PARUTIONS

CyclOpe 2021

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Cette obscure clarté qui

tombe des étoiles"

Publication du Rapport Cyclope 2021

26 Mai 2021 - Paris

 

CyclOpe 2020

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Allegoria ed effetti
del Cattivo Governo -Ambrogio Lorenzetti
»

Publication du Rapport Cyclope 2020

09 juin 2020 - Paris

CyclOpe 2019

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Les illusions perdues»

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2019

15 mai 2019- Paris

CyclOpe 2018

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Le ciel rayonne, la terre jubile»

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2018

16 mai 2018 - Paris

CyclOpe 2017

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Vent d'Est, Vent d'Ouest »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2017

15 mai 2017 - Paris

CyclOpe 2016

 

LES MARCHES MONDIAUX

« A la recherche des sommets perdus »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2016

24 mai 2016 - Paris

CyclOpe 2015

LES MARCHES MONDIAUX

Pour qui sonne le glas ?

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2015

20 mai 2015 - Paris

CyclOpe 2014

LES MARCHES MONDIAUX

Dans le rêve du Pavillon Rouge

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2014

14 mai 2014 - Paris

Les billets du jour - le blog de Philippe Chalmin

photo philippe Chalmin

Diplômé d’HEC, Agrégé d’histoire et Docteur es lettres, Philippe Chalmin est professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine où il dirige le Master Affaires Internationales.

Il est le président fondateur de CyclOpe, le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières qui publie chaque année le rapport CyclOpe sur l’économie et les marchés mondiaux.

Il a été nommé en Octobre 2010, Président de l’Observatoire de la Formation des prix et des Marges Alimentaires auprès du Ministre de l’Agriculture et du Ministre de l’Économie et des Finances. Il a été membre du Conseil d’Analyse Économique auprès du Premier Ministre, du Haut Conseil des Biotechnologies et du Conseil des Ventes Volontaires.

Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont parmi les plus récents « Le monde a faim » (2009), « le siècle de Jules » (2010), « demain, j’ai 60 ans, journal d’un économiste » (2011), « Crises, 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances » (2013)

22 novembre

 

On croyait en avoir fini et voilà le Covid qui, à nouveau, sonne à nos portes. C’est l’Europe du Nord, celle qui jusque-là donnait une image exemplaire du traitement et de la prévention de la pandémie, qui est la plus frappée : Autriche, Allemagne, Pays-Bas reprennent le chemin du couvre-feu et de confinements. En France, la « cinquième vague » est aussi à l’œuvre affectant, en priorité, les irréductibles de l’anti-vaccination, un curieux salmigondis regroupant catholiques plus ou moins intégristes, gilets jaunes et de manière de plus en plus violente populations ultramarines. C’est paradoxalement au moment où le Covid semblait presque jugulé que le parti des « anti-vax » a repris quelque vigueur.

On nage là dans l’irrationalité la plus totale tant le refus de la vaccination confine à l’absurde sauf à l’intégrer à des convictions religieuses fondamentalistes (comme les Témoins de Jéhovah qui refusent toute transfusion sanguine) qui restent quand même marginales et qui sont peu cohérentes puisque d’autres vaccinations sont acceptées en particulier dans la petite enfance.

Cette situation n’est pas propre à la France puisqu’un pays jusque-là cité en exemple comme l’Allemagne affiche un considérable retard de vaccination. Moins létale, la cinquième vague fait, en tout cas, son chemin et fragilise un peu plus une reprise économique qui était déjà fort timide outre-Rhin. La page du Covid n’est décidément pas tournée.

 

 

17 novembre

 

À qui a profité la crise ? Alors qu’un peu partout le débat fait rage autour de l’augmentation des inégalités favorisée par la pandémie et les politiques économiques mises en place pour la contenir, il ait un domaine où l’argent coule à flots sans retenue aucune : celui de l’art.

Les ventes de novembre à New York viennent de se terminer avec un bilan qui dépasse les $ 2 milliards chez Christie’s et Sotheby’s. Chez Sotheby’s, la collection Macklowe (un promoteur immobilier qui divorce) a réalisé près de $ 700 millions avec un Rothko à $ 82 millions et un Giacometti à $ 78 millions. La veille Christie’s avait vendu des Van Gogh (dont l’un à $ 71 millions), Cézanne et même un « jeune homme à la fenêtre » de Caillebotte à $ 55 millions ; sans oublier bien sûr Warhol, Basquiat et des « objets » plus difficiles à décrire, mais signés par quelques-unes des nouvelles signatures d’un monde de l’art avide de sensations fortes. Les acheteurs sont souvent asiatiques, mais aussi issus de ces « nouveaux riches » américains dont la fortune a explosé ces dernières années.

Au-delà des qualités intrinsèques – mais bien souvent discutables – des œuvres présentées (surtout dans le domaine contemporain), au-delà aussi de la dose de spéculation inhérente à la financiarisation du marché, le monde de l’art est bien le reflet de toutes les vanités, la porte d’entrée dans le monde des puissants. Les prix peuvent y être le reflet de la rareté et de la beauté, mais avant tout celui des égos de ceux pour qui les millions de dollars ne comptent guère.

 

 

15 novembre

 

€ 300 ! C’est le prix qu’a frôlé la tonne de blé sur le marché à terme de Paris. C’est le prix d’exportation européen, le « fob Rouen ». C’est aussi le prix le plus élevé depuis une douzaine d’années, la barre des € 300 ayant déjà été touché en 2008 au moment de la grande canicule en Russie. Cette hausse intervient alors que les prix du maïs et du soja sont en net repli du fait d’une excellente récolte américaine.

Pourtant, à regarder les chiffres de production et de consommation mondiale, le marché du blé semble à peu près équilibré : en léger excédent pour la campagne 2020/2021 (les campagnes commencent le 1er juillet) et en probable léger (aussi) déficit pour 2021/2022. On parle là d’une dizaine de millions de tonnes au plus pour une production mondiale estimée autour de 790 millions de tonnes. Et de plus, on s’attend à d’excellentes récoltes dans les semaines à venir dans l’hémisphère sud en particulier en Australie.

Le problème, en réalité, est celui des échanges mondiaux (190 à 200 mt). D’un côté, le premier exportateur mondial, la Russie, a mis en place un système de taxes à l’exportation et commence même à évoquer un système de quotas. Parmi les autres exportateurs, l’Europe souffre de problèmes de qualité et l’Amérique du Nord a été affectée par une véritable canicule. Du côté de la demande, la hausse des prix du pétrole et du gaz favorise les acheteurs traditionnels (Algérie, Nigeria…) et puis il y a surtout la Chine dont la réalité des besoins reste difficile à mesurer.

Voilà en tout cas, la Russie en position de force. Après l’arme du gaz, peut-être l’arme du blé !

 

 

12 novembre

 

Dans les années soixante-dix, les grandes réunions internationales attirant à la fois les gouvernements et ce que l’on appelle aujourd’hui la société civile portaient sur les questions de développement à l’image des conférences de la CNUCED. Par la suite, l’attention se concentra sur le commerce et ce furent les sommets de l’OMC qui attirèrent les foules et aussi déjà la contestation des « alter mondialistes ». Ce fut aussi le temps de Davos et de Porto Alegre. Tout ceci est bien oublié. Ce sont désormais les COP qui sont devenues les rendez-vous des activistes et manifestants de la planète. Au passage, l’idéologie a cédé la place au réalisme climatique. Pour le reste, c’est toujours le même scénario : à l’intérieur, les délégations nationales dont l’objectif majeur est de parvenir à une déclaration finale dont chaque terme est pesé de manière à pouvoir être interprété par chacun dans le sens qu’il souhaite ; dans les coulisses, les ONG désormais quasiment institutionnelles et composées de véritables professionnels à la fois du climat… et de la communication ; dehors, les militants plus radicalisés (à l’image de la chère Greta) soucieux de manifester… devant les caméras.

À Glasgow, la COP26 n’a pas dérogé à la règle. Chacun est venu faire son petit discours dégoulinant de guimauve, mais le résultat final est bien mince : peu de véritables engagements au-delà de ceux pris à Paris. Pour la première fois cependant, les énergies fossiles ont été montrées du doigt, ce qui n’empêchera pas la COP27 de se tenir à Charm el Cheikh (en Égypte, producteur de gaz naturel) et surtout pour la COP28 aux Émirats arabes unis, au cœur de ce golfe qui ne vit que du pétrole et du gaz. Le pardon du pêcheur a quand même quelques limites !

Sur le plan de l’aide aux pays les plus pauvres, la barre, fixée à $ 100 milliards par an à Paris, n’a toujours pas été franchie. Il est vrai que les pays riches ont d’autres soucis avec la pandémie.

C’est peut-être sur les mécanismes de marché des quotas carbone que les avancées techniques ont été les plus grandes. Mais on est bien loin d’un prix mondial dont le FMI fixait le niveau optimal à $ 75 la tonne. L’Europe y est, mais elle est bien seule.

Au total, on peut s’interroger de l’intérêt de ce grand barnum annuel. Faut-il d’ailleurs se réunir ainsi chaque année. Certes, notre planète ne peut attendre, mais à fixer ainsi des objectifs de négociation dont on est certain qu’ils ne seront pas atteints, ne risque-t-on pas de banaliser la démarche et d’encourager les mauvais élèves à ne rien faire ?

 

Mais pour une fois, il faut convenir que la petite Greta n’avait pas tort : les adultes ne sont vraiment pas sérieux !

 

 

11 novembre

 

En ce mémorial de l’Armistice de 1918, le mont Valérien accueille le dernier Compagnon de la Libération, ultime témoin de l’autre grand conflit du XXe siècle : deux affrontements majeurs, nés des rivalités européennes et qui sonnèrent le glas de l’Europe sur la scène mondiale.

Par la suite, le monde échappa de peu à un troisième conflit mondial au temps de la rivalité entre l’Occident et le monde communiste. L’affrontement eut lieu, mais sur des terrains secondaires, de la Corée au Vietnam ou à Cuba. Ce fut ensuite le tour de « guerres de religion » marquées par la résurgence de l’islam, mais aussi celle d’autres identités religieuses. Et aujourd’hui encore, le monde n’en a pas fini avec les guerres et les bruits de bottes que ce soit en Éthiopie et au Yémen, au Sahel ou aux confins de l’Inde et de la Chine. Et puis, ce sont ces réfugiés que le dictateur biélorusse lance sur la frontière polonaise, sans oublier les menaces chinoises sur Taïwan.

Le rêve universel de la paix entre les hommes est encore bien éloigné. Les idéologies qui ont tant fanatisé le XXe siècle se sont effacées même s’il en reste plus que des traces. Les religions les ont remplacées en partie dans leur folie destructrice. Les unes comme les autres justifient encore les pires dictatures contre lesquelles les peuples se rebellent en d’innombrables guerres civiles. L’Occident qui avait rêvé de « la fin de l’histoire » montre toute son impuissance quand il ne souffle pas sur les braises. Le temps des guerres n’est pas achevé…

 

 

9 novembre

 

C’était l’une des plus anciennes entreprises de la planète fondée à la fin du XIXe siècle au temps de la seconde révolution industrielle et de la « découverte » de l’électricité par Thomas Edison qui avait su capitaliser sur ses inventions (à la manière d’un Bill Gates ou d’un Steve Jobs un siècle plus tard).

General Electric avait connu la grande époque conglomérale du capitalisme américain de l’après-guerre, mais avait échappé au démantèlement dont furent victimes des entreprises comme ITT ou RJ Reynolds (la proie des « barbares » des fonds). Au contraire, même sous la houlette de son charismatique président de 1981 à 2008, Jack Welch, General Electric devint même la plus grande entreprise du monde ; leader dans nombre de secteurs industriels comme les appareils médicaux, l’énergie ou l’aéronautique sans oublier les services financiers et même les médias.

Les deux successeurs de Jack Welch ont affronté les vents contraires des crises financières, ont cherché – souvent à contretemps – de nouvelles voies, mais le « modèle » congloméral ne parvenait plus à se renouveler. Larry Culp, aux manettes depuis 2018, a donc décidé de l’éclatement en trois métiers, la santé, l’énergie et l’aéronautique. Le nom de General Electric ne survivra que pour les moteurs d’avion. Ainsi se terminent 130 années d’aventure industrielle.

Il en fut ainsi en France de la CGE dont aurait rêvé Ambroise Roux et dont quelques lambeaux avaient été rachetés par GE. Mais au même moment, d’autres conglomérats comme Amazon apparaissent…

 

 

5 novembre

 

Alors qu’en octobre, la FAO a enregistré les prix alimentaires les plus élevés depuis juillet 2011 (tirés en particulier par le blé, l’huile de palme et les produits laitiers), le Programme alimentaire mondial a annoncé que 45 millions de personnes dans le monde souffraient « d’insécurité alimentaire ». Derrière le caractère aseptisé de cette expression, il y a tout simplement la faim. Et malheureusement, la hausse des prix mondiaux n’en est pas responsable, ou sinon de manière marginale. Ces 45 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui meurent de faim le doivent à la folie des hommes, aux guerres civiles en Éthiopie, au Soudan, en Afghanistan, à l’incurie des gouvernements en Syrie et dans nombre de pays africains.

L’une des plus sérieuses et efficaces agence des Nations unies, le PAM estime à $ 7 milliards le coût de l’aide d’urgence nécessaire pour nourrir ces malheureux. La somme paraît si dérisoire à l’aune des capitalisations boursières et des fortunes mesurées en milliards de dollars que le patron du PAM, un Américain venant des milieux républicains, a interpellé les riches de la planète. Elon Musk qui s’interroge sur la vente possible de 10 % de ses actions de Tesla (ce qui représenterait plus de $ 20 milliards) a balayé cette supplique d’un geste de la main. On lui demandait seulement quelques « miettes tombant de la table des riches ». Il préfère garder la tête dans les étoiles que de se pencher sur cette faim qui tue plus sûrement encore que le Covid.

 

 

4 novembre

 

Alors qu’Angela Merkel fait sa tournée d’adieu, il est à peu près certain que c’est Olaf Scholz, à la tête d’une coalition, dont les Allemands ont le secret, alliant SPD, Verts et libéraux du FDP, qui va lui succéder. Mais pour beaucoup d’observateurs, bien au-delà de la seule Allemagne, la vraie question est de savoir qui va succéder à Olaf Scholz comme ministre des Finances. En cette période d’atterrissage post-pandémie des finances publiques, le choix est presque cornélien. Le favori serait le leader du FDP, Christian Lindner. Celui-ci est un libéral à l’allemande, partisan des équilibres des finances publiques et du zéro-déficit. Avec lui, ce serait un retour à l’orthodoxie budgétaire, aux antipodes du « quoiqu’il en coûte » à la française. La perspective de l’arrivée de Lindner aux Finances a déclenché une réaction indignée outre-Atlantique avec une tribune – publiée dans Die Zeit – de Joseph Stiglitz et Adam Tooze, deux professeurs à Columbia, le second étant un spécialiste reconnu de l’histoire économique allemande depuis les années vingt : ils estiment que ni l’Allemagne ni l’Europe ne peuvent s’offrir le luxe d’un retour à des politiques « antediluviennes ». Et dans une conclusion bien digne d’un Stiglitz, porté aux nues en France par la gauche et les Verts, ils estiment que le poste des Finances doit aller à un Vert. L’idée n’est peut-être pas là absurde tant les verts allemands ont su par le passé faire preuve de réalisme, tant l’Allemagne est aussi en retard paradoxalement sur le front du climat.

 

 

3 novembre

 

Il était une fois un petit pays que les hasards de la géographie avaient placé aux confins de l’empire soviétique et des Balkans. Il connut la domination ottomane, russe, soviétique et par moments bulgare et roumaine. Au moment de l’éclatement de l’URSS, la présence d’une armée russe empêcha la Moldavie de rejoindre le mouvement qui permit aux pays baltes et plus tard à ceux des Balkans d’adhérer à l’Union européenne, ce qui reste un rêve pour les Moldaves ; un rêve partagé par la majorité de la population qui a porté au pouvoir aux élections tenues en juillet dernier un gouvernement solidement pro-européen. Moscou ne voit bien entendu pas cela d’un très bon œil et profite maintenant des circonstances pour utiliser l’arme du gaz.

Gazprom serait prêt à fournir du gaz à la Moldavie à des conditions favorables, mais en échange, la Moldavie devrait abandonner son accord de libre-échange avec l’Union européenne, renoncer aux réformes, négociées avec Bruxelles, de son secteur énergétique (Moldovagaz, filiale de Gazprom, est en situation monopolistique) et au contraire se rapprocher de l’Union économique eurasienne dominée par Moscou. À la différence de la Hongrie et de la Bulgarie, elles aussi concernées par la diplomatie du gaz, la Moldavie est bien isolée, en butte déjà au soutien que la Russie apporte à sa minorité russophone de Transnistrie.

L’Europe devrait bien sûr venir au secours des Moldaves, mais il est peu probable qu’elle réagisse autrement que par des déclarations solennelles. Mourir pour Chisinau, personne n’y pense vraiment à Bruxelles.

 

 

1er novembre

 

À Glasgow s’ouvre – enfin – la COP26. Enfin, car en réalité, il faut remonter à la COP24 de 2018 pour avoir tenu ces grandes assises du climat. Entre-temps, la pandémie est passée par là : on a moins pollué en 2020 (mais on se rattrape déjà en 2021…), mais cette période exceptionnelle a été surtout marquée par une forte prise de conscience environnementale de la planète, par une volonté de tendre vers une sorte de « mondialisation heureuse » allant bien au-delà des activistes verdâtres qui convergent aujourd’hui sur Glasgow.

Pour l’instant, l’affaire est plutôt mal partie : à Rome, le G20 a accouché d’une souris. La Chine et la Russie traînent des pieds et la somme des engagements risque – in fine – de ne pas faire le compte. La seule mesure dont l’efficacité serait certaine, la fixation d’un prix minimum du carbone à l’échelle de la planète ($ 50 la tonne au moins), ne sera probablement même pas discutée.

La COP26 s’ouvre le jour de la Toussaint. En cette fête (qui n’a rien à voir avec les sorcières américaines d’Halloween), la liturgie catholique offre un des plus beaux textes des Évangiles, celui des Béatitudes : « Heureux, les cœurs purs, Heureux les miséricordieux… Heureux les artisans de paix… » Heureux ceux qui s’engageront enfin pour la planète. 

28 octobre

 

Alors que Microsoft a repris la tête à Apple dans la course à la plus forte valorisation boursière de la planète, un autre chiffre interpelle : les $ 1 000 milliards de valorisation atteints par Tesla. Au passage, Elon Musk, le fondateur de Tesla est solidement installé au premier rang des fortunes mondiales avec $ 289 milliards (en parti virtuels certes, mais quand même…).

Tesla a donc une valeur supérieure à tous les constructeurs automobiles de la planète cumulés et cela avec seulement 1,2 % de la production mondiale ! Incontestablement, le pari du tout électrique de Tesla a réussi. Personne n’eût imaginé qu’il serait possible en ne partant de rien de mettre en œuvre une chaîne automobile capable de sortir des véhicules de série qui occupent désormais les premières places des chiffres de vente en Europe. On peut ne pas apprécier l’ego du personnage, mais on doit lui reconnaître un génie d’organisation remarquable ainsi que sa capacité à utiliser à son profit les aspirations de la société post-covid ainsi que les aides publiques en faveur des véhicules électriques. Sa mégalomanie le pousse vers d’autres aventures, comme Space X, pour l’instant plutôt réussies.

Musk est au fond une sorte de héros schumpétérien lancé dans une course en avant à laquelle il ne donne aucune limite sinon celle de sa propre folie. A côté de lui, Mark Zukerbergh (qui sombre maintenant dans le « meta ») reste un doux adolescent rêveur. « Quo non ascendam », jusqu’où ne monterai-je pas ? Telle pourrait être sa devise… avant la chute ?

 

 

27 octobre

 

L’Europe brinquebale de toute part et a rarement paru aussi vulnérable. Au sein du bloc des eurosceptiques de l’Est, si Viktor Orban continue son petit bonhomme de chemin et a réussi à faire du « pèlerinage de Budapest » un point de passage obligé des nationalistes européens de tout poil, c’est maintenant la Pologne qui joue ouvertement avec la menace d’un « Polexit » par son refus de donner à la jurisprudence européenne la précédence sur les lois polonaises. Mais les Polonais posent – mal et de manière outrancière dans un climat politique local délétère – une vraie question à laquelle les institutions européennes sont incapables de répondre. Que voulons-nous faire de l’Europe ? Le sens de l’histoire est celui d’un état fédéral. La réalité politique est celle d’États-nations. Entre les deux, il n’y a personne pour porter une vision. Sans les accabler, les personnages à la tête des institutions européennes sont bien falots. On leur donne par courtoisie un strapontin au G20, mais ils ne font guère illusion tout comme d’ailleurs la plupart des membres du Parlement européen, pour la plupart seconds couteaux de leur scène politique nationale.

 

Et bien sûr, face aux agressions extérieures que ce soit des Britanniques sur la pêche, ou des Russes sur le gaz, c’est le chacun pour soi qui redevient la règle. Triste Europe.

 

 

25 octobre

 

Après l’essence, voici la baguette ! La polémique sur le prix des carburants était à peine éteinte avec le « chèque de Noël » que les boulangers, arguant de la hausse des prix du blé, parlent d’augmenter de 5, voire de 10 centimes, le prix de notre chère (au propre et au figuré) baguette.

Certes, le prix du blé a fortement augmenté : il cote à Rouen € 270 la tonne contre € 200 il y a un an et € 175 à l’automne 2019. Mais dans l’histoire récente, il y a eu des prix plus hauts (€ 300) et d’autres bien plus bas (€ 160) pour des coûts globaux de production estimés entre € 170 et € 190. Depuis 2006, le marché européen du blé fluctue librement comme une des composantes du prix mondial.

Tension donc et hausse de 30 % du prix du blé. Mais le blé ne représente que 6,5 % du prix de la baguette : en 2020, la baguette « moyenne » coûtait 88,5 centimes d’après les données de l’INSEE. La part du blé était de 5,5 centimes et la hausse actuelle ne représente donc – au plus – qu’un coût supplémentaire de 1,65 centime. On est loin des hausses annoncées surtout que celles-ci, dans la tradition boulangère, ne seront pas compensées lorsque le prix du blé baissera. Que les coûts de production de la boulangerie augmentent, c’est probable du fait en particulier de l’énergie. Que l’équilibre de certains magasins (ou chaînes de franchisés) qui font plutôt de la néo-restauration, soit précaire, certes, mais profiter de la hausse du blé pour ajouter une dose à l’anxiété inflationniste des Français, c’est malhonnête !

 

 

22 octobre

 

70 ans ! Qu’il soit permis à l’auteur de ces lignes un petit moment d’émotion au moment où il franchit cette barrière et intègre le cercle – de plus en plus étoffé – des septuagénaires.

Mesuré à l’aune longue de l’histoire, 70 ans est un bel âge qui fut longtemps celui de la vieillesse, de l’hiver. C’est aujourd’hui à peine l’automne, même si les conversations à ces âges portent aussi sur les maladies, et notamment les plus pernicieuses de Parkinson à Alzheimer. Mais pour la grande majorité, c’est un âge heureux, délivré – enfin – du travail, une époque de loisirs et, pour ceux qui le peuvent, d’autres engagements à commencer par ceux auprès des petits-enfants qui arrivent désormais plus tard dans la vie.

Chaque année, un quotidien économique publie quelques noms du « club » du 22 octobre. Notre doyen, le dramaturge et poète René de Obadia tient bon à 103 ans. Je me trouve maintenant le troisième plus âgé après Catherine Deneuve (78 ans…, mais on ne devrait pas le dire). C’est que les plus anciens disparaissent avec leur carte de visite ! Des petits nouveaux apparaissent : une footballeuse (35 ans), un milliardaire saoudien (33 ans), une secrétaire d’État (45 ans)…, curieusement un seul « start-upper ».

Un jour aussi mon nom disparaîtra d’abord de la scène puis de la vie. Mais à 70 ans, il y a encore tant de mondes à rêver, tant de mains à saisir…

 

 

21 octobre

 

Le gouvernement a donc tranché face à la crise de l’énergie en général et des carburants en particulier. Il a fait le choix d’un curieux cadeau de Noël : un chèque de 100 euros pour tous les Français gagnant moins de 2 000 euros nets par mois. L’addition va donc se monter à 3,8 milliards d’euros compensés quand même par un gain d’un milliard d’euros sur la TVA des carburants.

La bonne nouvelle est que le gouvernement n’a pas cédé à la tentation de réduire la fiscalité sur les carburants. Les sommes qui auraient été englouties (€ 500 millions par centime à la pompe) pouvaient être balayées par la première hausse du pétrole venue.

Le choix est donc celui d’une aide au revenu : un chèque. Et pour éviter complications et retards, la seule conditionnalité est donc celle du revenu mensuel individuel. Les salariés auront leur cadeau pour Noël, les fonctionnaires et les retraités en janvier. On sent bien que le gouvernement a fait le choix de la simplicité, mais aussi d’une certaine universalité, les classes moyennes plus que les gilets jaunes avec un œil aussi sur les échéances électorales.

Il fallait, dit-on, répondre aux angoisses des Français en matière de pouvoir d’achat. Mais en réalité, celui-ci a augmenté en 2021 (+ 1,9 % d’après l’INSEE) même si ce n’est pas là la perception qu’en ont les Français. C’est donc un sentiment qu’il fallait soigner en cette veille des vacances de la Toussaint. Le choix du saupoudrage n’a guère de sens économique et il n’est même pas sûr que les dividendes politiques en soient durables.

Il eût été plus courageux d’expliquer aux Français qu’après avoir tenu la France hors de l’eau pendant la pandémie, l’État devait se concentrer vers les vrais besoins de ceux qui souffrent de cette crise de l’énergie. Courageux, mais guère politique…

 

 

20 octobre

 

La Chine commencerait-elle à vaciller de son piédestal ? Les derniers chiffres publiés peuvent en tout cas inquiéter. Au troisième trimestre, la croissance en rythme annuel n’a été que de 4,9 % et en fait avec seulement + 0,2 % par rapport au deuxième trimestre, on peut estimer que pour la première fois depuis 2009, la Chine fait du surplace, ce que corroborent les indicateurs avancés (PMI) à notre disposition. C’est là le résultat de la crise sanitaire certes, des problèmes logistiques et surtout d’une crise énergétique que les autorités peinent à maîtriser. Ainsi, le prix du charbon s’est littéralement envolé et la puissante Commission du Plan a dû intervenir pour calmer la spéculation. Mais nombre d’usines ont dû réduire leur production faute de disponibilités électriques. Et puis, l’affaire Evergrande commence à faire tache d’huile et c’est tout le secteur de l’immobilier et du bâtiment qui commence à en pâtir.

Xi Jinping est confronté à sa première crise économique majeure. La Chine, à l’origine de la pandémie, avait bien négocié le passage à vide de 2020 et son rebond dès l’été avait pu faire illusion. Le retour sur Terre n’en est que plus douloureux. Les autorités ont certes encore les moyens de continuer à balayer la poussière sous les tapis et d’amuser leurs galeries en tenant des discours de plus en plus nationalistes notamment vis-à-vis de Taïwan. Mais les faiblesses sont réelles et cet éternuement chinois ne peut qu’inquiéter le reste de la planète.

 

 

18 octobre

 

Il ait un vilain mot qui fait depuis quelques semaines son chemin dans les esprits, celui de stagflation, qui renvoie les plus anciens presque un demi-siècle en arrière. Ce fut en effet l’issue de la crise des années soixante-dix : une diminution par deux de la croissance potentielle du monde occidental (1 à 2 %) et un choc inflationniste déclenché par la hausse des prix du pétrole, mais qui, en réalité, couvait sous la cendre depuis les années soixante. Le monde occidental mit au moins une décennie à s’en sortir grâce à la révolution industrielle et technologique de la fin du siècle.

Et nous revoilà dans une situation un peu identique. Passée l’euphorie du rattrapage post-pandémie, le retour sur terre se fait plus rapide que prévu de la Chine à l’Allemagne. Poussée par le prix des matières premières, l’inflation mondiale atteint les 6 % : en Chine, l’indice des prix à la production a bondi de 10,9 % en septembre ; aux États-Unis, l’inflation est de 5,4 %. Ajoutons à cela qu’avec des taux d’intérêt réels faibles, voire négatifs pour les meilleures signatures, les taux d’intérêt sont dans le rouge à des niveaux oubliés depuis des décennies. Parallèlement, les actifs (valeurs mobilières, immobilier) ne cessent de battre de nouveaux records, ce qui est au fond assez logique.

Dans les années quatre-vingt, c’est un choc d’offre, celui des nouvelles technologies et de la mondialisation des chaînes de valeur qui avait permis de sortir de cette mortifère stagflation. Il en sera peut-être de même aujourd’hui avec la transition environnementale : c’est un espoir que ne partagent pas ceux qui parlent de décroissance dont la stagflation serait au fond l’antichambre.

 

 

15 octobre

 

Noël approche et alors que l’on espère que les ménages vont délier les cordons de leur bourse et relancer un peu la consommation, c’est l’angoisse : les rayons ne vont-ils pas rester vides et manquer de tous les produits « made in Asia » qui d’habitude emplissent nos souliers ! Même les libraires s’inquiètent de ne pas être livrés de ces livres cartonnés « made in china » qui font la joie de nos enfants. Jamais en effet les congestions maritimes n’ont été aussi fortes, ceci se traduisant en termes de délais et de coûts. Pour transporter un conteneur de 40 pieds d’Asie vers l’Europe, il faut compter au moins $ 10 000 là où il en coûtait $ 1 500 il y a deux ans. Et au fil des saturations de ports engorgés, les délais ne cessent de s’allonger. La chaîne du commerce international est au bord de la paralysie avec des files de navires attendant d’être déchargés, limitant un peu plus les capacités maritimes et empêchant une rotation fluide des conteneurs pleins ou vides. Les raisons en sont simples à comprendre : des prix longtemps déprimés qui ont limité l’effort d’investissements tant en termes de navires que de capacités portuaires ; l’impact du Covid qui a empêché la rotation des équipages et qui entraîne encore la fermeture partielle de certains ports en Asie ; et puis l’augmentation de la demande liée à la reprise de la consommation en Amérique du Nord et en Europe. Et il est inutile d’espérer quelque retour à la « normale » que ce soit avant le milieu de 2022 au plus tôt. Bien entendu, cette crise renforce les arguments de ceux qui espèrent un véritable mouvement de réindustrialisation. Malheureusement, il faut plus de temps pour bâtir une usine que pour construire un navire. Mais au moins, l’avertissement est-il là.

 

 

13 octobre

 

Voilà donc le pétrole tiré à la hausse par les folies du gaz naturel. Le baril de Brent est maintenant solidement ancré au-dessus des $ 80 et avec lui ce sont les prix à la pompe qui flambent.

À six mois des élections présidentielles, on s’en émeut bien sûr d’autant plus que l’on se souvient – dans les allées du pouvoir – que les gilets jaunes furent les enfants des hausses de prix sur le diesel.

Reprenons justement le prix du diesel, € 1,54 le litre actuellement, un peu moins dans la grande distribution, beaucoup plus sur les autoroutes. Sur ce prix moyen, 84 centimes sont des taxes et le reste se partage entre le prix de marché du diesel sur le marché physique à Rotterdam et des frais de distribution particulièrement limés dans la grande distribution qui fait du carburant un produit d’appel pour ses magasins. La seule marge de manœuvre du gouvernement sur les prix porte sur les taxes : 59 centimes de TICPE et 25 centimes pour la TVA, dont 13 centimes de TVA sur la TICPE, une taxe sur la taxe, ce qui est quand même un peu vicieux ! Mais toucher à cette fiscalité a un coût : € 500 millions par centime de prix à la pompe ! Et tout cadeau peut être balayé en quelques jours par la poursuite éventuelle de la hausse du prix du baril.

Alors, comme il faut agir, on pense à des « chèques carburants » pour les plus nécessiteux sans mésestimer la complexité du mécanisme et le temps nécessaire pour le mettre en œuvre. À tout prendre, on pourrait préférer des « tickets carburants » analogues aux tickets restaurant, mais impliquant les entreprises. Le sujet est sur la table… mais la table bouge !

 

 

10 octobre

 

En France, la réaction des catholiques à la publication du rapport de la « commission Sauvé » sur la pédophilie dans l’Église est pour le moins mitigée. Une partie non négligeable des pratiquants, souvent issue des milieux les plus conservateurs adopte en effet une position critique, parfois même à la limite du déni. Ils estiment les chiffres produits grossièrement surévalués, minimisent le nombre de prêtres concernés, s’enferment dans l’aveuglement de leurs certitudes et font cercle autour des quelques dernières soutanes. Le trait est un peu forcé, mais il illustre un peu plus la véritable cassure à l’œuvre parmi ce qu’il reste de catholiques en France.

Heureusement, à l’inverse, le rapport a déclenché pour d’autres la volonté d’un véritable aggiornamento, allant bien au-delà des seuls problèmes de pédophilie, mais dans le sillage de l’une des lignes de force du pontificat de François qui a fait de la lutte contre la « cléricature » son obsession majeure. Un peu partout, des synodes vont associer les laïcs – hommes et femmes – pour penser ce que devrait être l’Église demain. Les plus radicaux ont réclamé la démission de l’ensemble des évêques, certains estimant que face à la faillite (financière) annoncée le « management » doit changer. Cela n’aurait guère de sens même si l’on peut souhaiter l’ouverture des « comex » (comité exécutif) et une plus grande transversalité. Au fond, ni déni ni révolution, mais une nécessaire remise à plat.

 

 

8 octobre

 

La semaine, qui vient de s’écouler, a été historique pour le marché du gaz naturel en Europe. Sur le marché désormais de référence, le TTF néerlandais, les prix ont fait preuve d’une extraordinaire volatilité : le 6 octobre, dans la matinée, ils sont passés de € 130 à € 160 le MWh avant de terminer la journée à € 110 après quelques paroles apaisantes du président Poutine. Mais, il y a un an, on était à moins de € 10 et les prix actuels ramenés en équivalent baril de pétrole sont supérieurs à $ 200, le double du prix d’un pétrole, lui-même aspiré par cette flambée du gaz naturel.

Bien sûr, il s’agit là d’un marché « papier », mais la plupart des contrats physiques sont indexés sur des moyennes de prix spot. Et puis, les tensions sont à peu près identiques en Asie, le marché du gaz naturel liquéfié étant lui aussi sous pression et en plus les taux de fret des méthaniers se sont envolés.

La Russie bien sûr, joue sur du velours : Poutine peut se montrer compréhensif. Gazprom ouvrira ses robinets, mais en passant par Nordstream II (à charge pour le régulateur allemand d’accélérer les procédures de certification) ou par les Balkans en évitant la Pologne et surtout l’Ukraine. Ce gaz, il faudra le payer en espèces, mais aussi en concessions politiques. La Russie est d’ailleurs déjà à la manœuvre avec la Hongrie et la Bulgarie.

Car en aval, c’est certes l’électricité et le chauffage des ménages qui sont concernés, mais aussi la chimie, les engrais surtout avec le triplement du prix des engrais azotés, cela au moment même où les agriculteurs doivent les acheter.

À court terme, il n’y a malheureusement rien à faire, sinon espérer que l’hiver ne soit pas trop rigoureux et que l’on puisse « passer » avec les stocks actuels et un minimum de casse chez les distributeurs d’énergie qui, appâtés par la dérégulation, se sont lancés souvent de manière fort légère dans cette activité. Au Royaume-Uni, par exemple, l’hécatombe promet d’être sévère.

Au-delà, deux réflexions s’imposent : la première rejoint les préoccupations du ministre français de l’Économie. Il faut encadrer à nouveau le marché européen de l’électricité, en faire ce qui aurait dû rester sur le modèle français, un service public (et l’exemple des chaos américains au Texas ou en Californie aurait dû être analysé). L’électricité est un produit trop complexe pour être un bien de marché (et c’est un économiste libéral qui parle…). Les prix du dernier kWh peuvent satisfaire la théorie économique, mais ils se heurtent à la logique et même à la justice.

Ceci étant, il faut reconnaître au gaz naturel qu’il va jouer un rôle crucial d’énergie de transition dans les décennies à venir. Le charbon peut faire illusion – même avec les prix actuels du carbone – mais convenons que c’est là une aberration et que l’Allemagne utilise le charbon – et pire encore la lignite – comme première source de production d’électricité dépasse l’entendement. Le charbon doit disparaître et le gaz restera déterminant. Or, l’Europe n’en produit plus et les rêves sur les gaz de schiste – au-delà des polémiques – ne se sont pas concrétisés. Pour son gaz, l’Europe dépendra donc de voisins (Russie, Algérie) qui lui feront payer cher sa dépendance. La fermeté actuelle du ton algérien face à Paris et Madrid est quelque peu indexée sur le prix du gaz naturel ! On peut et on devra certes importer plus de GNL, mais là, le prix est mondial, lui aussi d’une extraordinaire instabilité : de $ 2 à $ 40 le million de Btu sur une année !

Le gaz naturel sera donc une pilule un peu amère à avaler pour des Européens qui se sont précipités dans ce piège à l’issue d’une transition énergétique pavée de bons sentiments et d’aveuglements écolo-idéologiques. Il faudra aussi en tirer les leçons. Les énergies renouvelables de première génération sont par essence intermittentes et le tout solaire ou éolien est une absurdité. Il faut aller par contre plus loin sur la deuxième génération, celle de la biomasse et de l’hydrogène. Enfin, et cela concerne particulièrement la France, il faut admettre que le nucléaire est un atout non carboné et non pas une malédiction. L’  «alliance nucléair e» que la France vient de constituer avec neuf pays d’Europe de l’Est et du Nord va dans le bon sens.

Au fond, cette crise du gaz peut être salutaire en nous rappelant que l’énergie est un enjeu trop important dans ses dimensions climatiques, économiques et géopolitiques pour le laisser à l’arbitraire des seules forces du marché et encore moins à celui des idéologies de la décroissance, fût-elle verte.

 

 

6 octobre

 

On avait beau s’y attendre et penser que les affaires apparues ces dernières années tant pour les enfants que pour les adultes n’étaient que la partie émergée des turpitudes sexuelles de l’Église catholique, le rapport de la Commission Sauvé est un choc : plus de 300 000 victimes et des milliers de prédateurs, la plupart demeurés impunis couverts par une hiérarchie mélangeant déni et secret de la confession.

Longtemps, l’Église catholique fut en France une institution de référence, la gardienne envers et contre tout d’un ordre moral fondé sur des valeurs qui étaient encore celles de la société française. Renforcées par l’élan du concile Vatican II, ses institutions caritatives jouent encore un rôle essentiel au côté de l’État-providence. Même dans une France déchristianisée qui continue à enterrer religieusement ses aînés, mais qui ne baptise plus ni ne catéchise guère, elle conservait encore une certaine autorité.

Longtemps aussi, elle préféra garder le silence sur les déviances d’une partie de ses pasteurs. Des scandales à répétition, dans les paroisses, mais aussi au sein des communautés nouvelles, ont obligé à un effort de transparence dont il faut saluer la radicalité. Le travail qui vient d’être publié est à la fois exemplaire et unique par la capacité de ses commettants à ouvrir ainsi le plus profond de leurs vies. Le résultat en est bouleversant et chacun en tirera les conclusions qu’il souhaitera. D’innombrables questions se posent quant au célibat des prêtres, à l’ordination des femmes, à la vie pastorale, à la place même des laïcs dans une église gangrénée par le cléricalisme (une des préoccupations majeures du pape François).

Au-delà des réparations matérielles et des problèmes économiques pour une église de France, certes riche en biens (souvent difficiles à réaliser), mais pauvre en moyens, le risque est immense de voir le catholicisme un peu plus marginalisé dans une société française qui perdrait là une de ses racines majeures.

Plus de la moitié des Français se disent aujourd’hui sans religion et les autres ne pratiquent plus guère. Longtemps, la laïcité à la française s’est définie contre l’emprise du catholicisme. Ce temps est bien révolu et voilà l’Église catholique touchée au plus profond de ses entrailles. Elle a eu cependant assez d’énergie pour se livrer à cet exercice qui peut être salvateur : reconnaître publiquement ses fautes, faire pénitence, couper aussi les branches mortes. Rien ne pourra pardonner tant de vies sacrifiées, mais au moins la lumière est là. Peu d’institutions en ont eu, répétons-le, le courage.

C’est ce courage qu’il faudra encore pour reconstruire et surtout pour ne pas se replier, comme certains le voudraient, sur des rites et des traditions d’un autre âge. D’un pareil choc, il peut aussi venir une étincelle d’espérance.

 

 

4 octobre

 

Quelle rentrée en fanfare ! Rarement, les tensions sur les marchés auront été aussi fortes à la hausse, mais aussi à la baisse. En Europe, c’est bien sûr la crise énergétique qui fait la une avec le gaz naturel dans le rôle-titre, entraînant dans son sillage le charbon et dans une moindre mesure le pétrole et, en bout de chaîne l’électricité. Mais la crise énergétique est aussi chinoise et le gaz naturel liquéfié est proche des $ 200 l’équivalent baril de pétrole. Soudain, la transition énergétique prend une nouvelle dimension : les énergies renouvelables de première génération sont par nature intermittentes et celles de l’avenir (biomasse, hydrogène) sont encore lointaines. Entre-temps, il faut bien assurer les pics de consommation avec du gaz, ou pire même, du charbon. Quant au nucléaire, il fait l’objet d’un anathème politique nourri du populisme écologique.

Peu à peu donc « l’arme du gaz » remplace celle bien émoussée du pétrole. La Russie est à la manœuvre pour maintenir l’Europe sous allégeance, mais l’Algérie a la même attitude vis-à-vis du Maroc et de l’Espagne.

 

 

2 octobre

 

Avec le décès de Bernard Tapie, c’est un morceau de la « petite » histoire de France qui disparaît. Il y avait en effet chez lui du Robin des bois (voler les riches pour donner aux pauvres… des rêves) et de l’Arsène Lupin prêt à tous les déguisements de chanteur à chef d’entreprise, de ministre à comédien, de plaideur à pensionnaire des Baumettes. On lui doit quelques grands moments comme la mesure du temps de trajet entre Paris et Valenciennes ou les coulisses de l’arbitrage sur la vente d’Adidas. On a oublié qu’à la tête d’une liste aux Européennes, il fit un score remarquable (comparable à celui d’Éric Zemmour dans les sondages aujourd’hui) et contribua à déstabiliser Michel Rocard. En ce jour où se court Paris/Roubaix, on a oublié aussi le temps de son équipe cycliste avec Bernard Hinault et Laurent Fignon. Que garder au fond de Bernard Tapie : certainement pas la carrière d’un homme d’affaires qui n’a su que faire des coups, qui n’a tenu aucune de ses promesses et qui a été incapable de laisser sa marque à une entreprise. Il n’a rien créé et de ce qu’il a repris tout – ou presque – est parti en fumée.

Non, c’est l’homme des dernières années qu’il faut admirer : celui qui se battait contre le cancer, qui voyait la vie filer entre ses doigts et qui ne regrettait rien, si ce n’est peut-être d’avoir été souvent le jouet de manipulations politiques qui le dépassaient.

 

 

1er octobre

 

C’est donc la fin d’une époque en Allemagne et les Allemands ont tellement de mal à imagier leurs pays sans Angela Merkel qu’ils ont éparpillé leurs votes en un paysage politique qui ressemble à celui de la France : les deux partis historiques qui ont alterné à la tête de l’Allemagne depuis 1945 ne pèsent plus chacun qu’un quart de l’électorat ; les Verts, les libéraux du FDP et puis les deux extrêmes, l’Afd et Die Linke se partagent l’autre moitié de l’électorat.

À la différence de la France, on sait discuter en Allemagne et négocier des coalitions. Cela va prendre du temps, mais en attendant Angela Merkel reste aux manettes. « Mutti » continue à veiller sur les siens.

 

Quel bilan faire du « règne » d’Angela Merkel ? Sur le plan économique, il est excellent, mais en fait le gros des grandes réformes avait été réalisé par son prédécesseur Gerhard Schröder. C’est lui qui avait fait évoluer le modèle allemand. Au niveau diplomatique, Angela Merkel a manqué de constance : elle aurait pu faire beaucoup plus sur l’Europe et elle a été d’une insigne faiblesse face à la Chine et à la Russie. Son grand moment de courage est intervenu au moment de la crise syrienne. Elle a ouvert les frontières allemandes, elle a accueilli des réfugiés au moment où toutes les portes se fermaient et par la suite elle a tenu bon. En cela, elle a réhabilité une Europe bien lâche.

30 septembre

 

La rentrée énergétique est bien difficile à gérer et on peut imaginer que le gouvernement se serait volontiers passé de cette flambée historique des prix du gaz naturel qui a entraîné dans son sillage l’électricité et même un peu le pétrole (et donc l’essence). Martial, le Premier ministre français a parlé de bouclier en annonçant une sorte de lissage des prix du gaz et en espérant compenser au printemps lorsque, fort probablement, le marché se sera retourné.

De son côté, la candidate – battue, mais avec 49 % des suffrages – des Verts lors de leur primaire a, avec une certaine logique, réclamé des prix élevés pour accélérer la transition énergétique. Au fond, elle n’a pas tort et ce n’est que sous la contrainte (« la somme des égoïsmes » chère à Adam Smith) que nous agissons. Avec du gaz à l’équivalent de $ 150 le baril de pétrole, du pétrole à $ 80 et même du carbone à € 65, l’incitation sera d’autant plus forte à financer la deuxième génération des énergies renouvelables, moins intermittentes et aléatoires que le vent et le soleil. Certes, ces hausses touchent en proportion les pauvres plus que les riches et certaines des mesures annoncées vont dans le bon sens (mais à quel coût ?). Mais peut-on encore laisser croire que le politique reste le maître des horloges énergétiques ? Face aux forces du marché, les boucliers ne sont que fétus de paille. À moins que de parler du nucléaire !

 

 

28 septembre

 

Le paysage politique français frémit sous le choc d’un trublion que nul n’attendait, mais dont la candidature se fait de plus en plus probable au point de bouleverser toutes les certitudes : Éric Zemmour pointe désormais à 13 % dans les sondages. Son ascension entraîne le repli de Marine Le Pen et du Rassemblement national, accentue les divisions de la droite, commence même à inquiéter les partisans du Président de la République qui savent ce que peut faire un homme seul.

Avec habileté, Éric Zemmour pointe du doigt dans la plaie les souffrances réelles et parfois amplifiées de la société française. Il se drape dans le souverainisme, fustige l’islam et au passage réécrit à sa guise le roman national. Ce fut longtemps son registre « sur scène » (à l’écran), il veut en faire un programme et séduire les électeurs du RN, lassés de soutenir une perdante, et ceux de la droite classique en mal de champions. Le voilà lancé, mais il n’est pas sûr qu’il tienne la distance. Il y a dans l’histoire de France qu’il aime tant maints feux de paille qui ne brûlèrent qu’un soir du général Boulanger à Poujade ou Bernard Tapie.

Reconnaissons-lui seulement le courage d’aller au bout de son rêve, de quitter le confort ouaté des studios de télévision pour entrer sur un « ring » dont il risque de sortir brisé. C’est là le seul compliment qu’on peut lui faire.

 

 

26 septembre

 

Le vocabulaire utilisé aux Nations-Unies pour désigner ce qu’Alfred Sauvy qualifiait de « Tiers monde » (entre, à l’époque, Ouest et Est) est admirable d’hypocrisie économique. On parla d’abord de « pays sous-développés » puis dans un grand élan d’optimisme de « pays en voie de développement » (PVD). Vers la fin du siècle, alors que certains décollaient et devenaient « émergents », que d’autres profitaient de la rente pétrolière, il fallut bien traiter le reste ; on inventa donc les « pays les moins avancés ». L’expression qui se voulait quand même un peu positive fut utilisée à partir de 1971 pour les 26 pays les plus pauvres de la planète (mesurés en termes de revenus par habitant). Le groupe des PMA compte aujourd’hui 46 pays dont le revenu est inférieur à $ 1 222 per capita : 33 d’entre eux sont africains.

En un demi-siècle, le nombre de PMA a donc doublé, grâce, il est vrai, aux ultimes indépendances. Mais quel constat d’échec ! Ce sont là plus d’un milliard d’hommes dont la situation a en réalité empiré, dont l’écart avec le reste du monde est devenu un gouffre. Ce sont aussi les pays les plus propices aux guerres civiles et aux coups d’État, à la malgouvernance et à la corruption. L’échec des efforts de développement y est patent et les exceptions bien rares. Pour ces pays, la pandémie est une plaie supplémentaire, mais tant d’échecs l’ont précédée. En réalité, ces PMA n’ont jamais avancé…

 

 

24 septembre

 

Le monde respire, les marchés financiers rebondissent. Depuis plusieurs jours on craignait la catastrophe en Chine : la faillite du principal promoteur immobilier local, le groupe Evergrande qui croulait sous le poids de $ 280 milliards de dettes. Certes, l’essentiel de cette dette était domestique, mais une partie se trouvait quand même libellée en dollars (à hauteur de $ 20 milliards) et avait été souscrite par la plupart des grands noms de la gestion d’actifs internationale.

Alors que des petits épargnants manifestaient en voyant leurs rêves immobiliers se fracasser, le gouvernement chinois a réagi en aidant à négocier un rééchelonnement d’au moins la partie la plus sensible de la dette d’Evergrande. Il fallait surtout éviter une contagion et même un krach du marché immobilier chinois.

Au-delà, cette affaire – qui n’est pas close – met en évidence ce qui est le véritable talon d’Achille de l’économie chinoise : le montant colossal des créances douteuses et autres « bad debts » cachées dans les bilans du système bancaire chinois. Il y a quelques années, un rapport de l’un des grands cabinets comptables de la planète le chiffrait au-delà de $ 3 000 milliards, l’équivalent à l’époque des réserves de change du pays. La réalité est probablement bien supérieure aujourd’hui.

Evergrande n’est pour l’instant qu’une alerte : la paille qui cache la poutre.

 

 

21 septembre

 

En Europe, les prix du gaz naturel n’ont jamais été aussi élevés. On est à peu près au même niveau que pour le gaz naturel liquéfié en Asie, c’est-à-dire à plus de $ 25 le mbtu, cinq fois plus cher que sur le marché américain (où les prix ont doublé à la suite de la tempête Ida).

La situation en Europe est le résultat de plusieurs facteurs : la baisse de la production en Europe (et la fin du gaz néerlandais de Groningue, à l’origine autrefois de la célèbre « Dutch disease »), la dépendance plus forte aux importations et, faute de GNL, à celles en provenance de Russie. Or la Russie limite ses envois par les gazoducs passant par l’Ukraine et pour l’instant Nordstream II n’est pas encore disponible. Et puis, on s’interroge sur les capacités de la Russie à satisfaire la demande à la fois de l’Est (la Chine) et de l’Ouest (Europe). Gazprom joue sur du velours alors que les stocks européens n’ont pas été reconstitués à hauteur suffisante à l’approche de l’hiver.

Avec la hausse du gaz naturel, c’est tout l’équilibre énergétique européen qui se trouve remis en cause. En Allemagne, les centrales à charbon tournent à plein, mais cela n’a pas empêché les prix de l’électricité de battre des records. Au Royaume-Uni, l’arrêt de plusieurs usines d’engrais fait craindre une pénurie de gaz carbonique utilisé notamment pour l’abattage de volailles. On pourrait même manquer de dindes pour Noël !

Cette crise du gaz a au moins l’avantage de faire prendre conscience aux Européens de leur dépendance, des avantages que la Russie va en retirer, des conséquences aussi du choix irréfléchi pour des renouvelables bien aléatoires.

 

 

20 septembre

 

Tout a été dit sur « le coup de poignard dans le dos » dont la France a été victime de la part des États-Unis dans l’affaire des sous-marins australiens. Le manque de « doigté » américain, l’absence de quelque diplomatie que ce soit et le coup de pied de l’âne britannique, il n’y a rien à ajouter.

Mais mettons-nous un moment dans la peau australienne. L’Australie est en effet en première ligne face à la Chine. Son économie est dépendante de ses exportations de matières premières et depuis quelques mois elle est en butte à des restrictions d’exportation vers la Chine qui touchent des produits comme l’orge, le charbon, le vin… (pour l’instant, le plus important – le minerai de fer – n’est pas touché, la Chine en a trop besoin !). L’Australie paie là sa critique de la politique chinoise à propos de la pandémie. Face à la Chine, l’Australie avait besoin de renforcer ses liens avec les États-Unis, et quoi de mieux que de lui acheter des armes. Malgré sa présence dans la zone indopacifique, la France ne faisait pas le poids. L’offre américaine de transferts de technologie nucléaire ne pouvait se refuser d’autant plus que le « paquet-cadeau » intégrait les Britanniques certes sur un strapontin, mais Élisabeth II règne encore sur l’Australie ! Arrêtons donc de tirer sur ces malheureux Australiens qui d’ailleurs n’auront pas leurs sous-marins nucléaires avant 2040 au mieux.

Joe Biden a-t-il précipité le monde dans une nouvelle « guerre froide » ? Si tel est le cas, soyons sûrs que ce n’est pas là le résultat d’une stratégie diplomatique réfléchie. C’est au mieux un acte manqué.

 

 

17 septembre

 

Il n’aura pas fallu longtemps pour que l’on découvre en Europe que le gentil Monsieur Biden a une vision tout aussi étroite de la géopolitique mondiale que son illustre prédécesseur Barack Obama (dont il fut le servile vice-président).

Après la pitoyable sortie des États-Unis d’Afghanistan, l’administration Biden, avec le prétexte de se renforcer dans le Pacifique face à la Chine, a donc rallié Britanniques et Australiens en torpillant au passage (c’est le cas de le dire…) un contrat français pour la fourniture de sous-marins à l’Australie. Joe Biden s’est appuyé là sur deux personnages sulfureux, Boris Johnson, bien sûr, et le Premier ministre australien, Scott Morrison qui s’était illustré par le passé avec son soutien indéfectible pour la production de charbon. Il se reforme là un bloc anglo-saxon profondément hostile à l’Europe. Au lieu d’unir face à la Chine, on préfère diviser !

C’est là, bien sûr, une gifle pour la France, mais il en eût été de même si l’Allemagne avait remporté le contrat. La malheureuse réalité est celle de l’indifférence totale des États-Unis pour une Europe qu’ils piétinent allègrement. Au moins, avec Trump les choses étaient claires. Mais Biden, comme Obama, préfère l’ambiguïté : l’hypocrisie des discours la main sur le cœur et les coups fourrés par derrière. L’Europe n’a rien à en attendre.

 

 

15 septembre

Les trois dernières décennies du XXe siècle furent marquées en France par la réussite de quelques groupes familiaux fortement marquée par des figures d’entrepreneurs : Francis Bouygues, Marcel Dassault, Jean-Luc Lagardère et un peu plus tard Bernard Arnault, François Pinault et Vincent Bolloré. Partis de leurs métiers d’origine, ils ont construit des groupes souvent tentaculaires présents en particulier dans les médias tandis que leurs familles prenaient quelques lettres de noblesse dans l’art ou les vignobles.

La France retrouvait là un capitalisme familial qui avait presque disparu dans l’après-guerre à quelques exceptions près (Michelin, Peugeot…). Mais voilà, les fondateurs vieillissent ou même disparaissent. L’heure est celle des héritiers. Leur tâche n’est pas facile tant souvent la figure du père demeure prédominante. Certains s’en sont fort bien sortis (Bouygues, Pinault), d’autres sont encore « en formation » (Arnault, Bolloré). Mais voilà l’un d’eux qui vient de sombrer. On ne peut en effet anticiper ce qu’il adviendra de l’OPA de Vivendi sur Lagardère tant les obstacles en matière de concurrence vont en faire un parcours complexe qui ne se conclura au mieux que fin 2022. Mais une chose est sûre, le groupe Lagardère n’existe plus et dans le pire des cas ses pépites seront vendues à l’encan. Triste fin pour la brillante aventure lancée par Jean-Luc Lagardère et que son pâle héritier a contribué à saborder. Il va pouvoir maintenant faire ce qui lui réussit le mieux : vivre de ses dernières rentes !

 

 

13 septembre

 

En ces temps de rentrée, le mot de pénurie fait la une des journaux et autres radios. Il y a bien sûr les hausses de prix de nombre de matières premières et surtout plus récemment de produits agricoles (blé dur, café…). Il faut compter par ailleurs sur des augmentations de 20 à 30 %, voire plus pour papiers, cartons, plastiques sans oublier le bois ou l’acier.

Mais là n’est pas l’essentiel tant le véritable goulot d’étranglement responsable de « pénuries » se situe au niveau de la logistique et plus précisément dans le transport maritime par conteneurs. La crise n’est pas nouvelle, mais elle ne cesse d’empirer tant en termes de tarifs que de délais. Il faut maintenant compter bien plus de $ 10 000 pour expédier un « 40 pieds » d’Asie vers l’Europe ou l’Amérique du Nord. Mais si les prix ont quintuplé, les délais ont au moins doublé : nombre de ports sont saturés, les navires attendent au large, les flux de conteneurs vides sont perturbés. Les armateurs eux-mêmes commencent à s’en préoccuper : ainsi CMA-CGM et Hapag Lloyd viennent d’annoncer le gel de leurs tarifs (aux niveaux actuels quand même…). Ce sont toutes les chaînes d’approvisionnement en biens manufacturés « made in Asia » qui se trouvent bouleversés et on ne peut espérer de retour à la normale avant 2022. Voilà en tout cas une bonne occasion de prendre conscience de ce Talon d’Achille de la prospérité occidentale.

 

 

11 septembre

 

Vingt ans après ! Les images sont toujours là de ces deux avions percutant les tours jumelles du World Trade Center de New York. Le monde découvrait alors avec horreur Ben Laden et la folie de l’islamisme, jusque-là limité à quelques pays lointains du Moyen-Orient à l’Afghanistan. Le « choc de civilisations » prophétisé par Samuel Huntington était bien là et la « fin de l’histoire » imaginée par Francis Fukuyama était oubliée (pour reprendre les titres de deux livres majeurs de cette époque).

Vingt ans après… et l’islamisme est toujours là. Les talibans sont de retour à Kabul et Daesh a dépassé en horreur Al-Qaeda. Certes, les États-Unis ont tenu une part de leur vengeance en retrouvant et abattant Ben Laden au Pakistan. C’est là malheureusement leur seul succès tant ils n’ont apporté que chaos et dévastation en Afghanistan, en Irak et même indirectement en Syrie. Au passage, ils y ont perdu toute crédibilité et ont laissé l’Europe en première ligne face à un islamisme plus virulent que jamais.

À l’époque, sous le choc, nombre d’analystes pensaient que 9/11 marquerait une rupture profonde : « j’ai vu tomber le monde ancien », titrait Alexandre Adler dans un essai publié quelques mois plus tard. En réalité, il n’en fut rien : le monde connut même au lendemain de 9/11 un sursaut de croissance, les États-Unis sortirent de récession et la troisième révolution industrielle favorisa sept années supplémentaires d’euphorie économique et financière jusqu’à la crise de 2008.

Le XXe siècle ne se termina pas en ce 11 septembre 2001, mais plutôt quelques semaines plus tard en novembre à Doha lorsque la Chine devint membre de l’Organisation mondiale du Commerce. Et ce n’est pas un hasard si la Chine aujourd’hui se précipite pour tirer quelques marrons du brasier afghan.

Vingt ans après, l’Occident, plus sécularisé que jamais, doute, les printemps arabes sont oubliés et les foules musulmanes restent silencieuses face à un islam d’un autre âge. Le rêve d’une mondialisation heureuse d’une fin de l’histoire puisque « les peuples heureux n’ont pas d’histoire » s’est dissipé. Un peu partout, des guerres de religion ensanglantent le monde et ses banlieues. Du haschich des « assassins » à l’opium, cher à Karl Marx, les excès des fanatiques ont prospéré sur les inégalités et la désespérance économique.

Vingt ans après, rien n’a changé…

 

 

10 septembre

 

L’hommage national aux Invalides pour Jean-Paul Belmondo a-t-il un sens ? Franchement non et ce n’est pas là remettre en cause la carrière de l’intéressé, l’empathie qui fut la sienne et qui en a fait pendant plusieurs décennies une icône du cinéma français. Il est de la même stature que d’autres grands acteurs comme Gabin, de Funès et dans une moindre mesure Noiret, Brasseur, Rich et quelques autres de sa génération (sans oublier Delon, mais qui est toujours de ce monde).

Mais voilà, Belmondo est mort au bon moment, en un instant où la France doute d’elle-même et regarde dans le passé. Belmondo est un enfant des Trente Glorieuses ou du moins de ces dernières années durant lesquelles il n’était pas désagréable de contester la société tout en profitant de la croissance. Il connut ses premiers succès avec la « Nouvelle vague », mais rapidement enchaîna des réussites commerciales certes sympathiques, mais qui pour la plupart furent vite oubliées.

 

En 2021, la France se cherche et a besoin de symboles de son unité, de son existence même. La mort de Jean-Paul Belmondo était une occasion unique de réunir les Français, des gilets jaunes aux insoumis, autour d’un homme et, au-delà, de l’image d’une France « rebelle et fidèle ». Emmanuel Macron a bien compris quel profit politique il pouvait tirer de cette sacralisation du décès de Jean-Paul Belmondo. L’intéressé n’avait plus son mot à dire…

25 août

 

Joe Biden reste ferme dans ses bottes et c’est bien le 31 août que le dernier soldat américain quittera l’aéroport de Kabul. Les membres du G7 n’ont obtenu aucun délai de la part des États-Unis. Il n’y aura pas de rémission dans cette véritable débâcle qui est aussi celle des Occidentaux pour la plus grande joie de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Les talibans profitent de la situation pour durcir leurs positions et limiter drastiquement l’exil des Afghans. Ceux-ci n’ont de toute manière guère où aller tant les portes se ferment au-delà de quelques bonnes paroles. Dans peu de jours, le rideau va tomber même si les combats se poursuivent dans quelques vallées perdues.

Malgré le problème ouïghour, la Chine va chercher à placer ses pions et on parle déjà des ressources minières afghanes (terres rares, cuivre…). Avec l’Iran chiite, les relations promettent d’être plus complexes. Mais qu’en sera-t-il de la négociation en cours sur le dossier nucléaire entre les États-Unis – décrédibilisés – et l’Iran – radicalisé ? La parole américaine a-t-elle encore quelque poids, quelque valeur ?

Au-delà, il reste la chape de plomb qui s’abat sur le peuple afghan, la désespérance de ceux et celles qui vont regarder les derniers avions occidentaux quitter Kabul.

 

 

23 août

 

En France, c’est la rentrée politique et avec elle le temps des « universités d’été » et des rendez-vous où – à la mode mitterrandienne – des personnalités qui s’imaginent un destin invitent leurs amis à gravir quelque colline.

À quelques mois de la présidentielle, les yeux sont bien entendu rivés sur les candidatures potentielles et sur l’exercice nouveau des primaires. Celle des Verts est lancée avec quatre candidats. Chez les socialistes, la candidature « naturelle » d’Anne Hidalgo ne semble pas faire l’unanimité. De toute manière, la gauche ne partira pas unie et devrait compter au moins quatre candidats (socialiste, communiste, insoumis, vert) et peut-être plus. À droite, le principe même de la primaire est remis en cause par l’un des principaux candidats tandis que les autres restent l’arme au pied. Tout ceci fait bien sûr le jeu des deux pions majeurs que sont le président de la République et la candidate de la « droite nationale », dont on voit mal aujourd’hui qui pourrait empêcher l’affrontement au second tour en 2022.

Il reste cependant bien des incertitudes, la principale étant celle de la rue et l’improbable convergence entre gilets jaunes et « antivax et pass ». Ce sera à la limite la vraie rentrée, celle des samedis et de la tentation des Français de s’éloigner un peu plus des joutes politiques traditionnelles. Inquiétant…

 

 

21 août

 

Longtemps, le prix du minerai de fer fit l’objet de négociations annuelles entre mineurs et sidérurgistes. Ce système fut balayé en 2008 par la montée en puissance de la Chine dont la croissance de la production d’acier s’est nourrie d’importations qui ont maintenant largement dépassé le milliard de tonnes en provenance pour l’essentiel d’Australie et du Brésil. Depuis une dizaine d’années, le prix du minerai de fer dont la référence est la tonne à 62 % de teneur coût et fret port chinois (Qingdao) fluctue au jour le jour avec une influence grandissante des marchés à terme chinois.

Début 2020, la tonne de minerai de fer valait moins de $ 80, un prix déjà confortable pour les mineurs dont les coûts de production – fret compris – n’excèdent pas en Australie les $ 30. La reprise chinoise et la croissance de la production d’acier (+ 11 % encore au premier semestre 2021) ont propulsé les cours au plus haut début mai à plus de $ 230 et ils étaient encore supérieurs à $ 210 en juillet. Les mineurs ont poussé leurs feux alors que la demande chinoise commençait à plafonner à la suite de mesures prises par les autorités en matière d’environnement. Résultat, dans le courant du mois d’août, le marché a perdu quelques $ 80 et la tonne est même tombée le 19 août à $ 132 ! Au même moment, les taux de fret flambaient.

Pareille instabilité pour un pondéreux comme le minerai de fer est nouvelle et illustre bien la « commodisation » des marchés dont il faut prendre conscience tout au long de filières de plus en plus mondialisées.

 

 

18 août

 

Sécheresse au Canada, pluies dans le nord de l’Europe et puis surtout gelées historiques au Brésil où il a même neigé ! Le résultat de ces intempéries, ce sont des révisions drastiques des prévisions de productions mondiales de blé, de café et de sucre et puis bien entendu des hausses de prix qui concernent donc presque toute la table du petit déjeuner ! Il faut y ajouter la situation tendue du blé dur, utilisé dans la semoulerie et les pâtes alimentaires.

Dans un climat de tension sur les marchés de matières premières, ces accidents climatiques tombent à pic. Au moment où un certain ralentissement chinois provoque un affaiblissement général des prix des matières premières, les produits agricoles assurent le relais dans un climat d’anxiété provoqué par les hausses de prix anticipées pour la rentrée.

Ceci étant, il faut relativiser, le blé tendre ne pèse que 7 à 8 % du prix du pain. Quant au blé dur, il ne représente au plus que 30 % du prix de nos chères « nouilles ». Enfin, la hausse des prix du café (autour de $ 2 la livre) reste de l’ordre du rattrapage.

La vraie question est celle de l’appétit chinois dans les mois à venir : céréales, soja et oléagineux, viandes et produits laitiers dépendent toujours plus des humeurs de l’Empire du Milieu.

 

 

16 août

 

Le 16 août 2021 devrait rentrer dans l’histoire des États-Unis au même titre – honteux – que le 30 avril 1975. Ce jour-là, le dernier président sud-vietnamien (nommé deux jours plus tôt, car celui qui avait dirigé le pays, Nguyen Van Thieu, avait fui dès le 21 avril) remit les clefs du palais présidentiel de Saïgon au FLN et au Nord-Vietnam. Ce jour-là, la panique régnait sur l’aéroport de Tan Son Nhut et des hélicoptères faisaient la rotation depuis l’Ambassade des États-Unis et le toit d’un immeuble occupé par la CIA. Deux ans plus tôt, en janvier 1973, avaient été signés les Accords de Paris actant du retrait américain. Les États-Unis avaient continué à soutenir financièrement et en matériel militaire le Sud-Vietnam et poursuivirent un temps leurs opérations aériennes. Mais miné par la corruption et la mal-gouvernance, le régime sud-vietnamien fut balayé en à peine deux années. Les États-Unis en sortirent humiliés et ne purent que pleurer leurs 58 000 morts et leurs 300 000 blessés. Ce fut paradoxalement la dernière grande victoire du communisme alors que le monde soviétique allait s’enliser dans la gérontocratie et qu’en Chine, au lendemain, quelques mois plus tard, de la mort de Mao, une nouvelle voie ne tarderait pas à être ouverte par Deng Hsiao Ping, une voie d’ailleurs que suivrait le Vietnam avant la fin du siècle.

Voilà donc l’histoire qui se répète en Afghanistan. Vingt ans déjà que les États-Unis y ont renversé le régime des talibans, coupable d’avoir soutenu Oussama Ben Laden et les attentats du 11 septembre. Vingt années qui se sont révélées d’une bien cruelle inefficacité dans la tentative de construction d’une démocratie afghane. À Kabul, les gouvernements n’ont tenu que grâce au soutien militaire occidental, et surtout américain. L’effort de création d’une armée afghane, équipée des matériels les plus sophistiqués, fut manifestement un échec. À la tête du pays, Hamid Karzai fut un peu l’équivalent de Nguyen Van Thieu. Expert en manipulations ethniques et tribales, il chercha, au prix de la corruption, à maintenir un fragile équilibre entre factions et seigneurs de la guerre. Des fanatiques aux pieds nus ont balayé tout cela. Le château de cartes s’est effondré deux mois à peine après la décision américaine de retirer les troupes d’Afghanistan, un mois à peine avant l’échéance qui avait été fixée symboliquement au 11 septembre. Le 15 août, le dernier président afghan s’est enfui en abandonnant son peuple. L’aéroport de Kabul est plein d’une foule en panique tout comme l’avait été celui de Saïgon et on retrouve la même noria d’hélicoptères.

Une fois de plus, les États-Unis ont trahi leurs alliés, ou du moins les impératifs de la politique intérieure américaine l’ont encore emporté sur leurs engagements internationaux. En 1972/1973, Richard Nixon visait sa réélection et faisait face à une forte opposition à la guerre au Vietnam. Après la crise du Watergate, son pâle successeur, Gerald Ford, ne disposait d’aucune marge de manœuvre face au Congrès.

Joe Biden, quant à lui, se situe dans la droite ligne de Barack Obama et de Donald Trump qui, pour des raisons différentes, ont poursuivi la même politique de retrait des troupes américaines que ce soit en Irak, en Syrie et maintenant en Afghanistan. Rien sur le plan militaire ni financier ne pressait un retrait américain aussi précipité. On est confondu de l’erreur de jugement des services américains – et donc aussi de la Maison-Blanche – quant à la solidité de l’armée afghane. Les États-Unis viennent là de perdre toute crédibilité et ceci aura des conséquences sur bien d’autres terrains, du Golfe à l’Afrique sans oublier les négociations nucléaires avec l’Iran. Et la France, empêtrée à sa mesure, dans un conflit identique au Mali (y compris l’incapacité et la corruption des dirigeants locaux) devra en tirer les conséquences.

Mais pour l’instant, comment ne pas frémir devant la chape de plomb qui va s’abattre sur le peuple afghan, victime de la lâcheté et de la cupidité.

 

 

15 août

 

Il y a cinquante ans, la planète monétaire changeait de régime, sans que nul à l’époque n’en ait vraiment pris la mesure. Richard Nixon, contraint par les difficultés budgétaires liées à la guerre du Vietnam, décidait de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Nul n’imaginait alors qu’il signait là l’arrêt de mort du système de changes fixes qui malgré de nombreuses crises avait formé, depuis le XIXe siècle, la matrice des relations monétaires internationales. Il y avait eu le Gold Standard avant 1914, le Gold Exchange Standard dans l’entre-deux-guerres puis depuis Bretton Woods une sorte de Gold and Dollar Exchange Standard. C’était en fait une pyramide de la confiance. Au sommet, le dollar tenait sa parité de $ 35 l’once. Toutes les autres monnaies se référaient à l’or, mais au travers du dollar, « as good as gold ». Aux États-Unis de respecter leurs équilibres. Pendant vingt-cinq ans, ce fut le cas. En 1971, cela n’était plus possible. Les États-Unis n’avaient plus les moyens d’être les gendarmes monétaires de la planète. Le dollar était leur monnaie, mais de plus en plus le problème des autres. Les tentatives de colmatage échouèrent les unes après les autres tout comme plus tard les accords de concertation entre les banques centrales. L’inimaginable se produisit : la généralisation des changes flottants et avec elle l’explosion des marchés monétaires et financiers mondiaux. 

 

10 août

 

Il arrive ! Son jet privé a atterri au Bourget devant une multitude de journalistes et des supporters en transe. Enfin, la bonne – la grande – nouvelle dont rêvaient Emmanuel Macron et ses ministres. Lionel Messi vient de signer au PSG, une entreprise de football (dans ce cas le terme de club n’a aucun sens) propriété de l’Émirat du Qatar, dont l’effectif est pour l’essentiel international et qui loue un stade parisien pour exercer ses talents…

Le lecteur comprendra que l’auteur de ces lignes n’éprouve que peu d’intérêt pour le football professionnel devenu un marché aux esclave planétaires. Affranchi depuis peu, Lionel Messi a pu se vendre au plus offrant pour un salaire « net » estimé autour de 40 millions d’euros (l’histoire ne dit pas encore si c’est du « net-net fiscal »). Au passage, personne, au pays de l’égalité, ne s’est indigné de ce chiffre, dix fois plus élevé que les émoluments des patrons les mieux payés du CAC 40 ! Mais qu’importe ! En ces temps de crise sanitaire, le peuple a besoin de « jeux » et le football occupe désormais une place démesurée dans l’imaginaire et les rêves français.

Cette démesure « messianique » a néanmoins quelque chose d’inquiétant. Constantinople derrière ses murailles délabrées se passionnait pour les courses de chars entre factions des bleus et des verts. Mais ce fut aussi le temps du déclin…

 

 

9 août

 

Quelques semaines avant la COP26 de Glasgow, le GIEC publie son rapport, ou du moins la première commission du GIEC diffuse-t-elle son rapport qui actualise – en les assombrissant – les projections des publications précédentes. L’horizon déjà bien noir s’assombrit encore : depuis le XIXe siècle, la température moyenne du globe (océans compris) a augmenté de 1,1° et de 0,1° depuis 2013. Les prévisions d’hier sont déjà caduques et la situation devrait empirer sur les trente prochaines années. Bien entendu, certains ne se privent pas de critiquer la méthode du GIEC, cette immense compilation de tous les travaux existants. Mais les conclusions elles-mêmes sont presque irréfutables et chaque jour qui passe en est la triste preuve.

L’intérêt de ce rapport est aussi d’insister sur le rôle joué dans l’évolution climatique par le méthane, infiniment plus dangereux que le CO2. On touche là l’industrie, mais aussi l’agriculture, en particulier l’élevage de ruminants. Tout ceci met en tout cas en évidence le fait que ce sont toutes les formes de l’activité humaine qui sont concernées et que tous les champs sont étroitement dépendants les uns des autres.

Ce nouveau cri d’alerte aura-t-il un impact sur les négociations internationales à venir au-delà de quelques déclarations solennelles ? On peut l’espérer, mais le doute est permis.

 

 

7 août

 

L’Église catholique a toujours du mal à gérer l’héritage de cette véritable « révolution culturelle » que fut, il y a plus d’un demi-siècle, le concile Vatican II. Jean-Paul II puis Benoît XVI avaient essayé de limiter l’impact du schisme lefebvriste en autorisant le maintien en certains lieux de l’ancienne liturgie, dite tridentine. Benoit XVI en avait même élargi l’utilisation dans un cadre laissé à la discrétion des évêques. Dans nombre de pays, comme la France, le dynamisme des « tradis » contrastait avec le vieillissement des héritiers de Vatican II. Ce retour de la « tradition » se marquait à nombre de détails comme le port de la soutane ou la disparition des petites filles parmi les enfants de chœur. Certes, c’est dans ce vivier que se trouve désormais une bonne partie des vocations à la prêtrise, mais face à la déchristianisation qui frappe le monde occidental, l’impression est celle d’une église qui se replie sur son précarré, celui d’une bourgeoisie conservatrice aux antipodes de l’église missionnaire qui est celle dont rêve encore le pape François.

Sans doute est-ce pour cela qu’il a décidé de recadrer l’exercice des rites antéconciliaires en rappelant qu’ils ne sont que des exceptions et en aucun cas un droit. Certains pensent qu’il est allé trop loin en poussant même au schisme. Mais bien au contraire, c’est un signal fort qui montre que l’Église – institution bimillénaire – est dirigée dans la charité, mais aussi la fermeté.

 

 

6 août

 

Bien des films sont les témoins de leur époque et leur succès est lié à l’attente des spectateurs. Il en fut ainsi en 2000 d’Amélie Poulain. La France était alors heureuse, rêvait du partage du travail grâce aux 35 heures, réalisait 4 % de croissance et avait même gagné la Coupe du Monde de Football. Amélie voulait qu’autour d’elle chacun soit heureux et sa petite chanson a été longtemps fredonnée avec conviction.

Peut-être en sera-t-il de même d’Annette, la comédie musicale qui a fait l’ouverture du Festival de Cannes. En ces temps de pandémie et de controverse sur la vaccination, le film de Léo Carax est parfaitement glauque, suintant de désespérance. L’image est sombre, la nuit presque partout présente. L’enfant du couple est une marionnette qui ne prend chair que dans les derniers instants, ceux du jugement.

L’auteur de ces lignes ne peut se permettre de juger des qualités cinématographiques ou musicales de ce film d’un noir pessimisme. Mais il est bien le fruit d’une période de doute, d’incertitudes sanitaires, climatiques, économiques. Il est bien loin le temps de la gentille Amélie Poulain et de sa valse à quatre sous. L’humanité n’est plus que ce pantin qui nous regarde de ses yeux vides. Glaçant…

 

10 juillet

 

Il y a un peu plus de cinquante ans, fascinés par « Les cavaliers » le roman de Joseph Kessel, nous étions nombreux à rêver d’Afghanistan, à préparer même le raid en 2CV Paris Kabul Paris. C’était alors un temps heureux lorsque les cerfs-volants flottaient librement au-dessus de ce qui était encore le petit royaume d’Afghanistan.

Depuis l’Afghanistan n’a plus jamais connu la paix, depuis ce jour de Noël 1979 où les troupes soviétiques l’envahirent. En dix ans, l’Afghanistan creusa un peu plus le tombeau de l’URSS. Puis ce fut le règne des talibans et des seigneurs de la guerre. Enfin, en réaction au 11 septembre, il y a vingt ans, l’intervention occidentale, mais surtout américaine se solde aujourd’hui par un cuisant échec et par le retrait des dernières troupes américaines décidé par Joe Biden.

La seule présence américaine (et de quelques alliés) limitée en fait à 10 000 hommes avait maintenu quand même les talibans aux portes des grandes villes sans pour autant parvenir à faire émerger une classe politique crédible au-delà des fractures ethniques et religieuses.

Selon toute probabilité, les talibans vont prendre le pouvoir, balayer les derniers lambeaux de la démocratie afghane et instaurer leur ordre.

Ce sont des larmes qui coulent maintenant des cerfs-volants de Kabul et il ne nous reste que le souvenir des « Cavaliers » et l’ombre des Bouddhas de Bamyan et puis aussi bientôt des dizaines de milliers de réfugiés afghans qui se presseront aux portes de l’Europe.

 

 

7 juillet

 

La France est un pays extraordinaire et les petits Français de véritables génies. Pensez donc plus de 95 % des candidats ont obtenu leur baccalauréat dès le premier tour et le rattrapage devrait encore permettre d’y rajouter quelques pour cent supplémentaires. La grande innovation de l’année était un « grand oral » et l’auteur de ces lignes n’a entendu de parents et d’enfants d’amis que des notes de 20/20 ! De véritables génies… ou bien le lamentable chant du coq d’un examen bicentenaire. Certes, le Covid a aggravé la chose, mais la dérive était bien là depuis le triste Mr Chevènement et son objectif de porter une génération entière au « bachot ».

Cette pantalonnade vite oubliée, les choses sérieuses se retrouvent dans les passerelles compliquées de Parcoursup. Le baccalauréat n’existant plus — de facto — c’est sur l’enseignement supérieur que repose la charge de la sélection. En soi, c’est une bonne nouvelle, mais encore faut-il s’y préparer. D’habitude, en effet, on écrème en fin de première année : une année perdue pour beaucoup d’étudiants mal orientés. Chaque établissement doit désormais faire sa sélection à l’entrée, ce qui n’est pas une mince affaire et ne peut s’improviser avec les algorithmes absurdes dont Parcoursup a le secret. Ce sera pour 2022… dans le meilleur des cas.

Quant au baccalauréat, oublions-le, c’est ce que l’on peut faire de mieux.

 

 

6 juillet

 

C’est désormais le pétrole — et plus largement l’énergie — qui retrouve sa place de « vedette » sur les marchés de commodités. La rupture des discussions au sein de l’OPEP+ a poussé le baril de Brent à près de $ 80. Pendant ce temps-là, Gazprom en réduisant un peu ses livraisons en Europe a amené les prix européens du gaz naturel à leur plus haut depuis treize ans tandis qu’en Asie les prix du GNL restaient à des niveaux élevés. Enfin en Chine, charbon vapeur et charbon à coke battaient de nouveaux records malgré tous les efforts des autorités chinoises.

Dans le cas du pétrole, il pourrait ne s’agir que d’un mouvement d’humeur émirati face au grand frère saoudien. Pour l’instant, l’OPEP+ a très bien géré la sortie de la crise pétrolière de 2020. Soutenue par la croissance et un grand vent d’optimisme dans les pays développés (« On the road again ! ») la consommation mondiale de l’OPEP+ est en nette reprise. Le retour progressif à la normale des quotas de production est équilibré et pourrait même permettre d’accueillir — le cas échéant — le pétrole iranien. La stratégie de l’Arabie saoudite est manifestement de maintenir le baril autour de $ 70 afin de prévenir un retour du pétrole de schiste américain, pour l’instant fort discret en termes de nouveaux investissements (au contraire même les « majors » s’en dégagent). Il faut quand même aussi rappeler que le marché du pétrole est excédentaire — en termes de capacités de production — de quelques 10 millions de bj. Pour le gaz naturel et le charbon, les tensions actuelles ont un incontestable parfum géopolitique. En Europe, en effet, Gazprom, qui va bientôt disposer du Nordstream II, profite d’un niveau de stocks relativement faible pour faire sentir à ses clients leur dépendance alors que les cargaisons de gaz naturel liquéfié se dirigent à nouveau vers l’Asie et de plus en plus vers la Chine, devenue en mai le premier importateur mondial de GNL. Mais ce gaz ne remplacera pas pour l’instant le charbon dont les prix ont d’autant plus flambé que les relations entre Chine et l’Australie se sont un peu plus refroidies.

Un produit par contre continue de circuler en abondance entre la Chine et l’Australie : c’est le minerai de fer pour lequel l’appétit chinois semble insatiable. En mai, l’Empire du Milieu n’a-t-il pas produit près de 100 millions de tonnes d’acier et la demande est telle que les prix de l’acier tant en Chine que dans le reste du monde sont à des niveaux record. En ce qui concerne le minerai de fer, la tonne rendue Chine (62 %) demeure confortablement au-dessus de $ 200, soit cinq fois les coûts de production et de fret des producteurs australiens de Pilbara.

C’est que la reprise économique en V, plus marquée qu’on ne s’y attendait, a entraîné des pénuries physiques de nombre de matériaux et donc des hausses de prix : on a beaucoup parlé du bois d’œuvre aux États-Unis, mais en réalité c’est toute l’industrie forestière qui est affectée ; ainsi le prix des cloisons en aggloméré est passé de moins de $ 100 à $ 600 les mille pieds planche. Acier, bois, matières plastiques, semi-conducteurs et bien sûr métaux non ferreux à l’image du cuivre, de l’étain, de l’aluminium et de toute la gamme des métaux touchés de près ou de loin par la transition énergétique, toutes les matières premières industrielles sont de la fête. Mais là, il faut aussi tenir compte d’une dimension spéculative, de l’anticipation par les marchés d’une demande qui n’est pas encore concrétisée. Remarquons d’ailleurs que pour nombre de ces produits, il semble bien que le point haut des tensions soit déjà passé depuis maintenant quelques semaines : à Chicago, le « lamber » est retombé de $ 1 600 à $ 750.

C’est manifestement aussi le cas des produits agricoles. Les marchés mondiaux pour les céréales et les oléagineux ont culminé en mai avant que ne se confirment les excellentes perspectives de la campagne 2021/2022. Le monde devrait battre des records de production et satisfaire même les besoins chinois (qui eux-mêmes pourraient être un peu en retrait par rapport à 2020/2021). Bien sûr, un accident climatique est toujours possible et il faudra suivre avec attention la pluviosité de l’été dans les grandes plaines américaines productrices de maïs et de soja. Mais pour l’instant, l’orientation des marchés à la baisse est très claire. Seul le café avec la perspective d’une « année-sans » au Brésil, devrait échapper à ces perspectives baissières.

On le voit, on est loin du débat incontournable du moment sur un nouveau « Supercycle ». Pour nombre de marchés, la phase d’atterrissage a commencé et il faut même craindre que celui-ci n’ait rien de « soft ». Elle est retardée cependant par des goulots d’étranglement logistiques. L’engorgement du trafic maritime mondial — en particulier des conteneurs — se poursuit avec des ports saturés (Los Angeles, Rotterdam…) et des tarifs qui sur certaines lignes ont plus que décuplé.

En ce début d’été 2021, le monde est confronté à un paradoxe. On veut oublier la pandémie, croire qu’elle est derrière nous que la vaccination a tout réglé, alors même que de nouveaux variants apparaissent, que des pays entiers basculent à nouveau dans le confinement, que d’autres s’y préparent. Du point de vue économique la page serait tournée et la « crise de 2020 » presque oubliée. Les marchés, par le dynamisme de la demande, ont bien reflété cet optimisme, et on sent même une certaine euphorie estivale. Mais celle-ci reste bien fragile tant les retournements de la pandémie peuvent être brutaux.

Les marchés de matières premières et de commodités reflètent au fond ces incertitudes, le chaud et le froid, « l’obscure clarté » plus que jamais d’actualité.

 

 

21 juin

 

Malgré l’abstention massive, les résultats des élections régionales méritent l’attention tant ils illustrent un paradoxe : les deux partis qui ont le plus souffert par rapport à leurs attentes sont ceux des deux candidats dont on attend l’affrontement au second tour de la présidentielle de 2022. À eux deux, le Rassemblement National et En Marche ne regroupent guère que 30 % des votes exprimés. L’échec est patent pour le RN qui n’entretient plus d’espoir que dans la conquête d’une région, PACA, surtout si la liste de gauche se maintient. Pour En Marche, l’absence d’un tissu militant sur le terrain limitait bien sûr les ambitions, mais la défaite dans les Hauts de France, malgré l’envoi de cinq ministres, est bien cruelle. Si les Verts ont profité de la situation telle n’a pas été la chance des Insoumis ni même de la gauche « classique » sauf là où existaient de puissantes baronnies locales. La droite conforte son emprise territoriale, mais ne s’en trouve guère plus avancée, son ordre de bataille pêchant par pléthore de candidats qui, à partir de leurs fiefs, rêvent de conquête nationale.

Le seul avantage de cette élection régionale est quand même d’avoir un peu ouvert le jeu. Le duel attendu s’en trouve retardé, l’échiquier politique peut encore évoluer ce qui serait une bonne chose pour un exercice démocratique qui manifestement ne passionne guère les Français.

 

 

20 juin

 

Deux pays dans le monde – au moins – tenaient ces jours-ci des élections et dans un cas comme dans l’autre l’abstention a atteint des niveaux historiques. Ceci étant, les 52 % d’abstention aux élections présidentielles en Iran peuvent être interprétés comme un véritable sursaut démocratique de la part d’une population qui refusait l’élimination sur le papier des candidats les plus ouverts à la libéralisation de la société. Ebrahim Raissi, un faucon désigné par le guide suprême, Ali Khameini, l’a emporté avec 62 % des suffrages de moins de la moitié des électeurs.

En France, un tiers seulement des électeurs ont voté pour les départementales et régionales. On peut expliquer ce lamentable score par la complexité du mille-feuille administratif français et par l’incompréhension de la part des électeurs pour le fonctionnement de ces échelons locaux et intermédiaires de la démocratie en France. Pandémie, déconfinement et même canicule ont aussi éloigné des urnes en ce dimanche. Mais quand même ! Quand on pense à tous ces pays où l’on rêve de voter librement pour des candidats de son choix que ce soit en Iran, mais aussi en Russie, à Hong Kong et en tant d’autres pays où la démocratie est bafouée, l’attitude française est indigne et bafoue deux siècles d’histoire et de conquête du suffrage universel. Et Montesquieu aurait eu là la matière à une « lettre persane » bien cruelle.

 

 

17 juin

 

Si le baccalauréat n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, il reste l’épreuve de philosophie qui se tenait aujourd’hui en présentiel. La France est le seul pays à donner ainsi pareille place à la réflexion fondée – on l’espère – sur la lecture de quelques bons auteurs.

Au vu des sujets sur lesquels ont philosophé nos chères têtes blondes ce matin, le jeu en vaut la chandelle tant les thèmes choisis prenaient une résonance particulière dans les temps que nous vivons.

Pour le baccalauréat général, l’auteur de ces lignes, un brin prospectiviste, aurait aimé répondre à la question « Sommes-nous responsables de l’avenir ? », un sujet qui colle parfaitement avec les interrogations de la jeunesse face à l’avenir de notre planète. Un autre sujet pouvait aussi inspirer en ces temps de gilets jaunes : « Discuter, est-ce renoncer à la violence ? ». La question se pose pour tous et est même au cœur des prochaines élections (manifestement boudées pourtant par le corps électoral…). Les bacheliers technologiques pouvaient répondre à une question presque identique et s’interroger « s’il est injuste de désobéir aux lois ».

Mais le plus beau sujet là aussi pour les bacheliers techniques était « Savoir, est-ce ne rien croire ? ». Il y avait là une merveilleuse copie à rendre sur l’éternel dilemme entre foi et raison, entre science et croyance.

Oui, la philosophie est utile et pour cette seule épreuve, le bac conserve quelque légitimité.

 

 

16 juin

 

Joe Biden débarque en Europe : réunion du G7 en Cornouailles, visite à la reine d’Angleterre, réunion de l’OTAN à Bruxelles et enfin rencontre avec Poutine à Genève. L’Europe lui fait grand accueil tant son attitude semble trancher avec celle de son prédécesseur.

Vu des États-Unis, l’Europe ressemble un peu à l’Italie du Trecento : une mosaïque d’États, de seigneuries et surtout de cités jalouses de leurs libertés et de leurs privilèges. L’Italie était alors partagée entre guelfes et gibelins, partisans de la papauté et partisans du Saint-Empire. Régulièrement, l’empereur allemand descendait en Italie pour s’assurer de la fidélité de ses vassaux et partisans. Joe Biden vient de faire un peu la même chose en descendant en Europe. Du G7 à l’OTAN, il a réaffirmé l’engagement de l’empire américain en tant que fer de lance des démocraties et a rassuré ses alliés les plus tièdes, ceux qui ne pensent que prospérité économique comme l’Allemagne qui joue un peu le même rôle et la même partition que Venise dans l’Italie du début de la Renaissance, le commerce et les affaires avant tout.

Les États-Unis donc champions des démocraties et en face la Chine dans un nouveau partage du monde qui rappelle un peu celui de l’Europe, cette fois au lendemain du traité de Westphalie en 1648. La Chine tisse en effet sa toile en champion des despotismes plus ou moins éclairés. Les Nouvelles Routes de la Soie dessinent de plus en plus un espace de clients et d’alliés de la Chine annexant peu à peu la Russie de Poutine, l’Iran des ayatollahs, la Turquie d’Erdogan, nombre de régimes africains et même en Europe des pays comme la Hongrie d’Orban.

L’affrontement États-Unis-Chine devrait être la grille de lecture majeure des années à venir. Comme au temps de la guerre froide, ceci ne devrait pas dégénérer en conflit direct. Taïwan, en face de la Chine sera certainement un abcès de fixation majeur, un peu comme Cuba le fut dans les années soixante face aux États-Unis. Mais on peut douter que la Chine tente là quelque débarquement à la manière de celui de la baie des Cochons. La réalité sera plutôt celle d’affrontements par alliés interposés comme celui qui oppose aujourd’hui la Chine et l’Australie, la Russie et une partie de l’Europe. Car dans ce « grand jeu », la Russie n’est plus au fond qu’un pion dans la stratégie chinoise.

Imaginons le monde comme un gigantesque plateau de jeu de go. Chaque joueur place ses pions, se constitue des territoires, cherche à envelopper son adversaire. Joe Biden en Europe vient de conforter des territoires qui doutaient, mais l’histoire, celle justement de l’Italie du Moyen-Âge et de la Renaissance nous enseigne que discours et alliances n’engagent que ceux qui les croient. Héritier de cette époque, Machiavel, au tournant du XVe et du XVIe siècle, en aurait fait son miel.

 

 

13 juin

 

C’est à partir d’Orléans quand on remonte vers Paris en traversant la vaste plaine beauceronne que l’on rencontre les premières concentrations majeures d’éoliennes. Majestueuses au-dessus des champs de blé ondulant à perte de vue, elles s’intègrent presque au paysage et l’on se prend à rêver de quelque Don Quichotte qui viendrait les combattre. Mais là, leur présence est moins agressive que celle des lignes à haute tension qui convergent pour alimenter l’ogre parisien.

Des Don Quichotte à vrai dire, il y en a et en bien des régions leur cause est juste, tant perchées sur des coteaux ou des Causses elles dénaturent les paysages pour un résultat qui reste bien médiocre. Le long de la Loire, l’autoroute passe près des gigantesques cheminées de la centrale d’Avoine-Chinon (qui ne dégagent que de la vapeur d’eau et pas un gramme de carbone). Pour en remplacer les quatre réacteurs, il faudrait huit mille « mats », c’est-à-dire presque l’équivalent du parc français qui est de 9 000 éoliennes concentrées pour l’essentiel dans le Nord et l’Est de la France, au cœur des plats pays.

Autrefois, il y avait de petites éoliennes dans les cours de ferme pour actionner les puits, tout comme des moulins jalonnaient les rivières (on parle d’ailleurs au Parlement de supprimer ces moulins pour redonner aux rivières un caractère « sauvage » qu’elles ont souvent perdu depuis… le Moyen Âge, mais c’est là une autre hérésie écologique…). Mais au-delà d’une critique esthétique dont on peut bien sûr discuter les goûts et les couleurs, la mise en avant de l’éolienne ne paraît pas bien raisonnable pour un pays doté comme la France d’un héritage patrimonial à préserver et disposant par ailleurs de la seule énergie vraiment décarbonée… Se battre contre des moulins à vent…

 

 

10 juin

 

Un formidable vent d’optimisme souffle sur la planète. Alors que l’OCDE anticipe un rebond du PIB mondial de 5,8 %, nombre de conjoncturistes ont allègrement passé la barre des 6 % en parlant même d’une « reprise hors du commun », un V bien marqué aux antipodes des U et même L dont on s’inquiétait encore il y a quelques mois. Bien sûr, toutes ces prévisions tablent sur un reflux marqué de la pandémie accompagné de la poursuite de la vaccination. La menace d’une quatrième vague automnale commencerait même à s’estomper.

Chine et États-Unis mènent la charge avec respectivement 9 % et 7 % de croissance attendus en 2021. Pour les États-Unis, ce serait même la plus forte croissance annuelle depuis la Seconde Guerre mondiale. Le baromètre des affaires de Chicago (Chicago Business Barometer) est au plus haut depuis le début du siècle. La croissance pourrait même être plus forte s’il n’y avait pas pour les entreprises des difficultés d’approvisionnement et donc des hausses de prix.

Car les plus belles roses ont des épines et dans le cas présent, la principale épine est désormais l’inflation. Les prix des matières premières ont en effet atteint des niveaux record en ce printemps : les produits alimentaires certes, mais surtout les matières premières industrielles comme le bois, l’acier, les métaux non ferreux. La disponibilité même des produits devient problématique pour répondre à une frénésie de consommation et d’investissements des ménages frustrés par un an de confinement et poussés par des taux d’intérêt qui restent encore à des minima historiques. Le résultat est que l’inflation, un terme oublié de notre vocabulaire ces dernières années, est réapparue : 9 % pour les prix industriels en Chine au mois de mai alors que les exportations chinoises naviguent actuellement à 20 % au-dessus de leurs niveaux d’avant la pandémie. Le gouvernement chinois a fait de la maîtrise de l’inflation son chantier économique majeur. Aux États-Unis, on est sur un rythme désormais supérieur à 4 %. Il reste de moitié moindre en Europe. Des tensions sur le marché du travail sont observées dans nombre de secteurs. Les pessimistes commencent à parler de surchauffe. Et dans ce cas, l’inflation en est le signe et souvent aussi le remède.

Sur la longue période de l’histoire économique, l’inflation a joué un rôle de rééquilibrage entre le capital et le travail. À terme, l’inflation ruine le rentier en diminuant la valeur de l’argent stérile. Mais au passage, elle appauvrit aussi un peu plus les plus pauvres et elle implique donc des politiques sociales encore plus marquées. Et puis, le risque, au lendemain de ce grand rattrapage que nous connaissons aujourd’hui, est celui d’un retour sur terre un peu douloureux, ce que l’on avait connu dans les années quatre-vingt avec la « stagflation » : stagnation + inflation, le pire des mondes ! À nous de l’éviter.

 

 

9 juin

 

Enfin ! Le confinement s’éloigne. Ce soir les terrasses étaient pleines, les restaurants ouverts pour une soirée qui n’en finissait plus (onze heures !) et manifestement les consignes d’espacement et le port du masque étaient quelque peu oubliés. Il y a un an déjà, au sortir du grand confinement, la France avait connu pareille effervescence, mais celle-ci n’avait duré que durant les feux de l’été. Cette fois, les augures médicaux – mais faut-il les croire ? – nous promettent une sortie de crise grâce aux vaccinations et malgré les variants de toutes origines.

La vie « normale » va donc reprendre, mais avec des variantes tant, en fait, des habitudes nouvelles se sont installées autour du télétravail et du « distanciel ». Le retour des citadins se fera lentement et il faudra attendre la rentrée de septembre pour en voir les effets.

Nous avons tous conscience d’avoir vécu une période un peu extraordinaire, hors du temps, un temps qui s’était presque arrêté au point que l’on en vient à regretter ce confinement qui a permis tant de recul alors que les horloges affichaient une nouvelle lenteur.

Bientôt, la vie va reprendre, celle des cafés et restaurants certes, mais aussi la « course » quotidienne que vivent tant de nos concitoyens entre « métro, boulot et dodo ». Ce fut un moment d’oubli qui n’a duré que quelques saisons. Retour au monde réel…

 

 

4 juin

 

Les indices boursiers n’en finissent pas de monter ! Vers la fin du XXe siècle, l’auteur de ces lignes avait parié avec un de ses amis — boursicoteur et « spieler » presque professionnel – que le CAC 40 dépasserait le sommet du Mont-Blanc. Ceci avait valu un dîner mémorable chez Arzac, une des tables à trois étoiles de San Sebastian. Nous avions alors parlé du Kilimandjaro (5891), voire même de l’Everest. Mais en 2003, puis en 2009, c’est à peine si le CAC 40 dépassait le modeste Aneto de nos chères Pyrénées ! Et voilà donc qu’en ce printemps 2021, au lendemain de la pire crise économique qu’ait connu le monde depuis les années trente, à plus de 6 500, le CAC 40 a dépassé le Kilimandjaro et a désormais l’Himalaya en point de mire, avec dans un premier temps l’objectif du record de septembre 2000, juste avant la crise internet, à 6 922 mètres… non-points !

À la différence des montagnards qui n’ont plus de sommets vierges à conquérir, mais quelques faces nord en hivernale, les bourses à l’image de Wall Street ont le ciel devant elles. En soi, c’est rassurant, car ce sont les entreprises, et non l’immobilier et surtout pas l’or, qui sont créatrices de richesse, d’activité et in fine d’emplois. Ceci étant, de telles performances mettent à mal un partage équilibré entre capital et travail, surtout en ce qui concerne les nouvelles étoiles de l’e-commerce comme Amazon qui prospèrent sur la sueur d’un véritable sous-prolétariat.

Les bourses donnent l’impression de vivre dans leur petite bulle. Et le destin des bulles est d’éclater un jour !

 

 

3 juin

 

9,4 % ! La France devrait enregistrer en 2021 un déficit public de 9,4 % d’après le nouveau projet de loi de finances rectificative : 220 milliards d’euros ! En 2020, en pleine pandémie et confinements, on était déjà à 9,2 %. Le précédent record avait été enregistré en 2009, au lendemain de la crise des subprimes, avec 7,2 % de déficit public. En fait, il faut remonter aux années soixante pour retrouver des excédents budgétaires. En l’an 2000, lorsque la croissance française culminait à 4 % et que sur les bancs de l’Assemblée nationale, on accusait le gouvernement de retenir sa « cagnotte », le déficit public resta quand même à 1,3 %. Plus tard, tous les efforts des années 2010 permirent de réduire le déficit de 7 % à 2,3 % en 2018, pour la première fois depuis 2007 au-dessous de la barre mythique des 3 % du traité de Maastricht.

En soi, le déficit public français n’est pas étonnant. Il est un peu plus élevé que les 7,2 % de la zone euro moindre que les 12,1 % du Royaume-Uni, mais les États-Unis de Joe Biden font bien pire avec 13,5 %. Dans le cas français, c’est le résultat du « quoi qu’il en coûte » qui a permis de traverser la pire crise économique depuis les années trente sans conséquences sociales majeures. On pense bien sûr aux mesures prises sur le chômage partiel, mais il faut aussi tenir compte du coût direct de la pandémie en termes de dépenses de santé, évalué à 13 milliards d’euros en 2020 tout comme pour 2021.

Personne, bien sûr, ne conteste la légitimité de ces dépenses ni même leur efficacité, mais leur montant commence à inquiéter. En médecine, on connaît le risque de l’accoutumance aux médicaments. Le problème est que dans le cas français, le malade avait, dès avant la pandémie, de mauvaises habitudes et considérait déjà les 3 % de déficit public comme une sorte de nirvana, là où nos amis allemands, à force de jogging budgétaire, dégageaient des excédents. 9-3, la réalité du dérapage budgétaire français n’est en réalité que de 6 %, ce qui n’a là rien d’exceptionnel et qui reste soutenable surtout en ces temps de taux bas.

Le reflux se fera à partir de 2022 et il devra être mené avec finesse pour éviter un contre-choc économique. Ensuite, il faudra revenir au problème fondamental de la société française : celui de son addiction à la dépense publique qui s’est révélée certes efficace ces derniers mois, mais dont on a vu aussi les limites.

Longtemps, on a pu avec quelque ironie, dire que la France était le seul pays soviétique à avoir réussi. C’était il y a longtemps car pour la France aussi, le temps est venu de la chute des murs.

 

 

30 mai

 

Rarement, le temps du passé sera venu autant interférer avec le temps présent. Et la relecture de l’histoire se fait bien souvent avec des biais tout aussi accentués que ceux qui prévalaient dans les premiers récits. Le risque est grand, bien sûr, de lire hier avec les yeux d’aujourd’hui. Qui aurait imaginé que cent cinquante ans après, la Commune de Paris pourrait déclencher des rixes entre « cathos » et laïcards !

Il en est de même pour la mémoire de la colonisation. Il faut, bien sûr, saluer la décision allemande de reconnaître enfin le génocide perpétré dans le Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie) par l’armée allemande contre les Herreros. Accuser par contre Christophe Colomb des méfaits de la colonisation espagnole relève de l’absurde et ignore le cas de conscience que les conquêtes provoquèrent pour Charles Quint, illustré par la célèbre controverse de Valladolid. Et oui, l’esclavage est une tâche dans l’histoire de l’humanité, mais tous les peuples – et pas seulement l’homme blanc – le pratiquèrent.

Quant à l’histoire récente, elle est certes mieux connue, mais aussi sujette à des interprétations plus tranchées. Il en est ainsi pour la France de l’Algérie et du Rwanda. Dans l’un et l’autre cas, les décisions prises par les gouvernants ne furent pas les meilleurs, surtout lorsque l’on en fait l’analyse « ex-post ». Mais, du FLN algérien à Paul Kagame, la partie « adverse » n’est guère plus exemplaire et a fait même de la culpabilité de l’autre un fonds de commerce. Comme l’écrivait Raymond Aron, « l’historien appartient au devenir qu’il retrace » mais il doit aussi s’abstraire des controverses du moment.

 

 

27 mai

 

La pandémie recule, les terrasses de café se remplissent et bientôt ce sera le tour des restaurants, cinémas et musées ont rouvert leurs portes. L’été est proche et une forte envie de vacances nous étreint loin, bien loin de ces écrans qui, au nom du télétravail, on fait irruption dans nos intérieurs.

Mais il y a encore une étape à franchir avant la pause estivale : ce sont les élections régionales et départementales qui vont se tenir dans quelques semaines et qui ouvriront l’année politique qui culminera avec l’élection présidentielle de mai 2022. Ce sera en effet l’occasion de mesurer – abstention comprise – le moral des Français, leur vision du « monde d’après » et bien sûr de la capacité des politiques à répondre à ces attentes.

Nous avions assisté avant la pandémie à une confuse révolte de la « France d’en bas » avec un mouvement des gilets jaunes qui commençait à s’essouffler. D’une certaine manière, il rejoignait d’autres contestations autour des inégalités, de l’action climatique, de l’intensité… Pendant quelques mois la pandémie a mis toutes ces graines d’insatisfaction sous cloche sans pour autant les empêcher de germer.

La pandémie a renforcé chez les Français un besoin paradoxal de plus d’état. Paradoxal, car la France était déjà un des pays où la place de l’État et plus largement de l’intervention publique est la plus importante. Mais au travers des pesanteurs de la politique sanitaire et des premiers ratés de la vaccination, on a pris conscience de la sclérose bureaucratique qui avait touché ce qui avait été jusque-là un des fleurons de l’État providence à la française.

En vérité, ce sont aujourd’hui toutes les formes du régalien qui sont malades à l’image de la police et de la justice, de l’éducation et même de l’armée, jusque-là la « grande muette ».

Plus d’États peut-être, sauf en ces périodes de déclaration d’impôts, mais certainement mieux d’État. C’est donc de réformes qu’il faudrait parler, de remises à plat dans nombre de domaines bien au-delà des quelques mesures spectaculaires et quelque peu hâtives annoncées ces derniers jours.

Malheureusement, le temps électoral ne se prête guère aux réformes fortes et cela d’autant plus que les Français veulent à l’image du Guépard de Lampedusa que « tout change pour que rien ne change ».

Ceci ne nous rassure guère sur une scène politique marquée par l’affirmation d’un populisme irresponsable, par éclatement des partis traditionnels sans que parvienne à s’affirmer un véritable courant réformateur mordant sur les extrêmes.

Le galop d’essai des régionales nous en apprendra plus, mais le réveil risque d’en être douloureux et nous faire regarder avec un peu plus d’envie outre-Rhin où l’offre politique est à la fois intelligente et responsable.

 

 

26 mai

 

Publication ce matin du trente-cinquième rapport CyclOpe, une aventure commencée au milieu des années quatre-vingt à l’époque du premier contre-choc pétrolier, des guerres céréalières et de la disparition des accords internationaux de l’étain et du café. Depuis, CyclOpe a connu bien des cycles et des tensions et il est publié alors que nombre de marchés de matières premières battent des records en termes de prix (mais pour la plupart, l’heure du pic semble déjà passée).

La pandémie bat encore son plein dans le monde, mais déjà l’économie a la tête dans le « monde d’après » tirée en particulier par les rebonds chinois et américain au point que l’on commence à parler de surchauffe.

Le sous-titre « littéraire » de CyclOpe est cette année tiré de la tirade du Cid de Corneille : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » et il reflète bien les difficultés que l’on peut éprouver à « lire » les tendances réelles des marchés. L’inconnue majeure est bien sûr chinoise qu’il s’agisse de l’acier ou des céréales, mais on peut aussi s’interroger sur la politique de l’administration Biden vis-à-vis de la Russie, de l’Iran ou de la Chine.

Car les matières premières restent bien au cœur de toutes les tensions géopolitiques de la planète à l’image des relations de plus en plus orageuses entre la Chine et l’Australie, de l’orge au charbon.

L’instabilité des prix mondiaux est au fond bien à l’image d’un monde qui, après avoir rêvé d’une mondialisation heureuse durant ces trente dernières années, voit se révéler de nouveaux rapports de force entre la Chine et les États-Unis certes, mais bien au-delà autour des ressources d’une planète qui enfin prend conscience de ses limites.

 

 

24 mai

 

L’ouverture à paris de la Fondation Pinault redonne vie à un bâtiment que son précédent propriétaire, la Chambre de Commerce de Paris avait pratiquement laissé en friche. Ce fut à l’origine, la Halle aux Grains puis la Bourse du Commerce. On traitait là les affaires de marchandises et ce fut à partir du XIXe siècle le centre du quartier du commerce des grains. Tous les jeudis, courtiers et négociants se réunissaient pour établir la « cotation de Paris » du blé et autres céréales. Il y a quelques années encore, on y tenait des « bourses » qui étaient une occasion pour les professionnels de se retrouver alors que déjà dominaient les écrans. Au fond, une fois traversée la rotonde, on trouvait encore dans les années soixante-dix les corbeilles des marchés à terme, ceux du café, du cacao et bien sûr du sucre qui défraya tant la chronique lors de la fermeture du marché en 1974 qui donna matière au roman de Georges Conchon et à un film où l’on voyait Piccoli et Depardieu fouler les planchers de la Bourse de Commerce. À propos de film, comment oublier le « western » de Marco Ferreri « Touche pas à la femme blanche » où la bourse devient le quartier général de la cavalerie américaine qui charge dans le trou des Halles voisin !

Tout ceci est bien éphémère à l’image de la statue de cire présentée lors de l’inauguration et qui devrait s’effacer lentement. Le marché de l’art remplace ainsi celui des grains et des produits tropicaux. François Pinault trouve là, en tout cas, une belle utilisation d’une fortune à laquelle tous les contribuables français ont un peu participé, via la Chapelle Darblay !

 

 

23 mai

 

En ce dimanche de Pentecôte, la liturgie catholique offre la lecture d’un passage célèbre du Livre des Actes des Apôtres dans lequel Luc énumère toutes les nationalités qui se trouvaient ce jour-là à Jérusalem et qui purent comprendre les apôtres dans leur langue : « Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie et de la Cappadoce… de l’Égypte et de Libye, Romains de passage… Crétois, Arabes ».

C’était à Jérusalem, au milieu donc du premier siècle, sous protectorat romain. Certes, tout n’était pas rose et les tensions se transformèrent plus tard en révoltes. Le gouverneur romain préférait d’ailleurs séjourner à Cesarée, mais à Jérusalem donc, cohabitaient maintes nationalités et probablement aussi croyances.

Il y a aujourd’hui à Jérusalem des juifs de toutes origines, des Palestiniens musulmans et chrétiens et quelques autres minorités comme les Druzes. Il n’y a plus de gouverneur romain, ni aujourd’hui britannique ou américain, plus personne non plus pour parler en « langues » tel que chacun pourrait comprendre l’autre. Au contraire des langues de feu de la Pentecôte et du souffle de l’Esprit, il n’y a que des manœuvres politiciennes permettant aux faucons israéliens et palestiniens de s’accrocher au pouvoir. Et pourtant, s’il est une ville au monde où devrait souffler l’Esprit, c’est bien Jérusalem !

 

 

 

14 mai

 

À nouveau Israël et la Palestine s’embrasent. Et cette fois, les affrontements à Jérusalem en particulier ont eu un caractère racial tant de la part des populations arabes que juives. Le fossé est plus que jamais béant et alors qu’Israël se cherche un nouveau gouvernement et un successeur à l’inoxydable « Bibi », les quelques hommes et femmes de bonne volonté qui restent ont de quoi désespérer d’un avenir sans espérance.

D’un côté, Israël est une admirable démocratie – la seule au Proche-Orient –, mais qu’un absurde système proportionnel rend à peu près ingouvernable si ce n’est comme l’a fait Benyamin Netanyahu en flattant les populismes les plus minoritaires.

De l’autre, les partis au pouvoir, le Fatah en Cisjordanie, le Hamas à Gaza sont irresponsables et corrompus, trop longtemps manipulés aussi par les pays arabes frères qui n’ont jamais manqué de souffler sur les braises et de torpiller tous les accords, d’Oslo à Camp David.

Nul n’imagine aujourd’hui remettre en cause l’existence d’Israël. Mais la solution la plus raisonnable, celle des deux États, se heurte au fait que la Palestine n’existe pas, qu’elle n’est pas un état souverain avec des frontières raisonnables et puis surtout qu’un rêve religieux réalisé après deux millénaires d’exil se heurte à la désespérance d’une jeunesse palestinienne sans avenir.

 

 

13 mai

 

Quel est le bilan exact de la pandémie ? Il y a les chiffres officiels qui tournent aujourd’hui autour de 3 millions de décès dans le monde (3,3 millions au dernier comptage) et puis tout ce qui n’est pas enregistré en particulier dans de nombreux pays en développement sans parler bien sûr de la Chine. La réalité est bien supérieure y compris d’ailleurs dans certains pays avancés. En partant du nombre de décès supérieurs aux chiffres antérieurs à la pandémie, le magazine britannique The Economist a fait un calcul sur la base des morts anormales, en réalité pour l’essentiel provoquées par le Covid. Leur résultat, dont la certitude a une probabilité d’après les auteurs de 95 % donne une fourchette de l’impact de la pandémie sur la planète de 7,1 à 12,7 millions de décès avec une estimation centrale de 10,2 millions.

10 millions de morts ! Voilà qui replace le Covid 19 à sa « juste place », celle de la pire pandémie que le monde ait connue depuis un siècle, depuis la grippe « espagnole » (en réalité d’origine chinoise) qui avait provoqué 50 à 100 millions de décès entre 1917 et 1922. Et malheureusement, ce triste bilan va probablement grossir dans les jours à venir avec des pays comme l’Inde où la pandémie fait rage. Un dernier point souligné par The Economist mérite réflexion : les pays riches – et vieux – sont plus affectés (à l’image de l’Europe) que les pays pauvres – et jeunes. Même là, à l’image du Japon, il y a des contre-exemples. La page de la grande pandémie de 2020 n’est pas tournée.

 

 

12 mai

 

1,41 milliard de petits Chinois ! La Chine reste donc le pays le plus peuplé au monde même si d’ici peu d’années, l’Inde l’aura dépassé. Car la Chine est très proche de son pic démographique qui sera probablement atteint en 2025.

Longtemps pourtant, la surpopulation fut l’angoisse des dirigeants chinois au point de décider les successeurs de Mao en 1979 à mettre en place une politique de l’enfant unique. Avec toute l’efficacité du parti communiste chinois, celle-ci fut effective (à l’exception de quelques minorités ethniques). Et au fil des décennies, elle est tellement entrée dans les mœurs chinoises que lorsque, en octobre 2015, il a été décidé d’y mettre fin de manière progressive le sursaut des naissances n’a été qu’un feu de paille : 16 millions de naissances dans les années 2000/2010, près de 18 millions en 2017, 12 millions seulement en 2020. Le taux de fécondité est bien inférieur à celui nécessaire pour le renouvellement de la population qui vieillit désormais de manière inexorable.

En réalité, la natalité ne se décrète pas. Elle est avant tout affaire de mentalités, de croyances et de projets de vie. En général, plus une population est urbaine et riche, moins elle fait d’enfants. Mais, dans le cas chinois, il y a aussi un demi-siècle d’enfants uniques, des cellules familiales de plus en plus dispersées au gré des migrations et puis l’absence de presque toute spiritualité.

 

 

10 mai

 

C’était déjà il y a quarante ans et la France basculait à « gauche » pour la première fois depuis le Front populaire si l’on oublie les gouvernements issus d’alliances bien fragiles de la IVe République. Le Programme Commun d’une gauche qui allait des radicaux aux communistes l’avait emporté avec sa tête un politicien issu de la IVe République qui devait révéler alors des talents qui en firent pendant quatorze ans et au prix de deux cohabitations un président qui a marqué sa génération.

À la différence de ceux qui lui succédèrent, François Mitterrand sut trouver la posture et la manière d’un président de la République dans cette étrange constitution qui avait été taillée pour le costume de Charles de Gaulle : une fonction de monarque dont il sut prendre les attributs sans pour autant les dévaluer.

Mais paradoxalement, c’est sur le plan de l’économie, pour laquelle il ne montra jamais beaucoup d’intérêt, que la rupture fut la plus profonde, non pas dans le sens de ceux qui manifestaient leur joie à la Bastille il y a quarante ans, mais deux ans plus tard lorsqu’il orchestra un virage libéral dans le sillage de Thatcher et de Reagan. Comme souvent en France, face à une droite conservatrice et au fond bien peu libérale, c’est de la gauche mitterrandienne (un oxymore ?) que sont venues les inflexions majeures qui ont contribué à faire évoluer la France de la fin du XXe siècle.

1981 marque bien une rupture, mais ce ne fut point celle qu’espéraient les chants de la Bastille en ce 10 mai, il y quarante ans.

 

 

6 mai

 

Pendant le Covid, la vie politique continue et la pandémie est même devenue un argument électoral, en bien ou en mal selon les cas et la plus ou moins grande cohérence des épisodes de confinement, la plus ou moins grande efficacité des campagnes de vaccination. Oublions la France où les affaires sanitaires ont été gérées dans notre grande tradition centralisatrice et où leur impact sera probablement limité sur les prochaines élections régionales. Mais tel n’est pas le cas dans le reste de l’Europe.

En Espagne, la victoire écrasante de la droite aux élections de la région de Madrid est largement liée aux positions prises par la présidente de la région, Isabel Diaz Ayuso qui s’était opposée au gouvernement du socialiste Pedro Sanchez en matière de politique de confinement en maintenant par exemple ouverts les restaurants et bars madrilènes. Au passage, cette élection a sonné le glas du parti populiste de gauche Podemos, dont le leader Pablo Iglesias a même décidé de quitter la vie politique.

En Allemagne, les derniers mois du règne d’Angela Merkel sont marqués par des tensions de plus en plus fortes entre le gouvernement de Berlin et les autorités des Länder, ce qui pourrait faire le jeu de la candidate des Verts.

Mais c’est peut-être au Royaume-Uni que l’enjeu des élections locales qui se tiennent aujourd’hui est le plus grand. Pourtant, en ce qui concerne le traitement de la pandémie et surtout la vaccination, le bilan de Boris Johnson est exemplaire, le meilleur de toute l’Europe avec 50 % de la population ayant reçu au moins une dose de vaccin. Après une forte chute de l’activité économique en 2020 (– 10 %), le rebond britannique est incontestable et malgré les problèmes liés à la frontière de l’Irlande du Nord et à la pêche, le Brexit n’est pas la catastrophe annoncée. Boris Johnson pourra recevoir en juin ses homologues du G7, en Cornouailles, avec un blason britannique redoré. Sauf que ! Sauf que selon toute probabilité il va perdre l’Écosse : le parti national écossais (SNP) devrait conforter sa majorité au parlement écossais et être en mesure de réclamer un nouveau referendum sur l’indépendance.

Madrid, les Länder allemands, l’Écosse et le Pays de Galles, l’Europe des régions est de plus en plus une réalité et la France fait en la matière figure d’exception tant les derniers découpages ont été peu convaincants, les présidents de région les plus emblématiques gardant l’œil fixé sur l’héritage de la centralisation napoléonienne restée intacte.

 

 

5 mai

 

Bicentenaire de la mort de Napoléon. Rarement, un anniversaire aura suscité autant de polémiques alors qu’il s’agit quand même de la personnalité probablement la plus marquante de l’histoire de France. Des lycées aux préfets, du franc germinal au code Napoléon, l’héritage napoléonien fait partie de notre quotidien le plus concret sans oublier la part de rêve de son épopée, l’une des dernières fois d’ailleurs que l’armée française a vraiment remporté des batailles. Napoléon est un maillon essentiel dans la construction de l’identité française.

Alors oui, il a finalement échoué et la France de 1815 était bien petite, loin du rêve de l’empire européen (car il fut à sa manière un précurseur d’une Europe des nations en donnant un élan à la construction de l’Italie et de l’Allemagne). En bien des domaines, il ne fut guère exemplaire et l’Espagne a gardé un souvenir cuisant des exactions des troupes françaises. L’exaltation du mythe napoléonien a quand même des limites.

Mais la question du jour est celle de l’esclavage. Influencé peut-être par Joséphine la créole, il est revenu sur son abolition décrétée aux grandes heures de la Révolution. Y a-t-il vraiment prêté attention ? On ne le sait, mais il n’a guère porté d’intérêt aux aventures coloniales. La perte d’Haïti était consommée. Il a vendu la Floride et oui il a rétabli l’esclavage, mais sur bien peu d’arpents. Ce n’est pas une raison pour ne pas honorer sa mémoire. Tout homme a ses taches d’ombre.

 

30 avril

 

Voilà un printemps 2021 qui a commencé en fanfare sur la plupart des marchés mondiaux de matières premières et de commodités. Les derniers jours d’avril ont été particulièrement marquants avec des prix record enregistrés pour le minerai de fer (à plus de $ 190 la tonne en Chine) et l’acier tant aux États-Unis qu’en Chine, pour le cuivre ($ 10 000 la tonne en séance) et l’étain ($ 30 000) et dans leur sillage pour la plupart des métaux non ferreux, surtout lorsqu’on peut leur imaginer un destin lié à la transition énergétique comme le lithium ou le palladium. Mais il en est de même pour des produits moins « sophistiqués » comme le bois d’œuvre (lumber) aux États-Unis à $ 1 400 le millier de pieds planche. L’effervescence est aussi totale sur les marchés des grains et là aussi c’est le maïs qui mène la charge avec un prix qui a dépassé celui du blé et une hausse de 122 % en un an ! Les tensions sont aussi fortes pour les oléagineux menés par le soja, mais aussi pour le colza et l’huile de palme. Paradoxalement, les marchés de l’énergie restent plus raisonnables avec un baril de pétrole à $ 65 soutenu par la modération dont ont su faire preuve les pays de l’OPEP+. Par contre, en Europe au moins, le prix du carbone flambe à plus de 50 euros la tonne.

Deux facteurs expliquent ces hausses : le principal est bien sûr l’importance de la demande chinoise qui ne se démentit pas qu’il s’agisse de minerais et métaux ou de produits agricoles. Mais les marchés anticipent aussi l’ampleur de la reprise économique mondiale soutenue d’une part par le « manque à consommer » de 2020, d’autre part par l’importance des plans de relance annoncés – en particulier aux États-Unis – et par leur dimension « verte » pouvant se traduire par une augmentation de la demande de « nouveaux » matériaux.

Ajoutons à cela quand même le lot habituel de tensions géopolitiques affectant par ricochet les matières premières : ainsi du coton au Xinjiang, des céréales entre l’Ukraine et la Russie, du charbon et de l’orge entre l’Australie et la Chine, du gaz naturel russe vers l’Europe et puis bien sûr du pétrole de l’Iran ou du Venezuela.

Enfin, comment ne pas évoquer l’ambiance euphorique des marchés boursiers en particulier autour des valeurs de haute technologie et de tout ce qui s’en rapproche à l’image de Coinbase ($ 100 milliards pour un « trader » de cryptomonnaies) au moment où le bitcoin bat des records à plus de $ 60 000 ? Cette euphorie gagne le marché de l’« art » sous toutes ses formes avec une paire de chaussures, certes portées par une célébrité à $ 1,8 million ! Mais dans un genre un peu plus sérieux, l’indice des vins fins (Liv-ex) a battu lui aussi des records. Tout ceci porte les matières premières comme une classe d’actifs prometteuse et ce d’autant plus que certaines grandes maisons de Wall Street promettent monts et merveilles en matière de « super cycle ». Et il est vrai que pour l’instant les marchés semblent leur donner raison.

Il peut sembler difficile en de pareils moments de raison garder : de rappeler par exemple qu’à l’exception d’une situation qui pourrait rester tendue pour le maïs, les perspectives de récoltes mondiales pour la campagne 2021/2022 sont excellentes ; de souligner aussi que la surchauffe industrielle chinoise commence à marquer le pas et qu’en 2022 le rebond économique post-pandémie sera lui aussi du passé à l’heure où il faudra commencer à rétablir un peu partout un semblant d’équilibre des comptes publics. L’effervescence actuelle risque de n’avoir qu’un temps, de n’être que l’une de ces bulles que l’on retrouve en des périodes de volatilité extrême et non un cycle long comme ce fut le cas dans les années soixante-dix ou entre 2006 et 2013. Au-delà, en effet, des excitations spéculatives, chaque marché a sa propre histoire et à la fin du jour, ce sont les fondamentaux qui imposent leur logique, une logique qui ne correspond pas toujours à la frénésie ambiante.

La période en tout cas ne pouvait être plus propice pour la publication le 26 mai prochain du 35e rapport CyclOpe dont le sous-titre, « l’obscure clarté qui tombe des étoiles » est une parfaite illustration 

 

 

26 avril

 

La flambée des prix se poursuit sur les marchés des matières premières : le palladium a battu un nouveau record à près de $ 3 000 l’once tandis que la tonne de cuivre approche les $ 10 000 et celle de minerai de fer dépasse les $ 180. Pendant ce temps, les marchés des grains sont aussi en ébullition. Mais cela s’étend à des marchés moins médiatiques comme ceux du bois de construction, du caoutchouc ou des semi-conducteurs.

Sans sombrer dans le délire du « super cycle », l’explication en est simple : la reprise de la demande – en Chine d’abord, puis en Amérique du Nord – a été beaucoup plus forte qu’anticipée, plus précoce aussi alors qu’une bonne partie de la planète est encore la proie du Covid. Face à cette demande, l’offre provenant du « reste du monde » ne s’est pas encore reconstituée et nombre de marchés s’affichent en déficit au niveau mondial. Ajoutons à cela quelques aléas climatiques et l’intérêt des spéculateurs (surtout chinois), on a les ingrédients d’une hausse qui, remarquons-le, n’a pas affecté les marchés de l’énergie.

Hormis certains métaux au cœur de la transition énergétique et du verdissement des économies, toute l’agitation autour du super cycle reste bien prématurée et l’excitation sur les marchés pourrait retomber aussi vite qu’elle est montée.

 

 

24 avril

 

À nouveau un assassinat en France, cette fois d’une assistante d’un commissariat de police dans une petite ville de la grande banlieue parisienne normalement calme, célèbre par son château, ses chasses et sa bergerie. Le crime est celui d’un déséquilibré, mais d’un étranger, d’un musulman aussi en phase de radicalisation. Les réactions sont ce que l’on pouvait en attendre aux extrêmes de l’échiquier politique : indignation à droite, presque négationnisme à gauche et puis malheureusement aussi silence des responsables de l’islam en France (si le mot responsable a dans ce cas quelque sens).

Peut-être l’assassin était-il un malade, mais dans son imaginaire il n’a rien envisagé d’autre que de tuer une femme dans un commissariat de police. Le drame est bien celui de la croyance qui l’a inspiré et de ceux qui la manipulent et que la France continue de tolérer au nom d’une laïcité aveugle. Toutes les religions ont eu et souvent ont encore leur part de fanatisme, d’obscurantisme et d’intolérance. Mais dans le cas de l’islam, il n’y a plus aujourd’hui de contrepoids surtout en Occident. L’Islam est devenu le problème majeur dans la fabrique de la société française et rien ne pourra évoluer tant que les pratiquants de ce qui est devenu la première religion pratiquée en France continueront à fermer les yeux sur l’insoutenable.

 

 

22 avril

 

En cette cinquante et unième journée de la Terre, Joe Biden reçoit quelques amis pour un goûter « virtiuel » sur le climat à la Maison-Blanche qu’il occupe depuis maintenant trois mois. Xi Jinping qui, lui, règne sur la Cité interdite depuis dix ans a décidé de se joindre à cette réunion qui marque le retour des état-Unis sur la scène diplomatico-climatique mondiale. À eux deux, les États-Unis et la Chine pèsent près de la moitié des émissions mondiales de carbone mais ni l’un ni l’autre ne sont bien exemplaires en matière de transition énergétique et de lutte contre le réchauffement climatique.

La Chine s’est certes dotée d’un objectif de neutralité carbone à l’horizon bien lointain de 2060. Elle a fortement investi dans les énergies renouvelables et domine l’industrie des panneaux solaires. Plus récemment, elle s’est placée en pointe dans le domaine des batteries électriques. Mais l’essentiel de son électricité continue à être produit à partir de centrales thermiques au charbon. Et son modèle demeure profondément énergétivore. Ainsi, sa production d’acier a augmenté de 9 % en 2020 malgré la pandémie et même de 15,6 % au premier trimestre 2021 avec même un record de production en mars. La Chine n’atteindra son pic carbone qu’en 2030. L’objectif de neutralité carbone en 2060 impliquerait que la part du charbon dans la consommation d’énergie passe des 62 % actuels à 4 %. Le défi pour la Chine est immense.

Quant aux États-Unis, leur situation est paradoxalement un peu plus favorable. Malgré Donald Trump et grâce au différentiel de prix, le gaz naturel prend peu à peu la place du charbon dans la production d’électricité américaine. Joe Biden a par ailleurs considérablement verdi son plan de relance en ce qui concerne les infrastructures. Mais les Américains sont attachés à un mode de vie qui reste profondément consommateur de pétrole.

Quoiqu’il en soit, cette réunion donne le coup d’envoi à la préparation de la COP 26 de Glasgow en novembre prochain. Regrettons simplement que l’Europe, pourtant en pointe sur ces sujets n’occupe là qu’un strapontin. C’est que le climat pourrait être dans les mois à venir une sorte de problématique sinon de réconciliation au moins de rapprochement entre les États-Unis et la Chine au-delà des contentieux commerciaux et surtout géopolitiques. Certains n’hésitent pas à comparer la démarche actuelle à la diplomatie du ping-pong qui avait permis la reprise des relations sino-américaines à l’époque de Nixon et de Mao.

Puisse au moins ce ping-pong climatique déboucher enfin sur du concret à Glasgow dans six mois.

 

 

19 avril

 

Après le Brésil, c’est maintenant l’Inde qui semble être en première ligne sur le front du Covid avec un rythme hebdomadaire de contamination qui dépasse maintenant le million de personnes. Et là aussi, on retrouve les réticences des milieux religieux à respecter tant les mesures de distanciation que les impératifs de vaccination : on a vu les cérémonies hindoues au bord du Gange réunir leur affluence habituelle.

L’Inde a pourtant quelques avantages et notamment d’être le premier producteur – et exportateur – mondial de vaccins et d’être même assez proche de développer son propre vaccin. Et puis, à la différence de l’irresponsable Jair Bolsonaro, Narendra Modi n’a pas sous-estimé le Covid, imposant même au printemps 2020 un confinement strict qui avait paralysé toute l’activité économique (jusqu’à la récolte des premières feuilles de thé…). Mais un peu comme en France, l’omniprésente administration indienne, renommée pour ses lenteurs, s’est révélée incapable de gérer tant la pandémie que la vaccination dont la maigre diffusion a encore accentué les inégalités au sein de la société indienne.

Le monde n’en a pas terminé avec le Covid, alors même que l’on commence à parler de la nécessité d’une troisième dose. En réalité, la fin de la pandémie n’est pas la fin du virus, mais bien le moment où l’homme sera capable de vivre avec, comme c’est le cas pour la grippe. Et manifestement, nous en sommes encore loin !

 

 

17 avril

 

Pendant le Covid et son cortège de confinements, la logique électorale perdure. Il y aura donc en juin des élections départementales et régionales après les municipales pour le moins ratées de 2020. Le mille-feuille français résiste à toutes tentatives de réformes et au contraire il a tendance même à prospérer, avec les communautés de communes, intercommunalités et autres pays. Tout ceci procède d’une logique – vertueuse – de décentralisation, mais celle-ci se heurte à un double problème. D’une part, la France à la différence de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne et même du Royaume-Uni est le résultat de quatre siècles au moins de centralisation presque absolue que le Premier Empire avec son système de préfectures figea dans un marbre inaltérable. Cette année encore, la gestion du Covid, de ses confinements et autres vaccinations a été totalement centralisée, les ARS (agences « régionales » de santé) n’étant que des rouages de la machinerie nationale. Pourquoi donc alors tant d’élections pour si peu de décisions !

Mais, il y a bien pis. C’est que chaque échelon reproduit à son niveau cette centralisation et doublonne allègrement des services qui s’enchevêtrent sur le terrain. Les régions cherchent à s’imposer, les départements résistent, les agglomérations, les métropoles et les communautés urbaines se chevauchent et le résultat en est une irresponsabilité croissante d’élus locaux prompts dès lors à toutes les démagogies vertes, brunes ou rouges.

 

 

15 avril

 

En une curieuse coïncidence, Bernard Madoff est mort dans une prison américaine au moment même où la bourse américaine célébrait l’introduction de Coinbase, trader en bitcoin et autres cryptomonnaies, valorisé plus de $ 100 milliards. Et ce jour-là, le bitcoin valait $ 63 000. Qu’ont-ils donc en commun ? Certainement d’offrir aux crédules une part de rêve ! Et c’est au fond déjà quelque chose. À ce petit jeu, on peut avoir une certaine tendresse pour Bernard Madoff et sa pyramide de Ponzi de la vieille école. Certes, il a coûté $ 20 milliards à ceux qui l’ont suivi (une partie a quand même été récupérée), mais au fond il a joué sur l’appétit du lucre de tous ceux qui imaginaient des retours sur investissement sans risque. Il n’y a pas là une grande différence avec les produits toxiques à la grande époque des subprimes et pourtant aucun des petits génies de la finance n’a alors écopé de 150 ans de prison. Requiescat in pace Bernard !

Pour le bitcoin et autres cryptomonnaies, le principe est le même : faire croire que tous les numéros seront gagnants à cette absurde loterie consistant à « miner » (avec force dépense d’énergie) un produit totalement artificiel dont la seule valeur serait une rareté inventée. Le bitcoin et ses acolytes ne servent à rien, ne signifient rien. Ils sont un morceau estampillé de néant, une bulle d’un savon virtuel qui finira bien par éclater. Et ils ne font même pas rêver. À tout prendre, on peut préférer Madoff.

 

 

13 avril

 

Alors que timidement les terrasses des pubs ouvrent Outre-Manche, que un peu partout les vaccinations progressent, c’est du Brésil que viennent désormais les plus mauvaises nouvelles, qu’il s’agisse du nombre de décès (plus de 4 000 par jour), du retard de la vaccination et surtout de l’incohérence de la politique gouvernementale incarnée par un Jair Bolsonaro qui a même réussi à se couper d’une armée qui l’avait pratiquement porté au pouvoir. Le Brésil s’enfonce donc dans la crise et n’est plus que l’ombre du pays émergent, du B de BRIC, que l’on se plut à imaginer. La seule perspective d’un duel Bolsonaro/Lula aux présidentielles de 2022 fait frémir tous les Brésiliens un peu raisonnables.

Mais, au-delà du seul Brésil, c’est l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes qui apparaît comme la région du monde émergent et en développement la plus touchée par la crise avec un recul global de 7 % du PIB en 2020, la situation ayant été même bien pire dans le Mexique d’Obrador (– 8,5 %) ou l’Argentine des néo-péronistes (– 10 %) et cela sans parler du Venezuela ou de Cuba confronté à sa plus profonde récession depuis le début du siècle. Mais au moins à l’opposé du déni de Bolsonaro, Cuba est-t-il en passe de produire son propre vaccin !

 

 

11 avril

 

« Personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun… On distribuait en fonction des besoins de chacun » (Actes 4, 32-35). En ce premier dimanche après Pâques, l’Église catholique propose une lecture qui relate la formation de la première communauté chrétienne à Jérusalem : texte célèbre que celui faisant référence à une sorte de « communisme » chrétien qui, au cours des siècles a inspiré de Jean Chrysostome aux prêtres-ouvriers en passant par les fraticelli du XIIIe siècle et les Réductions jésuites du Paraguay.

Mais cette année, la conjoncture sanitaire et économique lui donne un relief particulier. Le besoin de chacun c’est bien sûr celui du vaccin et là les peuples ne sont pas logés à la même enseigne même si tout n’est pas forcément une affaire de moyens comme l’a montré l’exemple paradoxal du Bhutan. Mais le besoin, c’est aussi celui du soutien économique et social tant cette pandémie aura un peu plus creusé les inégalités. Elle a par contre au moins réhabilité les missions de l’État-providence qui a permis d’éviter une crise sociale majeure. L’état bien sûr ne peut pas tout et force est de constater en ce temps pascal que l’esprit de solidarité qui avait marqué les premières semaines de la pandémie s’est quelque peu évaporé, en particulier en France. Le texte des Actes des Apôtres fait référence à la communauté et c’est bien cela qui compte et qui manque trop souvent.

 

 

10 avril

 

Le « Sofagate » a non seulement envenimé les relations entre l’Europe et la Turquie, mais il a surtout mis en évidence la confusion qui règne au sein des institutions européennes.

Mettons-nous en effet à la place du protocole turc. En face de R. T Erdogan, il ne devait y avoir qu’un interlocuteur et, vu d’Ankara, le président du Conseil européen a le pas sur le/la président(e) de la Commission européenne. C’est ce dit en tout cas le protocole européen même si tout le monde sait en Europe que le poste important est celui de la Commission. Un peu comme en France sous la IVe République, en Italie ou dans les monarchies constitutionnelles Charles Michel n’a guère de pouvoir si ce n’est de passer les plats au Conseil européen. Pour compliquer la chose, c’est le Portugal qui ce semestre préside l’Europe. Mais le vrai patron – et encore – de l’exécutif européen, c’est bien actuellement Ursula von der Leyen. Assez logiquement, les Turcs n’avaient prévu qu’un fauteuil face à Erdogan. Charles Michel, pourtant expert en subtilités belges, aurait dû ne pas s’y asseoir, mais convenons que là les Turcs ne sont pas totalement responsables, sinon par maladresse.

Il y a quelques années, Barack Obama n’avait pas réagi autrement lorsqu’il avait avoué ne pas savoir qui pouvait être son interlocuteur européen. Et le marchandage qui, en 2019, a abouti à la désignation de Charles Michel et d’Ursula von der Leyen a cruellement montré leur manque de légitimité démocratique.

 

 

avril

 

En décidant de « supprimer » l’ENA, le gouvernement vient de sombrer dans la démagogie la plus totale en imaginant ainsi satisfaire les aspirations de la « vox populi ». Peu de pays, en effet, avaient un système aussi transparent de sélection des futurs hauts fonctionnaires et étaient surtout capables d’attirer parmi les meilleurs d’une génération pour entrer dans une fonction publique en général fort mal rémunérée. L’ENA avait d’ailleurs été créée pour mettre fin à la cooptation qui était la règle à l’Inspection des Finances ou au Conseil d’État. Pour de nombreux pays qui y envoyaient des stagiaires, elle était un modèle.

Le problème, en réalité, ce n’était pas l’ENA, mais bien la suite. L’administration française ne fonctionne en effet que dans une logique de « corps » des plus humbles (les « C ») aux plus prestigieux. Ces corps sont souvent étanches et le passage de l’un à l’autre fait l’objet de concours ou bien de lentes et subtiles reptations. Celui qui écrit ces lignes appartient au corps des professeurs des universités, au deuxième échelon de la classe exceptionnelle, le Graal ultime !

L’ENA est la porte d’entrée la plus prestigieuse de cette immense administration sclérosée et figée dans des statuts qui remontent pour l’essentiel à 1945 (la grille de la fonction publique). Certes, elle a tendance à une certaine reproduction sociale même avec les deuxièmes et troisièmes concours. Mais c’est là plus largement le lot des grandes écoles et de leur système de classes préparatoires. Pour assurer des sélections en master à l’Université Paris-Dauphine, je peux témoigner de ce biais pratiquement incontournable.

En réalité, la principale critique faite à l’ENA est… sa sortie : le classement fige les corps. Pour certains, c’est là le garant de l’indépendance de la haute fonction publique. Il n’y a pas en France comme aux États-Unis de système de dépouilles et l’âge d’or en quelque sorte de l’ENA ce fut sous la IVe République durant laquelle l’instabilité politique était compensée par la permanence administrative. Souvent, il fut question d’abolir le classement de sortie de l’ENA, mais en réalité cela n’eut été possible que par une refonte du système des grands corps sachant qu’il y a quand même des « métiers » différents entre la diplomatie et la préfectorale, les juristes du Conseil d’État et les financiers de Bercy sans même parler des corps propres à chaque administration des mines au génie rural…

L’ENA n’est au fond que la partie émergée, visible et donc critiquée d’une administration française souvent admirable, mais sclérosée et qui reproduit d’ailleurs ses travers au sein des collectivités locales.

On supprime l’ENA pour la remplacer par un Institut où il faudra bien entrer par concours à moins d’imaginer des quotas bien peu démocratiques.

Voilà un coup de communication dont on se serait bien passé !

 

 

avril

 

S’il est un endroit dans le monde où l’idée même de crise est ignorée, c’est bien le parquet – depuis longtemps virtuel – des principaux marchés boursiers de la planète. À Paris, le CAC 40 est au plus haut depuis 2007 et avec encore un petit effort il pourrait atteindre son record historique de septembre 2000, en un temps où l’économie française affichait 4 % de croissance et nageait dans un certain bonheur économique. Depuis le début de l’année, la bourse française a gagné 10 %, l’indice européen 11 %, le Dow Jones américain un peu plus de 8 %… L’indice mondial MSCI qui regroupe l’ensemble des marchés développés est en hausse de 80 % depuis son point bas de mars 2020.

Il est vrai que les grandes entreprises qui peuplent ces indices affichent d’excellentes perspectives de résultats. Les liquidités sont abondantes et il faut bien les investir quelque part. Et puis les marchés ont déjà « acheté » la reprise économique mondiale. Le FMI ne vient-il pas de relever sa prévision de croissance mondiale à 6 % pour 2020. Et encore, n’est-il pas le plus optimiste ! La Chine est bien repartie et devrait enregistrer au moins 8 % de croissance. Mais ce sont surtout les États-Unis qui changent la donne avec l’annonce de deux plans de relance qui pourraient injecter au total $ 4 000 milliards dans l’économie américaine. Et puis, les États-Unis ne sont-ils pas l’épicentre de la révolution des technologies de l’information avec leurs entreprises géantes, les GAFAM, et celle des biotechnologies qui nous fournissent aujourd’hui en vaccins.

À ce petit jeu, l’Europe fait encore pâle figure même si les prévisions du FMI tablent sur 4,4 % pour la zone euro et 5,8 % pour la France, au-dessus même des chiffres prudents de Bruno Lemaire.

Bien sûr tout cela même peut paraître un peu décalé à l’aune des confinements, de la fermeture de magasins et restaurants, des déficits publics et de la dette. Alors oui, c’est bien le moment comme on commence à le faire à Washington, mais aussi à Paris et Berlin de remettre à plat un impôt sur les sociétés qui au plan international fait la joie de l’optimisation fiscale des grandes entreprises.

Comme toute crise, celle du Covid a accentué un peu plus les inégalités. À côté de la flambée des indices boursiers au zénith, le FMI estime qu’en 2020, ce sont 95 millions de personnes dans le monde qui ont rejoint les rangs de l’extrême pauvreté. Et ceux-là, dans l’euphorie de la reprise économique et des sommets boursiers, on ne peut ni ne doit les oublier.

 

 

avril

 

Il y a cinquante ans naissait dans la douleur et les affres de la guerre un pays dont on parle peu, mais qui est le huitième le plus peuplé de la planète. George Harrison chantait en 1971 « Nous devons sauver le Bangladesh ». André Malraux, en visite à l’université de Dacca, célébrait une institution qui comptait « plus de morts que de vivants ». L’abbé Pierre lançait un mouvement de jumelage de villes et de quartiers français avec des villages du Bangladesh, l’ancien Pakistan oriental, orphelin de la partition de 1947, et à l’époque l’une des régions les plus pauvres du sous-continent indien.

Cinquante ans ont donc passé, cinquante années marquées par des coups d’État militaires, des assassinats, dont celui du père fondateur, Mujibur Rahman, le père de l’actuelle Premier ministre, Sheika Hasina qui dirige le pays et son parti presque unique, la ligue Awami, d’une main de fer.

Et pourtant le Bangladesh, dont personne ne parle chez les théoriciens du développement, est en tête des pays de l’Asie du Sud en termes économiques et sociaux. Le PIB per capita a presque rattrapé celui de l’Inde, le taux d’alphabétisation est de l’ordre de 75 %, supérieur à celui de l’Inde, le double de celui du Pakistan. À l’origine, le Bangladesh sut capitaliser sur l’élan de solidarité qui saisit le monde pour ce pays qui était alors le plus pauvre du monde (100 millions d’habitants en 1972 sur le quart de la France). Les ONG de développement trouvèrent des relais locaux à l’image de la célèbre Grameen Bank « Muhammad Yunus, l’“inventeur” » du microcrédit. L’utilisation des semences de la Révolution verte permit au pays d’atteindre l’autosuffisance alimentaire au cœur d’une petite agriculture familiale. Et puis, disposant d’une population mieux éduquée, notamment les femmes, le Bangladesh a vu se développer une industrie du vêtement qui est désormais la deuxième du monde et qui représente 80 % de ses revenus à l’exportation. Le Bangladesh a profité des relocalisations en provenance tant de la Chine que du bassin méditerranéen. Tout n’est pas rose dans les ateliers bengalis et la croissance économique (de l’ordre de 8 %) engendre de nouvelles inégalités d’autant plus que le pays doit gérer aussi l’afflux des réfugiés rohingas en provenance de Birmanie.

Mais, sans ressources naturelles, ce pays laïc, mais à 90 % de religion musulmane est un paradoxal symbole d’espérance même si son horizon politique peut légitimement inquiéter.

 

 

avril

 

Sale temps pour la finance, ou au moins pour les financiers les plus aventureux. À quelques jours d’intervalle, deux affaires viennent de mettre en évidence la fragilité des devantures financières apparemment les mieux achalandées. À Londres, la faillite de Lex Greensill, un banquier australien introduit tant à la City qu’à Westminster fait craindre le pire pour l’avenir du groupe de Sanjeev Gupta lourdement engagé dans l’acier et l’aluminium et dont on commence à craindre qu’il ne soit un château de cartes. À New York, c’est un fonds dirigé par un petit « génie » des marchés, Bill Hwang, qui a dû être liquidé faute de pouvoir répondre à des appels de marge : Archegos pourrait coûter $ 10 milliards aux banques qui l’ont financé. Dans les deux cas, en effet, on retrouve quelques-uns des plus grands noms de la finance comme le Crédit Suisse, Nomura et la Softbank. Malgré toutes les réglementations, barrières et normes sociales et éthiques, l’esprit du lucre reste dominant, tout comme d’ailleurs la naïveté de tous ceux qui ne veulent pas comprendre le lien qui existe entre rémunération et risque. À propos de ces deux affaires, on a évoqué les précédents d’Enron et de LTCM. On en est heureusement assez loin, même si la fragilisation du groupe Gupta dont on découvre là la légèreté peut vraiment inquiéter.

 

 

1er avril

 

Jeudi saint à Lourdes. Normalement, en pleine semaine sainte, même hors vacances scolaires, la ville devrait être une ruche de pèlerins du monde entier, les hôtels faisant le plein et les « marchands » du temple débordant de bondieuseries « made in China ». Mais, aujourd’hui, rien, le vide, des rues désertes, des magasins aux rideaux tirés, la plupart des hôtels fermés. Autour des sanctuaires et de la grotte de Massabielle, quelques rares pèlerins, partout le silence. Sous un superbe soleil, Lourdes n’en reste pas moins prenant : le visiteur en perçoit le moindre détail et va bien au-delà de la cacophonie architecturale qui règne sur le site (le comble de l’horreur étant atteint par un bâtiment de béton brut des années soixante-dix juste en face de la grotte…).

Réunis devant la grotte, quelques rares pèlerins disaient le chapelet en français, en anglais, en espagnol… témoins de cette universalité du christianisme dont Lourdes est le symbole. Un peu partout des inscriptions commémorent la générosité de fidèles du monde entier.

Le Covid passera, les pèlerinages reprendront tant est grande la fascination pour cette petite ville au pied des Pyrénées où il y a plus de cent cinquante ans, une solide petite paysanne entra dans le mystère. Et des reproductions de la grotte de Lourdes, on en trouve partout sur les chemins du catholicisme, de la cathédrale de Séoul à celle de Casablanca jusqu’à une petite église sur la rive américaine du lac Ontario. C’est cela aussi, le miracle de Lourdes.

 

31 mars

 

L’exercice était attendu et on peut imaginer que presque tous les Français ont écouté ce soir la parole présidentielle. Et Emmanuel Macron savait qu’il ne pourrait satisfaire tout le monde entre les « enfermistes » de plus en plus nombreux et les partisans, devenus bien rares, du statu quo. Mais vingt minutes plus tard, l’incompréhension est à peu près totale et sur toutes les chaînes, les exégètes les plus avertis s’efforcent de traduire en termes concrets la parole présidentielle. En clair, la France est à nouveau confinée sur tout le territoire, ce à quoi au fond tout le monde s’attendait. Le Président n’a en effet – comme il y a exactement un an – jamais utilisé le mot confinement. Il a tourné autour, décrivant un complexe usine à gaz avec des classes à distance, des vacances avancées, des restrictions de circulation, mais le tout dans un discours si nébuleux que le Premier ministre demain devra le clarifier. Pour l’auditeur, cette incapacité présidentielle à affirmer une ligne claire, cette tendance naturelle à se perdre dans des généralités et à ne cesser de faire l’éloge de ses sujets avait quelque chose de fascinant. Et le résultat en est cruel tant chacun se demande ce que concrètement implique cette obscure parole présidentielle.

Voilà la France confinée. Encore aurait-il fallu le dire !

 

 

26 mars

 

 

« Mon Dieu que c’est dur… que c’est dur de faire l’Europe ! » chaque jour de se remettre à l’ouvrage. Le Covid avait eu au moins un avantage, celui d’obliger les Européens à agir ensemble. Certes, ce ne fut pas toujours optimal et le pataquès autour des vaccins sera difficile à oublier. Mais au moins, en juillet dernier, l’Europe avait-elle fait un pas décisif en décidant d’un plan de relance financé par un emprunt européen et fonctionnant non pas à base de prêts, mais de transferts directs. C’était là une première et il fallut toute la fermeté du couple Macron/Merkel pour y parvenir malgré l’opposition des intégristes monétaires menés par le Premier ministre néerlandais (brillamment réélu la semaine dernière). Mais voilà, depuis… rien. La moulinette de la validation des parlements nationaux est bien lente. Et puis, Angela Merkel en fin de règne n’est plus une chancelière de fer. Alors qu’au bout de longs mois, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe vient de bloquer à la dernière minute le processus de ratification allemand. Les juges allemands ne veulent aucun abandon de souveraineté et s’imaginent encore au temps du mark souverain. Que ceci bloque l’Europe et son plan de relance leur importe peu. Qu’il est dur – et lent – de faire l’Europe !

 

 

25 mars

 

Voilà donc la France dans son troisième confinement, un an à peu près après le coup de tonnerre du premier confinement. Certes, il s’agit aujourd’hui d’un confinement plutôt « light » et encore régionalisé. Plus encore qu’il y a un an, la décision en a été difficile et même si, au fond, elle était attendue, elle a été immédiatement critiquée. Il existe en effet désormais un tribunal qui en temps réel juge et condamne et qui contribue un peu plus à l’anxiété générale : c’est bien sûr celui des chaînes dites d’information en continu qui, en réalité sont devenues des chaînes de débats en continu associant des experts souvent autoproclamés et quelques porteurs de bonne parole à la langue bien pendue.

Dans un passé encore récent, la France a connu des crises sanitaires : le sida, le sang contaminé, la vache folle furent à l’époque source de polémiques, mais il n’y eut rien de comparable à cette mise en scène en direct à laquelle soir et matin assistent les Français et dont le résultat est paradoxalement une véritable paralysie de l’exécutif. Chacun, en effet, a un avis. La moindre rumeur entretient le doute puis la condamnation. Ainsi fallait-il retirer le vaccin Astra-Zenecca ? Avec le recul, nous savons maintenant que c’était là une décision absurde. Pourtant l’exécutif ne pouvait faire autrement face aux grondements de la masse télévisuelle. Il n’y a plus ainsi de bonnes décisions, mais des décisions contraintes par une opinion qui reste aveugle.

Alors donc nous voilà encore confinés. Les habitudes commencent à se prendre : on va de Zoom en Teams au hasard des webinaires pour ceux qui télétravaillent. On clicke et on collecte et on fait le bonheur des livraisons à domicile alors que Deliveroo s’apprête à s’introduire en bourse au prix de la sueur de ses livreurs-esclaves. Car ces confinements sont bien cruels tant ils accentuent les inégalités entre ceux qui peuvent se retirer dans leurs cocons d’ivoire et pour lesquels il s’agit même parfois d’une occasion quelque peu imprévue de ressourcement et tous ceux qui subissent et peinent même à survivre, tous ceux qui passent entre les mailles d’un État-providence pourtant bien généreux : les isolés, les travailleurs précaires rebaptisés autoentrepreneurs, les étudiants sans petits jobs et tant d’autres…

Au-delà des coûts sanitaires et économiques de cette pandémie, de ses conséquences politiques dont on discute tant dans les étranges lucarnes, la véritable crise est bien sociale à l’image de ces gilets jaunes que nous avons trop vite oubliés.

 

 

24 mars

 

L’image est saisissante, celle d’un porte-conteneurs géant échoué sur les rives sableuses du canal de Suez et dominant le désert de la masse de ses 220 000 tonnes ! Ce navire de plus de 400 mètres de long et de 60 mètres de large portait 20 000 conteneurs au moins, des marchandises d’Asie et surtout de Chine. L’immense navire bloque le canal qu’empruntent en temps normal une cinquantaine de bateaux par jour, des porte-conteneurs, mais aussi des tankers (les Suezmax). Au total, 12 % du commerce mondial passe par là : 10 % du pétrole, 30 % des conteneurs. Déjà, c’est l’embouteillage aux deux bouts du canal et certains armateurs font leur calcul : passer par le cap de Bonne-Espérance, c’est huit à dix jours de plus, du carburant, un coup supplémentaire de quelques $ 400 000.

Et puis, cet accident intervient à un moment sensible alors que le coût du fret maritime par conteneurs a explosé : la consommation repart en Europe et avec elle les importations. En 2020, les compagnies maritimes avaient fonctionné au ralenti ; les conteneurs vides ne sont pas revenus vers l’Asie et la pénurie de conteneurs associée à la réduction des trafics a fait littéralement flamber les prix depuis quelques mois.

Il y a un an, c’est par avion que l’on faisait venir de Chine les masques nécessaires à prévenir la diffusion du Covid. Mais là, ce sont des marchandises ordinaires qui se trouvent bloquées, des vélos électriques peut-être et puis tant de produits « made in China ».

Il y a bien longtemps, de fins voiliers, les « Clippers » faisaient la course pour être les premiers à livrer à Londres le thé de Chine de la nouvelle récolte. C’était avant Suez. C’était déjà au temps de la première mondialisation.

 

 

20 mars

 

Avec le retour du printemps, c’est le temps des cerises et pour l’instant des cerisiers en fleurs… Le temps des cerises, celui donc de la Commune de Paris dont on célèbre cette année les 150 ans, un anniversaire qui – comme c’est devenu une habitude – suscite moultes controverses.

Il y eut pendant ce bref épisode de la Commune beaucoup d’utopies (très critiquées par un observateur avisé comme Karl Marx), d’idéalisme et puis aussi quelques dérapages, exécutions et autres destructions. Ce fut une guerre civile et comme toute guerre civile, elle fut cruelle d’un côté comme de l’autre. Il est vrai que les « versaillais » furent sans pitié et le mur des Fédérés vaut bien l’assassinat de membres du clergé. Il serait stupide d’en faire une célébration univoque, en ne donnant la parole qu’aux vaincus. C’est un anniversaire qu’il faut marquer sans pour autant l’instrumentaliser au profit des forces politiques qui dominent aujourd’hui la capitale.

On doit d’ailleurs avoir la même attitude en ce qui concerne un autre anniversaire, celui du bicentenaire de la mort de Napoléon. Lui aussi a fait rêver les Français et son rêve s’est fracassé : sur bien des points, son bilan est discutable et le débat peut en être ouvert. Personne ne songe heureusement à fermer sa crypte aux Invalides. Elle est de notre héritage comme un autre carré, là-haut au Père-Lachaise au pied d’un cerisier en fleurs.

 

 

18 mars

 

Le temps actuel est marqué par le retour paradoxal des dictatures. Voilà pourtant un terme bien oublié depuis la fin du XXe siècle, l’effondrement du communisme soviétique et tous les printemps, arabes, africains et asiatiques qui semblaient avoir mis fin à nombre de ces régimes. Mais voilà revenu donc le temps des dictatures : certes de la Corée du Nord à Cuba, il y a encore quelques restes des vieilles dictatures du prolétariat de l’époque communiste. Mais, les régimes dictatoriaux ont aussi proliféré dans nombre de pays fragiles comme l’Égypte ou la Syrie sans parler de toutes les démocraties africaines où les présidents – certes élus – s’accrochent pour un troisième ou quatrième mandat. La dictature peut alors apparaître comme une forme de stabilité institutionnelle face au désordre d’une démocratie mal maîtrisée.

Dans leur évolution récente, deux pays sont assez représentatifs de cette tendance : la Chine et la Russie. En Chine, l’Assemblée nationale vient de clore ses deux sessions annuelles, le « Lianghui ». L’exercice fut totalement maîtrisé par le pouvoir en place. La remise au pas de Hong Kong a été entérinée et le pouvoir de Xi Jinping conforté. Xi, qui a endossé les habits du président Mao, aurait normalement dû abandonner le pouvoir après deux mandats, en 2022. Il n’en sera rien et au contraire, on assiste, à tous les niveaux de la société chinoise, à une reprise en main, les libertés individuelles étant sacrifiées à un illusoire bonheur collectif.

En Russie, Vladimir Poutine règne depuis maintenant plus de vingt ans. Là aussi, le régime se durcit et ne tolère plus la moindre critique. À la différence de Xi, il n’a plus à son service un parti unique, mais il compense cela par une dérive populiste et nationaliste. On retrouve d’ailleurs la même dérive chez Narendra Modi en Inde quoique les racines de la démocratie indienne paraissent plus solides.

La tentation dictatoriale est une constante dans l’histoire. Il en fut ainsi des démocraties grecques cédant le pas au régime des « tyrans », un terme bien oublié aujourd’hui et pourtant d’actualité. Ce fut aussi le destin de la République romaine face à Marius, Scylla puis César et au fond de la première République française face à Bonaparte. Le rêve bien sûr – celui des philosophes des Lumières face à Frédéric de Prusse et Catherine de Russie – est celui de la dictature éclairée, celle qui permettrait la transition vers une société de liberté. L’histoire malheureusement ne nous en offre guère d’exemples. Au contraire même, la dérive actuelle de Xi Jinping, de Vladimir Poutine et de quelques autres a de quoi inquiéter.

À Rome, la dictature était normalement limitée à six mois. Dans sa grande sagesse, Deng Hsiao Ping y avait mis un terme de dix années. Mais dans la réalité tyrans, dictateurs et autres hommes providentiels ont tendance à céder à la folie de l’éternité…

 

 

16 mars

 

La chute spectaculaire d’Emmanuel Faber de la présidence de Danone est symbolique à plus d’un titre. Dans l’univers du CAC 40, Danone a en effet toujours eu une place à part et une image largement positive liée à la personnalité de son fondateur Antoine Riboud qui excella dans le registre du « patron social » (et même « de gauche » dans la tradition mitterrandienne). Pourtant, l’histoire de Danone s’est faite à coups de serpe, d’acquisitions et de ventes avec souvent une importante casse sociale. Cela n’empêchera pas Franck Riboud d’être pendant longtemps l’un des patrons les plus payés du CAC 40 tout en véhiculant une image bénévolante avec la production de yaourt au Bangladesh sous le patronage de Zinédine Zidane !

Emmanuel Faber eut l’immense mérite de mettre ses actes en rapport avec ses idées en un moment de crise économique et de remise en cause morale du capitalisme. Mais, au-delà de symboles tout à fait estimables – mais parfois un peu racoleurs –, il semble que sa gestion et plus largement sa gouvernance n’aient pas été à la hauteur. En tout cas, par rapport à ses grands concurrents dans l’agroalimentaire, Danone a perdu du terrain, de la profitabilité et donc de la valeur boursière. Assez logiquement, en dernier recours, ce sont les propriétaires d’une entreprise qui ont le dernier mot et ce qui s’est passé chez Danone n’a rien d’exceptionnel. À son corps défendant, Emmanuel Faber a simplement illustré la contradiction fondamentale entre l’image du Bien commun et sa réalité.

 

 

15 mars

 

Une des conséquences imprévues du Covid est l’élargissement du champ lexical de la langue française. C’est peut-être là, la preuve du génie d’une langue ! On parle donc désormais de « présentiel » et de « distanciel », on pratique – à l’université entre autres – le « comodal » tandis que dans les entreprises on saute de « webinaire » en réunion « zoom »…

Un nouveau mot vient aussi d’apparaître dans le débat public : il s’agit des « enfermeurs » utilisé pour désigner ceux qui sont partisans d’un durcissement des conditions de vie sous la pandémie, voire d’un confinement total. Il est vrai qu’une troisième vague du Covid est en train de frapper à nos portes et en particulier en Île-de-France. Jusque-là, la stratégie adoptée par Emmanuel Macron était justement de ne pas écouter les délires enfermistes, de ne pas sacrifier le moral et l’économie sur l’autel du sanitairement correct. Mais, ces jours derniers, les « enfermeurs » ont gagné des points et quelques couperets risquent de tomber alors que la situation sanitaire se dégrade manifestement. Quelle que soit la décision que va prendre Emmanuel Macron, soyons surs en tout cas qu’elle sera critiquée par les enfermistes ou par les « libéraux » (au sens de la liberté individuelle). On ne peut en effet « en même temps » satisfaire tout le monde.

 

12 mars

 

Il y a des moments où la réalité – virtuelle – dépasse la fiction. C’est ce qui vient de se passer sur le marché de l’« art ». Alors qu’en janvier un malheureux Botticelli avait péniblement dépassé les $ 90 millions chez Sotheby’s à New York, voilà Christie’s qui adjuge à New York aussi, une œuvre d’un parfait inconnu, Mickael Winkelmann, alias (sur la toile) Beeple, pour près de $ 70 millions ! L’œuvre en question « Everyday : The first 5 000 days » est, semble-t-il, un collage de 5 000 dessins réalisés par « l’artiste » depuis 2007. Mais l’œuvre en soi n’existe pas, car il s’agit d’un NFT, un « non fungible token », un objet de collection digital dont on achète simplement la garantie de l’exclusivité grâce aux procédés de la blockchain. L’objet ainsi créé est virtuel, mais il serait réservé à un seul utilisateur qui en possède toute la traçabilité grâce à la blockchain. On joue là pour l’essentiel sur un effet de rareté contrôlée que l’on retrouve en partie dans les émissions de bitcoin (le principe est le même). Christie’s aurait d’ailleurs accepté d’être payé en ethereum, une autre cryptomonnaie.

Les enchères ont commencé à $ 100 pour se terminer donc à $ 70 millions faisant de Beeple, le troisième artiste vivant le plus coté derrière Jeff Koons et David Hockney. On touche là de nouvelles dimensions d’un marché qui échappe quand même à toute rationalité : mais Beeple a près de deux millions de « followers » sur Instagram. C’est cela maintenant qui compte, cette logique des réseaux même si le plaisir égoïste d’être seul à pouvoir contempler une œuvre sur l’écran de son smartphone atteint là des sommets… de bêtise !

 

 

11 mars

 

« Un jour viendra où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse. » C’était il y a un an et les rats dont parlait Albert Camus dans les dernières lignes de La Peste, furent en 2020 quelques pangolins et autres chauve-sourisprobablement activés par des activités de recherche mal maîtrisées en Chine ou ailleurs.

Il y a un an donc, le Covid-19 faisait irruption dans notre vie quotidienne. Il était apparu quelques semaines plus tôt en Chine, mais personne ne l’avait pris au sérieux : une banale grippe asiatique, mais rien de plus ! Il n’en fut rien : le Covid s’est répandu sur la planète gagnant l’Europe par l’Italie, les États-Unis, le Brésil et pratiquement le monde entier. Le bilan actuel, plus de deux millions de morts, reste mesuré même si la réalité est probablement bien au-delà. Mais, et c’est là un peu cruel, l’essentiel n’est pas là. Car cette pandémie a été vécue en temps réel, la planète entière en a suivi les progressions. La peur a fait le reste qui a obligé les gouvernements à intervenir de ports de masque en confinements. La vie s’est arrêtée et avec elle l’économie.

Ce qui ni la grippe espagnole de 1918 ni la grippe asiatique de la fin des années cinquante n’avaient réussi, le Covid y est parvenu : l’économie mondiale à l’arrêt puis en régression à hauteur de 4 à 5 % du PIB : la crise économique la plus profonde que le monde ait connue depuis l’entre-deux-guerres. Dans la plupart des pays développés, la vie s’est arrêtée, magasins et restaurants ont fermé. Au-delà du bilan humain, c’est la peur qui a dominé et qui un an plus tard, malgré les vaccins continue à régner.

Le Covid est arrivé aussi à un moment charnière. Après trois décennies de mondialisation triomphante, le monde commençait à douter. La jeunesse manifestait non pas comme en 1968 à la recherche d’idéologies d’un autre âge, mais soucieuse d’un avenir obscurci par le changement climatique et la prise de conscience d’une planète en perdition. Que n’a-t-on dit ces derniers mois sur le « monde d’après ». Au-delà des rêves et des illusions, 2020 marquera probablement un tournant, celui d’un retour de politiques publiques plus marquées au coin du social et de l’environnemental. L’état providence a à nouveau le vent en poupe même si l’on ne sait guère comment le financer sinon par une dette qui sera le grand héritage de cette période.

Une année s’est écoulée, une immense parenthèse dans nos existences. Nous avons appris à vivre d’une autre manière, à apprécier un peu plus chaque geste du quotidien. Grâce aux vaccins, la menace commence à s’éloigner, la vie revient avec le printemps. Les portes de la ville vont enfin commencer à s’ouvrir.

Puisse seulement cette année nous servir de leçon. Prométhée, en ces décennies de triomphe technologique, a repoussé bien des limites. Mais l’homme en a touché de bien plus profondes. « Tu es poussière » nous dit la Bible et c’est là au fond le grand message de ce petit virus.

 

 

9 mars

 

Le Congrès américain a donc adopté – de justesse au Sénat puis à la Chambre des représentants – un nouveau plan de relance de $ 1 900 milliards. À la différence des plans mis en place par la précédente administration, celui-ci est fortement « fléché » dans le sens de la réduction des inégalités et de l’environnement. Ainsi chaque Américain dont les revenus sont inférieurs à $ 75 000 va toucher un chèque de $ 1 400. Comme le soulignent certains commentateurs, les États-Unis se mettent là sur la trace de l’État-providence à l’européenne.

D’après l’OCDE et la plupart des conjoncturistes, cela devrait faire bondir de 6,5 % la croissance américaine : en 2021, les États-Unis feraient mieux que la Chine dont l’objectif officiel de croissance, présenté lors de la réunion de l’Assemblée nationale chinoise n’est « que » de 6 %. Mais on peut s’attendre aussi à un effet de ruissellement et l’OCDE estime l’impact du Plan Biden à 1 % de croissance mondiale supplémentaire. Résultat, la croissance mondiale pourrait atteindre 5,6 % en 2021.

Tout ceci est bel et bon et on nage là en plein Keynesianisme, ce qui est parfaitement louable tant que cette relance est soutenable en termes d’endettement. Il est fort probable que les taux américains vont poursuivre leur retournement et le dollar devrait aussi se renforcer. Les sceptiques crient à l’inflation, mais au point où en sont les choses celle-ci est de plus en plus souhaitable bien au-delà des 2 % qui restent l’objectif de la Fed.

Il reste à voir ce que sera le volet fiscal de la politique de la nouvelle administration : une hausse des impôts paraît inévitable comme cela a été le cas au Royaume-Uni. Dans les années trente, Roosevelt avait mis la barre très haut (94 % sur l’IR). Joe Biden a encore de la marge.

 

 

8 mars

 

Alors que la série à succès « The Crown » se poursuit « en live » des deux côtés de l’Atlantique (avec la jeune Megan victime du « racisme » bien connu de nos amis britanniques), un autre scandale fait trembler la City, éclabousse les milieux politiques et pourrait avoir des conséquences dramatiques sur des secteurs bien fragiles de l’économie européenne.

Lex Greensill était un jeune australien, arrivé à Londres en 2001, qui fit rapidement son trou tant à la City qu’à Whitehall dans l’entourage du Premier ministre David Cameron. Greensill avait « inventé » une sorte de factoring lui permettant de financer aux entreprises leurs crédits clients, c’est-à-dire l’argent que leur devaient leurs clients. La subtilité était de revendre cette dette sous forme de titres à des investisseurs attirés par des rendements élevés, au fond la bonne vieille recette des subprimes et de leurs emprunts toxiques. Il est toujours fascinant de constater la naïveté des financiers les plus endurcis. Greensill sut charmer de grands noms comme Crédit Suisse et le japonais Softbank. Il joua un rôle essentiel dans la surprenante ascension du groupe GFG Alliance de Sanjeev Gupta qui, un temps, a fait figure de sauveur dans des domaines comme la sidérurgie et l’aluminium et que l’on retrouve au Royaume-Uni, mais aussi notamment en France et en Australie avec 35 000 emplois au total. Greensill a été lâché par ses investisseurs, le château de cartes va s’effondrer faisant beaucoup plus de dommages que les caprices de la jeune et irresponsable Megan.

 

 

6 mars

 

« C’était à Ur en Chaldée », là où tout a commencé de l’agriculture à l’écriture et puis, autour d’Abraham, les premières formes du monothéisme. Peu de terres ont pareil passé, ont été à l’origine de tant de religions au-delà même du Livre avec le mazdéisme et le zoroastrisme. Peu de terres aussi ont été autant ravagées en quelques décennies, malgré ou plutôt à cause de leurs richesses pétrolières.

Le pape François y est arrivé en « pèlerin de la paix ». Les chrétiens en Irak ont été laminés par les guerres et l’oppression de Daesh. Les juifs avaient disparu bien avant, mais des siècles après la rédaction du célèbre Talmud de Babylone. Mais l’islam s’y est aussi déchiré entre sunnites et chiites sans oublier d’innombrables variantes plus ou moins « hérétiques ». Plus personne ne se hasardait à visiter l’Irak : aucun président américain n’y a mis les pieds malgré les ravages provoqués par les États-Unis ; quelques ministres parfois et encore dans des enceintes militaires.

Il aura fallu un octogénaire, cette frêle silhouette de blanc vêtue, pour aller sur les pas des patriarches du Livre, pour parler de respect et d’amour du prochain dans la différence de ses croyances. Cette visite a dépassé le seul enjeu de la survie du christianisme au Proche-Orient. Elle a été au fond la seule réponse crédible à ce fanatisme qui a tant ravagé la région. Elle a peut-être aussi aidé l’islam, tant sunnite que chiite à s’en détacher.

François, un humble serviteur de Dieu au service des hommes…

 

 

5 mars

 

Les vacances du Nouvel an chinois n’ont pas interrompu le rebond des marchés de matières premières et de commodités. Au contraire, celui-ci s’est encore amplifié apportant de l’eau au moulin des tenants de l’idée qu’un « supercycle » est à l’œuvre. Les métaux sont allés de record en record, $ 9 500 la tonne pour le cuivre, $ 30 000 pour l’étain, $ 20 000 pour le nickel (avant de retomber à un peu plus de $ 15 000…), mais aussi de fortes tensions sur l’acier notamment aux États-Unis, le minerai de fer en léger repli, mais restant à des niveaux historiquement élevés. À cette liste, on peut ajouter le réveil du lithium et du cobalt, des tensions sur les platinoïdes. L’agitation sur le marché de l’argent n’a par contre guère duré et l’or – inversement corrélé à la vaccination (!) – est revenu au-dessous de $ 1 700 l’once. Sur les marchés agricoles, l’appétit chinois n’est pas encore satisfait, semble-t-il, et les perspectives de stocks de fins de campagne sont de plus en plus médiocres : résultat, les prix des grains sont au plus haut tant à Chicago qu’en Europe ou sur la mer Noire ; $ 14 le boisseau pour la graine de soja, $ 6,50 pour le blé, $ 5,50 pour le maïs et plus de 500 euros la tonne pour la graine de colza en Europe ! Même le sucre a profité de cette embellie à plus de 16 cents la livre tandis qu’aux États-Unis le bois d’œuvre pour la construction dépassait les $ 1 000 mille pieds-planche. Enfin, en ce qui concerne l’énergie, certes la bulle du gaz naturel liquéfié en Asie a éclaté et les cours sont revenus un peu partout à des niveaux plus « raisonnables ». Mais le charbon a fait un bond impressionnant. Enfin, le pétrole flirtait début mars avec la barre des $ 70 pour le baril de Brent, grâce, il est vrai, au maintien des efforts des producteurs et au premier chef l’Arabie saoudite. Ajoutons à cette ambiance les tensions sur le fret maritime au moins en ce qui concerne les conteneurs et donc toutes les marchandises utilisant ce mode de transport (et donc nombre de matières premières) et puis les goulets d’étranglement rencontrés dans l’approvisionnement de produits comme les semi-conducteurs ou de certains plastiques comme le polyéthylène. Tout ceci a suffi pour attirer les investisseurs en panne de sensation et qui pouvaient légitimement se méfier des folies du bitcoin il est vrai que début 2021 le ratio entre le prix des matières premières et celui des actions n’avait pratiquement jamais été aussi défavorable, au moins en ce qui concerne les marchés américains. C’est ainsi que sur de très nombreux marchés de « futures », en particulier pour les métaux et les grains, se sont constituées des positions longues, souvent même excessives par rapport à la réalité des fondamentaux. Les marchés chinois dont l’influence est de plus en plus forte sur la scène internationale, mais dont on sait le caractère très spéculatif ont amplifié cette tendance en ce qui concerne au moins les métaux.

Ces tensions ont une explication assez logique : la reprise de la demande s’est faite plus vite que le retour à la normale des capacités des productions n’a été possible ; cette asymétrie a effectivement provoqué des ruptures d’approvisionnement. En réalité, la reprise chinoise est intervenue dès le début de l’été 2020, ce que l’on retrouve dans le rebond des importations de minerais et métaux, de produits agricoles et dans une moindre mesure d’énergie. La reprise américaine a suivi avec quelques mois de retard et seule l’Europe souffre encore d’un net décalage. Mais encore une fois, ce sont les besoins chinois qui ont été l’étincelle à l’origine de la hausse des coûts à la fin de 2020. Celle-ci a été d’autant plus forte que la fermeté de la demande a pris de surprise des marchés encore marqués par la pandémie : les moindres incidents de production ont pris des proportions nouvelles. Ajoutons à cela les caprices de la météo avec un hiver vigoureux de l’Asie du Nord au Texas, les prémisses d’un épisode climatique de La Niña et puis des tensions géopolitiques en particulier entre la Chine et l’Australie. On a là à peu près tous les ingrédients d’un épisode violent – mais bref – comme on en connut souvent au lendemain de crises économiques ou d’accidents géopolitiques majeurs. Ceci étant, sauf nouveau rebond de la pandémie, sauf conflit ouvert entre les principales puissances de la planète, sauf enfin accident climatique majeur, la plupart de ces tensions devraient retomber.

Tel n’est pas l’avis d’un certain nombre d’analystes issus des plus prestigieuses maisons de Wall Street, Goldman Sachs et JP Morgan : pour eux, les signes de ces premières semaines de 2021 sont bien la preuve qu’un nouveau « supercycle » sur les marchés de commodités est à l’œuvre. Par supercycle, ils font référence au choc que connurent les marchés entre 2007 et 2014. L’expression en elle-même n’a guère de sens si ce n’est d’attirer le chaland, c’est-à-dire l’investisseur ! Selon eux donc, les marchés devraient connaître une période durable de tensions jusqu’en 2025 et peut-être même au-delà. Leur argument principal est celui des nouvelles orientations données aux principaux plans de relance dans le sens d’un verdissement des économies et notamment de la transition énergétique. Ils estiment – avec raison d’ailleurs – que ceci se traduira par une demande accrue dans le domaine des métaux, mais extrapolent au-delà à l’ensemble des commodités.

La réalité est à notre sens tout autre. Il existe bien en effet un cycle sur les marchés de matières premières identifié par de nombreux auteurs de Paul Bairoch à D. S. Jacks (dans la publication la plus récente sur le sujet en 2019) et à l’auteur de ces lignes, il y a déjà une vingtaine d’années. Sur la période contemporaine, il y a bien eu quatre chocs majeurs sur les marchés : 1921, 1951, 1974 et 2010 pour noter les années les plus violentes. En réalité, ces chocs ont en général duré entre trois et huit ans, suffisamment longs pour induire un mouvement d’investissement dans de nouvelles capacités de production débouchant quelques années plus tard sur des marchés excédentaires et en général deux bonnes décennies de prix déprimés. C’est ce que l’on connut dans les années vingt et trente, les années cinquante et soixante, les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et donc depuis 2014. Il devrait en être de même pour les années vingt de ce XXIe siècle. Au-delà en effet des passions spéculatives, la logique des fondamentaux plaide pour des marchés plutôt excédentaires. Ceci bien sûr n’est pas contradictoire avec des tensions liées à de nouvelles utilisations de certains produits liés en particulier aux nouvelles technologies. Et encore là faut-il savoir raison garder comme l’ont montré ces dernières années les exemples du cobalt et du lithium et ces derniers jours pour le nickel.

Cette polémique a au moins un avantage : celui de placer un peu plus d’attention sur les marchés de matières premières et de commodités, sur leur volatilité, sur la dépendance qui est celle des producteurs tout comme des consommateurs dans un monde marqué au coin de l’instable. Les aspirations légitimes de nos sociétés à un monde plus respectueux de l’environnement sont une contrainte supplémentaire pour des systèmes de productions et d’échanges soumis aux moindres aléas géopolitiques et climatiques. Supercycle ou pas, nous n’en avons pas fini de scruter courbes et graphiques !

 

 

4 mars

 

Il y a exactement quatre-vingt-trois ans, le 3 mars 1938, le pétrole jaillit pour la première fois du sous-sol de l’Arabie heureuse. À l’origine de cette découverte, il y avait des compagnies pétrolières américaines qui formèrent plus tard, en 1948, une entreprise commune, l’Arabian American Oil Company, plus connue sous le nom d’Aramco. Les États-Unis nouèrent à cette occasion une alliance stratégique avec cette Arabie qui fournissait leur pétrole : ce fut le célèbre « pacte du Quincy », du nom du navire sur lequel Roosevelt, de retour de Yalta, rencontra Ibn Seoud.

À l’époque, l’Arabie saoudite produisait quelques centaines de milliers de barils de pétrole chaque jour. Aujourd’hui, elle en produit plus de 10 millions et sa capacité maximale de production dépasse les 12 millions. Le pétrole a changé le destin de l’Arabie. Il n’est pas sûr que cela soit pour le meilleur.

Il y a quelques jours, Ahmed Zaki Yamani est décédé à l’âge de 90 ans. Celui que le monde connut comme le Sheikh Yamani fut ministre du Pétrole d’Arabie saoudite de la fin des années soixante à 1986. C’est lui qui orchestra en 1973, au lendemain de la guerre du Kippour, le premier choc pétrolier qui permit aux producteurs de prendre le contrôle du marché du pétrole. C’est lui aussi qui permit au royaume de récupérer ses ressources en nationalisant de facto l’Aramco. Mais par la suite, il ne parvint pas à convaincre ses interlocuteurs tant en Arabie saoudite que parmi les autres pays membres de l’OPEP que leur intérêt était de gérer le marché de manière mesurée et raisonnable. En 1986, le roi Fahd le congédia alors que les cours du pétrole s’effondraient.

Depuis, le prix du baril a fluctué entre $ 10 et $ 147 le baril, entre $ 16 et $ 65 en ces temps de Covid et de baisse de la demande mondiale.

Forte de la richesse de ses réserves pétrolières, l’Arabie saoudite a fait illusion, mais quatre-vingts ans plus tard, le bilan que l’on peut faire de cette aventure pétrolière est bien négatif. Le Royaume reste totalement prisonnier de l’exploitation de sa rente pétrolière dont il tire l’essentiel de ses ressources. Son point d’équilibre budgétaire est encore supérieur à $ 70 le baril tant il faut financer un État-providence généreux pour les saoudiens, mais aux dépens aussi des millions de travailleurs immigrés qui, au quotidien, font tourner l’économie. Et puis, l’argent du pétrole a contribué à financer l’expansion d’un islam radical, inquiétant pour la société saoudienne elle-même.

L’Arabie saoudite, loin des rêves du Sheik Yamani, est devenue une caricature de cette malédiction du pétrole que l’on retrouve d’ailleurs en bien d’autres pays du Venezuela à l’Algérie.

Dans la pièce de Jean Giraudoux, La Folle de Chaillot, un des personnages a la réplique suivante : « Ce que l’on fait avec du pétrole ? De la misère, de la guerre, de la laideur, un monde misérable ».

C’était en 1945 et malheureusement toujours d’actualité.

 

 

2 mars

 

Lse temps sont durs pour les hommes politiques : sans même parler de Donald Trump dont le destin judiciaire ne cesse de s’assombrir, voilà Nicolas Sarkozy condamné à de la prison ferme (il a fait appel). Au Royaume-Uni, David Cameron, l’ancien Premier ministre, a son nom mêlé à un scandale financier et aux États-Unis encore, le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo est confronté à des accusations à caractère sexuel.

Le vrai problème est en réalité celui de la deuxième vie des hommes politiques. Autrefois, ils se contentaient de se retirer sous leur tente dans la position de vieux sages ; ils écrivaient leurs mémoires et, lorsque cela était possible, ils rejoignaient la chambre des Lords (Royaume-Uni) ou devenaient sénateurs à vie (Italie). Tout cela a bien changé et l’esprit de lucre a gagné les plus vertueux : conférences grassement payées par des entreprises heureuses de bénéficier de pareilles têtes d’affiche, activités de conseil facilitées par leurs carnets d’adresses, mandats d’administrateurs dans certains cas. Le placard politique devient ainsi une véritable entreprise : aux États-Unis, les Clinton et les Obama ont fait école. Au Royaume-Uni, les Blair ont poussé cette logique aux limites du tolérable. En Allemagne, Gerhard Schröder a un peu vendu son âme aux intérêts russes. Dans les pays anglo-saxons, tout ceci est plus facilement accepté que dans les pays latins où la relation à l’argent reste ambiguë. Il n’y a là au fond rien de bien nouveau tant l’ascèse politique demeure exceptionnelle.

28 février

 

Si, à la fin de la guerre de Cent Ans, la France était devenue anglaise, peut-être, à côté du football et du rugby, aurions-nous hérité du cricket ! Ce ne fut pas le sens de l’histoire. Par contre, le cricket a conquis l’Empire britannique, des grands dominions aux Caraïbes et surtout à l’empire des Indes. En Inde comme au Pakistan, le cricket reste le sport national et il échappe à la rhétorique anticoloniale que l’on a tendance à entendre en bien des domaines.

Curieusement, Narendra Modi en a fait l’un de ses fers de lance. On peut même estimer qu’il a bâti sa fortune politique sur le contrôle qu’il exerça au début de sa carrière sur la fédération de cricket de son état du Gujarat. Et c’est dans la capitale du Gujarat, Ahmadabad, qu’il vient de faire construire la plus grande enceinte mondiale consacrée au cricket. Le budget de $ 110 millions a été couvert par ses deux oligarques favoris Mukesh Ambani (Reliance) et Gautam Adani. Mais, Narendra Modi a cédé à une tentation que l’on ne retrouve que chez quelques dictateurs et chez… Donald Trump. Le stade, tout simplement, porte son nom ! Nous sommes certes habitués à ce que des entreprises achètent ainsi le nom d’enceintes sportives : au point où nous en sommes de la marchandisation du sport, cela ne choque plus guère. Que l’on puisse célébrer des hommes d’État décédés peut se comprendre et on a beaucoup utilisé les aéroports pour cela. Mais de la part d’un dirigeant en exercice c’est là presque une première.

La décision de Narendra Modi est inquiétante pour l’avenir de ce qui reste la plus grande démocratie de la planète et le seul pays au monde (avec le Sénégal) à n’avoir connu aucun coup d’État depuis son indépendance. L’héritage de Gandhi est en de bien mauvaises mains !

 

 

25 février

 

Aux États-Unis, Joe Biden s’est mis d’accord avec le Congrès pour un nouveau plan de relance de $ 1 900 milliards. En Europe, on peine encore à mettre en œuvre les décisions de l’été dernier, mais dans tous les pays les robinets sont grands ouverts et la doctrine du « Quoi qu’il en coûte » est à peu près universellement appliquée.

Fort bien, et l’on ne peut que se féliciter que toutes ces dépenses publiques aient pu contenir l’impact négatif du Covid tant sur les économies que sur les sociétés. Mais cet argent, il a fallu l’emprunter ! Heureusement, les taux d’intérêt n’ont presque jamais été aussi bas en particulier en Europe. L’Allemagne, mais aussi la France, peuvent même emprunter à taux négatifs, c’est-à-dire se faire payer pour bien vouloir prendre l’argent des épargnants de la planète. Mais bien sûr, une telle situation ne durera pas et un jour il faudra bien rembourser : la France va bientôt passer la barre des 120 % du PIB en dette publique ; il y a dix ans, on s’indignait déjà d’être à 85 % et qui se souvient d’un critère de Maastricht qui évoquait les 60 %. La zone euro justement devrait en 2021 passer le cap des 100 % du PIB.

La dette est donc là et pour longtemps. Que faire ? Oublions les plus radicaux, ceux qui veulent l’annuler. Faire défaut sur sa dette n’est pas soutenable et les pays qui l’on fait, du Mexique à l’Argentine en passant en 2020 par la Zambie ont perdu toute crédibilité, ce que les marchés financiers font payer très cher. Oublions donc cela pour tout ou partie de la dette.

Nombre de bons esprits pensent que l’on pourrait dissocier la dette « historique » et la dette « Covid ». Pour cette dernière, le Commissariat au Plan propose une sorte de moratoire, intérêts et principal étant renvoyés à plus tard. Là aussi, l’idée ne semble pas très réaliste, même si dans le cas de la France qui était déjà à 100 % d’endettement public en 2019, la vraie question est celle de sa « mauvaise » dette et de ses déficits publics structurels finançant un fonctionnement pléthorique.

En réalité, la vraie sortie de la dette c’est par le haut avec une croissance économique qui retrouve rapidement son niveau tendanciel (2 %) et si possible un peu plus. À ce moment-là, la dette devient à proprement parler « soutenable » et même vertueuse puisque créatrice de valeur.

Il y a déjà eu dans l’histoire des périodes d’endettement comparables. La sortie en a été la croissance et surtout l’inflation qui sur les deux siècles derniers a ruiné les rentiers toutes les trois générations. N’est-ce pas là au fond la vraie morale du capitalisme ! Pour l’instant en tout cas, il n’y a pas d’inflation, mais les taux sont négatifs. Alors, oublions un peu la dette, et… travaillons !

 

 

20 février

 

La France hérite à nouveau d’une de ces polémiques dont elle a le secret : la transparente – et pour le moins insignifiante – ministre des Universités s’est attaquée à un concept fumeux, celui d’islamo-gauchisme dont la pertinence est passablement douteuse. Qu’en France, une majorité d’universitaires dans le domaine des sciences sociales soit plutôt de gauche est une évidence, mais de là à en faire des compagnons de route des islamistes est aussi absurde que d’appliquer ce raisonnement à… Charlie Hebdo !

Que par contre, l’université soit traversée par de nouveaux sectarismes autour de l’histoire coloniale, de la théorie du genre et de son cortège d’écritures inclusives, du racisme et de ce qui devrait être l’éternel sanglot de l’homme blanc est tout aussi évident. Le phénomène n’est pas propre à la France et aux États-Unis, il a même pris une tournure qui commence à inquiéter toutes les autorités académiques. Tout ceci est pain béni pour les agitateurs de tout poil qui se nourrissent de slogans et d’approximations.

L’histoire bien entendu n’a jamais prétendu être une science exacte au-delà de la chronologie des faits. Mais l’ignorance historique de nombre de protagonistes de cette polémique est inquiétante. Et puis le gauchisme ne fut-il pas considéré comme une « maladie infantile » !

 

 

18 février

 

Ces premières semaines de 2021 qui se finissent par les festivités du Nouvel an chinois sont à bien des égards celles de tous les paradoxes.

Alors que l’économie est encore vacillante, malgré les doses importantes de remontant qui lui sont administrées, sur nombre de marchés c’est l’euphorie la plus totale. Aux États-Unis, le SP 500 va de record en record, frôle la barre des 4 000, tiré certes par les GAFAM, mais aussi par des valeurs plus « exotiques » comme celles de sociétés travaillant dans le cannabis. Tout semble bon à prendre à commencer d’ailleurs par le bitcoin qui a maintenant dépassé les $ 50 000, bientôt presque autant qu’un lingot d’or ! La capitalisation boursière mondiale qui au plus bas fin mars était de $ 62 000 milliards dépasse maintenant le niveau record de $ 110 000 milliards. De tels montants ont de quoi faire tourner la tête, même si l’on sait qu’une partie de cette somme est virtuelle, qu’elle peut à tout instant se dégonfler, mais pour l’instant en tout cas continuer à enfler comme la grenouille de la fable.

Mais, il n’y a pas que les actions. Beaucoup de matières premières ont vu leurs cours flamber au point que certains n’hésitent pas à parler de « supercycle ». C’est là exagéré, mais force est quand même de constater les tensions sur les cours de métaux comme le cuivre, le nickel ou l’étain portés par les perspectives de la transition énergétique et en particulier par la nouvelle filière à la mode, celle de l’hydrogène vert. Mais, au-delà, ce sont les prix du fer et de l’acier ou même du coton qui sont touchés. Tensions aussi sur les céréales avec l’importance des achats chinois, une Chine que l’on retrouve un peu partout du gaz naturel à l’or. Il n’y a pas cependant que la Chine : faute de conteneurs celle-ci peine à exporter et à répondre à la demande européenne et américaine : les tarifs des frets de conteneurs ont quadruplé en quelques semaines. Certains secteurs industriels peinent à l’image de l’automobile faute des approvisionnements nécessaires en semi-conducteurs.

Ces hausses de prix, ces goulots d’étranglement entretiennent l’optimisme des bourses. Et puis, comme derrière les écrans et les programmes informatiques, il y a des hommes, peut-être certains trouvent-ils ainsi un dérivatif face à la morosité sanitaire qui les étreint. Attention au réveil malgré tout : la plupart des marchés ont déjà « acheté » une reprise mondiale franche et massive. C’est là aller bien vite en besogne et gare à la moindre déception.

 

 

16 février

 

Le Covid et ses conséquences, de confinement en couvre-feu, occupent l’essentiel de l’attention et du temps d’antenne sur les radios et les télévisions. Il a fallu le scandale de l’affaire Duhamel pour distraire un peu les Français de cette obsession sanitaire.

Pendant ce temps-là pourtant, la vie politique se poursuit et avec elle les termes d’un calendrier qui nous rapproche inexorablement des échéances électorales de 2022 (celles de 2021 sont presque mises entre parenthèses, ce qui arrange incontestablement le parti au pouvoir).

On s’occupe donc au Parlement avec des projets de loi en discussion qui attirent assez peu la lumière des médias et qui font l’objet de manœuvres de couloir dans la plus grande opacité. Il s’agit pourtant de textes dont la portée pourrait être, s’ils viennent à terme, fondamentale dans la fabrique de la société française. Ce sont les textes sur la bioéthique, le séparatisme et l’environnement. Dans chaque cas, les intentions sont bonnes même si on peut craindre cette vieille maladie française de l’accumulation législative. L’invention de l’écocide en est un parfait exemple. Mais, plus sérieusement au fil d’amendements surgissant de nulle part, c’est tout le champ de la bioéthique, jusqu’à l’avortement, qui peut se trouver bouleversé. S’il était raisonnable de s’attaquer au problème de l’islamisme radical, à force de ne pas le nommer c’est toute la démarche religieuse qui risque de tomber sous le couperet d’une laïcité à la française qui est en réalité la cause plus que la solution de nos problèmes. On peut douter de la validité de telles démarches en « temps de guerre » et sur ces trois points, un « armistice » serait le bienvenu.

 

 

14 février

 

Revenons encore à cette nouvelle année chinoise. Après celle du rat (que l’on oubliera bien vite), c’est donc l’année du buffle, du buffle de métal puisque c’est l’élément qui est associé cette fois-ci à cet animal du zodiaque chinois.

Sans se plonger dans les arcanes de l’astrologie et de la symbolique chinoise, force est de constater que cette dimension métallique est parfaitement appropriée à la situation actuelle alors que la Chine domine littéralement la quasi-totalité des marchés des métaux de la planète. En 2020, elle a produit plus de la moitié de la production mondiale d’acier et d’aluminium avec en particulier plus d’un milliard de tonnes d’acier. En fin d’année et encore au début de 2021, sa demande presque insatiable a tiré les marchés du nickel et de l’étain, du cuivre et du lithium.

Et le buffle chinois n’hésite pas à labourer des terres lointaines pour satisfaire son appétit insatiable de minerais et métaux, que ce soit en Afrique, de la RDC à la Guinée, en Amérique latine pour le lithium du Chili par exemple, en Birmanie (étain), en Indonésie et aux Philippines (nickel). Ce buffle-là n’est pas très regardant sur les questions d’environnement ni de droits sociaux. Il est un Moloch qu’il faut satisfaire et malheur à ceux qui croisent la route d’un buffle de métal !

 

 

12 février

 

C’est le Nouvel an chinois. Nous rentrons dans l’année du buffle et l’image de cet animal « colle » bien avec la réalité chinoise tant géopolitique qu’économique. La poste chinoise a émis deux timbres pour cette nouvelle année : sur l’un le buffle s’apprête à charger ; sur l’autre, la bufflonne nourrit son petit : c’est la Chine victorieuse et même quelque peu arrogante, mais aussi protectrice pour ceux qui lui sont fidèles (un timbre japonais montre un buffle peinant sous sa charge et celui de Singapour est décoré de fleurs). Le buffle chinois est prêt à enfoncer le bison américain, mais il est compatissant pour ses vassaux à commencer par Hong Kong et Taïwan.

Ce détour par la philatélie illustre mieux que bien des discours la position de la Chine et de son empereur face au reste du monde. Le Covid a permis à la Chine de gagner quelques années et de relancer des routes de la soie que l’on commençait à critiquer un peu partout.

En cette année du buffle, seront inscrits dans la laque impériale les objectifs du XIVe Plan. Normalement, Xi Jinping, au bout de deux mandats, aurait dû se retirer à la fin de cette année. Mais, rejetant Deng aux oubliettes, Xi a revêtu les habits de Mao et avant lui de ces empereurs qui ont, comme Kien Long, fait la gloire de l’Empire du Milieu. Et c’est à nouveau le milieu du monde.

 

 

10 février

 

Il est en ce bas monde une certitude qui a le mérite de rassurer tous ceux qui s’indignent du poids démesuré de la finance, de ses marchés et de ses spéculations : c’est tout simplement que la finance – ou au moins les financiers – n’est pas rationnelle. Par moment, ils sont saisis de ce que Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed, qualifiait « d’exubérance irrationnelle » : des bulles se forment, rumeurs et « fake news » circulent et puis un jour, une petite voix se fait entendre sur les marchés : « Mais le roi est nu » et alors tout s’effondre…

Voilà peut-être ce qui est en train de se passer sur le marché du bitcoin qui vient d’atteindre la valeur insensée de $ 48 000. Le bitcoin est la plus célèbre de ce que l’on appelle les « cryptomonnaies ». Le principe d’une monnaie est qu’elle doit être assise sur un actif. Longtemps, ce fut le cas de l’or et de l’argent. Même lorsque pièces et écus commencèrent à n’avoir plus qu’un rôle marginal dans la circulation monétaire, la confiance en la capacité des états à battre monnaie était liée à l’importance du stock de métal précieux que détenait leur banque centrale : en 1960 encore, les réserves d’or américaines couvraient les avoirs en dollars détenus à l’extérieur des États-Unis. Tout ceci est bien sûr révolu et le rêve de l’étalon-or est oublié. Les devises fluctuent aujourd’hui librement au gré des taux d’intérêt, des équilibres économiques et budgétaires et de la confiance accordée au capitaine à la barre, gouvernement ou banque centrale. On continue bien sûr à penser qu’un jour le monde parviendra à réaliser le rêve de Keynes, une monnaie universelle. Mais on en est bien loin, sauf à croire au bitcoin.

Inventé par un mystérieux japonais, Satoshi Nakamoto, le bitcoin est le résultat d’une production informatique complexe. Des « mineurs » produisent les bitcoins qui théoriquement resteront en production limitée (elle devrait s’arrêter en 2022). Leur production et leur échange font appel à des techniques cryptographiques sophistiquées telles que le coût d’un bitcoin au stade du « mineur » est de $ 9 000 sans parler d’une affolante consommation d’énergie équivalente actuellement au quart de la consommation d’un pays comme la France.

Tout ceci n’est franchement pas très sérieux et depuis sa création, le bitcoin a surtout attiré flambeurs, escrocs à la Ponzi et malfrats désireux de blanchir leurs gains dans ce qui est au fond un casino.

Mais voilà qu’Elon Musk vient d’annoncer qu’il allait placer $ 1,5 milliard de la trésorerie de Tesla en bitcoin. Tesla d’ailleurs, voilà une autre bulle : sa seule capitalisation boursière est supérieure à celle cumulée des huit principaux constructeurs automobiles mondiaux et pour l’instant Tesla ne gagne sa vie qu’en vendant les crédits carbones gagnés grâce à une production de véhicules électriques qui reste modeste.

Tesla et le bitcoin, quand deux bulles se rencontrent et s’entretiennent mutuellement, le pire est à craindre ! Sur les marchés, une petite voix se fera entendre : « Le Roi est nu ! ».

 

 

7 février

 

A peine CyclOpe avait-il publié ses prévisions sur les marchés de commodités que rebondissait un débat lancé il y a déjà quelques semaines sur un éventuel nouveau «supercycle». Et il est vrai que la flambée des cours en fin d’année et au début de 2021 pouvait inciter à ce type de réflexion de court terme comme l’illustre le graphique ci-joint tiré de The Economist. La ruée sur le marché de l’argent a aussi servi de prétexte comme l’a titré un « papier » du Financial Times : « Silver surge could signal a boom in commodities ». Sans parler de la conjoncture la plus récente, cette idée de supercycle nous paraît profondément erronée. L’expression d’ailleurs de supercycle n’a en elle-même aucun sens. Il y a effectivement depuis plus d’un siècle un cycle des prix des matières premières (mis en évidence par le grand historien Paul Bairoch et à sa suite par… votre serviteur), dont les points hauts – les crises – se situent en 1921, entre 1947 et 1953, 1972 et 1980, 2006 et 2014. Ce que nous vivons en 2020/2021 est d’une autre nature : plusieurs facteurs haussiers se cumulent en effet ; baisse du dollar, rattrapage post-Covid au moins en Chine, incertitudes climatiques. Mais au-delà, les fondamentaux penchent du côté des excédents. Avant même la rupture du Nouvel an chinois, la plupart des marchés étaient d’ailleurs orientés à la baisse : c’était bien sûr le cas du GNL sur les marchés spot en Asie après les folies provoquées par des températures glaciales. Mais, le minerai de fer entamait un lent repli tout comme plusieurs métaux non ferreux. Par contre, les grains restaient tenus en haleine par les achats chinois en particulier de maïs et d’orge.

L’idée d’un super cycle (ou d’une flambée durable des cours sur plusieurs années) nous paraît très franchement absurde, destinée peut-être à attirer quelques fonds à la recherche de sensations, un peu comme ces malheureux boursicoteurs qui sont passés fin janvier de GameSpot à l’argent !

En ce début d’année, il ne faut pas aussi occulter toutes les interrogations géopolitiques que le Covid nous a fait un peu oublier. Il y a bien sûr l’impérialisme chinois (le terme n’est plus trop fort) tel qu’il se manifeste le long des routes de la soie chez des fournisseurs potentiels de matières premières pour la Chine, de la Birmanie à la RDC ou au Brésil, tel aussi qu’il faut le comprendre face à l’Australie. De l’autre côté, il y a la feuille blanche de l’administration Biden dont les précédents, sous Obama, ne furent pas des plus glorieux. On attend les Etats-Unis sur l’Iran bien sûr, mais aussi face à la Russie et à la Turquie et puis bien sûr face à la Chine. L’Europe n’existe guère, mais de manière séparée UE et Royaume-Uni ont presque fait allégeance à la Chine, l’UE, poussée par l’Allemagne avec son accord sur l’investissement (CAI), le Royaume-Uni en proposant d’adhérer à la zone de libre l’échange du Pacifique autour de la Chine. En rétablissant des droits de douane sur l’aluminium en provenance des Emirats, Joe Biden a en tout cas montré que, pour l’instant, la fibre domestique l’emportait sur un certain sentimentalisme multilatéral.

Les marchés vont maintenant entrer en hibernation pour quelques jours : Covid pour les uns avec son cortège de confinements, Nouvel an pour les Chinois, mais sans trop de festivités. Une sale année du rat quand même !

 

 

6 février

 

Jeff Bezos s’efface et amorce une pré-retraite, devenue un peu la norme parmi les patrons des GAFAM à l’image de Bill Gates, de Larry Page et de Sergey Brin (Alphabet, ex Google) et même dans un contexte différent de Jack Ma ; de ce point de vue, Eon Musk a encore à faire ses preuves…

Quelle aventure quand même que celle de Jeff Bezos ! En juillet 1994, il fonde Amazon à Seattle pour concurrencer les libraires et faire de la vente de livres en ligne : un projet comme il s’en lance des centaines à l’époque sur le principe de places de marché et dont la plupart disparaitront avec l’éclatement de la bulle internet en 2000. En 1997, Amazon, qui n’a jamais gagné d’argent est introduit en bourse sur la base d’une capitalisation $438millions et l’année suivante, le site s’ouvre à de nouveaux produits au-delà des livres. La suite est impressionnante : en 2018, Amazon est la seconde entreprise après Apple à dépasser les $ 1 000 milliards de capitalisation boursière et fin 2020, grâce au Covid, l’entreprise compterait plus d’un million d’employés dans le monde servant en particulier 150 millions de clients « Prime » (ceux qui sont livrés en 48 heures). En fonction des cours de bourse, Jeff Bezos est le premier ou le second homme le plus riche du monde. Sa force a été de dépasser le seul e.commerce et de bâtir un véritable empire logistique : la tête dans les nuages du cloud computing, mais les pieds solidement ancrés dans ses gigantesques entrepôts, le tout soutenu par un sens aigu de l’optimisation fiscale.

Que va faire maintenant le propriétaire du Washington Post ? A 57 ans, il a la vie devant lui.

 

 

5 février

 

La diplomatie au vaccin fait rage et en détenir ou au moins en produire est devenu une arme dont la dimension géopolitique n’a échappé à personne. Le Royaume-Uni dont la stratégie a été manifestement gagnante dans ce domaine peut se gausser de l’Union européenne et s’indigner des maladresses d’Ursula von der Leyen qui menaçait de bloquer la frontière irlandaise si des vaccins produits sur le continent étaient acheminés par ce biais au Royaume-Uni (qui les a commandés et payés…). Au même moment, on découvre les mérites du vaccin russe, le Spoutnik V, et il n’est pas étonnant que la turbulente Hongrie soit le premier pays de l’UE qui l’ait autorisé et importé en un pied de nez ironique d’Orban à Bruxelles. Ces mêmes autorités bruxelloises envisagent – avec leur sage lenteur – une « coopération » sanitaire avec la Russie comme l’a souligné l’humiliante visite à Moscou de Josep Borell, le « ministre des Affaires étrangères » européen. Voilà qui renforce la main de Poutine au moment où il suscite l’indignation occidentale avec l’arrestation et la condamnation de son opposant, Alexï Navalny. La quête désespérée des vaccins perturbe tant les chancelleries européennes que le sort de Navalny passe au second plan au-delà de quelques déclarations solennelles qui ne trompent personne. Vladimir Poutine a du gaz, beaucoup de métaux, du blé et maintenant un vaccin. Au fond, ces vaccins ont donné leur chance aux francs tireurs du populisme, de Boris Johnson à Vladimir Poutine. On comprend qu’ils en profitent.

 

 

4 février

 

Les uns après les autres, les chiffres économiques presque définitifs commencent à tomber pour cette véritable « annus horribilis » qu’a été 2020. Le recul américain n’aura finalement été « que » de 3,5 %, alors que les Etats-Unis remportent haut la main la palme en termes de décès du Covid. Il est vrai que cette modeste performance a été rendue possible par un déficit public qui a atteint 18 % du PIB ! La dette américaine a tellement grossi qu’elle commence maintenant à trouver plus difficilement des acheteurs.

L’Europe a fait la moitié moins de déficit public (9 % du PIB) et logiquement le recul de la croissance y a été à peu près du double : – 6,8 %. L’Allemagne avec – 5 % est presque la meilleure élève. Avec – 11 %, l’Espagne est la lanterne rouge du continent juste devant l’Italie (– 8,9 %). C’est au fond assez logique les deux pays ayant été touchés dès la première vague du Covid et ayant pris de plein fouet l’effondrement du secteur du tourisme. Ajoutons à cela des situations politiques complexes. En Italie, d’ailleurs cela a provoqué la chute du président du Conseil Guiseppe Conte dont la fragile et improbable coalition a éclaté et le recours à une personnalité extérieure à la caste politique, l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, tout auréolé de sa réussite à la tête de la BCE, mais qui risque de se casser les dents sur les complexités italiennes.

Quant à la France avec – 8, 3 %, elle fait un peu moins mal que ce qui avait été anticipé, mais elle reste quand même en queue du peloton : l’économie a replongé au dernier trimestre 2020 (– 1,3 %) et avec les mesures en tout genre mises en place ces dernières semaines du couvre-feu à la fermeture des remontées mécaniques dans les stations de sport d’hiver, il y a bien peu de chances que le premier trimestre 2021 soit meilleur. Les économistes appellent cela un « double dip » une rechute d’autant plus cruelle qu’elle intervient après l’illusion d’un sursaut.

Europe à terre, Amérique dopée, mais bien fragile, c’est bien la Chine qui tire les marrons du feu, la seule d’ailleurs à avoir enregistré une croissance positive en 2020 : + 2,3 %, bien moins que les 6,1 % de 2019, mais un rythme que la Chine a retrouvé en fin d’année avec + 6,5 % au dernier trimestre. La Chine laisse littéralement le reste du monde « KO debout » ! En 2020, elle a symboliquement dépassé pour la première fois la barre des 20 % du PIB mondial : un cinquième de l’économie mondiale !

Certes, l’exercice de prévision est aléatoire étant donné l’inconnue sanitaire, mais en raisonnant sur la base d’une lente amélioration de la situation sanitaire grâce aux vaccins (quelle que soit leur nationalité !) et d’une croissance mondiale tournant autour de 5 %, la Chine avancerait de 9 %, les Etats-Unis de 5 % et l’Europe de 3 à 4 %.

La Chine a pris le maillot jaune et elle va le garder. C’est un nouveau monde qui s’ouvre devant nous.

 

 

2 février

 

En Birmanie, un coup d’Etat militaire vient de renverser Aung San Suu Kyi et le gouvernement issu des urnes. La cohabitation entre la Prix Nobel de la Paix de 1991 et les militaires n’aura pas duré une décennie et son silence face aux massacres de Rohingyas a laissé perplexes la plupart de ses admirateurs occidentaux. On comprend maintenant que ses marges de manœuvre étaient bien limitées.

Une chose en tous cas apparaît certaine : l’armée birmane n’a pas agi sans, sinon la bénédiction, au moins la caution de la Chine dont le ministre des Affaires étrangères, Wan Yi, était en Birmanie à la mi-janvier. La Birmanie est une pièce essentielle du puzzle d’influences que bâtit la Chine dans la région avec sa BRI, ses nouvelles routes de la soie et son intérêt pour les matières premières birmanes.

La balle est maintenant dans le camp de… Joe Biden. C’est la première épreuve de force pour la nouvelle diplomatie américaine. Et au travers de la Birmanie, c’est la position américaine vis-à-vis de Taïwan qui sera scrutée. Au Jeu de go, la stratégie est de se créer des territoires et d’y enfermer l’adversaire. La Chine essaie maintenant de boucler son territoire asiatique et a profité du jeu quelque peu incohérent des Etats-Unis, d’Obama à Trump. Joe Biden ne peut rester passif, ni se contenter de vagues sanctions. A lui de jouer.

Il est attendu aussi dans un autre pays où la Chine avance ses pions. En République démocratique du Congo où derrière le bras de fer entre l’ancien et le nouveau président, c’est aussi un affrontement entre Chine et Etats-Unis qui se prépare.

 

 

1er février

 

Manifestement le Covid n’arrête pas les boursicoteurs et joueurs de toute nature rivés sur leurs écrans et opérant sur des plateformes leur permettant d’être en prise directe avec les marchés, leurs tendances, leurs modes et… leurs « fake news ». Le dernier jeu du moment est d’entraîner la communauté des joueurs individuels sur une piste commune pour s’attaquer aux « gros », aux fonds d’investissement surtout lorsque ceux-ci vendent à découvert, qu’ils « shortent » le marché dans l’anticipation d’une baisse des cours. La semaine dernière, la pression est montée sur un titre américain, GameSpot, un distributeur de jeux vidéo entre autres, emblématique pour toute la génération des mordus de l’écran. Face aux fonds, la rumeur est montée sur le site Reddit et sur le seul mois de janvier l’action a flambé de plus de 1 500 %. A la fin du mois, les fonds avaient perdu $ 12,6 milliards ! Les petits avaient écrasé les gros !

Dans la foulée, la rumeur s’est intéressée à un métal semi-précieux : l’argent. Le 28 janvier étaient publiés des « posts » conseillant d’acheter de l’argent. Et ce fut la ruée tant sur de l’argent « physique » comme les pièces et les lingots que sur les fonds spécialisés, les ETF, dont le sous-jacent est investi en métal. En deux jours, le principal d’entre eux reçut près de $ 1 milliard et dut acheter 34 millions d’onces d’argent. Le prix de l’once est passé de $ 25 à $ 30. On se souvient qu’en 1980, la célèbre spéculation des frères Hunt, des milliardaires texans, avait poussé les prix bien au-delà de $ 50. Nous n’en sommes pas là et sur les marchés de l’argent les « fondamentaux » ne sont pas haussiers (la prévision de CyclOpe est de $ 25 en moyenne en 2021). Mais, gare à la rumeur…

 

29 janvier

 

A l’heure des séries qui font la fortune de Netflix, la saga de la gestion de la pandémie par les autorités françaises affiche chaque jour de nouveaux rebondissements et tient en haleine un public pourtant un peu las.

Depuis quelques jours, la rumeur d’un troisième confinement se faisait insistante et chacun d’imaginer son propre scénario à partir de l’impact des variants, des dates des vacances scolaires, de la lassitude générale qu’il s’agisse des étudiants ou des commerçants et puis aussi des déboires de la vaccination. Mais l’épisode de ce soir a pris tous les spectateurs à contre-pied. Le Premier ministre, en direct de l’Elysée, a tranché pour quelques jours entre les tenants de la pensée unique sanitaire et donc du confinement et les néo-réalistes de tendance psycho-économique. Ces derniers l’ont emporté au prix de la fermeture des frontières et… des centres commerciaux. Nul ne sait si cela sera suffisant et il va falloir attendre une semaine pour avoir, à l’issue d’un de ces conseils de défense dont se régale l’exécutif, le prochain épisode de notre feuilleton.

L’humour est là facile, mais la décision est bien difficile, le corps médical, au moins en ce qui concerne ses représentants médiatisés, ne brillant pas par sa capacité à anticiper de manière rationnelle. Certes, il en est de même pour les économistes, mais au moins sont-ils peu dangereux !

 

 

28 janvier

 

Quelques chiffres marquent ce début d’année : 3,5, 8, 3, 100 et 80 sont nos choix de la semaine.

3,5 %, c’est le recul de l’économie américaine en 2020, le pire depuis 1946. L’économie des Etats-Unis avait alors reculé de 11,6 % ce qui était au fond assez logique après « l’euphorie » de la guerre, le retour à la vie civile des soldats engagés en Europe et dans le Pacifique et la diminution des besoins militaires. Mais, pour mémoire en 2009, la chute du PIB américain n’avait été que de 2,5 %. Au pire de la crise, en avril 2020, la baisse de pression fut aux Etats-Unis de 13 à 14 %.

Au même moment, le compteur français affichait – 30 % et finalement l’année s’est soldée pour l’hexagone à – 8,3 %, l’une des plus mauvaises performances de l’Europe, à peine supérieure à celles de l’Espagne et de l’Italie. La France a payé très cher une politique sanitaire qui, au final, s’est révélée d’une efficacité limitée. Mais, à la différence des Etats-Unis, le coût social de ce gouffre économique a été relativement bien amorti.

$ 100 milliards, c’est le chiffre d’affaires d’Apple au dernier trimestre 2020. Peu d’entreprises dans le monde ont jamais dépassé ce niveau en dehors de l’univers de la distribution. Apple a largement profité de la pandémie et de ses confinements. Dans un monde digitalisé, Apple continue à faire la course en tête.

$ 80 millions enfin, c’est le prix au marteau d’un Botticelli, $ 92 millions avec les frais. C’était le prix de réserve pour une toile fortement retouchée, mais la deuxième enchère pour une œuvre ancienne après un Vinci acheté par un certain prince saoudien.

 

 

26 janvier

 

Il y avait eu l’Arc de Triomphe à Paris, il y a deux ans, le Capitole à Washington il y a quelques semaines et voilà maintenant un autre symbole pris d’assaut par des manifestants : le Fort Rouge à Delhi qui fut au XVIIe et au XVIIIe siècle le cœur de l’empire moghol et qui a été envahi par des foules de paysans, le jour même de la fête nationale de la Constitution.

Les paysans indiens sont en colère et réclament le retrait de lois préparés par le gouvernement de Narendra Modi et dont l’objectif est de libéraliser la politique agricole indienne.

Longtemps, l’Inde, celle du Raj britannique a connu les famines. C’est pourquoi dès son indépendance, l’Inde appliqua le principe de l’autosuffisance tel que le prônait Gandhi. L’Inde se dota d’un système de prix garantis pour les paysans, de stockage public et en même temps de distribution à prix subventionnés aux plus pauvres : au fond, un curieux mélange de politique agricole sur le modèle de la PAC européenne et de politique alimentaire avec l’équivalent des « food stamps » américains. Ce fut coûteux mais très efficace. Grâce aussi à la Révolution verte, l’Inde devint effectivement autosuffisante et elle est même aujourd’hui exportatrice de blé, de sucre et bien sûr aussi de viande bovine dont elle est le deuxième exportateur mondial. Il y a certes toujours des Indiens qui souffrent de malnutrition (plus de 100 millions d’après la FAO), mais c’est là un problème de pauvreté plus que de disponibilité agricole : au contraire, on a souvent critiqué les stocks pléthoriques détenus par les organismes publics indiens qui pourrissaient sur place.

Cela fait longtemps qu’il aurait fallu réformer la politique agricole indienne, tous les observateurs, à commencer par le prix Nobel Amartya Sen en convenaient. Mais, Narendra Modi a fait le choix de la brutalité, a cherché à passer en force par le biais d’une privatisation qui pourrait se faire au profit des quelques oligarques qui le soutiennent et dont il a fait la fortune.

La chose se complique encore lorsque l’on sait que les Etats indiens les plus concernés, ceux qui dégagent les principaux excédents agricoles ont des populations rurales fortement musulmanes ou sikhs comme au Punjab.

Et puis, cette crise intervient en un moment délicat pour l’économie indienne. En 2020, l’Inde a enregistré le plus fort recul économique de tous les pays émergents (- 8 % au moins). Certes, le FMI anticipe pour 2021, un rebond tout aussi spectaculaire (+ 11 %), mais qui dépend de nombre d’impondérables à commencer par le Covid et la vaccination.

Premier producteur mondial de vaccins, l’Inde vit au quotidien ce paradoxe de la coexistence des technologies avancées et d’une agriculture de subsistance qui occupe encore une bonne moitié de la population. C’est pourquoi, la prise du Fort Rouge va bien au-delà du seul symbole et illustre la crise économique, sociale et religieuse que vit l’Inde aujourd’hui.

 

 

25 janvier

 

Revoilà Davos ! Non pas la version « physique » dans la très chic station des Grisons qui a conservé le parfum de la Montagne Magique de Thomas Mann. Hans Castorp soignerait cette année son spleen en « distanciel ». Davos est en virtuel et cela a au moins l’avantage de faciliter la participation de la plupart des puissants de la planète à commencer par Xi Jinping.

En l’absence du nouveau président américain pour lequel Davos était difficile à programmer dans un agenda tendu, Xi Jinping a assuré le spectacle en donnant un véritable cours de géopolitique à la sauce chinoise : « que le flambeau du multilatéralisme éclaire la marche en avant de l’humanité ! ». Xi Jinping veut une « action mondiale, des réponses mondiales, une coopération mondiale ». Mais, au-delà de cette défense d’un ordre international, Xi Jinping souligne par contre « qu’il n’existe pas deux feuilles d’arbre identiques… ». En clair, ne cherchez pas « à vous ingérer dans les affaires intérieures d’autrui ». Pour la Chine, les affaires intérieures, c’est le Sinkiang, le Tibet, Hong Kong, Taiwan et même un peu plus. Une patrouille d’avions chinois a violé l’espace aérien taiwanais. C’était peut-être une réponse au Secrétaire d’Etat américain sortant, Mike Pompeo, qui a qualifié de « génocide » la politique suivie par Pékin vis-à-vis des Ouighours. Son successeur, Anthony Blinken a confirmé le mot employé.

A Davos, Xi Jinping faisait patte de velours, mais les griffes sont là et comme le disait son lointain prédécesseur Deng, « qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris ! ». Qui sera la prochaine souris ?

 

 

24 janvier

 

En ce troisième dimanche de janvier, l’Eglise catholique offrait pour la messe dominicale un court extrait de la première lettre de Paul aux Corinthiens : un texte curieux qui pourrait presque passer comme une annonce de la fin des temps : « Je dois vous le dire, le temps est limité… Car il passe ce monde tel que nous le voyons ». Il passe ce monde, le monde d’avant, d’avant le Covid par exemple !

Rarement, pareille tempête aura – en temps de paix – autant bouleversé la vie sociale, économique et politique de tant de pays et de l’Europe en particulier. Et pourtant nous ne pouvons-nous empêcher de continuer à penser comme « avant », à raisonner comme si rien n’était arrivé, et qu’il suffirait de quelques vaccins pour retrouver la vie d’avant, les Jeux olympiques au Japon, le baccalauréat en France, le forum de Davos, les marchandages politiques et les tourments religieux.

Mais, plus cette crise se prolonge, plus l’évidence s’impose d’un « monde qui passe ». En 1968, les septuagénaires d’aujourd’hui couraient car « le vieux monde était derrière eux ». En 2021, avec ce Covid, c’est une autre page qui se tourne et ces années vingt du XXIe siècle seront – espérons-le –aussi riches que les années soixante-dix du siècle précédant lorsque sous les pavés nous rêvions à la plage ! En réalité, Paul invitait les premiers chrétiens de Corinthe à penser au-delà de leur quotidien. Et c’est bien cela que nous devons faire aujourd’hui.

 

 

23 janvier

 

Peu à peu, une nouvelle chape de plomb retombe sur l’Europe et la France. Le Covid 19 fait des petits et ses variants britanniques, mais aussi sud-africains et brésiliens répandent dans leur sillage angoisse et désordre. Partout en Europe on durcit les règles de la vie quotidienne et la menace du confinement absolu se renforce un peu plus chaque jour dans les pays qui ne l’avaient pas encore adopté. Bien sûr, il y a les vaccins. Mais, soumis à des cadences impossibles à respecter leurs fabricants accumulent les retards et les chaînes de vaccination, elles-mêmes, fonctionnent mal. A nouveau, la vie s’arrête peu à peu en Europe : la troisième vague du Covid est là et elle touche des populations démoralisées par l’hiver, le froid et la neige. Il est désormais presque impossible de prévoir demain, d’anticiper sur ce que seront les semaines à venir. En France, la saison sera « blanche » pour les stations de ski ; bars et restaurants restent fermés et l’institution du baccalauréat, déjà vacillante, s’est écroulée (ce qui n’est peut-être pas au fond une mauvaise nouvelle). Le soir, la nuit tombe alors que règne le couvre-feu. A la télévision se disputent les « professeurs » de médecine désormais habitués des plateaux, qui rassurent, inquiètent, doutent et au fond ne savent guère. Décidemment, ce petit virus ramène l’homme à sa triste condition de fétu de paille dans l’immense tempête de la Création.

 

 

21 janvier

 

Voilà donc Joe Biden installé dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche alors que Donald Trump est retourné à ses passions golfiques à Mar a Lago en Floride. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a du pain sur la planche tant l’héritage de Donald Trump va être difficile à démêler au-delà des quelques décrets présidentiels que Joe Biden a signé dès son arrivée.

Il trouve donc un pays fracturé au-delà même des extrémistes républicains que dans son inconscience Trump a mis en avant. Le Covid a exacerbé les inégalités entre l’Amérique qui réussit, celle de la Silicon Valley et des nouvelles technologies comme dans le domaine des vaccins et puis celle des petits blancs de l’Amérique rurale, et celle des populations afro-américaines dont l’intégration demeure l’immense échec du « melting pot » américain. Au-delà, c’est bien le modèle de la société américaine qui est contesté dans les campus des universités devenues souvent des hauts lieux de l’intolérance. Biden va devoir gérer le Covid et ses conséquences. Il va probablement remettre de l’argent, beaucoup d’argent puisque l’on parle maintenant de $ 1900 milliards supplémentaires ce qui va gonfler un peu plus tant les déficits que la dette.

Mais, il n’y a pas que le calendrier domestique. Le monde entier attend en effet des Etats-Unis de Joe Biden une véritable vision. Depuis trente ans, le vieil ordre westphalien, celui de l’équilibre des forces et des tensions entre l’Est et Ouest avait disparu. Les Etats-Unis, après la disparition de l’URSS, étaient restés le seul pouvoir impérial à l’échelle de la planète. Force est de constater qu’ils n’ont pas été à la hauteur de cette responsabilité : de l’Irak à l’Afghanistan leurs interventions armées ont semé le chaos. Par la suite, ils sont revenus à leurs vieux démons isolationnistes avec une continuité certaine de Barack Obama à Donald Trump. Joe Biden a devant lui une page presque blanche alors que s’affirme un nouveau pouvoir impérial, celui de la Chine. Sur la carte mondiale, il y a aujourd’hui autant de tâches blanches que d’interrogations sur la politique que suivra la nouvelle administration, au Proche-Orient bien sûr, au cœur de ce « grand jeu » qui se déroule de la Libye à l’Afghanistan face à l’Iran, à la Turquie, aux pays du Golfe, à Israël. Mais ce sera aussi face à la Russie et bien sûr à la Chine. Le paradoxe est que le monde a plus que jamais besoin des Etats-Unis alors que les Etats-Unis ont cherché depuis au moins quinze ans à se passer du monde. Peuplée de nombre d’anciens de l’équipe Obama, l’administration Biden va devoir changer de logiciel. Espérons que tant d’attentes ne seront pas déçues.

 

 

16 janvier

 

En ces jours quelque peu glauques, il ait des événements qui permettent de ramener un peu le sourire. Tel est le cas du résultat d’une vente aux enchères qui vient de porter Hergé au firmament des valeurs artistiques. Un dessin original du maître a en effet a atteint € 3,1 millions aux enchères à Paris. Il s’agit d’un projet pour la couverture d’un album de légende, le Lotus Bleu.

Hergé s’est souvent inscrit dans l’actualité de son temps qu’il s’agisse de son médiocre Tintin chez les Soviets ou du caricatural Tintin au Congo. Mais, dans le Lotus Bleu, publié en 1936, il rentre dans l’histoire, celle de la Chine confrontée à l’agression japonaise (avec le célèbre « incident » de Moukden), celle de la présence occidentale avec la concession internationale de Shanghai (Malraux avait publié La Condition Humaine en 1933, mais cela n’a guère inspiré Hergé qui était un anti-communiste virulent). Les quelques vignettes dans le Lotus Bleu consacrées à la condamnation du Japon à la tribune de la Société des Nations à Genève résument tout aussi bien que le « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen, ce que fut l’inefficacité de la SDN dans l’entre-deux guerres. Par la suite, Hergé s’inspira de la guerre du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay pour L’Oreille cassée (1937) et engagea Tintin dans le conflit entre la Syldavie et une Bordurie aux forts relents d’Allemagne nazie (Le sceptre d’Ottokar - 1939).

Mais, dans le Lotus Bleu ce sont des morceaux d’actualité que découvraient les jeunes lecteurs belges du Petit Vingtième !

 

 

14 janvier

 

C’était en 1963 en banlieue parisienne, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Le propriétaire d’un magasin de nouveautés d’Annecy, Marcel Fournier, associé à une famille de grossistes alimentaires de l’Ain, les Badin-Defforey, ouvrait ce qui restera le premier hypermarché français, une « grande » surface de 2 000 m2. Le concept venait des Etats-Unis. Fournier et Defforey étaient allés suivre à Dayton les séminaires qu’organisait la National Cash Register, NCR, le fabricant de caisses enregistreuses. Là, le gourou historique de la distribution, Bernardo Trujillo, leur inculqua les principes de la distribution moderne : le libre-service, le centre commercial et surtout le véritable changement de paradigme apporté par la voiture. Jusque-là, on faisait ses « courses » dans son quartier ; demain on prendrait sa voiture, on irait en périphérie dans une grande surface dotée d’un immense parking. L’hypermarché était né et le concept fut bientôt imité. Carrefour y apporta toutefois sa propre touche et fut le véritable inventeur de l’hypermarché à la française : retrouvant les racines des « grands magasins » du XIXe siècle, les hypermarchés – de plus en plus vastes – élargirent leur offre bien au-delà de l’alimentaire à l’ensemble de la grande consommation. L’hypermarché devenait un lieu de sortie, un centre-ville à lui tout seul. Longtemps, Carrefour fut à la pointe de l’innovation : il donna un coup de jeune aux vieilles marques de distributeurs en inventant en 1975 les « produits libres » et en concurrençant Edouard Leclerc sur le terrain du discount tout en maintenant la qualité de la signature Carrefour. Fort de son succès en France, Carrefour déclina son concept à l’international et il y eut bientôt des hypermarchés Carrefour partout en Europe et jusqu’en Chine. Fortune faite, les familles fondatrices se retirèrent peu à peu et Carrefour entra dans l’ère des « managers » au service d’un actionnariat dispersé.

La suite de l’histoire est celle de virages peu ou mal pris face à l’évolution des modèles de consommation. Carrefour, plus que les autres grands distributeurs, resta longtemps accroché à un seul modèle de magasin, l’hypermarché, lui-même de plus en plus concurrencé d’une part par le retour en grâce du commerce de proximité et d’autre part par les chaînes de magasins spécialisés dans le non-alimentaire. Récemment et surtout avec les conséquences de la crise du Covid, Carrefour avait entrepris une véritable révolution culturelle. Malheureusement, le cours de bourse n’en a pas encore tenu compte et la capitalisation boursière de Carrefour est suffisamment faible pour qu’un improbable pompiste canadien, le bien nommé Couche-Tard se propose de le racheter. De vingt ans plus jeune que Carrefour, Couche-Tard vit encore l’épopée de ses fondateurs, les pompistes de Laval au Canada. Chez Carrefour toutes les racines sont bien oubliées. C’est peut-être cela qui fera la différence.

 

 

13 janvier

 

L’année démarre vraiment en fanfare sur les marchés mondiaux de matières premières. En Asie, le gaz naturel liquéfié vient de battre ses records du lendemain de la catastrophe de Fukushima. Le minerai de fer, le cuivre et d’ailleurs aussi la plupart des métaux sont au plus haut souvent d’une décennie. Il en est de même pour céréales et oléagineux, maïs, soja, huile de palme… Même le pétrole relève un peu la tête, aidé en cela par la décision saoudienne de réduire d’un million de barils par jour sa production sur le mois de février et mars.

Ce vent d’euphorie s’explique certes par la faiblesse du dollar, par quelques aléas climatiques comme un hiver très rigoureux en Asie du Nord et les premiers effets de « La Niña » dans la zone du Pacifique. Mais dans la plupart des cas, ce sont les besoins chinois, présents et à venir, qui ont fait la différence qu’il s’agisse de minerais et métaux ou de produits alimentaires. Alors que la troisième vague du Covid fragilise Amérique du Nord et Europe, la Chine va de l’avant et ses besoins en matières premières ne cessent d’augmenter. Certes, elle paie plus cher ses importations, mais elle est aussi dans la position confortable de l’acheteur dominant et elle peut utiliser cette situation pour avancer ses pions géopolitiques. L’Australie en sait quelque chose qui est enchaînée à la Chine dans un véritable pacte faustien. On sait comment cela s’est terminé…

 

 

10 janvier

 

« Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre ». A peine le Brexit enfin réalisé, voilà que le Royaume-Uni se rappelle au bon souvenir du continent avec un variant britannique du Covid 19 qui semble particulièrement agile et qui a provoqué un nouveau confinement outre-Manche alors que le système de santé y est proche de la saturation. Mais c’est toute l’Europe qui se trouve touchée par une véritable troisième vague d’un virus qui semble jeter ses derniers feux alors que la vaccination commence à monter en puissance. Sur ce front, il y a quand même quelques bonnes nouvelles : le vaccin « classique » Astra Zeneca (qui se conserve dans un simple réfrigérateur) a été autorisé en Inde où il est produit pour la modique somme de $ 2.50 la dose. L’industrie pharmaceutique indienne est spécialisée dans la production de masse de médicaments et donc ici de vaccins. Au début de janvier, on estimait que 13 millions de doses de vaccins avaient été administrées dans le monde pour l’essentiel (9 millions) aux Etats-Unis et en Chine devant Israël et le Royaume-Uni. Mais le cas britannique montre bien que la vaccination ne peut tout résoudre surtout à court terme. L’heure reste à la distribution, aux masques et au confinement et donc à la panne économique.

 

 

9 janvier

 

Jeff Bezos, le patron d’Amazon, est battu ! L’homme le plus riche du monde est Elon Musk qui affiche $ 188,5 milliards de fortune. Certes, c’est une fortune un peu théorique puisqu’elle est fondée pour l’essentiel sur la valorisation de Tesla. Début 2020, celle-ci était de $ 75 milliards ce qui semblait déjà beaucoup pour une entreprise dont l’objectif – qui a été atteint – était de produire 500 000 voitures en 2020. En fin d’année, la capitalisation de Tesla était presque neuf fois plus élevée et elle était l’équivalent de celle, cumulée, des sept plus importants constructeurs d’automobiles de la planète. Tout ceci, ne paraît pas bien raisonnable même si il faut reconnaître que Musk a été un visionnaire en jouant la carte du véhicule électrique au moment où tous les grands de l’automobile soit n’y croyaient pas, soit ne progressaient qu’avec lenteur. Et ce qui est remarquable c’est qu’à la différence des GAFAM qui jouent la carte des services et qui délocalisent à tout va, Elon Musk est dans l’industrie la plus lourde, tout comme d’ailleurs avec SpaceX, qui pour l’instant n’est pas prise en compte dans sa fortune. Elon Musk fait mieux que se contenter de vendre du rêve. Mais, il a quand même quelques années de consolidation devant lui.

 

 

janvier

 

Les yeux de la planète sont tournés vers les États-Unis, les difficultés américaines et la transition complexe entre Donald Trump et Joe Biden. Alors, comme à l’habitude, la Chine en profite et serre un peu plus la vis à Hong Kong en procédant à l’arrestation de la plupart des dirigeants démocrates encore en liberté. Le prétexte trouvé était l’organisation de primaires « sauvages » par les démocrates de manière à éviter l’éparpillement de voix aux élections face aux candidats de Pékin. Ces élections illégales, auxquelles ont participé quand même quelque 8 % de la population, allaient donc à l’encontre de la sécurité nationale et tombaient sous le coup des nouvelles lois donnant en pratique toute latitude à Pékin pour imposer son joug sur Hong Kong. Au fond, c’est à une sorte de « remake » de Budapest 1956 ou de Prague 1968 que nous assistons. Xi Jinping ne peut s’accommoder de la moindre contestation qu’elle vienne de l’intérieur (Jack Ma qui a « disparu » de la scène) ou de ceux qui se croient encore un peu à l’extérieur, comme à Hong Kong donc. Personne ou presque n’a réagi, ni aux États-Unis paralysés, ni en Europe où l’on se frotte les mains de l’accord sur l’investissement signé avec Pékin, ni tout au long de ces nouvelles routes de la soie sur lesquelles on commence à courber l’échine, ni même au Vatican malgré les protestations du Cardinal émérite de Hong Kong. À Hong Kong, ils sont seuls… bien seuls.

 

 

janvier

 

Il y avait pour un Français quelque satisfaction à voir les scènes de manifestation à Washington et en particulier au Capitole qui rappelaient cruellement la mise à sac de l’Arc de Triomphe par des gilets jaunes en 2018. Aux États-Unis aussi, au pays de la démocratie, cela était possible et les manifestants étaient même des partisans du Président, certes battu, mais encore en exercice.

Une chose est claire : Donald Trump est en train de « rater sa sortie ». Il ne peut admettre sa défaite et estime que son élection lui a été volée alors qu’il a réuni sur son nom plus d’électeurs qu’aucun candidat républicain par le passé… Mais moins que Joe Biden ! Donald Trump s’est enfermé dans son déni, mais il est frappant de constater que plus de la moitié de son électorat républicain le suit dans son délire complotiste. Le saccage du Capitole en est une conséquence extrême, mais il serait erroné de penser que l’expression politique aux États-Unis est exempte de violence, y compris au quotidien.

Quoi qu’il en soit, Donald Trump a fait un beau cadeau à Joe Biden en lui donnant la majorité au Sénat. Contrairement aux attentes, les deux sièges en jeu en Géorgie ont été remportés par des démocrates contre les sortants républicains. La Géorgie a même, pour la première fois, envoyé à Washington un sénateur afro-américain, pasteur dans l’église de Martin Luther King. La folie trumpienne a eu là des conséquences positives, mais la question de l’avenir du parti républicain reste entière.

 

 

janvier

 

C’est du grec « dromos », la course que la langue française a forgé hippodrome pour les courses de chevaux et aérodrome pour les courses aériennes sans oublier les cynodromes au temps où l’on faisait courir les chiens. La richesse d’une langue tient à sa capacité à s’adapter, à créer de nouveaux mots ou expressions pour décrire des concepts ou des situations nouvelles. Trop souvent, ces dernières années on les a empruntés à l’anglais au point d’aboutir dans certains cas – chez les économistes par exemple – à un ignoble franglais. Alors, réjouissons-nous de la résurrection du genie de la langue française avec le vaccinodrome.

Curieusement, il ne s’agit pas de la course à laquelle se sont livrés les grands laboratoires et autres entreprises de biotechnologie de la planète pour être les premiers à faire certifier et à produire des vaccins anti-covid. De cette course-là d’ailleurs, les engagés français, Sanofi et Pasteur, sont les bons derniers.

Non, les vaccinodromes seraient en fait des centres de vaccination accélérée afin cette fois de gagner la course contre le Covid. Pourquoi pas, mais là aussi une autre part du génie français est à l’œuvre : celui du tatillonisme bureaucratique que la hiérarchie sanitaire a sublimé. Les vaccinodromes étaient censés vacciner à la chaîne dans les meilleures conditions possibles. On connaît la suite et le retard pris par la France même par rapport à nos voisins européens qui ont commencé à vacciner pourtant en même temps que nous. La seule réponse a été pour l’instant la création d’une « concertation citoyenne sur la vaccination », la mode étant par les temps qui courent de donner la parole aux citoyens de base pour mieux les ignorer. Peut-être devrait-on créer une Haute Autorité des vaccinodromes !

On aimerait ne faire qu’en rire s’il n’y avait pas tant à pleurer, si le ridicule à ce stade n’en devenait pas mortel. Bientôt, on nous dira peut-être qu’il était bon de faire preuve de lenteur pour mieux attendre les mutants britannique ou sud-africain. Il y aura toujours de bonnes raisons, mais à un débat sur l’efficacité des vaccins marqué en France par le principe de précaution et le doute face à la science, il faut enfin ajouter la paralysie bureaucratique dont souffre notre pays. Dans la lignée du programme nucléaire, d’Airbus et du TGV, le vaccinodrome aurait dû être le symbole de l’excellence gauloise. Il en est un lamentable « flop ».

 

janvier

 

Les catholiques fêtaient aujourd’hui l’épiphanie, dont on retient pour l’essentiel l’arrivée des rois mages devant la crèche et puis la fève dont rêvent les enfants dans la galette. Ces mages venaient donc d’Orient : ils étaient probablement des sages zoroastriens scrutant le ciel du haut de leurs tours et leurs ultimes descendants sont aujourd’hui les malheureux yézidis d’Irak, mais aussi les riches parsis de Bombay. L’Évangile de ce jour dit qu’avertis en songe des menaces d’Hérode, « ils prirent un autre chemin ».

Prendre un autre chemin, voilà justement ce qui apparaît nécessaire en 2021. Pour l’instant, un peu partout les politiques suivies restent celles de l’Ancien Monde comme si l’on avait déjà oublié les contestations d’avant le Covid. Au moment du premier confinement, beaucoup ont rêvé d’autres chemins plus solidaires et plus responsables. Bien de ces rêves se sont dissipés et il en reste un goût d’amertume tant la boue de 2020 va longtemps rester collée à nos bottes. Contrairement à d’autres époques, il n’y a plus d’idéologies ni même de spiritualités capables d’offrir des alternatives crédibles.

Prendre un autre chemin, celui trop longtemps laissé en friches, du don de soi, de cette grâce du don qui pourrait faire de l’économie de marché la plus merveilleuse des utopies.

 

 

janvier

 

Le Royaume-Uni vient donc de passer sa première journée hors d’Europe. Celle-ci semble s’être déroulée sans chaos majeur, sans embouteillage monstrueux de camions entre Londres et Douvres. Mais bien sûr, le plus dur est à venir tant pour les marchandises que pour les hommes. Mais au-delà, c’est bien d’un repli du royaume sur lui-même qu’il s’agit. Ces dernières décennies, Londres était devenue la ville la plus cosmopolite d’Europe, « the place to be » pour la création artistique, un extraordinaire « melting pot » tant culturel que… culinaire et au passage la cinquième ville française. Les restrictions mises à la circulation et à l’émigration, l’abandon d’Erasmus, le repli progressif de la City, tout cela va peu à peu priver Londres de son caractère unique. Bien sûr, ce n’est pas Londres qui a décidé du Brexit et les « remainers » y étaient largement majoritaires. Mais même l’Angleterre provinciale, celle des Brexiters, va souffrir. Quant à l’Écosse, elle ne rêve plus que de redevenir européenne et de mettre fin à l’union des couronnes d’Angleterre et d’Écosse.

Boris Johnson se donne l’illusion du triomphe. Cela pourrait ne pas durer.

 

 

1er janvier

 

Voilà un temps des vœux bien morne. Que souhaiter, en effet, pour 2021 sinon d’oublier 2020 alors que l’on sait bien que ce sera là impossible. On a pu, en effet, oublier bien des crises précédentes comme celle d’Asie en 1997, celle d’internet en 2001 et même la crise des subprimes en 2008. Mais là, cette crise qui passera dans les manuels d’histoire comme la « crise de 2020 » est d’une tout autre nature.

Elle s’inscrit dans la lignée des deux tournants majeurs du XXe siècle : 1929 et les années trente, 1974 et les années soixante-dix. Chacune avait marqué une rupture profonde : la fin des années folles et des illusions de l’après-guerre pour 1929 et la rupture avec le libéralisme ; la fin des Trente glorieuses pour 1974 et la remise en cause de l’État providence et l’économie mixte. 2020 marque symboliquement la fin d’autres « Trente glorieuses », celles de la grande mondialisation ouverte en 1990 avec la chute du communisme soviétique. Pendant ces trente ans, en pleine révolution industrielle et technologique, la croissance économique a été portée par le retour de l’économie de marché et facilitée par le retrait de l’État, par ce que certains qualifièrent alors le néolibéralisme. Les résultats en furent étonnants, provoquant toutefois une exacerbation des déséquilibres sociaux et environnementaux. Comme à la fin des années soixante, la contestation se fit chaque jour plus vive, non point au profit d’idéologies désormais disparues, mais en faveur d’un nouveau bien commun, celui du climat, de la biodiversité, de la planète et puis aussi quand même d’hommes « tous frères » comme l’a rappelé en 2020 le pape François. Le Covid n’aura été au fond que l’ultime avatar de cette mondialisation vouée aux gémonies.

2021 ne marquera pas le retour au « monde d’avant » tout comme « le monde d’après » y sera à peine ébauché. Les crises précédentes ont chacune pris une décennie à porter leurs fruits et encore, la grande Dépression de 1929 ne s’est, elle, vraiment terminée qu’avec la Seconde Guerre mondiale. Que le Covid soit vaincu rapidement ou non, il y aura après les vagues de la pandémie bien d’autres vagues économiques, sociales et géopolitiques autour du renforcement du rôle des États, du verdissement des économies, de la centralité de la Chine.

2020 a ouvert une nouvelle page encore froissée par les incertitudes sanitaires. L’écriture va en rester bien hésitante au péril de la moindre déchirure et de bien des taches qu’aucune gomme ne viendra effacer. Étranges vœux que ceux de 2021.

 

31 décembre

 

Voilà donc le dernier jour d’une « année à nulle autre pareille ». De ces années vingt qui commençaient il y a un an, on pouvait les imaginer folles comme au siècle dernier. La grande affaire de l’année devait être la réélection – ou non – de l’imprévisible Monsieur Trump, mais nul n’aurait alors joué un dollar sur la tête du terne Monsieur Biden…

Et puis voilà, le Covid est arrivé (« le » en donnant à cette pandémie un genre neutre) : officiellement dans le monde, 70 millions de personnes affectées et au moins 1,6 million de décès « officiels ». Pour l’instant, la pire pandémie depuis la grippe asiatique de la fin des années cinquante. Mais une pandémie suivie en temps réel sur toutes les chaînes d’information de la planète, et donc une réaction légitime des autorités politiques un peu partout dans le monde, de manière désordonnée, « chacun pour soi ». Le résultat, ce furent des confinements, des couvre-feux, des fermetures de frontières. Au final, 2020 a été, du point de vue économique, la pire année que le monde ait connu depuis 1931, au cœur de la grande Dépression. Le recul du PIB mondial a été de l’ordre de 5 %, bien plus marqué qu’en 2008/2009, et bien sûr qu’en 1974. Suivant les pays, 2020 s’inscrira en négatif de 4 % (États-Unis, Japon) à 12 % (Italie, Espagne)… Seule la Chine aura conservé sur cette année une croissance légèrement positive. Au Royaume-Uni (– 11 à – 12 %), on dit que c’est la pire année depuis le « grand froid » de 1709. Il est vrai que les Britanniques ont rajouté le Brexit à la liste de leurs maux.

Un temps au printemps, tout s’est arrêté : les avions restaient au sol, les voitures au garage, les navires circulaient à vide. Peu à peu, la vie économique a repris, mais partout – sauf en Chine – c’est bien au ralenti.

Mais, la catastrophe économique a été contenue sur le plan social. Jamais, en effet, les gouvernements n’ont consacré autant d’efforts à prévenir les effets de la crise. Les plans de relance se sont accumulés bien au-delà des $ 10 000 milliards. Pour la première fois, l’UE a été de la partie et paradoxalement, le Covid a conforté la construction européenne au moment même où le Brexit l’ébranlait. Tout ceci s’est traduit par un gonflement des déficits publics et donc de la dette rendue supportable par des taux d’intérêt au plus bas – voire négatifs. Mais le choc a été amorti et ce d’autant plus que certains secteurs ont profité du Covid à l’image des GAFAM qui ont tiré les bourses de la planète vers de nouveaux sommets.

En ce dernier jour de l’année, malgré la promesse des vaccins, la pandémie n’est pas jugulée, la plupart des économies tournent au ralenti et malgré les aides publiques, chômage et précarité continuent à augmenter. Pour la plus grande partie de l’humanité, la page du Covid n’est pas tournée et les bouleversements qu’il a provoqués n’en sont qu’à leurs débuts.

 

 

30 décembre

 

La présidence allemande de l’Union européenne se termine donc par le départ – demain – du Royaume-Uni, mais aussi par la signature d’un « accord de principe » entre l’UE et la Chine sur les investissements. L’affaire est d’importance pour l’UE (à 27) qui avait investi à fin septembre 2020 $ 181 milliards en Chine contre $ 138 milliards dans l’autre sens. L’UE a accepté d’ouvrir certains secteurs comme l’énergie et la Chine a fait de même pour les services financiers, le transport aérien, les télécommunications… La Chine s’est aussi engagée en matière de normes environnementales (Accord de Paris) et sociales (conventions de l’OIT).

Au-delà d’un indéniable triomphalisme germanique, cet accord ne peut que susciter un certain scepticisme. En matière d’investissement, ce qui compte, c’est un état de droit et la Chine de ce point de vue a un long chemin à faire. La Chine reste à bien des égards un état totalitaire et ceci est vrai dans le domaine économique avec le poids considérable des entreprises publiques (SOE) tant au niveau national que local. En jouant de manière bien rapide la carte du bilatérisme, l’Europe n’a-t-elle pas signé un accord de dupes en se déshabillant un peu plus sans compensations véritables ? Ceci méritera d’être analysé quand l’accord sera définitif.

Mais quel triomphe aussi du réalisme le plus cynique sur les grands principes moraux ! De Hong Kong au Tibet, la lâcheté européenne doit faire pleurer un peu plus.

 

 

29 décembre

 

Après de premières vaccinations en fanfare, le mouvement s’est manifestement ralenti. Il ne s’agit pas là d’une conséquence du vaccino-scepticisme des Français, mais bien, semble-t-il, de problèmes de cette bureaucratie sanitaire dont 2020 aura permis aux Français de découvrir le conservatisme et les lenteurs. Après donc les pénuries de masques puis de tests, voilà que les vaccins – s’ils ne manquent pas – peinent au moins à être distribués. Faut-il une consultation médicale préalable à la vaccination ? Faut-il questionner les tuteurs légaux des pensionnaires des maisons de retraite ? Ce sont là certainement de bonnes questions, mais ne masquent-elles pas l’inefficience profonde d’un système administratif à bout de souffle ?

Le Royaume-Uni – où le système de santé totalement public ne brillait guère par son efficacité – est parvenu déjà à vacciner plus de 600 000 personnes et l’Allemagne en quelques jours parle en dizaines de milliers là où en France on raisonne par centaines.

Oh, certes, la critique est facile et il y a probablement d’excellentes raisons médicales et sanitaires à ce retard. L’impression demeure quand même celle d’une certaine irresponsabilité, d’un contraste grandissant entre discours volontaristes et action sur le terrain : comme si le pompier au milieu des flammes oubliait que le plus important est de prévenir l’incendie.

 

 

28 décembre

 

Après Facebook et Google aux États-Unis, les GAFAM dans leur ensemble en Europe (mais là pour des raisons fiscales), voilà Alibaba qui fait l’objet d’une enquête des autorités chinoises de la concurrence.

Il y a vingt ans, un professeur d’université chinois, Jack Ma, se lança dans la vente en ligne. Le succès a été fulgurant et Alibaba réalise aujourd’hui un cinquième du commerce de détail en Chine et prend une place de plus en plus importante à l’international. Un temps, Jack Ma a été l’homme le plus riche de Chine et sa forte personnalité tranchait sur la discrétion dont font en général preuve les milliardaires chinois. À l’automne 2020, il devait introduire en bourse sa filiale de paiements en ligne, Ant Group, devenue en réalité une banque à part entière.

Mais dans l’univers feutré du capitalisme chinois où les frontières sont poreuses entre public et privé, où les SOE (State owned enterprises) se comportent comme des groupes privés, Jack Ma, tout membre du PCC qu’il était, commençait à déranger. On dit que c’est Xi Jinping, lui-même qui aurait décidé de l’annulation de l’introduction en bourse de Ant. L’enquête sur Alibaba a probablement été ordonnée au plus haut niveau et Jack Ma serait même interdit de sortie du territoire chinois. Certes, ce n’est pas encore la chute, mais il y a dans ce destin quelque chose qui rappelle dans l’histoire de France celui de Nicolas Fouquet disgracié par Louis XIV, ou mieux encore celui de Jacques Cœur éliminé par Charles VII. Jack Ma a peut-être oublié qu’il n’était qu’un simple mortel face à un empereur de droit de plus en plus divin.

 

 

27 décembre

 

En ce dimanche de la Sainte Famille pour les catholiques (celui de la présentation de Jésus au Temple) commence donc la vaccination contre le Covid sur le continent européen (anticipant sur le Brexit, les Britanniques avaient débuté il y a trois semaines). Le vaccino-scepticisme est en France devenu une affaire politique qui tourne au ridicule tant on a oublié ce que furent en France des maladies comme le tétanos, le choléra, la poliomyélite et autres diphtéries que des vaccins ont permis d’éliminer.

Non, ce qui est plus inquiétant c’est l’incapacité de l’Europe à produire de tels vaccins puisque les deux produits qui seront administrés sont américains (avec quand même une « start up » allemande pour Pfizer). En dehors justement de Pfizer, les grands noms de la pharmacie des deux côtés de l’Atlantique sont absents (Merck, Hoffman…) ou bien en retard (AstraZeneca, Sanofi…). Issus de technologies nouvelles, ces vaccins sont les enfants de la révolution industrielle de la fin du XXe siècle : à côté des technologies de l’information, il y avait les biotechnologies trop souvent caricaturées et rejetées à l’image des OGM. Il y a d’ailleurs dans le développement de ces vaccins quelque chose de la même nature que l’effervescence que l’on a connu dans les années quatre-vingt-dix autour d’internet. Simplement, le temps du gène est un temps beaucoup plus long que celui de la puce, même si, en 2020, avec quelques milliards de dollars d’aides et de commandes publiques, il vient de connaître une singulière accélération. Que l’on commence en tout cas à vacciner en un jour consacré à célébrer la famille est un beau symbole.

 

 

26 décembre

 

Voici un bien indigeste cadeau de Noël : les 1 246 pages (près de 1 500 avec les annexes) de l’accord du post-Brexit entre ces pays désormais « étrangers » que sont les vingt-six membres de l’Union européenne d’une part et le Royaume-Uni d’autre part (le Royaume restera-t-il longtemps uni, voilà une question que risquent de poser assez vite les Écossais !). Du côté britannique, on se congratule d’avoir sauvé l’accès au marché européen sans droits de douane, mais non pas sans formalités douanières et avec la contrainte de respecter les normes européennes pour éviter le dumping fiscal et social dont avait pu rêver Boris Johnson.

Bien sûr, le diable se cachant dans les détails, ces 1 246 pages contiennent certainement maintes ambiguïtés qui feront les délices des juristes et autres cabinets d’avocats des deux côtés de la Manche. De manière symbolique, la circulation sera plus difficile, il faudra des passeports et le temps des « jobs » outre-Manche est probablement révolu.

Ce « soft Brexit » va quand même coûter € 500 euros pour chaque Britannique, mais aussi une centaine d’euros pour chaque européen du continent. Il y a des moments où l’on a l’impression que l’histoire fait marche arrière. Nombre de Britanniques doivent ce soir se trouver un peu plus trahis par ceux qui les ont entraînés dans pareille impasse et qui osent aujourd’hui s’en faire gloire.

 

 

25 décembre

 

Noël ! En ces temps de Covid, ce fut la seule porte ouverte aux retrouvailles familiales certes limitées, mais assez souvent contournées. Noël s’est extrait peu à peu de sa « gangue » religieuse devenue pour la plupart des Français un aimable folklore. L’arbre de Noël est bien de tradition païenne et germanique et il a supplanté la crèche napolitaine ou provençale. On chantait encore quelques chants de Noël sur les chaînes de télévision et le service public a retransmis vers minuit la messe à Saint-Pierre de Rome.

Mais Noël est au fond devenu avant tout une fête de la famille, un des seuls moments de l’année où se retrouvent toutes les générations autour de cadeaux, d’une table, d’un moment d’affection. À Noël, trois et souvent quatre générations, des fratries, se croisent parfois pour la seule fois de l’année. La messe de minuit, la naissance de Jésus, la promesse faite à Marie, tout cela est oublié dans un brouillard de plus en plus profond, celui de l’ignorance religieuse. Mais l’essentiel n’est plus là : il est dans ce moment de fraternité, dans la chaleur des retrouvailles, dans le rire des enfants ouvrant les plus modestes des cadeaux ; et puis avec aussi une pensée pour tous ceux, seuls, isolés, pauvres de cœur pour lesquels Noël est un moment bien cruel.

Noël, un regard d’enfant…

 

 

24 décembre

 

On a donc pu célébrer Noël à Londres et à Bruxelles et un peu de raison l’a emporté sur tant de passion. Cet accord obtenu une veille de Noël correspond bien au désir de Boris Johnson de se forger une image churchillienne. Concrètement, le Royaume-Uni a lâché du lest sur le dossier le plus symbolique et épineux, celui de la pêche : les quotas européens dans les eaux britanniques ne seront réduits que de 25 % pour cinq ans et demi. Au-delà, si les quotas étaient encore réduits, l’Union pourrait réagir en augmentant les droits de douane de produits britanniques. Mais même réduits à 25 %, ces quotas en baisse seront difficiles à supporter pour les pêcheurs Français et Danois en particulier.

Les autres sujets « commerciaux » ont pu être réglés. Par contre, il reste les services et notamment les services financiers pour lesquels il reste maints sujets à éclaircir. Mais après être passés si près d’un « no deal », on ne fera pas d’un côté comme de l’autre la fine bouche. Les queues de camion à Douvres provoquées par la nouvelle vague du Covid ont certainement calmé les « brexiters » les plus excités.

Boris Johnson aura quand même ajouté sa touche personnelle en décidant de sortir le Royaume-Uni du programme Erasmus. Il est vrai que les jeunes britanniques étaient beaucoup moins attirés par le Continent que les étudiants européens qui bénéficiaient de tarifs préférentiels dans les universités d’outre-Manche. Mais cette décision est stupide tant c’est dans des « auberges espagnoles » que l’on pouvait espérer un jour noyer l’insularité britannique… Mais Boris Johnson, ancien d’Eton et d’Oxford ne pouvait l’admettre.

 

 

23 décembre

 

S’il est un marché qui termine l’année sur une note positive, c’est bien celui du cuivre, fidèle au surnom de « Dr Copper » que lui donnent les économistes en mal d’indicateurs avancés de la conjoncture. Au plus bas, en plein Covid chinois à la fin mars, le cuivre valait à peine plus de $ 4 000 la tonne. Le voilà qui frôle les $ 8 000 et certains analystes le voient en 2021 dépasser les $ 10 000 et son record de 2011.

Il y a là certes un peu de spéculation et l’impact de la baisse du dollar. Du côté de l’offre, il y a eu quelques fermetures de mines liées au Covid, mais surtout fort peu de nouveaux projets miniers susceptibles de répondre à la demande.

Car c’est la demande qui a provoqué cette flambée des prix. À court terme, c’est bien sûr la demande chinoise qui représentait déjà avant le Covid plus de la moitié de la consommation mondiale. Mais le cuivre va profiter encore plus à l’avenir de la volonté des autorités chinoises de verdir leur économie en augmentant la part des énergies renouvelables et en investissant dans les réseaux et autres « grids ». Le cuivre est en effet le métal électrique par excellence et de 2020 à 2030, la consommation mondiale passerait de 23 à 33 millions de tonnes. Certes, il faut tenir compte du recyclage, mais celui-ci sera insuffisant alors que l’offre minière se trouve de plus en plus limitée par des contraintes environnementales.

Voilà donc qui fait les affaires de Dr Copper !

 

 

 

22 décembre

 

Alors que l’heure est un peu partout à la vaccination, à commencer par celle de Joe Biden, l’administration Trump a enregistré un ultime succès avec l’accord au Congrès entre démocrates et républicains pour un nouveau plan de relance, de $ 900 milliards, qui vient s’ajouter en partie au premier plan de relance du printemps ($ 2 200 milliards). Une partie de ce plan est constitué, comme la première fois d’aides directes : $ 660 par adulte avec un plafond de revenus de $ 99 000 et $ 600 par enfant à charge. Ce cadeau pourrait être expédié dès la semaine prochaine d’après le secrétaire au Trésor. Voilà de quoi stimuler la consommation dans la plus pure tradition keynésienne, aux antipodes de la vulgate libérale américaine. Mais au fond, on se rapproche là de l’idée du revenu universel, défendue récemment par le pape François et qui trouve des défenseurs tant chez les libéraux comme Milton Friedman avec son idée d’impôt négatif qu’à gauche comme le montre Benoît Hamon qui vient d’en signer un plaidoyer.

Touchés de plein fouet par la pandémie, les États-Unis réagissent en tout cas, certes avec l’argent des autres puisque ces sommes vont venir s’ajouter à un déficit budgétaire qui ne cesse de se gonfler. Mais les États-Unis disposent avec le dollar d’une position privilégiée, celle au fond de l’emprunteur de dernier recours.

Et puis il faut quand même aussi saluer la réactivité du système économique et financier américain. C’est la conjonction de la dynamique entrepreneuriale, des laboratoires de recherche et des aides publiques qui, comme pour internet à la fin du XXe siècle, a permis la mise à disposition en temps record de vaccins de nouvelle génération. L’équivalent de la Silicon Valley se trouve pour les biotechnologies autour de Boston.

Si Donald Trump n’avait pas été aussi mauvais joueur, on aurait pu saluer ce qui aura été un incontestable succès de son administration que d’avoir permis la production de masse de ces vaccins, d’avoir aussi mis en œuvre un traitement social de la crise qui a peu d’exemples dans le monde. Malheureusement, il nous aura poussés à ne retenir de lui que la caricature.

 

 

21 décembre

 

Voilà donc l’hiver ! Est-ce pourtant une conséquence du réchauffement de la planète, mais les températures sont bien douces tout particulièrement au Pays basque, l’endroit de France où il fait le plus chaud. La neige s’en est allée et il faut aller beaucoup plus haut dans les Pyrénées pour en trouver. 2020 sera fort probablement l’année la plus chaude de l’histoire et l’homme y est certainement pour quelque chose. L’une des conséquences « positives » du Covid est qu’il a accéléré la prise de conscience des dangers que représentera au fil du siècle le changement climatique. Il y a un an encore, la petite Greta – une « femme de l’année » aujourd’hui bien oubliée – pouvait faire sourire. Mais pour beaucoup, santé et climat vont de pair et leurs dérèglements seraient ainsi les enfants d’une mondialisation mal maîtrisée : Œdipe est puni tout comme Prométhée et Sisyphe avant lui. Les dieux reprennent le dessus, cette Nature que célèbrent les intégristes de l’écologie, en héritiers du paganisme antique. À leurs yeux, le Covid a montré la faiblesse de l’homme prêt à toutes les transgressions, à toutes les manipulations. Un sondage récent montrait qu’en France, le parti politique inspirant le plus de confiance était celui des Verts. Au-delà du rejet d’une classe politique bien essoufflée et malgré le manque de crédibilité de la plupart des dirigeants verdâtres, le Covid aura eu là une certaine utilité.

 

 

20 décembre

 

Alors que les négociations « finales » sur le Brexit butent encore sur le difficile dossier de la pêche (les autres points de contentieux seraient plus ou moins réglés), voilà que le Royaume-Uni se trouve en quarantaine vis-à-vis du continent, mais cette fois-ci pour des raisons sanitaires. Le Covid a donc évolué (on nous pardonnera l’usage d’un masculin neutre dans une approche volontairement non « genrée »). Il s’en est développé une nouvelle variété outre-Manche, encore plus agile, semble-t-il. Et voilà le Royaume-Uni pris au piège d’une insularité qui l’a si souvent sauvé dans son histoire de Napoléon à Hitler. Toutes les liaisons et les transports, d’hommes et de marchandises se sont arrêtées et les Britanniques commencent déjà à prendre conscience de leur dépendance et de leur appartenance à l’Europe : pas de ski en Suisse ni de Noël dans le « cottage » de Dordogne, plus de légumes importés de Bretagne, ni de poissons ou de moutons vendus sur le continent ; des « traders » étrangers bloqués dans la City devant leurs écrans… C’est donc cela le Brexit poussé à l’extrême. Nombre d’Anglais doivent aujourd’hui mesurer les conséquences d’un vote en faveur du Brexit dont John Le Carré, l’admirable père du si britannique Smiley, estimait qu’il était une tragédie. Disparu il y a quelques jours, John La Carré n’aura pas vu cet ultime coup du sort qui permettra peut-être de contribuer à dénouer l’interminable bras de fer entre Londres et Bruxelles. En ce temps de l’année, on peut rêver.

 

 

19 décembre

 

L’année se termine par une véritable flambée des prix agricoles mondiaux. Le blé au-dessus de $ 6 le boisseau à Chicago, le maïs au-delà de $ 4 et le soja qui dépasse les $ 12, personne ne l’eut imaginé il y a seulement quelques semaines. Les marchés des grains avaient traversé les différentes vagues de la pandémie avec une certaine sérénité. Il est vrai que les récoltes mondiales furent à peu près partout excellentes, ce qui permit de rassurer les anxieux qui commençaient à faire, comme les ménages, des achats de précaution. Mais voilà, à partir de l’automne, on commence à parler de « La Niña », la petite sœur du « Niño », un phénomène climatique centré sur le Pacifique et l’océan Indien qui se traduit par de fortes perturbations tant des températures que des précipitations : la campagne 2021/2022 pourrait s’en trouver affectée. Et puis du côté de la demande, l’ogre chinois a continué à grossir au point de devenir le premier importateur mondial de grains : 100 millions de tonnes de soja, mais aussi jusqu’à 50 millions de tonnes de céréales. Enfin, il faut tenir compte des tensions liées à la hausse des prix chez certains producteurs comme le Brésil et la Russie. En Russie, le gouvernement a mis en place une taxe à l’exportation sur le blé et le soja à compter du 15 février. Une étincelle de plus…

 

18 décembre

 

Alassane Ouattara à Abidjan, Alpha Condé à Conakry… Tous deux ont prêté serment pour leur troisième mandat à la tête de leur pays en ayant consciencieusement tordu les bras sinon à la lettre au moins à l’esprit de leur constitution respective. L’un et l’autre ont d’excellentes raisons de se croire indispensables, éternelle tentation de tout homme approchant de la retraite. Et au fond, n’ont-ils pas quelques illustres modèles en Chine avec Xi Jinping ou en Russie avec Poutine, sans parler de l’Égypte d’Al Sissi et même parmi les pays avancés de Singapour et au fond même de l’Allemagne où il n’y a pas de limites pour les mandats de chancelier et où Angela Merkel règne depuis maintenant plus de quinze ans et continue à chercher son successeur (ce qui est officiellement la position de Ouattara).

 

Certes aussi, alors que les États-Unis viennent de se choisir un président de 78 ans, on ne peut critiquer Ouattara, lui aussi âgé de 78 ans et Alpha Conde (82 ans) est à peine leur aîné. Mais on pouvait attendre mieux tant d’un ancien vice-président de la Banque Mondiale (Ouattara) que d’un pilier de l’Internationale socialiste (Alpha Conde). L’Afrique en tout cas méritait mieux.

 

 

 

21 décembre

 

Voilà donc l’hiver ! Est-ce pourtant une conséquence du réchauffement de la planète, mais les températures sont bien douces tout particulièrement au Pays basque, l’endroit de France où il fait le plus chaud. La neige s’en est allée et il faut aller beaucoup plus haut dans les Pyrénées pour en trouver. 2020 sera fort probablement l’année la plus chaude de l’histoire et l’homme y est certainement pour quelque chose. L’une des conséquences « positives » du Covid est qu’il a accéléré la prise de conscience des dangers que représentera au fil du siècle le changement climatique. Il y a un an encore, la petite Greta – une « femme de l’année » aujourd’hui bien oubliée – pouvait faire sourire. Mais pour beaucoup, santé et climat vont de pair et leurs dérèglements seraient ainsi les enfants d’une mondialisation mal maîtrisée : Œdipe est puni tout comme Prométhée et Sisyphe avant lui. Les dieux reprennent le dessus, cette Nature que célèbrent les intégristes de l’écologie, en héritiers du paganisme antique. À leurs yeux, le Covid a montré la faiblesse de l’homme prêt à toutes les transgressions, à toutes les manipulations. Un sondage récent montrait qu’en France, le parti politique inspirant le plus de confiance était celui des Verts. Au-delà du rejet d’une classe politique bien essoufflée et malgré le manque de crédibilité de la plupart des dirigeants verdâtres, le Covid aura eu là une certaine utilité.

 

 

20 décembre

 

Alors que les négociations « finales » sur le Brexit butent encore sur le difficile dossier de la pêche (les autres points de contentieux seraient plus ou moins réglés), voilà que le Royaume-Uni se trouve en quarantaine vis-à-vis du continent, mais cette fois-ci pour des raisons sanitaires. Le Covid a donc évolué (on nous pardonnera l’usage d’un masculin neutre dans une approche volontairement non « genrée »). Il s’en est développé une nouvelle variété outre-Manche, encore plus agile, semble-t-il. Et voilà le Royaume-Uni pris au piège d’une insularité qui l’a si souvent sauvé dans son histoire de Napoléon à Hitler. Toutes les liaisons et les transports, d’hommes et de marchandises se sont arrêtées et les Britanniques commencent déjà à prendre conscience de leur dépendance et de leur appartenance à l’Europe : pas de ski en Suisse ni de Noël dans le « cottage » de Dordogne, plus de légumes importés de Bretagne, ni de poissons ou de moutons vendus sur le continent ; des « traders » étrangers bloqués dans la City devant leurs écrans… C’est donc cela le Brexit poussé à l’extrême. Nombre d’Anglais doivent aujourd’hui mesurer les conséquences d’un vote en faveur du Brexit dont John Le Carré, l’admirable père du si britannique Smiley, estimait qu’il était une tragédie. Disparu il y a quelques jours, John La Carré n’aura pas vu cet ultime coup du sort qui permettra peut-être de contribuer à dénouer l’interminable bras de fer entre Londres et Bruxelles. En ce temps de l’année, on peut rêver.

 

 

19 décembre

 

L’année se termine par une véritable flambée des prix agricoles mondiaux. Le blé au-dessus de $ 6 le boisseau à Chicago, le maïs au-delà de $ 4 et le soja qui dépasse les $ 12, personne ne l’eut imaginé il y a seulement quelques semaines. Les marchés des grains avaient traversé les différentes vagues de la pandémie avec une certaine sérénité. Il est vrai que les récoltes mondiales furent à peu près partout excellentes, ce qui permit de rassurer les anxieux qui commençaient à faire, comme les ménages, des achats de précaution. Mais voilà, à partir de l’automne, on commence à parler de « La Niña », la petite sœur du « Niño », un phénomène climatique centré sur le Pacifique et l’océan Indien qui se traduit par de fortes perturbations tant des températures que des précipitations : la campagne 2021/2022 pourrait s’en trouver affectée. Et puis du côté de la demande, l’ogre chinois a continué à grossir au point de devenir le premier importateur mondial de grains : 100 millions de tonnes de soja, mais aussi jusqu’à 50 millions de tonnes de céréales. Enfin, il faut tenir compte des tensions liées à la hausse des prix chez certains producteurs comme le Brésil et la Russie. En Russie, le gouvernement a mis en place une taxe à l’exportation sur le blé et le soja à compter du 15 février. Une étincelle de plus…

 

 

18 décembre

 

Alassane Ouattara à Abidjan, Alpha Condé à Conakry… Tous deux ont prêté serment pour leur troisième mandat à la tête de leur pays en ayant consciencieusement tordu les bras sinon à la lettre au moins à l’esprit de leur constitution respective. L’un et l’autre ont d’excellentes raisons de se croire indispensables, éternelle tentation de tout homme approchant de la retraite. Et au fond, n’ont-ils pas quelques illustres modèles en Chine avec Xi Jinping ou en Russie avec Poutine, sans parler de l’Égypte d’Al Sissi et même parmi les pays avancés de Singapour et au fond même de l’Allemagne où il n’y a pas de limites pour les mandats de chancelier et où Angela Merkel règne depuis maintenant plus de quinze ans et continue à chercher son successeur (ce qui est officiellement la position de Ouattara).

 

Certes aussi, alors que les États-Unis viennent de se choisir un président de 78 ans, on ne peut critiquer Ouattara, lui aussi âgé de 78 ans et Alpha Conde (82 ans) est à peine leur aîné. Mais on pouvait attendre mieux tant d’un ancien vice-président de la Banque Mondiale (Ouattara) que d’un pilier de l’Internationale socialiste (Alpha Conde). L’Afrique en tout cas méritait mieux.

 

 

14 décembre

 

Alors que la vaccination contre le Covid a commencé au Royaume-Uni, permettant ainsi à Boris Johnson de distraire ses ouailles des angoisses du Brexit, la fièvre du vaccin gagne le monde entier avec les plus rapides, déjà en phase 3, et aux portes du Graal de l’autorisation des autorités scientifiques aux États-Unis et en Europe. À vrai dire deux pays au moins sont passés à la vaccination de masse en brûlant les étapes habituelles : la Russie et la Chine partagent la même conception totalitaire de la science : en Russie, le Spoutnik V aurait déjà été injecté à 150 000 personnes. Quant aux vaccins chinois, ils commencent à être exportés et un pays comme le Maroc a commencé à en utiliser. Aux États-Unis, la FDA a donné son feu vert le 12 décembre au vaccin Pfizer/BioNTech et les autorités espérant qu’à la fin mars 100 millions d’Américains auront été vaccinés. La tension est telle que ce sont les agents du FBI qui ont eu la charge du transfert des données des tests des laboratoires vers la FDA.

Tout ceci laisse la France… de marbre. Certes, il n’y aura pas de vaccin français et l’échec industriel de Sanofi et de Pasteur est patent. Mais surtout, la vaccinophobie des Français s’est encore accentuée y compris au sein du corps médical. La France, sur ce dossier, fait preuve d’une indéniable exception culturelle et le pourcentage des Français disposés à se faire vacciner a même plutôt tendance à diminuer. Attendons, observons et pour l’instant « Messieurs les Anglais, vaccinez les premiers ».

 

 

13 décembre

 

Oublions donc Trump ! Il reste quand même Boris Johnson pour apporter un peu d’imprévu au monde si feutré de la diplomatie internationale et avec le Brexit, il est proche du chef-d’œuvre. Le voilà qui mobilise la Royal Navy pour protéger les eaux britanniques non pas des galions espagnols de l’Invincible Armada, mais de bien innocents pêcheurs européens. Il y a chez lui du Churchill dont il a écrit une biographie ou du Thatcher, celle de la guerre des Falklands.

Les négociations devaient se terminer aujourd’hui, mais on va encore jouer les prolongations pour quelques jours, voire jusqu’à ce qui est la vraie date incontournable le 31 décembre.

Comme son ami Trump, Johnson est un remarquable joueur de poker. Certes, il n’a pas de cartes maîtresses dans son jeu et objectivement, le Royaume-Uni serait le grand perdant d’un « no deal ». Mais il a la chance d’avoir en face de lui une Europe, certes unie, mais dont l’Allemagne, qui préside l’Union ce semestre et avec Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission, reste le ventre mou, désireuse d’obtenir un accord à tout prix quitte à ce qu’il soit un « Munich à l’envers ». Alors, Boris fait monter les enchères, parle ouvertement d’un « no deal » en sifflotant tout en mobilisant sa flotte.

« Même pas mal », disent les enfants qui se bagarrent dans les cours de récréation. La réalité est que le Royaume-Uni à tout perdre d’autant plus que Johnson n’a pas grand-chose à attendre de Biden, l’ami américain, qui est… Irlandais !

 

 

12 décembre

 

Voilà donc un lustre (cinq ans) que Laurent Fabius scellait d’un coup de marteau solennel l’accord de Paris sur le climat. Que n’a-t-on dit alors, que n’a-t-on rêvé. Enfin, le monde avait pris conscience de l’urgence climatique et tous les pays allaient collaborer pour limiter le réchauffement de la planète à 2 °C. Bien sûr, il ne fallait pas trop regarder dans les détails et ce d’autant plus que cet accord fut à l’époque vécu comme une victoire de la diplomatie française. Car l’accord en réalité ne comportait que des engagements volontaires et aucune mesure coercitive. Le mécanisme pourtant essentiel du prix du carbone n’était qu’évoqué à charge pour les COP suivantes de le préciser. Malheureusement, ce ne fut pas le cas et de COP en COP on accumula les déceptions au point de ne guère faire regretter l’annulation de la COP26 qui aurait dû se conclure aujourd’hui à Birmingham.

Bien sûr, il est de bon ton de faire porter aux États-Unis la responsabilité de cet immobilisme. Mais Donald Trump est l’arbre qui cache la forêt des divergences y compris au sein de l’Europe. Et puis la crise est passée par là et le Covid a éclipsé le climat. Pourtant, sur la question climatique, le Covid a joué un rôle d’accélérateur. D’un point de vue conjoncturel, la crise a provoqué une baisse des émissions de CO2 de 7 % en moyenne (20 % au plus fort d’avril). Mais surtout, assimilée à une pandémie de la mondialisation, elle a accentué la prise de conscience des gouvernants de la nécessité d’agir : résultat, des États unis à l’Europe et au Japon sans oublier la Chine, tous les plans de relance sont « verts » avec d’ambitieux objectifs de transparence carbone. C’est la modeste contribution du Covid à la cause un peu oubliée du climat.

 

 

11 décembre

 

Le 8 juillet 1890, le Sherman Act était promulgué aux États-Unis. Cet ancêtre et pionnier de toutes les législations antitrust et monopoles de la planète visait à l’origine, pour de basses raisons politiques, le cartel des allumettes ! Mais sa principale « victime » fut la célèbre Standard Oil qui dominait le marché pétrolier de l’époque : en 1911, elle fut démantelée au grand dam de son fondateur, J.D. Rockfeller, qui personnifiait alors l’image du capitalisme sans scrupules.

Héritière du Sherman Act, la Federal Trade Commission américaine, s’appuyant sur les plaintes de 48 états, républicains comme démocrates, s’attaque aujourd’hui à l’équivalent contemporain de Rockfeller, à mark Zuckerberg et à la situation monopolistique que Facebook a bâtie au fil des années avec des achats comme Instagram (2012) et Whatsapp (2014). La FIC a d’ailleurs déposé un dossier comparable contre Google à la mi-octobre.

De la même manière que la deuxième révolution industrielle avait favorisé une extraordinaire concentration des entreprises, les nouvelles technologies ont permis l’émergence de nouveaux monopoles en particulier autour des GAFAM. Et il est vrai que Facebook est tout aussi symbolique que la Standard Oil, que Zuckerberg rime avec Rockefeller (aussi peu sympathiques et charismatiques l’un que l’autre). Point d’illusion : l’affaire prendra des années et Facebook n’est que l’arbre qui cache la forêt des monopoles numériques.

Mais au moins, ceci nous permet-il de prendre conscience du danger que représentent toutes ces « gentilles » applications.

 

 

10 décembre

 

La Chine vient d’annoncer un excédent commercial record au mois de novembre : $ 75 milliards avec des exportations en hausse de 21 % par rapport à novembre 2019. Au-delà d’un effet de rattrapage post-Covid, c’est bien la confirmation que la Chine a tourné la page de la pandémie et laisse sur place le reste du monde.

Cette fin d’année 2020 ressemble au fond à une étape de montagne du tour de France. Au bas du col, le coureur chinois avait été victime d’une crevaison, mais après quelques réparations et confinements, il avait rattrapé le peloton, ralenti lui aussi par de multiples incidents. Rapidement, il s’était détaché, n’hésitant pas à pédaler en danseuse et le voilà donc arrivant au sommet, basculant dans la descente, et creusant un peu plus l’écart avec ses poursuivants, tirant quand même dans son sillage quelques autres coureurs asiatiques. Plus loin, à trois ou quatre lacets du sommet (et un écart de 6 % de croissance du PIB avec le Chinois), on trouve un premier peloton de coureurs solides, fortement dopés comme le Japonais qui en est à 17 % de son PIB en plans de relance. Outre le Japon, il y a l’équipe américaine qui vient de perdre son leader et qui attend un peu de dopage supplémentaire, les Allemands et quelques autres. Et puis beaucoup plus loin, souffrant encore du vent de face du Covid, c’est le « gruppeto », les attardés qui auront au sommet entre 10 et 15 % de croissance du PIB de retard sur le Chinois : il y a là beaucoup d’Européens (France, Italie, Espagne, Royaume-Uni, les grandes nations pourtant du cyclisme mondial…), mais aussi l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil… Pour eux chaque coup de pédale supplémentaire se traduit encore en déficits, en chômage, en faillites. Ils n’atteindront le sommet du col qu’en 2021 au mieux, lorsque commencera le vrai Tour de France.

L’image est là peut-être cruelle, mais elle représente bien une réalité, celle d’une Chine qui creuse l’écart sur le reste du monde et en particulier sur l’Europe. La vraie question est maintenant de savoir si notre coureur chinois va se contenter de lauriers économiques, s’il ne va pas vouloir aussi une victoire politique dans sa zone d’influence tout d’abord comme cela vient d’être le cas à Hong Kong, et comme la Chine en menace aujourd’hui l’Australie, et puis au-delà en Afrique et en Amérique latine. On parlait autrefois, il y a bien longtemps du « péril jaune ». Mais aujourd’hui, c’est la Chine qui porte le maillot jaune !

 

 

9 décembre

 

Scènes d’émeutes en Nouvelle-Calédonie et en particulier à Nouméa. Cette fois-ci, les indépendantistes menés par le FLNKS s’attaquent au dossier du nickel à l’occasion de la vente par le mineur brésilien Vale de son usine de Goro dans la province Sud. Vale avait hérité du projet de Goro lorsqu’il avait pris le contrôle du numéro un mondial du nickel, le canadien Inco. Dans les conditions sociales et politiques difficiles de la Nouvelle-Calédonie et à la suite de graves problèmes techniques, Goro n’a jamais été rentable et finalement Vale a décidé de jeter l’éponge en cherchant un repreneur.

En Nouvelle-Calédonie, le nickel est avant tout une affaire politique : Goro est dans la province Sud à majorité loyaliste. Dans la province Nord, Koniambo est contrôlé par les autorités locales de tendance indépendantistes (en partenariat avec le sulfureux mineur et trader suisse Glencore). Celles-ci ont cherché à monter un dossier de reprise en s’appuyant sur un industriel coréen qui, au vu de la situation, a préféré se retirer. Vale a finalement porté son choix sur l’offre proposée par la direction actuelle avec des capitaux locaux et la participation de l’un des plus importants négociants en matières premières au monde, Trafigura. Furieux de voir cette proie leur échapper, les indépendantistes ont donc réagi violemment en cherchant à torpiller ce qui est pourtant un scénario de la dernière chance. Voilà en tout cas un épisode supplémentaire de la malédiction des matières premières appliquée au nickel en Nouvelle-Calédonie.

 

 

8 décembre

 

C’est avec un brin de nostalgie que toute une génération a appris que Bob Dylan dont la musique et les chansons ont baigné notre jeunesse contestataire a cédé aux sirènes sonnantes et trébuchantes de la marchandisation musicale. Non, ce ne peut être vrai, lui auquel l’Académie suédoise avait décerné le Prix Nobel de la littérature, certes contestable, mais qui avait eu le mérite de donner une place à la poésie musicale, lui qui avait tant marqué nos rêves d’un « monde d’après » durant la crise des années soixante-dix, lui que l’on imaginait « on the road again » la guitare en bandoulière, non… pas lui !

Et pourtant, il vient bien de vendre son catalogue, l’intégralité de son œuvre à Universal Music (filiale de Vivendi…) pour, dit-on quelques $ 300 millions. Certes, il a le droit d’assurer ainsi ses vieux jours et l’heure n’est plus aux grandes tournées. Mais réduire ainsi Bob Dylan à une affaire de gros sous ! Johnny Hallyday passe encore, mais Bob Dylan c’était quand même autre chose, un morceau du patrimoine immatériel sinon de l’humanité au moins de notre jeunesse. Tout cela est emporté par le vent du marché (blowed in the wind) puisque les temps ont changé (The Times They are a-changin).

Mais au fond, comme le chantait Brassens, « Les bourgeois plus ça devient vieux, plus ça devient c… ». Bob Dylan ? Un bourgeois…

 

 

7 décembre

 

Au moment même où l’Europe se voit bloquée et paralysée sur la question de l’état de droit en Pologne et en Hongrie, voilà que l’on reçoit en fanfare à Paris Abdel Fatah El Sisi qui règne d’une main de fer sur l’Égypte et auquel la France est heureuse de vendre avions et armes. Bien sûr, l’Égypte ne correspond guère à notre idéal démocratique et Emmanuel Macron, comme bien de ses prédécesseurs, va être obligé de faire le grand écart entre réalités géopolitiques et économiques et droits de l’homme. L’Égypte est un pion essentiel dans les fragiles équilibres méditerranéens et africains. Elle est une alliée aussi face à la Turquie d’un autre grand démocrate, RT Erdogan. À tout prendre cependant en termes de libertés politiques, la Turquie dame le pion à l’Égypte et Erdogan a même subi quelques défaites électorales, à la mairie d’Istanbul notamment, inimaginables pour un Al Sisi réélu avec un score de « maréchal » (97 %) et qui peut rester au pouvoir au moins jusqu’en 2030. Ce n’est que dans son rapport à l’islam que Al Sisi apparaît plus fréquentable pour les Occidentaux qu’Erdogan.

À vrai dire, la France n’est pas la seule à se livrer à pareilles contorsions. La BERD, la banque européenne fondée à l’origine pour financer le passage à la démocratie des économies en transition a aujourd’hui comme premiers « clients » justement la Turquie et l’Égypte… et même le Belarus. Mais au moment où le « moralement correct » devient la norme, convenons qu’il y a là bien de l’hypocrisie !

 

 

6 décembre

 

Apparemment, le « Black Friday » qui aura en réalité duré le samedi, voire le dimanche, a été une réussite : on parle de 5 milliards d’euros d’achats en « physique », ce qui pourrait dépasser même les chiffres de 2019. Frustrés de « courses », les Français sont donc sortis pour faire leurs achats de Noël. Bien sûr, l’affluence dans les rues et les magasins pouvait inquiéter et cela d’autant plus que semble-t-il, le reflux du Covid se serait interrompu.

De plus en plus en tout cas, la dimension psychologique de la pandémie prend le pas sur son versant sanitaire. L’homme est un animal social qui aime à vivre en groupes, à toucher ses congénères, à partager des festins quotidiens. Noël est pour lui un rendez-vous incontournable. Ce n’est plus guère une fête chrétienne ; la crèche est devenue une option, car c’est l’arbre qui devient le totem central du foyer. En Alsace et plus largement dans le monde germanique, on fêtait ces jours-ci la Saint-Nicolas, une occasion pour faire des cadeaux aux enfants (autrefois des oranges suffisaient…). Noël a balayé tout cela et les paquets s’accumulent au pied du sapin : on les ouvrira le soir du réveillon ou le lendemain matin si le père Noël n’est pas resté coincé dans la cheminée. Ce sont tous ces cadeaux que l’on a commencé à acheter en ce Black Friday. Difficile maintenant d’imaginer que l’on prive les Français de « leur » Noël.

 

 

29 novembre

 

Premier dimanche de l’Avent, la période qui chez les chrétiens précède Noël. La notion d’Avent n’a plus guère de sens dans une France largement déchristianisée si ce n’est par une création récente, les « calendriers de l’Avent » déclinés sous toutes les formes, du chocolat à la bière.

Mais, par une disposition dont l’absurdité bureaucratique saute aux yeux, les cultes étaient interdits au-delà de trente personnes et cela, quelle que soit la taille de l’édifice, de la cathédrale à la plus modeste chapelle. L’interdiction a d’ailleurs été invalidée dans la journée par le Conseil d’État qui a donné trois jours au gouvernement pour revoir sa copie.

Mais au-delà et quelle que soit la décision finale, comment ne pas être frappé par pareil mépris pour le fait religieux et cela quelle que soit la religion concernée. La Laïcité à la française telle que la pratique le gouvernement du moment attache plus d’importance à l’ouverture des commerces qu’à celle des lieux de culte. Et si dans les premiers on peut acheter des calendriers de l’Avent, dans les seconds, ceux des églises chrétiennes, on peut se préparer à cette montée vers Noël qui ne se limite pas à un simple sapin, un arbre « mort » comme le dirait certain !

 

 

28 novembre

 

Scènes d’émeutes à Paris qui ramènent quelques mois en arrière au temps de la grande époque des samedis des « gilets jaunes ». Décidément, ce confinement ne se termine pas en France dans la sérénité, mais dans le désordre de la polémique.

À l’origine, il y a ce que l’on peut qualifier quand même un peu de provocation : l’installation « spontanée » d’un camp de migrants sur la place de la République. En fait, quelques centaines de ces malheureux ont été manipulées par des ONG militantes et par des politiques, bientôt rejoints par tout ce que la France compte de bien-pensance bobo. La réaction policière intervenait en pleine discussion d’un projet de loi maladroit même s’il pose de vraies questions en un temps où la circulation des images sans contrôle aucun peut être considérée comme une atteinte aux libertés individuelles. La suite est d’ordre judiciaire, mais la mécanique était lancée permettant de lever le couvercle de toutes les frustrations politiques et sociales accumulées en silence durant cette année. Et comme d’habitude, la fin de la manifestation a tourné à l’émeute, à ce traditionnel pugilat entre police et « black bloc »… Il n’est pas question ici de porter un jugement d’un côté ou de l’autre si ce n’est quand même sur la responsabilité de ceux à l’origine de la première étincelle qui savaient parfaitement ce que serait la suite à l’heure justement où l’un des leurs annonçait sa candidature présidentielle.

 

 

27 novembre

 

S’il est un continent relativement épargné par la pandémie, c’est bien l’Afrique et surtout l’Afrique subsaharienne qui pèse bien peu dans les sinistres bilans mondiaux. Les raisons avancées sont la jeunesse de la population, le climat, l’habitude aussi de gérer des pandémies comme Ebola ou le sida. Mais quel contraste entre situation sanitaire et économique. Les principaux moteurs de l’Afrique sont à l’arrêt : l’Afrique du Sud devrait afficher en 2020 une croissance négative de 9,5 % ; le Nigeria est officiellement en récession ; la Zambie vient de faire défaut sur sa dette ; enfin l’Éthiopie, qui était jusque-là une vitrine du développement africain, vient de s’engager dans une guerre civile dont on ne voit guère l’issue.

Il faut certes tenir compte de la baisse du prix du pétrole (Nigeria, Angola…), mais le drame africain est avant tout celui de la malgouvernance, de ces dirigeants qui s’accrochent au pouvoir tout en entraînant leurs pays dans l’abîme. Le problème de l’Afrique est malheureusement avant tout celui des Africains et surtout d’élites africaines qui trop souvent ont confondu démocratie et kleptocratie. Certes, le néo-colonialisme européen n’a pas arrangé les choses, mais « le sanglot de l’homme blanc » ne peut tout expliquer.

 

 

26 novembre

 

Alors que la deuxième vague du Covid semble lentement refluer et que par petites touches la France commence à déconfiner, le bilan économique et surtout social de cette année à nulle autre pareille s’alourdit chaque jour un peu plus. Comme on pouvait s’y attendre, c’est le secteur de la distribution de vêtements et de chaussures qui est touché de plein fouet : après des enseignes comme La Halle, Camaïeu, Celio, NafNaf, GoSport, cela vient d’être le tour de Kidiliz, l’ancien groupe Zannier spécialisé dans la mode enfantine dont la liquidation vient d’être décidée. Quelques marques survivent, des magasins seront repris, mais le désastre social n’en sera pas moins immense. Certes, au même moment, les spécialistes de l’e-commerce développent leurs entrepôts : le monde change, il faut s’adapter dit-on, c’est cela la « destruction créatrice » prophétisée par Joseph Schumpeter… Facile à dire, mais bien difficile à accepter d’autant que les emplois créés le sont au plus bas de l’échelle.

Au même moment, la pression monte aussi sur de grandes entreprises qui, obsédées souvent par leur valeur boursière (garante quand même de leur indépendance), sont amenées à se restructurer et à se séparer de leurs activités et de leurs sites les moins rentables. C’est Bosch à Rodez ou Bridgestone à Amiens et puis au niveau global, ce sont les annonces d’IBM et surtout Danone. Le cas de Danone est le plus exemplaire tant la brutalité de l’annonce contraste avec l’image que l’entreprise et ses dirigeants ont entretenue au fil des années. Au-delà des discours, là aussi la destruction créatrice est à l’œuvre cette fois dans les fonctions de support et d’encadrement remises en cause par l’explosion du télétravail.

Le Covid aura donc joué un rôle d’accélérateur des mutations dans les entreprises. Il risque cependant de creuser un peu plus les inégalités, d’accentuer ce qui pourrait à terme redevenir des relations de maîtres à esclaves. Nous sommes là bien loin de ce Bien Commun dont on a tant rêvé au temps du premier confinement. Certes, l’État peut y contribuer, mais l’entreprise doit aussi en être le lieu privilégié. Sous la pression de la crise, bien des dirigeants l’ont aujourd’hui oublié. Pourtant, le Bien commun n’est-ce pas avant tout « le vivre ensemble » ? On pourrait d’ailleurs proposer de méditer à ce sujet une phrase du pape François dans Fratelli Tutti : « notre existence est liée à celle des autres, la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre ». C’est aussi vrai dans l’entreprise.

 

 

25 novembre

 

Joe Biden est en train de constituer son cabinet. Du fait de la forte probabilité que les républicains conservent leur majorité au Sénat, il doit s’entourer de personnalités suffisamment consensuelles pour passer l’écueil de la confirmation. Cela élimine donc l’essentiel de la gauche démocrate et une bonne partie de la génération « post-Obama ». Les premiers choix annoncés rassurent et font aussi la part belle aux… septuagénaires. Joe Biden a 78 ans. Il a désigné comme représentant sur le climat John Kerry et comme secrétaire au Trésor Janet Yellen, l’ancienne présidente de la Fed, qui a 74 ans. Anthony Blinken, le futur secrétaire d’État, fait figure de jeunesse avec ses 58 ans. Ils auront d’ailleurs en face d’eux, leur principal adversaire, le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch Mc Connell qui a 78 ans, tandis que son homologue démocrate qui préside la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, a 80 ans ! Longtemps, les États-Unis ont eu la capacité de faire émerger des « jeunes » comme Clinton, Obama ou même Bush Jr. En Europe, au contraire, on se reposait sur des politiques blanchis sous le harnais et les jeunes générations rongeaient leurs freins. Dans une certaine mesure les positions se sont en quelque sorte inversées : un vent de jeunesse a soufflé sur la politique européenne alors qu’aux États-Unis démocrates comme républicains vieillissent sous les ors de la Maison-Blanche et du Capitole.

 

 

24 novembre

 

 

Voilà donc l’Europe encore bloquée ! Alors que l’on avait célébré le moment « hamiltonien » de l’adoption d’un plan de relance européen ambitieux qui semblait ouvrir de nouvelles perspectives à la construction européenne, voilà que quelques « ouvriers de la dernière heure » viennent en perturber la réalisation. La Pologne, la Hongrie et même la Slovénie continuent de bloquer tant le plan de relance que le cadre financier pluriannuel, c’est-à-dire le budget septennal de l’Union. La Pologne et la Hongrie refusent en réalité toutes les critiques qui leur sont adressées en matière d’État de droit, d’indépendance de la justice, des médias et des organisations non gouvernementales. Paradoxalement moins affectés par la pandémie (le PIB polonais ne devrait reculer que de 3,6 % en 2020, ce qui est la « meilleure » performance de la zone euro), ces deux pays peuvent prolonger quelque temps leur stratégie de la « chaise vide ». Bien sûr, cela fragilise l’Europe et retarde d’autant les transferts dont ont besoin les pays les plus touchés. Mais cela illustre aussi quelques-unes des faiblesses presque congénitales de l’édifice européen : la règle de l’unanimité au Conseil qui contraste avec le fonctionnement du Parlement qui fait la part belle aux minorités actives. Ce sont là des incohérences qu’il faudra quand même un jour parvenir à éliminer.

 

 

23 novembre

 

La crise du Covid aura eu au moins un mérite : celui de faire oublier la Convention Citoyenne installée en grande pompe comme réponse à la colère populaire des « gilets jaunes » (un peu oubliés eux aussi…). Il y avait dans cette idée toute la démagogie dont peuvent être capables des technocrates souhaitant passer outre à toutes les formes de représentation offertes par la démocratie dans un pays comme la France pour aller vers des Français « vrais » et écouter leur respiration. Alors donc, tirage au sort de cent cinquante « citoyens », une grande classe de primaire pour lesquels on ne va par contre pas laisser le choix des enseignants au hasard. Ce n’est pas faire polémique que de constater le manque absolu d’objectivité des intervenants qui se sont succédés et qui souvent étaient plus proches des plateaux des chaînes d’information en continu que de l’exigence scientifique que l’on aurait attendu d’un tel aréopage. En réalité, on retrouvait-là le biais rencontré déjà dans les débats organisés dans le cadre d’enquêtes publiques et qui très souvent se trouvent noyautés par les militants aux discours les plus simplistes et les plus démagogues.

La Convention Citoyenne a donc accouché de propositions parfois de bon sens, mais la plupart du temps donnant l’impression d’un manichéisme primaire. Les plus militants de ces citoyens, cornaqués par leurs anciens instituteurs, cherchent assez logiquement à pérenniser leur moment de gloire. Heureusement, le passage au Parlement, par un véritable processus démocratique, devrait les faire retomber dans l’oubli.

 

 

22 novembre

 

Une chose n’avait pas manqué de frapper les observateurs de la société française durant le premier confinement : c’était un immense sursaut d’optimisme, un élan de solidarité comme on n’en aurait pas cru capable une France engoncée dans ses égoïsmes. On rêvait du « monde d’après », un monde marqué au coin du Bien Commun, un bien commun représenté par l’existence de l’autre, par le vivre ensemble. Tous les soirs, on applaudissait les soignants, mais à tous les niveaux fleurissaient des initiatives solidaires, des repas aux SDF, aux courses pour les voisins.

Est-il cruel de dire que tout ceci a disparu durant ce deuxième confinement ? Certes, la saison est autre, les jours plus courts et plus frais. Chacun se replie sur son cocon et tant pis si les autres n’en ont pas. Ce qui règne aujourd’hui, c’est le manque de confiance, c’est l’usure et la fatigue. Alors, comme à la triste habitude en France, on se retourne contre l’État : enseignants, cheminots et quelques autres retrouvent le chemin de la grève. L’incivilité face au confinement redevient presque la règle. La solidarité du printemps est oubliée, chacun revendique les uns pour leurs cafés ou leurs commerces, les autres pour leur messe. Pour ces derniers, plutôt que de manifester peut-être auraient-ils pu méditer l’Évangile de ce dimanche : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger… j’étais un étranger et vous m’avez accueilli… j’étais malade et vous m’avez visité… » (Mt 25).

Il est bien temps que finisse ce deuxième confinement si les statistiques le permettent, mais cette fois-ci il n’y aura pas eu de miracle des âmes.

 

 

21 novembre

 

Voilà le G20 en vidéoconférence ! Cette année, cela a au moins un avantage : les chefs d’État occidentaux n’auront pas à faire le déplacement en Arabie saoudite et à donner en quelque sorte un quitus à MBS. Certes, l’affaire Khashoggi est bien oubliée, mais en termes de défense des droits de l’homme et d’image la visite à Ryad eût été difficile à justifier pour Macron, Trudeau ou même Merkel. Autant rester devant son écran.

Et encore ! Après ses débuts en fanfare en 2008, le G20 s’est endormi à l’image de son grand frère le G7. En 2020, en pleine crise sanitaire, on aurait pu penser que le G20 aurait joué un rôle central d’harmonisation des politiques publiques et des plans de relance. Il n’en a rien été et au contraire, une fois le premier choc passé, conflits et affrontements ont repris de plus belle. Certes, l’Arabie saoudite, qui préside le G20 cette année, n’était pas la mieux placée, mais il n’est même pas sûr qu’un autre pays, moins sulfureux et plus consensuel, aurait fait mieux. En vérité, il n’y a plus aucun pilote à la barre du navire de la planète et ce n’est pas là la faute du seul Donald Trump. Le retrait américain est une réalité depuis Obama en réaction aux aventures catastrophiques de l’ère Bush. La Chine sort peu à peu de son isolement, cherche à occuper le terrain du multilatéral, mais continue à pratiquer un impérialisme du siècle dernier. Quant à l’Europe, elle n’existe guère et se déchire. Les autres participants à ce G20 pansent tant bien que mal leurs plaies. Rien à attendre donc d’écrans bien vides.

 

 

20 novembre

 

S’il est une grande fête aux États-Unis, c’est bien « Thanksgiving », la célébration de l’arrivée des premiers migrants protestants issus d’églises puritaines dans le Massachusetts en 1620. Ces trente-cinq « pilgrim fathers » prirent l’habitude de remercier Dieu à la fin de l’automne, après la récolte du maïs. Le texte qu’ils rédigèrent inspira plus tard la Constitution des États-Unis et il est toujours lu dans les écoles. Thanksgiving est devenu une fête nationale depuis la fin du XIXe siècle, célébrée en général le dernier jeudi de novembre. Ce jour-là, les Américains se retrouvent en famille pour consommer une dinde et c’est l’occasion aussi d’un long week-end, un mois avant Noël. Le lendemain, le vendredi, les Américains font leurs premières courses et depuis les années trente, ce jour-là est marqué par des promotions commerciales. C’est le « Black Friday ». Depuis une petite décennie, grâce à Internet, au commerce en ligne et à Amazon, le Black Friday s’est mondialisé. En France, il vient en plein confinement de faire polémique. Pouvait-on l’interdire ? Fallait-il en le limitant augmenter un peu plus les distorsions de concurrence dont souffre le petit commerce ?

Finalement, le Black Friday est repoussé d’une semaine. Tant pis pour Thanksgiving, et puis au fond, ne pourrait-on pas faire de même pour Noël et réveillonner à Pâques !

 

 

19 novembre

 

Alors que Donald Trump continue à jouer au golf, à tweeter, et, dans une ambiance de fin de règne à congédier les membres de son cabinet qui osent parler de défaite, Joe Biden commence à préparer son administration, au moins ses conseillers à la Maison-Blanche, puisqu’en ce qui concerne les ministres (secrétaires) et nombres de hauts fonctionnaires, il faudra passer l’obstacle de leur confirmation au Sénat. Sur ce point, la prochaine échéance est le 5 janvier avec les « sénatoriales partielles » en Géorgie dont les deux sièges peuvent faire basculer le Sénat d’un côté ou de l’autre.

Il paraît en tout cas évident que la priorité de la nouvelle administration sera avant tout domestique : lutter entre la pandémie et relancer un peu plus l’économie. Par leur vote, les Américains ont bien confirmé qu’ils ne voulaient pas changer de système de société : la gauche du parti démocrate a peu de chances d’être entendue et Joe Biden, même sans la contrainte d’un Sénat républicain est avant tout un centriste. Ses premiers décrets exécutifs porteront probablement sur les « dreamers », les enfants d’immigrés nés et élevés aux États-Unis, mais ne bénéficiant pas de titres de séjour, et puis symboliquement à l’international les États-Unis réintégrant l’OMS et l’accord de Paris sur le climat. Au-delà, Biden et son slogan « Buy American » préparent des lendemains tout aussi protectionnistes que Trump et la poursuite de la guerre froide avec la Chine.

 

 

15 novembre

 

En ce dimanche, la liturgie catholique offre l’un des textes des Évangiles les plus complexes à analyser et à interpréter. C’est la célèbre « parabole des talents » que l’on peut retourner dans tous les sens tant elle offre de pistes de réflexion, y compris sur le plan économique. C’est d’ailleurs la réflexion du Maître sur le prêt à intérêt qui permit à Calvin et aux protestants de rompre avec la tradition biblique et aristotélicienne d’interdiction de cette activité financière. L’histoire de ces talents (une unité monétaire, mais bien sûr en français, le terme peut prendre une autre signification) donnée par un maître à ses serviteurs est bien connue. Deux d’entre eux les font fructifier : ils créent des entreprises et doublent leur capital. Le troisième a peur ; il ne fait rien et enterre son lingot. À la fin de l’histoire, on est passé de huit à quinze talents : il y a eu création de richesses, mais les inégalités ont augmenté et le dernier serviteur a tout perdu. On aurait pu aussi imaginer un quatrième serviteur, qui aurait entrepris, mais échoué et se serait lui aussi retrouvé ruiné. Bien entendu, ne faire qu’une lecture économique de ce texte n’a aucun sens, mais la parabole est là pour illustrer un discours. Le domaine que gère le maître c’est le monde et il a besoin d’avancer, de prendre aussi des risques. Enterrer son talent c’est penser la décroissance !

 

 

14 novembre

 

C’était au début de ce siècle, il y a si longtemps déjà au temps heureux de la mondialisation et de la nouvelle économie. Un économiste de Goldman Sachs forgea un acronyme qui devait connaître un succès fulgurant : BRIC.

Il mettait là dans un même sac ce que l’on qualifiait aussi de pays émergent : le brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. C’étaient les grands émergents auxquels étaient fermées les portes du G7. Pour bien faire, on rajouta un S pour « South Africa » afin que l’Afrique soit représentée. Il y eut des sommets des BRICS et une banque de développement commune fut même créée.

En réalité, la notion de BRIC n’avait guère de sens. Sans même parler de l’Afrique du Sud qui n’a jamais vraiment décollé et qui continue à s’enfoncer dans la malgouvernance, la Russie fut un pays en transition devenu un véritable « émirat » producteur de matières premières (pétrole, gaz, métaux, grains), certes mieux géré sous le règne de Vladimir Poutine, mais continuant à dépendre des marchés internationaux. Le brésil fit un peu plus longtemps illusion tout comme d’ailleurs la figure emblématique de Lula dont l’héritage s’est malheureusement révélé bien illusoire. Le décollage brésilien était donc un mythe.

Il restait au moins l’Inde et la Chine, et l’Inde justement la plus grande « vraie » démocratie au monde semblait plus rassurante que la Chine. Là aussi, Narendra Modi fit rêver avant que ne se révèlent les outrances de son nationalisme hindou. Et puis, le couperet économique vient de tomber : pour la première fois de son histoire, l’Inde est en récession. Après – 24 % sur le trimestre avril/juin, l’Inde a enregistré – 8,6 % sur juillet/septembre. Au-delà du Covid, c’est le modèle indien qui vacille.

Il ne reste donc plus que la Chine : on pourrait proposer le « C+ » en lui adjoignant quelques vassaux plus ou moins résignés comme le Vietnam et Taïwan.

Le seul héritage quelque peu positif du règne de Donald Trump est d’avoir compris que le monde redevenait bipolaire et que bientôt le C+ ne se contenterait plus des frontières de l’Empire du Milieu.

 

 

13 novembre

 

Jerry Rawlings vient de mourir ! Ce nom ne dira probablement rien à la plupart des lecteurs de ce texte, mais il est celui de l’un des dirigeants africains les plus exemplaires de ce dernier demi-siècle.

Né d’un père écossais et d’une mère ghanéenne, Jerry Rawlings fit ses armes dans l’aviation comme pilote et atteint le grade de « flight lieutenant » au sein des forces aériennes ghanéennes. En 1979, il fut au cœur d’un coup d’État visant à renverser le gouvernement particulièrement corrompu de cette ancienne « Cote de l’or » (Gold Coast). Ce coup d’État échoua, mais quelques mois plus tard, un second réussit. Au bout d’une courte période, Rawlings redonna le pouvoir aux civils, mais lassé de leur incompétence, il reprit la direction du pays en décembre 1981. En 1992, il organisa des élections, fut élu démocratiquement, obtint un deuxième mandat en 1996 et se retira en 2001 alors que le candidat qu’il avait choisi pour lui succéder était battu.

Durant les vingt années où il dirigea le Ghana, Jerry Rawlings fit de ce pays un modèle pour une Afrique alors en proie aux difficultés de la crise de la dette et surtout un peu partout de la mal-gouvernance. Rawlings accepta les recettes amères du Fonds monétaire international et de ses plans d’ajustement structurel. Alors que la Côte d’Ivoire voisine s’effondrait dans les convulsions de l’après-Houphouët, le Ghana devint même la vitrine du FMI. Le célèbre « Cocobad », l’organe de gestion de la filière cacao – la principale ressource du Ghana – fut même le seul organisme de ce type qui survécut en Afrique à la crise et aux pressions du FMI.

Jerry Rawlings quitta encore jeune le pouvoir et là aussi sa sortie contraste avec les règnes à vie de nombre de ses homologues africains (Cameroun, Gabon) et plus récemment aux troisièmes mandats que se sont offerts Alpha Conde en Guinée et Ouattara en Côte d’Ivoire. Il aura été malheureusement l’exception dans une Afrique qui reste rongée par la gangrène de la corruption…

So long Jerry…

 

 

12 novembre

 

C’est devenu une habitude : presque chaque semaine maintenant le gouvernement français communique. Ce soir, ils étaient tous là, Castex le Premier ministre avec son délicieux accent du Sud-Ouest, mais aussi Véran, Blanquer, Le Maire… Tous se sont exprimés, pleins d’empathie pour ceux qui souffrent, mais les décisions, fort logiques au demeurant, étaient déjà prises… Le confinement se poursuit au moins jusqu’au 1er décembre et en réalité probablement jusqu’à la fin de l’année, fêtes de Noël comprises (laïcité oblige, on parle que des fêtes de fin d’année comme si Noël n’était pas depuis longtemps sorti de sa gangue chrétienne). Le 1er décembre, il est probable que les commerces pourront rouvrir du moins si les statistiques sanitaires ne sont pas trop négatives. Par contre, bars, restaurants, cinémas resteraient a priori fermés. Personne ne se hasarde à faire des prévisions alors que la situation reste tendue dans les hôpitaux et leurs services de réanimation. Il est bien sûr facile de critiquer, mais à partir du moment où la santé publique est considérée comme une priorité incontournable – ce que l’on peut comprendre – les conséquences économiques du confinement doivent passer au second plan : les dépenses publiques explosent et donc aussi les déficits et en conséquence l’endettement. Mais ce que l’État peut faire, en profitant de l’abondance de liquidités au niveau mondial, n’est pas à la portée de petits entrepreneurs, commerçants, restaurateurs et autres qui risquent de ne pas voir Noël.

Grogne et scepticisme nourrissent donc l’esprit frondeur de nos chers Gaulois qui ont manifestement du mal à respecter ce confinement et qui en soulignent les absurdités les plus flagrantes : autant en effet le premier confinement – absolu et général – n’avait guère posé de problème d’interprétation, autant celui-ci pose des problèmes d’interprétation et d’inégalité de traitement. « Dimanche, je peux aller chez Leroy Merlin, mais pas à la messe », s’indigne ainsi un évêque. Le propos peut prêter à sourire, mais il illustre bien le « bricolage » d’un système mis en place sous la triple contrainte du Covid, du PIB et des libertés individuelles. Inutile d’ajouter sa pierre à ces tourments…

 

 

11 novembre

 

Un 11 novembre en plein Covid, sans cérémonies ni hommages à l’exception de la « panthéonisation » de Maurice Genevoix, devenu le symbole un peu oublié de « Ceux de 14 ».

Qu’ils sont poignants pourtant ces monuments aux morts que l’on trouve dans chaque village de France. Des listes d’hommes souvent bien longues quand on songe à la taille actuelle de ces hameaux aujourd’hui désertés de leurs habitants. Ceux de 14 étaient avant tout des paysans, des ouvriers agricoles menés par des officiers parmi lesquels on comptait nombre d’instituteurs. La « Grande Guerre » fit en France 1 364 000 victimes, mais il faut y rajouter 740 000 mutilés (les gueules cassées) et puis aussi au moins 200 000 morts de la grippe espagnole. La guerre laissa aussi 700 000 veuves et 760 000 orphelins et puis aussi tant d’anciens combattants, traumatisés par quatre années de tranchées, d’absurdité militaire et – il faut le souligner – de médiocrité du commandement qui trop souvent ne vit dans ces poilus que de la chair à canon. Ceux qui en revinrent relisaient chaque année les noms de leurs amis, de leurs voisins qui reposaient maintenant dans les immenses cimetières qui marquent encore aujourd’hui la ligne de ce front qui tint pendant quatre longues années.

Avec la Grande Guerre, c’est moins la Belle Époque qui disparaît (elle ne fut d’ailleurs belle que pour quelques privilégiés) que la France rurale qui était alors à son apogée. La vie y était rude sur les cinq millions d’exploitations agricoles dont la surface moyenne était de sept hectares (pour une population française de 40 millions d’habitants). C’est cette France-là qui fut saignée à blanc par la guerre et dont les villages commencèrent à se vider.

Maurice Genevoix, qui dans ses autres œuvres fut un chantre des rapports entre l’homme et la nature dans sa chère Sologne, est au fond un bon choix pour représenter au Panthéon, ceux de 14 et toute cette France qui a disparu dans cette folie barbare.

 

 

10 novembre

 

Il faut bien peu de choses : l’élection de Joe Biden et puis surtout l’annonce de la prochaine mise en production d’un vaccin contre le Covid ont suffi pour faire souffler un vent d’optimisme sur les marchés mondiaux. Les bourses se sont envolées tout comme le pétrole qui a bondi de près de 8 %.

Du côté américain, on espère bien sûr que Joe Biden pourra tenir ses promesses et celles des démocrates d’un nouveau plan de relance de quelques $ 2 000 milliards. Bien sûr, il a aussi promis de mieux gérer la pandémie, ce qui pourrait entraîner un peu plus de confinement.

Mais ce que les marchés ont acheté c’est surtout l’annonce par Pfizer et BioNTech que leur vaccin pourrait être efficace à 90 %. On pourrait enfin voir la fin de la pandémie même si les délais de mise sur le marché de ces vaccins sont encore relativement flous. Le retour à la vie normale serait proche et avec lui les joies de l’automobile et des voyages en avion : les valeurs de l’aéronautique ont flambé, celles de l’e-commerce et de l’internet ont chuté. Pour le pétrole, c’est bien sûr l’espoir d’un retour à la normale de la demande alors que pour l’instant le marché reste plombé par des stocks de kérosène (le « jet fuel ») utilisé dans le transport aérien. Le rebond du pétrole a été aussi un peu aidé par des rumeurs en provenance de l’OPEP+ (les pays de l’OPEP, la Russie et quelques autres) que les hausses de production prévues au 1er janvier (+ 2 mbj) pourraient être reportées. Et puis même à $ 42,4 le baril de Brent, le prix demeure raisonnable reflétant une situation à peine à l’équilibre.

Toute nouvelle un peu positive est bonne à prendre même si cet accès d’optimisme semble bien prématuré. Dans la plupart des pays, l’heure reste à un confinement certes allégé, mais qui va affecter la grande saison qui va de Thanksgiving à Noël. Et pendant ce temps-là, tapi au fond de la Maison-Blanche, Donald Trump se tait…

 

 

9 novembre

 

Il y a cinquante ans disparaissait Charles de Gaulle et aujourd’hui une bonne partie de la France politique fera le pèlerinage de Colombey pour lui rendre hommage et surtout pour récupérer quelques lambeaux de la tunique du gaullisme et de sa légende. Mais qu’en reste-t-il en réalité en 2020 ?

Il y a bien sûr la Cinquième République et la place donnée au Président, chef de l’État, détenteur de prérogatives presque régaliennes, et auquel les Français ont en général donné les moyens de les exercer. Les polémistes ne s’y trompèrent pas. Dès 1961, André Ribaud publiait avec « La Cour » des chroniques du Royaume qui firent les bonnes feuilles du Canard enchaîné et dont se sont inspirés d’autres auteurs à propos de ses successeurs. À l’exception de François Mitterrand toutefois, l’habit fut trop grand pour ceux qui s’essayèrent à le porter. Avec le quinquennat, la Cinquième République a évolué en un véritable régime présidentiel dont la lourde charge a écrasé ceux qui l’ont porté.

Charles de Gaulle a aussi voulu redonner à la France sa place sur la scène internationale et il est vrai que depuis la petite musique française s’est fait entendre parfois bien au-delà des capacités réelles du pays. Sur l’Europe, l’héritage gaullien reste ambigu, mais ne peut justifier que les actuels eurosceptiques se réclament du gaullisme.

Mais le cœur du gaullisme c’est avant tout le « modèle français », ce moment d’excellence des années soixante, au cœur des Trente glorieuses, où la direction des affaires publiques, le sens de l’État ont atteint des niveaux inégalés depuis. Ce fut l’âge d’or du dirigisme à la française, la mise en œuvre des grands projets qui donnèrent plus tard le TGV, Airbus, mais aussi des systèmes de santé et d’éducation qui faisaient alors l’admiration générale. C’est alors que se forgèrent les grands « services publics » à la française dont nous vivons aujourd’hui l’inéluctable déclin. À vrai dire, c’est sous George Pompidou que la France connut l’apogée de ce gaullisme à la fois technocratique et social. C’est au fond cet héritage du gaullisme social accompagné d’interventions publiques lourdes qui a le plus marqué la fabrique de la société française de ce dernier demi-siècle. C’était du retour à cet « âge d’or » que rêvaient, avant la pandémie, les gilets jaunes. Malheureusement, ce gaullisme-là a mal tourné dans une sauce libérale.

Enfin, il y a une dernière dimension du gaullisme bien oubliée aujourd’hui : ce sont ses racines chrétiennes, un christianisme gallican respectueux de la laïcité (le Général ne communiait jamais en public), mais inscrit dans les racines du pays.

Le gaullisme, tel qu’il s’épanouit dans les années soixante, marque peut-être l’un des derniers points hauts de la grandeur de la France. Mais la plupart de ceux qui s’en prétendent les héritiers sont bien petits.

 

 

8 novembre

 

Premier dimanche de confinement après la Toussaint. Églises et lieux de culte restent fermés dans une logique qui laisse un peu perplexe, mais en cette France « laïque » et de moins en moins religieuse au moins en ce qui concerne les catholiques, cela n’a plus guère d’importance. Le confinement est certainement moins radical qu’au printemps : les écoles sont restées ouvertes et les déplacements sont manifestement moins contrôlés. Au Pays basque cependant, les palombes migrent en toute quiétude faute de chasseurs…

La seconde vague du Covid prend peu à peu de l’ampleur et les « experts » sanitaires désormais familiers du petit écran continuent à pontifier sur les tenants et aboutissants de la pandémie. La communication gouvernementale est moins fluide, plus chaotique tant on sent la difficulté qu’il y a à maintenir le précaire équilibre entre doute sanitaire, réalité économique et libertés fondamentales. La mauvaise humeur est perceptible au-delà d’un certain fatalisme de la part de Français qui perçoivent le Covid comme une sorte de malédiction face à laquelle il serait vain de se rebeller.

Les entreprises tournent au ralenti et le télétravail avec les enfants à la maison n’enchante guère et ce d’autant plus que la situation dans les écoles et lycées commence à s’inquiéter. Les débats parlementaires prennent une saveur presque surréaliste, comme ceux d’un pays en temps de guerre, mais sans véritable union nationale.

Durant le premier confinement, face à l’urgence, il y eut de l’enthousiasme et de l’admiration tous les soirs pour ceux qui étaient au front dans les hôpitaux. Là, les balcons restent silencieux et tout n’est plus que lassitude. Alors que vient l’hiver, la solidarité et les discours sur le Bien Commun sont oubliés. Les enseignants menacent même de grèves et rien n’a changé dans la machine bureaucratique. Voilà un deuxième confinement au goût bien amer.

 

 

7 novembre

 

Au poker, dans les petits matins blêmes, lorsque la table est jonchée de cartes, de billets ou de jetons, de verres et de cendriers, le perdant, celui qui a tout joué sur un ultime « tapis », se lève, serre dignement la main du vainqueur et s’éloigne en titubant, groggy, encore sous le choc de son rêve fracassé… parfois, on entend un coup de feu, au moins dans les romans noirs. Dans une autre version, le perdant renverse la table et accuse le vainqueur qui est en train de compter ses billets d’avoir triché. Cela se termine en bagarre, mais cette fin-là n’est pas digne d’un gentleman…

Une chose est certaine, Donald Trump n’a jamais été un gentleman. Il en a eu pourtant l’éducation, mais en rébellion contre sa famille (dont il a quand même hérité), il s’est forgé en « bad guy » que cela soit dans les affaires, avec les femmes et aussi en politique. Ses quatre années de présidence n’ont pas été aussi négatives qu’on le prétend et il faudra en faire le bilan pour comprendre pourquoi un nombre record de 70 millions d’Américains (le chiffre le plus élevé de l’histoire après… Joe Biden) ont voté pour lui.

Mais en renversant la table électorale, en boudant ostensiblement à l’intérieur de la Maison-Blanche, en lâchant quelques ultimes tweets, lui qui doit rêver de lâcher son célèbre « you’re fired » au visage de Joe Biden, il franchit une ligne de plus que les Américains, à l’exception de quelques populistes enragés, ne lui pardonneront pas.

Donald Trump est bien en train de rater sa sortie. Il aura été le « bad guy » jusqu’au bout et il fait là au passage un merveilleux cadeau à un Joe Biden dont la dignité s’en trouve renforcée. Richard Nixon était sorti sur la pointe des pieds. Donald Trump, qui a fait bien pire, est incapable de pareille humilité et ce d’autant plus que son avenir personnel peut légitimement l’inquiéter. On le voit mal se contenter de jouer au golf à Mar del Lago, d’écrire ses mémoires et de choyer ses petits-enfants. Ce serait le plus grand service qu’il pourrait rendre au Parti républicain dont le bilan électoral serait très positif à l’exception de cette ultime « Trumperie ».

 

 

6 novembre

 

Il est difficile d’imaginer des pays aujourd’hui plus opposés dans leur vision de la société et de son évolution que la Pologne et la Nouvelle-Zélande. Aux antipodes tant géographiques que sociétales, elles illustrent à l’extrême les interrogations des sociétés occidentales en cette troisième décennie du XXIe siècle.

En Pologne, le gouvernement de droite s’appuyant sur la frange la plus traditionnelle de l’Église polonaise est pratiquement en train d’interdire l’avortement y compris pour des raisons de santé. Ceci a provoqué pour la première fois dans ce pays des manifestations populaires contre l’Église, longtemps porte-drapeau de la lutte contre le communisme et dont l’influence diminue dans une société qui se sécularise peu à peu.

En Nouvelle-Zélande, la Premier ministre Jacinda Arden bénéficie d’une popularité à faire pâlir de jalousie pratiquement tous ses homologues de la planète. Dans son nouveau gouvernement de coalition (Labour et Verts), on trouve des représentants de toutes les minorités : des Maoris certes et pour la première fois une Maorie ministre des Affaires étrangères, deux ministres lesbiennes et mères de famille, le ministre des Finances et numéro deux du gouvernement homosexuel militant… Le Parlement néozélandais compte d’ailleurs dix homosexuels sur cent-vingt parlementaires. La Nouvelle-Zélande doit d’ailleurs être un des seuls pays où ce genre de statistiques peut exister.

Ce type d’opposition rappelle ce que fut la situation de l’Espagne des années trente avec une Église catholique figée et incapable de comprendre la société et une gauche libérale et anarchiste rêvant au contraire d’abolir tous les symboles de ce qui était perçu comme un ordre bourgeois. On sait comment cela s’est terminé.

Des deux, c’est quand même la situation polonaise qui est la plus inquiétante et l’aveuglement de l’Église catholique, alliée « de facto » d’un régime réactionnaire, rappelle celui de l’Église espagnole dont le soutien au régime franquiste se paie aujourd’hui par le vide des églises.

 

 

3 novembre

 

Jour d’élections aux États-Unis : le président, mais aussi le shérif du village et puis les représentants, les gouverneurs, une partie du Sénat et encore d’innombrables élus locaux qui forment le tissu véritable de la démocratie américaine.

Le monde se focalise sur l’affrontement Trump/Biden et il est vrai que rarement l’opposition entre les deux candidats aura été aussi caricaturale, surtout après ces quatre années de « happening » que fut la présidence Trump. Mais au passage, on découvre toute la complexité d’un système électoral qui remonte au XVIIIe siècle. Les États-Unis furent le premier État à élire au suffrage – presque – universel (sans les femmes ni les esclaves…) leur président. À l’époque, sur la seule Côte Est donc, les États ruraux craignaient déjà la prédominance des « vieux » États historiques et du poids de villes comme Philadelphie ou Boston. Cela a donné l’égalité de chaque État au Sénat (deux sénateurs par État quelle que soit sa population) et ce curieux système de suffrage indirect par le biais de l’élection de grands électeurs. Deux siècles ont passé et chaque État a conservé ses particularités de l’organisation des primaires à la manière de compter les votes (et de matière plus récente la prise en compte des votes par correspondance éventuellement même après l’élection).

À la différence de nombre de démocraties qui à l’image de la France ne cessent de modifier leurs systèmes électoraux et de déplacer les dates des élections comme au Royaume-Uni (où c’est un privilège majeur de l’exécutif), il est hors de question de modifier aux États-Unis les règles d’un jeu, fixées il y a plus de deux siècles. La seule concession demeure toutefois le rôle ultime confié à la Cour Suprême qui, au-delà des polémiques récentes, demeure le garant de la démocratie américaine.

Ces élections sont en tout cas un test majeur pour des États-Unis menacés par une véritable fracture que Donald Trump a consciencieusement élargie. Et puis n’oublions pas qu’au-delà de l’élection du président, le contrôle du Sénat est une question tout aussi essentielle.

 

 

2 novembre

 

La semaine qui s’ouvre promet d’être marquée par quelques échéances majeures pour la planète entière.

On pense bien sûr à l’élection américaine. Déjà près de deux tiers des Américains ont voté, mais il faudra attendre le 4 novembre au matin pour savoir qui de Biden – le favori – ou de Trump – le sortant – l’aura emporté ou sera sur le point de l’emporter en fonction des résultats de quelques États sensibles. Malgré la concordance de sondages qui donnent Biden vainqueur, il est prématuré de réfléchir déjà à l’après-Trump. Et pour l’instant, vis-à-vis du reste du monde, l’administration n’a pas infléchi sa politique comme le prouve le blocage de la nomination de la future directrice générale de l’OMC, Washington continuant à soutenir une candidature coréenne alors que la grande majorité s’est orientée en faveur de l’ancienne ministre des Finances du Nigeria. Biden éventuellement élu, il n’est pas certain que la position américaine à l’international changera radicalement et cela dépendra aussi de l’évolution du contrôle du Sénat.

En Europe, le vieux serpent de mer du Brexit est toujours aussi vivace avec des négociations « de la dernière chance » (comme d’habitude), mais d’ultimes échéances qui se rapprochent. Et là, le diable est bien dans les détails. Mais pendant ce temps, les pays les uns après les autres se reconfinent à l’image du Royaume-Uni ou de la Suisse. La chape de plomb du Covid s’étend peu à peu sur l’Europe…

Ailleurs, il ne faut pas oublier quelques élections plus ou moins contestées ou contestables, de la Guinée à la Côte d’Ivoire.

La Chine, quant à elle, a déjà la tête ailleurs : elle vient de clore la réunion du cinquième plénum du 19e Comité central du Parti communiste chinois. Le projet du XIVe Plan qui sera adopté au printemps prochain a été présenté : la Chine se projette dans un avenir que Xi Jinping imagine radieux pour l’Empire du Milieu. Peut-être n’a-t-il pas tort !

 

 

1er novembre

 

En ce jour de la Toussaint, l’Église catholique offre à ses fidèles l’un des plus beaux textes des Évangiles, celui des Béatitudes dans la version de Mathieu : « Heureux les pauvres de cœur…, les doux…, les miséricordieux…, les artisans de paix…, ceux qui sont persécutés pour la justice… ». Rarement ce texte aura pu avoir pareille résonance, mais se trouver aussi décalé par rapport à une actualité faite d’intolérance et de violence.

Mais au fond déjà, au moment où ces paroles furent prononcées, elles ne pouvaient que surprendre ceux qui les recevaient : la Palestine était occupée par des forces étrangères ; il y avait des « collabos » qui profitaient de la situation et puis déjà des « résistants » (les zélotes en particulier) qui rêvaient de rétablir l’indépendance d’Israël. Le message du Christ pouvait surprendre voire choquer tous ceux qui vivaient au quotidien l’occupation romaine et la corruption des princes qui régnaient alors.

Soyons honnêtes, ce message nous choque encore tant il est difficile de pardonner, de tendre la joue. L’accueil fort mitigé fait à la dernière encyclique du pape, Fratelli Tutti, en est bien la preuve. Et le sort des « artisans de paix » à l’image de Gandhi ou de Martin Luther King n’est-il pas aussi d’être trahi par ceux qui les ont suivis.

L’extraordinaire des Béatitudes est que ce texte ait pu traverser les temps en conservant sa simplicité, sa fraîcheur, sa merveilleuse utopie sans perdre pour autant sa force et son caractère révolutionnaire. Il est certes chrétien, mais il appartient en réalité au patrimoine spirituel d’une humanité qui en certains moments est quand même parvenue à s’en approcher.

En des temps de doute comme ceux que nous vivons, les Béatitudes sont une merveilleuse respiration, et pour les catholiques aussi un rappel que les portes de la sainteté au quotidien sont grand ouvertes !

 

31 octobre

 

Le confinement est à peine en place qu’il suscite déjà ses premières controverses. Il s’agit bien sûr de la fermeture des commerces. Celle-ci s’applique à tous les magasins à l’exception du commerce alimentaire, aux pharmacies et aux opticiens ainsi qu’aux marchés. Mais la grande distribution bénéficiant de l’exception alimentaire, quid des rayons non alimentaires, ceux du textile, de la chaussure, de la quincaillerie et même de ce que certaines grandes surfaces qualifient pompeusement « d’espace culturel » en se contentant d’y empiler quelques best-sellers ?

Les libraires furent les premiers à réagir et à obtenir non pas la réouverture des librairies, mais la fermeture des rayons livres des supermarchés et de magasins comme la FNAC, autorisés à ouvrir pour leurs rayons électroniques. Mais que dire des autres rayons, notamment l’habillement et les jouets à l’approche des fêtes de fin d’année, cela alors que la première vague du Covid a déjà fait tomber des noms comme La Halle, Camaïeu, Célio, Go Sport, Premaman, Naf Naf et quelques autres. Interdire le non alimentaire dans la grande distribution ne serait-il pas faire le jeu de l’e-commerce, la fortune – encore augmentée – d’Amazon et consorts ?

Quelques maires ont en tout cas réagi, de Brive à Perpignan, en publiant des arrêtés d’autorisation d’ouverture des magasins malgré le confinement.

Le problème est certes complexe, mais une fois de plus, c’est la méthode, au cœur du modèle technocratique français qui pêche : la décision est prise par le Prince et son conseil et communiquée presque sans concertation avec les échelons intermédiaires ; en France, partis politiques et syndicats ont perdu presque toute légitimité laissant libre la voie à tous les populismes. Régions, départements, municipalités sont ravalés au rang de simples exécutants.

Dans le cas présent, ce confinement moins strict que celui du printemps présente manifestement quelques failles qu’il est urgent de corriger en acceptant la critique lorsque celle-ci est légitime ; et dans le cas des commerces des villes et villages, elle l’est.

 

 

30 octobre

 

L’horreur à nouveau et là, une attaque dans un lieu de culte chrétien qui réveille des souvenirs enfouis de guerre de religion.

Bien sûr, il ne s’agit que d’un acte isolé, un de plus après l’assassinat du Père Hamel et puis aussi ceux de nombre de religieux chrétiens qui avaient tenu à rester présents dans des terres d’Islam qui avaient été autrefois aussi chrétiennes. Mais cet acte isolé est le résultat de toute une propagande, de tout un enseignement qui circule librement dans les réseaux islamistes.

Plus que jamais, bien sûr, il faut distinguer islam et islamisme, tout comme pour d’autres religions, il faut savoir écarter les intégrismes, ne pas évoquer par exemple ces moines bouddhistes birmans qui appellent au massacre des minorités musulmanes ni les excès de certains milieux évangélistes.

Mais l’un des problèmes majeurs de l’islam est de s’être refusé depuis au moins le XIVe siècle à tout exercice d’interprétation et de contextualisation de ses textes fondateurs. Là où juifs et chrétiens se sont efforcés de s’adapter aux évolutions des sociétés qui les entouraient, au prix souvent de crises et de remises en cause douloureuses, l’Islam est resté tout d’un bloc, les courants les plus fondamentalistes ayant de plus profité des moyens fournis dans nombre de pays par la manne pétrolière. Ceux qui n’auraient dû rester que des courants minoritaires, comme il y en a dans toutes religions, sont même devenus dominants d’autant plus que les régimes « laïcs » de nombre de pays musulmans s’enfonçaient dans la malgouvernance, la corruption, les dictatures et le chaos. L’islam qui, à la différence des autres religions, est aussi un projet de société pouvait devenir une espérance facile à manipuler, à transformer en islamisme.

Le paradoxe est là, de viser la France, longtemps « fille ainée de l’Église » et fer de lance des Croisades, une France largement déchristianisée qui s’apprêtait à renouer, en cette Toussaint, avec des racines chrétiennes bien oubliées, trop oubliées pour être capable de répondre dans la sérénité à cette folie islamique.

 

 

29 octobre

 

Grand confinement, chapitre II ! La France replonge donc dans un confinement presque aussi strict qu’au printemps si l’on fait exception des écoles qui resteront ouvertes et des entreprises qui poursuivront tant bien que mal leur activité en « physique », mais surtout en distanciel. Au vu de l’aggravation de la situation sanitaire et malheureusement des projections faites pour les toutes prochaines semaines, c’était là probablement la décision la plus raisonnable même si elle est moins bien acceptée et que ses conséquences économiques d’être graves. Là où l’INSEE prévoyait une croissance zéro au dernier trimestre de 2020, il faut s’attendre à une rechute encore difficile à mesurer, mais qui risque de coûter 4 à 5 points de PIB sur ces derniers mois de l’année. La France avait bien rebondi au troisième trimestre (+ 18,2 %), mais l’acquis de croissance début octobre était de – 8,3 %. Avec ce nouveau coup, le recul français sur 2020 sera bien supérieur à la barre des 10 %.

C’est d’ailleurs toute l’Europe qui se referme : confinement déjà total en Irlande, au Pays de Galles, en Navarre ; mesures plus strictes prises dans des pays qui espéraient être passés « au travers des gouttes » comme l’Italie et même l’Allemagne.

Au niveau mondial, l’OCDE évoque un coût de la deuxième vague à 3,25 % du PIB, ceci s’ajoutant aux – 4,5 % des prévisions publiques en septembre. Le recul mondial pourrait être de l’ordre de 7 à 8 %, mais au-delà de ce chiffre, il faut surtout considérer l’accentuation des déséquilibres de croissance entre une Europe qui s’enfonce un peu plus (– 10 % ?), des États-Unis où le réveil postélectoral risque d’être douloureux (– 5 %) et la Chine – et plus largement l’Asie de l’Est – qui semble avoir retrouvé un dynamisme presque intact. Manifestement, il est plus facile de gérer pareille pandémie pour des régimes autoritaires que pour des démocraties surtout lorsqu’elles sont aussi peu consensuelles que dans le cas français.

Le confinement s’imposait, mais l’épreuve va être difficile à gérer pour des institutions fatiguées et contestées par un populisme irresponsable.

 

 

28 octobre

 

La Turquie et avant elle l’empire Ottoman eurent leurs heures de gloire, mais aussi bien des instants de folie et de déclin lorsqu’à Istanbul régnait « l’homme malade de l’Europe ».

Le « règne » de RT Erdogan est bien aussi celui de rêves de grandeur et de folies sur un fond d’islamisme auquel jusque-là avait échappé l’histoire turque. Kemal Atatürk avait fondé une République turque qu’il avait détachée de son passé religieux en abolissant le califat et en faisant de l’armée le pivot du régime et le garant d’une certaine forme de laïcité. Malheureusement, comme en bien d’autres pays comme l’Égypte ou l’Iran (avec les pasdaran), l’armée est devenue peu à peu un état dans l’état alors que les partis politiques au pouvoir se révélaient incapables de donner au pays une véritable base démocratique et s’engluaient peu à peu dans la corruption.

Un temps, la Turquie, associée de la première heure de la Communauté économique européenne, rêva d’intégrer l’Europe, ce qui n’était pas une hérésie historique. Comme on le sait, les négociations butèrent en particulier sur le modèle constitutionnel turc et sur le rôle dévolu à l’armée. Le rêve européen s’estompa, ce qui n’empêcha pas la Turquie de connaître un incontestable décollage économique avec l’émergence d’une classe d’entrepreneurs.

 

C’est sur les décombres d’une classe politique déconsidérée que le renouveau islamique a fait son lit. RT Erdogan en a profité et un temps a pu faire illusion en mettant en avant ce qui semblait être enfin un islam moderne adapté aux temps actuels. Mais confronté à la réalité de contraintes économiques difficiles (la livre turque a encore perdu 26,5 % de sa valeur en 2020), on a l’impression d’une véritable fuite en avant de plus en plus radicale dans deux directions : l’islam et la décision symbolique de transformer à nouveau Sainte-Sophie et quelques autres églises en mosquées, et puis l’impérialisme ottoman à l’œuvre de la Libye à l’Azerbaïdjan. L’affaire des caricatures de Mahomet tombait à point pour qu’Erdogan, proche des Frères musulmans, se fasse le héraut d’un islam si radical que l’on peut le qualifier d’islamisme. Atatürk est bien enterré et avec lui le rêve d’une Turquie moderne.

 

 

17 octobre

 

Ce vendredi matin, commençait dans le cadre du Master Affaires Internationales que je dirige à l’Université Paris-Dauphine, l’atelier consacré à « Spiritualités et mondialisation ». Partant du triste constat de la dramatique inculture religieuse de la plupart de mes étudiants (en Bac +5), plus d’ailleurs les Français que les étrangers, cet atelier vise à présenter les grandes spiritualités de la planète et éventuellement leur rapport aux questions économiques. En réalité, il s’agit avant tout de comprendre l’autre dans toutes ses racines et contrairement au dogme de la laïcité à la française nos racines les plus profondes sont aussi spirituelles.

Alors ce matin-là, j’ai demandé aux juifs, cathos, protestants, musulmans et autres bouddhistes de « lever le doigt » pour préparer les exposés qui seront faits au cours de l’année en commençant par les religions du livre et donc par le judaïsme. Les propositions ont fusé bien au-delà puisqu’on a évoqué l’animisme et dans une orientation bien différente l’athéisme. L’Islam avait lui aussi suscité des candidats et nous avions convenu de traiter tant le sunnisme que le chiisme sans oublier bien sûr… la finance islamique.

Au même moment, à quelques dizaines de kilomètres de là, un jeune collègue, professeur d’histoire comme moi, était égorgé et décapité pour avoir illustré son cours sur la liberté d’expression par des caricatures de Mahomet. Horreur absolue qui pour les chrétiens nous renvoie à ces siècles noirs, ceux de l’Inquisition et des guerres de religion, en un temps d’ailleurs où l’islam donnait au moins une impression de plus grande ouverture. Mais cette seule référence historique rend un peu plus insupportable ce fanatisme d’un autre âge soutenu par le silence d’une minorité agissante au sein de la communauté musulmane elle-même. Rien, aucune sourate du Coran, aucune leçon de la Sunna, aucune fatwa, rien ne peut justifier pareille folie si ce n’est l’ignorance nourrissant le fanatisme.

L’ignorance justement ! C’est bien justement l’ignorance religieuse qui est à la base de pareille dérive et on doit bien convenir – au-delà de toute polémique – que la laïcité à la française en porte quelque responsabilité. Dans sa conception intégrale – pour ne pas dire intégriste –, elle nie le fait religieux au-delà d’une liberté religieuse laissée en jachère. Les programmes scolaires ignorent pratiquement toute dimension spirituelle et rendent d’ailleurs de plus en plus difficile la compréhension tant de l’histoire (les guerres de religion au XVIe siècle par exemple) que de l’actualité (les guerres entre sunnites et chiites au Yémen). La République est neutre vis-à-vis des religions, mais ceci – héritage historique oblige – s’applique surtout à un catholicisme qui de toute manière ne pèse plus guère. Mais cette neutralité, ce silence, ce déni même, du fait religieux fait le lit de tous les obscurantismes et de tous les intégrismes, et l’Islam n’est pas là le seul concerné.

« Ils ne passeront pas », a dit le chef de l’État. Mais ils passent justement parce que la laïcité à la française leur laisse le champ libre. La réaction passe par l’éducation aux religions et à la tolérance que toutes portent en elles.

 

 

15 octobre

Couvre-feu

 

« Or donc en ce quatorzième jour du mois d’octobre de l’an de grâce 2020, le peuple de France, agenouillé devant d’étranges lucarnes de toute taille, écoutait la parole de son Prince… ».

Le propos est là à peine exagéré tant en France la fonction présidentielle est sacralisée par les sujets eux-mêmes. Dans aucune démocratie véritable de la planète, le chef de l’État ne bénéficie de pareil magistère. Ailleurs, rois, reines et présidents ne peuvent utiliser qu’une image paternelle ou maternelle, au point, au Royaume-Uni, de se voir dicter leur propre discours du Trône. Mais en France, l’héritage gaullien de la Ve République est bien d’essence monarchique, de Louis XIV à Napoléon. Les présidents qui se sont essayés à y déroger de Valery Giscard d’Estaing à François Hollande en ont été cruellement sanctionnés. Emmanuel Macron dès son investiture dans la pénombre des Tuileries l’avait bien compris. Mais après avoir essayé de prendre quelques distances au-dessus de la mêlée et des partis, le voilà donc revenu au cœur de l’action face à cette pandémie qui rebondit de manière inexorable. « Le roi te touche, Dieu te guérit », la célèbre formule des écrouelles redevient ainsi presque d’actualité.

Ce sera donc le couvre-feu – un terme sécuritaire en usage dans les armées et les casernes – pour un tiers des Français, la majorité des urbains. La marge de manœuvre était réduite entre la peur qui gagne une partie de la population, les limites d’un appareil sanitaire et hospitalier qui ne peut compenser par son dévouement d’innombrables pesanteurs bureaucratiques et le souci d’une économie à peine convalescente. Il y a quelques jours, l’INSEE avait publié ses dernières prévisions : après une chute de 13,8 % du PIB au deuxième trimestre, le rebond avait été net au troisième trimestre avec + 16 %. Mais pour la fin de l’année, la prévision de l’institut était déjà pessimiste avec 0 % de croissance. Gageons que l’impact du couvre-feu, touchant directement des secteurs, de la restauration à la culture, qui pèsent au total près de 10 % de l’économie nationale, fera basculer à nouveau la France en territoire négatif avec à la clef, malgré les aides publiques, faillites et chômage.

« En même temps », résister au virus et ne pas asphyxier l’économie, la ligne de crête est bien étroite et périlleuse. Mais, au-delà, la crise est bien sociétale. Le Prince devait agir tant la confiance en ses qualités de thaumaturge s’est effritée. L’image de la crise n’est-elle pas celle des queues devant les laboratoires d’analyse, les mêmes queues que l’on connut en d’autres crises pour obtenir des tickets alimentaires ? Avec le masque, disparaît le visage, et l’individu est seul au moment même où le collectif devrait jouer.

« J’ai besoin de chacun », a dit Emmanuel Macron. De ce constat d’impuissance, les Français sauront-ils démentir le pessimisme sous-jacent et faire bloc dans leur village gaulois ?

 

 

13 octobre

Patate douce

 

Va-t-on vers la guerre de la patate douce ? La question est sérieuse ! L’OMC vient de donner le feu vert à l’UE pour mettre en place près de $ 4 milliards de droits de douane supplémentaires sur des produits américains pour compenser le soutien accordé par les États-Unis à Boeing. Rappelons qu’il y a un an, les États-Unis avaient obtenu un jugement similaire (mais à hauteur de $ 7,5 milliards) à propos d’Airbus. À l’époque, l’administration Trump ne s’était pas privée d’en profiter et de taxer à hauteur de 25 % nombre de produits européens à commencer par les vins.

C’est donc le tour des Européens : 15 % sur le matériel aéronautique et 25 % sur une liste de produits laissés à la discrétion de Bruxelles. Pour les avions, ce n’est pas trop grave dans la mesure où avec le marasme du transport aérien il ne s’en vend plus guère. Pour le reste, il faut frapper dans le symbolique. On avait ainsi parlé du bourbon, des Harley-Davidson, du ketchup et donc maintenant des patates douces, ingrédient majeur de la nouvelle cuisine, des potages maison et des tendances végétariennes et dont on découvre à cette occasion que les exportations américaines représentent le tiers du marché français. L’histoire ne dit pas pour qui votent les producteurs américains même si la majorité des « farmers » penchent pour Donald Trump.

La bonne nouvelle est que l’OMC parvient encore à fonctionner alors que tous les nouveaux dossiers sont bloqués du fait de la paralysie de l’Organisme de Règlement des Différends, dont la nomination de nouveaux juges est justement bloquée par les États-Unis. L’OMC a pourtant démontré son utilité tant le commerce international a besoin d’un juge-arbitre alors que partout dans le monde s’érigent de nouvelles barrières aux échanges. L’élection de Joe Biden pourrait au moins mettre un terme à cette situation.

Mais il faudra aller plus loin et ce sera la tâche de la prochaine directrice générale de cette institution. Il ne reste que deux femmes en lice, une Nigériane au profil très international et une Coréenne. Le dossier de la patate douce (au sens le plus large) sera au-dessus de la pile d’un bureau bien encombré.

 

 

11 octobre

Mélange des genres

 

La France traverse du point de vue politique une période mouvementée. Contrairement à la tradition, aucun des partis politiques n’est vraiment « tenu » par une direction capable de mettre de l’ordre dans ses troupes. Ce qui est évident pour LR et le PS (ou ce qu’il reste de ces deux partis historiques) l’est aussi d’En Marche. La vague qui avait porté une majorité historique de marcheurs à l’Assemblée nationale s’est morcelée en une multitude de courants qui ne partagent qu’une allégeance de plus en plus lointaine au chef de l’État qui pourtant a permis leur élection et dans bien des cas leur existence politique tout court.

Alors à deux ans d’élections que nombre d’entre eux risquent de perdre, ils se lâchent dans tous les sens avec deux axes majeurs « verts et progressistes » : le bien-être animal et les conditions de procréation humaine.

Il n’y a pas de lien évident entre ces deux approches si ce n’est le hasard du calendrier parlementaire, car au fond elles se fondent sur des démarches philosophiques totalement opposées.

Le bien-être animal est certainement une noble cause qui se heurte à notre vieille tradition carnivore, à la nécessité aussi d’équilibrer les populations animales dans la nature. Ceci étant, la sacralisation de l’animal mène à bien des excès et surtout ne peut être assimilée à celle de l’homme.

Or paradoxalement, ce sont les mêmes qui luttent contre toutes les manipulations du vivant (comme les OGM) et qui ouvrent grandes les portes au bricolage génétique autour de l’embryon humain et qui s’engagent un peu plus loin en faveur de la banalisation de l’avortement.

Accaparé par la lutte tant sanitaire qu’économique contre le Covid, l’exécutif donne l’impression de lâcher la main à ses extrêmes et aux lobbies qui les entourent sur ces questions de société qui ont au moins l’avantage à ses yeux d’occuper les activistes. Mais, à chaque fois, ce sont de nouvelles brèches dans la fabrique de la société française et au-delà dans cette éthique dont se prévaut Emmanuel Macron lorsqu’il cite Paul Ricœur dont il fut – dit-on – un lointain disciple.

 

 

10 octobre

Nobel de la Paix

 

Donner le Prix Nobel de la Paix à une Organisation des Nations Unies ! Quelle curieuse idée : c’est un peu comme une médaille du Travail, distribuée parce que l’on a travaillé. Pour une fois cependant, l’Académie suédoise qui choisit les Nobel de la Paix et dont la propension à se tromper est légendaire (Barack Obama !) a fait un choix raisonnable. Le Programme alimentaire mondial (PAM ou WFP en anglais) est une des rares organisations internationales du système des Nations Unies à faire preuve d’une certaine efficacité. Le PAM est un véritable logisticien de l’extrême capable de se projeter dans les régions les plus difficiles et d’assurer la livraison de denrées alimentaires d’urgence. C’est le PAM qui a permis d’éviter les pires conséquences des catastrophes provoquées par la folie des hommes au moins sur le plan alimentaire.

Mais distinguer le PAM c’est – en creux – souligner la remarquable inefficacité de la bureaucratie onusienne. On peut commencer par l’autre agence des Nations Unies basée à Rome, la FAO dont les méchantes langues estiment – avec raison – qu’elle fait plus partie du problème que de la solution de la faim dans le monde. Mais on peut penser la même chose de l’UNESCO, de l’UNICEF (et ses beaux 4x4 blancs dans les quartiers riches des villes du Tiers-Monde) et comme on l’a vu cette année de l’OMS.

Certes, il faut tenir compte de la dimension politique de ces organisations et par exemple du forcing chinois pour la direction générale de la FAO. À l’intérieur des organisations, on doit équilibrer nationalités et genres pour des fonctions qui sont assez souvent de délicieux « fromages ». On est quand même mieux Via delle Terme di Caracallà à Rome qu’en brousse sur le terrain !

C’est dire que le PAM a d’autant plus de mérite et que ce Nobel – qui a perdu beaucoup de sa signification – est pour une fois amplement mérité.

 

 

8 octobre

Fratelli tutti

 

En la huitième année de son pontificat et alors que le monde subit le choc de la pandémie et de la crise économique, le pape François, dans sa troisième encyclique offre le texte probablement le plus personnel qu’un pontife ait jamais écrit, une synthèse de ses écrits et sermons au long de ces années, toute tendue vers ce qui lui tient le plus à cœur, la fraternité entre les hommes.

« Fratelli Tutti » – le titre est emprunté à Saint-François d’Assise – part d’un constat sombre, celui des « ombres d’un monde fermé ». Pour François, nous sommes dans une période de « recul de l’histoire », guettés par une « troisième guerre mondiale par morceaux », dans un monde où l’économie et les finances marquent « leur désintérêt du bien commun », où la croissance favorise la montée des inégalités. Le jugement est sans concessions et plus loin, François fustige le néolibéralisme et les « recettes dogmatiques de la théorie économique dominante ». On peut ne pas partager cette vision par trop manichéenne, mais on sait que François l’a forgée au fil des désastres argentins beaucoup plus liée à la mal gouvernance qu’à la malédiction libérale. Mais l’essentiel n’est pas là : François pointe surtout les excès du libéralisme tant économique que social lorsque celui-ci privilégie individualisme et indifférence aux autres.

Au long de son texte, François utilise l’image du Bon Samaritain. Être un bon samaritain aujourd’hui, c’est au contraire du « voyageur indifférent » être capable de fraternité, de bienveillance et de charité. Comme Benoît XVI l’avait fait dans « Caritas in veritate », il fait un éloge de la gratuité, de la « charité sociale ». Il rêve bien sûr d’un « ordre politique et économique mondial », prêche pour l’accueil des migrants, nous rappelle presque à toutes les pages que « le plus grand danger c’est de ne pas s’aimer ».

Ce n’est pas une encyclique économique et on pardonnera à François quelques raccourcis. En France, on pourra apprécier sa critique – justifiée – de la théorie du ruissellement (des riches vers les pauvres) tant vantée par Emmanuel Macron.

Mais l’essentiel n’est pas là et François le dit bien qui revendique le « défi de rêver », qui célèbre les « solidarités venant du sous-sol de la planète », qui s’enflamme pour ceux qu’il appelle les « poètes sociaux », qui termine son texte avec la figure de Charles de Foucauld, celui qui voulait être le « frère universel ». À lire cette encyclique, on sent bien que François a, comme il nous y invite, « la musique de l’Évangile dans ses entrailles ».

Mais il s’adresse à tous, chrétiens certes, mais croyants d’autres religions, agnostiques, tant le message là, celui de l’amour et de la bienveillance entre les hommes est universel. Et ceci est valable pour le plus petit de nos actes : s’arrêter afin de bien traiter les autres, dire « s’il te plaît, pardon, merci ».

Merci François !

 

 

6 octobre

 

Après le glyphosate, c’est donc l’heure de gloire parlementaire pour les néocotinoïdes. Ravis de l’aubaine, les Verts – au sens large – ont enfourché leur cheval de bataille dans une vision manichéenne (le bien contre le mal) leur permettant de balayer large comme ils ont su le faire contre les OGM, le gaz de schiste, Notre-Dame des Landes, Montagne d’or, le moindre barrage ou autres retenues et bien sûr le glyphosate. Le sujet arrive d’ailleurs à point tant ils manquaient de causes à défendre en cette période marquée par le Covid.

Le débat sur les néocotinoïdes est donc ouvert et il oppose de manière volontairement caricaturale les « gentils écolos » les méchants betteraviers représentants éminents de cette agriculture intensive et productiviste qu’ils vouent aux gémonies. Sur le plan scientifique, il est admis, sans contestation que les néocotinoïdes ont un effet néfaste pour tous les insectes (après tout ce sont des insecticides…) et donc aussi pour les abeilles que celles-ci soient « domestiques » ou sauvages. L’utilisation de ces produits doit donc être encadrée, limitée aux cas où ils sont incontournables.

C’est justement le cas de la betterave. Celle-ci est victime de pucerons provoquant une forme de jaunisse qui peut entraîner une très forte baisse des rendements. L’utilisation de néocotinoïdes enrobant la graine permettait de traiter le problème. Cette année, sans néocotinoïdes, la jaunisse est revenue, et cela en un moment difficile pour la filière sucre, directement touchée par la fin des quotas sucriers européens et le marasme du marché mondial.

En réalité, dans le cas de la betterave, le danger pour les abeilles est minime et ce d’autant plus qu’il s’agit d’une agriculture très en avance en termes de techniques de production et de souci de l’environnement.

 

Dans un pays normal – l’Allemagne par exemple (qui pourrait dépasser la France en termes de production de sucre) –, il n’y aurait pas eu de débat. Mais la France a les Verts qu’elle mérite… Et pendant ce temps, les frelons asiatiques font leur délice des abeilles !

 

 

1er octobre

Budget

 

L’automne, c’est le temps des budgets. Ceux des ménages confrontés aux dépenses de rentrée, mais surtout celui de l’État qui boucle son exercice pour l’année à venir.

2020 a été une « annus horribilis ». L’économie à l’arrêt ou presque pendant 55 jours et plus, des dépenses publiques qui ont explosé pour maintenir l’appareil de production et surtout l’emploi. La France a été le pays au monde qui a le plus utilisé le chômage partiel, ce qui a permis de sauver les équilibres sociaux. Mais le résultat, c’est un déficit public de 10,2 % du PIB alors qu’en 2019 il n’était que de 3 %, la célèbre barre de Maastricht : 195 milliards d’euros de déficit qu’il a fallu emprunter sur les marchés financiers qui heureusement continuent à consentir à la France des taux légèrement négatifs de – 0,10 à – 0,50 %. Mais il faudra bien commencer à rembourser un jour ou l’autre…

En 2020, les dépenses publiques ont représenté 62,5 % du PIB. Cela veut dire qu’à peine un peu plus du tiers de la richesse créée l’a été par le secteur privé. Ce sont là des chiffres presque soviétiques, mais face à l’incendie le pompier ne peut être accusé de gaspiller l’eau.

Mais qu’en sera-t-il en 2021 ? Le gouvernement a choisi une hypothèse réaliste, mais qualifiée quand même d’un peu « volontariste » : 8 % de croissance après un recul de 10 % en 2020. La France mettrait en fait cinq ans pour effacer la crise de 2020 et cela dans l’hypothèse d’une deuxième phase du Covid contenue.

Le budget qui est présenté pour 2021 table sur un déficit de 6,7 % du PIB soit encore plus de 150 milliards d’euros. Les dépenses publiques pèseraient encore 58 % du PIB, contre 53 % en 2019, ce qui était alors un record – avec la Suède – parmi les pays avancés. Il y a là, bien entendu, le plan de relance dont une partie sera – on le sait – financée par l’Europe. Tout ceci peut apparaître normal.

Mais à deux ans des présidentielles force est de constater que la plupart des engagements de réduction du train de vie de l’État ont été laissés de côté. Certes, il y a des priorités que l’on peut comprendre : il faut mieux payer les infirmières et les salariés des Ehpad, les enseignants et les policiers. Après le Ségur de la santé, on aura le Grenelle des professeurs et peut-être un jour le Balard des militaires !

Tout ceci est juste et trouve sa légitimité dans l’urgence face à la crise. Mais cela renforce aussi un peu plus la propension des Français à tout demander à l’État qui n’a pu s’empêcher de quelques mesures symboliques, mais coûteuses comme l’extension du congé de paternité ou la disparition de la taxe d’habitation. Malgré tout, le taux de prélèvements obligatoires à 43,5 % du PIB va rester un des plus élevés de la planète. Les Français auront un peu de beurre, mais devront pendant longtemps payer l’argent du beurre !

 

 

29 septembre

Confiance

 

Alors que la deuxième vague du Covid semble submerger à nouveau la France, le pays connaît une véritable crise de confiance, une analyse que l’on retrouve au fil des éditoriaux politiques des télévisions et de la presse.

Confiance, ce mot sonne curieusement tant justement c’est là ce qui a toujours manqué à la société française. Dans un livre remarqué, le philosophe américain Francis Fukuyama avait distingué les sociétés capables de confiance (Trust) et celles qui en étaient dénuées. Il s’agissait là de la confiance entre individus propice au développement du capitalisme (je fais assez confiance à mon voisin pour lui confier mon argent). Pour lui, les sociétés de confiance étaient les pays anglo-saxons, l’Allemagne et le Japon. Ceux où la confiance était la moins marquée étaient la Chine, l’Italie et… la France. L’absence de confiance des individus dans leur voisin pouvait être palliée par des réseaux familiaux, tribaux (ou même mafieux) ou bien par le recours à l’intermédiation de l’État. C’était bien entendu le cas de la France.

L’omniprésence de l’État en France (plus de 60 % de dépenses publiques dans le PIB encore en 2021 !) trouve là ses racines les plus profondes. Mais longtemps, cette confiance fut assez justifiée. L’État – au sens large – a atteint en France un rare niveau d’efficacité dont le sommet correspond à la fin des Trente Glorieuses (les années Pompidou). Les plus brillants sujets choisissaient alors le service de l’État sans songer à quelque pantouflage que ce soit. Au-delà de la Caravelle et du TGV, l’éducation et la santé étaient des « services publics » dont les Français étaient légitimement fiers et dans lesquels ils avaient toute confiance.

Mais voilà, la confiance dans un monde sanitaire et médical pétri de contradictions et dans un monde politique et administratif à la fois démagogue et bureaucratique, cette confiance n’existe plus et les corps intermédiaires, syndicats, associations, églises ne peuvent malgré toute leur bonne volonté compenser cette faillite.

Voilà peut-être une des raisons pour laquelle le Covid aura déclenché en France une véritable crise de société de plus en plus béante, plus marquée que dans la plupart des autres pays occidentaux.

 

 

28 septembre

Confins arméniens

 

Au détour d’une page d’un quotidien, on apprend que l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont au bord de la guerre à propos de la province du Haut-Karabakh, peuplée d’Arméniens, mais enclavée en pays azéri. En ces temps de Covid, ce conflit qui a déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts n’intéresse guère et si l’on en parle un tout petit peu c’est que l’Arménie est soutenue par la Russie et l’Azerbaïdjan par la Turquie. L’un et l’autre furent ottomans puis soviétiques. Voilà le genre de guerre de « nulle part » qui rappelle la « guerre du Chaco » dans les années trente entre la Bolivie et le Paraguay (et que les lecteurs d’Hergé retrouveront à peine masquée dans « L’oreille cassée »).

Pourquoi en parler encore, alors qu’au fond nul ne s’en préoccupe guère ? Hérité de l’éclatement de l’URSS, le Haut-Karabakh fait partie de ces multiples points de tension qui maillent la planète. L’Inde et la Chine s’affrontent dans les confins de l’Himalaya. L’Arabie saoudite et l’Iran se battent par Yéménites interposés. La Syrie est un champ de ruines tout comme la Libye… Dans le cas du Haut-Karabakh, il s’agit presque d’un conflit « classique » avec des armées, des tranchées, de l’armement classique pour l’essentiel hérité de l’époque soviétique, mais que la Russie a contribué à moderniser d’un côté comme de l’autre. L’Arménie est relativement démocratique là où l’Azerbaïdjan est une bonne vieille dictature ex-communiste. Mais Bakou, où le jeune Staline fit ses premières armes, a l’avantage de ses ressources pétrolières ainsi que du soutien de la Turquie. RT Erdogan a trouvé là une autre occasion de brandir l’étendard ottoman et, après la Libye, de semer un peu plus le désordre pour compenser ses échecs domestiques.

On ne sait quelle peut être la solution et la communauté internationale a manifestement bien d’autres soucis. Concernée au premier chef par cet héritage mal assumé, la Russie semble s’en laver les mains. Dans ces montagnes perdues, la fin de l’histoire tient en tout cas du rêve !

 

 

24 septembre

Covid, chapitre II

 

En août 1914, tous les combattants qui montaient au front « nach Paris » ou « à Berlin » pensaient que la guerre serait finie à Noël. On sait ce qu’il en advint.

Au printemps 2020, le monde affronta le Covid et l’on pensait qu’à l’automne ce serait une histoire oubliée. Mais voilà les premiers jours de l’automne et déjà quelques sanglots. Un peu partout dans le monde, les gouvernements confrontés à une deuxième, voire une troisième vague dans le cas de l’Iran, hésitent entre fermeté sanitaire et relâchement économique. L’Inde a rouvert le Taj Mahal à la visite, mais le confinement y reste la règle alors que le pays s’achemine, ou a peut-être déjà dépassé, les 100 000 morts. Buenos Aires, en Argentine, poursuit au moins jusqu’à la mi-octobre un confinement strict qui dure depuis plus de six mois, le plus long de la planète. Madrid se referme aussi alors que les pubs anglais vont comme dans les métropoles françaises fermer à 22 h. Au niveau mondial, le bilan du Covid a déjà dépassé le million de victimes, les chiffres officiels à ce jour étant menés par les États unis (201 000) suivis du Brésil (138 000), de l’Inde et du Mexique. Mais, un peu partout, la flambée du nombre de cas positifs inquiète et, la deuxième vague est une réalité dans de très nombreux cas.

Du point de vue économique, l’été avait été marqué de quelques bonnes nouvelles : les enquêtes de conjoncture étaient mieux orientées et un peu partout, les ménages commençaient à puiser dans leur bas de laine que l’absence de consommation durant le confinement avait bien rempli. La page du Covid semblait pouvoir être tournée. Il en resterait quand même un repli de l’économie mondiale de plus de 4 % en 2020. Mais en 2021, le rattrapage serait effectif avec plus de 5 % de croissance. On prévoyait quand même qu’il serait plus lent en Europe et même aux États-Unis. Mais là, l’heure était aux plans de relance, aux taux d’intérêt à zéro, voire négatifs, à l’inflation jetée aux tisons. C’était hier sous le soleil estival.

La résurgence du Covid est trop récente pour que les économistes aient pu adapter leurs prévisions, mais l’automne promet d’être plus douloureux pour nombre de secteurs du tourisme aux spectacles, de l’aviation à la restauration. Le rebond anticipé sera certainement moins fort que prévu. Et même un confinement limité pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour des économies fragilisées.

Débats sanitaires et économiques vont donc s’entrechoquer dans les prochains jours en Europe certes, mais aussi dans le reste du monde. Aux États-Unis, la négociation d’un nouveau plan de relance est perturbée par la proximité de l’élection présidentielle. En Russie, Vladimir Poutine – qui n’a pas ces soucis – consacre pour la première fois plus d’argent à la relance économique qu’aux dépenses militaires. En Allemagne même, on commence à s’inquiéter. Après avoir battu des records, les bourses de valeur sont partout en net repli.

En 1914, les combattants rêvaient d’un Noël dans leurs foyers. Mais en 2020, Noël – avec ou sans « arbres morts » – s’annonce brumeux et angoissé. La proposition d’Esther Duflo de se confiner maintenant afin de pouvoir sortir à Noël est peut-être au fond assez réaliste.

 

 

 

17 septembre

Histoire de bidet

 

À l’heure où la France prépare son plan de relance, rêve de hautes technologies, d’hydrogène et d’intelligence artificielle, voilà une histoire qui va nous ramener au plus proche de la condition humaine, celle du bidet, autrefois célébré par Duchamp, et que fabriquait encore en céramique, l’usine de Jacob Delafon à Damparis dans le Jura. Nous sommes là au cœur de la vieille industrie française et c’était la dernière usine en France à fabriquer des produits sanitaires en céramique.

Mais voilà, Jacob Delafon, l’orgueil de nos salles de bains et autres toilettes, a été racheté en 1985 par le groupe américain Kohler. Kolher est un groupe privé américain centenaire toujours contrôlé par la famille fondatrice, et dirigé par Herbert et David Kohler. L’entreprise est présente dans le monde entier dans le domaine élargi de la salle de bains. Ce n’est ni un fonds de pension ni une entreprise se repaissant des dépouilles de ses victimes. Au contraire, sur leur site, ils célèbrent leurs 30 000 « associés » dans le monde : dans la novlangue du politiquement correct, l’associé va du président au camarade balayeur… Pour aller dans le sens de l’histoire, le site de Kohler s’ouvre actuellement sur une admirable déclaration de sympathie pour la communauté afro-américaine en ces temps de troubles raciaux.

Voilà bien sûr qui nous éloigne du Jura et de la décision de fermer l’usine de Damparis sans grandes possibilités de reclassement pour ses 151 salariés. L’usine est ancienne et nécessiterait des investissements importants. Une autre page de l’histoire industrielle française se tourne dans l’indifférence la plus totale. Kohler a certainement sa logique. L’usine n’est plus rentable et le créneau des produits en céramique est étroit face à la montée de nouveaux matériaux.

Jacob Delafon était, elle aussi, une vieille entreprise française fondée en 1889, indépendante pendant un siècle et puis, comme nombre de PME et d’ETI françaises, rachetée par un mastodonte étranger qui fit certainement à l’époque moult promesses comme en d’autres domaines, Nokia, General Electric ou Bridgestone.

Aujourd’hui, sur son site, Jacob Delafon fait apparaître un « design 100 % d’origine France ». Ce n’est pas exactement le « made in France ». Pas du tout.

Le sens de l’histoire est probablement que l’on ne fabrique plus de bidets en céramique dans une vallée du Jura. Une page se tourne. Là-bas, 150 personnes restent sur le carreau… de céramique !

 

 

15 septembre

La géostratégie du porc

 

On aime bien parler des produits stratégiques, ceux dont le développement des besoins au niveau mondial posent des problèmes stratégiques et géopolitiques majeurs. On pense aux terres rares, au cobalt et au lithium, au gaz naturel et même encore au pétrole. Mais en cet automne 2020, l’un des produits les plus « chauds » sur la scène internationale est la viande de porc, jambon, longe, oreilles et queue ! Autour de la table porcine mondiale, on trouve la Chine, la Russie, les États-Unis, le Brésil, l’Allemagne, Taïwan et quelques autres.

Au moment même où se tenait un sommet UE-Chine et qu’Angela Merkel faisait preuve d’une grande fermeté face à Pékin, la Chine annonçait un embargo total sur ses importations de viande porcine allemande. Il est vrai que l’on vient de découvrir des cas de peste porcine africaine chez des sangliers dans l’Est de l’Allemagne. La décision chinoise est logique, mais disproportionnée et contient probablement un message subliminal. Il y a quelques années, ce sont aussi des raisons sanitaires que la Russie avait mises en avant pour bloquer toutes ses importations de porc européen à l’époque où l’UE fronçait le sourcil à propos de l’annexion de la Crimée.

Touchée par la peste porcine africaine, la Chine est devenue le poumon du marché mondial du porc et elle utilise ses importations comme une arme diplomatique favorisant parfois le Brésil de Bolsonaro, calmant les États-Unis de Trump, ou réprimandant le Canada.

Taïwan par contre n’importe pas de porc américain pour des raisons sanitaires du fait de l’utilisation aux États-Unis de ractopamine. Mais les autorités taïwanaises veulent à tout prix signer un accord commercial avec Washington, qui renforcerait leur main face à Pékin. Alors, l’interdiction visant le porc américain va être levée à la grande fureur de l’opposition qui continue à flirter avec le continent et la grande Chine.

La géopolitique du porc n’en finit pas de nous surprendre !

 

 

10 septembre

Les Verts à la manœuvre

 

Les scrutins municipaux du printemps ont permis aux Verts de conquérir plusieurs grandes villes et quelques mois plus tard, les nouveaux exécutifs sont à l’œuvre. Les marges de manœuvre d’un maire sont relativement limitées, alors dans un premier temps on est resté dans le domaine du symbolique avec un délicieux florilège : à Bordeaux, le maire a décidé qu’il n’y aurait pas de sapin de Noël devant la mairie cette année – pas « d’arbre mort ». À Lyon, le maire s’en est pris au Tour de France qui arrivait dans sa bonne ville en critiquant un spectacle « machiste et polluant ». À Strasbourg, la maire a annulé des arrêtés anti-mendicité pris par l’exécutif précédent.

Analysons ces décisions : l’arbre de Noël ? Certes, il s’agit d’un rite païen qui pollue quelque peu la dimension chrétienne de Noël. On peut lui préférer la crèche, mais celle-ci est interdite depuis longtemps dans les lieux publics. Quant à l’arbre lui-même, il provient de forêts cultivées, le sort de la plupart des conifères étant de terminer en pâte à papier. Une forêt doit en effet être entretenue par l’homme et si le retour à la sylve gauloise a de quoi séduire nos écologistes urbains, il tient du délire environnemental.

Le Tour de France réunit des coureurs mâles. Contrairement à d’autres sports et malgré notre Jeannie Longo nationale, le cyclisme féminin s’est moins développé que d’autres sports. De là à parler de machisme. Certes, la caravane émet du CO2, mais le Tour est un hymne à la ruralité et à la France préindustrielle. C’est aussi un sport populaire, un peu besogneux, parfois dopé, aux antipodes de la pureté intellectuelle de nos écologistes qui lui préfèrent des vélos électriques dopés au cobalt.

Quant à la mendicité, elle pose certes – mais bien mal – le problème de la pauvreté. La mendicité aggrave la dépendance et la marginalisation. Certes, l’interdire n’avait de sens que si la solidarité pouvait s’exprimer autrement. Était-ce le cas ?

 

Pardon, cher lecteur pour cet agacement, mais la bêtise, portée à ce niveau par des édiles désormais en charge de centaines de milliers d’administrés, a de quoi inquiéter pour la suite de leurs mandatures.

 

 

4 septembre

 

La République aurait donc 150 ans aujourd’hui. Peut-être, quoique ! Il est exact que le 4 septembre 1870, au lendemain de la capitulation de Napoléon III à Sedan, le corps législatif vota la déchéance de l’Empire et Jules Favre et Léon Gambetta se rendirent à l’Hôtel de Ville de Paris pour y proclamer la République.

Celle-ci ne fut toutefois formellement instituée que quelques années plus tard. La France connut en effet une véritable guerre civile avec l’écrasement de la Commune de Paris. La chambre élue une fois la paix revenue était à majorité monarchiste. Une fois réglée la question de la rivalité entre les Bourbons et les Orléans, la voie était ouverte pour le retour d’un roi en France, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, auquel devrait succéder – puisqu’il n’avait pas d’enfant – un Orléans. La chambre était acquise, le président du Conseil, le duc de Broglie, tout comme le maréchal de Mac Mahon qui faisait office de chef de l’État (on ne parlait pas de république, du moins pas encore), tous attendaient donc le retour d’Henri V dont on préparait déjà le couronnement.

Il n’en fut rien : Chambord qui n’avait jamais vécu en France était d’un autre siècle. Il insista pour rétablir le drapeau blanc fleurdelysé de la monarchie et refusa les trois couleurs. Même ses plus chauds partisans comprirent qu’il n’était pas l’homme de la situation. La monarchie ne fut pas rétablie et la République vit enfin le jour presque en catimini.

On peut d’ailleurs là imaginer une délicieuse « uchromie ». Imaginons, en effet, un comte de Chambord un peu plus ouvert. Il accepte le drapeau tricolore. Il est couronné et la France devient une monarchie constitutionnelle. A priori aucun événement n’aurait pu la remettre en question. Ceci étant, qu’aurait fait le « roi très chrétien » en 1905 au moment de la séparation de l’Église et de l’État ? Un Orléans s’en serait peut-être accommodé. Mais surtout qu’aurait fait le roi en juin 1940 ? Aurait-il quitté la France comme la reine des Pays-Bas ou serait-il resté comme le roi des Belges ? En tout état de cause, il n’est pas sûr que la monarchie ait alors survécu, quoique le général de Gaulle aurait probablement imaginé la rétablir.

Ce n’est là bien sûr qu’une uchronie. Mais la célébration du 4 septembre 1870, au Panthéon en plus, a de quoi laisser rêveur. Elle entretient un mythe républicain dont les fondements historiques sont bien fragiles. À voir d’ailleurs en France la survivance des titres et des particules, on comprend que le cheminement républicain est encore loin d’être achevé.

Mais en ce 4 septembre 2020, l’agenda électoral offrait une fenêtre de tir dont le président le plus monarchique de la Ve République aurait eu tort de se priver.

 

 

3 septembre

 

C’est la rentrée ! Le calendrier du Covid reste toujours aussi prégnant même si on peut se demander s’il n’a pas changé de nature. Au niveau mondial, la pandémie a probablement dépassé le million de décès, certains pays comme la Chine et l’Iran sous-estimant notoirement leur nombre de décès. Officiellement, les États-Unis (185 000) mènent le bal devant le Brésil (123 000) et l’Inde (67 000). La chape de plomb du Covid continue à peser un peu partout même si on peut se demander si la pandémie ne change pas de nature. Toujours aussi agile, mais de moins en moins létale. L’ouragan ne serait plus qu’un simple orage tropical…

Par contre, l’ouragan économique continue son œuvre de dévastation. La plupart des chiffres de « croissance » du deuxième trimestre sont désormais connus : seule la Chine, la première touchée s’y affiche en positif (+ 3,2 %). Mais que de reculs : en rythme annuel, c’est Singapour qui remporte la palme avec – 41,2 % devant Israël (– 28,7) et l’Inde (– 23,9). Parmi les pays avancés, le recul le plus profond est celui du Japon (– 27,8) devant le Royaume-Uni (– 20,4) et l’Espagne (– 18,5). La zone euro s’en sort un peu mieux à l’image de l’Allemagne (– 10,1) et même au fond de la France (– 13,8). Répétons-le, il s’agit de la crise la plus forte que le monde ait connue depuis 1930 et cette fois-ci c’est l’homme qui en est responsable.

Voilà pour le rétroviseur. Mais qu’en est-il de l’avenir ? On ne se hasardera pas ici à faire des prévisions sanitaires. Du point de vue économique, tout le monde s’attend à un net rebond au troisième trimestre. Les marchés boursiers ont déjà effacé le Covid pour battre leurs records historiques. Mais dans l’économie réelle, la plupart des indicateurs avancés sont dans le vert : les ménages puisent dans leur épargne, les États empruntent, les banques centrales ne se préoccupent plus d’inflation, les entreprises de la nouvelle économie fanfaronnent. La réalité est probablement moins radieuse. Tous les plans de relance de la terre ne suffiront pas à colmater les brèches dans la vieille économie. Les entreprises en faillite, les emplois perdus (5 millions en Europe au deuxième trimestre) ne se retrouveront pas facilement. Le rebond attendu sera insuffisant pour panser tant de plaies.

Cette crise ouvre une page nouvelle. Elle marque bien la fin des Trente Glorieuses de la mondialisation heureuse. Mais devant nous, la page reste blanche et force est de constater que la plupart des gouvernements dans le monde se révèlent incapables d’en écrire quelque ligne nouvelle.

 

30 août

 

Dernier dimanche de vacances, fort pluvieux au Pays basque comme c’était le cas hier à Nice pour la première étape du Tour de France. Mais aujourd’hui, c’est le grand soleil sur la deuxième étape dans les Alpes-de-Haute-Provence, autour de Nice avec quelques grands cols (Turini, Eze…) : une vraie étape de montagne par une chaleur encore estivale.

Tout cela aurait dû avoir lieu, il y a deux mois. Dans les pentes du Turini, on se serait bousculé et les coureurs auraient même eu du mal à fendre la foule. Rien de tout cela aujourd’hui, la course se déroulant en semi-confinement avec une jauge de spectateurs limitée et des commentateurs, en « live » depuis les studios parisiens ! Mais au moins, le Tour a-t-il bien lieu avec comme aujourd’hui des étapes somptueuses au cœur de paysages tout droits sortis des pages de Giono : villages perchés, vallées profondes, ascension de cols improbables… Un match de football ou de rugby peut se dérouler n’importe où même si l’on aime à dire que certaines enceintes sont mythiques. Mais le terrain de jeu du cyclisme, c’est un territoire entier et au fil des étapes, c’est un voyage en France, celle des cartes postales, mais aussi celle de la ruralité, que nous offre le Tour.

Et puis, malgré sa mauvaise réputation et ses histoires de dopage, le cyclisme reste un sport « vrai ». Chacun y fait les mêmes doutes. Il ne s’agit pas que de pédaler, mais de gérer sa course, d’évaluer ses adversaires, sachant que les derniers mètres d’un col mentent rarement. Bien sûr, il y a les « grands » et les porteurs d’eau, les vedettes et les anonymes ; le cyclisme a toujours été professionnel, mais pour de courtes carrières et sans les débordements financiers – et fiscaux – constatés dans le football ou le tennis.

Aujourd’hui, grâce à cette étape devant la télévision, c’est un clin d’œil, celui du retour presque à la normale, car au fond ils pédalent aussi pour nos rêves.

 

 

29 août

 

À Nice, première étape du 107e Tour de France : deux mois de retard et une assistance limitée, mais… ils roulent ! Par contre, le Forum économique mondial de Davos prévu en janvier 2021 est repoussé à l’été et peut-être au-delà.

En ce week-end de rentrée (en France au moins), c’est toujours la cacophonie face au Covid. Les uns voudraient enfin en tourner la page et revenir à la vie normale tandis que les autres écoutent avec effroi la litanie des statistiques marquées un peu partout par l’augmentation des cas positifs.

Comme on pouvait s’y attendre en effet, les pays touchés parmi les premiers – en Europe notamment – enregistrent tous une forte remontée non seulement du nombre de cas positifs, mais aussi du taux ramené au nombre d’examens réalisés. On le constate en France, mais aussi en Espagne ou en Allemagne. Par contre, le nombre de patients admis en réanimation et a fortiori le nombre de décès continue à diminuer et dans certains pays n’a absolument plus aucune signification. Pour l’instant, le ciseau entre cas positifs et détérioration fatale est grand ouvert et le Covid se trouve rabaissé au rang d’une vulgaire grippe.

Que faire alors ? Pour l’instant, c’est le péril sanitaire qui domine : en France le port du masque bien sûr, mais aussi un confinement mesuré et encore beaucoup d’ambiguïtés à quelques jours de la rentrée scolaire. Ailleurs, l’heure est à la quarantaine et dans certains cas à nouveau au confinement…

Alors, le Tour de France roule pour le plaisir… des téléspectateurs. Davos par contre est avant tout un moment de contacts où l’on se frotte les épaules comme disent les anglo-saxons. Il en sera probablement de même pour la plupart des conférences et autres salons internationaux qui permettraient la rencontre des grandes « tribus » professionnelles.

Plus sérieusement, la vraie question n’est-elle pas maintenant celle du véritable statut de la pandémie : Covid mortel ou grippe certes agile, mais bénigne. À cela, pour l’instant, les « professeurs » ne savent pas répondre.

 

21 août

 

Les marchés boursiers sont-ils de bons indicateurs avancés de la conjoncture économique ? On peut quand même en douter et convenir au moins du fait qu’ils obéissent à une rationalité qui ne converge pas toujours avec la recherche du bonheur économique. La preuve, le SP500, l’indicateur le plus représentatif de Wall Street vient de battre un record historique, effaçant en totalité les doutes et le mini-krach provoqué par le Covid.

Ceci étant, il y a quand même une certaine logique puisque l’indice est littéralement aspiré vers le haut par les valeurs « technologiques » : toutes les entreprises pour lesquelles le confinement et la communication à distance ont été une bénédiction : les sept FANGMAN ont atteint une valorisation boursière de $ 7 600 milliards menés par Apple qui a passé la barre des $ 2 000 milliards devant Amazon ($ 1 650 milliards) et Microsoft ($ 1 600 milliards). C’est bien la victoire de ce que l’on appela à la fin du XXe siècle la « nouvelle économie » sur la vieille industrie (Exxon a même été retirée du Dow Jones).

Malgré tout de telles valorisations ne font pas grand sens et puis un jour ou l’autre même, ces entreprises seront touchées par la morosité ambiante. L’homme ne peut pas être de pure essence immatérielle : il doit consommer, se loger, s’habiller, voyager, aimer et pas seulement de manière virtuelle.

Les indices boursiers sont en fait de plus en plus décalés de la vie réelle. Ils reflètent les espérances de technologies souvent encore loin de la maturité économique : Tessla vaut plus que Toyota ! Les bourses peuvent donc s’affranchir des basses contingences de la conjoncture économique. Et à la limite, avec le recul de la consommation des ménages, partout l’épargne est au plus haut, une épargne qu’il faut bien investir quelque part… À la fin du jour, cependant, il faudra bien que ces entreprises dégagent quelque bénéfice…

Pour l’instant, acceptons – en croisant un peu les doigts – le présage de marchés boursiers bien optimistes…

 

 

20 août

 

« Transformer l’église catholique ». Sous ce titre, Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI, mais aussi catholique engagé et familier du Vatican, vient de publier un texte rédigé par un petit groupe de travail composé pour l’essentiel de personnalités de sa génération – plutôt octogénaires – contemporaines donc de Vatican II, de ses ouvertures et de ses espérances.

Perplexes devant l’évolution actuelle de l’Eglise et d’une bonne partie du clergé qui pratique un véritable « retour en arrière », ils souhaitent soutenir les efforts – pour l’instant infructueux – du pape François à faire bouger les lignes d’une institution bimillénaire (la plus ancienne de la planète) dont la crise est manifeste en particulier pour les pays de vieille chrétienté.

Ils partent de l’un des premiers axes de la réforme souhaitée par François, celui de la lutte contre le cléricalisme, c’est-à-dire la concentration du pouvoir dans l’Eglise par la seule autorité sacerdotale qui a facilité maintes dérives et le silence qui a prévalu.

A partir de ce constat, ils proposent une véritable refondation du clergé avec notamment l’accès au sacerdoce des hommes mariés et le mariage des prêtres. On peut regretter une certaine prudence de leur part quant à l’ordination des femmes dont ils pensent que « l’heure viendra ». Ils insistent pour que la formation des prêtres soit en phase avec la réalité du monde et non à quelque illusoire retour à une chrétienté « traditionnelle » quelque peu enjolivée.

La synodalité, c’est-à-dire la participation de tous et en particulier des laïcs, aux responsabilités dans l’Eglise est pour eux une évidence bien contrariée malgré les efforts de François. C’est là l’aspect le plus délicat de leur réflexion : une des forces de l’Eglise catholique qui lui a permis de traverser les siècles et leurs crises, c’est bien son organisation centralisée et hiérarchique qui contraste avec l’éparpillement des églises protestantes. Assouplir sans affaiblir, l’équilibre est délicat, mais la France serait un beau terrain d’exercice pour pareille démarche tant le catholicisme y est en crise ce que le repli sur quelques bastions loin du christianisme populaire d’antan ne peut masquer. Ce texte, qui pour certains sera un véritable brûlot, a le mérite d’aller plus loin que beaucoup de catholiques, trop silencieux, ne pouvaient rêver.

 

 

18 août

 

Conférence avec Michel Camdessus à Saint-Jean-de-Luz sur la « crise de 2020 ». Quel regard porter et surtout quel regard chrétien ?

L’ancien directeur général du FMI a été en première ligne au moment de la crise asiatique de 1997 et reste un observateur au jugement sûr des turbulences mondiales. Alors que j’évoque les « Trente glorieuses » de la mondialisation heureuse, il nous ramène au cœur de cette période, en 1999, lorsque Francis Fukuyama nous berçait avec le rêve hégélien de la « Fin de l’histoire », auquel l’auteur de ces lignes a quelque temps adhéré en même temps qu’il sifflotait (mal) la petite chanson d’Amélie Poulain. Nous pensions alors que le monde avait enfin trouvé un modèle indépassable, une sorte de martingale idéale.

La rupture est là totale avec la permanence de trois menaces majeures, la crise écologique, la croissance des inégalités et le risque atomique. Mais, souligne Michel Camdessus, ne faut-il pas compter aussi avec ce qu’il appelle les « bénédictions cachées ». C’est bien sûr le progrès technologique qu’il serait absurde de balayer d’un revers de la main. C’est aussi le fait que de plus en plus de nos contemporains reconnaissent l’ardente nécessité de « l’abondance frugale ». Enfin – et ce point est plus discutable – il note une certaine avancée de la gouvernance mondiale et au moins européenne.

L’un et l’autre, nous pensons que 2020 est un tournant majeur et que les voix de la spiritualité sont encore trop inaudibles. De ce point de vue, l’encyclique « Laudato Si » du pape François marque une rupture plus d’ailleurs dans la forme que sur le fonds.

Le texte est court et clair, parfois même un peu simpliste mais il éclaire tout un pan de la crise écologique et sociale que 2020 a si cruellement mis à nu.

Fondamentalement, le regard chrétien doit avant tout privilégier la dignité de l’homme. Et j’aime cette « sortie par le haut » que proposait Benoît XVI dans Caritas in Veritate en 2009 : la grâce du don tout simplement !

 

 

17 août

 

La France exulte ! Il y a enfin une « université » française dans les quinze premières mondiales au classement de Shanghai. Cocorico !

Le classement de Shanghai est une invention chinoise qui consiste à classer les universités en fonction de la productivité de leurs chercheurs. Celle-ci est mesurée par le nombre de publications et de références à des publications à comité de lecture. On rajoute quelques points pour les prix Nobel et autres médailles Fields. Les publications retenues privilégient les sciences dures aux dépens des lettres et des sciences humaines. Mais, c’est là le sens de l’histoire. Remarquons que ce paradigme n’est pas propre à Shanghai : il régit toute la communauté académique internationale et les carrières ne s’y construisent qu’au prix de multiples publications d’envergure de plus en plus limitées :  « publish or perish », telle est la triste condition de l’universitaire de base ; l’enseignement, la transmission des méthodes du savoir, tout cela est devenu secondaire.

Longtemps, la France n’a guère figuré dans ce fameux classement de Shanghai. C’est que les universités y sont récentes, supprimées qu’elles furent à la Révolution du fait de leur dépendance de l’Eglise et vraiment rétablies seulement par la loi de 1896. Entre-temps, s’était développé un système original de « grandes écoles » formant des ingénieurs (Polytechnique en 1794, les Arts et Métiers en 1804) puis des « commerciaux » (ESCP en 1819, HEC en 1889), écoles qui continuent à drainer en France les meilleurs étudiants sortis après concours des « classes prépas ». Sauf exception (médecine, droit), les bacheliers vont à l’université en dernière option.

Facteur aggravant pour les malheureuses universités, l’organisation de la recherche s’est faite à partir de 1945 dans la logique française de centralisation autour d’établissements publics comme le CNRS, l’INRA et quelques autres.

Résultat, ni les universités bien mal loties, ni les grandes écoles, trop petites, ne figuraient dans un classement de Shanghai certes critiquable, mais devenu incontournable. C’est là qu’est intervenu le génie français du bricolage administratif. Alors qu’il y a cinquante ans, on avait fait éclater les universités (l’université de Paris était passée de I à XIII !), on a décidé de les recoller en y rajoutant des grandes écoles pour faire bonne mesure. Ainsi sont nées Paris-Saclay, Paris Sciences et Lettres et quelques autres. C’est en général artificiel et n’a pour l’instant d’existence que sur le papier : du « window dressing » diraient les anglo-saxons. Mais pour Shanghai, cela a marché !

 

 

15 août

 

Le soleil brillait sur Lourdes pour le traditionnel pèlerinage « national ». Mais en ces temps de Covid, c’était un « national » bien particulier, sans malades : ni chariots ni chaises roulantes et des brancardiers réduits à des fonctions de service d’ordre afin de ne pas dépasser le seuil des 5 000 personnes autour de la grotte.

Dans la basilique souterraine, la messe était présidée par le cardinal Parolin, le secrétaire d’Etat du Vatican. Comme d’habitude à Lourdes, toutes les langues s’entrechoquaient, révélateur de cette universalité de l’Eglise catholique dont cette petite ville au pied des Pyrénées est un symbole. A l’aune de Lourdes justement, le sanctuaire était presque vide mais il retentissait des youyous joyeux d’un pèlerinage ivoirien tandis que se croisaient Espagnols et Indiens, Chinois et Italiens.

La ville, elle, avait bien triste mine. Sur près de deux cent hôtels, à peine une trentaine étaient ouverts et aucun n’était complet. Avec un parc hôtelier souvent vétuste et devant pratiquer des prix plus que modérés, le Covid a été un coup qui risque d’être fatal pour nombre d’établissements et de commerces dont même, en ce 15 août, les vitrines sont restées closes.

Pourtant, c’est dans ces rues « marchandes » que bat aussi le cœur de Lourdes : on y trouve des restaurants du monde entier, aussi bien Tamils du Sri Lanka que maquis africains. On y côtoie des pèlerins de toutes races et de toutes origines, faisant d’ailleurs preuve d’un assez grand respect pour le port du masque.

L’après-midi, le long du gave, la foule était joyeuse, mais aussi recueillie le temps du chapelet.

Lourdes peut bien faire sourire les esprits forts mais c’est aussi un lieu où justement souffle l’Esprit. En y venant comment ne pas penser aussi aux amis musulmans privés cette année de « hadj ». Mon ami sénégalais, Cheikh Kante, qui chaque année fait le petit hadj, m’a répondu ce soir « comme d’habitude, nous sommes en union de prières ».

 

Si toute la vie et la géopolitique mondiale pouvaient être aussi simples et franches…

 

 

12 août

 

Joe Biden a donc choisi son/sa colistière. Comme prévu, une femme et de couleur, Kamala Harris, sénateur de Californie. Elle est tout sauf une inconnue tant aux États-Unis les sénateurs (il y en a deux par État) disposent d’un poids politique considérable.

Si elle coche les cases du sexe et de la couleur, elle n’est pas pour autant issue de la communauté afro-américaine. Ses parents, lui Jamaïcain, elle Indienne, issus de milieux bourgeois se sont connus sur le campus de Stanford où son père fut professeur d’économie. Avant d’être sénateur, elle avait été procureur général de Californie (un poste soumis à élection aux États-Unis). Elle était considérée comme beaucoup plus proche de Biden que de Bernie Sanders.

Si aux États-Unis, le vice-président est une sorte de « prince consort » sans aucun pouvoir exécutif, la composition du « ticket » reste essentielle pour balayer large : Biden est un produit de la Côte est relativement classique, mais catholique (s’il était élu, il serait le second président catholique après Kennedy). Il choisit une femme issue de l’immigration, peu marquée du point de vue religieux. C’est assez bien joué. Ceci étant, Kamala Harris, qui avait été candidate à l’investiture et qui a un incontestable charisme, risque de ne pas se contenter de jouer les potiches et pourrait jouer un rôle plus important notamment en matière d’ordre et de justice. Et puis, Joe Biden ne faisant – vu son âge – qu’un mandat de quatre ans, elle serait bien placée pour 2024 : le dernier vice-président à avoir été élu président fut Bush père qui succéda à Reagan.

Il leur reste simplement à confirmer dans les urnes des sondages pour l’instant largement favorables. Trump sera coriace dans les dernières semaines alors qu’il lance son propre plan B faute d’accord avec les démocrates du Congrès. Qui se souvient d’ailleurs de son vice-président ? (Mike Pence). Les jeux ne sont pas faits.

 

 

6 août

 

Explosion à Beyrouth, mais c’est tout le Liban qui implose… Beyrouth – et surtout ses quartiers chrétiens – se trouve ravagée et l’on découvre à cette occasion toutes les failles qui minent ce qui fut longtemps considéré comme la Suisse du Moyen-Orient.

Le Liban a reçu de l’histoire le lourd héritage d’une mosaïque de races et de religions, de la domination romaine, byzantine, franque et surtout ottomane avant un bref – et bien peu glorieux – épisode français. Le système d’équilibre des communautés inventé au moment de l’indépendance pouvait avoir son sens à la fin des années quarante. Mais il a joué à l’encontre de la construction d’une identité libanaise et a ouvert au contraire ce petit pays au grand vent d’influences délétères venues d’Iran et de Syrie, d’Arabie saoudite, sans oublier la Palestine et Israël.

Alors que la plupart des pays voisins se contentaient de quelques paroles de bienveillance, le Liban accepta le fardeau des réfugiés, Palestiniens d’abord, et cela dès les années soixante, Syriens plus récemment.

La guerre civile a dressé les uns contre les autres et le Liban n’est plus aujourd’hui qu’un assemblage de principautés féodales aux équilibres précaires et qui s’accrochent à leurs privilèges : le Hezbollah (le parti chiite, bras armé de l’Iran en Syrie) contrôlait une partie du port de Beyrouth ; le parti du général Aoun, le président de la République chrétien, tient l’électricité et des fournitures limitées à quelques heures par jour ; l’ancien premier ministre avait augmenté la fortune du groupe familial de construction en réalisant une bonne partie de la reconstruction de Beyrouth…

On comprend la colère des Libanais et le désarroi des bailleurs de fonds internationaux. Mais l’absence totale d’empathie des dirigeants libanais face à la catastrophe, à commencer justement par le général Aoun, n’incite guère à l’optimisme. Il n’est pas sûr que cette fois-ci le Liban parvienne à surmonter une crise certes économique et financière, mais avant tout politique et sociale.

 

4 août

 

La nouvelle est tombée sur une dépêche de Bloomberg et en quelques heures a fait le tour de la planète des commodités : BNP Paribas arrête ses activités de financement du négoce international (commodity trade finance).

Il y a quelques années encore, BNP Paribas dominait ce secteur en réalisant la moitié d’un marché mondial alors en plein développement. Financer les transactions du négoce international de matières premières est en effet une activité à haut risque : les montants engagés (50 000 tonnes de blé, c’est $ 10 millions, un million de barils de pétrole $ 40 millions…) dépassent très vite le montant des fonds propres d’entreprises privées (au sens anglo-saxon du mot) qui gèrent des risques considérables en optimisant au quotidien leur spéculation. Le banquier finance-là, en dehors de quelques grands groupes, avant tout des hommes, des équipes capables de gérer ces risques. Chaque année, des faillites ou des disparitions viennent rappeler qu’il ne s’agit pas d’un métier de tout repos.

Curieusement, alors que la France a perdu à peu près toute l’activité de négoce (sauf un peu dans le domaine agricole), ce sont les banques françaises qui ont inventé et longtemps dominé cette ligne de métier. Dans les années soixante-dix Paribas inventa à Genève les premiers swaps pétroliers, tandis qu’à Paris le Crédit Lyonnais puis la BNP se dotaient de cellules spécialisées.

Par le jeu des fusions, BNP Paribas devint, à partir de Genève et de Paris, le premier acteur mondial. Mais c’est de Genève que quelques opérations financées sur du pétrole du Soudan (entre autres) malgré un embargo américain déclenchèrent une amende record (€ 9 milliards) infligée par la justice américaine à la banque française. Les commodités devinrent alors une sorte de brebis galeuse et au fil des départs BNP Paribas perdit peu à peu son expertise. Quelques faillites récentes à Singapour et à Dubaï ont contribué à sonner le glas final d’une

 

 

2 août

 

Les uns après les autres tombent les chiffres de la « croissance » au deuxième trimestre : pratiquement partout ce sont les pires jamais enregistrés depuis la Grande Dépression du début des années trente.

– 9,5 % aux États-Unis, ce qui donne – 32,5 % en rythme annuel, la pire performance depuis 1 931 ; – 18,5 % en Espagne et en fait – 22 % pour le premier semestre ; le pire cette fois-ci depuis la guerre civile. En Europe, la zone euro est à – 12,1 %, ce qui est là aussi le plus mauvais chiffre historique, allant donc des – 18,5 % de l’Espagne à – 10,1 % pour l’Allemagne.

Ailleurs, à l’exception de la Chine tout est négatif à l’image du Mexique (– 17,3 %) et en fait de toute l’Amérique latine. Et en Asie, que dire des – 41 % de Singapour et même des – 3,3 % de la Corée du Sud ?

Certes, on regarde là dans le rétroviseur : le deuxième trimestre a été celui du grand confinement en Europe et de l’extension de la pandémie aux Amériques. Mai a été probablement le pire mois de l’histoire économique du monde contemporain. Tout cela est maintenant du passé : un peu partout les plans de relance sont à l’œuvre à coup de milliards de dollars ou d’euros. Certes, la crainte d’une reprise du Covid maintient des secteurs entiers – au premier chef le tourisme et l’aérien – dans un état comateux. Mais les indicateurs avancés (les PMI) sont presque partout revenus dans le vert et les perspectives d’un rebond au troisième trimestre semblent crédibles.

Les marchés boursiers ne sont bien sûr pas les sources les plus faibles. Pendant la débandade économique de ce deuxième trimestre, le SP500 de Wall Street réalisait sa meilleure performance depuis 1998 (+ 19 %). Et en juillet, Apple, redevenue la première capitalisation mondiale, a culminé à $ 1 817 milliards ! Enfants de la mondialisation, les GAFAM ont largement profité de la crise qui condamne les excès de cette même mondialisation.

Cette avalanche de mauvais chiffres passera peut-être inaperçue au cœur de la torpeur estivale. Mais, c’est la rentrée qu’il faudra en payer les factures !

 

28 juillet

 

La « relique barbare » est en folie ! L’or a atteint en séance $ 1980 l’once et aura peut-être passé la barre mythique des $ 2000 au moment de la lecture de cette chronique.

La chute du dollar, liée au rebond du Covid aux États-Unis et à des perspectives économiques américaines moins propices, a été l’ultime étincelle qui a provoqué la flambée des cours de ces derniers jours. Mais en ces temps d’incertitude, le réflexe valeur refuge a joué notamment pour les investisseurs qui utilisent les fonds d’investissement (ETF) qui détiennent désormais plus de 3 000 tonnes d’or. Ajoutons à cela quelques banques centrales qui pour des raisons politiques préfèrent l’or au dollar comme cela a été le cas ces dernières semaines de la Turquie.

Mais la raison principale de cet emballement est la faiblesse des taux d’intérêt, nuls, voire négatifs. L’or est en effet un placement « idiot » : il est stérile, ne crée pas de richesse et ne rapporte rien. En temps normal, il est plus rentable d’acheter des obligations d’état, tout aussi sécurisés, mais qui au moins rapportent des coupons. Mais avec des taux négatifs, l’achat d’or n’est plus aussi absurde, d’autant plus que dans certains pays, l’or échappe aux fourches caudines fiscales et l’avantage de la discrétion. C’est le cas en France bien sûr, mais aussi en Chine et en Inde, les deux principaux « consommateurs » d’or au monde. Et la perspective d’une bonne mousson en Inde augure d’une belle « saison des mariages » et donc d’une augmentation des achats d’or, du moins si le Covid le permet.

Jusqu’où l’or peut-il monter ? Certaines prévisions (jusqu’à $ 5 000 l’once) ne sont pas très raisonnables. Goldman Sachs parle de $ 2 300 à douze mois, ce qui paraît excessif. Il faut en effet tenir compte du fait de l’importance du stock d’or qui peut réapparaître à des prix pareils. Dimanche, toute la première de couverture d’un quotidien régional français « La Dépêche du Midi » portait la manchette : « Vendez votre or ». Et il peut en sortir beaucoup du dessous des matelas dans le monde entier !

 

 

27 juillet

 

Aux abois, pris entre la résurgence du Covid dans les états républicains et des perspectives économiques qui restent médiocres, Donald Trump a appuyé sur le bouton chinois pour essayer de susciter un sursaut patriotique. Les cartouches iraniennes et vénézuéliennes sont en effet déjà utilisées et vis-à-vis de l’Europe, il faut ne pas heurter les importantes diasporas irlandaises, italiennes et même allemandes ou polonaises (seul le French bashing peut fonctionner, mais les vins français sont déjà taxés…).

Alors, la Chine et ce d’autant plus que les Chinois ne sont pas irréprochables en matière de propriété intellectuelle et d’espionnage en tout genre : fermeture donc du consulat de Houston ; réplique immédiate des autorités de Pékin avec la fermeture du consulat américain de Chengdu. C’est la « guerre des consulats » ! Il est loin le temps où les légations occidentales étaient assiégées à Pékin durant la guerre des boxers, mais aussi pendant la Révolution culturelle.

De manière assez curieuse, pendant ce temps, les affaires continuent et la Chine a réalisé en une semaine des achats record de soja et de maïs américain et semble enfin commencer à tenir ses engagements de « phase 1 » signés le 15 janvier dernier.

Paradoxalement, sur le fond de l’affaire, les États-Unis ont raison (tout comme d’ailleurs l’Europe, mais qui n’a pas la même puissance de feu), mais c’est la Chine qui a la main face à une administration Trump affaiblie. Xi Jinping se contente de répliquer, considère la reprise en main de Hong Kong comme un fait accompli et profite même d’une relative embellie économique.

À cent jours des élections américaines, l’indifférence chinoise sera payante et il n’est pas sûr que l’activisme trumpien lui permette de remonter son retard électoral. Mais les questions posées du côté américain sont légitimes et il faudra qu’à un moment ou un autre l’Occident s’en inquiète.

 

 

22 juillet

 

Ce fut donc au petit matin, dans une grande tradition bruxelloise qui remonte aux marathons agricoles, qu’un peu de fumée blanche est apparue au sommet du bâtiment du Conseil des ministres européens. Il y avait un accord et cela malgré l’opposition des « frugaux » menée par un austère néerlandais et une jeune prima donna autrichienne sans oublier quelques sombres requins hongrois et polonais. L’axe franco-allemand a tenu bon, aidé par un aimable Belge qui a arrondi les angles comme on sait le faire dans pays habitué à tous les compromis.

Résultat donc, un accord : pour la première fois, un emprunt européen de € 750 milliards répartis entre € 390 milliards de subventions et € 360 milliards de prêts. On était parti de 500/250 et on peut imaginer tous les marchandages auxquels cette répartition a pu donner lieu. Les principaux bénéficiaires en seront l’Italie, l’Espagne et la France et il y avait quelque indécence de la part des pays concernés à annoncer les sommes allouées, comme une sorte de cadeau tombé du ciel, alors que cet argent de l’Europe reste financé par les contribuables européens.

Il a fallu bien sûr, céder un peu de rabais aux frugaux, enterrer les remarques aussi sur l’état de droit de manière à ne pas froisser Hongrois et Polonais dont la conception peut être élastique.

Loin de l’euphorie hamiltonienne, ce fut un accouchement aux forceps qui a mis en évidence des fractures qui risquent de se creuser dans les années à venir.

Le départ des Britanniques n’a malheureusement pas marqué de rupture dans une fabrique européenne qui tient plus du sable que du ciment. Ceci étant, avoir enfin une dette commune devrait rapprocher beaucoup plus que l’illusion d’un idéal européen que nous sommes bien peu à partager encore.

 

 

21 juillet

 

Une longue course de montagne, le long du Jaizquibel, la chaîne qui va de Fontarrabie à Saint-Sébastien et qui surplombe la mer s’est terminée, après moult fatigues qui fait sentir « des ans et du Covid l’irréparable outrage », à Pasajes, l’avant port de Saint-Sébastien. Pasajes est en fait une longue rue coincée entre la montagne et l’étroit goulet menant au port. C’est un haut lieu de la basquitude, célèbre par un monument rappelant la victoire des Basques contre l’envahisseur Charlemagne à Ronceveaux. Mais Lafayette et Victor Hugo sont aussi passés par là.

Ce soir c’était comme toujours l’heure du paseo. Mais tous les promeneurs portaient un masque et le montagnard quelque peu épuisé dut sortir le sien du sac à dos. Jeunes et vieillards, tous étaient ainsi accoutrés.

Au même moment, on circulait à Biarritz ou à Saint-Jean-de-Luz sans la moindre contrainte. Certes, le masque est à nouveau imposé dans les commerces, mais le principal sujet du moment est de savoir si le masque pourrait être « remboursé » et subventionné.

La France est arrivée à un tel niveau d’assistance que l’on a estimé cette demande presque normale et que le refus d’Emmanuel Macron – parfaitement justifié – a été interprété comme une preuve supplémentaire de son insensibilité. À la limite, il serait légitime en France d’être payé pour porter un masque !

Nos amis Basques, qui viennent de redonner une confortable majorité au PNV, le parti nationaliste basque, éliminant presque de la carte locale Podemos, ne se posent pareilles questions.

Merveilleuse exception française !

 

 

19 juillet

 

La maîtrise de la pandémie en Asie a un coût tant économique que social. La croissance de Singapour a été en recul de 41 % au deuxième trimestre : l’économie s’est arrêtée, les frontières se sont fermées à tous les travailleurs immigrés qui font tourner l’économie, tout comme celle de la Malaisie voisine. En Malaisie, 84 % de la main-d’œuvre des plantations de caoutchouc et d’huile de palme sont des immigrés en provenance surtout de l’Indonésie et du Bangladesh. Ceux-ci se trouvent bloqués par les mesures de quarantaine décidées par le gouvernement malaisien et la production d’huile de palme risque d’en souffrir. Dans un pays comme la Malaisie, ces travailleurs immigrés – même musulmans – sont au plus bas de la hiérarchie sociale dominée par les « bumiputras », les Malais qui ont la préséance sur les Chinois et les Indiens.

La prospérité asiatique est à ce prix, l’Indonésie et les Philippines faisant office de réservoirs de main-d’œuvre corvéable à merci.

Les conditions d’émigration sont en général autrement plus strictes que celles prévalant en Europe, la palme de ce point de vue revenant à Singapour. L’île-état ne vit que grâce à une main-d’œuvre immigrée parquée dans des conditions à peine supérieures à celles qui sont la règle dans le golfe Arabo-Persique.

Un peu comme on a oublié la traite arabe au profit de la seule traite atlantique, il faut reconnaître que la réalité des migrations et de l’exploitation des hommes est bien universelle. Et alors que semble se tourner une page de la mondialisation de la fin du XXe siècle, ne faut-il pas rappeler que celle-ci s’est limitée aux marchandises et aux « affaires » et que le déplacement des hommes en est resté cruellement limité.

La population indienne en Malaisie était arrivée en qualité d’« indentured servants », une invention britannique à mi-chemin du serf et de l’esclave. Rien de cela n’a vraiment changé.

 

 

17 juillet

 

La Chine se redresse ! Au deuxième trimestre, la croissance chinoise a été de 3,2 % (après – 6,8 % au premier trimestre). Ce chiffre s’explique surtout par la reprise de la production industrielle (+ 4,8 % en juin) alors que la consommation des ménages reste encore dans le négatif (– 1,8 % pour les ventes de détail en juin).

Les données de production les plus récentes confirment cette embellie : en juin, la production d’acier a augmenté de 4,5 % (sur juin 2019) et la demande apparente d’acier de 9,4 % soutenue en particulier par la construction. La Chine a recommencé à augmenter ses importations de matières premières : 12,9 millions de barils/jour de pétrole en juin (+ 34 %), + 11 % pour le gaz naturel, + 100 % pour le cuivre, + 71 % pour le soja… Le moteur chinois semble bien reparti alors même que les principaux marchés de la Chine à l’exportation sont toujours en crise.

Touchée la première, la Chine aurait trois à quatre mois d’avance sur les pays industrialisés, plus encore sur les autres BRIC qui sont encore en pleine phase d’expansion de la pandémie à l’image du Brésil, de l’Inde ou de l’Afrique du Sud.

Bien sûr, le bilan sanitaire chinois est tout autre que ce qu’en disent les autorités et les 3 000 ou 4 000 morts de Wuhan ne sont que la partie émergée d’un iceberg que nul ne sait mesurer. Mais à la taille de la Chine, cela importe peu et la « victoire » chinoise sur le Covid renforce un peu plus la dérive totalitaire du régime de Pékin : Hong Kong en est la preuve, mais il en est de même, de manière plus subtile, tout au long de ces nouvelles « routes de la soie » sur lesquelles l’influence chinoise s’appuie sur des dépendances financières de plus en plus marquées. Maints détails devraient alerter comme l’absence de réciprocité pour les lignes aériennes au départ ou à destination de la Chine. Mais les nouveaux déséquilibres du monde favorisent un impérialisme chinois qui se joue tant de l’Europe que de l’Amérique du Nord, alors même que le reste de l’Asie souffre encore à l’image de Singapour (– 41,2 % au deuxième trimestre !).

La Chine se réveille ; plus forte que jamais et le vieux monde tremble !

 

 

15 juillet

 

Il n’y a de justice que pour la canaille… La Cour de Justice européenne vient à nouveau d’en administrer la preuve en annulant l’amende de € 13 milliards infligée à Apple pour avoir bénéficié d’avantages fiscaux indus en Irlande. Apple comme bien d’autres GAFAM avait profité – et profite encore – du dumping fiscal et social que l’Irlande a mis en place pour attirer les sièges européens de groupes mondiaux.

En réalité, ce que la Cour de Justice a implicitement condamné, c’est le désordre fiscal européen. Apple n’a rien fait d’illégal en exploitant les contradictions entre pays européens (et bien au-delà). L’Irlande n’est d’ailleurs pas le seul pays en cause. Sans parler des paradis fiscaux parasites de l’UE (Jersey, Lichtenstein, Gibraltar, Andorre…) que dire de Malte, devenue la Mecque des paris en ligne et même des vertueux Pays-Bas, si prompts à faire la leçon aux Européens trop dépensiers, où nombre d’entreprises européennes entretiennent des sièges sociaux fictifs. Malheureusement, l’harmonisation fiscale européenne tient encore du rêve.

Ceci étant, il y a une autre manière d’aborder le problème : Apple et les autres GAFAM sont des entreprises qui se prétendent exemplaires, héritières de l’éthique protestante anglo-saxonne, accentuée par tous les mouvements de responsabilisation sociale et environnementale qui ont fleuri sur la côte Ouest des États-Unis. Ces entreprises – et leurs dirigeants – sont les premières à donner des leçons aux dirigeants politiques de la planète et à mettre en avant leurs « valeurs ». Mais la première de ces valeurs ne devrait-elle pas être de payer son impôt dans la communauté au sein de laquelle s’exerce son activité ? La réflexion est bien naïve et ne passerait pas la barrière de la moindre direction financière. Mais elle illustre les limites de cette éthique dont se targuent tant les « nouveaux riches » de la planète. Bill Gates a eu beau donner une partie de sa fortune, Microsoft n’en est guère plus exemplaire. Et feu Steve Jobs n’était pas plus recommandable…

 

 

14 juillet

 

Avec la Russie et la Chine, la France est le seul pays – et la seule démocratie – à avoir conservé la tradition des parades militaires. Et en ces temps de dénigrement, des institutions que sont l’école, la justice ou la police, l’armée reste l’un des piliers les plus solides de la République, un cadeau pour les gouvernements de passage qui y trouvent un interlocuteur docile, prêt à intervenir sur de multiples terrains où la France défend son statut de grande puissance, et surtout s’accommodant de conditions souvent précaires et spartiates, servis par un corps d’officiers là aussi la plupart du temps aux antipodes des évolutions de la société française…

En ces temps de Covid, le défilé du 14 juillet a été réduit à un circuit autour de la place de la Concorde (là même – mais on l’avait oublié – où furent décapités Louis XVI et Marie-Antoinette…). A en juger par la couverture médiatique, la ferveur était bien là et le Président de la République en a profité pour renouer avec la tradition de l’interview télévisée, cela la veille du discours de politique générale de son nouveau Premier ministre.

Ce fut là un curieux exercice, six cents jours donc avant les prochaines élections présidentielles. Le Président a battu sa coulpe, mais n’a pas pour autant changé son cap même si le pas des réformes semble de plus en plus mesuré. Il n’est franchement même pas sûr que ce quinquennat puisse se terminer avec enfin une véritable réforme des retraites. Les 149 propositions de la Convention citoyenne seront d’aimables diversions, souvent d’une totale irresponsabilité, permettant de verdir un peu la politique française tandis qu’en catimini, des textes comme celui sur la PMA permettent de séduire la macronie de gauche. On est là dans la cuisine politicarde.

Pendant ce temps-là, la France affiche l’un des pires bilans économiques européens sans pour autant avoir triomphé sur le plan sanitaire. C’est bien la preuve que le diagnostic d’Emmanuel Macron en 2017 sur la nécessité des réformes était juste. Trois ans ont passé…

 

 

12 juillet

 

Bordeaux qui rit… Bordeaux qui pleure ! Rarement, le marché du vin aura offert pareil contraste.

Bordeaux qui rit, ce sont les grands crus, ceux qui au printemps sont vendus en primeurs (le millésime 2019, livrable en 2021). La campagne des primeurs a été cette année « virtuelle » sans les traditionnelles dégustations de château en château. Le confinement était passé par là même si tout laisse à croire que le 2019 sera excellent. Tenant compte de la crise et des stocks accumulés dans le négoce, la plupart des châteaux ont proposé leurs vins à des prix moindres que ceux du millésime 2018. Pontet Canet, le premier château à annoncer ses prix, a donné le la avec une baisse de 30 %. Tout le monde a suivi avec des baisses de prix de 20 à 25 %. Résultat, la demande a été forte et de l’avis de tous les acteurs, la campagne des primeurs 2020 a été une incontestable réussite.

Bordeaux qui pleure maintenant : c’est l’immense majorité des vignerons bordelais, ceux qui produisent simplement « du Bordeaux ». Ce sont les vignes de l’Entre-Deux-Mers, de la rive droite jusqu’à Blaye. Le vin se vend en vrac par barrique bordelaise de 900 litres (soit donc 1 200 bouteilles). Le prix de la barrique était tombé à moins de € 700 ; 500 000 hectolitres ont été distillés pour alléger le marché, mais cela n’a pas suffi et les prix se sont à nouveau effondrés, à peu près à la moitié des coûts de production réels. La raison en est la diminution de la demande et surtout la concurrence internationale dans cette catégorie de vins (entre € 5 et € 10 la bouteille) en provenance du Chili, d’Argentine ou d’Australie, sans oublier l’Espagne et ses vignobles de Rioja ou de Ribeira del Duero. Mais le résultat en est qu’une barrique de Bordeaux AOC vaut le même prix qu’une bouteille de premier cru classé (Lafite ou Haut-Brion) : un rapport donc de 1 à 1 200 si on prend là les extrêmes.

Bordeaux qui rit et Bordeaux qui pleure…

 

 

10 juillet

 

Recep Tayyip Erdogan est un homme de plus en plus dangereux tant pour la Turquie que pour son voisinage. Il fut un temps où l’on pouvait considérer la Turquie comme un candidat crédible à l’Union européenne. L’auteur de ces lignes en fut ainsi un partisan rappelant par exemple qu’une bonne partie des pérégrinations de Saint-Paul se déroulèrent en Turquie comme l’attestent ses lettres aux Éphésiens et autres. La candidature turque gênait l’Europe du fait de la place centrale occupée par l’armée, garante du Kémalisme. Et au début, l’arrivée au pouvoir d’islamistes modérés, alors que la Turquie connaissait un véritable boom économique, semblait offrir une alternative crédible aux dérives dont souffraient la plupart des régimes de la région.

La réalité du caractère de RT Erdogan n’est apparue que peu à peu. La tentative de coup d’État menée par certains milieux militaires a encore aggravé sa dérive que ses récents échecs municipaux (il a perdu les mairies d’Istanbul et d’Ankara) n’ont fait qu’amplifier. RT Erdogan rêve ainsi de la reconstruction d’un califat ottoman : califat, dans la mesure où l’Islam redevient le centre de toute chose, et ottoman pour redonner au peuple turc son poids géopolitique en reprenant d’anciennes principautés tributaires, de la Syrie à la Libye.

Sa décision de refaire de Sainte-Sophie une mosquée est absurde. Atatürk avait en 1934 choisi ce symbole pour marquer la laïcisation de la Turquie (dix ans plus tôt, il avait supprimé le califat). Istanbul ne manque pas de mosquées, souvent plus « pures » en termes d’architecture religieuse comme la Mosquée bleue. Sainte-Sophie était un beau symbole de convergence religieuse.

 

Mais Erdogan, confronté à la crise économique, à l’enlisement militaire en Libye et en Syrie, à la contestation même dans les rangs de son parti, avait besoin de faire diversion et de mobiliser le cœur de ses partisans par une mesure archaïque qui l’éloigne un peu plus d’une UE où la Turquie actuelle n’a vraiment pas sa place. Dommage et… inquiétant.

 

9 juillet

 

Curieuse idée que de vouloir faire renaître de ses cendres le Commissariat au Plan (qui deviendrait un « Haut » commissariat tant la République aime les titres ronflants).

Le « Plan » tel que nous l’avions connu fut supprimé par un trait de plume du flamboyant Dominique de Villepin que le commissaire de l’époque, le philosophe Alain Etchegoyen avait quelque peu irrité. Mais en France, rien ne se perd et le siège du Plan (un superbe hôtel particulier, rue de Martignac en face de Sainte-Clotilde) et ses équipes furent récupérés par un nouvel organisme faisant grosso modo la même chose, France Stratégie.

Il est vrai que le Plan, en ce début de XXIe siècle n’était que l’ombre de l’organisme créé en 1945 et chargé sous la houlette de Jean Monnet de coordonner la reconstruction de la France puis la gestion de l’aide du Plan Marshall. En créant un Plan dans ces années d’après-guerre, la France emboîtait certes le pas de l’URSS et de l’Allemagne nazie, mais surtout préparait les « Trente Glorieuses » de ce que l’on qualifia d’économie mixte. Le Plan fixait des objectifs élaborés par des groupes où se retrouvaient entreprises publiques, patronat privé et syndicats. Le cadre général était donné par de vastes analyses macro-économiques et le Plan fut un pionnier dans l’utilisation des premiers modèles mathématiques.

L’âge d’or du Plan, ce furent les années cinquante, marquées par la faiblesse du pouvoir politique et par l’émergence d’une technocratie qui fit du Plan un lieu privilégié tant de réflexion prospective que surtout d’échanges et de dialogues entre partenaires sociaux, milieux académiques et même un peu de société civile. Il était au fond la version « haut de gamme » d’un Conseil économique et social endormi dans les ors de la République.

Les plans quinquennaux disparus, le Plan conserva un temps sa double fonction de prospective et de lieu de rencontre. D’autres structures d’expertise (comme le CAE) apparurent. L’auteur de ces lignes qui fut candidat il y a une vingtaine d’années au poste de Commissaire au Plan peut en parler avec expérience, et la résurgence du Plan en France souffre plutôt aujourd’hui d’une pléthore d’organismes et de commissions « ad hoc » se superposant les unes aux autres.

Certes, on parle de plan de relance et l’on pense qu’il faudrait là un haut commissaire. Mais sauf à utiliser un vieil hôtel parisien et à donner un hochet à un politique méritant, cela n’a plus guère de sens.

 

 

7 juillet

 

Il y a cinquante et un ans, un lycéen bordelais consultait fébrilement les listes des reçus au baccalauréat. Élève moyen de Terminale C, frôlant la nullité en physique-chimie et bien laborieux en maths, il n’y avait que l’histoire et le latin qui pouvaient le sauver. En latin, il avait eu un passage du « De Natura Retum » de Lucrèce, en allemand, sa seule langue, un texte de Kafka. En 1969, au lendemain de 1968, il y avait écrits et oraux. Les résultats étaient là : 10, tout juste, rattrapé en fait par le latin, matière à option et un 18. 10, pas de quoi pavoiser, mais suffisant pour faire par la suite quelques études… La seule mention très bien de notre collège alla à un futur polytechnicien.

C’était il y a plus de cinquante ans et le « bachot » premier grade de l’enseignement supérieur avait quelques sens.

La cuvée 2020, certes perturbée par le Covid, tient de l’absurde : 91,5 % de reçus avant même rattrapage (il n’y a pour l’instant que 5,2 % de recalés). Le baccalauréat n’a plus guère de sens et de toute manière toutes les sélections sont – via Parcoursup – déjà jouées. Pour l’instant, les statistiques des mentions ne sont pas disponibles, mais gageons que le nombre de mentions TB sera lui aussi en forte croissance.

Réalisant cette année les sélections pour le Master que je dirige à Dauphine, l’immense majorité des candidats (bacheliers en 2015 en général) avaient obtenu une mention TB et plusieurs avaient eu des moyennes supérieures à 19 !

Le baccalauréat n’a plus aucun sens, ne sert à rien, coûte cher et doit disparaître. La logique voudrait qu’on le remplace par un diplôme de fin d’études délivré par chaque lycée. Ce pourrait donner lieu à une remise solennelle dans chaque établissement avec discours et parents émus. Non seulement on donne le baccalauréat à tous, mais on ne sait même pas le remettre.

Ils sont 700 000 cette année à avoir un petit goût amer dans la gorge, l’impression que les adultes, une fois de plus, se sont moqués d’eux.

 

 

6 juillet

 

Changement de gouvernement en France. L’essentiel est bien le changement de Premier ministre et cela illustre le statut désormais bien ambigu de cette fonction. Autrefois, il y avait rue de Varenne, en l’hôtel Matignon, un président du Conseil. L’occupant de l’Élysée n’était qu’une potiche dont le pire exemple avait été le malheureux président Lebrun en juin 1940.

L’arrivée du général de Gaulle a changé la donne. Fort de sa majorité et de son élection au suffrage universel, il fit du premier des ministres un collaborateur, choisissant même des hommes sans véritable aura politique à l’image de Georges Pompidou (un banquier de chez Rothschild). Par la suite, la relation Élysée/Matignon évolua au gré des rapports de force avec même des périodes de cohabitation durant lesquelles le Premier ministre redevenait le véritable chef de l’État.

Le passage au quinquennat eut le mérite de simplifier les choses puisque les trois dernières législatures (Sarkozy, Hollande, Macron) ont vu les Français donner à leur président toutes les clefs de la maison. Avec François Fillon, Jean-Marc Ayrault et même Manuel Valls, le Premier ministre s’est vu ravalé au même niveau (et encore…) que le secrétaire général de l’Élysée.

Emmanuel Macron est donc allé au bout de cette logique en se séparant d’un Édouard Philippe devenu un peu trop populaire et en nommant un haut fonctionnaire, de qualité et à la carrière irréprochable, mais sans véritable existence politique, un parfait directeur de cabinet en quelque sorte.

Quant au remaniement ministériel, il est resté fort modéré, les principales têtes politiques (de l’Ancien Monde) restant à leurs postes. On amuse un peu la galerie avec l’arrivée de deux « grandes gueules », à la Justice et à la Culture, quelques chaises musicales, des sorties discrètes.

À deux ans des présidentielles, Emmanuel Macron reprend la main, mais désormais sans pare-feu. Le 14 juillet il parlera, reléguant le discours de politique générale de Jean Castex aux utilités. Logique, mais dangereux.

 

 

2 juillet

 

Il y a vingt-cinq ans, le drapeau britannique était amené sur l’une des plus symboliques des dernières colonies de sa très gracieuse majesté : Hong Kong, héritage des « traités inégaux » qui avaient conclu les guerres de l’Opium, était rendu à la Chine. C’était en 1997, un peu plus de vingt ans après la mort de Mao. L’empire du Milieu commençait à peine à sortir de la torpeur et des crises qui avaient marqué le siècle jusqu’à la Révolution culturelle. Encore marqués par le pragmatisme de Deng Hsiao Ping, le petit timonier, les dirigeants chinois avaient accepté maintes concessions : Hong Kong restait autonome, conservait son système, tel fut le compromis qu’applaudirent les milieux d’affaires qui avaient fait de Hong Kong la porte d’entrée vers la Chine.

Vingt-cinq ans donc ont passé. La Chine est la seconde puissance économique de la planète, la première pour nombre de secteurs industriels. Shanghaï a dépassé Hong Kong et Singapour même l’a un peu plus repoussé. Hong Kong reste, malgré tout, la troisième place financière mondiale, car elle offre un cadre juridique et institutionnel beaucoup plus sûr que celui de la Chine continentale qui continue à dépendre du bon vouloir du Prince.

Le prince justement a changé à Pékin. L’héritage de l’équilibre des pouvoirs cher à Deng Hsiao Ping a été balayé par le nouvel empereur qui ne tolère guère la liberté de penser, de parler et d’écrire dont font preuve nombre de Hongkongais, des plus jeunes aux plus anciens comme le cardinal Zen Ze-Kiun.

Le 30 juin à 23 heures est entrée en vigueur une loi votée – à l’unanimité bien sûr – par l’Assemblée nationale chinoise dont on connaît bien le caractère démocratique. Cette loi permet désormais aux agents de Pékin, d’arrêter, d’extrader et de juger sur le continent toute personne coupable de subversion ou pire encore de sécession. La reprise en main est totale.

Comme les Soviétiques en 1956 à Budapest au moment de l’affaire de Suez, Xi profite du fait que les Occidentaux sont occupés à lutter contre le Covid. Hong Kong n’intéresse guère et les banquiers et autres milieux d’affaires ne songent qu’à protéger leurs intérêts en payant hommage et tribut à l’empereur.

Seuls les Britanniques, pourtant coincés entre Covid, Brexit et l’une des plus fortes récessions de la planète, sauvent l’honneur en promettant des passeports à plus de 3 millions de personnes, près de la moitié de la population de Hong Kong. Mais c’est bien là une page qui se tourne et une autre, bien inquiétante, qui s’ouvre avec Taïwan en première ligne.

30 juin

 

Au lendemain donc d’une vague « verte » (mais par marée basse étant donné le taux de participation) et alors que le président recevait les participants à la convention citoyenne et leurs 149 propositions (une au moins ne sera pas réalisée, les 110 km heure sur autoroute… pas fou !), le dernier réacteur de Fessenheim s’est arrêté. Indignée, mais bien dans l’air du temps, la CGT parle d’un « écocide ».

Disons simplement que la bêtise a franchi un nouveau seuil. Fermer Fessenheim est absurde sauf si l’objectif ultime est l’arrêt total du nucléaire. C’est ce que souhaitent certains militants extrêmes, peu nombreux, mais actifs, souvent manipulés par des « ONG » peu transparentes quant à leurs structures et à leurs sources de financement et qui aiment monter des « coups » médiatiques. On peut comprendre l’opposition au nucléaire pour des raisons éthiques et morales. La distance est bien faible entre le nucléaire civil et l’horreur de l’arme atomique et les dérives, comme en Iran et en Corée du Nord sont toujours possibles. La question des déchets est aussi une réalité même si leur recyclage quasi perpétuel devrait se réaliser dans les années à venir. Enfin, le nucléaire réclame un environnement politique et scientifique particulièrement sécurisé. Construire des centrales dans des régions comme le golfe Arabo-Persique et ses émirats à la merci de la moindre révolution de palais est une hérésie. Oui donc, on peut douter du nucléaire et penser en tout cas qu’il ne jouera pas un rôle déterminant dans la transition énergétique.

Mais pour ceux qui, comme la France, ont réalisé cet investissement, il y a un demi-siècle, qui offrent tous les « pare-feux » nécessaires (politiques et techniques) comment oublier l’admirable bilan carbone du nucléaire qui est la seule énergie presque propre. Comment aussi condamner une filière essentielle à l’indépendance nationale alors que les éoliennes viennent d’Allemagne et les panneaux solaires de Chine (sans oublier le cobalt congolais et le lithium chilien).

La fermeture de Fessenheim est un acte de pure politique sans rationalité ni économique ni technologique ou sanitaire, ni climatique bien sûr. Mais en politique justement, il faut ratisser large.

 

 

28 juin

 

Soir d’élections municipales en France. Enfin un second tour sachant que nombre de maires sortants – plutôt de droite – avaient été déjà élus il y a trois mois. Abstention massive et c’est vrai qu’en ces temps de Covid et de crise économique, on avait du mal à se passionner pour des cuisines politiciennes qui ont mené assez souvent à des alliances contre nature.

À ce petit jeu, un perdant majeur : le parti du président, En Marche, qui échoue presque partout y compris dans ses alliances. Le Rassemblement national gagne Perpignan (Salvador Dali doit s’en retourner dans sa tombe), beaucoup plus grâce à la médiocrité du maire sortant qu’à une adhésion aux thèses de l’extrême droite. Une première lecture donne aux Verts une incontestable victoire avec Bordeaux, Lyon, Marseille, Besançon, Strasbourg et quand même aussi un peu Paris. Le seul échec pour les Verts de quelques centaines de voix, c’est Lille où Martine Aubry sauve un improbable quatrième mandat. Pour autant, les Français se sont-ils convertis à cette idéologie verdâtre qui semble aujourd’hui dominer tout le paysage politique : de droite comme de gauche, les quelques rescapés du monde politique traditionnel se sont presque excusés de leur victoire et ont assuré leurs adversaires verts de leur foi dans la transition écologique.

Une chose est claire en tout cas ; en France, le vert ne peut être que de gauche. Seule la gauche est généreuse, solidaire tant des démunis que des victimes des crises sanitaires et écologiques. Et il est exact que face à la dilution du Parti socialiste et à la marginalisation des Insoumis, seuls les verts ont été dans bien des villes capables de bâtir des coalitions certes hétérogènes, mais qui ont profité des dissensions des droites.

L’écologie est une chose trop sérieuse pour devenir l’apanage d’une minorité politique. La vague verte a profité de la médiocrité et du clanisme des politiques locales, de l’incapacité aussi de gérer des successions, de Marseille à Lyon ou Bordeaux. Espérons simplement qu’à l’épreuve du feu, les nouveaux élus sachent faire preuve de pragmatisme et nous épargnent la démagogie et la guimauve.

 

 

25 juin

 

La page Trump est-elle en train d’être tournée ? Dans sa dernière estimation statistique des élections présidentielles américaines, l’hebdomadaire The Economist donne à Joe Biden, le candidat démocrate, 54 % du vote populaire. En termes de grands électeurs – ce qui compte dans le processus électoral américain –, il en emporterait 337 contre 201 à Donald Trump (la barre est à 270 pour l’emporter). Au 25 juin, Joe Biden aurait 87 % de chances de l’emporter. Il lui reste à dérouler en profitant des ennuis de Trump et à choisir sa colistière qui sera une femme probablement afro-américaine si possible évangélique et susceptible de gagner un peu de l’électorat des femmes républicaines.

Bien sûr, l’élection n’est que dans quatre mois et l’excellent joueur de poker qu’est Donald Trump sait l’importance des dernières cartes. Alors, il raidit un peu plus la position américaine sur les dossiers internationaux : embargo total sur le Venezuela qui ne parvient plus à vendre son pétrole et qui en est réduit à acheter de l’essence en Iran en le payant avec les derniers lingots d’or de la banque centrale ; fermeté accrue face à la Chine sur Hong Kong et Taïwan ; sanctions contre la Syrie avec l’application depuis le 17 juin du Caesar Act ; et puis un petit coup contre l’Europe avec le retrait des États-Unis des discussions en cours à l’OCDE à propos de la taxation des GAFA et menaces contre toute mesure unilatérale que pourraient prendre certains pays à commencer la France…

Ces quatre mois vont être bien longs et en rajouter un peu plus à ce grand désordre du monde qui était le thème dominant de notre rapport CyclOpe 2020. Le Covid nous l’avait fait un peu oublier. Mais le monde d’avant revient au galop et Joe Biden, s’il est élu aura bien du mal à en recoller les morceaux.

 

 

21 juin

 

La convention citoyenne sur le climat vient donc de rendre ses 149 propositions. Même si on a échappé à la plus stupide (la semaine de 28 heures), on ne peut qu’être confondu de la banalité de cette bien-pensance environnementale dont le résultat reviendrait à renforcer un peu plus le centralisme et le jacobinisme dont souffre tant la France. On y parle en effet de lois, de contrôles, de mesures publiques comme si chacun de ces cent cinquante «citoyens» ne rêvait au fond que d’un «big brother» verdâtre. Il faudrait même rajouter quelques paragraphes à la constitution comme si le principe de précaution ne suffisait pas à leur bonheur.

À lire ce catalogue à la Prévert, on constate combien au fond ces Français moyens rêvent de toujours plus d’état, de lois et de réglementations toujours plus contraignantes. C’est la France du «il faut» et du «y a qu’à». Tout est prévu jusqu’à la température des bâtiments, la taille des voitures ou les normes des emballages. Cette accumulation de bons sentiments donne le vertige. Mais paradoxalement, il ne semble y avoir aucune référence à la véritable démocratie citoyenne, celle du local. Car le résultat de toutes ces recommandations, si par extraordinaire elles étaient appliquées, serait de renforcer un peu plus les administrations centrales aux dépens mêmes des autorités locales. Ce dont souffre la France – et la crise du Covid l’a bien montré – c’est d’un excès de règles, de normes, de textes dont le labyrinthe est devenu trop souvent inextricable.

On peut d’ailleurs s’interroger quant à la pertinence d’un tel exercice. Emmanuel Macron devait pourtant se souvenir qu’en sa jeunesse, il avait servi de plume à la Commission Attali, convoquée par Nicolas Sarkozy, dont aucune recommandation n’avait été mise en pratique. Elles avaient pourtant quelque réalisme.

Pour aller plus loin dans le sens de la démagogie citoyenne, on parle maintenant de referendum. Mais à moins de deux ans des présidentielles, on tombe là dans la cuisine politicienne. L’écologie et notre environnement valent mieux que cela…

 

 

19 juin

 

La lecture du quotidien sportif L’Équipe est un peu surréaliste en ces temps d’un déconfinement qui commence à peine à toucher les stades. Il n’y a rien à se mettre sous la dent si ce n’est un peu de football à huis clos. On parle pour l’essentiel des «riches», les sports professionnels dont les «mercatos» ont repris avec quand même, semble-t-il un peu moins de millions à la clef. Même pour ces sports, au-delà de quelques vedettes (dont la solidarité est restée assez limitée), la situation est difficile dans les petits clubs de sports collectifs, chez les joueurs de tennis au-delà des cinquante meilleurs mondiaux, chez les porteurs d’eau et autres gregarii du cyclisme et puis pour tous les sports moins médiatiques ou plus confidentiels dont 2020 aurait dû être une année de gloire avec les Jeux olympiques : athlétisme, natation, judo, mais aussi tant d’autres que l’on ne compte que tous les quatre ans au poids des médailles.

Pendant le Covid cependant, le sport est resté au cœur des tensions géopolitiques. L’Arabie saoudite en a fait un de ses axes de pénétration pour contrer le Qatar où aura lieu une improbable Coupe du Monde de football. Ryad a acheté un club anglais et des rumeurs circulent autour d’un club français des bords de la Méditerranée.

Mais dans ce numéro de L’Équipe, une nouvelle attirait l’attention. Le président de l’Union Cycliste internationale (UCI), une de ces organisations en général basées en Suisse et peuplées d’apparatchiks plus ou moins véreux (l’ancien président de l’IAAF-athlétisme est actuellement devant les juges pour quelques modestes prévarications), David Lappartient donc – un Breton – a décerné la plus haute distinction de l’UCI au président du Turkménistan, Gurbanguli Berdimuhamedow, un sympathique dictateur rescapé de l’époque communiste que l’on compare parfois au petit Kim nord-coréen. Mais le Turkménistan a du gaz et est resté sagement dans l’orbite de Moscou. Or, c’est un oligarque russe, Igor Makarov, très actif dans le domaine des hydrocarbures qui tire en réalité les ficelles du petit monde du cyclisme international.

Ryad, Moscou, Doha, même à huis clos, le sport reste un miroir de toutes les passions géopolitiques.

 

 

18 juin

 

Avec la réouverture totale des restaurants a pris fin le grand confinement alimentaire que les Français ont vécu pendant presque tout le printemps.

Publié aujourd’hui, le rapport de l’Observatoire de la Formation des prix et des marges des produits alimentaires fait le point sur cette période extraordinaire qui a bousculé nombre de nos habitudes alimentaires. Plus de RHD, ni cantines, ni restaurants, ni fast food : matin, midi et soir chez soi à cuisiner ou dans le pire des cas à réchauffer. Des magasins souvent fermés et en général difficiles d’accès, des marchés silencieux, il a fallu apprendre à vivre au-delà des stocks.

Ruée donc, dans les grandes surfaces qui triplent leur chiffre d’affaires le 16 et 17 mars, puis recours au commerce de proximité et de plus en plus en e-commerce et surtout aux drives. Au final, on achète moins de volailles, de poissons, de fromages à la coupe, de viande de veau, mais par contre on se rue sur la crème et l’emmental râpé, sur le steak haché et sur les fruits et légumes emballés.

La chaîne qui va du champ à l’assiette a dû s’adapter : les agriculteurs ont eu des problèmes de main d’œuvre saisonnière pour récolter asperges ou fraises gariguettes ; des filières entières ont perdu leurs débouchées de l’ostréiculture aux élevages de canard ou de pintades ; la moitié des bateaux de pêche n’est pas sortie.

L’industrie de transformation a été elle-même confrontée au Covid, en particulier dans le secteur de la viande. Il a fallu s’adapter à l’évolution de la demande quitte à diminuer la valorisation des produits pour les produits laitiers et les viandes.

Mais, dans un contexte de tensions historiques entre industrie alimentaire et grande distribution, force est de constater que durant ces 55 jours, une certaine solidarité a joué entre les différents maillons des filières. Pour l’agneau ou la fraise, la grande distribution a joué la carte de l’origine France. Et au stade du consommateur, les prix sont restés stables. Ce fut un moment de grâce. Mais déjà, quelques tensions nouvelles se font jour et malheureusement le naturel revient au galop.

 

 

16 juin

 

Un temps le Covid avait fait oublier la « France d’avant », celle des gilets jaunes et des quartiers, des syndicats bornés et de multiples pesanteurs bureaucratiques. Elle était jolie cette France qui tous les soirs applaudissait ses héros sanitaires. Radios et télés se faisaient l’écho de toutes les solidarités du quotidien et l’on découvrait avec émotion que les Français pouvaient aussi avoir du cœur.

Quelques manifestations et le retour en force des « black blocs », ces casseurs professionnels ont suffi pour briser ce joli rêve. Retour au racisme du moins tel qu’il est perçu et exagéré, policiers et gendarmes à nouveau ostracisés, tout redevient comme avant. Un médiocre agenda politique avec des municipales oubliées a repris le dessus. Alors que nombre d’entreprises annoncent des plans de licenciement massifs, les syndicats des secteurs protégés, de l’éducation à la poste, retrouvent leur seule logique de défense catégorielle. Et ailleurs, la sortie du chômage partiel est vécue difficilement après ces semaines de confinement.

Soudain, la réalité frappe en plein visage : la pandémie semble s’achever certes, mais elle laisse le gouffre d’une récession qui dépassera les 10 % de PIB et qui aura détruit au moins un million d’emplois. Oui, il faudrait mieux payer les travailleurs de la santé, mais comment faire alors que les déficits publics vont eux aussi dépasser les 10 %. Oui, il faudrait une France plus souple, vraiment décentralisée, plus d’autonomie pour chacun des maillons de l’immense chaîne qui maille depuis des siècles le jacobinisme à la française. Mais les égoïsmes reviennent bien vite et l’étendard du Bien commun n’aura vraiment flotté que durant cinquante-cinq jours. Disciple de Ricœur et d’Ellul, parfois maladroit, mais de bonne foi, Emmanuel Macron aborde ses deux dernières années de mandat en constatant avec un peu d’amertume que ses irréductibles Gaulois, repliés dans leurs villages, sont toujours les mêmes braillards, râleurs, attendant tout de l’état, un brin égoïstes et hostiles aux réformes. Le Covid n’a rien changé !

 

11 juin

 

Malheureux Christophe Colomb ! Il aura presque tout raté. Parti pour les Indes à la recherche d’une route qui permettrait de contourner le monopole exercé par Venise sur le commerce du poivre et autres épices, il découvre quelques îles nouvelles sans jamais vraiment prendre conscience qu’il s’agit d’un continent. Jalousé à la Cour d’Espagne, il sera peu à peu écarté de ses découvertes. Sans le vouloir, lui et ses compagnons vont offrir aux populations indigènes quelques maladies inconnues en ces terres dont l’effet sera malheureusement plus foudroyant que les armes des conquérants (plus tard, Cortes et Pizarre mettront fin aux empires aztèques et incas qui n’étaient pas exactement des tendres). À la même époque, se terminait avec la chute de Grenade, la parenthèse d’une Espagne musulmane où l’esclavagisme était pratique courante (on faisait pareil du côté chrétien, mais de manière un peu plus hypocrite). Ceci étant, pour l’historien, Christophe Colomb et sa « découverte » marquent un tournant majeur de l’histoire universelle. Il n’en était probablement pas conscient, ses contemporains guère plus, mais c’est le début de ce que l’on pourrait qualifier de première mondialisation.

Et voilà qu’en 2020, on détruit les statues érigées en l’honneur de ce malheureux Christophe. Oui il a été un modeste maillon dans une longue chaîne de conquêtes et de quelques massacres comme il s’en pratiquait allègrement un peu partout à l’époque. Il n’est pas seul à être déboulonné ainsi par des foules passablement ignorantes et pratiquant « ex post » un jugement sur le bien et le mal auquel ne se risquent pas les historiens un peu confirmés.

Bien sûr, l’histoire ne peut être une hagiographie. Mais il faut aussi savoir relativiser le « sanglot de l’homme blanc » ou du moins l’étendre à presque toutes les civilisations tant sont rares les moments où a dominé le seul amour du prochain : la démocratie athénienne tant célébrée n’était-elle pas fondée sur l’exclusion des étrangers (les métèques), des esclaves et… des femmes. Périclès était un esclavagiste !

Déboulonner, jeter, briser, brûler est une hérésie tant on ne peut effacer le passé. Expliquer, analyser, comprendre, laisser aussi leur place aux témoins de l’histoire, fussent-ils d’innocentes statues, le chemin est là plus difficile.

 

 

9 juin

 

La présentation, ce matin, du Rapport CyclOpe sur les marchés mondiaux (le trente-quatrième !) intervient alors que la Banque Mondiale et l’OCDE publient leurs prévisions de « croissance » pour 2020. En avril, le FMI anticipait — 3 %. La Banque Mondiale est aujourd’hui à – 5,2 % et l’OCDE à — 6 %. C’était déjà, c’est encore plus la récession la plus forte que le monde ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale et 2020 dépasse même la malheureuse année 1930. La seule différence avec la grande dépression est que celle-ci a duré au moins jusqu’en 1934 alors que pour l’instant tout le monde anticipe un rebond en 2021, à 4,2 % pour la banque mondiale. Ceci étant, l’institution de Washington a aussi un scénario « noir » à — 8 % en 2020 et seulement + 1 % en 2021 !

Quoi qu’il en soit, l’essentiel n’est pas dans les chiffres, mais dans le tournant que cette crise, sanitaire à l’origine, pourrait imprimer à l’économie mondiale. La thèse que développe le rapport CyclOpe en se situant dans une perspective historique revient à faire de 2020 la troisième crise majeure de l’histoire économique contemporaine après 1929 et 1974.

1929, et en fait les années trente avaient mis fin aux années folles et au libéralisme économique et même politique. Elle avait marqué le début de la construction de l’état providence et de ces économies mixtes qui triomphèrent durant les Trente Glorieuses.

1974 y mit un terme. Au-delà de l’étincelle du premier choc pétrolier, la crise qui balaya toutes les années soixante-dix, fut marquée par la remise en cause du modèle de croissance occidentale et par le retour en force du libéralisme économique qui prépara d’autres « Trente glorieuses », celles qui, à partir de 1990 et de la symbolique chute du communisme soviétique, furent l’époque de la mondialisation « heureuse » marquée d’une nouvelle révolution technologique et de l’émergence économique d’une bonne moitié du globe.

Depuis quelques années, on sentait que ces trente glorieuses-là arrivaient à leur terme : montée des populismes, échec du multilatéralisme, crise écologique et climatique, et donc crise sanitaire qui aura été peut-être l’ultime étincelle.

2020 pourrait alors marquer un certain recul de cette main invisible du marché décidément fort aveugle. Remettre le Bien commun au cœur des problématiques politiques et économiques ? L’occasion est belle. L’humanité saura-t-elle la saisir ?

 

 

7 juin

 

Ce que les plus de 100 000 morts du Covid-19 aux États-Unis ne sont pas parvenus à réaliser, un seul mort dans une rue de Minneapolis est peut-être en train de le réussir : compromettre enfin les chances de réélection de Donald Trump face à Joe Biden qui reste bien fade, mais dont le silence compassionnel est maintenant presque une force.

George Floyd était à l’image du prolétariat afro-américain : un peu de basket, pas d’études, de menus larcins et quelques séjours en prison, mais aussi un engagement chrétien au cœur des églises missionnaires du Texas puis du Minnesota. Il était devenu videur (bouncer) dans des restaurants et boîtes de nuit, et il était donc sans emploi fixe depuis le début de la pandémie aux États-Unis. Que s’est-il passé le soir de son interpellation, les choses ne sont pas claires, mais ce qui est certain, c’est que l’intervention musclée d’un policier blanc a entraîné sa mort dans la meilleure tradition d’une police locale américaine qui reste marquée par un racisme latent.

Depuis 1968 et ses émeutes un peu identiques, la situation des « Afro-Américains » s’est améliorée, mais à 27 %, leur taux de pauvreté est le triple de celui de la population blanche. Le contraste est immense bien sûr avec les Asiatiques et même avec les Hispaniques.

L’une des raisons en est la destruction des cellules familiales : 70 % des naissances dans la communauté noire sont hors mariage et 70 % des couples se séparent dans les cinq ans. La marginalisation des hommes noirs est une des tristes réalités des Etats-Unis.

C’est peut-être en cela, plus que dans un racisme qui n’a pas de racines particulières en France, que la comparaison avec la situation dans les banlieues françaises est pertinente. Là aussi, le chômage, l’inactivité et la marginalisation touchent en priorité les populations masculines et on assiste au même délitement des cellules familiales. Les dérapages policiers y sont aussi une réalité, mais les sanctions sont claires et sans appel.

« I can’t breathe », je ne peux respirer, c’est avant tout ce que pensent nombre de jeunes dont l’avenir est déjà obscurci par les pesanteurs de « quartiers » redevenus des ghettos et qui, comme tous les enfants, ont le droit de rêver.

 

 

5 juin

 

Hong Kong gronde, mais Pékin pousse inexorablement ses pions dans l’indifférence presque la plus totale. Il faut quand même saluer le geste britannique, presque Churchillien, de Boris Johnson (qui a écrit une biographie de Winston). Le Royaume-Uni va accorder la nationalité britannique aux quelques 300 000 habitants de Hong Kong détenteurs d’un passeport de sa très gracieuse majesté : à quelques mois près, ils auraient même pu être Européens ! L’Europe justement fait preuve d’un silence assourdissant ! Il est vrai que la plupart des pays européens, à commencer par le couple franco-allemand ont déjà suffisamment à faire avec le Covid et la crise économique qu’il a provoqué pour ne pas risquer la colère de la Chine, dont la reprise économique est un des seuls rayons d’espoir dans une actualité bien glauque : silence donc d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel et puis même de tous les autres. Il y a bien Donald Trump, peut-être pour des raisons électorales, mais les États-Unis ont par contre les moyens de mettre Hong Kong à genoux.

Hong Kong est en effet devenue la troisième place financière mondiale ; le dollar de Hong Kong, fort bien géré par la HKMA, la banque centrale, appuyé par $ 440 milliards de réserves est considéré comme l’équivalent du billet vert auquel il est lié par un « peg ». Hong Kong est la porte de la Chine et a remarquablement joué cette carte même si Singapour est un concurrent de plus en plus présent : c’est à Singapour par exemple que les grandes entreprises chinoises, publiques et semi-publiques ont installé leurs filiales de trading. Hong Kong est un peu trop proche d’une mère patrie qui tourne à la marâtre !

 

Les puissants à Hong Kong ont bien compris l’enjeu de la survie de la place financière. Tous rentrent la tête dans les épaules et annoncent qu’ils respectent la loi, celle de la Chine bien sûr. HSBC (Hong Kong and Shanghai) l’a annoncé tout comme BNP Paribas (en licenciant il y a quelques semaines un employé trop démocrate) et même les vieux « hongs », les sociétés qui avaient fait fortune au XIXe siècle au temps de la guerre de l’opium (Jardine Mathieson, Swire…). Pour eux tous, la démocratie est un sujet bien secondaire…

 

1er juin

 

Les États-Unis offrent ces jours-ci une image contrastée alors que la pandémie n’a pas encore atteint son pic et que l’économie est en train de connaître un des pires trimestres de l’histoire.

Il y a d’un côté la réussite de Space X, la nouvelle navette qui a permis à deux cosmonautes de rejoindre la station internationale. Space X, ce n’est ni la NASA ni x, mais une start-up née de l’esprit fertile d’un improbable Californien qui est aussi proche de réaliser son pari sur la voiture électrique. Space X, c’est l’esprit d’entreprise poussé à l’extrême un peu comme au XIXe siècle un Thomas Edison pendant que les savants français restaient dans leurs chaires académiques. Soyons honnêtes, il y a aussi de très importants subsides publics, mais ce que l’on a envie de retenir là, c’est la saga entrepreneuriale. Au même moment, des émeutes embrasaient plusieurs villes américaines à la suite de la mort d’un Afro-Américain, victime de violence policière. De telles émeutes ne sont pas nouvelles aux États-Unis où le racisme demeure une réalité même après l’élection de Barack Obama. Mais l’épidémie du Covid a aussi montré la grande vulnérabilité des populations afro-américaines, souvent plus pauvres, mal nourries, souffrant d’obésité et enfin mal couvertes par un système de santé profondément inégalitaire.

Un pays où des milliardaires peuvent envoyer des navettes spatiales, mais qui se révèle incapable, cent cinquante ans après la Guerre de Sécession, d’intégrer les descendants des anciens esclaves, voilà qui dépasse la petite cuisine électorale mitonnée par un Donald Trump qui, pour faire oublier son absence d’empathie pour les victimes de la pandémie, retourne à ses premiers amours, la guerre avec la Chine !

L’Europe n’a pas de leçons à donner, mais au moins son État-providence et son système de soins sont plus justes et efficaces. Pour le reste, c’est Jules Verne qui le premier a envoyé des hommes dans l’espace.

 

30 mai

 

S’il est quelqu’un qui a œuvré pour le développement de Twitter en faisant de ses tweets un redoutable instrument de communication, c’est bien Donald Trump, un twetteur compulsif qui « tire » en moyenne une quinzaine de fois par jour. Bien sûr, connaissant Donald, ses messages sont à son image : brutaux, exagérés, à la limite mensongers et certainement souvent proches de l’affabulation. Mais c’est comme cela qu’on l’aime !

Et voilà que Twitter, pris d’un prurit éthique poussant à chasser les « fake news », a décidé de censurer quelques messages du président américain. Il semblerait qu’il y ait là une volonté de complaire aux autorités européennes et notamment à la redoutable Margaret Verstagger qui s’inquiète de la puissance des réseaux américains.

Mais a-t-on réfléchi à ce que représente pareille censure. De quel droit Twitter peut-il décider de ce qui est juste et qui ne l’est pas ? Il est certes louable de lutter contre les « fake news » (dont Donald Trump a su profiter durant sa campagne électorale), mais faut-il pour autant à Twitter pareil pouvoir avec des « gate-keepers » dont nul ne peut garantir l’indépendance.

Le monde des réseaux est une jungle et ceux qui s’y aventurent en connaissant la « loi ». On sait ce dont est capable un « grand fauve » comme Donald Trump. Rien ne sert de lui limer les griffes…

 

 

28 mai

 

Enfin, du nouveau du côté de Bruxelles ! Jusque-là, le « machin » comme aurait pu le dire le général de Gaulle, était plutôt absent. Personne ne pesait bien lourd dans l’exécutif européen sous l’improbable et certainement méritante présidence croate. Sommets virtuels après visioconférences, l’Europe n’avait su que dire non et le clivage nord/sud n’avait cesse de s’accentuer.

La proposition franco-allemande a permis de déverrouiller la situation et enfin la pâle Madame von der Leyen s’est lancée. Elle a repris l’essentiel des idées Macron/Merkel et en particulier l’idée que le cœur du plan de relance doit s’appuyer non pas sur des prêts, mais sur des subventions qui devraient s’élever à € 500 milliards. D’après de premiers calculs de coins de table, l’Italie aurait € 82 milliards, l’Espagne € 77 milliards et la France € 39 milliards. Ces sommes bénéficieraient aussi au secteur privé avec un accent mis sur les entreprises stratégiques. Au total, on est à $ 1 300 milliards pour le plan de relance articulé par le Commission auxquels il faut rajouter les $ 1 000 milliards de la BCE et bien sûr les programmes des états membres avec en première ligne le bazooka d’Angela Merkel en Allemagne. Cela commence à faire sérieux face aux $ 3 000 milliards du programme américain que les démocrates du Congrès voudraient d’ailleurs doubler.

Bien sûr, on n’est là qu’au stade de la proposition et dans le curieux système européen, c’est le Conseil, celui du 18 juin, qui décidera. Il faut espérer qu’alors, les « radins » et autres « frugaux » comprendront qu’il est de leur intérêt de favoriser la relance d’un marché européen dont, Autrichiens ou Bataves, sont les premiers à profiter.

Ce lendemain de crise ressemble à un lendemain de guerre. En 1919, à Versailles, les vainqueurs avaient voulu faire payer dettes et réparations. L’Allemagne n’avait pas payé, mais le terreau était prêt pour la montée du nazisme. En 1946, les États-Unis offrirent le Plan Marshall aux Européens et ce furent les Trente Glorieuses. En 2020, l’Europe a enfin la chance d’exister un peu !

 

 

26 mai

 

La France est un pays qui ne vit et respire qu’à Paris même en pleine période de télétravail. Toute la vie politique tourne autour de quelques adresses devenues emblématiques, de véritables « marques » : il y a Matignon, Grenelle et maintenant Ségur puisque vient de s’ouvrir un « Ségur de la santé ».

Matignon, rue de Varenne (avec des sorties discrètes sur les rues adjacentes) là où furent signés en juin 1936 les « accords de Matignon », ceux de la semaine de 40 heures et des premiers congés payés.

Grenelle, la rue de Grenelle avec là aussi des ministères et surtout celui du Travail où furent signés les « accords de Grenelle », le 27 mai 1968, dont la portée fut bien moindre et qui furent insuffisants pour mettre un terme au mouvement social issu de Mai 68.

C’est pourtant Grenelle qui fut utilisé à toutes les sauces en particulier avec le célèbre « Grenelle de l’environnement » de 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Par la suite, on a régulièrement évoqué des Grenelle dès lors qu’il s’agissait de réunir tous les acteurs concernés par un sujet de société sous la houlette des pouvoirs publics et politiques. Ceci étant, la « marque » Grenelle s’est un peu épuisée autour de sujets souvent secondaires. Au début de la présidence Macron, la mode fut aux États généraux (dont on sait la faiblesse au temps de la monarchie absolue) avec les célèbres Egalim (états généraux de l’alimentation).

Voilà donc maintenant un « Ségur » du nom de l’avenue où siège, dans un bâtiment peu inspiré des années soixante, le ministère de la Santé.

Matignon, Grenelle, Ségur, la formule est toujours la même : on convoque les intéressés, on les fait parler, mais à la fin du jour, la décision reste le fait du prince. Il serait inimaginable en France qu’il en soit autrement tant les partenaires sociaux y sont infantilisés. Ce sera probablement encore plus le cas de ce «Ségur» qui ne remettra pas en cause la technocratie médico-sanitaire qui vient d’emmener notre pays dans le mur.

 

 

24 mai

 

Le monde d’avant est revenu ! Au moins dans ses manifestations les plus stupides, dans ses gâchis les plus manifestes, dans ses débordements les plus excessifs.

Qu’on en juge : alors que la barre des 100 000 morts était dépassée aux États-Unis, Sotheby’s a vendu aux enchères en ligne, une paire de « baskets » (sneakers en américain) pour $ 560 000 ! Bien sûr, il s’agirait d’une pièce « mythique » : les premières Air Jordan 1, celles de 1985, portées peut-être par le maître lui-même et en tout cas Michael Jordan avait dédicacé au feutre la chaussure droite. C’est sur ce modèle que Nike fit une partie de sa fortune. En 2015, Nike en ressortit une copie en édition limitée qui vaut un millier de dollars sur le marché gris. Des Air Jordan neuves valent un peu moins de $ 200.

Mais $ 560 000 pour une vulgaire paire de chaussures ! Le vendeur a créé un musée des « sneakers » et certes il y a eu récemment à Paris une exposition consacrée à un chausseur célèbre aux semelles rouges (Louboutin). Mais on est là quand même loin des œuvres d’art à moins que faire du second degré « à la Duchamp ».

Sur un marché un prix mesure la rareté, mais aussi la capacité à susciter l’envie. Des millions d’adolescents et adultes post-adolescents se conforment à des codes vestimentaires qui curieusement culminent par leurs pieds. Alors pourquoi pas…

 

 

22 mai

 

Avec quelques semaines de retard, la Chine tient sa grande messe, la réunion annuelle de l’Assemblée nationale populaire. On est là dans l’ordre du rite, celui des partis uniques et des monologues hérités du temps des soviets : des heures de discours-fleuves écoutés avec sagesse par les 3 000 délégués venus de toute la Chine. Tout commence par ce que l’on peut qualifier de « point sur la situation » par le Premier ministre, Li Keqiang, personnage effacé, un technocrate passé par l’école du parti (l’ENA chinoise, digne héritière des concours mandarinaux de l’Empire), aux compétences économiques reconnues, mais dont le principal mérite est de ne pas faire d’ombre à Xi Jinping.

Cette année, sa principale annonce n’en est pas une. D’habitude, le premier chinois annonçait le chiffre de croissance du pays pour l’année en cours et on pouvait être à peu près sûr que ce serait là effectivement le résultat final, du moins celui présenté par un appareil statistique serviable (mais au fond assez proche de la réalité). En 2019, Li Keqiang avait pour la première fois donné une fourchette de croissance qui s’était vérifiée plutôt dans sa partie basse. Avant que n’éclate la crise du coronavirus, la grande question était de savoir si l’objectif de croissance serait ou non supérieur à 6 %. Mais là rien ! Li Keqiang ne s’est risqué à aucun pronostic. Soyons honnêtes, l’exercice était difficile entre les pessimistes qui pensent que l’année s’inscrira en négatif et ceux qui comme le FMI anticipent encore 1 à 2 % de croissance en 2020. Rien, en tout cas de quoi pavoiser pour le parti.

Li Keqiang a quand même annoncé une augmentation – mesurée – du déficit budgétaire et puis un nouveau plan de relance ($ 600 milliards) qui reste presque modeste. Il est vrai que le redémarrage de l’économie chinoise est une réalité si on en juge par le rebond des prix du fer et de l’acier revenus à des niveaux pré-covid.

Par contre, profitant du désarroi politique et économique dans le reste du monde, Pékin a décidé de reprendre la main à Hong Kong. Moscou avait fait la même chose à Budapest en 1956 et à Prague en 1968 pendant que l’Occident avait la tête ailleurs. Les vieux partis communistes ne changent pas !

 

 

19 mai

 

Enfin ! Un léger vent d’optimisme a commencé à souffler sur l’Europe avec l’accord entre Angela Merkel et Emmanuel Macron pour la mise en place d’un fonds de solidarité européen de 500 milliards d’euros. Le couple franco-allemand va devoir obtenir l’accord des 25 autres européens, mais Emmanuel Macron a fait sa part en parvenant à convaincre Angela. L’idée du couple franco-allemand est que l’Union européenne émette des obligations, de la dette publique, qui seraient utilisées pour financer des projets sous la forme non pas de prêts, mais de subventions (grants). La différence avec les « coronabonds » dont les Allemands ne voulaient pas est subtile et presque sémantique. Ces 500 milliards ne combleraient pas des trous budgétaires d’états impécunieux, mais financeraient des programmes existants ou à venir, dans des domaines comme l’industrie (automobile, aéronautique) ou le tourisme.

Face au moteur franco-allemand, l’opposition est venue comme on pouvait s’y attendre des « radins », menés par l’Autriche et les Pays-Bas qui ne veulent pas financer le trou sans fond de l’impécuniosité du « Club Med ». La cassure est claire entre le nord et le sud de l’Europe avec les PECO assistant un peu goguenards à ces déchirements (ils sont déjà les grands bénéficiaires des robinets européens). La France faisant – au vu de ses déficits – clairement partie du Club Med, c’est la position allemande qui devient centrale et déterminante. L’enthousiasme de la CDU, menacée sur sa droite par l’AFD, est pour le moins mesuré. Tout repose sur Angela Merkel, en fin de parcours et sans héritier depuis l’abandon d’AKK. Rien n’est gagné, mais au moins, il y aura matière à discussion le 18 juin à Bruxelles pour un sommet « physique ». Jusque-là « let’s cross fingers » comme disent les Britanniques dont l’Europe est au moins débarrassée !

 

18 mai

 

Un tanker battant pavillon iranien et ayant chargé de l’essence dans le port de Bandar Abbas vient de passer le canal de Suez. Selon toute probabilité, il se dirige vers… le Venezuela !

L’Iran et le Venezuela, les deux pestiférés, font cause commune pour narguer Donald Trump ? Il y a un peu de cela, mais l’histoire est probablement beaucoup plus sordide.

Le Venezuela est au fond du trou. Le pays qui a les plus importantes réserves de brut de la planète a longtemps fait illusion (c’est à Caracas que Christian Dior installa sa première boutique à l’étranger au début des années soixante et le Concorde reliait Paris et Caracas). Le Venezuela a connu tous les malheurs de la malédiction du pétrole : l’accaparement de la rente par une bourgeoisie vivant dans l’orbite des États-Unis, le messianisme d’Hugo Chavez servi par les prix élevés du baril lui permettant toutes les folies (comme offrir de l’essence aux pauvres Américains) tandis que l’appareil du régime tombait aux mains des Cubains, et puis la chute aux enfers avec Nicolas Maduro, prisonnier d’une armée devenue une véritable kleptocratie. L’ensemble de l’économie a été nationalisé, tout manque à commencer donc par les carburants puisque les capacités de raffinage n’ont pas été entretenues.

Du temps de la splendeur du Venezuela, il reste encore un peu d’or (en partie conservé à Londres par la Banque d’Angleterre). Ce serait avec cet or que le régime bolivarien paierait ses achats de carburants, car l’Iran ne fait rien de gratuit.

Mais avec l’embargo américain, personne ne se risque à commercer avec Caracas. Les Russes le faisaient, Rosneft a été indirectement sanctionné et on peut penser que le Venezuela a été victime du rapprochement russo-américain sensible au moment de l’accord OPEP+ sur la réduction de la production de pétrole. Alors, Moscou a probablement fermé les yeux et passé le relais à Téhéran qui ne risque plus rien face aux États-Unis.

Les États-Unis ont déployé quelques navires dans la mer des Caraïbes. Mais de là à intervenir ! Ce n’est quand même pas la crise des fusées de Cuba.

 

 

14 mai

 

Il y a parfois des gifles qui se perdent. Cette fois-ci, c’est le patron mondial de Sanofi qui mériterait pareille correction : certes, il est britannique et il dirige un laboratoire pharmaceutique mondial, résultat de multiples fusions d’entreprises françaises, allemandes et américaines. Comme son nom l’indique, Sanofi est juridiquement française, mais ses laboratoires sont tant en Europe qu’aux États-Unis, ses fabrications sont bien souvent délocalisées en Asie et ses marques sont mondiales. Ceci étant avec un minimum de finesse, qui serait la moindre des choses pour un patron dont le « chèque de bienvenue » s’est chiffré en millions d’euros, il aurait pu se taire plutôt que de déclarer que si Sanofi parvenait à développer un vaccin contre le Covid-19, il serait administré en priorité au plus offrant, à celui qui aurait payé le plus pour financer les programmes de recherche, c’est-à-dire aux États-Unis.

Formellement, Paul Hudson a raison et est tout à fait dans la logique d’une entreprise qui, certes, œuvre dans le domaine de la santé, mais dont le seul objectif – en soi légitime – est sa profitabilité. Or, on le sait, l’industrie pharmaceutique doit courir en permanence pour découvrir de nouvelles molécules, sachant que chaque année d’anciennes formules tombent dans le domaine public et deviennent des médicaments génériques. La recherche est donc essentielle et il est au fond assez logique qu’elle profite à ceux qui la financent : dans ce cas précis, l’Autorité américaine pour la recherche biomédicale y a mis plus de moyens que les crédits impôts-recherche dont Sanofi peut bénéficier en France.

Paul Hudson ne mérite pas de conserver son poste et son conseil d’administration devrait s’en séparer en espérant que son parachute n’est pas trop doré. Mais le cynisme de ce mercenaire sonne juste, et en soi il n’a pas tort. Face aux États-Unis, ni l’Europe ni les principaux états ne sont capables de présenter un front cohérent dans le domaine de la recherche. La classe politique est choquée, bien sûr, et y va de faciles condamnations. Mais Paul Hudson nous a cruellement mis en face de nos propres faiblesses.

 

 

12 mai

 

Grâce au déconfinement, on peut à nouveau partir en montagne ! Pour cela, il faut de bonnes chaussures et celles de l’année dernière avaient rendu l’âme. Cap donc sur un magasin de sport. Il n’y en a plus dans les centres-ville et il faut donc aller dans l’une de ces zones commerciales sans âme constituées de hangars ignobles qui enlaidissent les périphéries de toutes les villes et bourgades de France. L’urbanisme commercial est un échec malheureusement universel et les architectes qui s’y prêtent n’ont pas à en être fiers.

Mais passons : une grande surface spécialisée donc (par la grande chaîne appartenant à une famille du Nord proche, à la franchir, de la frontière belge) plutôt bien achalandée et un personnel sympathique. Gel et masque bien sûr.

Cap sur le rayon randonnée et montagne : un bon choix de chaussures de 30 à 200 euros à peu près. Des marques internationales, italiennes et même françaises. Mais, le « made in » va nous faire voyager. Aucun « made in France » bien sûr, mais un seul produit européen, fièrement annoncé, une marque italienne « made in Romania » : la Roumanie où nombre de districts italiens se sont délocalisés ces vingt dernières années. Le reste ? La Chine bien sûr, mais aussi le Cambodge, le Vietnam… et cela non seulement pour les entrées de gamme, mais aussi pour les produits les plus sophistiqués.

Que conclure ? L’Europe a fait le choix de délocaliser en ayant l’illusion de conserver les marques et la conception : des ateliers sous les tropiques fabriquent les chaussures qui nous permettront de grimper les montagnes basques (autrefois on le faisait en espadrilles et il existe encore quelques fabricants locaux). Nous sommes aussi devenus des consommateurs aveugles, ultimes maillons d’une chaîne de valeurs qui a fait presque toute la planète.

J’ai acheté mes chaussures roumaines en faisant ainsi un bras d’honneur symbolique à la mondialisation et en affirmant mes convictions européennes. Et pour l’instant, elles ne me font pas trop mal.

 

 

11 mai

 

Alors que le déconfinement va son petit bonhomme de chemin dans plusieurs pays européens (France, Espagne, Danemark, Royaume-Uni), c’est l’heure de comptes bien cruels dans nombre de pays émergents. Deux au moins inquiètent les marchés financiers : l’Argentine qui s’achemine de manière inéluctable vers le neuvième défaut d’une histoire qui commença au XIXe siècle et la Turquie en proie à une crise de liquidité. Soyons honnêtes, Argentine et Turquie avaient fait déjà les beaux jours de l’été 2018. Mais elles ne sont plus seules. Le magazine « The Economist » a établi une liste des pays les plus vulnérables à la suite de ces quatre mois de crise. Il n’est pas surprenant de retrouver en tête le Venezuela suivi du Liban, de la Zambie, de Bahreïn, de l’Angola, du Sri Lanka et de la Tunisie.

En réalité, il s’agit de pays déjà mal en point, marqués par la mal-gouvernance (Venezuela, Angola) par le chaos politique (Liban, Sri Lanka), par la dépendance pétrolière et bien souvent par la corruption.

La crise ne fait qu’aggraver des situations dont il était illusoire d’espérer une sortie par le haut, à l’exception peut-être dans la liste précédente de la Tunisie. Cela illustre l’extrême fragilité de toute une frange de pays, souvent un peu plus haut dans les classements, qui ont pu faire illusion au point de faire croire en un éventuel décollage.

Au-delà des dommages subis par les pays avancés, c’est dans les pays du « deuxième tiers » que la crise risque d’avoir les conséquences les plus durables par la remise en cause de pans entiers d’une mondialisation dont ils pouvaient espérer recueillir au moins les miettes. De ce point de vue, il sera intéressant de suivre la trajectoire dans les mois à venir des pays qui semblaient les plus prometteurs comme l’Éthiopie, le Bangladesh ou le Maroc.

 

 

8 mai

 

Il y a soixante-quinze ans, la Seconde Guerre mondiale se terminait sur le front européen par la défaite de l’Allemagne inexorablement broyée dans la tenaille formée par l’URSS et les États-Unis. L’armée allemande s’était battue au-delà même du raisonnable dans une logique quasi suicidaire qui fut celle de ses dirigeants.

Grâce à De Gaulle et aussi à Churchill, la France put figurer à la table des vainqueurs et cela même malgré son « étrange défaite », il y a justement quatre-vingts ans. Célébrer en France le 8 mai tient un peu de l’escroquerie intellectuelle si ce n’est pour en faire un jour de mémoire pour toutes les atrocités que cette guerre a provoquées, pour toutes les vilénies qu’ont pu commettre des Français qui ne sont pas sortis grandis de cette épreuve. Car ce fut alors le temps de la délation, ce que l’on a retrouvé curieusement ces dernières semaines de confinement de la part de « bons » Français. Ce sera vite oublié, mais c’est bien la face sombre de la bipolarité de Français qui mettent en avant au contraire la vertu de solidarité. Tout comme après 1945, on avait voulu tout oublier de la collaboration et de la Shoah.

Mais il y aura demain un autre anniversaire, celui des 70 ans du discours prononcé par Robert Schumann dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay et dans lequel il tendait la main à l’Allemagne en proposant de mettre sous une autorité unique le « charbon et l’acier », le nerf économique de la guerre qui semblait se préparer entre l’Ouest et l’Est. Ce fut, avec la CECA, le début d’une construction européenne qui commence malheureusement à se déliter sous nos yeux.

Le monde est aujourd’hui plus complexe : le « Green Deal » pourrait jouer le rôle du charbon et de l’acier. Mais en Europe, qui y croit vraiment ?

 

 

7 mai

 

Les prévisions économiques que vient de publier la Commission européenne confirment cruellement les pires appréhensions. L’Union européenne enregistrerait un recul de 7,4 % en 2020 et la zone euro de 7,7 %. La Grèce connaîtrait la pire récession (9,7 %) devant l’Italie (9,5 %) et l’Espagne (9,4 %), la France (8,2 %) venant compléter la triste performance du « Club Med », le plus directement affecté, en nombre de décès, par le Covid-19. Le Royaume-Uni (– 8,3 %) confirme au fond la corrélation entre l’impact de la pandémie et la panne économique. Plus au nord, la situation serait « meilleure » avec des reculs de 6 à 7 % quand même en Allemagne et aux Pays-Bas. C’est la Pologne qui s’en sortirait le mieux avec – 4,3 %.

Jamais l’Europe n’avait connu pareille déroute et ceci va se traduire par des déficits publics (– 8,5 % en moyenne pour la zone euro), la montée de la dette (à 103 % du PIB) et du chômage qui serait pour la zone euro à 9 % en fin d’année (contre 6,7 % fin 2019). Certains analystes considèrent ces prévisions comme « optimistes » et avancent des chiffres au-delà de 10 % de recul.

Dans ce contexte, le jugement de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe apparaît presque surréaliste même s’il est fondé dans un droit allemand conçu pour éviter les funestes dérives de la Reichsbank de l’entre-deux-guerres. Les juges allemands ont pratiquement condamné – sans le dire – le programme de « quantitative easing » de la BCE et veulent en tout cas bloquer la dérive naturelle poussant une banque centrale à acheter directement de la dette souveraine (comme cela se pratique au Japon).

Au-delà des arguties juridiques, c’est une attaque supplémentaire contre la dernière institution européenne en première ligne face à la crise actuelle.

La Commission imagine pour 2021 un rebond de 6,3 % de la croissance. Mais cela risque de tourner à la course d’obstacles…

 

 

6 mai

 

Début janvier les prévisions que l’on pouvait faire pour l’évolution des marchés de matières premières étaient légèrement négatives. Cyclope prévoyait alors un recul global de 2 % des prix mondiaux pour l’année 2020.

Début mai, l’horloge des marchés indique un recul de 42 % en quatre mois ! À l’exception de l’or, du riz et du blé, toutes les grandes matières premières se sont inscrites en baisse à l’instar de la plus emblématique de toutes, le pétrole qui a perdu plus de 60 % de sa valeur.

Il y a en réalité deux histoires, deux chocs, l’un ayant porté sur l’offre et l’autre sur la demande. Le choc d’offre remonte en fait à 2019 et même aux années qui l’ont précédé. C’est à la fois, le résultat des investissements en capacités nouvelles qu’il s’agisse de pétrole et de gaz de schiste aux États-Unis, de nouvelles mines de cobalt ou de lithium, de trains de liquéfaction de gaz naturel en Australie, d’affineries d’aluminium en Chine… et puis aussi d’un climat presque optimal pour les productions agricoles depuis au moins trois campagnes. Les marchés étaient excédentaires et les Saoudiens furent de véritables apprentis sorciers en déclenchant début mars la guerre du pétrole.

C’est alors justement qu’est intervenu un choc de demande avec la baisse de la croissance qui sur ces quatre premiers mois est probablement de l’ordre de 5 % en rythme annuel. Mais, la demande d’hydrocarbures a diminué de 25 %, celle de métaux de 15 à 20 %. On a parlé de l’effondrement du pétrole, mais cela a été aussi le cas du gaz naturel (– 50 %) et puis aussi du sucre et du maïs (– 22 %) dans le sillage de l’éthanol, de l’huile de palme (– 32 %) à la suite du biodiesel.

Les marchés des métaux ont payé avec 10 à 20 % de baisse la panne industrielle et notamment celle du secteur automobile. Et il en a été de même dans les textiles pour le coton (– 16 %) et la laine (– 23 %).

Seuls, au fond, quelques produits agricoles comme le riz et le blé ont profité de la peur de manquer et de quelques embarras logistiques.

Enfin, ne nous étonnons pas qu’en ces temps d’incertitude, la « relique barbare » se soit appréciée de 12 %.

Ainsi vont les marchés, éternels baromètres de nos craintes, de nos angoisses et parfois aussi de nos espérances !

 

 

5 mai

 

À peine le Covid-19 commence-t-il à s’éloigner que les tensions géopolitiques reprennent le dessus. Cela fait plus de trois mois que le dossier États-Unis/Chine était resté sur un coin du bureau ovale de Donald Trump à la Maison-Blanche. Depuis la signature solennelle de l’accord dit de phase 1 le 15 janvier, les États-Unis avaient fait preuve d’une admirable retenue vis-à-vis de la Chine. Celle-ci n’avait pourtant respecté aucun de ses engagements d’importations de produits américains : pas de pétrole, presque pas de gaz naturel ou de charbon, bien peu de soja, des viandes quand même et même beaucoup de porc ce qui commence à poser des problèmes d’approvisionnement du marché intérieur américain. Mais au total, le compte n’y est pas.

Donald Trump a donc décidé de reprendre l’offensive sur un thème qui peut réunir autour de lui l’électorat américain : la Chine est responsable de la pandémie issue d’un laboratoire de Wuhan. La rumeur – il est vrai – circule dans les milieux scientifiques et elle est plausible. Non pas que le virus ait été « fabriqué », mais que sa diffusion soit le résultat d’une erreur de manipulation.

La Chine, qui donnait des leçons au reste du monde en matière de lutte contre la pandémie, se trouve maintenant sur le banc des accusés. Les États-Unis menacent même de nouvelles sanctions douanières pour lui en faire payer le prix.

Donald Trump cherche à reprendre la main, conscient que les Chinois l’ont trompé en signant le 15 janvier un accord dont ils savaient déjà qu’avec la pandémie, ils ne pourraient l’honorer. L’affrontement sino-américain risque de reprendre de plus belle après cette curieuse trêve sanitaire. De ce point de vue, c’est bien le « monde d’avant » qui revient sur le devant de la scène. Quant à l’espérance de quelque gouvernance mondiale, oublions-la !

 

 

4 mai

 

La France est donc le plus mauvais élève de l’Europe économique avec son recul de 5,8 % du PIB au premier trimestre contre 3,8 % pour la zone euro et surtout plus que l’Espagne et l’Italie pourtant plus affectées par la pandémie.

Comment expliquer pareil résultat qui touche de plein fouet ce modèle français dont tous nous célébrions au moins la résilience en période de crise. Cela coûtait cher, mais au moins la France avait le meilleur système de santé, les protections sociales les plus efficaces, les entreprises publiques les plus résilientes. Mais voilà, le petit vent du Covid-19 a tout balayé : un système de santé étouffé par sa bureaucratie et par le pouvoir de son mandarinat qui ne sauve la face que grâce au dévouement du « rank and file », un État-providence qui par son apparente générosité a réussi à paralyser l’économie ; une classe politique tétanisée, héritière de ce principe de précaution inscrit dans la constitution ; des services publics paralysés par un « droit de retrait » dont les syndicats ont parfois abusé.

Au fil des déclarations solennelles du président, des membres du gouvernement, du conseil scientifique et puis de tous ceux qui avaient accès aux « étranges lucarnes », la peur a gagné la France entière.

Tout s’est arrêté et l’on ne s’étonnera pas que ce grand confinement ait eu de telles conséquences au point que l’on ne sache plus comment en sortir.

Oui, la France en ces dernières semaines est un immense ratage. La guerre sanitaire n’est pas gagnée, la guerre économique est perdue. Il n’y a pas un responsable, mais soixante millions d’entre eux. Habitués à tout attendre de l’état, les Français ont subi sans réagir s’accommodant au fond du confort de leur chômage partiel, obéissant sans se rebeller même aux pires absurdités bureaucratiques.

            Puisse cette humiliation économique nous servir de leçon.

 

 

3 mai

 

Il y eut longtemps le 10 mai, le 10 mai 1981, cette date emblématique pour le peuple de gauche qui vit l’élection d’un vieux politicien de la IVe République qui avait raté Mai 68 et qui devint le président le plus marquant après son fondateur d’une Ve République qu’il avait tant honnie.

Il fit son miel de ce régime ambigu de présidentialisme limité seulement par des alternances parlementaires et il connut d’ailleurs deux cohabitations dont il fit aussi son bonheur.

Et voilà que son lointain successeur (22 ans plus tard) a fixé le 11 mai comme date symbolique du déconfinement. L’acte était politique, le ton solennel et toute la France l’a cru et se prépare donc, dans une semaine à vivre ce retour à la liberté.

Mais voilà, la technocratie tant politique que sanitaire en a décidé autrement. Le « comité scientifique » n’en voulait pas, l’a fait savoir et a de ce fait imaginé un cahier des charges, notamment pour l’école, qui risque de faire un véritable enfer de la vie scolaire. Au point que nombre de maires demandent à repousser un peu plus cette curieuse rentrée des classes.

Mais en dehors des écoles, on continue à rester à guichets fermés. Bars, restaurants, cinémas et théâtres bien sûr, ni mariages et enterrements et toutes formes de cultes interdites. Le jeudi de l’Ascension, le lundi de Pentecôte resteront fériés, mais leur fondement spirituel, la célébration eucharistique sera interdite sauf sous sa forme télévisée !

La France, dans l’attente du 11 mai, est rouge de désespoir ou verte d’espérance sur la base de critères complexes dont il est bien difficile de suivre la logique et la cohérence.

Héritier des rois de France thaumaturges, le président pourrait actualiser la célèbre formule des écrouelles au moment du sacre :

            « Le président te touche, le 11 mai tu guériras… »

 

2 mai

 

La Russie a décidé de suspendre ses exportations de blé. Ce n’est pas vraiment un embargo dans la mesure où on est à la fin de la campagne et que la Russie aura exporté 33 ou 34 millions de tonnes (sur un marché mondial de 181 mt). Avec l’Ukraine et le Kazakhstan, la « mer Noire » représente désormais un tiers des exportations mondiales de blé.

La décision russe a fait la une de la presse et immédiatement des menaces de pénurie ont refait surface ce qui a contribué à maintenir les prix du blé à un niveau élevé, au-dessus de € 200 la tonne à l’exportation en Europe. Mais la plupart des achats de précaution, avant le ramadan, étaient réalisés et dans un pays comme l’Égypte, la récolte va bientôt commencer.

Pour le blé, la campagne 2020-2021 s’annonce record à plus de 760 mt même en tenant compte du déficit hydrique qui a affecté le nord de l’Europe jusqu’en Russie. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut voir des soucis pour la situation alimentaire mondiale, mais plutôt de la malgouvernance et des guerres du Yémen au Soudan et puis aussi en Afrique de l’Est des ravages provoqués par des essaims de criquets pèlerins. Bien entendu, le climat peut bouleverser les situations les plus solides. En 2010, une canicule en Russie en juillet avait provoqué un embargo autrement plus grave, en août en début de campagne. Mais en 2020, les disponibilités sont là et cela permet au moins à l’Europe – et surtout à la France – de récupérer des marchés à l’exportation sans risque de manquer dans les boulangeries !

 

 

1er mai

 

Ni muguet, ni défilé ! Passons sur le muguet qui est pourtant un symbole d’affection dont le besoin se fait bien sentir en ces temps de confinement. Quant aux défilés et à cette fête du Travail née du souvenir des grandes grèves de Chicago en 1886 et de leur féroce répression, c’est la IIe internationale réunie à Paris en 1889 qui décida de faire du 1er mai la « fête des Travailleurs ». Et deux ans plus tard, le 1er mai 1891, la troupe tira sur la foule à Fourmies dans le Nord.

Longtemps les défilés du 1er mai furent une occasion de montrer la force et l’unité du mouvement ouvrier dans une logique qui restait celle de la lutte des classes. Mais cela fait bien des années que ce rite avait perdu toute signification. En dehors de quelques bastions dans le secteur public, les syndicats ont, en France, perdu l’essentiel de leur représentativité et, ce, d’autant plus qu’ils sont éparpillés en de multiples chapelles. Même le 1er mai, ils sont en général incapables de former un seul défilé. Le confinement leur aura au moins permis d’échapper aux traditionnelles querelles de clocher.

Et puis, si au XIXe siècle, il était logique d’opposer travailleurs et rentiers, au XXIsiècle, même si certains ont été jusqu’à imaginer « la fin du travail », le travail, à l’heure du chômage, est presque devenu un privilège. Faute de travail, il restait le muguet…

30 avril

 

On avait beau s’y attendre tant des prévisions – parfois plus sombres – avaient circulé, cela fait quand même mal : – 5,8 %, tel est le recul officiel du PIB français au premier trimestre 2020, le chiffre le plus mauvais enregistré depuis la Seconde Guerre mondiale, et cela pour une période qui ne comprenait qu’une vingtaine de jours au plus de confinement total. Toutes les composantes de la croissance économique sont dans le rouge qu’il s’agisse de la consommation des ménages (– 6,1 %) ou de l’investissement des entreprises (– 11,8 %). La chute la plus spectaculaire est celle de la consommation de biens manufacturés : – 16,3 % et bien sûr un effondrement des immatriculations de voitures en mars.

Déjà, la croissance française avait été légèrement négative au quatrième trimestre 2019 (– 0,1 %) et donc officiellement la France est en récession. Mais le pire est probablement à venir : au deuxième trimestre, il y aura au moins six semaines de confinement et donc le PIB devrait reculer de 10 % sinon plus. Sur l’ensemble de l’année, Bercy a calé la loi de finances sur un retrait de 8 %, un chiffre pour l’instant réaliste, mais qui suppose un coup de reins à l’automne.

Et pour l’instant chaque jour ce sont de nouveaux gouffres qui s’ouvrent. Ainsi, sur le front de l’emploi, 246 000 chômeurs supplémentaires ont été inscrits au mois de mars, ce qui marque une rupture totale de tendance alors même que plus de dix millions de personnes sont en situation de chômage partiel.

La seule compensation est qu’en ces temps de confinement, si on consomme moins, on épargne plus : en mars, les dépôts sur les comptes bancaires ont été de € 19 milliards contre € 6 milliards en moyenne pour un mois normal. Cet argent sera peut-être dépensé « après », mais un après qui semble bien lointain.

Voilà en tout cas la confirmation que cette « crise de 2020 » est la plus forte que la France ait connue depuis les années trente. En trois mois ce sont quatre années de croissance – certes bien faible – qui ont été effacées. Et la « guerre » n’est pas finie…

 

 

29 avril

 

Parfois, certaines Cassandres, adeptes de l’observation dans les petits matins glauques de l’envol des « cygnes noirs » finissent par avoir raison. L’économiste américain Nouriel Roubini est l’un d’entre eux. Il y a déjà plusieurs mois, il avait publié un article dans lequel il mettait en garde face au manque de défense dont disposerait l’économie mondiale en cas de crise majeure. Il estimait que gouvernements et banques centrales avaient épuisé une bonne partie de leurs munitions pour sortir de l’embuscade financière de 2008 : partout l’endettement était au plus haut et les taux déjà bien proche de zéro. Les limites raisonnables de l’endettement étaient proches d’être atteintes, voire dépassées. Face à une nouvelle crise, les marges de manœuvre seraient bien limitées surtout pour les « cigales ».

La France en est un exemple type : son déficit public était à peu près identique, un peu au-dessus de 2 %, en 2007 tout comme en 2019. Mais entre-temps, l’encours de la dette est passé de 500 à 1 700 milliards d’euros. Pour l’instant grâce à la baisse des taux, cela reste pratiquement indolore, mais toutes les fêtes ont une fin.

Il n’est pas question de remettre en cause les dépenses engagées pour lutter contre le chômage et pour sauver des pans entiers de l’économie. On peut seulement regretter l’impécuniosité passée et les milliards gâchés pour acheter quelques gilets jaunes…

 

 

28 avril

 

Le système institutionnel français, renforcé par une certaine cohérence des électeurs, fait de l’Assemblée nationale un lieu de débats certes, mais guère de décisions. C’est particulièrement le cas sous cette mandature avec la majorité absolue dont dispose le parti présidentiel et cela même malgré quelques défections. C’est donc assuré du soutien de ses « godillots » qu’Édouard Philippe a présenté cet après-midi son plan de ce confinement. À la tribune de l’Assemblée, il n’a pu utiliser de PowerPoint, mais il n’en a pas pour autant été plus précis dans ses efforts de contournement de l’oukase présidentiel qui avait consacré la date du 11 mai comme celle de la fin du grand confinement. Il savait – le malheureux – qu’il serait la victime expiatoire des ratés de la période et que dans les couloirs on suppute déjà sur sa succession. Alors, il a présenté un plan « à la française », intelligent, mais complexe avec des départements verts et d’autres rouges, avec des limites de 100 kms de déplacement, de 15 élèves par classe, des promesses de 700 000 tests par semaine. Beaucoup d’imprécisions aussi sur les lycées, les bars et restaurants, les offices religieux, les plages et même la menace d’un retour au confinement total. La critique est facile et l’exercice était bien périlleux. Mais que d’inconnues en ce joli mois de mai !

 

 

27 avril

 

Il y avait ce matin, d’après un comptage de l’AFP, 206 567 décès dus au Covid-19, sur 2,9 millions de cas recensés dans 193 pays du monde. Ce chiffre est fort probablement largement en dessous de la réalité : la Chine n’apparaît pas parmi les principaux pays touchés et son compteur reste bloqué à moins de 4 000 décès. La plupart des observateurs s’accordent pour un nombre de décès en Chine situé à minima entre 50 000 et 100 000. Les chiffres iraniens sont aussi largement sous-estimés et pourraient en fait approcher des 50 000. Le Covid doit avoir, trois mois après son officialisation par les Chinois, un bilan plus proche des 500 000 décès.

Une chose est sûre par contre : né – voire fabriqué – en Chine, il a trouvé l’Occident fort à son goût et s’y est épanoui. Si l’on suit les chiffres « officiels », 55 000 décès aux États-Unis (sur 956 000 cas) et puis un peloton européen avec l’Italie (26 000), l’Espagne (23 500), la France (22 800) et le Royaume-Uni (20 700). Tous ces chiffres ne sont pas exactement comparables, mais il faut les prendre comme des ordres de grandeur à « minima ». Ce qui est important, c’est aussi de comparer les courbes ; certains semblent avoir passé un pic, d’autres pas encore et pour l’instant aucune deuxième vague ne semble être apparue même en Asie (mais la Chine, toute à sa communication triomphante en ferait-elle état ?). Mais rien n’est encore joué.

 

26 avril

 

On a beaucoup parlé de pétrole cette semaine, mais si l’on fait exception de l’épisode des prix négatifs à New York, la palme de la chute la plus forte des prix depuis le début de l’année revient au gaz naturel. Du fait de sa nature gazeuse, le gaz naturel se transporte sur terre par des gazoducs, mais, pour aller d’un continent à l’autre, il faut passer par la coûteuse opération de la liquéfaction. Le prix de référence à l’international est celui du GNL sur les marchés comptant en Asie. Vendredi, il est passé pour la première fois de l’histoire en dessous de $ 2 le mbtu (million de « British thermal unit », une curieuse unité thermique utilisée pour le gaz naturel). À titre de comparaison, au moment de Fukushima et de la fermeture des centrales nucléaires au Japon, le GNL avait dépassé les $ 20, et en octobre 2019, il cotait encore $ 6,80. Pour calculer un prix de revient il suffit de prendre le prix du gaz aux États-Unis ($ 1,75 lui aussi au plus bas) d’y ajouter $ 3 de liquéfaction et 60 cents de transport pour avoir un coût pour du GNL exporté des États-Unis de $ 5,45. Les exportateurs australiens, plus intégrés, doivent avoir un coût marginal de $ 3. Inutile de dire que nombre de grands projets comme celui d’Exxon dans le canal du Mozambique sont remis en cause.

Le gaz naturel concurrence moins le pétrole que le charbon. La baisse des prix du gaz et donc plutôt une bonne nouvelle dans la mesure ou nombre d’importateurs dotés de centrales thermiques mixtes peuvent passer du charbon au gaz. La place du gaz devrait augmenter dans le mix énergétique asiatique, du moins tant que l’on en produira.

 

 

25 avril

 

Faut-il s’inquiéter pour la situation alimentaire mondiale ? A priori, il ne devrait pourtant pas y avoir de problèmes supplémentaires au-delà des situations de pauvreté alimentaire qui touchaient en 2019, selon la FAO, un peu moins d’un milliard d’êtres humains ; là-dessus la faim, c’est-à-dire le manque absolu de nourriture, affectait 135 millions de personnes dans des régions touchées par la folie des hommes comme le Yémen ou le Soudan, sans oublier la Syrie.

Mais, en dehors de ces situations qui ressortent malheureusement de la « normalité » géopolitique, il faut souligner que la production agricole mondiale a à nouveau battu des records sur la campagne 2019/2020. Presque partout, les conditions climatiques ont été optimales. On s’inquiète certes actuellement de sécheresses dans le bassin de la mer Noire et en Amérique du Sud. Quelques pays ont aussi limité leurs exportations de riz surtout pour des raisons de logistique. Mais, il n’y a vraiment aucune raison de crier à la crise alimentaire mondiale. Sauf…

Sauf là une nouvelle fois pour les plus pauvres, partout dans le monde, touchés par l’augmentation de certains prix liée aux difficultés logistiques provoquées par les confinements. C’est aussi le cas de paysans confrontés à des problèmes d’approvisionnement en semences et en engrais. Dans les pays riches comme dans les pays pauvres, les chaînes agricoles et alimentaires sont soumises à rude épreuve. Et ceux sont les plus pauvres qui en souffrent.

 

 

24 avril

 

Il n’y aura pas d’encierro, le lâcher des taureaux dans les rues, le grand moment des fêtes de Pampelune qu’Hemingway a immortalisé. Il n’y aura pas non plus de Fêtes à Bayonne fin juillet et pire encore, pas d’Oktoberfest à Munich à l’automne. Les Jeux olympiques auront lieu en 2021 et les Journées mondiales de la jeunesse de l’Église catholique prévues à Lisbonne en août 2022 sont déjà reportées à 2023 ! Il n’est l’heure ni de rire et de faire la fête ni même de prier en dehors de la solitude de l’ermite. Et ce sera bien difficile pour tous les musulmans qui commencent le mois du ramadan de ne pas fêter le soir la rupture du jeûne.

Dans bien des pays, le confinement dure depuis plus d’un mois et le déconfinement semble à la fois lointain et limité à quelques activités : fêtes et festivals estivaux sont tous annulés et la rentrée de septembre apparaît bien morose à écouter les « professeurs » qui ont pris le contrôle de nos existences. En France, l’application d’un principe de précaution absolu va faire tourner au cauchemar la rentrée des classes partielles prévue le 11 mai. Certains pays ont déjà engagé une réouverture de leurs magasins et de leurs écoles. D’autres, au contraire, à l’image de l’Espagne ou de l’Inde prolongent leurs mesures d’urgence. Nul ne sait en réalité de quoi sera fait l’été alors que tombent des données économiques plus catastrophiques les unes que les autres.

            Trois mois de coronavirus… une éternité déjà.

 

 

21 avril

 

On avait les taux négatifs, voilà donc le pétrole négatif ! Hier soir, le baril de pétrole américain (WTI) a clôturé sur la bourse de New York à $ – 37,63 ! La nouvelle a fait le tour du monde suscitant à juste raison incrédulité et incompréhension. Pourtant, ce n’est pas une « fake news », simplement une toute petite partie de la réalité du marché du pétrole : c’est le contrat échéance mai du Nymex qui a clôturé en négatif alors que le terme de ce contrat est aujourd’hui mardi 21 avril.

Le pétrole est coté sur des marchés à terme (futures) : on peut y acheter ou vendre des contrats portants sur la livraison de pétrole à une échéance précise (le 21 avril pour le contrat de mai par exemple) en un endroit précis : à Cushing dans l’Oklahoma pour la cotation de New York. Cushing est un nœud d’oléoducs et a une des plus importantes capacités de stockage des États-Unis (76 mb). Normalement, sur les marchés à terme, très rares sont les opérations qui vont jusqu’à leur issue physique. Les opérateurs sont pour l’essentiel des investisseurs (fonds de placement, ETS) pour lesquels les commodités sont une classe d’actifs comme une autre. Ils viennent y spéculer et n’ont pas les capacités de gérer des flux de marchandises physiques. En général, ils ne traitent d’ailleurs pas l’échéance la plus rapprochée dont la liquidité (les volumes traités) diminue au fur et à mesure que l’on se rapproche du terme. Ne restent alors en position que les opérateurs capables de livrer ou de prendre livraison de ce pétrole à Cushing, ce qui ne représente guère plus de 0,1 % des volumes de contrats « papier » échangés, et encore !

Que s’est-il donc passé ce 20 avril après-midi à New York ? Un certain nombre d’opérateurs étaient encore en position sur l’échéance de mai. Ce n’était certainement plus de purs spéculateurs financiers, mais des gens capables de gérer du pétrole physique. Certains étaient acheteurs et s’apprêtaient donc à prendre livraison de pétrole le lendemain à Cushing. Mais, soudain, ils ont pris conscience qu’il n’y avait pas d’espace de stockage disponible ou que les prix de location en étaient devenus prohibitifs. Désespérés, ils ont cherché à vendre leur « papier », mais en face, il n’y avait pas d’acheteurs ou du moins ceux qui tenaient le marché et les capacités de stockage attendaient… que le prix tombe, devienne négatif jusqu’à $ – 40 le baril ! C’est ce que l’on appelle sur les marchés un squeeze ! Donald Trump, qui s’y connaît, a très justement parlé d’un « squeeze financier ». Cette fois-ci, il porte sur la denrée la plus rare, non pas le pétrole, mais l’espace de stockage dans une obscure bourgade de l’Oklahoma !

Ce n’est donc pas là le prix du pétrole, mais simplement une des ses composantes les plus marginales : le WTI pour l’échéance juin est à $ 20 et le Brent, la vraie référence mondiale, à un peu moins de $ 30. Mais sur les marchés physiques, pour certaines qualités (Canada, Mexique), en certains endroits (à Midland au cœur du bassin de production du Permian au Texas), les prix sont bien inférieurs à $ 10. Et n’oublions pas que la notion de prix négatif existe aussi pour certains produits dont on ne peut maîtriser la production : cela a été le cas pour le gaz naturel aux États-Unis et pour l’électricité en Europe en mars. Enfin, il est exact qu’avec la baisse de la demande mondiale de pétrole liée au coronavirus (– 30 %), partout les stocks débordent sur terre et en mer.

Voilà en tout cas une belle histoire (un squeeze inversé !) que se raconteront pendant longtemps les traders au coin du feu.

 

 

20 avril

 

Curieux exercice auquel se sont livrés hier après-midi – à l’heure du thé – le Premier ministre, le ministre de la Santé et quelques scientifiques. Parlons d’abord de la forme. La mode du « PowerPoint » a gagné la communication politique. Elle est pourtant bien dangereuse : les « slides » étaient difficiles à lire, trop chargées, parfois incompréhensibles. Dans les conférences et autres interventions, on dit toujours que les images doivent illustrer le propos, que les auditeurs ne peuvent à la fois écouter et lire. Zéro pointé de ce point de vue donc et cela d’autant plus que le Premier ministre, en bon « techno » n’a pu s’empêcher de truffer son grand oral de chiffres lancés avec la précision d’un métronome et qui l’ont rendu parfaitement indigeste.

Quant au fond ! Ce fut avant tout un exercice d’autocongratulation gommant allègrement toutes les lacunes notamment en termes de matériel. Bien entendu, le téléspectateur épuisé par cette avalanche de chiffres et de graphiques n’attendait qu’une chose : quelques précisions sur le déconfinement. Mais là, aucune précision, un flou artistique remis à quinzaine même sur l’école : on parle d’expérimentation, de dialogue avec les autorités locales, ce qui n’est pas franchement dans les gènes du ministère de l’Éducation nationale. Le seul message à retenir de ces deux heures de « prime time » est que la vie normale ne reprendra certainement pas avant le 11 mai, mais plutôt en 2021.

Ce fut là un grand moment de cette communication technocratique dont ce gouvernement a le secret !

 

 

19 avril

 

« Tous les croyants vivaient ensemble et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun ». Ce passage des Actes des Apôtres (2,43) était la première lecture de la messe catholique de ce dimanche.

En ces temps de coronavirus, de solidarité et de partage, il prend bien sûr une dimension toute particulière d’autant qu’il a été souvent utilisé dans une dimension sociale du christianisme dont le pape actuel est l’héritier. Il suffit de penser à certains sermons de Jean Chrysostome, à François d’Assise et aux fraticelli, aux réductions jésuites du Paraguay et plus près de nous aux prêtres ouvriers. C’est aussi l’esprit de l’année jubilaire qui dans la tradition juive était celle du partage et de la redistribution des biens.

Le coronavirus nous touche tous et l’état providence par le biais de l’hôpital traite chacun « selon ses besoins ». Certes, mais que d’inégalités dans le confinement, dans cette vie quotidienne soudain arrêtée. Que de petites solidarités aussi alors que l’on fait mine de redécouvrir nos aînés parqués dans leurs EHPAD, cet acronyme horrible qui fait maintenant partie de notre télévision quotidienne.

À chacun selon ses besoins, c’est bien le rêve d’un communisme primitif à méditer en un dimanche de confinement.

 

 

18 avril

 

L’économie et la liberté contre la santé. Aux États-Unis, le débat attisé par Donald Trump suscite des manifestations à la mode des « gilets jaunes ». En France aussi certaines voix commencent à se faire entendre contre la dictature du « sanitairement correct » pour reprendre l’expression d’André Comte-Sponville. Jusqu’où faut-il continuer à bloquer l’économie, à pousser vers la faillite tout un tissu de PME pour obéir aux directives d’instances de la santé publique dont on peine parfois à saisir la cohérence. Faut-il accepter ainsi le diktat du sanitaire sur la politique, alors même que les plus lucides des scientifiques concernés savent combien la notion de vérité scientifique peut être aléatoire.

En réalité, nous sommes prisonniers de deux principes de plus en plus paralysants : il y a d’abord le célèbre principe de précaution dans sa version absolue quand il s’applique à la santé. Il y a aussi la culture du « zéro-mort » qui pèse sur toute action politique. Ces deux principes paralysants s’accommodent de l’immobilisme et donc du confinement. L’argument sanitaire porté à son extrême l’emporte sur toute autre considération. Dans certains pays, comme la Hongrie, ceci peut justifier la remise en cause des libertés. Mais parfois n’est-il pas de même en France ?

 

 

17 avril

 

En ces temps de confinement, les rumeurs circulent au fil des réseaux et il est bien difficile de faire la part de quelque vérité et de l’intoxication. Ainsi, tourne en boucle une interview du professeur Montagnier, scientifique français dont l’équipe a découvert le virus du Sida, ce qui lui a permis d’obtenir le prix Nobel de médecine (en oubliant d’ailleurs une partie de ses collaborateurs, une pratique devenue malheureusement assez courante dans des milieux académiques gagnés par la course à la publication). Depuis sa retraite, il travaille pour l’essentiel aux États-Unis.

Son opinion est que ce que l’on sait de cet étrange coronavirus ne correspond pas à une évolution naturelle, mais porte la trace de « ciseaux » extérieurs et qu’en particulier on y retrouve des caractéristiques provenant du HIV du Sida. En clair, il y aurait derrière le coronavirus une fabrication humaine qui pourrait provenir d’une fausse manœuvre dans un laboratoire de Wuhan, justement spécialisé dans la recherche sur les virus et leurs vaccins. La transmission par des animaux sauvages sur un marché de Wuhan aurait été mise en avant pour couvrir une erreur humaine.

La Chine qui met en avant aujourd’hui sa capacité à gérer la pandémie et qui donne des leçons au monde entier (en oubliant avec la complicité de l’OMS, l’exemplarité de Taïwan) serait en réalité à l’origine du coronavirus par le biais de quelques apprentis sorciers à Wuhan.

Voilà en tout cas ce qui conforte les accusations de Donald Trump et même les silences d’Emmanuel Macron. Voilà en tout cas une pièce supplémentaire dans un dossier fertile en doutes et incertitudes.

 

 

16 avril

 

Depuis quelques jours, les services économiques des grandes banques avaient commencé à se livrer à l’exercice périlleux de prévisions économiques mondiales « post-coronavirus ». Le Fonds Monétaire International vient de livrer ses propres anticipations qui traditionnellement font autorité. Pour le FMI, l’économie mondiale devrait se contracter de 3 % en 2020. L’impact du coronavirus serait en fait de 6 % du PIB mondial puisqu’en janvier, « avant », le FMI tout comme CyclOpe tablait sur une croissance mondiale positive de l’ordre de 3 %. C’est le recul le plus important que l’économie mondiale ait connu, sur une année entière, depuis la Seconde Guerre mondiale. Des principaux pays, seules l’Inde (+ 1,9 %) et la Chine (+ 1,2 %) auraient un rebond suffisant au second semestre leur permettant d’enregistrer une croissance positive, quoique bien inférieure aux prévisions du début de l’année. Mais partout ailleurs, quelle débâcle ! De 5,9 % aux États-Unis à 7,5 % pour la zone euro, avec 9,1 % en Italie et 8 % en Espagne, les chiffres négatifs sont impressionnants. Pour la France, le FMI est presque optimiste avec un recul de 7,2 % alors que le gouvernement français vient de présenter sa loi de finance rectificative avec une hypothèse malheureusement plus réaliste de 8 %. Mais, l’Amérique latine (– 5,2 %) et l’Afrique sont aussi dans le rouge tout comme le Moyen-Orient pénalisé par la chute du pétrole. Bien sûr, le FMI anticipe un rebond en 2021, mais il ne sera pas de la même ampleur et le monde y perdra l’équivalent de $ 9 000 milliards, soit les PIB cumulés de l’Allemagne et du Japon.

Désastre total provoqué par un choc exogène – une pandémie – mille fois amplifié par les mesures de protection prises un peu partout dans le monde. Et ce n’est pas, contrairement à ce que certains affirment, la conséquence d’un essoufflement de la mondialisation et du libéralisme économique. Que par contre ce choc incite à prendre du recul, à réfléchir aux inégalités, à agir, comme le suggère le pape François, en faveur des plus pauvres, c’est évident. Mais, la difficulté de l’exercice sera en même temps de payer ces dettes que nous accumulons bien allègrement !

 

 

15 avril

 

La rumeur circulait depuis quelques jours au fil des tweets de Donald Trump, de plus en plus virulent à l’égard de l’OMS. Les États-Unis suspendent leur participation – et leur financement – à l’Organisation mondiale de la santé. Pour une fois, on ne peut pas lui donner totalement tort. Certes, on peut y voir une manœuvre de sa part pour couvrir ses propres responsabilités, son inconséquence à prendre au sérieux la pandémie (ne disait-il pas que tout serait fini pour Pâques, avant-hier ?). À sa décharge, le président des États-Unis a, en ces domaines, moins de marges de manœuvre qu’un Emmanuel Macron sauf à décréter un état d’urgence national. Ce sont en fait les gouverneurs des États qui sont vraiment à la manœuvre.

Mais l’OMS ! C’est l’exemple même de la bureaucratie onusienne qui fait partie du problème plus que de la solution. L’OMS a été de plus une des cases importantes de la diplomatie chinoise à l’assaut du système des Nations-Unies. Son directeur général, l’éthiopien Tedros Adhanam Ghebreyesus a été élu grâce à des manœuvres chinoises et il est exact que l’OMS a été d’une sage lenteur pour reconnaître l’importance de la pandémie tout en acceptant des déclarations chinoises sous estimant plus de vingt fois le nombre de décès du coronavirus. Au travers de l’OMS, Donald relance sa campagne de Chine.

 

 

14 avril

 

Il y a des chiffres dont la seule disproportion est infiniment choquante. D’un côté, $ 2 200 milliards de la loi CARES aux États-Unis pour sauver l’économie, $ 1 000 milliards annoncés au Japon, $ 500 milliards en Europe (sans compter les programmes nationaux). On est assez proche désormais des $ 5 000 milliards annoncés il y a quelques semaines par le G20. De l’autre, ce même G20 qui n’est parvenu qu’à un moratoire sur la dette des pays pauvres : $ 20 milliards qui se trouvent seulement reportés et non annulés. 76 pays, dont 40 d’Afrique subsaharienne sont concernés. On est loin – très loin – de la remise de la dette dont le pape François s’est encore fait l’avocat dans sa bénédiction pascale. Pour l’instant donc, un nouveau moratoire d’un an, peut-être plus à l’automne alors que tant de pays voient leurs espoirs de croissance fracassés moins directement par le coronavirus que par ricochet du fait de la contraction du commerce international, des effets de la crise dans les pays avancés sur les transferts de fonds des travailleurs migrants et enfin de la chute des prix de nombre de matières premières à commencer par le pétrole.

Bien sûr, la remise des dettes n’est pas forcément la bonne solution quand on pense à la malgouvernance de tant de ces pays, dont la dépendance aux matières premières les fragilise encore plus. Bien sûr, le développement économique ne se commande pas quoiqu’en disent les économistes les plus nobélisés. Mais nous soignons la paille dans notre œil en laissant béante la poutre dans l’œil des pauvres.

 

 

13 avril

 

Rarement allocution d’un président de la République fut autant attendue, espérée et écoutée. Emmanuel Macron a ce soir battu un record d’audience. On attendait bien sûr des faits, des données précises et pour la plupart des commentateurs c’est à cela que s’est réduit la demi-heure de la trop longue allocution présidentielle : un mois de plus donc jusqu’au 11 mai, date à laquelle la seule certitude serait la réouverture des crèches et des écoles (les universités restant fermées au moins pour les cours). Mais au-delà de cette date pivot du 11 mai, le flou est total : bars, restaurants, cinémas resteront fermés et les festivals de la première partie de l’été sont annulés. Il y aura des masques, des tests peut-être. La stratégie de déconfinement reste imprécise, ce qui est au fond logique et dans un accès d’humilité, Emmanuel Macron a dit qu’il ne savait pas. Il a beaucoup remercié, toutes les catégories socioprofessionnelles possibles ; il a fait l’éloge de la France solidaire qui se bat ; il a parlé aussi un peu du temps d’après. 

Comme à l’habitude, l’auditeur qui attendait