferait pas de mal y compris d’ailleurs en ce qui concerne les marchés et le soutien à l’économie. Mais avec l’Arabie saoudite qui préside le G20, il n’y a pas grand-chose à espérer.

 

 

22 mars

 

Un de mes amis me suggère de célébrer aujourd’hui un anniversaire un peu décalé par rapport aux préoccupations actuelles : celui du 22 mars 1968, il y a cinquante-deux ans et cela commence à sentir les anciens combattants.

Ce jour-là donc, quelques étudiants parmi lesquels Daniel Cohn Bendit occupèrent la résidence des étudiants de la toute jeune université de Nanterre. Ce fut l’origine du « mouvement du 22 mars » et de Mai 1968 en France. La France ne fut pas un cas isolé et au même moment les campus américains étaient tout aussi agités sans pour autant remettre en cause l’ordre public. En France par contre, on en rêva, comme on rêva de bien d’autres choses : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ».

Le camarade a cinquante-deux ans de plus et jouit d’une digne retraite de septuagénaire. Ses enfants ont surfé sur la vague de la mondialisation heureuse et pour certains ont fini « traders » dans la finance ou ailleurs. Ses petits-enfants par contre retrouvent le chemin de la mobilisation ; ils s’indignent avec Greta de la passivité climatique des adultes ; ils militent pour l’égalité des genres ; ils ne rêvent plus d’élever des moutons sur le Larzac, car ils sont souvent végétariens, voire végans… À la différence de 1968, ils n’adhèrent à aucune idéologie. Mais comme nous ils rêvent d’un autre monde sans bien savoir ce qu’il pourra être.

 

 

21 mars

 

Au cinquième jour du grand confinement, on a l’impression que la France s’est totalement repliée sur elle-même. Les radios et télévisions nous abreuvent d’informations sur la manière dont nos concitoyens vivent ces moments, mais le reste du monde n’existe plus. Qu’en est-il de l’offensive d’Assad sur Idlib, du sort des réfugiés syriens auxquels le coronavirus inflige la double peine de la fermeture des frontières de Schengen ? La réforme constitutionnelle russe qui donne quelques années de plus – l’éternité en fait – à Poutine a-t-elle été adoptée ? Et en Inde, Modi continue-t-il à souffler sur les braises des tensions religieuses ? Aux États-Unis, on a bien compris que Joe Biden avait plus ou moins gagné les primaires démocrates, mais que fait Trump ? Et des Français reclus chez eux sont même indifférents au prix de l’essence et donc à celui du pétrole. Le monde n’existe plus, la France tourne sur elle-même n’écoutant que la parole de quelques « professeurs », regardant avec crainte l’Italie ou l’Espagne, rêvant même de la Chine.

Au même moment où l’information circule en temps réel sur la planète, cette première pandémie de l’ère digitale se traduit par un repli sur soi, par un véritable nombrilisme national, voire régional ou local. C’est au fond logique dans les premiers jours, mais il est grand temps de se réveiller.

 

 

20 mars

 

Hugues est mort aujourd’hui en début d’après-midi. Hugues était un ami, le premier de notre entourage à partir du coronavirus. Soudain, ce virus qui nous confine, mais qui reste lointain au travers des écrans des télévisions, ce virus est là, au plus près de nous, tranchant le fil d’amitiés anciennes. À ce jour, 450 morts en France nous dit-on, moins que la grippe, mais là, soudain c’est de la vie et de la mort d’amis, de voisins qu’il s’agit. Ce Covid-19, cette petite boursouflure à face d’oursin a effacé en quelques jours le sourire d’Hugues, son humour, le merveilleux couple qu’ils formaient avec Anne. Il nous reste, de l’autre côté de la porte, des souvenirs de soirées, de cinémas et de théâtre, de discussions passionnées, en particulier sur l’après.

Hugues ne croyait guère, et même pas du tout. Il sait maintenant et ce n’est pas le trahir que de l’imaginer dans cette Espérance du chemin des hommes, de l’alpha à l’oméga. Hugues est vivant au cœur de cette chaîne qui défie la mort.

Il est parti, mais, confinement oblige, nous ne pourrons même pas l’accompagner en ce dernier voyage, partager avec famille et amis un dernier repas autour de lui, avec lui. Ce sera pour après, tant la mort véritable c’est lorsqu’il n’y a plus personne pour vous porter dans son affection, dans sa mémoire. Alors Hugues est vivant…

 

 

20 mars

 

En marge de l’épidémie du Covid-19, le monde vit un contre-choc pétrolier déclenché le 7 mars par la décision de l’Arabie saoudite de casser le marché et d’ouvrir les vannes de sa production de pétrole. En marge, car le lien entre les premières semaines de l’épidémie et la demande de pétrole est assez limité. Ainsi, sur les deux premiers mois de l’année, les importations chinoises de pétrole brut à 10,4 millions de barils/jour (mbj) étaient de 5,2 % plus élevées qu’en 2019 (et le calcul sur deux mois permet de neutraliser l’impact du Nouvel an chinois « flottant »). Certes, on s’attendait à une diminution de l’activité des raffineries chinoises du Shandong et à une augmentation des stocks publics et privés. Depuis, la plupart des institutions qui font autorité en matière pétrolière ont révisé à la baisse leurs prévisions pour la demande mondiale en 2020 : en baisse pour l’AIE, en légère hausse encore pour l’OPEP et l’EIA américaine. Mais toutes ces révisions sont intervenues après le coup de tonnerre de Vienne.

Revenons au début de 2020. L’année avait commencé fort sur le marché du pétrole avec la mort du général Soleimani tué à Bagdad par un drone américain. Le baril de Brent avait alors culminé à $ 71. À y réfléchir pourtant, ce n’était pas très cher payé pour un risque géopolitique – l’embrasement du Golfe – aussi élevé. C’est qu’en réalité, malgré les efforts de l’OPEP+ (OPEP et Russie), le marché était excédentaire d’un bon million de barils/jour. Rapidement d’ailleurs le baril de Brent retomba, alors qu’Iran et États-Unis calmaient leur jeu. En février, le Brent oscilla entre $ 50 et $ 55 et le 3 mars il cotait $ 52,59. Un groupe de travail réuni par l’OPEP préconisa alors une nouvelle coupure de quota de l’ordre d’1 mbj. Finalement, le 5 mars à Vienne, l’OPEP opta pour une réduction de 1,5 mbj, dont 500 000 bj pour la Russie et ses alliés. L’Arabie saoudite optait là pour une stratégie classique de réduction de l’offre avec un objectif de prix supérieur à $ 60, ce qui était aussi essentiel pour le maintien du cours de l’action Aramco dont l’introduction en bourse en décembre n’avait pas obtenu le triomphe escompté. Mais le lendemain, la Russie refusa de suivre l’OPEP. Soutenu par les compagnies pétrolières russes et surtout par Igor Sechin, le patron de Rosneft, Vladimir Poutine ne voulait pas faire le jeu des États-Unis en soutenant le marché. Avec un équilibre budgétaire à $ 42 le baril et $ 570 milliards de réserves, la Russie avait les moyens de faire « mal » aux producteurs américains et accessoirement à un Donald Trump qui avait multiplié les gestes hostiles du Venezuela au gazoduc Nordstream II.

Inattendu pour les Saoudiens, le refus russe provoqua le lendemain une réaction brutale du prince héritier saoudien, Mohamed bin Salman, qui le même jour était en train de régler quelques affaires de famille (en faisant arrêter quand même, le frère de son père et quelques autres princes). Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, MBS nous a habitués à des sautes d’humeur. Derrière l’image d’un prince moderne, soucieux de préparer l’Arabie saoudite à l’après-pétrole, on trouve en réalité un adolescent despotique ne supportant aucune contradiction, assoiffé de pouvoir et dont la plupart des initiatives ont été sinon des catastrophes, au moins des impasses : guerre au Yémen, embargo sur le Qatar, quasi-arrestation du Premier ministre libanais, et bien sûr exécution de Kashoggi au consulat saoudien d’Istanbul.

Ce samedi 7 mars, alors que le monde se préparait à la crise économique du coronavirus, il décida donc de sa propre guerre pétrolière : plus de quotas et production et exportations au maximum. De 9,7 millions de barils/jour, la production saoudienne devrait passer en avril à 12,3 mbj et on parle déjà d’un objectif de 13 mbj. Fidèles alliés les Émirats arabes unis pourraient ajouter 500 000 bj voire plus. La Russie à moins de marges de manœuvre, mais pourrait réagir à hauteur de 300 000 à 500 000 bj. Et cela au pire des moments alors que l’épidémie de coronavirus chinoise devient mondiale, que la demande, par exemple, de Kérosène pour les avions (8 mbj quand même) s’effondre. En avril et mai, l’excédent pétrolier mondial sera, selon les évaluations, quelque part dans une fourchette de 5 à 10 mbj ! Résultat, les marchés se sont effondrés revenant à des niveaux ignorés depuis le début du siècle : moins de $ 25 le baril de Brent ! Comme un apprenti sorcier, MBS a ouvert un flacon dont il ne maîtrise pas le génie…

À ce prix-là, personne ne passe et les producteurs américains moins que les autres. Aramco, bien sûr, peut produire, mais l’Arabie saoudite doit plonger dans des poches certes encore profondes ($ 502 milliards). À $ 30 le baril, son déficit budgétaire serait de 22,1 % soit quand même $ 170 milliards. Encore peu endettée, l’Arabie saoudite peut bien sûr emprunter sur les marchés internationaux, au moins tant que ceux-ci n’intègrent pas trop la prime de risque MBS. Sa décision a plongé en tout cas dans la crise les producteurs les plus dépendants du Nigeria à l’Irak, de Bahrain à l’Algérie et pour l’instant MBS a fait la sourde oreille aux appels à la reprise des discussions au sein de l’OPEP+. Paradoxalement, l’ennemi iranien, allié de Moscou, est le moins affecté du fait de l’embargo américain.

En temps normal, la stratégie saoudienne (« survival of the fittest » disent les Anglo-saxons pour cette sélection naturelle) aurait pu se concevoir malgré la « casse » qu’elle aurait entraînée chez nombre d’alliés du Royaume-Uni, amis en pleine crise économique, alors que partout – même en Chine – l’heure est au négatif, voire à la récession, la décision de MBS est d’une rare irresponsabilité.

Pour l’instant, il n’en a cure, mais le monde devra s’en souvenir lorsque Ryad accueillera le G20 à l’automne…

 

 

19 mars

 

Trois jours déjà que le « grand confinement » a commencé en France, après l’Italie et l’Espagne, mais aussi comme dans la plupart des pays d’Europe. L’heure est certes au télétravail, mais il reste du temps pour la réflexion en particulier en ce qui concerne le « monde d’après » : après le coronavirus, après la pandémie, lorsque reprendra la vie « normale ».

Du point de vue économique, il est à peu près évident que tous les pays avancés vont passer par la case récession, avec peut-être un léger doute en ce qui concerne les États-Unis. La vraie question est celle de l’ampleur du rebond chinois : on sait maintenant que l’économie chinoise a brutalement freiné au premier trimestre avec une baisse de 13,5 % de la production industrielle et de 23,7 % des ventes au détail sur janvier et février. Mais la Chine semble maintenant avoir maîtrisé le coronavirus et on s’attend à une forte relance de la part des autorités. La Chine pourrait sortir rapidement par le haut alors que l’Occident poursuivra sa descente dans les enfers de la dette.

La dette justement… Cette crise doit amener à une remise à plat des politiques publiques. L’état providence tourné vers le Bien commun a retrouvé ses lettres de noblesse, effacées depuis quelques lustres par la croyance aveugle dans la main invisible d’un marché mondialisé. À la fin du XXe siècle, le pape Jean-Paul II, dans son encyclique Centesimus Annus, ne disait pas autre chose lorsqu’il rappelait qu’« avant toute logique des échanges à parité de marché, il y a un dû à l’homme parce qu’il est homme en raison de son éminente dignité ». Soyons honnêtes, même en France, depuis une vingtaine d’années nous avons reculé sur le dû à l’homme sans pour autant d’ailleurs améliorer nos finances publiques. Un autre pape, Benoît XVI, dans Caritas in Veritate, a rappelé qu’entre le marché et l’état, il y avait l’individu et sa capacité à l’amour du prochain. Voilà une belle idée pour le grand confinement.

 

 

18 mars

 

La débâcle se poursuit sur le marché du pétrole : le Brent est passé au-dessous de $ 25 le baril, au plus bas depuis 2001. Le choc est double. D’une part, le coronavirus a fait son chemin et la demande mondiale s’affaisse. Ainsi la consommation de kérosène pour les avions est déjà en baisse de 20 %, alors qu’elle représente 8 % de la demande mondiale de pétrole. À court terme, la consommation mondiale devrait maintenant baisser de quelques millions de barils/jour. Or, c’est précisément le moment où l’offre, à compter du 1er avril va exploser : 2,5 mbj de plus de pétrole saoudien, 500 000 bj pour les Émirats, un peu moins pour la Russie. L’offre mondiale augmenterait donc de 3 à 3,5 mbj. Cela et la baisse de la demande donnent un excédent mondial qui pourrait dépasser les 5 mbj dès le mois prochain. Certains prévisionnistes avancent des chiffres encore plus élevés jusqu’à 10 mbj ! Les frets pétroliers ont flambé avec la demande pour du stockage flottant et la volonté de l’Arabie saoudite de pénétrer les marches de ses concurrents russes et américains.

Certains producteurs, à l’image de l’Irak, ont demandé une reprise des négociations entre l’OPEP et la Russie. Mais dominés par l’hubris de MBS, les Saoudiens n’en veulent pas et pour nombre d’exportateurs du Nigeria à l’Algérie, et même dans le Golfe, la descente aux enfers ne fait que commencer.

 

 

14 mars

Crise boursière

 

Semaine d’apocalypse sur les marchés boursiers de la planète. L’extension du coronavirus hors de Chine vers l’Iran, l’Italie, le reste de l’Europe, la côte ouest-américaine, les décisions unilatérales de certains gouvernements dont celle notamment de Donald Trump de fermer les frontières américaines aux voyageurs en provenance d’Europe et puis bien sûr le contre-choc pétrolier, tout ceci a précipité les marchés vers des abysses qu’ils n’avaient pas connus depuis 2008 : en une semaine, le Dow Jones a perdu 18 %. Dans la seule journée du 12 mars, le CAC 40 à Paris a dévissé de 12,28 %, un record historique ! Les taux des emprunts d’État ont chuté de façon historique aussi dans une fuite désespérée vers la sécurité : le Bund allemand est tombé à – 0,84 % ! Si la BCE n’a pas bougé (et Christine Lagarde a raté son premier grand oral), la Fed et la Banque d’Angleterre ont baissé leurs taux. En fin de semaine, les marchés pansaient leurs plaies alors que les économistes commençaient à faire leurs comptes et cherchaient à mesure l’ampleur du repli de l’économie mondiale : récession en Europe, certainement, mais aux États-Unis peut-être et alors quel impact sur les chances de réélection de Donald Trump dont l’adversaire devrait être Joe Biden.

La seule bonne nouvelle de la semaine est l’apparente rémission du virus en Chine. La Chine pourrait être la première à s’en sortir, ce qui lui donnerait un avantage comparatif par rapport aux pays occidentaux. Le paradoxe de ce virus venu de Chine serait donc qu’il conforterait le pouvoir de Xi Jinping bien au-delà des frontières chinoises. C’est d’ailleurs la Chine qui va fournir en matériel médical, l’Italie, le seul pays à avoir adhéré aux routes de la Soie, sur les traces de Marco Polo.

 

 

13 mars

Crise sanitaire

 

Le discours d’Emmanuel Macron vient de faire entrer la France de plain-pied dans la tragédie du coronavirus. Bien sûr, dans la position ambiguë du probable perdant, il n’a pas osé remettre en cause les élections municipales que souhaitent tant les partis traditionnels de droite comme de gauche. Mais il a décidé de la fermeture de toutes les écoles et universités. Les réunions et spectacles limités d’abord à 1 000 personnes le sont désormais à 100 personnes et de ce fait, la plupart des messes dominicales vont être suspendues. Peu à peu, le scénario à l’italienne s’impose : toutes les manifestations privées ou publiques sont annulées les unes après les autres. Les chiffres – infectés et décès – augmentent aussi et chacun prend peu à peu conscience de la dimension dramaturgique de cette pandémie sans équivalent – comme Emmanuel Macron l’a souligné – depuis la grippe espagnole, il y a maintenant un peu plus d’un siècle. Le coronavirus domine toutes les conversations et les élections municipales – même à Paris – sont reléguées au second plan, tout comme d’ailleurs l’effondrement boursier. C’est le temps du grand repli sur soi avec même pour ceux qui le peuvent des départs à la campagne… Chaque soir, la France entière est suspendue au communiqué du directeur général de la Santé et toutes sortes de rumeurs circulent au fil des réseaux sociaux. On ne se voit plus, mais on se parle. Étranges moments marqués de gravité et d’inconscience. Le système hospitalier semble supporter le choc, celui des urgences le (« 15 ») est par-contre à la limite. Cette crise vaut en tout cas mieux que tous les débats sur l’État-providence : elle marque bien les bornes que nos sociétés doivent mettre au bien commun.

 

 

12 mars

Coronavirus

 

Le coronavirus vient de recevoir ses galons de pandémie auprès de l’OMS. Cela fait quelques jours qu’il les avait obtenus de la part des marchés financiers et la décision de Donald Trump de fermer les frontières aux voyageurs venant de Chine, mais aussi d’Europe a provoqué un nouveau bain de sang sur les marchés boursiers qui subissent par ailleurs un contre-choc pétrolier.

Les économistes commencent à faire leurs comptes. Alors que la croissance mondiale était anticipée autour de 3 % en 2020, elle pourrait en réalité être inférieure à 2 %. Les États-Unis seraient en négatif au second trimestre sous le double impact du coronavirus et de la crise pétrolière qui touche de plein fouet les régions productrices de pétrole de schiste. Le Japon est déjà en récession et l’Europe n’en est plus très loin malgré les efforts de la BCE. Mais la principale inconnue est chinoise. L’épidémie semble être jugulée, mais la reprise de l’activité reste encore de façade. Au deuxième trimestre, la croissance chinoise serait inférieure à 3 % et sur l’ensemble de l’année, la Chine resterait au-dessous de 4 %, un plus bas historique, inférieur à la croissance nécessaire pour maintenir emploi et chômage aux niveaux actuels. Toute la question est de savoir si les autorités chinoises pourront orchestrer une reprise en V assurant un rattrapage post-coronavirus.

Comme la Peste noire en 1348, celui-ci a en tout cas quitté les rivages asiatiques pour s’ancrer fermement dans le monde occidental. Mais le monde occidental découvre de profondes inégalités dans sa capacité à affronter le coronavirus et c’est en quelque sorte la revanche du modèle rhénan face au modèle anglo-saxon : s’il y a 12 lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants au Japon, 8 en Allemagne et 6 en France, on en compte à peine plus de 2 au Royaume-Uni et aux États-Unis, 3 seulement en Italie. Voilà qui relativise les chiffres de croissance et qui permettra de relancer le débat sur l’État-providence.

 

 

10 mars

Crise pétrolière

 

C’est donc une dernière goutte de pétrole qui a déclenché une panique générale sur les marchés financiers de la planète avec à la clé des chutes (6 à 8 %), les plus fortes depuis 2008 qui en ont fait un véritable « lundi noir ». Et dans le rôle de l’apprenti sorcier, Mohamed Bin Salman. Alors qu’il était en train de régler leur compte à quelques princes récalcitrants qui lui faisaient de l’ombre, il n’a pas hésité à déclencher une véritable guerre pétrolière sans se préoccuper ni des circonstances ni des conséquences. Faire éclater la bombe pétrolière alors même que l’économie mondiale commençait à plier sous l’impact du coronavirus était pour le moins inconséquent. C’était apporter de l’eau au moulin des cassandres au moment même ou au contraire on avait besoin d’une gestion responsable des marchés. Mais de cela, aveuglé par son hubris, MBS n’en avait cure.

Dans un Moyen-Orient qui aura été riche ces dernières années en personnages dangereux, de Saddam Hussein à Khadafi ou Assad, MBS a aujourd’hui un pouvoir de nuisance sans équivalent : ses années au pouvoir ont été une suite de catastrophes pour la région, qu’il s’agisse de la guerre au Yémen, de l’embargo sur le Qatar, du conflit avec l’Iran. Persuadé qu’il peut tout acheter, MBS est allé d’échecs économiques en régressions sociales. Il vient de jeter aux orties l’un des seuls axes forts qu’il avait bâtis, la relation privilégiée avec la Russie au sein de l’OPEP+. Même Trump commence à se lasser de tant d’irresponsabilité.

Dans quelques semaines, il accueillera les chefs d’État du G20. Quelle hypocrisie !

 

 

9 mars

Contre choc pétrolier

 

C’est un véritable contrechoc pétrolier que vient de déclencher l’Arabie saoudite. Le baril de pétrole Brent se rapprochait aujourd’hui des $ 30 le baril, un niveau oublié depuis les affres de la crise économique de 2008. Que s’est-il passé ?

Le 5 mars, les pays membres de l’OPEP s’étaient réunis à Vienne pour faire le point sur un marché du pétrole ébranlé par la crise du coronavirus, avec un baril de Brent évoluant entre $ 50 et $ 55. Le coronavirus avait d’ailleurs bon dos, car sur janvier et février, la Chine avait encore augmenté ses importations de pétrole brut à plus de 10,4 mbj. En réalité bien avant la crise sanitaire, le marché du pétrole était excédentaire d’un bon million de barils/jour (sur une consommation mondiale de l’ordre de 100 mbj). À Vienne, les pays de l’OPEP, menés par l’Arabie saoudite décidèrent d’une réduction de 1,5 mbj des quotas : un million de barils/jour pour l’OPEP et 500 000 bj pour la Russie et ses alliés. Le problème est que le lendemain, la Russie refusa. Vladimir Poutine refusait le jeu de Mohamed Bin Salman. Le Russe estimait probablement que la Russie avait les reins plus solides, pouvait tenir le choc à $ 40 et que surtout, il ne fallait pas faire de cadeaux aux producteurs américains dans un contexte de tensions exacerbées entre la Russie et les États-Unis au Venezuela et en Crimée. À tout prendre, Poutine préfère aussi l’alliance de Téhéran, précieuse en Syrie, plutôt que celle du velléitaire MBS.

Celui-ci prit la mouche et le samedi 7 mars il déclencha donc une guerre des prix qui a embrasé les marchés. Certains analystes tablent maintenant sur des cours à $ 30 jusqu’à la fin de l’année. Le marché mondial va en effet rester largement excédentaire au fil des augmentations de production des uns et des autres.

Ce contrechoc pétrolier n’est pas donc directement la conséquence du coronavirus qui n’en aura été au fond que la dernière goutte de… pétrole ! Mais intervenant au moment même où l’épidémie se mondialise, il a amplifié la réaction des marchés boursiers et financiers pour lesquels le lundi 9 mars a été un véritable lundi noir.

 

Pour le reste, les consommateurs se réjouiront – au moins à court terme – de la baisse du prix de l’essence et les producteurs se lamenteront un peu plus sur cette malédiction du pétrole dont ils sont incapables de s’affranchir.

 

 

4 mars

Coronavirus

 

Il y a un long chemin entre Wuhan et Crépy-en-Valois, mais il n’aura fallu que quelques semaines au coronavirus pour le parcourir au gré d’incertaines migrations. Voilà donc désormais « covid-19 » au cœur de nos vies quotidiennes et, malgré son impact pour l’instant fort limité, raflant la une de l’actualité au fil abêtissant des chaînes d’information en continu, à des actualités autrement plus graves comme le nouvel exode des réfugiés syriens.

C’est aussi que la paralysie qui commence à affecter les chaînes du commerce international fait son chemin vers le porte-feuille. Un peu partout on révise à la baisse les prévisions de croissance d’un demi-point de PIB, voire plus. Certains comme en Italie se préparent à la récession. Aux États-Unis, la Fed prend les devants et décide d’une spectaculaire baisse de ses taux directeurs de 50 pb. Les autres banques centrales, souvent déjà proches de taux zéro, ont moins de marges de manœuvre, mais s’apprêtent à ouvrir en grand les robinets à liquidité.

Il est vrai que cette crise sanitaire nous offre l’occasion d’une plongée dans l’irrationnel au cœur des systèmes économiques. C’est la peur qui règne partout aujourd’hui : la peur qui a fait plonger l’indicateur des directeurs d’achat chinois plus bas encore qu’en 2008 ; la peur qui pousse à l’annulation de salons et voyages même lorsque ceux-ci concernent des destinations « sans risques » ; la peur qui vide les avions et les théâtres et dont la chape de plomb est chaque jour plus lourde. Bien entendu, tout ceci va se traduire de manière concrète par un recul de l’activité et il y a désormais fort à parier que la croissance économique mondiale n’atteindra pas en 2020 les 3 % espérés.

Mais soyons un peu cyniques. Le coronavirus est aussi une diversion permettant aux politiques de faire oublier leurs faiblesses : Xi Jinping n’aura pas à justifier le recul de la croissance chinoise ; l’Europe peut faire oublier sa coupable faiblesse sur le dossier syrien ; en France le 49-3 sur les retraites et les municipales passent au second plan ; et même aux États-Unis, Donald Trump profite du coup de pouce inespéré de la Fed ! Cela vaut bien de ne plus avoir de mains à serrer !

 

 

2 mars

Retraites : le 49-3

 

Dans tous les bons westerns, il y a un moment où le héros excédé par les provocations des « méchants » finit par dégainer son colt. Le silence se fait alors avant que ne commence la fusillade. Edouard Philippe vient de dégainer l’arme fatale de tout débat parlementaire, le 49-3. Il est vrai que l’opposition et notamment la France Insoumise, s’en était donné à cœur joie avec plusieurs milliers d’amendements. Le travail parlementaire était paralysé et ce passage en force est assez logique. Et autour des motions de censure, Édouard Philippe va pouvoir réunir à nouveau sa majorité fort ébranlée ces jours-ci par le probable fiasco des municipales.

 

Mais quel échec quand même. Que n’avait-on dit de cette réforme qui devait être emblématique tant sur le fond que par la méthode de concertation choisie. Et pendant deux ans, il y eut en effet des réunions dont tous les participants vantèrent la qualité et l’ouverture. Rapidement pourtant, à la réforme systémique ambitieuse revenant à créer un cadre unique par principe plus juste et équitable, vinrent se superposer quelques tabous comme l’équilibre financier et surtout les bornes calendaires en termes d’âge ou de durée de cotisation. Les Français se révélèrent imperméables à cette idée relativement simple que s’ils vivaient plus longtemps (un trimestre d’espérance de vie supplémentaire chaque année depuis le début du XXe siècle), il leur faudrait travailler plus longtemps. Rien n’y fit et la maladresse de quelques « technos » réussit à mettre dans le camp des opposants le seul syndicat constructif, la CFDT. Là-dessus, il fallut affronter l’opposition de tous ceux, des avocats aux enseignants, qui s’estiment, souvent à juste raison les perdants, d’une réforme de moins en moins équitable au fil du détricotage et des reculs de l’exécutif. Samedi dernier, l’Opéra de Paris, en grève, a annulé la première de Manon de Massenet. On ne pleurera pas sur la mort de Manon, mais on peut soupirer sur la difficulté qu’il y a à faire en France de manière consensuelle des réformes raisonnables.

 

27 février

Agriculture

 

C’est la semaine du Salon de l’Agriculture à Paris, le moment où soudain la classe politique se souvient des racines agricoles de la France que, le reste du temps, elle ignore allègrement. À l’image du président de la République qui y a passé douze heures, tous les responsables politiques font ainsi la pause des municipales pour aller Porte de Versailles flatter le cul de quelques vaches et assurer le monde agricole de leur profonde compréhension. Et même s’ils n’en pensent rien, cela fait quand même du bien à entendre tant le spleen agricole est intense. Peu de professions, en effet, auront subi autant de chocs en si peu d’années. Il y a d’abord eu la disparition de la Politique agricole commune, mise en place dans les années 60 qui garantissait des prix rémunérateurs et qui stabilisait les marchés. Cette PAC est morte et les agriculteurs sont passés du stable à l’instable avec toutes les incertitudes et tous les risques que l’on peut imaginer. Certes, une partie de cette instabilité a été compensée par des aides directes financées par une nouvelle PAC qui représente encore un peu moins du tiers du budget européen.

Mais ces aides sont désormais conditionnées à des cahiers des charges agro-climato-environnementaux qui portent la marque de calendriers politiques verdâtres qui ont trouvé dans l’agriculture un bouc émissaire commode et mal défendu même en France. En quelques années, l’agriculteur est devenu un pollueur, un malodorant, un être insensible se réjouissant de l’abattage de sympathiques bestioles. Haro sur les phytosanitaires et le glyphosate, sur l’élevage, revenons au bon vieux temps, celui où la plupart des Français mangeait mal en souffrant de pauvretés et de famines mais où ils mangeaient « naturel ».

Que leur répondre ? Le ministère de l’Agriculture vient de lancer avec la Commission nationale du Débat public une consultation sur l’avenir de l’agriculture française. On aimerait en sourire si ce n’était pas si grave. La marraine de cette opération n’est autre que l’animatrice de l’émission télévisée « L’amour est dans le pré » qui s’efforce de trouver des conjoints à des agriculteurs célibataires. C’est qu’en même temps, on les aime bien les paysans, mais sous cloche, en version bio et même avec un bœuf devant la charrue.

 

 

25 février

Coronavirus

 

Le coronavirus change de dimension. Non pas parce que l’OMS l’a baptisé Covid-19 (les ouragans et les cyclones ont au moins droit à des prénoms féminins, ce qui est un peu plus poétique). Mais parce que quittant les rivages asiatiques, il a, comme la peste Noire en 1348, abordé les rivages italiens et aurait déjà une dizaine de décès à son actif. Soudain, ce qui était loin, limité à quelques grands voyageurs, se rapproche et touche Venise en plein carnaval, Milan et sa « Fashion week ». Déjà les Alpes n’apparaissent plus aussi hermétiques. Les pharmacies sont dévalisées de leurs masques et de leurs gels antibactériens. Le corps médical a beau répéter que ce coronavirus-là est beaucoup moins dangereux que la grippe classique et que pourtant les Français répugnent toujours à se faire vacciner. Mais rien n’y fait, la psychose est là. On parle de fermer en avance les portes du Salon de l’Agriculture. Les entreprises annulent les uns après les autres les plus anodins des déplacements de leurs collaborateurs afin d’éviter des mises en quarantaine. Et puis, on commence à craindre pour la croissance économique touchée par la chute de la contribution du tourisme et par la panne d’un certain nombre de chaînes industrielles faute de pièces bien souvent importées de Chine.

Alors qu’en Chine, l’épidémie semble avoir atteint son pic (mais les chiffres sont-ils fiables ?), c’est l’Europe qui est maintenant en première ligne et qui fait son miel de gouvernements affaiblis comme en Italie et en France en plein débat sur les retraites.

 

 

22 février

Europe

 

Cela faisait longtemps que l’Europe ne s’était pas offert le luxe d’un sommet se terminant sur un constat d’échec. Et cette fois-ci, on parlait gros sous, c’est-à-dire du budget européen pour les sept ans à venir : le « multi-annual financial framework » (MFF) en anglais dans le texte puisque l’anglais est resté la langue de travail à Bruxelles. L’enveloppe ne doit normalement pas dépasser 1 % du RNB européen. La proposition de la Commission pousse à 1,074 %, ce qui a déclenché la colère des pays les plus près de leurs sous, « les quatre radins » (Pays-Bas en particulier). Mais la vraie question est celle de la répartition : les pays du « Club Med » rejoints par la Pologne ne veulent pas que l’on touche à la PAC (menacée de perdre € 50 milliards). D’autres, en général à l’Est, tiennent aux transferts en faveur des régions les plus pauvres. Or on a déjà là les deux tiers du budget européen et il n’y a pas beaucoup de place pour le reste.

En réalité, au-delà des chiffres, ce qui manque, c’est un projet et soyons honnêtes, il n’y en a plus guère. L’Europe de la connaissance, celle de l’agenda de Lisbonne, est oubliée. Il y a bien le « Green New Deal » annoncé en fanfare en décembre dernier. Mais on ne le retrouve pas dans ce MFF et il faudra un autre sommet pour le boucler. La vraie porte de sortie, celle de donner plus de moyens à l’Europe, demanderait un peu plus d’imagination créative et pour l’instant, il n’y en a pas à Bruxelles.

 

 

20 février

Nucléaire

 

C’est à partir de demain que va commencer le compte à rebours de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Au fil de maintes controverses sur le nucléaire, Fessenheim était devenue un symbole. Sous la pression électoraliste des milieux écologiques, les gouvernements successifs s’engageaient sur un calendrier qu’ils ne respectaient pas, de gauche comme de droite, tant le dossier nucléaire demandait quand même de faire preuve d’un peu de réalisme.

A l’heure en effet où le monde désespère de l’augmentation des émissions de carbone au cœur du réchauffement de la planète, la position française est particulièrement confortable avec le niveau le plus faible de tous les pays avancés. Et cela pour une bonne raison, un exemple unique celui d’un pays qui au tournant des années 1960 a décidé de bâtir une filière nucléaire qui représente aujourd’hui 15 % de l’électricité d’origine nucléaire dans le monde, plus des trois-quarts de la production d’électricité française et 40 % de notre consommation totale d’énergie. Or ce nucléaire, que critiquent tant les ONG vertes ne produit pas de carbone. Grâce au nucléaire, la France a pu bien avant le Royaume-Uni et bien sûr l’Allemagne abandonner le charbon.

Bien entendu, le nucléaire n’est pas exempt de problèmes ni de dangers. Les barrages peuvent s’effondrer, les déchets peuvent inquiéter. Le nucléaire réclame un degré de sophistication industrielle tel que peu de nations ont pu le développer. En soi, il ne peut être une solution aux problèmes de nombre de pays du Tiers monde confrontés à l’explosion de leurs émissions de carbone.

Mais la France dispose de ce capital et d’une filière industrielle parmi les plus efficientes au monde. Au nom de quelle logique a-t-on décidé qu’il fallait réduire la part du nucléaire à 50 % dans la production d’électricité ? Et cela pour le remplacer par des énergies renouvelables – solaire et éolien – dont on ne maîtrise ni la durée de vie ni le recyclage des installations. On baigne là dans l’idéologie de la bien-pensance.

Disons-le tout net : fermer Fessenheim est absurde, mais nous ne sommes pas à une absurdité électoraliste près.

 

 

18 février

Etats-Unis

 

L’association d’informations différentes peut donner parfois d’étranges résultats et éclairer sur l’état d’une société.

Aux États-Unis, l’association des « Boy Scouts of America » vient de se mettre sous la protection de la loi des faillites (chapter 11). Dans la tradition anglo-saxonne, les scouts sont un mouvement laïc (à la différence de la France où le scoutisme s’est développé dans l’entre-deux-guerres sur des bases confessionnelles). On compte aujourd’hui plus de 2 millions de scouts (garçons) aux États-Unis et l’esprit du scoutisme a plus largement imprégné le système éducatif américain à l’image des célèbres « summer camps ». Mais voilà, les Boyscouts ont eux aussi connu leurs affaires de pédophilie et devant l’afflux des plaintes et des dommages à honorer, l’association nationale n’a eu d’autre choix que de se déclarer en faillite, tout comme l’avaient envisagé plusieurs diocèses catholiques américains. Merveilleuse école de la vie, le scoutisme souffre des deux côtés de l’Atlantique du poids de soupçons certes justifiés, mais souvent excessifs.

Au même moment, Donald Trump usait de la grâce présidentielle en faveur de Michael Milken : Michael Milken, l’inventeur des « junk bonds » à la grande époque de Drexel Burnham Lambert. Condamné, mais fortune faite, Milken s’était engagé dans l’univers caritatif. La grâce trumpienne vient effacer symboliquement les excès d’une finance trop inventive qui connût son apocalypse en 2008. Les scouts et Milken ? Aucun rapport, mais c’est l’Amérique.

 

 

5 février

Coronavirus 2

 

L’épidémie de coronavirus parti de la ville de Wuhan et de la province du Hubei en Chine prend une véritable dimension planétaire. C’est maintenant la Chine qui se trouve isolée du reste du monde alors que les autorités prolongent un peu plus les vacances du Nouvel an et que l’atelier du monde se trouve en panne.

Le lundi 3 février, les marchés chinois ont rouvert malgré tout et ont affiché des baisses de l’ordre de 8 %, le maximum de pertes autorisées sur une seule journée. L’ensemble des marchés financiers de la planète avait d’ailleurs anticipé cette sévère correction. Mais la chute la plus spectaculaire a été celle des matières premières : le baril de pétrole Brent qui caracolait au-dessus de $ 70 au moment de la mort du général iranien Soleimani à Bagdad coûte moins de $ 55 au grand désarroi des membres de l’OPEP. Le cuivre, le minerai de fer, le caoutchouc et l’huile de palme, tous ces produits, dont la Chine est le principal consommateur et importateur mondial, ont vu leurs prix reculer brutalement.

C’est en effet presque la moitié de l’économie chinoise qui serait à l’arrêt. Et la Chine représente 30 % de la production industrielle mondiale. En 2003, l’épidémie de SRAS avait coûté 1 % du PIB à la Chine, mais son impact avait été négligeable pour les pays avancés. Mais aujourd’hui, la situation est bien différente : la Chine produit, consomme, échange et tout cela à hauteur d’une économie qui, en termes de parité de pouvoir d’achat, a dépassé celle des États-Unis. Et puis la Chine est au cœur des chaînes d’approvisionnement qui maillent la planète bien au-delà du seul « made in China ».

Avec un peu de retard, les autorités ont réagi et la Banque centrale a injecté près de $ 200 milliards de liquidités pour éviter que la panique ne s’étende sur les marchés. Et alors que Hong Kong a affiché une croissance négative en 2019, il est évident que la Chine va connaître un ralentissement encore plus marqué.

Triste début pour cette année chinoise du rat qui, en d’autres temps, fut un vecteur de la peste.

31 janvier

Brexit : fin !

 

À minuit donc le Royaume-Uni aura quitté l’Union européenne et le Brexit se réalisera enfin. Une page se tourne et cette triste fin ne peut que laisser un goût amer à tous ceux qui ont vécu – ou au moins observé – le long calvaire de ces dernières années. Pour les Britanniques, tout d’abord, qui découvriront bien vite que le rêve de Boris Johnson de « Singapore upon Thames » n’est qu’un mirage tout comme d’ailleurs une quelconque bénévolence américaine. Et parmi les Britanniques que dire des « remainers » et au premier chef des Écossais pour lesquels le Royaume est de moins en moins uni…

Mais l’Europe est aussi perdante et pas seulement sur le plan économique. Le Brexit c’est aussi le résultat de la panne de la construction européenne. Certes, les Britanniques eurent en la matière quelque responsabilité, mais depuis trois ans rien n’a vraiment bougé. Il fut longtemps facile de faire des Britanniques les responsables des blocages européens et l’accusation avait quelque fondement, Londres se mettant bien souvent à la tête d’un véritable front du refus. Mais ils n’avaient pas tort non plus de critiquer le pointillisme fort peu démocratique des directives européennes. Et en jouant les mouches du coche, leur apport était loin d’être négatif.

Dans un divorce, les torts sont toujours un peu partagés et c’est bien le cas pour le Brexit. Il reste maintenant à parler de gros sous et de pensions alimentaires, de gardes des enfants et autres migrants et expatriés, de partage aussi des quelques derniers actifs et autres programmes comme Erasmus qui a permis à tant de jeunes européens de se comprendre. Mais cela n’a pas été suffisant…

 

 

30 janvier

Australie

 

L’immense avantage d’une convalescence est que l’on doive se reposer et dans ces moments, que l’on peut céder à la facilité télévisuelle. Durant ces après-midis, la chaîne l’Equipe 21 retransmet le « Tour Downunder », le tour cycliste d’Australie qui réunit la plupart des grandes équipes professionnelles avant que ne commencent les choses sérieuses avec les grandes classiques puis les tours européens.

On y apprend que le maillot du leader est un maillot « ocre » qui correspond bien avec la couleur des terres manifestement desséchées que traverse le peloton. Le Tour se déroule dans la région d’Adélaïde, loin des foyers d’incendie qui ont ravagé la côte Est. On traverse des zones céréalières juste après une moisson qui devrait être une des plus faibles de ces dernières années. Les paysages rappellent ceux du sud-méditerranéen et la chaleur y est intense.

Ce que connaît l’Australie est en fait une évolution climatique structurelle et les productions agricoles devraient à l’avenir continuer à diminuer qu’il s’agisse des grains ou des produits animaux : ainsi, le cheptel ovin, producteur de laine et de viande, poursuit son lent déclin. Mais en d’autres endroits d’Australie, on continue à produire du fer et surtout du charbon qui, exportés vers la Chine, se transforment en carbone.

Un jour peut-être, le maillot ocre du Tour Downunder sera un maillot noir…

 

 

29 janvier

Coronavirus

 

« Le jour viendra où pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse ». Les dernières lignes de « La Peste » d’Albert Camus résonnent avec une cruelle vérité et la cité chinoise de Wuhan s’inscrit dans la mémoire d’Oran.

Confrontées à une épidémie qui a désormais fait plus d’une centaine de victimes, les autorités chinoises ont confiné Wuhan et au-delà presque toute la province de Hubei. Alors que la Chine aurait dû vivre les fêtes du Nouvel An chinois – le passage du cochon au rat – propices aux retrouvailles familiales, trafics ferroviaires et aériens sont en baisse de 42 % et la Chine s’isole peu à peu du reste du monde.

Pourtant, les autorités ont agi. Alors qu’en 2003, elles avaient nié pendant plusieurs mois l’ampleur de l’épidémie de SRAS, elles ont cette fois-ci largement ouvert leur communication à l’international en particulier avec l’OMS. C’est que Xi Jinping y joue aussi sa crédibilité. Le coronavirus a au moins l’avantage de faire passer Hongkong, Taïwan et les Ouïghours au second plan et pourra même justifier le recul attendu de la croissance économique : de premières estimations circulent tablant sur une perte équivalente à 1 à 2 % de PIB. La plupart des marchés internationaux ont d’ailleurs réagi à la baisse : malgré le chaos libyen, le pétrole est tombé en dessous de $ 60 le baril ; le cuivre a perdu 7 % de sa valeur et la plupart des indices boursiers sont en repli. La Chine éternue et le monde s’affole.

Après la peste porcine africaine qui a entraîné une baisse de 40 % du cheptel de truies chinoises, le coronavirus est un nouveau défi pour un pays dont les infrastructures sanitaires n’ont pas suivi la folle croissance économique.

Au début de la Révolution culturelle, c’est à Wuhan que Mao avait choisi, pour reprendre le contrôle du pays, de montrer l’exemple en traversant à la nage le Yang Tse. Rien n’était impossible pour le grand timonier. Xi Jinping qui, en bien des domaines, a revêtu les habits de Mao a à Wuhan un tout autre défi.

 

 

16 Janvier 2020

 

Cette chronique est enregistrée d’une chambre de l’hôpital George Pompidou à Paris dont je suis l’hôte involontaire depuis quelques jours. En effet mon ardeur vélocipédique en faveur de la transition énergétique s’est heurtée de front aux attaques automobiles et à la dureté du macadam parisien. Il a donc fallu renforcer ma colonne vertébrale avec du ciment et des vis ce qui m’a permis une plongée au cœur des urgences et des hôpitaux parisiens.

Une première conclusion s’impose : l’état-providence à la française a de beaux restes. De l’intervention des policiers puis des pompiers aux urgences d’un premier hôpital pour finir à Pompidou et être opéré à minuit dans la nuit de samedi à dimanche, la chaine a admirablement fonctionné, la qualité des soins et l’engagement des personnels ont été remarquables. La France reste probablement l’un des pays où il est le plus agréable d’être « pauvre et blessé ». Nulle question en effet de finances et je n’ai aucune idée du coût de ce vol plané même si j’espère que les compagnies d’assurances en prendront l’essentiel en charge.

Par-contre la vie quotidienne dans un hôpital comme Pompidou, le plus grand d’Europe, est déroutante. C’était la mode il y a trente ans de donner dans le gigantisme hospitalier. Le résultat au cœur de Paris et sans le moindre espace vert est une sorte de blockhaus innervé de couloirs interminables et d’ascenseurs. La prise en charge des patients y est anonyme, les équipes tournent et dans un bâtiment qui commence à marquer son âge, on sent bien que chaque matin le personnel fait des prouesses pour satisfaire le Moloch administratif qui régit les lieux.

Le personnel justement, d’une infinie gentillesse dans la plupart des cas, est en grève mais obéit aux réquisitions qui lui sont imposées. Il souffre aussi bien sûr des grèves des transports qui affectent la région parisienne. Hier 1200 chefs de service ont démissionné de leurs fonctions administratives pour protester contre la faiblesse de leurs moyens et la rigidité des normes administratives qui leur sont imposées.

Ainsi dans la santé, l’état providence fonctionne aujourd’hui –comme l’école et l’université d’ailleurs– avec des bouts de ficelle. Attention au jour où il n’y aura plus assez de ficelle pour faire des nœuds.

 

 

6 janvier

Iran – Etats-Unis

 

Le baril de pétrole Brent à $ 70, l’once d’or à $ 1580, au plus haut depuis sept ans et la jeune action Aramco en baisse de 10 %, les marchés n’ont pas tardé à réagir à l’attaque décidée par le président Trump qui, à Bagdad, a coûté la vie au général iranien Qacem Soleimani, le chef des forces spéciales iraniennes engagées sur les fronts extérieurs et en fait un véritable numéro deux du régime ne rendant des comptes qu’au guide suprême de la Révolution.

La disparition du général Soleimani ne provoquera guère de regrets dans tous les pays, de la Syrie au Yémen en passant par le Liban et l’Irak où les interventions iraniennes n’ont provoqué que du sang et des larmes. À la tête du clan des faucons, il était incontestablement un obstacle à quelque processus de paix que ce soit en Iran et dans la région. Et derrière l’unanimité de l’hommage que Téhéran a rendu à son martyr, il y avait certainement maintes larmes de crocodile.

Ceci étant, en agissant de la sorte, Donald Trump a pris un énorme risque dont il n’a probablement pas mesuré les conséquences : en Iran, il a contribué à renforcer le régime des mollahs que la crise économique et l’augmentation de l’inflation avaient fragilisé ces dernières semaines malgré la répression impitoyable qui avait fait plusieurs centaines de morts. En Irak, il a au contraire fragilisé un peu plus un régime politique en crise. Quant aux alliés des États-Unis – ou ce qu’il en reste –, ils ont pour la plupart préféré le silence.

Que peut-il se passer maintenant ? Face aux États-Unis, l’Iran ne peut risquer un choc frontal que de toute manière Donald Trump en année électorale ne peut aussi risquer. L’Iran peut s’attaquer aux installations pétrolières saoudiennes ; les États-Unis peuvent mettre l’Irak sous embargo pétrolier ; l’Iran peut enfin bloquer en partie ou en totalité le détroit d’Ormuz ou au moins le rendre impraticable à la navigation civile… L’escalade peut se poursuivre et les compteurs de monter : pétrole à $ 100, or à $ 2000, Aramco au panier.

Les drones sont devenus des jouets bien dangereux…

 

 

5 janvier

Grèves

 

Curieuse ambiance en France en ce début d’année. La grève des transports est maintenant dans son deuxième mois, manifestement essoufflée, mais les syndicats jouent maintenant gros avec la reprise officielle des négociations et deux journées d’action qui leur permettront de se compter. La stratégie du gouvernement est simple : profiter de la lassitude générale et au prix de quelques concessions, détacher les syndicats réformistes, l’UNSA et surtout la CFDT.

Ceci étant, les critiques n’ont pas tort de remarquer la contradiction entre les objectifs initiaux d’Emmanuel Macron, largement repris par le rapport Delevoye, et la réalité du détricotage auquel le gouvernement s’est livré : on ne parle plus de régimes spéciaux, mais de contraintes spécifiques et du danseur de l’Opéra au pilote de ligne tout le monde ou presque a eu droit à son exception. De facto, la réforme n’est plus guère universelle et l’essentiel des contraintes pèse sur les cadres du secteur privé ainsi que sur les enseignants qui peuvent légitimement douter des promesses concernant leurs rémunérations. Une fois de plus, le ventre mou qui absorbe le choc ce sont ces classes moyennes que décidément Emmanuel Macron et les technocrates qui l’entourent n’aiment ni ne comprennent : des sortes de « gilets jaunes-sup » qui ne manifestent guère et qui subissent de plein fouet le fardeau fiscal et désormais un peu plus celui des retraites. Du grand sauve-qui-peut catégoriel auquel on assiste depuis quelques semaines, voilà les ultimes perdants.

 

 

1er janvier

2020

 

Bienvenue dans les années vingt. Au siècle dernier, ce furent des « années folles » entre la boucherie de la Première Guerre mondiale et les affres de la grande dépression. Un peu comme aujourd’hui, le monde souffrait de l’absence de gouvernance. On s’y était essayé à Versailles, mais le retrait des États-Unis avait fragilisé dès l’origine l’édifice de la Société des Nations. Après la crise des années 1920/1921 (et jusqu’en 1923 en Europe), ce fut une période de forte croissance économique, en partie grâce à la diffusion des progrès techniques développés pendant la guerre : automobile, radio… On connaît la suite, l’éclatement de la bulle boursière, le « chacun pour soi » et le retour du protectionnisme.

Un siècle plus tard, on retrouve un peu les mêmes ingrédients : les derniers feux d’une révolution technologique, un optimisme boursier financé par de l’argent pas cher, l’absence à peu près totale de gouvernance internationale et là aussi un repli américain des affaires du monde. La comparaison s’arrête là. Il y a un siècle, on vivait l’apogée des empires coloniaux et la Chine était le champ clos des impérialismes. L’expérience communiste pouvait faire illusion et c’était encore le temps des grandes idéologies. Rien de tel aujourd’hui. La décennie qui s’ouvre sera un peu plus encore celle de la Chine, l’Europe ne comptera guère et le repli américain pourrait durer plus longtemps que l’improbable présidence de Trump. Quant au déficit climatique, qui y songe ?