AGENDA

CyclOpe 2018

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Le ciel rayonne, la terre jubile»

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2018

16 mai 2018 - Paris

CyclOpe 2017

 

LES MARCHES MONDIAUX

« Vent d'Est, Vent d'Ouest »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2017

15 mai 2017 - Paris

CyclOpe 2016

 

LES MARCHES MONDIAUX

« A la recherche des sommets perdus »

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2016

24 mai 2016 - Paris

CyclOpe 2015

LES MARCHES MONDIAUX

Pour qui sonne le glas ?

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2015

20 mai 2015 - Paris

CyclOpe 2014

LES MARCHES MONDIAUX

Dans le rêve du Pavillon Rouge

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2014

14 mai 2014 - Paris

 

Vient de sortir en librairie

Philippe Chalmin

"Crises 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances"
2013

François Bourin éditeur

Les billets du jour - le blog de Philippe Chalmin

photo philippe Chalmin

 Diplômé d’HEC, Agrégé d’histoire et Docteur es lettres, Philippe Chalmin est professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine où il dirige le Master Affaires Internationales. Il est le président fondateur de Cyclope, le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières qui publie chaque année le rapport Cyclope sur l’économie et les marchés mondiaux. Il a été nommé en Octobre 2010, Président de l’Observatoire de la Formation des prix et des Marges Alimentaires auprès du Ministre de l’Agriculture et du Ministre de l’Économie et des Finances. Il a été membre du Conseil d’Analyse Économique auprès du Premier Ministre, du Haut Conseil des Biotechnologies et du Conseil des Ventes Volontaires. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont parmi les plus récents « Le monde a faim » (2009), « le siècle de Jules » (2010), « demain, j’ai 60 ans, journal d’un économiste » (2011), « Crises, 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances » (2013)

12 juin

Trump - Kim

 

Est-ce bien une image historique ? Donald Trump et le jeune Kim paraphant un accord visant à terme (mais lequel ?) la dénucléarisation de la péninsule coréenne, et cela à Singapour, dans une ancienne résidence coloniale de l’ile de Sentosa, là même où les canons britanniques attendaient les envahisseurs (les Japonais vinrent… mais par le Nord et Johore…).

Donald tenait en tous cas son moment de gloire et plastronnait au milieu de sa cour. Quant à Kim, il pouvait savourer cette extraordinaire reconnaissance, ce blanc-seing que lui accordait le président des Etats-Unis, cette absolution pour tous ses crimes et ceux de sa famille. La plus vieille République démocratique de la planète adoubant une dictature absolue de droit quasi divin ! Quelle absurdité, quelle folie ! À ce compte-là, comment justifier la fermeté américaine face à l’Iran, un régime islamiste certes, mais dont les ressorts démocratiques sont intacts.

Face à une Corée du Sud affaiblie par les scandales politiques et mal à l’aise entre ses puissants voisins japonais et surtout chinois, Kim Jong Un peut même donner l’illusion de représenter l’identité coréenne, celle de ce royaume ermite si longtemps coupé du reste du monde.

Mais au fond Donald Trump révèle aussi le fond de son caractère : il aime la force il est fasciné par les puissants, il méprise, les démocraties. En 1936, il aurait adoré les Jeux Olympiques de Berlin. Certes, il n’est pas éternel, mais il est capable de gagner encore des élections !

 

 

11 juin

Huile de palme

 

Des agriculteurs bloquent plusieurs raffineries et dépôts de carburant de Total en France. Ils protestent contre la décision de Total d’importer de l’huile de palme pour alimenter la bioraffinerie qui remplace à La Mède la vieille raffinerie de pétrole dont la décision de fermeture remonte à plusieurs années. Basée sur un procédé nouveau (HVO) cette raffinerie utilisera des huiles végétales, en premier lieu du palme, mais aussi des huiles de récupération (fritures…) et un peu d’huile de colza.

En Europe, le développement des agrocarburants s’est fait à la faveur d’un objectif d’incorporation désormais fixé à 7 % pour le diesel. On visait là à l’origine les oléagineux européens et c’est sur cette base que s’est développée la filière française du colza. La graine de colza a l’avantage de produire de l’huile, mais aussi un tourteau protéique utilisé dans l’alimentation animale, ce qui a l’avantage de réduire la dépendance vis-à-vis du tourteau de soja importé. Le problème est que le marché du biodiesel européen a attiré l’intérêt pour l’huile de palme, beaucoup plus productive (8 tonnes à l’hectare contre 2 tonnes) et moins cher à peu près d’un tiers (un différentiel actuel de € 150 la tonne). Déjà, un tiers du marché européen du biodiesel est tenu par de l’huile de palme importée de Malaisie et d’Indonésie.

Le développement des plantations y a été spectaculaire : en Malaisie, le palmier a remplacé l’hévéa. En Indonésie, il a suivi l’exploitation longtemps anarchique des forêts primaires (exploitées d’abord pour le bois) et le défrichage sauvage des tourbières. La production d’huile de palme est toutefois essentielle pour les équilibres de la consommation de matières grasses végétales en Asie. En faire du carburant est une autre affaire et son bilan carbone est loin d’être satisfaisant.

Ceci étant, en l’état actuel des marchés, l’équilibre de La Mede tient à son approvisionnement en huile de palme. Le tout est de savoir quelle doit être en la proportion. Contre 300 000 tonnes d’importation d’huile de palme, Total propose d’acheter 50 000 tonnes d’huile de colza. Les agriculteurs réclament 200 000 tonnes. La valorisation de l’huile est en effet essentielle à côté du tourteau dont le marché est soumis à la concurrence du soja américain ou latino-américain.

Tout ceci aurait pu se conclure par une franche négociation, mais on aura compris que cette affaire ouvre une véritable boîte de Pandore de problèmes non résolus. Faut-il développer les agrocarburants, condamner l’huile de palme, réduire le déficit protéique de la France, sauver des emplois industriels dans une région déjà sinistrée et puis surtout écouter un peu un monde agricole déboussolé qui a l’impression de porter toutes les contradictions d’une France qui ne le comprend plus.

Les agrocarburants, condamner l’huile de palme, réduire le déficit protéique de la France, sauver des emplois industriels dans une région déjà sinistrée et puis surtout écouter un peu un monde agricole déboussolé qui a l’impression de porter toutes les contradictions d’une France qui ne comprend plus.

 

 

10 juin

Orphée et Eurycide

 

Un moment d’enchantement proche de la perfection : Orphée et Eurydice dans la version originale italienne de l’opéra de Gluck donné en un lieu où aurait pu se tenir la première, l’opéra du château de Versailles : une mise en scène minimaliste, mais somptueuse dans le jeu des lumières ; quelques-uns des meilleurs chanteurs avec Philippe Jaruzki (Orphée) et Patricia Petitbon (Eurydice) ; des chœurs et un orchestre à l’avenant.

On connaît l’histoire et la plongée d’Orphée au plus profond des enfers pour en ramener Eurydice, la perdre à nouveau et la retrouver enfin grâce à la baguette magique de l’Amour. Mais on touche là, un rêve redevenu contemporain, celui de l’immortalité, bien présent dans les débats autour du transhumanisme. Il y a, chez tous ceux qui entretiennent ces illusions, cette idée de pousser toujours plus loin l’élan vital quitte à perdre de vue la nature profonde de l’homme. Orphée, dans la mythologie grecque, est un homme, mais qui parvient à se transcender pour devenir au moins l’égal des demi-dieux et des héros. Mais sa volonté de gagner une forme d’immortalité se fracasse contre le regard d’une femme. Et le « happy end » final est une invention de Gluck et de son librettiste. L’Amour l’emporte sur la fatalité. Et il en est ainsi de la vie n’en déplaise aux apprentis sorciers du transhumanisme.

 

 

9 juin

G7

 

Suite des opérations de dynamitage de l’ancien « ordre » international par un Donald Trump décidément « déchainé ». Arrivé en retard au sommet du G7 au Canada et parti avant même la fin des échanges entre grands de ce monde, il s’est irrité d’une pique de Justin Trudeau et a brutalement retiré la signature des États-Unis du communiqué final. Il est vrai qu’il y a mieux à faire : rencontrer le jeune Kim nord-coréen à Singapour et lui donner ainsi une crédibilité inespérée.

Certes cela fait bien longtemps que les sommets du G7 ont une utilité limitée. Mais au moins permettent-ils aux dirigeants du monde « occidental » de se coordonner et d’avancer un agenda commun sur des sujets comme le climat ou le commerce. Ils sont devenus une sorte de réunion préparatoire pour le G20 qui réunit désormais l’essentiel de l’économie mondiale. Ils sont en tous cas une des dernières enceintes quelque peu multilatérales. Mais voilà, Donald Trump et ses conseillers, ne veulent plus de ce monde-là. On ne sait pas exactement ce qu’ils veulent d’ailleurs : écraser leurs alliés, faire une partie de bras de fer avec les chinois, apporter la paix dans la péninsule coréenne et y gagner un Prix Nobel ?

Rarement, en tous cas, la parole américaine dans le monde aura eu aussi peu de valeur. La première puissance économique et militaire de la planète n’est plus qu’un bateau ivre barré par un capitaine mégalomane. Et ce n’est pas fini…

 

 

6 juin

Alena

 

Donald Trump poursuit son travail de sape et s’attaque maintenant à un des vestiges de l’époque Bush senior, le traité de libre-échange nord-américain (Alena ou Nafta). On l’oublie, mais ce sont des républicains (Reagan puis Bush) qui avaient été à l’origine de cet accord régional ambitieux qui associait non seulement le Canada, mais surtout le Mexique aux États-Unis. Simple zone de libre-échange, l’Alena a bien sûr souffert de nombre de problèmes, notamment agricoles, mais il a été un puissant outil d’intégration régionale, favorisant en particulier le développement industriel mexicain. L’intégration du Mexique était un véritable pari qui, à l’échelle de l’Europe, serait comparable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. L’instabilité politique et le malgouvernance mexicaine ont probablement empêché ce pays d’en tirer le meilleur parti en dehors de l’expansion des « maquiladoras ».

La renégociation de l’Alena a très vite buté sur la mauvaise volonté de la Maison-Blanche qui a donc décidé de jouer la carte bilatérale en maniant le bâton vis-à-vis du Canada et du Mexique. Pour l’instant, on en est au stade des sanctions et des taxes : acier, aluminium et peut-être automobiles pour les uns, viande de porc et bourbon entre autres pour les autres.

Et pendant ce temps, Donald Trump rêve de Prix Nobel et prépare le sommet de Singapour avec Kim… Décidément, avec des alliés pareils, on n’a plus besoin d’ennemis !

 

 

2 juin

Europe

 

Après l’Italie, l’Espagne… Au moment où l’Europe a besoin de dirigeants capables de s’inscrire dans un projet de long terme, ses deux pôles méditerranéens vacillent.

En Italie, le président de la République a en partie cédé, a accepté de nommer un vieil eurosceptique germanophobe ministre des Affaires européennes alors que le pays sera gouverné par une improbable coalition plus ou moins populiste dont on ne sait exactement qui en tirera les ficelles.

En Espagne, Mariano Rajoy et le PP ont été renversés à l’issue d’une ultime affaire de corruption. Mais les socialistes qui leur ont succédé sont largement minoritaires et le soutien de Podemos et des partis régionaux (basques et catalans) risque d’être souvent aléatoire.

Tout ceci intervient au pire moment pour une Europe toujours en recherche de projets, qui, dans quelques mois, va entrer en période électorale, ce qui risque malheureusement encore de favoriser les votes de protestation les plus irresponsables. La voix d’Emmanuel Macron risque d’être plus que jamais isolée et le rêve européen s’effacera un peu plus dans les marchandages qui présideront à la mise en place d’une nouvelle politique migratoire. Tout ceci est bien petit !

 

31 mai

Taxes acier et aluminium

 

Décidément, Donald Trump fait tout son possible pour renforcer la cohésion européenne. Il a ainsi décidé de taxer les importations américaines d’acier et d’aluminium en provenance d’Europe (mais aussi du Canada et du Mexique) à hauteur respectivement de 25 % et de 10 %, et cela dès demain !

La sanction est absurde : l’Europe ne contribue en aucune manière aux excédents mondiaux d’acier et d’aluminium : cela fait longtemps que l’on a fermé les hauts fourneaux de la vallée du Rhin et les usines d’aluminium des vallées alpines et pyrénéennes. Face à cette attaque brutale, l’occasion serait belle pour l’Europe de faire front. Mais la mécanique européenne est par essence molle : plainte à l’OMC (une bonne année de délais), menaces sur quelques produits américains emblématiques (bourbon, Harley Davidson, Jeans), pas grand-chose au fond et déjà les Allemands – qui ont le plus à perdre sur l’acier – prêts à quelques concessions d’autant plus que pèse aussi une menace autrement plus grave sur les automobiles. Il y a fort à craindre que le front européen, malgré les martiales déclarations françaises ne tienne guère. Pourtant l’Europe dispose d’une arme autrement plus puissante : la taxation des GAFA. Aura-t-on à Bruxelles le courage de l’utiliser ? On peut en douter.

 

29 mai

Agriculture

 

À l’Assemblée nationale, la discussion du projet de loi Agriculture et Alimentation permet une « libération » de tous les démons d’une majorité parlementaire à laquelle l’exécutif lâche les rênes de manière plus ou moins volontaire. Le texte de loi est issu des États généraux de l’Alimentation de 2017 et comprend surtout un ensemble de mesures destinées à améliorer autant que possible les relations entre agriculture, industrie et grande distribution. La discussion est là technique et parfois fructueuse. Mais tout autre est le volet sociétal. Là, on peut dire que nos néo-députés se sont « lâchés » dans une sorte de délire d’amendements où l’on retrouve en désordre tous les poncifs de la « nouvelle pensée alimentaire » : glyphosate et néocotinoïdes, bien-être alimentaire et véganisme… tout à peu près y est passé sous l’œil impitoyable des « ONG » autoproclamées gardiennes du temple de la rectitude morale ou environnementale. Tout ceci pourrait prêter à sourire si le monde agricole ne se trouvait désormais otage de ce nouveau fanatisme. Il est devenu pratiquement impossible de tenir un débat serein et surtout fondé sur des bases scientifiques sérieuses. Tout doit être relativisé à l’aune d’une démocratie médiatique qui affirme, juge et condamne et que les sondages transforment en vérité. La politique n’est alors plus que spectacle… et démagogie.

 

 

24 mai

Parcoursup

 

Avec Parcoursup, la France a accouché de l’un de ces monstres bureaucratiques qu’affectionnent ses administrations, en particulier la plus « soviétique » d’entre elles, l’Éducation nationale.

La genèse de cette usine à gaz est d’une parfaite ambiguïté. Au fil des années, le baccalauréat s’est totalement dévalorisé et, en marge de l’université se sont développées des formations – publiques ou privées – faisant ouvertement de la sélection : prépas, IUT et BTS, double cursus de certaines universités, « bachelors » post-bac et quelques autres. La première année d’université est devenue un immense dépotoir d’espérances déçues avec à la clef un véritable « massacre des Innocents » en fin de première année.

La solution la plus logique eut été de généraliser la sélection et donc d’autoriser les universités à y avoir recours. Le pas étant trop difficile à franchir, on s’est contenté de parler de « prérequis » et de bannir toute idée de sélection, devenue un chiffon rouge pour des organisations étudiantes d’autant plus virulentes qu’elles sont moins représentatives.

C’est de cette ambiguïté qu’est né le monstre Parcoursup. Au lieu de donner à chaque établissement son autonomie en matière de recrutement des étudiants, on a inventé un système national donnant à chaque lycéen la possibilité théorique de présenter une dizaine de candidatures. L’engorgement a été tel que les bonnes intentions affichées (analyse de la motivation et du potentiel des candidats) ont vite cédé la place à quelques algorithmes plus ou moins bâclés dont les premiers résultats sont pour le moins surprenants : nombre de lycéens se retrouvent sur d’improbables listes d’attente et à quelques jours du baccalauréat (qui ne sert décidément plus à rien) c’est l’angoisse qui prédomine pour la grande majorité à l’exception de quelques heureux élus.

Comprenons bien : la sélection est nécessaire si on veut éviter l’échec en fin de première année. Mais il est aberrant d’avoir imaginé un système national, un « Big Brother » gérant l’avenir de plus de 800 000 futurs bacheliers. Une fois de plus, ce sont les plus aisés, socialement et financièrement, qui s’en sortiront et la France restera le seul pays au monde où l’université est le choix par défaut de ceux qui ne peuvent aller ailleurs. Le meilleur des mondes…

 

 

21 mai

Guerre commerciale

 

Pendant que l’on roucoulait à Windsor, on parlait de choses sérieuses à Washington avec la visite d’une délégation chinoise venue trouver un terrain d’entente avec les États-Unis. À l’issue de ce sommet, le Secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, une des dernières « colombes » de l’administration américaine, a mis de côté pour l’instant (« on hold ») les sanctions américaines alors que les Chinois levaient – semble-t-il – certaines taxes symboliques (sur le sorgho américain par exemple) et s’engageaient à faire leur possible pour réduire le déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine : de $ 200 milliards comme le souhaite Donald Trump même si cela semble impossible. Au moins, y aura-t-il du pétrole et des produits agricoles ce qu’un tweet présidentiel n’a pas manqué d’annoncer triomphalement aux « farmers ». Les élections approchent…

Pour le reste, il n’y a pas eu vraiment d’accord formel et en particulier le sort de ZTE et de ses importations de composants électroniques américains n’a pas été tranché.

Manifestement, les Chinois ont habilement lâché suffisamment de lest pour permettre à la Maison-Blanche de ne pas perdre la face. Mais les faucons n’ont pas dit leur dernier mot…

Il n’est pas impossible d’ailleurs que l’Iran fasse partie de la discussion. Mike Pompeo, le nouveau Secrétaire d’État, a tenu un discours très musclé, mettant en avant des conditions inacceptables par l’Iran, bien au-delà du seul dossier nucléaire. Il n’est pas sûr que cette politique du pire soir du goût de Xi Jinping.

« Guerre impossible, paix impossible », le dilemne soulevé par Raymond Aron au temps de la guerre froide, s’applique bien aux relations actuelles entre les États-Unis et la Chine. Les deux puissances économiques sont plus complémentaires que jamais et les Chinois en ont probablement plus conscience que les États-Unis. Avec le recul, le virage pris par Donald Trump à propos de ZTE peut aider à une sorte de paix des braves, écrasant au passage un peu plus les alliés et amis des deux camps à commencer bien entendu par l’Europe.

La suite au prochain épisode avec cette fois les américains à Pékin.

 

 

19 mai

Mariage princier

 

Ah le beau mariage princier qui a fait soupirer dans presque toutes les chaumières de la planète. Pourtant il n’y avait là rien de bien sensationnel : un cadet de famille royale dont le destin sera d’inaugurer d’innombrables chrysanthèmes, un garçon qui d’ailleurs n’a brillé ni par ses études ni par ses engagements et dont la réputation de fêtard n’était plus à faire, épouse une actrice américaine plus connue des médias que des cinéphiles, divorcée et qu’il a fallu baptiser et confirmer en catastrophe puisqu’au Royaume-Uni, un mariage se doit d’être religieux.

On était donc là au royaume des « people » qui peuvent inspirer des passions, mais le mariage d’Harry et de Meghan a battu tous les records d’audience au niveau mondial : il faut dire que l’impresario avait bien fait les choses avec un « casting » étonnant : il est loin le temps des vraies princesses et désormais, ce que l’on offre c’est le rêve de Cendrillon. On le saupoudre par ailleurs de bonnes intentions en invitant par exemple le « vrai » peuple et en faisant presque croire qu’il s’agit d’un spectacle caritatif.

Mais l’extraordinaire, c’est aussi l’impact de ce mariage dans un vieux pays républicain comme la France. BFM a offert une couverture complète en temps réel de l’événement. On savait tout sur les détails avec nos plus grands experts à commencer par Stéphane Bern. Et au fond, il faut reconnaître que la France, à laquelle il fallut quatre révolutions pour se débarrasser de ses rois et empereurs, que la France est au fond d’elle-même profondément monarchiste. Elle est même moins tolérante que le Royaume-Uni : du monarque qu’elle élit, elle exige un comportement exemplaire, des accents « jupitériens », de Mitterrand à Macron, et des écarts les plus contrôlés possibles comme François Hollande l’a appris à ses dépens.

Comme on regrette au fond que le Comte de Chambord ait refusé le drapeau tricolore en 1873. La France serait peut-être encore une vraie monarchie.

 

 

17 mai

CyclOpe 2

 

C’est avec juste raison que Pascal Lamy, lors du colloque organisé à l’occasion du lancement de Cyclope 2018, a estimé que de tous les dossiers ouverts par Trump, le plus grave était bien celui de l’Iran. Sur la « guerre » commerciale avec la Chine, l’heure serait déjà ou presque aux accommodements : de manière inexplicable, Donald Trump a ainsi reculé sur la condamnation de la compagnie chinoise de télécom ZTE et a autorisé qu’elle puisse à nouveau importer des composants électroniques américains. La Chine a réagi en supprimant les droits compensateurs de 179 % imposés sur le sorgho américain. Les Chinois sont pragmatiques…

Mais le dossier iranien est tout autre, car les sanctions américaines s’appliquent de manière presque universelle. Du fait de la place du dollar dans le système monétaire international, il est pratiquement impossible de s’affranchir des réglementations américaines, en particulier dès qu’il s’agit de financements à moyen et long terme. Même les banques chinoises se livrent à de multiples contorsions pour ne pas trop apparaître au premier plan des transactions avec l’Iran. Que dire alors des banques occidentales, traumatisées par la jurisprudence BNP Paribas, et des entreprises ; déjà Total a annoncé son probable retrait du projet gazier de South Pars (au profit peut-être de Petro China).

Car dans cette affaire, il faut aussi tenir compte de l’incohérence américaine. Donald Trump a « pardonné » ZTE condamnée justement pour avoir commercé avec l’Iran à l’époque des sanctions. Suivant que l’on est riche et puissant… et cela finit comme dans la fable de La Fontaine où seul l’âne est condamné pour quelques coups de langue dans le pré du voisin.

L’Europe risque bien d’être l’âne en question. Certes, il existe un mécanisme remontant à 1996 et permettant aux entreprises européennes d’échapper à des sanctions extérieures. Mais il n’a jamais été utilisé et il demandera de la part de l’Europe une fermeté à laquelle elle ne nous a guère habitués. Après Total, il y a de fortes probabilités pour que d’autres entreprises suivent. Et il n’est même pas sûr que dans ces conditions l’Iran souhaite poursuivre l’accord…

 

 

16 mai

CyclOpe 1

 

La présentation du trente-deuxième rapport CyclOpe ne pouvait intervenir en un moment plus opportun alors que le monde cherche à analyser les conséquences de la décision de Donald Trump de sortir de l’accord nucléaire avec l’Iran.

Le titre de CyclOpe 2018 peut quelque peu surprendre : c’est celui d’une cantate de J.S. Bach : « Der Himmel lacht, die Erde jubilieret ». Le ciel rayonne, la terre jubile. Il est vrai que le ciel économique rayonne avec une croissance mondiale proche de 4 %, des niveaux redevenus positifs à peu près partout (à l’exception d’un problème argentin récent). Et la terre jubile avec même un peu de folie sur les marchés boursiers et plus récemment sur certaines matières premières.

Mais il est vrai que de la jubilation à la folie il n’y a qu’un pas que Donald Trump a franchi allègrement. Son bilan est de ce point de vue accablant même si on doit convenir qu’il n’est pas dénué d’une certaine cohérence autour de la seule logique de la loi du plus fort assénée désormais de manière unilatérale, car c’est bien désormais d’« America alone » qu’il s’agit. Qu’on en juge : au plan multilatéral, c’est la sortie de l’accord climatique de Paris, la fragilisation de l’OMC (même si les États-Unis viennent de gagner l’arbitrage sur Airbus), l’abandon surtout de l’accord sur le nucléaire iranien. Au plan régional, c’est le renoncement au TPP asiatique, la renégociation musclée de l’Alena, l’abandon du TTIP atlantique. Au plan bilatéral, c’est bien sûr la Chine et la Russie et puis Jérusalem que la colombe coréenne ne peut faire oublier.

En quelques mois, Donald Trump et son entourage (Bolton, Navarro, Lightizer…) ont dynamité tout ce qu’il restait des ruines du système westphalien d’avant 1990. Mais il y a bien pire encore tant ils n’offrent aucune garantie en termes de responsabilité de leurs actes en particulier au Moyen-Orient. Que des élus républicains puissent imaginer attribuer le prix Nobel de la Paix à Donald Trump (à propos de la Corée) montre bien l’aveuglement américain et l’étroitesse de la vision tant de la Maison-Blanche que du Capitole.

Il y a au contraire chez Trump quelque chose de la folie de Neron après qu’il eut condamné Seneque. On sait comment cela se termina pour Rome.

 

 

 

13 mai

Grèves

 

C’est une nouvelle fois jour de grève à la SNCF pour ce dimanche chargé de tous les retours après le « pont » de l’Ascension, lui-même précédé de celui du 8 Mai. Un seul train remonte du Pays basque vers Paris et il est bondé de tous les passagers des trains annulés ou de ceux qui n’ont pu même acheter de billets.

La bonne humeur est générale au wagon-bar (de plus en plus dépouillé comme si la SNCF renonçait à nourrir ses passagers) où l’on est assis par terre dans un joyeux désordre. Les Français ont une grande habitude des grèves de leurs « chers » services publics et au fond s’accommodent assez bien de ces inconfortables situations.

Le seul contrôleur de ce train, qui ne contrôle rien, est un non gréviste à quelques mois de la retraite (à 55 ans donc…). Il fustige le jusqu’au-boutisme de la CGT qui chercherait à tout prix l’épreuve de force.

En tous cas, cette grève tournante semble engagée dans la durée, alors même qu’au Parlement, l’affaire est à peu près réglée. Le mode opératoire choisi par les syndicats par séquences de deux jours de grève devrait leur permettre de tenir assez longtemps peut-être même jusqu’à l’été : en termes de perturbations, il y a encore le long week-end de la Pentecôte…

Le résultat tangible de cette affaire est que les cheminots perdent peu à peu le capital de sympathie dont le rail a toujours bénéficié auprès des Français. Déjà, la politique de tarification et la multiplication des marques (Ouigo, Inoui, IDTGV…) ont contribué à brouiller l’image de service public efficace et « à l’heure » qui longtemps avait permis de justifier l’importance des financements publics.

Bien sûr, il ne faut pas faire porter la responsabilité de ce fiasco aux lampistes. Comme à l’habitude, l’état actionnaire, les politiques et les technocrates ont une responsabilité dans un choix – le tout TGV – discutable. Ce soir, nous roulions à plus de 300 km/h entre Bordeaux et Paris, mais plus au Sud entre Dax et Hendaye l’allure était plus proche des 50 km/h ! Paradoxalement, la politique du rail a renforcé un peu plus la concentration vers l’Île de France alors même que les transports de banlieue périclitaient…

Mais loin de là, ce soir, on riait bien dans notre wagon-bar !

 

 

8 mai

Iran

 

Donald Trump a beaucoup de défauts, mais on ne peut l’accuser de ne pas tenir ses promesses et peu à peu, il continue à détricoter l’héritage d’Obama, les bonnes comme les moins bonnes politiques et mesures. Ce soir, il a donc annoncé que les États-Unis sortaient de l’accord sur le nucléaire iranien (on pouvait s’y attendre), mais surtout, revenaient à un régime de sanctions le plus dur possible à l’encontre de l’Iran et de tous ceux qui entretiendraient des rapports avec ce pays.

Bien sûr, l’accord signé avec l’Iran n’était pas parfait, mais il avait eu deux mérites majeurs : d’une part, au moins freiner le programme nucléaire iranien ; d’autre part, renforcer le clan des colombes en un moment où la société iranienne évolue et semble mûre pour peu à peu s’affranchir des mollahs les plus intransigeants. Certes, l’Iran n’a pas mis en veilleuse son activisme à l’international de la Syrie au Yémen et le choc est frontal avec l’Arabie et bien sur Israël. Et récemment, le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran accusé de soutenir le front Polisario. La décision américaine risque de renforcer le camp des conservateurs et des activistes aux dépens des modérés.

Comme pour la Russie, les sanctions américaines vont tourner au casse-tête pour toutes les entreprises qui commençaient à renouer avec l’Iran. Tout comme bien sûr, pour les banques dont la frilosité en sera encore renforcée.

En avril, l’Iran avait exporté 2,6 millions de barils/jour de pétrole. Ses expéditions vers des pays asiatiques comme la Chine ne devraient pas être affectées, mais on estime quand même que les exportations devraient diminuer de 500 000 bj, ce qui, sur un marché déjà tendu qui cotait ce matin $ 75 le baril de Brent, pourrait nous pousser encore un peu plus haut vers les $ 80. Indirectement, Donald Trump fait un joli cadeau au cœur de son électorat, les états pétroliers du Texas au Dakota ! Mais pour le reste du monde, c’est bien d’un cadeau empoisonné qu’il s’agit…

 

 

6 mai

Air France

 

Il y a bien longtemps, les journaux étaient imprimés sur le « marbre » par des typographes, une caste noble d’ouvriers qui, au XIXe siècle, furent à la pointe des combats politiques et sociaux. Forts de leur savoir, les typos parisiens furent au cœur des révolutions de 1830, 1848 ou 1870. Le syndicat des ouvriers du livre poursuivit ces combats avant que d’exercer un véritable monopole sur la réalisation des journaux parisiens. Las, les progrès de l’informatique puis des technologies de l’information les condamnèrent peu à peu. Après d’ultimes combats du Syndicat du Livre, les typos durent céder.

En sera-t-il demain de même pour les pilotes d’Air France. En tous cas, le Syndicat des Pilotes de ligne est à peu près aussi borné que le fut en son temps le Syndicat du Livre. Certes, a priori, il faudra toujours « des pilotes dans les avions ». Et comme le marché aérien ne cesse de se développer, le marché mondial des pilotes est en situation de pénurie et les prix montent au-delà même des très confortables salaires des pilotes d’Air France. Certes, les conditions de travail sont différentes et les contrats plus précaires, mais on gagne mieux sa vie comme mercenaire en Asie ou dans le Golfe.

Faut-il pour autant casser Air France et pousser au départ un président dont tous les observateurs soulignent la compétence ?

L’échec du referendum chez Air France illustre en tous cas tous les blocages de la société française face aux réformes : on s’arc-boute sur ses avantages acquis au risque de casser la machine pour les uns ; on cherche à passer en force sans véritable dialogue social pour les autres. Le cas des pilotes est bien sûr caricatural, mais les racines du mal sont identiques à la SNCF, chez les aiguilleurs du ciel et dans toutes les professions qui se croient protégées par leur statut historique.

Il en fut ainsi longtemps des typos en un temps – pas si lointain – où l’on lisait encore les journaux « papier ».

 

 

5 mai

Ours

 

La Roumanie compte, dans la chaine des Carpathes près de la moitié de la population d’ours d’Europe. Plus de 5 000 animaux que les promeneurs croisent souvent à leurs risques et périls. Chaque année, on compte plusieurs décès dus à des attaques d’ours qui parfois s’aventurent au cœur des villages et des villes. Même si l’ours est protégé, il faut quand même en réguler la population et des permis de chasse sont délivrés pour un peu moins de cent cinquante individus par an. L’ours des Carpathes est une réalité à laquelle sont attachés les Roumains qui ont appris à vivre avec ce redoutable prédateur (mais il y a aussi des loups et des lynx en Roumanie).

Peut-on faire quelque comparaison avec l’ours des Pyrénées ? En comptant la population espagnole, à peine un peu plus d’une trentaine d’individus et des régions entières dont l’ours a disparu. À la différence des Carpathes, les Pyrénées ont été largement colonisées par l’homme en particulier dans leur partie occidentale avec au contraire une importante population de brebis dont le lait sert à fabriquer le célèbre fromage d’Ossau et d’Iraty.

Mais l’ours dans les Pyrénées est une cause qui dépasse les éleveurs : il est devenu pour les écolos des villes le symbole de la « bonne » nature qu’il faut réinventer. L’ours a disparu, qu’à cela ne tienne, on va en importer quelques exemplaires, non pas de Roumanie, mais de Slovénie. Nicola Hulot, la caution verte du gouvernement, a décidé de l’introduction de deux ours slovènes dans ces montagnes d’Ossau et du Somport en leur donnant mission de faire souche avec deux ours, eux-mêmes issus de ces improbables croisements politiquement corrects. On aimerait en rire tellement cela frise le ridicule, mais les éleveurs qui ont manifesté à Pau fin avril n’ont pas le même sens de l’humour tant le bon « nounours » peut être dangereux pour les troupeaux de moutons.

Quelques vrais écologistes s’indignent aussi : il n’y a rien de naturel à chercher à tout prix à introduire dans les Pyrénées des animaux des Carpathes. Mais à tout point de vue, on préfère les animaux aux hommes.

 

 

2 mai

Mai 68 II

 

Revenons encore un peu sur l’héritage de Mai 68. Né en 1951, élève donc de première chez les jésuites à Bordeaux, mon seul souvenir de ces semaines est celui de vacances exceptionnelles passées à jouer au tennis. Ma conscience politique était alors inexistante et cet été là, en échange chez un correspondant au sud de Munich, je fus bien incapable d’expliquer à mes amis allemands, beaucoup plus mûrs que moi, ce qui s’était passé en France.

J’appartiens par contre à la génération post soixante-huitarde, juste après. En prépa en 1971, je me souviens de la lecture des premiers tracts des situationnistes. Puis ce fut la montée à Paris, l’arrivée à Jouy-en-Josas à HEC : un campus isolé, vivant quelque peu en vase clos dont on s’évadait en stop le week-end pour aller au Quartier latin feuilleter livres et revues à « La joie de lire », la librairie de François Maspero. Nos prédécesseurs à HEC avaient obtenu de 1968 la suppression du classement de sortie et le campus comptait une forte colonie d’extrême gauche (Gauche prolétarienne et autres…) qui entretenait un climat de contestation débouchant sur des grèves d’autant plus longues que franchement elles n’avaient guère de motifs tant nous menions une existence de privilégiés. Cette année-là cependant (1973), l’option de troisième année la plus demandée fut l’option « économie agricole » et je pus faire mon stage en « entreprise» auprès des groupements de producteurs de moutons du Massif central.

Nous étions au fond les ultimes bénéficiaires des Trente Glorieuses avec une belle volonté de partage et d’ouverture aux autres : sans aller jusqu’au gauchisme, nous soutenions la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974, militions pour le Larzac et le « 1 % Tiers Monde », rêvions d’un retour à la terre pour sortir les jeunes des banlieues, participions au premier concile des jeunes organisé par la Communauté de Taizé…

« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi » ; oui nous avons pleinement vécu ce slogan et il nous pouvons en remercier ceux qui nous ont précédés.

 

 

1er mai

Mai 68 I

 

Avec le premier jour de mai, commencent les commémorations du cinquantenaire des « événements » de Mai 68 puisque c’est à ce moment-là que la contestation se transporta de Nanterre à la Sorbonne. Il y a les témoignages émus des « anciens combattants » dont les tempes sont désormais bien argentées. Il y a les tentatives de récupération des politiques et puis aussi le jugement des historiens.

Deux écoles s’affrontent : ceux qui ne voient en Mai 68 qu’une crise d’adolescence bien vite oubliée et ceux qui en font un tournant majeur pour la société française. L’auteur de ces lignes étant en classe de première dans un collège de jésuites de province en 1968 n’a aucun témoignage particulier sur ces semaines. L’historien peut par contre renvoyer dos à dos les deux thèses en lice : ni crise d’ado, ni grand soir. En réalité, les mutations de la société française avaient commencé beaucoup plus tôt dans les années soixante. Mai 68 a seulement accéléré un mouvement correspondant à l’arrivée à l’âge adulte de la génération du « baby-boom », celle qui n’avait pas fait la guerre d’Algérie. Mais il est vrai que Mai 68 a contribué à accélérer la remise en cause des grandes institutions comme l’école, l’église, l’armée ou la justice qui avaient fort peu évolué tout au long du siècle. Par ailleurs, Mai 68 a précédé de peu la crise qui en 1973 mit fin aux Trente Glorieuses.

Il est vrai qu’à l’époque, la croissance était forte (3 à 4 %), le chômage inexistant et le parfum des idéologies bien insistant. Jean-Paul Sartre régnait en maître sur l’intelligence française qui s’imaginait être le nombril du monde : mais des universités américaines au printemps de Prague, des Jeux de Mexico à l’assassinat de Martin Luther King, il y eut bien d’autres moments forts dans le monde que la seule occupation de la Sorbonne.

En France, l’embourgeoisement de la génération soixante-huitarde fut d’autant plus rapide que la stagflation mit un terme au bonheur économique des Trente Glorieuses. Le paradoxe de Mai 68 est au fond d’avoir marqué un tournant vers un libéralisme certes de la société mais aussi de l’économie, vers un monde plus difficile marqué par la crise et le chômage. Mai 68 ou la grande illusion ?

25 avril

Rusal

 

Sur les marchés, l’affaire « Rusal-Deripaska » prend des proportions que l’on n’aurait guère imaginé il y a seulement quelques jours. Oleg Deripaska a fait l’objet début avril du deuxième train de sanctions de l’administration américaine à l’encontre des proches de Vladimir Poutine. Mais ces sanctions ont été étendues aux entreprises que contrôlent ces personnalités et dans le cas de Deripaska, il s’agit de En+ qui elle-même possède 56 % du capital de Rusal, le premier producteur mondial d’aluminium sans oublier un bon quart du capital de Norilsk, le premier producteur de nickel et de palladium. Deripaska avait entrepris ces derniers mois de rationaliser ses actifs autour d’En+ désormais cotée à Londres. Le coup de semonce américain change tout et Rusal en est la principale victime collatérale. Aucune entreprise ni banque ne peut désormais prendre le risque de travailler directement ou indirectement avec Rusal ou quelque entité que ce soit qui lui soit lié sans prendre le risque de foudres américaines dont on sait le caractère aveugle et léonin.

Devant l’énormité de la chose, l’administration américaine a quelque peu transigé et donné des délais (juin et octobre) aux partenaires financiers et commerciaux de Rusal.

Du côté russe, on s’agite aussi et Deripaska serait prêt à céder son contrôle majoritaire d’En+ ainsi qu’à ne plus siéger au Conseil d’Administration dont ont d’ailleurs démissionné tous les « occidentaux » à l’image d’Ivan Glasenberg, le patron de Glencore. Un temps, on a même parlé d’une renationalisation par les autorités russes (curieusement en effet, ni Gazprom ni Rosneft ne sont pour l’instant directement touchées par les sanctions).

Rusal est en tous cas au bord de la paralysie et c’est là que l’on mesure la puissance de feu sans équivalent des États-Unis et le véritable droit de seigneuriage qu’ils peuvent exercer sur tous les acteurs du commerce mondial. Sans prendre partie sur la légitimité ou non des sanctions américaines vis-à-vis de la Russie (et dans ce cas-là, à propos de la Crimée, on ne peut que soutenir la position de Washington), il y a là un déséquilibre d’autant plus choquant que le comportement américain est loin d’être aussi exemplaire que ne le mérite pareil pouvoir.

 

 

 10 avril

 

Le «discours des Bernardins» d’Emmanuel Macron a suscité des réactions passionnées à l’image de la relation que la France entretient depuis plus d’un siècle avec le catholicisme, longtemps religion d’état de la «fille ainée de l’Église» et qui réunit encore au moins une majorité de Français autour de ses valeurs quoique celles-ci fassent l’objet de profondes divergences parmi les intéressés de plus en plus guettés par le risque de l’indifférence.

Alors, grossière tentative de récupération pour les uns, remise en cause du devoir de laïcité pour les autres, la tâche d’Emmanuel Macron était bien difficile et force est de constater qu’il a respecté son contrat, celui de l’équilibre en «bravant les sceptiques de tout bord».

La «laïcité à la française» ne  peut être comme l’imaginent les plus engagés des «laïcards» la négation du fait religieux. Le credo républicain ne peut – ni ne doit– en effet, se substituer à la transcendance divine. Chacun d’entre nous avance sur un chemin qui lui est personnel en fonction de son histoire, de son héritage culturel, de ses expériences. C’est là notre droit le plus fondamental et il n’était pas mauvais de le rappeler avec force.

Il est vrai que la loi de 1905 a marqué une rupture. Avec le recul, on doit convenir qu’elle fut une «bénédiction» pour l’Église de France. Aristide Briand, que l’on ne peut soupçonner de partialité, aurait dit que le pape avait alors fait à l’Eglise le plus beau et profond des cadeaux, celui de la pauvreté. C’est là, probablement ce qui a préparé les catholiques français à saisir le grand vent des réformes au lendemain de Vatican II, à faire de leurs écoles et de leurs associations des véhicules d’un message des Évangiles dépouillé des scories de l’histoire. Certains catholiques, héritiers d’autres siècles, l’ont bien oublié aujourd’hui.

Plutôt que de se raidir sur des positions figées, d’endosser la tunique du martyr pour les uns, du procureur pour les autres, ne faut-il pas simplement aujourd’hui s’écouter.

la force de l’Église n’est-elle pas justement sa faiblesse. Elle ne compte plus guère, mais elle reste un puissant intermédiaire dans une société civile désorientée à la recherche confuse de quelques racines.

Emmanuel Macron nous a dit que la France n’avait pas tourné la page de la religion, des religions… Le chantier est ouvert notamment en ce qui concerne l’école. Comment ne pas adhérer aux propositions de Régis Debray sur un enseignement du fait religieux à l’école. Laisser la religion à la seule sphère privée comme le souhaitent les milieux laïcs, fait courir le risque de s’ouvrir aux pires débordements, aux interprétations les plus obtus dont l’islam est loin d’avoir le monopole.

Reconstruire le «lien» entre l’église et l’État, voilà un projet qui demandera des deux parties un effort important tant le fossé d’incompréhension a pu s’approfondir ces dernières années. Mais il n’est qu’un volet d’une ambition plus grande, celle de réconcilier la France avec le fait religieux, et cela, quelle que soit la religion concernée.

 

 

9 avril

Hongrie

 

La nette victoire du Fidesz de Viktor Orban aux élections législatives hongroises est un camouflet pour l’Europe. Orban a, en effet, remporté des élections, certes quelque peu manipulées, mais dont le taux de participation indique un fort soutien populaire aux idées véhiculées par le parti au pouvoir qu’il s’agisse du nationalisme hongrois, du refus de l’immigration, de la méfiance vis-à-vis de l’Europe qui pourtant continue à financer généreusement – et de manière parfois aveugle – le rattrapage économique de la Hongrie.

Assez naturellement, Orban devient le porte-parole du V4, le groupe de Visegrad qui réunit la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque et la Hongrie va partager avec la Pologne le combat pour la limitation des pouvoirs dévolus aux institutions européennes. En cela, la Hongrie est de moins en moins isolée tant la plupart des PECO éprouvent des difficultés à adopter des modèles vraiment démocratiques, à l’image de la Bulgarie ou de la Roumanie. Mais il y a plus grave dans la mesure où nombre de partis populistes voient désormais dans Orban une inspiration et un modèle.

Force est de constater que le rêve européen est de moins en moins partagé, qu’Emmanuel Macron est, à ce niveau, de plus en plus isolé. Angela Merkel, malgré sa grande coalition, est affaiblie. En Italie, ce sont des partis eurosceptiques qui mènent la danse. En Espagne, la crise catalane a fragilisé le parti au pouvoir. Partout, sauf peut-être en France, le populisme et le repli sur soi occupent le devant de la scène.

Le départ britannique à l’issue du Brexit avait laissé espérer qu’il n’y aurait plus de frein à la poursuite de la construction européenne, jusque là handicapée par les réticences venant d’outre-Manche. C’est maintenant d’au-delà du Danube et de l’Oder que viennent doutes et faux semblants.

Probablement, faut-il en prendre son parti, limiter autant que possible les transferts vers ces ingrats et puis se concentrer sur la zone euro en les dotant au-delà de la BCE d’un véritable ministère des finances et peut-être même du budget. Mais Orban risque d’être pour longtemps une épine dans le pied européen.

 

 

3 avril

Grèves

 

La France entre aujourd’hui au cœur de l’un de ces psychodrames si particuliers au modèle français : la grève de l’un des fleurons des « services publics à la française », de l’entreprise (mais le mot n’est pas le plus approprié) dont la carence peut perturber la vie quotidienne de la plupart des Français : la SNCF et ses milliers de « cheminots ».

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a donc décidé de s’attaquer au statut des cheminots, le résultat de l’accumulation de petits privilèges gagnés au fil des décennies en profitant de la lâcheté des politiques. Cette fois-ci, on ne parle pas de réformes profondes comme en 1995. Les cheminots en poste conserveront leur statut, mais par contre les nouvelles embauches se feront dans un cadre plus proche du droit commun. Le projet prévoit aussi la fermeture de liaisons secondaires. On peut bien entendu regretter ce second point même si on doit constater que si l’attachement des Français au train est incontestable, il y a nombre de TER (en dehors des trains de banlieue) qui circulent presque à vide.

Il n’y a là objectivement rien qui puisse justifier un mouvement de grève aussi massif, engagé sur une longue période si ce n’était la volonté – très politique – de faire plier le gouvernement dans ses velléités de réforme du modèle français. On pense bien sûr à la célèbre grève des mineurs britanniques que Margaret Thatcher parvint à briser et qui sonna le glas du pouvoir politique des syndicats au Royaume-Uni. Mais nous sommes en France et près de la moitié des Français comprennent, s’ils ne soutiennent, le mouvement des cheminots.

Dans d’autres pays, on parle, on discute, on négocie et puis, en cas d’échec ultime, la grève peut être un recours. En France, elle est préventive que ce soit à la SNCF, chez Air France ou pour quelques autres catégories protégées. La grève est tellement normale que les Français ont appris à vivre avec…

Mais cette fois-ci, ce pourrait être le champ du cygne de cette anomalie française.

 

30 mars

Protectionnisme

 

Dans les années soixante-dix, après le premier choc pétrolier et alors que, la page des Trente Glorieuses tournée, la croissance occidentale s’était réduite de moitié et que le chômage ne cessait d’augmenter, un vent de protectionnisme commença à souffler. Le méchant de l’époque était le Japon dont les produits – électroniques et automobiles – inondaient les marchés américains et européens. En pleines négociations du Tokyo Round du GATT, les Japonais furent contraints d’accepter des accords « volontaires » de limitation de leurs exportations en particulier d’automobiles. La France se distingua tout particulièrement en faisant vérifier la conformité des magnétoscopes japonais importés… à Poitiers ! L’affaire des magnétoscopes de Poitiers fit la gloire du ministre de l’époque, Michel Jobert.

Quarante ans plus tard, dans un contexte économique pourtant bien plus favorable, le monde connaît donc un nouvel accès de protectionnisme avec la Chine, cette fois dans le rôle du méchant et puis quand même quelques victimes collatérales. En pleine renégociation de son accord de libre-échange avec les États-Unis, la Corée du Sud vient ainsi d’accepter de réduire de 30 % ses exportations moyennes d’acier de la période 2015/2017. Les Coréens ont par ailleurs accepté de doubler le quota des voitures américaines pouvant être exportées sans adaptation aux normes locales.

La diplomatie de Trump semble là marquer des points au moins vis-à-vis de plus faible que soi. Le gros morceau est bien sûr la Chine qui fourbit ses armes à la fois sur les marchés agricoles (le soja) et sur les marchés financiers (les bons du Trésor américain). À la Maison-Blanche, les faucons règnent désormais en maîtres et « Trump Unbound » (Trump sans entraves) ne connaît guère plus de limites.

« La paix est impossible, la guerre est improbable », cette phrase de Raymond Aron au temps de la guerre froide commence à être dépassée.

 

 

28 mars

Héroïsme

 

Il pleuvait ce matin sur Paris et sur les quais de la Seine, devant l’Assemblée nationale, nous étions quelques-uns à nous incliner au moment où passait le cortège funéraire du colonel Beltrame, ce gendarme, assassiné alors qu’il avait accepté de remplacer une otage dans un supermarché près de Carcassonne. L’assassin était un djihadiste et l’attentat qui a fait plusieurs morts a été revendiqué par Daesh.

Qu’importe au fond, car c’est avant tout une histoire française perpétrée par un enfant d’immigré, né et grandi en France, un petit délinquant en situation d’échec qui a trouvé dans l’Islam une raison d’être et dont la « compagne » était une convertie de dix-huit ans. On est en France, dans ce Sud qui aime le rugby et le vin des Corbières, qui fut une terre cathare avant de connaître une déchristianisation presque totale. Une France banale, qui pourtant de Toulouse à Lunel a fourni le gros des bataillons des islamistes français.

Heureusement, cette fois-ci, la figure du héros a occulté celle de l’apprenti martyr. Arnaud Beltrame, par son sacrifice, a permis d’échapper à la fatalité de ce terrorisme aveugle. Quand il s’est élancé, avait-il conscience de ce que son geste allait impliquer comme ultime accomplissement. Il était gendarme, franc-maçon et catholique ! Franc-maçon de la Grande Loge de rite écossais et donc théiste, catholique en recherche et se préparant au mariage chrétien, les deux spiritualités étant plus compatibles qu’on ne le pense.

Son geste a réconcilié les Français avec eux-mêmes, nous a lavés de nos innombrables lâchetés face à un islam que nous tolérons dans ses extrêmes par notre silence.

Au cœur de la semaine sainte des chrétiens, ce sacrifice ne sera pas vain s’il incite non pas à la haine, mais au pardon et à l’amour. Le fossé qui s’est creusé dans la société française est tel que ni l’état, ni la justice, ni policiers et gendarmes ne pourront à eux seuls en combler au moins une petite partie. Catholique, maçon, musulman, agnostique ou indifférent, chacun peut simplement tendre la main.

 

 

26 mars

Eau

 

La conférence organisée par les étudiants du Master « Affaires internationales » de l’université Paris-Dauphine portait ce soir sur « l’eau, le nouvel or bleu ».

Certes, la comparaison n’est pas heureuse avec l’or noir, le pétrole. L’eau n’est pas fossile, elle se renouvelle et sa rareté n’est pas raréfaction même si elle vient à manquer en certains endroits, là où la concentration urbaine est la plus forte.

L’eau n’est pas une commodité et il n’y a pas de marché de l’eau même si paradoxalement on peut regretter que l’eau n’ait pas de prix et notamment qu’elle ne soit pas plus chère. Pourtant, on estime le marché mondial de l’eau à quelques € 500 milliards, à € 1 000 milliards en 2025.

L’eau c’est la vie et c’est autour de la maîtrise de l’eau que sont nées les premières civilisations « entre les fleuves », en Mésopotamie, il y a plus de cinq millénaires. Aujourd’hui, les pays en crise sont bien souvent ceux qui ont perdu le sens de l’eau, de son économie, de sa rareté, de sa propreté…

Mais l’eau, ce sont aussi des enjeux géopolitiques majeurs. « L’eau coule vers l’argent et le pouvoir », dit-on. Elle est aussi la source de maints conflits autour du Gange ou du Nil, de l’Euphrate ou même du Danube. Mais paradoxalement, le partage de l’eau oblige à bien des accommodements. « L’eau est une grande mutuelle », dit-on aussi, que ce soit entre pays riverains, mais aussi entre utilisations urbaines, industrielles et surtout agricoles. Sans eau, il ne peut y avoir d’agriculture, mais l’agriculture peut-être infiniment plus économe en eau que cela n’est le cas aujourd’hui.

Et puis, l’eau c’est la vie et bien peu la mort. L’eau peut se recycler, trouver de nouveaux usages, voire être dessalée. L’accès à l’eau potable fait désormais partie des droits de l’homme : évidence au nord, pénuries au sud comme dans ce Yémen, autrefois jardin de l’Arabie heureuse, et aujourd’hui pays dont les maigres ressources s’épuisent dans la culture du qhât, la drogue qui permet d’oublier tous les malheurs.

La France compte quelques-unes des plus belles entreprises mondiales du monde de l’eau : des hommes et des femmes dont on comprend la passion.

 

 

24 mars

Chine

 

Xi Jinping vient de compléter son équipe de direction et à la différence de Donald Trump, on peut imaginer que ces nominations-là seront durables.

Wang Qishan, l’ancien responsable de la lutte anticorruption qui avait dû se plier aux règles de limite d’âge et qui n’avait pas été renouvelé au sein des « sept sages », a été nommé vice-premier ministre. Wang était à l’origine un économiste, puis un banquier et à ce titre, il a entretenu des rapports étroits avec nombre de ses homologues américains. En 2003, il fut nommé maire de Pékin puis en 2008, c’est lui qui fut chargé des relations avec les États-Unis au moment de la crise. On peut imaginer qu’à nouveau ce soit là une partie de son portefeuille ministériel.

Liu He est un autre vice-premier ministre qui devrait superviser tous les dossiers économiques. Ce diplômé de Harvard, ancien de la puissante commission de la planification (la NDRC), aura la charge de poursuivre les réformes promises par Xi Jinping et qui n’ont abouti qu’à de bien maigres résultats durant le premier quinquennat. On le dit très soucieux des grands équilibres macro-économiques et méfiants vis-à-vis de la stratégie de la croissance à tout prix qui a dominé en Chine ces derniers mois dans la perspective du Congrès du PCC de l’automne 2017 puis de la prise complète du pouvoir par Xi Jinping ces derniers jours.

Wang et Liu seront utiles à Xi pour arrondir les angles face aux États-Unis et éviter que la guérilla commerciale chère à Donald Trump ne dégénère en véritable conflit. Mais ils auront surtout la tâche de poursuivre le nettoyage de l’économie et de la société chinoise : lutter contre la corruption, certes, mais aussi normaliser le fonctionnement des puissantes entreprises publiques (les SOE) et mettre au pas les féodalités provinciales. La Chine vient de faire quelques pas en arrière en matière de démocratie. Autant au moins qu’elle profite d’une dictature la plus éclairée possible. Les premières nominations, tout comme celle du nouveau gouverneur de la Banque de Chine, vont plutôt dans le bon sens.

 

 

23 mars

Inégalités salariales

 

Il y a cinquante ans, lorsque la jeunesse occidentale se révoltait contre le conformisme petit-bourgeois des Trente Glorieuses, la règle dans la plupart des grandes entreprises était que l’écart des salaires entre les dirigeants et les employés les plus modestes devait rester « raisonnable ». Ainsi, chez General Motors, le président ne devait pas gagner plus de vingt fois le salaire d’un ouvrier à la chaine.

Que ce temps-là nous apparaît lointain et révolu, à l’image de ces slogans de Mai 68 qui sonnent bien creux. À Wall Street, en effet, la saison des bonus bat son plein et les grands de la « rue » affichent les salaires de leurs dirigeants (un des héritages positifs du protestantisme est en effet une certaine décontraction par rapport à l’argent). À ce petit jeu, le vainqueur est Jamie Dimon, le patron de J. P. Morgan qui affiche $ 28,3 millions soit 364 fois le salaire médian dans son entreprise, une médiane déjà assez coquette de $ 78 000. Son collègue de Citigroup, Mike Corbat, gagne moins ($ 17,8 millions… seulement), mais comme sa banque fait aussi du détail, le salaire médian n’y est que de $ 48 000 et Corbat l’emporte avec un multiple de 369 !

La nouvelle économie n’a guère plus de retenue à l’image des fortunes de Jeff Bezos ou de Mark Zuckerberg. Elon Musk a fait encore plus fort en obtenant de ses actionnaires un plan qui pourrait lui rapporter $ 56 milliards en dix ans, du moins si Tesla atteint ses objectifs.

Dans un autre genre, rappelons qu’il y a cinquante ans les tournois de tennis étaient encore réservés aux amateurs. Cette année Roland Garros va distribuer € 39 millions de prix.

 

Il n’est point question ici de juger, encore moins de condamner. On peut simplement constater combien le partage des fruits de la croissance est devenu profondément inégalitaire, avant et même encore après les prélèvements fiscaux. Porter ici un jugement moral n’a guère de sens et pourtant les notions de partage et de don s’imposent à l’esprit. N’est-ce pas là, la seule sortie par le haut d’une situation qui en d’autres temps aurait poussé à la Révolution.

 

 

9 mars

D. Trump

 

Extraordinaire Donald Trump ! Il fait la guerre, au moins commerciale, mais en même temps il sera peut-être le président américain qui aura contribué à un retour sinon de la paix au moins du dialogue dans la péninsule coréenne !

D’une part, il a donc signé un texte (devant un parterre d’ouvriers de la métallurgie) mettant en place des taxes à l’importation d’acier et d’aluminium. Pour l’instant, le Canada (40 % des importations d’aluminium et 15 % de celles d’acier) et le Mexique (8 % de l’acier) en sont exemptées, du moins tant que durent les difficiles renégociations de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). La finesse n’étant pas la principale qualité de Trump, c’est bien là du chantage pur et simple qui risque de braquer un peu plus les deux voisins des États-Unis. La disparition de l’Alena est un scénario que l’on ne peut plus exclure. Au sein de la Maison-Blanche, les faucons du protectionnisme semblent avoir marqué des points sur les « réalistes », la bande de Goldman Sachs et le « couple princier» de Jared et Ivanka : Gary Cohn, le conseiller économique de Trump a démissionné laissant le champ libre à Peter Navarro qui a fait de la croissance anti-chinoise son obsession : « Si vous n’avez pas d’acier, vous n’avez pas de pays » a-t-il déclaré, ce qui laisse quand même un peu rêveur, mais qui explique aussi que Trump soit parti la fleur au fusil pour une « bonne » guerre commerciale. Les alliés des États-Unis apprécieront…

Mais c’est le même Donald Trump qui a manifestement « tapé dans l’œil » du jeune Kim qui trouve là un adversaire à sa hauteur en matière d’imprévisibilité. Paradoxalement, cela peut déboucher sur l’amorce d’un processus de normalisation. Soyons honnêtes, les précédents (Nixon-Mao en 1973, Obama-Castro en 2016) n’ont donné à l’époque que des résultats limités. Et le régime nord-coréen est encore en pleine période de glaciation. Mais cette occasion donnée à Kim de revenir peut-être en Suisse où il fut pensionnaire est une chance à saisir si Donald Trump ne la gâche pas. Mais qui sait !

 

 

1er mars

Guerre commerciale

 

Il est difficile, quand on donne à Donald Trump un revolver chargé, de lui demander de ne pas s’en servir en une fusillade de masse comme celle qui vient encore d’endeuiller les États-Unis et… enfin de les indigner. Toute chose égale par ailleurs, c’est bien ce qu’il vient de faire en déclenchant la « section 232 » sur l’acier et l’aluminium. Avec cela, il tire dans tous les coins. Certes, on croit comprendre qu’il ne vise que la Chine, mais les victimes collatérales – en particulier pour l’acier – sont nombreuses, à commencer par l’Europe. Que ne ferait-on pour défendre quelques emplois de la « Rust belt » et par ailleurs une sidérurgie électrique américaine tout à fait compétitive. Sur l’acier, Trump se trompe de combat ; par contre sur l’aluminium, il y a quelque logique à combattre le dumping chinois et ce d’autant plus qu’il n’est guère logique de produire en Chine un aluminium énergétivore.

Mais quoi qu’il en soit, si les États-Unis s’estiment à tort ou à raison victimes de pratiques déloyales, ils peuvent – ils devraient même – porter l’affaire devant l’Organisme de Règlement des Différents de l’OMC. En d’autres temps, ils y ont gagné, en particulier contre l’Europe, quelques causes célèbres du bœuf aux hormones à la banane. Le problème est que les États-Unis de Donald Trump piétinent l’OMC, s’indignent à la seule idée de pouvoir y être condamnés et cherchent même à la paralyser en n’y nommant plus de nouveaux juges.

Au-delà de la guérilla commerciale que se livrent les grandes puissances de la planète, c’est bien cela le plus grave : la déchéance annoncée de la seule organisation internationale qui apportait un semblant d’ordre et de droit dans une mondialisation de plus en plus désordonnée.

 

À tout point de vue, l’attitude de Trump est irresponsable : quand il affecte les intérêts américains (TPP, Alena) on peut encore sourire de pareille inconscience. Mais là, c’est l’équilibre d’une planète économique, dont les États-Unis représentent le quart du PIB et la seule devise de référence, qui est en jeu et cela dépasse le champ d’un tireur fou. 

 25 février

Chine

 

Xi Jinping n’a pas attendu bien longtemps. À quelques jours de la réunion d’un plénum du Comité central du Parti, l’annonce d’une modification de la constitution chinoise supprimant la limite de deux mandats présidentiels consécutifs n’a vraiment surpris que par la hâte de cette décision, quelques mois seulement après la reconduction de Xi Jinping par le XIXe Congrès du Parti.

L’un des principaux garde-fous mis en place par Deng Hsiaoping pour éviter la personnalisation du pouvoir vient donc de céder : Yang Zemin puis Hu Jintao avaient chacun fait leurs mandats de dix ans et celui de Xi Jinping aurait normalement dû prendre fin en 2022. Sans limites formelles désormais, Xi Jinping s’engage dans ce que certains observateurs qualifient de « poutinisation » du pouvoir chinois. Mais la comparaison ne peut aller bien loin. Poutine a pris le contrôle d’un appareil d’état en profonde décomposition, et la sortie dictatoriale était au fond assez logique. Xi Jinping a pris le pouvoir après trois décennies d’une expérience politique originale dans laquelle on était au fond assez proche du modèle de la démocratie grecque : une petite élite cooptée dirigeant le pays à partir du Comité central du parti communiste. Deng avait cherché à éviter tant une véritable démocratisation sur un modèle indien qui ne l’inspirait guère (et il avait réprimé sans pitié les manifestants de Tien An Men) que le retour à un pouvoir solitaire comme cela avait été le cas au temps de Mao. Deng avait inventé un modèle mandarinal dans lequel le dirigeant suprême n’était que « primus inter pares » pour un terme limité.

Xi Jinping vient de briser ce fragile équilibre en prenant la totalité du pouvoir « à vie ». Il tourne le dos à l’héritage de Deng pour chausser les sandales de Mao dont il assume la légitimité. Quels que soient les mérites de Xi Jinping, dont les cinq premières années au pouvoir laissent un goût d’inachevé et de promesses non tenues (environnement, réforme des entreprises publiques…), ce changement de paradigme fait rentrer la Chine dans une nouvelle ère que connurent les cités grecques lorsque les « tyrans » y renversèrent les démocraties. Xi est bien un tyran, au sens grec du mot, ce qui n’est pas encore trop péjoratif.

 

 

23 février

« Stalinisme vert »

 

Les débats télévisés sont des exercices difficiles au cours desquels il faut à la fois être calme et concis, faire preuve d’ouverture et de fermeté. Lors d’un débat proposé par une chaine publique sur les problématiques agricoles, thème incontournable de la semaine à la veille de l’ouverture du Salon de l’Agriculture à Paris et alors que le président de la République recevait à l’Élysée plusieurs centaines de jeunes agriculteurs, je confesse avoir manqué de calme et de compréhension et ne pas avoir supporté bêtise et démagogie.

À ce débat participait le jeune porte-parole d’« Europe-écologie les verts », ce qu’il reste du parti écologiste français que les élections de 2017 ont renvoyé dans les coulisses obscures d’une vie politique qu’ils parasitent sous des appellations diverses depuis quelques décennies (un de leurs sous-marins, Nicolas Hulot, est quand même au gouvernement). Vers la fin du débat, n’y tenant plus je me suis allé à traiter son discours de « Stalinisme vert ».

Stalinisme, pour ce jeune homme probablement élevé au biberon d’une gauche radicale matinée de trotskisme, l’insulte était, j’en conviens, lourde à entendre. Et pourtant je ne le regrette guère même si, à la réflexion, « léninisme » eut peut-être mieux convenu.

Dans l’un et l’autre cas, il y a une vision dictatoriale de la société et de la pensée des citoyens sur un modèle manichéen : le bien avec nous et le mal pour tous les autres. Il n’est aucunement question de dialoguer, de discuter, de confronter des arguments. Si le droit est pour nous tant mieux, s’il n’est pas conforme à nos idées, il faut le changer. C’était la stratégie de Lénine auquel Staline a donné toute la logique de son horreur.

Au nom de quelques grands principes que l’on ne peut renier (climat, nature), le stalinisme vert impose sa vision, modifie les travaux scientifiques pour s’en approprier les résultats, récuse bien entendu ceux qui ne lui conviennent pas, comme autrefois Staline fit l’apologie du généticien Lyssenko et envoya au goulag ses détracteurs…

Au fond, je ne regrette pas… Revenus dans l’anonymat électoral, les Verts et autres verdâtres continuent à utiliser quelques grandes causes parfaitement légitimes pour imprimer une orientation rétrograde à toute la société. Du stalinisme…

 

 

19 février

Protectionnisme

 

À la différence de la crise de 1929 et même de  celle de 1974, la crise de 2008 n’avait pas provoqué de sursaut protectionniste. Dix ans plus tard, il en est tout autrement et le monde commence à se hérisser de barrières. Qu’on en juge : dans le cadre de son budget 2018 (année fiscale qui commence en avril), l’Inde vient de décider de l’augmentation de ses droits de douane sur une cinquantaine de produits allant des pièces pour automobiles aux smartphones ou aux chaussures. L’Inde qui a dégagé en janvier son déficit commercial le plus important depuis mai 2013 n’a jamais été un parangon du libre-échange même si la diplomatie indienne est passée maître dans l’utilisation des négociations du GATT puis de l’OMC. Mais Narendra Modi n’a plus qu’un objectif : être réélu en 2019 et donc conforter une clientèle qui n’a jamais beaucoup apprécié l’ouverture économique de l’Inde.

Il en est au fond de même de Donald Trump qui se bat pour garder à l’automne le contrôle du Congrès. Il vient de recevoir le feu vert de la part d’une commission d’enquête du Département du Commerce pour utiliser la section 232 du Trade Act qui permet à l’administration d’augmenter unilatéralement les droits de douane sur des produits « sensibles » : il s’agirait là de l’acier et de l’aluminium avec des hausses de droits de 24 % pour l’acier et de 7,7 % pour l’aluminium. Ceci vise bien sûr la Chine, mais affecterait aussi l’Union européenne.

Si l’on ajoute à cela les dossiers bilatéraux entre les États-Unis et Chine ainsi qu’entre les États-Unis et ses partenaires de l’Alena, on comprendra qu’il n’y a plus guère que l’Europe à pratiquer ce qui devient de plus en plus de l’angélisme commercial.

Ce retour des barrières et des obstacles a de quoi inquiéter. Il y a bien des années déjà que les hommes ne circulent plus librement sur la planète. Mais les nouvelles « routes » des marchandises inquiètent de plus en plus et la peur engendre tant le populisme que le besoin de protection. La seule circulation libre – ou presque – est celle de l’information et c’est là un puissant levier.

Mais il est paradoxal de constater ce repli sur soi économique au moment même où à peu près partout règne un franc soleil conjoncturel. Espérons qu’il ne s’agit là que d’une poussée d’urticaire électoraliste.

 

 

15 février

Afrique du Sud

 

Jacob Zuma a donc cédé. Il a finalement accepté de démissionner et de céder la place à Cyril Ramaphosa qui terminera son mandat. C’est un soulagement pour l’Afrique du Sud tant le règne de l’ubuesque Monsieur Zuma a plongé ce qui reste la première économie africaine dans le chaos politique, économique et social. Qu’il apparaît loin le rêve de Mandela d’une Afrique du Sud multi culturelle. L’ANC a assumé le pouvoir de manière de plus en plus clanique et la redistribution des richesses s’est faite au profit d’une petite minorité, de profiteurs du « black empowerement program ». L’un des principaux bénéficiaires en a été justement le nouveau président qui serait l’homme d’affaires noir le plus riche du pays. Au moins, espère-t-on de manière un peu cynique à Johannesburg sera-t-il capable de remettre le pays en marche alors qu’il souffre de pénuries d’eau et d’électricité qui l’empêchent de développer ses potentiels agricoles et miniers.

Il y a en Afrique du Sud quelque chose de l’Algérie des années soixante avec l’ANC à la place du FLN : le même enrichissement des dirigeants, la même corruption, peut-être même une impasse économique identique. Mais la grande différence est qu’en Algérie, les « pieds noirs » ont quitté le pays alors qu’en Afrique du Sud la population blanche (dont l’implantation au moins au Sud est plus ancienne que celle des Zoulous) n’a aucune intention de se retirer et continue d’assurer une bonne partie de l’armature du pays.

Pour conserver le pouvoir, Zuma avait joué de la fibre populiste noire et encouragé l’aile la plus radicale de l’ANC aux antipodes de l’idéal de réconciliation – un peu utopique – de Mandela. La marge de manœuvre de Ramaphosa est bien étroite.

 

En tous cas, on ne peut s’empêcher de rapprocher la chute de Zuma et celle de Mugabe au Zimbabwe (alors que justement on apprend la mort de son opposant historique). Dans les deux cas, c’est l’appareil des partis qui a arbitré, avec quand même un peu de transparence démocratique de la part de l’ANC qui a organisé un vote. Mais en Afrique du Sud comme au Zimbabwe, ce sont des hommes de l’appareil qui accèdent au pouvoir. Le risque est grand que rien ne change et que l’Afrique australe continue de s’enfoncer.

 

14 février

Les cendres et Saint Valentin

 

Le calendrier est bien cruel qui fait coïncider ce jour la « Saint-Valentin » et le Mercredi des Cendres. Deux fêtes chrétiennes dira-t-on, mais au destin différent.

Certes, Valentin fut un – ou plusieurs – saint, probablement martyr dont on ne sait à peu près rien. Mais il en fut de même pour nombre de saints chrétiens des premiers siècles bien oubliés aujourd’hui si ce n’est de quelques sanctuaires désertés. Il semblerait que ce soit le poète Charles d’Orléans qui ait le premier associé Valentin à l’amour pour honorer sa mère Valentine Visconti. En tous cas, c’est le pape Alexandre VI, le Borgia qui savait ce qu’amour voulait dire, qui décida d’en faire le saint patron des amoureux. Mais ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle que la coutume d’une Saint-Valentin laïque se développa d’abord dans le monde anglo-saxon puis de manière universelle. Au lendemain de Vatican II, l’Église en profita pour faire disparaître ce Valentin là du calendrier liturgique.

Le Mercredi des Cendres marque par contre un moment fort de l’année chrétienne : l’entrée dans les quarante jours du carême qui mènent au Vendredi Saint et à la Résurrection pascale. C’est un temps beaucoup plus fort que celui de l’Avent qui précède Noël puisque là il s’agit du cœur du mystère chrétien. Le carême s’ouvre en ce jour des Cendres par un jeûne et une cérémonie durant laquelle le chrétien est marqué au front avec de la cendre des Rameaux de la Pâque précédente.

Le contraste est donc absolu entre cette Saint-Valentin de plus en plus commerciale et médiatisée et un Mercredi des Cendres quelque peu oublié. Dans une France de plus en plus déchristianisée, il n’y a eu aucune mention de ce jour dans les médias qui ne tarissait pas par contre sur la Saint-Valentin, oubliant que ce saint là fut quand même un peu chrétien.

On peut bien sûr le regretter, s’en indigner même, tant la culture chrétienne, qui reste fondamentale dans l’identité de la France, régresse. Mais on peut en avoir une vision un peu plus positive qui était peut-être celle de ce vieux paillard d’Alexandre VI. Le christianisme est par essence la religion de l’amour. L’amour du prochain est au cœur du message des Évangiles et le catholicisme y croit suffisamment pour qu’il soit la seule religion dont le mariage est indissoluble : cela ne vaut-il pas toutes les Saint-Valentin !

 

 

11 février

Bourses

 

La première semaine de février 2018 a donc été bien cruelle pour tous les marchés boursiers de la planète qui ont décroché brutalement dans une ambiance de volatilité retrouvée.

On n’en finit pas de gloser sur les origines de ce mouvement. Il semble bien que l’ultime étincelle ait été la publication de chiffres de créations d’emploi aux États-Unis bien meilleurs que prévu : a priori une excellente nouvelle… mais! Mais des esprits chagrins pouvaient y voir des risques de tension sur le marché du travail alors que le taux de chômage est déjà au plus bas. Ceci se traduirait par des hausses de salaires, ce qui est excellent pour la consommation, mais qui est facteur d’inflation. Qui dit inflation implique hausse des taux d’intérêt et notamment des taux obligataires avec à la clé la baisse des obligations sous-jacentes. La chute du marché obligataire a entraîné rapidement celle des actions aux États-Unis d’abord, puis dans le reste du monde. Il a donc suffi de la publication aux États-Unis d’un chiffre de hausse de 2,9 % des salaires, le plus élevé depuis la crise de 2008 pour détruire quelques $ 7500 milliards d’une capitalisation – certes virtuelle – accumulée jusqu’à la fin janvier. En prime, la volatilité a explosé, ce qui a mis à mal toutes les stratégies sophistiquées mises en place par des banques qui vendaient des produits indexés sur la faible volatilité des marchés (comme le célèbre indice VIX du CBOE).

La plupart des analystes ont relativisé les conséquences de ce coup de grisou faisant valoir que les fondamentaux de l’économie mondiale restaient bien « ouvert ». Ils oublient simplement que même si les arbres ne montent pas au ciel, les bourses avaient atteint une telle hauteur que leurs frondaisons tremblent au moindre souffle de vent. Cela fait longtemps que l’on anticipe une crise obligataire, que l’on sait que les banques centrales vont changer de politique (aux États unis au moins), que l’âge d’or boursier est probablement derrière nous. Personne n’aime aller chez le dentiste…

Dans la foulée, le pétrole a perdu près de $ 10 le baril. Là, au contraire, on retrouve la logique des fondamentaux et l’impact de l’augmentation de la production de pétrole de schiste aux États-Unis. Un peu de rationalité quand même…

 

 

10 février

Jeux Olympiques

 

Ouverture des Jeux Olympiques d’hiver à Pyeongchang en Corée du Sud. On atteint là le summum de l’artificialité : tout y a été créé de zéro, la notion de « sports d’hiver » dans cette région du monde étant une incongruité. En réalité, il fallait donner des J.O. à l’Asie et si l’on ne voulait retourner en Chine ou au Japon, il ne restait que la Corée dont les « chaebols » – et au premier chef Samsung – sont des partenaires financiers des Jeux.

De toute manière, la dimension sportive des Jeux est plus que jamais passée au second plan derrière leur dimension politique : après Sotchi et le délire poutinien, Pyeongchang est bien sûr l’otage de ce dernier lambeau de la guerre froide que sont les relations entre les deux Corées. Kim Jong Un, le dictateur héréditaire de la Corée du Nord a admirablement joué en maniant d’une main ses petites bombes atomiques et de l’autre un dérisoire rameau d’olivier que les dirigeants sud-coréens ont saisi avec avidité. Minée par des scandales politiques et économiques, la Corée du Sud souffre toujours d’un complexe entre ses deux grands voisins, la Chine et le Japon, et s’inquiète du caractère velléitaire de l’allié américain. La libération anticipée, quelques jours avant l’ouverture des Jeux, du patron de Samsung illustre bien l’impunité des grands groupes – les chaebols –qui dominent le pays dans l’opacité économique et financière la plus totale.

La participation de quelques « athlètes » nord-coréens aux Jeux est une farce supplémentaire qui peut rappeler aux plus anciens le temps des nageuses est-allemandes ou celui des Jeux de Berlin de 1936. Car au fond, la nature même du mouvement olympique – fondé sur l’élitisme et sur le mythe de la « démocratie » grecque – fait qu’il s’est toujours admirablement accommodé des dictatures qui ont trouvé dans le nationalisme sportif un admirable dérivatif pour leurs masses laborieuses.

Alors, bien sûr, chaque pays va comptabiliser « ses » médailles obtenues par des athlètes dont le processus – légitime– de professionnalisation est achevé même pour les disciplines les plus confidentielles (le curling ?). Dans quinze jours, des installations désertées seront le seul souvenir de la grande caravane olympique dont franchement la venue à Paris en 2024 a quelque chose de désespérant, mais aussi de dérisoire.

 

 

4 février

Sorgho en Chine

 

La Chine vient d’appuyer sur le bouton sorgho ! Dans le climat de guérilla qui caractérise les relations entre les États-Unis et la Chine, il n’y a pas de jour sans que ne s’ouvre un nouveau front. Du côté américain pour lequel les sujets de plainte ne manquent pas, on a une impression quelque peu désordonnée même si la stratégie « protectionniste » globale est claire. Du côté chinois, tout est beaucoup plus réfléchi, mais pas dénué non plus d’ambiguïtés.

Regardons ainsi l’affaire du sorgho. Cette céréale secondaire est utilisée dans l’alimentation du bétail où elle peut remplacer le maïs. La Chine a connu ces dernières années une très forte croissance de son élevage et donc de ses besoins : elle importera cette année quelque 100 millions de tonnes de soja qui pour nourrir porcs et volailles est mélangé à du maïs ou à un substitut. Le maïs, la Chine en produit à satiété et pendant longtemps en a garanti le prix au producteur ce qui a eu pour effet de gonfler les stocks publics dont on murmure qu’ils pourraient contenir quelques 200 millions de tonnes d’un maïs dont on ne sait quel est l’état de conservation. Toute comparaison avec la PAC européenne de la grande époque est pertinente. Et cela d’autant plus que des produits de substitution entrent en Chine à des prix inférieurs à ceux du marché chinois. Ce fut le cas du DDG (distillers dried grain) sous-produit de la fabrication de l’éthanol de maïs que la Chine a bloqué en 2017 par des tarifs douaniers léonins et voilà donc le tour du sorgho dont la Chine a importé quelque 5 millions de tonnes des États-Unis en 2017.

5 millions de tonnes, ce n’est pas beaucoup, mais la décision de faire une enquête peut se justifier sur le seul terrain agricole. Mais bien sûr, il n’y a pas que cela : l’enquête sur le sorgho intervient alors que les États-Unis viennent de mettre en place des « droits de sauvegarde » sur les panneaux solaires et les machines à laver chinoises, alors surtout qu’ils menacent de s’attaquer aux produits en aluminium. L’administration américaine ignore délibérément les instances multilatérales de règlement des différends mis en place par l’OMC. La Chine réagit de la même manière, mais il est probable que d’un côté comme de l’autre, on évitera soigneusement d’aller trop loin et de transformer guérilla et abcès de fixation en une véritable guerre aux conséquences difficiles à anticiper.

 

 

 

31 janvier

Conjoncture française

 

C’est encore la saison des vœux et déjà de leur concrétisation. La France commence en tous cas 2018 en grande forme avec une croissance « officielle » en 2017 de 1,9 % (mais nous ne serions pas surpris qu’au fil des révisions ultérieures, la réalité puisse dépasser les 2 %).

C’est là, avant tout, le résultat d’un environnement extérieur porteur en particulier en Europe. La croissance d’Eurolande (la zone euro) s’affiche à 2,5 % avec un moteur allemand qui joue enfin son rôle d’entraineur pour le reste du continent. Dans cet environnement, la France reste même un peu à la traine.

Mais ce qui compte, c’est surtout, au-delà du moral global des Français, l’optimisme dont font enfin preuve les chefs d’entreprise et qui se concrétise en investissements et embauche : 4,3 % de progression de l’investissement des entreprises, voilà un chiffre dont on rêvait depuis longtemps. Bien sûr, les anciens du gouvernement Hollande n’ont pas manqué de s’en attribuer la responsabilité, au travers  de mesures comme le CICE. Ils n’ont peut-être pas tort, mais force est de constater l’impact psychologique de l’élection d’Emmanuel Macron qui marque une véritable rupture dans la manière d’apprécier en France le rôle des entreprises et de l’économie de marché.

Mais gare quand même à la « Macrophilie » béate. Les émeutes (ou presque…) pour quelques pots de Nutella offerts en « discount » montrent bien la réalité de la fracture sociale. Le chômage non qualifié ne diminue pas alors que l’on enregistre des tensions pour les emplois les plus qualifiés. Cette croissance-là creuse un peu plus les inégalités alors même que des pans entiers de l’État-providence sont au bord de l’asphyxie, des Ephad aux prisons en passant par l’hôpital et l’école.

Et puis, il y a ce déficit commercial qui montre bien tous les progrès à faire pour que la France soit vraiment « back ». Enfin, la dette doit inquiéter, car si elle reste indolore aujourd’hui avec des taux au plus bas, il y aura bien un moment où il faudra en payer tant les intérêts que le principal.

Mais foin des Cassandres ! Comment ne pas s’émerveiller du changement intervenu dans la perception que les Français ont de leur avenir et de leurs valeurs. Il faut se laisser porter par ce courant quitte à en corriger les excès d’optimisme par trop béat. La route est longue.

 

23 janvier

Davos

 

« Davos, sire… Davos ». À la cour du Roi Soleil, les courtisans rêvaient d’aller passer le « week-end » à Marly avec Louis XIV. Aujourd’hui, tout ce qui compte sur la planète rêve de Davos, un rêve fort onéreux d’ailleurs pour les entreprises qui y expédient leurs « CEO ». À Davos, on va pour « voir et être vu », pour rencontrer et échanger des cartes de visite, pour écouter aussi présidents et gourous.

Klaus Schwab, le fondateur de Davos a aussi quelques prétentions intellectuelles (il parle ainsi d’une quatrième révolution industrielle ce qui est une insigne erreur historique) et donne à chaque édition de Davos, un thème en général tellement consensuel et bien pensant qu’il en baigne dans la guimauve. Cette année, on a droit à « créer un futur partagé dans un monde fracturé ». À $ 30 000 par tête la participation à Davos, on appréciera la notion de partage !

Plus sérieusement, alors que le monde baigne dans une sorte de béatitude économique (le FMI a relevé à 3,9 % sa prévision de croissance mondiale pour 2018), jamais il n’a été autant marqué au coin des inégalités. L’ONG britannique Oxfam vient de rappeler ainsi que les 42 individus les plus riches de la planète détenaient autant que les 3,7 milliards les plus pauvres, la moitié de la population mondiale. Bien sûr, le calcul est quelque peu biaisé et confond patrimoine et revenus. Mais nul ne conteste que depuis le début du siècle le nombre de milliardaires (en dollars) a été multiplié par sept.

À toutes les époques, il y a eu des riches et même des très riches et les inégalités étaient probablement aussi importantes à la fin du XIXe siècle. La grande différence est qu’il y a aujourd’hui moins de pauvres, nous dit-on. Rien n’est moins sûr tant la révolution industrielle que l’on célèbre à Davos débouche sur un monde où un petit nombre de « maîtres », manipulateurs de symboles et d’algorithmes, règne sur une foule innombrable « d’esclaves ». Ce monde-là peut légitimement inquiéter tant les contre-pouvoirs politiques apparaissent faibles et manipulables.

Plus qu’un Donald Trump qui va venir faire son show, ce sont d’autres paroles que l’on aimerait entendre à Davos au nom justement de ces pauvres dont on peut comprendre révolte et « insoumission ». C’est par exemple, le pape François qui s’il n’a pas grande légitimité économique a au moins celle du cœur !

 

 

22 janvier

Exposition Universelle

 

La France aura les Jeux Olympiques, la Coupe du Monde de Rugby et même la Ryder Cup de golf, mais pas d’Exposition Universelle… Ainsi en a décidé de manière souveraine le gouvernement, arguant avant tout de problèmes budgétaires.

Soyons honnêtes, cette idée d’Exposition Universelle n’avait pas vraiment suscité l’enthousiasme. Le temps des grandes expositions universelles, celles du XIXe siècle, celles encore de Bruxelles et de son Atomium, de Séville ou de Shanghaï, ce temps-là semble bien révolu. La dernière EU en date, celle de Milan consacrée à l’alimentation ne présentait que bien peu d’intérêt et n’a réuni que la moitié des visiteurs attendus. On était à mi-chemin du parc d’attractions et de la propagande nationale. Le projet parisien se voulait à l’origine largement délocalisé, mais finalement avait élu résidence sur le plateau de Saclay. Les élus locaux qui le soutenaient y voyaient surtout l’intérêt de quelques investissements d’infrastructure permettant notamment de désenclaver Saclay et peut-être même d’apporter un peu d’unité aux établissements d’enseignement supérieur et de recherche locaux qui se déchirent allègrement.

Car l’époque est-elle encore aux Expositions Universelles ? La dernière, celle de Milan n’a guère marqué. Contre la France, il y avait les candidatures d’Osaka, d’Ekaterinenbourg et de Bakou, des villes « de province » qui cherchent à bon escient un peu de lustre. Était-ce bien le cas de Paris et de l’Ile De France ?

Ce que l’on peut par contre regretter, c’est le symbole : on préfère le sport ! Les J.O. plutôt que l’Exposition Universelle. La foire à l’argent du sport contre l’intelligence du futur. Les paillettes éphémères du nationalisme sportif plutôt que la recherche d’un monde en devenir. Préférer les J.O. ou le rugby n’est-ce pas le choix décadent d’un monde à bout de souffle ?

Fort logiquement, les promoteurs de l’EU sont frustrés et scandalisés. Comment rebondir et trouver un projet qui puisse autant mobiliser que cette malheureuse EU ? Il y a quelques semaines a eu lieu le CES de Las Vegas, le salon mondial des nouvelles technologies de l’information, l’endroit où se retrouvent toutes les « Startups Tech » de la planète, avec un très important contingent français. Pourquoi ne pas faire à Saclay un CES européen et rêver même un peu plus !

 

 

20 janvier

Trump

 

Donald Trump : un an ! En signe de reconnaissance, les administrations américaines sont fermées… non, il n’y a pas de lien si ce n’est là une nouvelle preuve des difficultés que le président rencontre avec un Congrès pourtant à légère majorité républicaine : pas de budget, pas de fonctionnaires au moins pour quelques jours. Barack Obama avait connu cela pendant deux semaines en 2013.

Mais sérieusement, quel bilan tirer de cette première année au-delà de la polémique provoquée par le livre de Michael Wolff, « Fire and Fury » ?

On ne peut bien sûr faire l’impasse sur le mode de gouvernement « Trumpien » tant il a été chaotique marqué par l’instabilité des équipes qui, à la Maison-Blanche ont pour mission de faire tourner la machine. Donald Trump est et restera le président le plus atypique sorti du chapeau électoral américain.

Pour les États-Unis, son bilan est toutefois celui auquel pouvaient s’attendre ses électeurs républicains, en particulier ceux provenant des milieux évangéliques proches du Tea Party. Il a réussi à imposer un juge conservateur à la Cour Suprême. Il a fait passer une loi des finances marquée par une baisse historique de la fiscalité. Il a remis en cause nombre de décisions prises par Barack Obama en matière d’environnement et a jeté l’accord de Paris aux horties. Par contre, il s’est cassé les dents sur l’Obamacare ainsi qu’en matière d’immigration. Il n’est pas certain qu’un autre président républicain aurait eu un bilan très différent.

À l’international, il a mis en œuvre un agenda protectionniste là aussi assez consensuel pour la droite américaine : fin du TPP, attaques sur l’OMC, remise en cause de l’ALENA… Mais son approche brouillonne a largement déconsidéré les États-Unis, ce qui a été encore plus le cas en matière de politique étrangère. La décision concernant Jérusalem a enlevé toute crédibilité aux États-Unis au Moyen-Orient et laisse toute latitude à la Russie pour orchestrer le « Grand Jeu ». Rarement, la parole américaine à l’international aura été autant déconsidéré.

Le paradoxe est que Donald Trump continue à avoir auprès de ses compatriotes une cote de popularité somme toute assez correcte. L’Amérique profonde continue à lui faire – un peu– confiance et il est vrai qu’il profite d’une conjoncture économique très favorable avec un chômage au plus bas. Ce « drôle de Trump » n’a pas fini de nous étonner, mais il inquiète plus – avec raison – le reste du monde que les Américains eux-mêmes.

 

 

17 janvier

Notre Dame des Landes

 

Emmanuel Macron a donc tranché sur ce qui était incontestablement une des questions les plus épineuses que lui avaient légué ses prédécesseurs et en particulier François Hollande qui avait été au sommet de son art et de sa maîtrise de l’indécision : Notre-Dame des Landes est abandonné !

C’était là une décision difficile tant les arguments positifs et négatifs s’équilibraient. En faveur de Notre Dame des Landes, il y avait presque trente ans de décisions et d’enquêtes en faveur d’un nouvel aéroport qui semblait nécessaire dans une volonté d’équilibre du territoire en faveur d’un grand Ouest jusque-là négligé. Il y avait l’engorgement de l’aéroport actuel en pleine zone urbaine. Il y avait l’avis favorable de presque tous les élus locaux et même le résultat d’un referendum, certes limité à la Loire Atlantique, mais quand même… Il y avait surtout les débordements liés à l’installation sur le site du futur aéroport d’une « ZAD », sorte de commune populaire de non-droit, refuge d’extrémistes et de paumés, rêvant avec quelques retards d’un utopique Larzac. Pouvait-on donner l’impression de céder face à quelques activistes même s’ils étaient soutenus par une bonne partie de l’intelligentsia verdâtre dans un grand élan de cette généreuse hypocrisie dont elle a le secret ?

À l’inverse, on pouvait douter de l’intérêt de construire un de ces « éléphants blancs » dont la France a le secret. Nantes a-t-il besoin d’un aéroport démesuré à deux heures en TGV de Paris ? Ne faut-il pas se méfier de l’unanimité d’élus locaux dont l’irresponsabilité fiscale et financière est légendaire ? Ne peut-on agrandir quelque peu l’ancien aéroport au prix certes de quelques nuisances ?

On le voit, la question était bien difficile à trancher et en fait le problème était moins celui de l’aéroport que celui de la ZAD. Peut-on accepter qu’une poignée d’irréductibles remette en cause lois et jugements de la République ? En refusant de construire l’aéroport ne leur donne-t-on pas une importance démesurée et n’est-ce pas un encouragement à la contestation de bien d’autres projets mieux fondés ?

Tout ceci a dû être pesé, analysé pour cette décision finale à laquelle on donnera au moins le mérite d’avoir été enfin prise ! Bien sûr, il reste la ZAD. On aurait aimé, par souci d’équilibre que celle-ci soit évacuée sur l’heure et franchement attendre le printemps et les beaux jours propices à toutes les contestations n’est guère raisonnable. Emmanuel Macron a décidé. C’est bien. À lui, maintenant de rétablir l’état de droit.

 

 

16 janvier

Lactalis

 

L’affaire Lactalis fait la une de l’actualité et est passée en quelques jours de la page des faits divers à celle de la politique. À l’origine, il y a donc la contamination par une salmonelle d’installations de fabrication de lait en poudre infantile dans une usine appartenant depuis peu à Lactalis, l’un des principaux acteurs mondiaux du secteur laitier. Des lots de lait ont commencé a être retirés il y a déjà plusieurs semaines, mais manifestement l’affaire a été mal gérée – ou prise à la légère – tant par l’entreprise elle-même que par ses distributeurs.

Dans une société qui a fait du risque alimentaire une de ses phobies, de telles affaires sont relativement courantes et se soldent en général par le retrait des produits incriminés. Dans le cas présent, il s’agit de lait infantile, ce qui aggrave un peu plus la situation, mais tout ceci serait probablement resté dans le domaine du fait divers s’il ne s’agissait pas de Lactalis.

Le numéro un du secteur laitier français, dont la croissance à l’international a été remarquable ces dernières années avec notamment le rachat de l’italien Parmalat, est en effet une entreprise qui a une culture maladive du secret. Possédée par la famille de son fondateur les Besnier, elle ne publie aucun chiffre sur son activité et se dispense même de ses obligations légales de dépôt de ses comptes auprès des greffes des tribunaux de commerce.

Mais là, n’est pas l’essentiel. Dans une filière au sein de laquelle les relations entre producteurs de lait et industriels sont déjà difficiles, Lactalis est devenu un symbole d’une certaine arrogance vis-à-vis de producteurs confrontés à l’instabilité nouvelle des prix du lait. Ses relations ne sont pas meilleures avec la grande distribution, mais là les torts sont probablement partagés.

 

Dans une affaire sensible comme celle-ci, Lactalis a donc endossé le rôle du « méchant » et la maladresse du comportement de son dirigeant en a fait un cas d’école de communication de crise ratée. Nul ne peut en effet aujourd’hui se placer au-dessus de l’opinion publique et des médias. Espérons que la leçon portera dans le sens d’une plus grande transparence en particulier vis-à-vis des producteurs de lait qui risquent de souffrir aussi des conséquences de ce fiasco.

 

3 janvier 2018

La France au Zénith

 

Rarement, une année aura commencé sous des auspices aussi favorables pour un pays comme la France dont pourtant on avait pris l’habitude de moquer les velléités politiques et la médiocrité économique.

Sur le plan économique, le soleil brille presque sans nuages : la confiance des Français est au plus haut, la croissance devrait tutoyer les 2 % et le chômage diminuer lentement. La France retrouve même un esprit d’entreprise qu’elle semblait ignorer jusque-là. Oh, certes, il est prématuré de chanter victoire trop tôt. Les obstacles demeurent nombreux en particulier dans des mentalités au cœur desquelles le modèle français reste si profondément ancré. Les réformes engagées ne touchent encore que la surface des choses et les vieux réflexes gaulois demeurent. Il en est de même de maintes ambiguïtés, la moindre d’entre elles n’étant pas la présence au gouvernement de l’homme politique le plus populaire de France, Nicolas Hulot, dont la tendance naturelle est de ne voir dans les vagues que leur écume.

Mais foin de tout cela, rarement les Français auront été aussi prêts au changement dans un contexte économique aussi favorable.

Ceci contraste d’autant plus avec une Europe confrontée à la montée des populismes les plus bornés (Autriche, Rép. tchèque, Hongrie, Pologne), au séparatisme intérieur (Espagne) et extérieur (Royaume-Uni), aux difficultés électorales (Allemagne, Italie). La « Vieille France du jeune Macron » a même séduit nos meilleurs ennemis de « The Economist » qui en ont fait leur « pays de l’année ». De facto, Emmanuel Macron se trouve le seul occidental (en l’absence d’un Donald Trump dont le « génie » est de plus en plus contesté) à pouvoir dialoguer avec Poutine ou à recevoir Erdogan.

Souhaitons de tout cœur que dure cet instant de grâce sans pour autant sombrer dans l’optimisme le plus béat. Les déficits demeurent tout comme une pression fiscale de plus en plus inégalitaire. L’Europe est en crise de projet et d’ambition. Le Moyen-Orient est un chaudron. Des bulles financières ne demandent qu’à éclater. Il faut beaucoup de foi pour marcher sur les eaux.

31 décembre 2017

Macron

 

Il y a un an, quelques amis étaient réunis autour d’un réveillon basque. Un questionnaire sur l’année écoulée avait animé la soirée. Une seule question portait sur 2017 : qui serait le prochain président de la République française ? L’unanimité de la quarantaine de participants – certes un peu marqués politiquement et socialement – s’était portée sur François Fillon tant sa victoire tenait alors de l’évidence.

C’était bien sûr avant ! Avant le « Penelope gate », fort probablement déclenché par un cabinet noir avisé (assez tôt pour pouvoir enclencher des poursuites judiciaires – oubliées aujourd’hui –, assez tard pour qu’aucun plan B à la Juppé ne soit possible), mais avant surtout que d’affaire en affaire, le caractère de François Fillon n’apparaisse dans sa cruelle réalité au point de décourager et même d’écœurer ses plus fidèles soutiens. Un temps, au moment du Trocadéro, il fit illusion, mais c’était pour mieux se lier – comme le pendu à sa corde – à Sens Commun et à ses bataillons réactionnaires. De ce désastre, François Fillon porte l’entière responsabilité et sa fuite dans le monde des affaires n’en est qu’une lâcheté supplémentaire.

En d’autres temps, cela aurait dû faire les affaires de la gauche. Mais un PS aux abois, miné de l’intérieur par le catastrophisme hollandais préféra l’altière traversée du désert de Benoît Hamon au pragmatisme de Manuel Valls. En d’autres temps, là aussi, cela aurait pu être la chance de Jean-Luc Mélenchon, mais la France a quand même évolué. Quant à Marine Le Pen, nul ne l’a sérieusement envisagé.

Tout ceci, bien sûr, explique l’improbable succès d’Emmanuel Macron et après quelques mois d’exercice force est de constater que c’est là une chance incontestable pour la France. Sans troupes véritables, il a réussi à constituer un gouvernement « d’union nationale » qui, malgré quelques tensions tient la route, et a engagé un train de réformes qui, sans être révolutionnaires, tranche avec c’immobilisme de la décennie précédente.

A posteriori, la chance dont a profité Emmanuel Macron aura été aussi celle de la France et il faut s’en réjouir.

 

 

28 décembre

Les riches !

 

C’est Noël pour tous, mais un peu plus pour les milliardaires qui ont vu leur fortune s’apprécier au rythme effréné des bourses en 2017. Les 500 personnes les plus riches du monde ont vu leur patrimoine gonfler de $ 1000 milliards à $ 5300 milliards ce qui représente deux fois le PIB de la France. Et pour la première fois, l’un d’entre eux, Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon frôle les $ 100 milliards ! Bien sûr, il s’agit de fortunes virtuelles fondées sur des cours de bourse et par essence peu liquides et susceptibles de fluctuations à la baisse, mais… quand même !

Il y a bien des manières d’analyser ces classements. La plus naturelle – au moins en France – est de s’indigner de pareilles accumulations, de juger indécentes de telles richesses, de réclamer – comme le fait Thomas Piketty –, un impôt ou tout autre prélèvement sur ces biens certainement « mal acquis » (et la présence en dixième position à $ 52 milliards du fondateur d’Ikea, Ingvar Kamprad, ne peut que renforcer ce sentiment).

Mais en y regardant de plus près, on doit constater la large domination dans ce classement des « sel made men », des fondateurs d’Amazon, Microsoft, Facebook, Oracle, Google et quand même LVMH sans oublier Zara et aussi Ikea. Il y a bien quelques héritiers comme les Walton (Walmart), les Koch, Françoise Bettencourt et quelques autres, mais il est frappant de constater qu’il n’y a presque plus de représentants des grandes dynasties industrielles et financières de la première partie du XXe siècle.

Rarement, les fortunes auront autant tourné et là ce sont les désormais vieilles pousses des technologies de l’information qui ramassent la mise. Mais que vont-ils en faire ? La tentation patrimoniale demeure notamment en Europe. Mais on sait que le troisième du classement, Warren Buffet ($ 85 milliards) ne transmettra rien à ses enfants. Qu’en sera-t-il des autres, de Jeff Bezos ou de Mark Zuckerberg ? Tous doivent se souvenir de la phrase prononcée par un de leurs illustres prédécesseurs, Andrew Carnégie : « un homme riche qui meurt riche a raté sa vie ». À méditer…

 

 

19 décembre 2017

Ikea

 

Longtemps, j’ai souffert de ces meubles scandinaves aux noms imprononçables, d’une austère esthétique et qu’il fallait en plus monter soi-même au fil de notices elliptiques. Combien de fois n’ai-je maudit Ikea et le sadique suédois qui a fait sa fortune sur toutes les blessures qu’il a infligées à mes doigts maladroits. Mais au moins, me disais-je, Ikea était la preuve de la dynamique entrepreneuriale au cœur de cette social-démocratie suédoise qui a fait longtemps l’admiration des progressistes et réformateurs français.

Aujourd’hui enfin, je sais pourquoi je n’aime pas Ikea ! Derrière la façade lisse et nette du distributeur de meubles pour « bobos », 100 % développement durable, derrière cette Suède de carte postale, il y a une superbe machine d’optimisation fiscale. Ikea est en fait contrôlé par deux fondations, elles-mêmes contrôlées par la famille du fondateur. L’une des fondations, aux Pays-Bas, gère ces magasins dans le monde entier dans un système de franchise pour lequel un montant de 3 % (du chiffre d’affaires…) est versé à une société située, elle, en Suisse, mais contrôlée au final par une fondation Liechtenstein. C’est dans ce sympathique grand duché qu’atterrissent donc les droits liés à la marque, au logo et au concept d’Ikea.

En clair, Ikea, enfant de la mondialisation manufacturière échappe pour une bonne part à l’impôt non seulement de sa Suède natale, mais d’une bonne partie de l’Europe. Ce cas illustre l’urgente nécessité qu’il y a à mettre en place une véritable politique fiscale européenne non seulement vis-à-vis des paradis fiscaux qui nous paraissent, mais aussi de quelques-uns de nos vertueux voisins à commencer par nos amis bataves.

Qu’en tous cas, cette entreprise qui martyrise ses clients et humilie tous ceux pour lesquels le bricolage tient du masochisme, que cette entreprise puisse ne pas payer ses impôts, voilà un scandale majeur !

 

 

15 décembre 2017

Afrique

 

Les Atlantic Dialogues réunis à Marrakech étaient consacrés pour l’essentiel à l’Afrique, à sa gouvernance et à son développement. Une réunion y traitait de à la croissance sans emploi, « jobless growth » et pour une fois un consensus s’est dégagé sur… l’agriculture.

La question agricole a été ces dernières années, la grande oubliée des politiques de développement, en particulier en ce qui concerne l’Afrique. On n’a en effet de mots que pour les nouvelles technologies et on imagine que l’Afrique va pouvoir griller les étapes et faire directement sa « révolution 3D ». C’est cela qui intéresse les « jeunes leaders » africains réunis à l’occasion de cette conférence.

Et pourtant, l’emploi des millions de jeunes Africains qui vont arriver à l’âge adulte dans les années à venir dépendra avant tout des activités industrielles à forte intensité en main-d’œuvre, délocalisées d’Asie comme le textile ou les chaussures. Et puis donc de l’agriculture qui représente encore aujourd’hui 30 à 50 % de la population active des pays concernés.

Mais l’agriculture, personne ne s’en préoccupe vraiment. Ce qui est important c’est de nourrir les villes pour éviter qu’elles ne fassent des révolutions. Alors on abandonne les campagnes à leur sort et leurs enfants, sans espoir, vont grossir les bidonvilles où rêvent d’illusoires migrations. Dans bien des cas, on se contente d’affermer des terres à des investisseurs sans tenir compte des droits d’usage dans des pays où il n’y a pas de cadastre et encore moins de droits du foncier.

 

Je fais sourire quand je raconte une vieille histoire, celle de la PAC européenne, des garanties de prix données aux agriculteurs et de la « révolution silencieuse » qui s’en suivit. La PAC était financée par les consommateurs, ce qui n’est guère possible en Afrique. Plus complexe, la politique agricole américaine, avec ses aides directes, l’était par les contribuables, par l’impôt et là aussi, les ressources africaines sont limitées. C’est justement là que l’aide internationale pourrait être la plus efficace. Mais je ne suis pas sûr que cela intéresse vraiment nos jeunes leaders !

 

 

13 décembre 2017

OMC

 

A Buenos Aires se tient la conférence ministérielle de l’OMC (la onzième). Autrefois, au siècle dernier, les conférences de l’OMC étaient des événements majeurs du calendrier international : les grands de ce monde s’y précipitaient, mais aussi les contestataires de tout poil et certaines de ces conférences (Seattle, Hong Kong) se terminèrent en batailles rangées.

Pas d’inquiétudes de cette nature pour cette conférence de Buenos Aires qui ne mobilise guère si ce n’est quand même pour s’inquiéter de l’avenir de l’OMC elle-même. Autrefois, le GATT, puis l’OMC vivaient au rythme des « Rounds » qui depuis 1947, au fil des élargissements, avaient contribué à la situation la plus proche dans l’histoire du libre-échange du XIXe siècle. Dillon, Kennedy, Tokyo, Uruguay, les Rounds, souvent longs et difficiles, avaient quand même abouti et en novembre 2001, le lancement du Doha Round, quelques semaines après le 11 septembre, avait suscité de grands espoirs, d’autant plus qu’il devait s’attaquer au-delà des tarifs douaniers à nombre de zones d’ombre de l’économie mondiale.

Mais voilà, Doha est dans l’impasse et dans un état de mort clinique et la responsabilité doit en être partagée, certes par les États-Unis, mais aussi par des pays comme l’Inde ou la Chine. Depuis déjà de nombreuses années, on est repassé du multilatéralisme à un bilateralisme régional avec les négociations d’accords de zones ou de traités bilatéraux de libre-échange. Mais au moins, l’OMC conservait-elle un rôle central dans le règlement des différents et avait-elle réussi à imposer sa jurisprudence dans les conflits commerciaux. Or, aujourd’hui, l’ORD est à son tour menacé par une administration Trump très ambigüe vis-à-vis de l’OMC. Il n’est pour l’instant pas question pour les États-Unis de quitter l’OMC, mais plutôt de l’asphyxier lentement en refusant par exemple de nommer des juges au sein de l’ORD. Longtemps, les États-Unis furent les hérauts d’un système commercial libéré de toute entrave. Là aussi leur volte-face est inquiétante.

 

 

12 décembre 2017

Climat

 

Ils étaient tous – ou presque – à Paris ! Peut-être un peu moins de chefs d’État, mais beaucoup de grands patrons et de personnalités notamment américaines que la position de Donald Trump sur le climat a en quelque sorte libérés : Bill Gates, Michael Bloomberg, John Kerry, les Californiens Arnold Schwarzenegger et Jerry Brown. À l’invitation du président français, ils célébraient les deux ans de l’accord de Paris, signé à l’issue de la COP 21.

Deux ans et… rien ! Au-delà du recul américain, force est de constater qu’il ne s’est rien passé de bien concret depuis 2015. Le réchauffement climatique s’est poursuivi avec les deux années les plus chaudes de l’histoire. Emmanuel Macron dans un remarquable discours n’a pas dit autre chose : nous sommes sur une pente d’accroissement des températures supérieur à 3 °C et les COP 22 et 23 n’ont progressé qu’avec la lenteur de la tortue.

Ces deux-jours à Paris, on a beaucoup insisté sur l’engagement des acteurs non étatiques et au premier chef des entreprises et de la finance.

On a donc beaucoup parlé de « finance verte » et là, il est incontestable que les mentalités ont progressé, que la prise de conscience s’enracine peu à peu dans le comportement des investisseurs, des banquiers et des dirigeants des grandes entreprises. Toutes les motivations ne sont peut-être pas parfaitement pures, mais cela va dans le bon sens.

Ceci étant, cela reste insuffisant et il reste un point fondamental de la responsabilité des états, celui du prix du carbone: tant que la contrainte d’un prix élevé ($ 50 la tonne au moins et plutôt $ 100 dans l’idéal) ne sera pas imposée, les virages majeurs en termes de choix de source d’énergie ou de mode d’énergie ne seront pris qu’avec une extrême lenteur. L’éradication du charbon ou du moteur à explosion ne se fera que sous la contrainte économique, non pas celle d’un marché du carbone qui fonctionne mal, mais celle d’un prix mondial que seraient capables de fixer des gouvernements réunis dans ce qui serait une sorte de COP finale : la COP 30 ou 40… ? Mais il sera trop tard. Oui, j’ai bien aimé le coup de gueule d’Emmanuel Macron.

 

 

9 décembre 2017

Jérusalem

 

À nouveau la colère gronde en Palestine, dans cette « terre sainte » des religions du livre autour de laquelle se déchainent des passions attisées par un dangereux – et irresponsable – pyromane, Donald Trump.

Qu’avait-il besoin, sans doute pour remonter sa cote auprès de la « majorité morale » américaine de décider de transférer l’ambassade américaine en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem ? Curieusement, en effet, les plus fervents soutiens américains de l’État d’Israël « pur et dur » se trouvent moins dans la communauté juive américaine, plutôt libérale, que parmi les chrétiens protestants évangéliques qui forment les gros bataillons du parti républicain.

Cette décision ne pourra qu’encourager le raidissement du gouvernement de B. Netanyahou qui de manière de plus en plus aveugle pousse ses pions à Jérusalem et en Cisjordanie. Au moment où Daesch était vaincu et où le Hamas semblait se faire plus conciliant, c’est là du pain béni pour les extrémistes qui, des deux côtés, juifs et arabes, ne veulent pas du moindre compromis.

La situation paraît plus inextricable que jamais. Le rêve souvent évoqué d’un statut extraterritorial pour Jérusalem, avec peut-être une prime au judaïsme pour son autorité, s’éloigne un peu plus.

Mais une autre chose est certaine. Dans le « grand jeu » du Moyen-Orient, les États-Unis ne sont plus crédibles et s’en trouvent de facto exclus. Cela avait déjà commencé sous Obama, mais Trump a vraiment porté un coup fatal à la diplomatie américaine. On ne sait plus d’ailleurs ce qu’ils souhaitent : ennemis de l’Iran, alliés de l’Arabie Saoudite et d’Israël, hostiles à la Turquie… Le contraste est grand avec la Russie et on ne peut qu’admirer la finesse avec laquelle Poutine a tissé sa toile dans la région. Mais il n’est pas sûr que la stratégie russe débouche sur un horizon de paix au Proche-Orient. La Chine absente (et dépendante pour le pétrole et le gaz), l’Europe trop faible et divisée, l’irresponsabilité américaine n’en est que plus inquiétante.

 

 

8 décembre 2017

Johnny

 

Qui eut imaginé que les funérailles de Johnny Halliday tourneraient, au-delà d’un hommage national, à une manifestation de masse comme la France n’en avait peut-être pas connu depuis le cortège qui avait mené Victor Hugo, le « poète national » au Père-Lachaise. Ils étaient tous là, les politiques bien sûr qui n’auraient pas voulu rater pareil moment pour un empire, les artistes serrant des coudes et puis sur le parcours, sur la place de la Madeleine, sous un froid soleil de décembre, des dizaines de milliers d’anonymes venus une dernière fois saluer Johnny.

Ce fut une véritable béatification laïque (et un peu religieuse aussi) comme personne n’en avait jamais eu au XXe siècle, jamais en tout cas pour un artiste, encore moins pour un chanteur. La foule qui était là représentait bien le peuple de France – peut-être pas aussi largement que notre véritable diversité culturelle – et presque toutes les générations avec quand même un accent particulier pour les quinquagénaires et au-delà, le « baby-boom » et après. Le paradoxe est que c’est la France où la contestation de la fin des années soixante, avec Mai 68, fut la plus forte, qui célèbre un personnage que ces événements avaient laissé indifférent pour le moins et qui par la suite avait côtoyé des milieux politiques plutôt conservateurs même s’il préféra la Fête de l’Humanité aux sirènes du FN. Au fond en célébrant Johnny, celui qui avait adapté en France les rythmes américains, c’est l’idéal d’un modèle français – gaulois même –qui est recherché. Johnny, c’est le barde du petit village gaulois, que seuls les Français peuvent apprécier et autour duquel ils se réunissent avec nostalgie, celle d’une époque un peu révolue dans une mondialisation qu’ils ne comprennent pas (même si Johnny sera enterré à Saint-Barthélemy…)

Une dernière remarque : la sacralisation de cette journée est passée par une cérémonie religieuse, par une place centrale donnée en l’Église de la Madeleine au culte catholique qui reste la référence en ces moments pour une France agnostique. Il en avait été de même pour les obsèques de François Mitterand. Le catholicisme lui aussi appartient à cette nostalgie française et lui aussi disparaît à petits pas. Johnny au moins nous l’aura rappelé.

 

 

6 décembre 2017

Jean et Johnny

 

Jean d’Ormesson, Johnny Halliday ! La grande faux du destin vient de réunir en quelques heures deux personnages qui, chacun à sa manière, ont marqué un large demi-siècle d’histoire de la société française. L’un et l’autre connaissent la gloire déjà posthume d’hommages presque nationaux avant que ne s’abatte sur eux la lourde chape de l’oubli.

Que retenir de Jean d’Ormesson, cet élégant écrivain qui nous a fait partager son bonheur de vivre dans une œuvre littéraire estimable dont la publication dans La Pléiade cette ultime consécration de son vivant, fut un point d’orgue peut-être un peu exagéré par ses amis de Gallimard. S’il n’y avait qu’une chose à retenir de sa vie, ce serait cet ultime entretien avec François Mitterrand dans un Élysée déjà vide entre deux personnages de roman qui partageaient à leur manière la même quête spirituelle.

Et puis Johnny ! Là, on est dans la démesure, à l’image du personnage qu’il incarnait, capable comme nul autre en France d’électriser les foules en faisant toujours plus grand et plus fort. Est-ce trop de dire que depuis le début des années soixante Johnny est l’artiste qui a le plus intensément communié avec l’âme profonde de la France, cet étrange pays à nul autre pareil. On ne s’étonnera pas que malgré ses nombreux séjours outre-Atlantique, il soit resté là-bas un quasi-inconnu. Parlant de notre « crooner » national, la presse anglo-saxonne en faisait le « Gallic Elvis ». Ce n’est là qu’une partie de la réalité tant Johnny a accompagné à sa manière les évolutions les plus profondes de la société française du temps des blousons noirs à celui des vieilles canailles.

Oh, certes, on pouvait se moquer de lui : dans ses élucubrations, le centralien Antoine voulait le « mettre en cage à Medrano » (à quoi Johnny répondait par « cheveux longs et idées courtes »). Plus tard, ses tentatives de naturalisation belge puis de résidence fiscale en Suisse ne parvinrent pas à lui aliéner un public fidèle qui de « Retiens la nuit » à « Allumer le feu » ne se lassait pas de reprendre ses tubes.

Tout chez Jean d’Ormesson était dans la mesure de l’homme bien né, tout chez Johnny fut dans la démesure de l’orphelin, mais si on laissait trainer sur une table les livres de l’un, on ne pouvait s’empêcher de vibrer aux rythmes de l’autre. À leur manière, l’un et l’autre furent généreux en nous donnant leur part de rêve, celle des châteaux ou bien celle des rockers qui se complètent bien au cœur de notre identité française.

À Dieu, Jean et Johnny !

 

 

5 décembre 2017

Bitcoin

 

A la collection des grandes bulles sur les marchés mondiaux, il va falloir probablement ajouter la plus improbable, celle du « bitcoin ». À $ 40 000 pièce, il est en train de rejoindre dans la légende économique les tulipes à Amsterdam en 1637, la compagnie du Mississippi à Paris sous la Régence et il a déjà dépassé la compagnie des Mers du Sud à Londres en 1721 tout comme plus récemment la bulle internet de 2000. C’est d’autant plus inattendu que l’objet en lui-même est difficile à saisir, fondé sur la rareté grâce au contrôle d’algorithmes programmés pour en limiter puis en arrêter à terme l’émission. Le bitcoin est né en 2009, au lendemain de la crise, au moment où les banques centrales noyaient l’incendie financier sous des déluges de liquidité. Certains ont pu y voir une réponse quelque peu libertarienne au contrôle exercé par des forces obscures au service du capitalisme mondial. Plus sérieusement, c’était une tentative de mettre en place ce qui manque si cruellement au système monétaire international : une devise internationale non manipulable fondée sur un sous-jacent indiscutable. C’est là où le bitcoin pêche malgré les garanties technologiques qui semblent entourer le contrôle de son émission. La spéculation actuelle montre aussi les limites dont souffre la régulation d’un marché sur lequel se sont précipités – et ce n’est pas un bon signe – des joueurs chinois. L’ouverture prochaine de contrats à terme (futures) à Chicago, dont l’un, celui du CBOE, s’appuie sur la place de marché virtuelle des jumeaux Winklevoss (les « inventeurs » de Facebook avant Mark Zuckerberg), apportera peut-être une dose de respectabilité à un produit qui pour l’instant laisse au moins dubitatif sinon franchement inquiet.

Curieusement, le président vénézuélien, Nicolas Maduro a eu une idée assez proche : il propose une nouvelle monnaie le « pétro » dont les sous-jacents seraient les réserves minérales du pays (pétrole, gaz, or…). Étant donné le chaos économique et financier qui règne au Venezuela, on peut douter de la faisabilité d’une idée que pourtant Keynes n’aurait pas reniée.

Keynes en effet avait rêvé d’une véritable monnaie internationale qui aurait été, à la place du dollar, la clef de voûte du système de Bretton Woods. Il l’avait même baptisée le « bancor » et elle devait avoir pour sous-jacent un stock de matières premières. Par la suite, certains de ses disciples (Kaldor, Tinbergen) développèrent cette idée d’« étalon-marchandises » qui fut même reprise dans les années cinquante par des hommes politiques comme Pierre Mendès France. Comme tant d’autres, Maduro fait donc du Keynes sans le savoir !

 

Il n’en reste pas moins que du bitcoin au pétro, le monde éprouve presque inconsciemment le besoin d’une nouvelle architecture monétaire et que la seule monnaie « universelle », le dollar, reste lié aux États-Unis de moins en moins capables ni disposés à assumer leur nécessaire rôle de clef de voute. Est-ce trop rêver que de songer à un nouveau Bretton Woods ? Dans l’état actuel de déliquescence de la régulation économique internationale, alors que va se dérouler dans l’indifférence la plus totale la conférence de l’OMC à Buenos Aires, cela n’apparait guère raisonnable. Mais si la bulle du bitcoin accélère un peu la prise de conscience des carences et de la fragilité de notre échafaudage monétaire, alors peut-être n’aura-t-elle pas été inutile.

 

 

2 décembre 2017

PAC

 

La présentation du projet de réforme de la Politique Agricole Commune a suscité comme on pouvait s’y attendre des réactions négatives : normal, pourrait-on dire tant cela a été la règle tout au long de l’histoire de la PAC chaque fois que l’on s’est risqué à proposer quelque changement. Il suffit de se rappeler du plan Mansholt dont l’auteur fut pendu en effigie par des manifestants agricoles au pied du Berlaymont. Le commissaire à l’agriculture, le bien médiocre irlandais Phil Hogan, ne mérite pas pareil sort… et pourtant !

Longtemps, la PAC fut « la mère » de toutes les politiques européennes. C’est sur le dossier agricole dans les années soixante que s’est forgé un « agir » européen. Les premiers prix agricoles communs furent tout aussi révolutionnaires que l’euro, trente ans plus tard. L’incapacité à réformer la PAC dans les années quatre-vingt pesa lourd dans la dérive des dépenses européennes. Il fallut attendre le blocage des négociations de l’Uruguay Round du GATT pour parvenir en 1993 à une première réforme et au passage de la garantie des prix à celle des revenus par le biais des aides directes. Depuis, au fil de réformes successives, la vieille PAC a été détricotée pour n’être plus qu’un outil de gestion d’aides de plus en plus verdies.

 

Mais le projet présenté pour la PAC au-delà de 2020 va beaucoup plus loin dans un contexte budgétaire difficile (Brexit oblige…) et avec un monde agricole dont le poids politique n’a jamais été aussi faible. On parle, en effet, de cofinancement des dépenses du premier pilier, celui qui est le cœur de la PAC et qui a toujours été financé uniquement sur les fonds du FEOGA. En clair, cela reviendrait assez rapidement à renationaliser les politiques agricoles. Certes, cela pourrait permettre de mieux coller aux réalités du terrain dans une logique de subsidiarité. Mais en réalité, cela remettrait rapidement en question l’égalité de traitement dont bénéficient les agriculteurs européens. Ce serait très vite la fin ultime de la PAC qui deviendrait au mieux la simple accumulation de règlements laissés à la discrétion des états. Une bien triste fin contre laquelle il faut essayer de se battre.

 

 

 

1er décembre 2017

Pétrole

 

Comme prévu, l’OPEP et ses partenaires non-OPEP menés par la Russie se sont mis d’accord pour prolonger les accords de réduction des quotas de production (1,8 million de barils-jours) en 2018. Cette décision paraît assez logique et devrait permettre de maintenir le baril de Brent dans la zone des $ 60 qui constitue une sorte de nouvel équilibre, qui laisse toutefois une marge importante au pétrole de schiste américain dont les exportations vers l’Asie – et surtout la Chine – ne cessent d’augmenter. Le chaos vénézuélien et la baisse des exportations qu’il provoque, facilitent aussi la tâche des membres de l’OPEP.

Pourtant, quelle complexité dans ce « grand jeu » ! Deux membres de l’OPEP sont en guerre presque ouverte et il faut toute la subtilité de la diplomatie russe pour leur permettre de sauver la face. L’Arabie Saoudite et l’Iran s’affrontent au Yémen et dans une moindre mesure en Syrie et en Irak. La diplomatie quelque peu brouillonne du saoudien MBS lui a aliéné par ailleurs le Qatar qui est tombé dans les bras de l’Iran et de la Turquie qui partage ses affinités avec les Frères musulmans. Il a aussi pris le risque de déstabiliser le Liban pour contrer l’influence du Hezbollah chiite proche de l’Iran.

En Syrie, la Russie est alliée de l’Iran. Au nord de l’Irak, les intérêts pétroliers russes jouent un rôle majeur au Kurdistan. Rosneft a ainsi pris le contrôle de l’oléoduc allant de Kirkouk au port turc de Ceyhan. De leur côté, les Iraniens reçoivent de plus en plus de pétrole kurde et on parle de la construction d’un oléoduc entre le Kurdistan et l’Iran. Mais, il y a un an, l’augmentation du capital de Rosneft ($ 10 milliards) avait été souscrite pour l’essentiel par le Qatar qui, depuis, en a revendu une partie au chinois CEFC que l’on dit proche de Xi Jin Ping. Et la Russie avait alors obtenu de l’Arabie Saoudite que l’Iran n’ait pas à réduire sa production tant qu’il n’avait pas retrouvé son niveau d’avant l’embargo américain : les États-Unis, qui sont à peu près inexistants dans ce grand jeu avec leur position quelque peu primaire de soutien à l’Arabie Saoudite et d’hostilité vis-à-vis de l’Iran.

La scène pétrolière aura rarement été aussi complexe, les équilibres aussi précaires et… la prévision aussi difficile.

 

28 novembre

Glyphosate

 

Décidément, l’agriculture est bien une variable d’ajustement de la politique française. Alors qu’à Bruxelles, les ministres européens venaient – grâce à un revirement de l’Allemagne – d’autoriser à la majorité qualifiée l’utilisation du glyphosate pour cinq ans, Emmanuel Macron vient de décider de manière unilatérale que la France se limiterait à trois ans. En cela, il s’aligne sur la position de Nicolas Hulot. Celui-ci avait dû accepter un recul historique sur le dossier nucléaire en repoussant de plusieurs années les délais de la loi sur la transition énergétique en ce qui concerne la part du nucléaire dans la production d’électricité. Il fallait bien lui donner quelque compensation.

Le débat sur le glyphosate a ceci de surréaliste que la principale accusation à son encontre, son caractère cancérigène, demeure très contestée et ne s’appuie sur aucune analyse scientifique digne de ce nom. Le débat sur son impact sur l’environnement est plus ouvert, mais lui aussi ne peut être tranché de la manière radicale dont la galaxie verte s’en est emparée.

C’est que le glyphosate est devenu pour tous ses critiques un véritable « produit d’appel » permettant de mobiliser au-delà des militants, le grand public sur un thème fédérateur, simple à comprendre, voire simpliste. Il en fut ainsi du gaz de schiste ou des OGM.

La comparaison avec les OGM est éclairante : à l’époque du Grenelle de l’environnement, le monde agricole avait ainsi été victime d’un accord avec les ONG écologistes. En échange de leur silence sur le nucléaire, sujet « hors champ », celles-ci avaient obtenu en particulier la création d’un Haut Conseil des Biotechnologies dont la composition leur assurait une possibilité effective d’interdiction de toute culture d’OGM en France.

 

Le dossier du glyphosate est de même nature : on y retrouve les argumentations scientifiques contestées par les opposants, dès lors qu’elles ne penchent pas dans leur sens, en accusant les instances en question d’être manipulées par les entreprises, Monsanto en l’occurrence qui assume dans tous ces dossiers agricoles le rôle du méchant. La réalité est bien sûr beaucoup plus complexe. La solution est celle d’une agriculture mieux raisonnée qui peut faire du glyphosate une utilisation optimale. Cela prendra du temps, un temps qui n’est pas celui du calendrier politique français…

 

 

25 novembre

Afrique

 

L’Institut Aspen réunissait un séminaire consacré à l’Afrique et à ses perspectives tant politiques et sécuritaires qu’économiques.

En 2030, l’Afrique, ce sera plus de 20 % de la population mondiale, plus de 30 % des moins de 25 ans, mais seulement guère plus de 4 % du PIB et puis surtout, rien que pour l’Afrique sub-saharienne, 80 % des pauvres de la planète.

L’Afrique n’a pas le monopole des guerres, mais elle est un dramatique réservoir d’instabilités traditionnelles en Afrique australe et centrale, des Congos aux Soudans sans oublier Zimbabwe ni même Afrique du Sud, et puis d’instabilités nouvelles liées à la montée de l’islamisme dans une zone sahelienne de plus en plus large. Rares sont les pays qui, depuis leur indépendance n’ont connu ni guerres civiles, ni coups d’État, ni hommes providentiels se transformant en dictateurs parfois héréditaires : le Sénégal est avec l’Afrique du Sud (et encore !), la seule exception.

Toute cette instabilité est bien sûr liée à l’échec du développement économique, à l’absence de tout décollage, à la fragilité des quelques modèles qui ont pu faire illusion : le Ghana ou la Côte d’Ivoire hier, l’Éthiopie ou le Rwanda aujourd’hui.

Et pourtant, qu’ils sont nombreux tous ceux qui se sont penchés sur l’Afrique, qui ont voulu l’aider, et dont l’enthousiasme s’est heurté certes à la mal gouvernance, mais surtout à ce que Lionel Zinsou, qui fut Premier ministre du Benin, mais aussi haut fonctionnaire français et banquier d’affaires, qualifie « d’analphabétisme managérial » d’organisations internationales de plus en plus lourdes, complexes, coûteuses et… inefficaces.

Une chose est sûre : l’Afrique n’a pas grand-chose à attendre des marchés de matières premières dont elle n’est pas d’ailleurs un enjeu majeur à quelques exceptions près (le cobalt du Congo par exemple). Mais égoïstement, l’Europe ne peut s’en laver les mains, car flux migratoires et islamisation sont porteurs de menaces pressantes. Les voies du développement africain apparaissent bien étroites, mais il faut contribuer à les élargir tant il s’agit là du défi majeur du XXIe siècle pour notre planète.

 

 

24 novembre

Black Friday

 

Black Friday ! Difficile d’échapper aujourd’hui à ce nouveau délire consumériste importé des États-Unis dans une logique de mondialisation de nos comportements d’achats. Tous s’y sont mis dans la foulée d’Amazon et de la plupart des sites d’e-commerce.

Faut-il quand même rappeler ce qu’est le « Black Friday ». C’est aux États-Unis le lendemain de Thanksgivings qui est la principale fête américaine qui a conservé une très forte dimension religieuse et nationale. Les Américains remercient ce jour-là le créateur de leur avoir donné une nouvelle terre : la prière est celle des passagers du Mayflower et chaque année, nombre de journaux, comme le Wall Street Journal la reproduisent. Thanksgiving est aussi une fête familiale et on y déguste la traditionnelle dinde, l’une d’entre elles étant « graciée » par le Président.

Thanksgiving étant un jeudi, c’est l’occasion d’un « pont » et donc de courses dans les magasins, souvent pour préparer les cadeaux de Noël : c’est le « Black Friday », un des moments les plus forts de la consommation des ménages aux États-Unis.

Autant les États-Unis ont exporté Halloween (ce qui n’a guère de sens d’ailleurs), autant Thanksgiving est trop enraciné dans l’Amérique la plus profonde pour avoir pu passer l’Atlantique. Mais le Black Friday, lui, a surfé sur internet et est devenu incontournable en l’espace de deux ou trois saisons. C’est le lancement de la saison de Noël (une bonne semaine avant le début de l’Avent, dont la symbolique échappe à presque tous les Français si ce n’est avec des calendriers de l’Avent faits de chocolats ou de bocks de bière…). Black Friday (en fait une bonne semaine) est suivi d’ailleurs du Cyber Monday.

 

Pourquoi pas au fond et on ne peut en vouloir aux hommes de communication de faire leur métier. Le sacré et le profane ont vocation à coexister et il en a toujours été ainsi depuis les fêtes de la Rome antique. Le mérite du Black Friday en Europe est de n’avoir aucune raison d’être si ce n’est la célébration du dieu e.commerce sur l’autel de la consommation. Cela aura peut-être le mérite de dégager Noël quitte à concurrencer le Père Noël ou Saint-Nicolas. Et Noël, comme Thanksgiving, redeviendra message d’espérance…

 

 

19 novembre

Pauvreté

 

L’Église catholique fêtait aujourd’hui, à l’initiative du pape François, sa première journée mondiale de la pauvreté. En ce jour, la liturgie dominicale offrait en Evangile une des plus célèbres paraboles du Nouveau Testament, la parabole des Talents.

On connaît l’histoire : un maître part en voyage et confie à trois serviteurs, à chacun selon ses capacités, cinq, deux et un talents (une unité monétaire). Les deux premiers les font fructifier et doublent leur capital et le troisième l’enterre avant de le rendre intact à son retour. Le maître félicite les deux « entrepreneurs » et chasse le troisième en lui disant qu’il aurait pu au moins placer le talent chez le banquier pour en tirer quelque intérêt. Calvin, et à sa suite le protestantisme, y verra une justification de l’activité bancaire que jusque-là l’Église catholique interdisait, au moins officiellement.

Mais en chaire aujourd’hui, le célébrant a ajouté une autre dimension regrettant que le Christ dans sa parabole ait oublié un quatrième serviteur : celui qui aurait lui aussi reçu des talents et les aurait perdus, celui qui n’aurait pas été capable de gérer son capital et aurait sombré dans la misère. Ce quatrième serviteur oublié de la parabole, c’est le pauvre, dont – à vrai dire – le talent initial est bien souvent fort mince.

À l’heure de l’état providence dans nos sociétés, la figure du pauvre n’est pas la même que dans les pays en développement. Il y a pourtant encore bien des SDF dans nos rues qui passent au travers des mailles administratives parce qu’ils ont tout perdu de leurs maigres talents. Le maître chasse le serviteur qui n’a rien fait, récompense ceux qui ont su prospérer, mais dans cette parabole « élargie » il n’y a pas de place pour celui qui a lâché prise et on aimerait que les autres serviteurs soient capables de lui tendre la main.

Le choix préférentiel pour les pauvres est au cœur de la doctrine sociale du catholicisme, mais au-delà d’une seule religion, ne doit-il pas être au centre de la vie humaine, les pauvres, lointains certes, mais surtout ceux qui sont à côté de nous et que nous avons tant de facilité à ne pas voir, à oublier…

 

 

 

18 novembre

Franglais

 

Au printemps 2018 se tiendra le soixante-septième congrès de l’Association française de science économique (AFSE) à Paris. C’est le grand moment annuel de réunion des économistes français présidé cette année par Agnès Benassy-Quere qui préside aussi le Conseil d’Analyse économique auprès du Premier ministre. Il y aura bien sûr une allocation du Prix Nobel, Jean Tirole, et une autre d’un professeur du MIT aux États-Unis. Celui-ci s’exprimera en anglais ce qui est normal, mais ce qui ne l’est pas c’est que l’intégralité du Congrès se tiendra en anglais.

On pourrait dire qu’il ne s’agit là que d’un cruel réalisme. Le marché mondial de la pensée économique fonctionne en anglais. Tout apprenti économiste se doit aujourd’hui d’écrire ses « papiers » (dont il rêve qu’ils soient publiés dans des revues de premier rang) en anglais : dans une université comme Dauphine, les présentations de recherche se font sur la base de textes rédigés en anglais devenu la « lingua franca » d’une corporation internationale dont le centre de gravité se trouve bien sûr aux États-Unis.

Mais nous sommes en France, dans un Congrès qui ne réunira que des économistes français qui, à priori, doivent encore rédiger leur thèse en Français. L’auteur de ces lignes se souvient avec émotion de sa première communication en un tel congrès : c’était en 1979 à Abidjan au Congrès des Économistes de langue française. Nous n’en étions pas pour autant ridicules…

Sur un autre sujet, il se donne actuellement à paris, à Bobino, un très bon spectacle : « Les Franglaises ». Une troupe d’excellents chanteurs et musiciens interprète un certain nombre de « tubes » anglo-saxons des cinquante dernières années dans des traductions littérales. On se rend compte que nous avons dansé et fredonné des chansons d’une cruelle vacuité littéraire frisant même parfois l’ineptie totale.

Loin de moi de penser qu’il pourrait en être de même pour quelques-uns des papiers de nos amis économistes une fois qu’on les aura débarrassés de leur jargon anglo-saxon. Qu’importe la langue…

 

 

 

16 novembre

Art

 

$ 400 millions au marteau ; plus de $ 450 millions avec les frais chez Christie’s à New York. Tous les records ont été battus par le « Sauveur du monde » (Salvator Mundi), une toile « retrouvée » de Léonard de Vinci, dont le sourire impénétrable, très « jocondien », laisse planer quelques doutes quant à son authenticité et au moins à la signature magique de Vinci. Laissons toutefois les experts débattre et convenons simplement que ce tableau n’a rien de vraiment exceptionnel si ce n’est quand même son histoire notamment la plus récente : retrouvé dans une vente aux enchères aux États-Unis, restauré puis présenté par des experts, il fut acquis pour $ 80 millions par un marchand suisse qui le revendit immédiatement à Dimitri Rybobovleu, l’ancien roi russe de la potasse, qui – fortune faite – avait décidé de se créer une collection, en sus de son investissement dans le club de football de Monaco. Ayant acheté ce tableau $ 125 millions, il avait eu l’impression désagréable de s’être fait escroquer par son « rabatteur » qui lui avait tu sa marge de plus de $ 40 millions.

Christie’s lui avait donné une garantie de $ 100 millions et avait organisé une subtile campagne de promotion autour de Salvator Mundi, n’hésitant pas à le placer dans une vente d’art contemporain au côté d’une « Cène » d’Andy Warhol, inspirée de… Léonard de Vinci.

Personne ne savait trop combien ferait ce Vinci-là. Le record d’une toile aux enchères revenait à Picasso et en juillet 2016, un très beau Rubens n’avait fait à Londres que £ 45 millions. La logique, et les doutes de certains experts, indiquait un montant qui pouvait être un peu supérieur à $ 100 millions, mais guère plus.

Mais $ 450 millions ! L’identité de l’acheteur étant restée confidentielle, on en est réduit aux conjectures si après s’être tournés vers la Chine, les regards portent maintenant sur des fonds d’investissement associés à quelques grands musées désireux de pouvoir accrocher à tour de rôle sur leurs cimaises pareille icone. Qu’achète-t-on, en effet, pour pareil montant ? Avant tout une image et une part de rêve, une petite place aussi dans l’histoire bien chaotique d’un marché de l’art qui profite quand même des envolées boursières et de la recherche par les « ultra-riches » de placements alternatifs. Le total des ventes de la semaine à New York s’est élevé à $ 2,4 milliards. Le Vinci n’est que la partie émergée de ce qui commence à ressembler à une bulle…

 

 

 

9 novembre

Une croix en Bretagne

 

À Ploermel en Bretagne, le maire s’était fait offrir par un ami sculpteur russe une statue de Jean-Paul II. Il avait convaincu son conseil municipal de la dresser en un lieu public. Jusque-là rien de choquant, d’autant plus que la statue est réaliste et que la personnalité de Jean-Paul II dépasse largement le monde catholique.

Mais notre maire eut l’idée saugrenue et esthétiquement ratée d’entourer la statue d’une sorte d’arche surmontée d’une croix. C’est laid et on se demande ce que vient faire cette croix qui n’apporte rien ni au monument ni au message de Jean-Paul II.

C’est bien sûr par cette croix que le scandale est arrivé ! Il suffisait d’appuyer sur le bouton pour que réagisse le vieux fond laïcard le plus étroit et le plus borné que compte la France. La croix c’était bien pire que les crèches. Et de ce point de vue la loi de 1905 est claire en ce qui concerne les signes distinctifs postérieurs à 1905 et ne dépendant pas d’un lieu de culte. Gêné, mais gardien de la lettre – et un peu de l’esprit – des lois, le Conseil d’État a dû condamner la croix de Ploermel.

C’était là bien sûr, appuyer sur un autre bouton, fort sensible, celui du cléricalisme borné. Alors que de prime abord les autorités ecclésiastiques n’avaient guère réagi, toute autre a été la réaction des milieux militants qui ont fait de cette malheureuse croix un symbole de la lutte des derniers chrétiens face à l’hydre laïque et peut-être islamique !

Quelle attitude adopter dans une querelle aussi ridicule et où la réaction première serait de renvoyer dos à dos tant la « libre pensée » et son siècle de retard, que les « soutanes » qui rêvent d’un retour au moins avant Vatican II. Car au fond, il est peu surréaliste d’avoir ce type de débat en 2017 dans une France qui ne compte guère plus de 5 % de catholiques pratiquants (et encore…) et où effectivement le croissant est un problème autrement plus grave que la croix, interdite d’ailleurs dans la plupart des pays musulmans.

 

L’avis du Conseil d’État est raisonnable qui donne d’ailleurs à ce moment toute sa plénitude humaine et qui sans le vouloir corrige une monstruosité artistique.

 

 

5 novembre

Arabie Saoudite

 

Purge en Arabie Saoudite ! Le jeune prince héritier Mohammed Bin Salman (MBS) vient d’entreprendre un grand ménage en plaçant en résidence surveillée (le « Ritz Carlton » de Ryadh quand même) une dizaine de princes, de ministres et quelques hommes d’affaires. Il y a une prise spectaculaire, au moins pour les Occidentaux, le prince Alwaleed dont la fortune est estimée à $ 18 milliards, mais les dossiers les plus importants sont ceux de quelques piliers du régime à l’image du prince Miteb, un fils du roi Abdallah qui contrôlait la garde nationale. MBS accélère donc sa prise de contrôle dans l’optique – désormais assez proche – de la succession de son père. Le motif avancé, celui de la corruption, peut faire sourire tant cette notion a peu de sens dans un pays comme l’Arabie Saoudite géré comme sa propriété par une famille royale devenue pléthorique et où chacun des quelques milliers de princes veut sa part du gâteau ; tant aussi la gabegie y reste la règle : les Marocains gardent ainsi un souvenir ému des vacances du roi Salman cet été à Tanger et des dépenses somptuaires de sa suite.

MBS prépare sa prise de pouvoir, quoi de plus normal ! De plus, il initie une inflexion de la société saoudienne vers l’après-pétrole : comment utiliser la rente pour moderniser non seulement le pays, mais aussi les mentalités ? Il vient de lancer le chantier d’une ville du futur, Neom, et c’est même avancé sur le terrain sensible de la religion.

 

Tout ceci irait dans le bon sens s’il n’y avait sa politique extérieure bien difficile à lire et à comprendre. Il a plongé l’Arabie Saoudite dans le chaos yéménite, a rompu brutalement avec le Qatar et en même temps qu’il purgeait quelques-uns de ses cousins, il a contraint le Premier ministre libanais Saad Hariri à démissionner en s’en prenant directement à l’influence iranienne au Liban par le biais du Hezbollah. Tout ceci apparaît brouillon, sans ligne directrice si ce n’est la haine de l’Iran et la volonté de réunir les sunnites contre les chiites. Voilà qui nous replonge dans des guerres de religion fort éloignées des villes nouvelles du XXIe siècle ! En attendant, le Brent est remonté à $ 64 le baril.

31 octobre

Protestantisme

 

En ce mois d’octobre 2017, propice aux anniversaires, le dernier jour du mois marque une date fondamentale, celle où Martin Luther placarda ses 95 propositions sur la porte de l’église de Wittenberg, il y a cinq cents ans, le 31 octobre 1517. Luther ne songeait alors nullement à une rupture radicale avec Rome, mais il proposait des réformes assez profondes à une Église loin d’être exemplaire et qui se comportait alors comme un pouvoir temporel. Rome ne sut pas l’entendre et malgré les efforts de conciliation de Charles Quint, la rupture fut bientôt inévitable.

Le protestantisme naquit ainsi au cœur du XVIe siècle de violentes « guerres de religion » qui ensanglantèrent l’Allemagne et encore plus la France, puis la Grande-Bretagne avec la décision d’Henri VIII en 1534 de faire lui aussi dissidence.

Peu de grandes religions ont autant que le protestantisme connu des évolutions aussi radicales ces dernières années : le protestantisme historique (luthériens, réformés calvinistes, anglicans et épiscopaliens) est en plein recul, voire en totale laïcisation comme en Angleterre, en Allemagne ou en Scandinavie. Les gros bataillons sont aujourd’hui représentés par les pentecôtistes et surtout par les évangéliques qui représentent souvent d’ailleurs le fer-de-lance de la chrétienté dans nombre de pays du monde. On est là cependant assez loin des enseignements de Luther ou même de Calvin, plus proche de ces prédicateurs que, de Munster à Genève, ils n’hésitèrent pas à combattre et à brûler.

Le protestantisme, dans sa version historique c’est aussi un rapport particulier aux questions économiques. Traduisant la Bible. Luther donna au mot devoir la traduction de « beruf » qui est aussi la profession : le devoir du chrétien passe par sa réalisation professionnelle et il n’y a pas chez les protestants l’ambiguïté du rapport à l’argent que l’on trouve chez les catholiques. Rappelons aussi l’apport fondamental de Calvin qui, le premier, remit en cause l’interdiction du prêt à intérêt, un héritage d’Aristote que Thomas d’Aquin avait encore renforcé (sans empêcher pour autant l’essor des cités marchandes italiennes…) ce qui donna au protestantisme une place centrale dans la révolution industrielle du XVIIIe et du XIXe siècle. En sera-t-il de même au XXIe siècle ? On peut en douter même aux États-Unis…

 

 

28 octobre

Israël

 

Il y a un siècle, le cabinet de guerre britannique adoptait un texte qui passa à la postérité comme la Déclaration Balfour : soixante-sept mots relativement vagues, mais s’engageant sur la promesse de créer en Palestine un « foyer juif ». Le rêve de Chaim Weizmann et du sionisme commençait à se réaliser. À l’époque, il n’y avait que 10 % de juifs dans une Palestine appartenant à l’empire ottoman et que Français et Britanniques avaient partagé au long de la célèbre ligne « Sykes-Picot ». Pour conforter l’influente communauté juive anglo-saxonne, à un moment où l’appui américain dans la guerre était indispensable, pour trouver aussi un point d’émigration pour les juifs d’Europe orientale, victimes de pogroms, la décision de création d’un foyer juif en Palestine, une région encore à conquérir, pouvait avoir du sens.

Trente ans plus tard, des descendants des premiers migrants ashkénazes déclaraient l’indépendance de l’État d’Israël. Cinquante ans plus tard, au lendemain d’une guerre éclair, c’était la conquête de Jérusalem. Et depuis cinquante ans, une situation bloquée, un des plus vieux conflits de la planète sans espoir aucun de quelque solution même à moyen terme.

Nul cependant ne conteste plus la légitimité d’Israël qui est en plus la seule véritable démocratie de la région : une démocratie dont malheureusement le système électoral a favorisé l’émiettement politique et donné une influence disproportionnée à des minorités religieuses conservatrices. Il est vrai que la sociologie politique d’Israël a changé : la génération des pionniers, celle des kibboutz,  d’un judaïsme libéral presque laïc, a été bousculée par une émigration notamment sépharade beaucoup plus conservatrice refusant toute forme de cohabitation avec les voisins arabes d’Israël.

De leur côté, les Palestiniens ont été les victimes des stratégies de leurs « frères » arabes puis de la montée en puissance de l’islamisme. La médiocrité de leurs dirigeants (Arafat au premier chef) et le comportement du Fatah comme partie unique ont fait le reste.

Un siècle après la déclaration Balfour, Israël a, à sa tête, une des équipes les plus dangereuses de son histoire. Mais c’est un état de droit dont la magistrature – et l’armée – sont indépendantes, dont l’économie est florissante. Dans le champ de décombres qu’est le Proche-Orient, qui peut en dire autant ?

 

 

27 octobre

Révolution russe

 

Suivant les calendriers, c’est en octobre ou en novembre. Peu importe, au fond car c’est bien il y a un siècle que les bolchéviques prenaient le pouvoir à Petrograd. Ainsi s’ouvrait la grande parenthèse communiste qui a marqué le XXe siècle et dont on a toujours du mal à se détacher : Lénine est toujours dans son mausolée de la place Rouge, Mao trône sur la place Tien An Men et le monde ne manque pas de disciples de Trotsky ou de Castro.

Il y a un siècle, la Russie était l’un des plus prometteurs des pays émergents (l’équivalent des BRIC en 1914 étaient les États-Unis, le Japon, la Russie et l’Argentine). Son poids industriel (5,3 % du total mondial) était supérieur à celui de l’Allemagne. Elle disposait d’une élite cultivée et de mouvements artistiques d’avant-garde comme le futurisme. Ceci contrastait bien sûr avec des masses paysannes largement analphabètes, à peine sorties du servage. Mais surtout la Russie n’avait pas su évoluer sur le plan politique et elle était restée une autocratie, le tsar ayant enlevé à la Douma le peu d’influence qu’il avait dû concéder au système parlementaire au lendemain de la Révolution de 1905.

Nicolas II fut bien sûr un dirigeant d’une insigne médiocrité rappelant à bien des égards Louis XVI, y compris en ce qui concerne l’influence d’une épouse réactionnaire. Le tsar fut balayé un matin de février 1917 de manière tellement rapide que nul n’était vraiment prêt à assurer le pouvoir alors même que l’Europe grondait sous le fracas des canons. Pendant quelques mois, la Russie connut la tentation du parlementarisme dont sortit le gouvernement provisoire de Kerenski. Et puis vint Lénine !

C’est en effet Lénine – et pratiquement lui seul – qui força le destin en ces journées d’octobre. Il n’était que le chef d’une petite faction, les bolchéviques, mais il était décidé, impitoyable, sans scrupules, animé de la seule volonté de prendre le pouvoir envers et contre tout. Une petite poignée d’hommes manipulant le soviet et bénéficiant de l’appui de quelques soldats et marins prit donc le pouvoir, abolit rapidement le système parlementaire et mit en place une nouvelle autocratie dont l’actuelle Russie du « Tsar » Poutine reste l’héritière.

 

 

25 octobre

Chine

 

Au dernier jour du 19e Congrès du Parti communiste chinois qui a fait entrer Xi Jin Ping au panthéon aux côtés de Mao lui-même, la liste des « sept sages » a été dévoilée. Le comité permanent du bureau politique du comité central du parti est en effet le centre même du pouvoir chinois et sa composition, subtil équilibre entre princes rouges et technocrates, civils et militaires, le centre du parti et la « province » notamment Shanghaï, est en général le parfait reflet de la structure du pouvoir chinois. Cette année, pas de doute, Xi Jiping est en position dominante, comme cela n’était pas arrivé pour ses deux prédécesseurs Hu Jintao et Jiang Zemin.

Ses six compagnons au sein du comité permanent ne lui feront pas d’ombre. Il a conservé Li Keqiang, le Premier ministre, auquel il avait depuis longtemps retiré toute influence. Il a promu son directeur de cabinet Li Zhanshu ainsi que le principal idéologue du PCC, Wang Huning, qui pourra contribuer à la pensée de Xi destinée à devenir partie intégrante de la doctrine du PCC. Il a promu un autre de ses proches, Zhao Leji à la tête de la lutte anti-corruption et a laissé quand même au moins une place à un fidèle de Jiang Zemin, l’ancien président qui règne toujours sur son fief de Shanghaï. Le plus jeune ayant 60 ans, aucun d’entre eux ne peut normalement envisager la succession de Xi Jinping en 2022.

Et c’est là, bien sûr, la question fondamentale. Jamais depuis Mao un président n’aura concentré autant de pouvoir dans un exercice non plus collégial, mais solitaire, qui rappelle presque la situation d’un président français lorsqu’il détient le contrôle du parlement (un pouvoir jupitérien dirait-on aujourd’hui). Mais en Chine, il n’y a pas d’élections, seulement des règles non écrites à la fois de limites d’âge (65 ans) et de non-cumul de plus de deux mandats, dix ans donc. Ceci nous amène en 2022. Xi Jiping aura 69 ans et pour l’instant il n’a pas de dauphin alors que le culte de la personnalité à son égard se renforce un peu plus chaque jour. Voudra-t-il garder le pouvoir et dans ce cas y aura-t-il quelque opposition pour le contrer ? La question va rester ouverte pendant quelques années encore.

 

 

20 octobre

Université

 

Retour de l’éternel serpent de mer : faut-il sélectionner à l’entrée à l’université ? Tout le monde s’accorde sur l’échec du système APB, ce « Big Brother » qui était censé orienter des bacheliers, toujours plus nombreux aux mentions toujours plus élevées. Tous les professionnels (et en tant que professeur d’université, j’en fais partie) s’accordent pour estimer que le premier cycle universitaire, avec un taux d’échec de l’ordre des deux tiers, est un immense gâchis et que l’égalité affichée de bouche sur une immense inégalité. En réalité, la sélection est déjà là : scolaire pour les classes préparatoires, les IUT et les classes de BTS, financière pour les innombrables écoles formant des « bachelors » et pour les cours privés renforçant les chances des étudiants en médecine, en droit ou en économie. Paradoxalement, les seuls allant vers les universités « publiques, laïques et gratuites » sont les moins bons scolairement et les pauvres. Et comme face à l’afflux d’étudiants auxquels un baccalauréat largement dévalorisé donne le droit d’entrer à l’université, les universités n’ont guère de moyens et les enseignants, obsédés par leurs carrières de « chercheurs », de moins en moins de goût ni de vocation, la situation ne fait qu’empirer notamment dans quelques filières, de la psychologie au sport, dont les débouchés restent limités.

En réalité la solution, celle de la sélection avant le bac, est déjà pratiquée par toutes les formations dérogatoires à l’image des prépas ou du cas particulier d’une université comme Dauphine.

Mais en France, parler de sélection est un tabou : les syndicats étudiants, dont la représentativité est fort limitée, n’en veulent pas tout comme les syndicats d’enseignants dont le cœur reste ancré dans l’utopie égalitaire. Alors, on parle d’« orientation plus efficace », de « prérequis » et de « potentialités » des élèves. Mais les syndicats s’indignent déjà de « sélection dissimulée » et rejettent les « prérequis coercitifs ».

Dans ce grand bal des hypocrites, les seuls perdants sont ces malheureux bacheliers auxquels on vend une illusion universitaire dont la plupart ne connaîtront que quelques amphithéâtres bondés et puis l’angoisse de la feuille blanche.

 

 

19 octobre

Crise boursière

 

Il y a trente ans, c’était « le jour le plus bas ». Le 19 octobre 1987, un « lundi noir », Wall Street perdit 20 % de sa valeur, la chute journalière la plus forte de l’histoire bien plus qu’en 2008 et même en 1929. Ce fut une onde de choc sur les marchés, mais curieusement elle n’eut pas de conséquences majeures sur le plan macroéconomique. Il y eut bien une courte récession aux États-Unis deux ans plus tard (qui coûta sa réélection à Georges Bush père et qui vit la victoire improbable de Bill Clinton), mais ce fut ensuite la folle décennie de la « nouvelle économie ».

En fait, le krach de 1987 fut avant tout technique : les taux d’intérêt étaient élevés (plus de 10 %) et favorisaient les investissements obligatoires aux dépens de valeurs d’entreprises qui sortaient d’une période difficile pour une économie américaine à peine convalescente. De plus, on commençait à peine à utiliser sur les marchés dérivés des programmes informatiques de gestion du risque qui entrainèrent en ce malheureux Black Monday des ventes massives sur les marchés à terme d’indices qui précipitèrent un peu plus l’effondrement général.

Mais pourquoi parler aujourd’hui de cet anniversaire. C’est que la situation actuelle a de quoi inquiéter. Jamais, les marchés boursiers n’ont été à pareille fête et chaque jour on bat de nouveaux records : le SP500 est en valeur courante sept fois plus haut qu’en 1987. Pareille « bulle » commence à inquiéter, d’autant plus que les « price earnings ratios » n’ont jamais été aussi hauts sauf en 2001, année justement d’un autre krach et de l’éclatement de la bulle internet. Certes les taux d’intérêt sont toujours au plus bas et il n’y a pas grande inquiétude à se faire en matière d’allocation d’actifs. Certes aussi, les techniques de gestion se sont améliorées et les « coupe-circuits » permettent normalement d’éviter un krach « technique ».

Mais la valorisation des entreprises de la nouvelle économie a de quoi laisser rêveur. Certains marchés, comme la Chine, sont bien fragilisés. Et puis le monde est assis sur une montagne de dettes (deux fois et demie le PIB mondial) qu’il faudra bien attaquer un jour ou l’autre.

Alors oui, les marchés boursiers dansent gaiement sur un volcan encore éteint. Mais écoutez les grondements de la prochaine éruption.

 

 

17 octobre

Faim

 

À l’occasion de la journée mondiale de l’Alimentation, le pape François a prononcé devant la FAO un discours pour le moins décapant.

Il a lié de manière très forte, faim et migrations et de ce point de vue, il a – au moins en partie – raison. La récente augmentation du nombre de personnes souffrant dans le monde de pauvreté alimentaire n’est-elle pas liée à l’intensification des conflits et des guerres civiles qui mettent d’autant plus de réfugiés sur les routes du monde. Et lorsque ce ne sont pas des conflits, c’est la malgouvernance et tout particulièrement l’absence de politiques agricoles qui pousse les ruraux vers les villes et puis au-delà des mers.

À partir de là, on aurait pu s’attendre à un discours classique sur les mérites du développement économique durable dans la ligne de l’encyclique « Laudato Si » avec même un petit couplet sur les marchés agricoles et la spéculation (ce dernier mot a quand même été prononcé).

Non, François s’est situé ailleurs en pratiquant une sortie par le haut, héritée de Jean-Paul II et de Benoît XVI : la référence à l’amour : « serait-ce trop de vouloir introduire dans le langage de la coopération internationale la catégorie de l’amour, déclinée en gratuité, égalité dans le traitement, solidarité, culture du don, fraternité, miséricorde… Aimer ses frères et le faire en premier, sans attendre d’être payé en retour ». Et un peu plus loin, il conclut par cette phrase qui vaut toutes les méditations : « Aimer signifie ne pas continuer à diviser la famille humaine entre ceux qui ont le superflu et ceux qui manquent du nécessaire ».

Dans une institution – la FAO – devenue une énorme machine bureaucratique à la notoire inefficacité, parler ainsi a quelque chose de surréaliste. Mais n’était-ce pas là le seul message possible de la part d’une Église qui depuis avant même le concile Vatican II parle et professe la « civilisation de l’Amour ».

Il faut bien sûr le décliner ensuite sur le terrain, dans les décisions quotidiennes, dans le comportement de chacun et dans l’exemplarité des politiques publiques. En se souvenant aussi de la phrase de Jean-Paul II : « avant toute logique des échanges sur les marchés, il y a un dû à l’homme parce qu’il est homme ». Un dû et un don.

 

 

15 octobre

Vélib

 

Adieu, mon cher Vélib ! Ce matin, des pelleteuses ont détruit la station qui se trouvait en face de l’Université Paris-Dauphine. Nous allons survivre encore quelques semaines et puis les derniers Vélib de la première génération disparaîtront.

Oh certes, ils étaient lourds, n’avaient que trois vitesses et pas d’électricité, et puis Paris n’est pas plat ! Circuler en costume-cravate demandait une certaine ascèse, tout comme traverser la place de l’Étoile un brin d’intrépidité ou d’inconscience. Mais voilà, je les aimais bien, presque toujours disponibles malgré le vandalisme de certains, plus difficiles parfois à rendre lorsque les stations étaient pleines. Ma carte de Paris était devenue celle des stations Vélib en fonction de l’heure de la journée et puis aussi du relief. En pédalant, je passais le col de Chaillot ou les premières pentes de Montmartre, je me grisais dans la descente de l’Alma et je sprintais sur le boulevard Saint-Germain pour battre les autobus et arriver avant au pied de la Sorbonne.

La mairie de Paris a donc décidé de changer de concessionnaire et c’est là probablement une décision mûrement réfléchie. Quoique ! En assistant à la destruction des stations actuelles, je ne pouvais m’empêcher de penser au gâchis que cela représentait : toutes ces bornes envoyées à la ferraille, tous ces vélos désormais inutilisables (et qui seraient, dit-on, utilisés en pièces détachées…). Avec une municipalité particulièrement éco-responsable, je ne doute pas qu’un bilan carbone de cette opération n’ait été dressé et j’ai peur qu’il soit bien calamiteux. On est là bien loin de la transparence verte prônée à longueur de discours par « Notre-Drame de Paris » (c’est facile, mais je ne peux y résister…)

 

Alors, attendons : on nous promet de nouveaux Vélib, plus souples d’utilisation et pour une bonne partie électriques. Souhaitons leur bon vent, mais je garderai une pensée émue pour ces pionniers et une colère froide contre ces roitelets élus sans grand risque au scrutin de liste, apparatchiks d’une gauche rose et verte aujourd’hui disparue qui sans retenue gâchent ainsi l’argent du carbone !

 

 

17 octobre

Vives les riches !

 

Depuis quelques jours, la polémique fait rage : le budget présenté pour 2018 par le gouvernement fait-il la part trop belle aux « riches », favorise-t-il de manière excessive ceux dont les investissements pourraient assurer la reprise économique du pays ? Emmanuel Macron va-t-il trop loin dans sa volonté de réformer le modèle français en privilégiant le capital – notamment financier – par rapport au travail et surtout à l’état providence ? On reconnaît là quelques thèmes classiques des débats français des dernières décennies et même au-delà la vieille méfiance vis-à-vis de l’argent, héritée de nos cultures à la fois catholique et républicaine.

Pourtant les propositions sur la table demeurent bien modestes et on est très loin du grand soir fiscal dont certains pouvaient rêver : modification de l’ISF qui devient une taxe immobilière ; réduction de certaines allocations et notamment de celle, fort symbolique, des APL ; « flat tax » sur les revenus des capitaux… À vrai dire, les critiques faites à ces mesures ne manquent pas de fondements. Il y a manifestement un parti pris qui est celui de privilégier la dynamique entrepreneuriale dans sa dimension la plus financière avec, à la clef, la théorie dite du ruissellement : le capital moins taxé pourra s’investir dans des activités créatrices de richesse et notamment dans cette « nouvelle économie » des jeunes pousses que l’on se plaît tant à célébrer. Sur la question du ruissellement, les débats sont ouverts et rien ne semble vraiment acquis à la fois du côté de la théorie économique ou plus prosaïquement de l’expérience pratique.

Mais de manière plus générale, la vraie question est de savoir s’il y a une corrélation directe entre le niveau des impôts acquittés par les plus riches et l’activité économique. En France, le débat est envenimé par la relative facilité d’un exil fiscal vers des pays voisins qui s’est banalisé ces dernières années sans que cela ne semble poser aux intéressés de problèmes éthiques ou moraux : à la limite d’ailleurs, on en ferait presque des héros ce qui ne serait certainement pas le cas aux États-Unis où on ne plaisante pas avec le devoir fiscal.

L’impôt étant une contribution de chacun selon ses moyens au fonctionnement de la société, le système le plus juste est bien le vieil impôt progressif sur le revenu, celui que mit en place Joseph Caillaux. Mais au fil du temps, cet impôt est devenu illisible et largement injuste. C’est bien sûr lui qu’il faut réformer plutôt que de se contenter de mesurettes à la marge. Rêvons un peu.

Malgré son statut de symbole, il faut effectivement supprimer l’ISF : il n’a jamais en effet couvert l’intégralité du patrimoine, en excluant bien professionnels et artistiques ; au sein de nombre d’entreprises familiales, il provoque des crises sans fin et il a provoqué des fuites de capitaux certes méprisables, mais non négligeables. Par contre, sa nouvelle mouture, une sorte de taxe sur les « portes et fenêtres » est encore plus injuste dans la mesure où elle se concentre sur les classes moyennes dont le premier souci a toujours été l’accession à la propriété. Mais ce que l’on perd sur l’ISF, il faut bien sûr le remplacer sur l’impôt sur le revenu.

Il faut d’abord le nettoyer de toutes ces niches qui le rendent illisible et qui le dénaturent. Les politiques doivent arrêter de penser que l’impôt est un instrument de politique économique et encore moins espérer comme leurs prédécesseurs de Girardin à Pinel, y laisser un nom. Alors de grâce, plus d’outremer ni de cinéma, plus même d’immobilier ni de transition écologique ! Au contraire même, ne faut-il pas réintégrer dans le revenu imposable toutes les allocations jusque-là non taxées. Plutôt que de diminuer les APL de 5 euros par mois, ne valait-il pas mieux les fiscaliser pour toutes les familles aisées dont les enfants étudiants en ont fait de l’argent de poche. Le raisonnement est le même pour les allocations familiales dont il est absurde de remettre en cause l’universalité et qu’il serait tellement plus simple de fiscaliser ce qui aurait aussi l’avantage de supprimer les effets de seuil.

Enfin, pour compenser l’impact de la suppression de l’ISF sur les comptes publics et en tenant compte des circonstances exceptionnelles d’une économie encore convalescente et de l’ampleur du champ des réformes à financer, la solution la plus juste serait d’augmenter les tranches marginales de l’impôt, de passer à 50 %, voire même au-delà. Dans des circonstances certes plus graves dans les années trente aux États-Unis, Roosevelt fit bien pire. Et ainsi les « riches » participeraient de manière plus juste à l’effort national.

La tendance française étant de transformer en « usine à gaz » les idées les plus simples (et de ce point de vue, le projet atteint des sommets), autant en rester à ces quelques principes : suppression totale de l’ISF, passage au peigne fin de l’impôt sur le revenu, fiscalisation des allocations et création d’au moins une nouvelle tranche à 50 %. Mais l’essentiel est de faire passer une idée simple : l’impôt est par principe juste et le problème est de le répartir d’une manière équitable. La part de l’IR dans les prélèvements publics étant relativement faible et le gros des prélèvements se faisant de manière indirecte « au rabais », il est normal que les « riches » y contribuent de manière plus forte. Et au fond, vive les riches… quand ils paient leurs impôts !

 

 

11 octobre

Etats Généraux de l'Alimentation

 

Toute la France agricole et alimentaire était à Rungis pour entendre Emmanuel Macron faire le point à mi-parcours des États généraux de l’alimentation.

Ce « discours de Rungis » marquera certainement les esprits tant sur la forme (remarquable) que surtout sur le fond. Le président est en effet allé beaucoup plus loin que tout ce que l’on pouvait attendre appelant de ses vœux « l’invention d’une nouvelle France agricole ».

Mais la vraie nouveauté est qu’il n’a – presque – rien promis en matière réglementaire ou financière au-delà de ce que proposaient les premiers ateliers des EGA sur la contractualisation et les organisations de producteurs. Car il a, avant tout, clairement affirmé que la solution n’était ni dans les lois ou ordonnances, ni dans les règlements ou décrets, mais bien dans la responsabilité des intéressés. Épinglant à dessein certaines filières (volailles, porc) il a bien marqué qu’il n’était plus question de soutenir des « choix absurdes », qu’il fallait changer les « modèles qui perdent », que l’on devait « cultiver nos différences afin de susciter la préférence ».

De point de vue de l’économiste, le point le plus discutable reste l’insistance mise sur le « juste prix ». Le mot est revenu comme un leitmotiv d’abord dans le compte rendu des ateliers puis dans la parole présidentielle : l’objectif du « juste prix payé », la rémunération des agriculteurs « au juste prix de leur travail ». Le problème est que cette idée de juste prix demeure éminemment ambiguë sur des marchés agricoles dont, depuis la fin des prix administrés de la PAC, la seule logique est celle de l’offre et de la demande. Il peut certes y avoir une sortie par le haut (bio, IGP, labels, circuits courts…), mais il restera toujours des commodités, ce qui n’est pas un problème pour les grandes productions végétales (grains, sucre), mais qui l’est pour les productions animales comme les viandes et le lait.

C’est là que l’appel du président à se prendre en main est le plus fort avec des objectifs – des plans de filière – à boucler avant la fin de l’année. Mais l’art d’Emmanuel Macron a été de faire passer, au-delà de la dureté des mots, un peu de rêve.

Et on a quitté Rungis en rêvant un peu !

 

 

8 octobre

Che Guevara

 

Il y a cinquante ans, Che Guevara était exécuté par les troupes boliviennes qui venaient de le capturer. Triste fin pour un révolutionnaire qui était allé d’échec en échec durant les dernières années de sa vie et début d’un mythe planétaire magnifié par la célèbre photo de Korda qui figure encore aujourd’hui sur les T-shirts de tant d’adolescents.

La mort de Che Guevara eut pourtant lieu quelques mois à peine avant les explosions de 1968, lorsqu’une bonne partie de la jeunesse occidentale fit du Che, mais aussi, de manière indistincte et brouillonne, de Mao, Castro, Trotsky même, ses nouveaux maîtres à penser.

Mais l’histoire même de Guevara aurait dû les mettre en garde tant il était allé au bout de sa logique. Après quelques errances latino-américaines, l’étudiant en médecine avait trouvé en Castro un compagnon qu’il suivît dans ses maquis plus ou moins glorieux jusqu’à l’effondrement du régime de Batista, lâché à la dernière minute par ses « souteneurs » américains. Le Che changea alors de nature, se fit exécuteur des plus basses œuvres (sans pitié dans une logique léniniste) puis devint banquier central, représenta Cuba lors de la première CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) à Genève en 1964, et puis… s’ennuya. Il rêvait de révolution mondiale quand Castro à Cuba ne pensait qu’à consolider son pouvoir : on avait eu les mêmes débats à Moscou en 1919 au moment de la création du Kominterm.

Castro trouva la solution élégante d’exfiltrer le Che en lui donnant quelques moyens pour aller rêver ailleurs. Ce fut le Congo et l’improbable rencontre avec Kabila père (qui longtemps après prit le pouvoir à Kinshasa après Mobutu et enfonça encore un peu ce malheureux pays). Et puis ce fut l’impasse bolivienne et la capture d’un homme isolé, à bout de souffle, dont les autorités ont préféré se débarrasser plutôt que de risquer un procès (ils avaient déjà Régis Debray sur les bras). Mais cette mort sans gloire contribua un peu plus à faire du Che un martyr récupéré par ceux-là mêmes qui l’avaient condamné.

Ainsi vont les mythes en ce siècle de communication…

 

 

4 octobre

Rohingyas

 

On parle bien peu des pauvres et l’un des drames les plus atroces du début de ce siècle ne fait guère la une tant il gêne les bonnes consciences. C’est celui des Rohingyas de Birmanie. Ils ont contre eux, le silence de quelques icônes : celui de la prix Nobel de la paix, longtemps figure de la résistance à la junte militaire et qui manifestement ne veut – ou ne peut – bouger ni réagir ; celui surtout de la communauté bouddhiste : car ce sont des nationalistes menés par des moines bouddhistes qui font la chasse aux malheureux Rohingyas musulmans. Quel contraste avec l’image pacifique du bouddhisme et comme on aurait aimé entendre le sympathique Dailai Lama sur ce sujet. Non, le silence est total et les seuls qui s’intéressent aux Rohingyas sont les islamistes qui commencent à leur prêcher le Jihad.

Les Rohingyas sont les descendants d’immigrés indiens et bengalis venus en Birmanie au temps de l’Empire britannique des Indes au XIXe siècle (la Birmanie fut une colonie britannique de 1824 à 1948). Ce sont des populations musulmanes principalement installées dans l’état de Rakhine dont la persécution par la majorité bouddhiste n’est pas chose nouvelle. Les premières crises remontent au début des années quatre-vingt-dix et depuis, ce sont quelque 800 000 réfugiés qui ont fui vers le Bangladesh.

Où aller en effet, si ce n’est vers l’état musulman voisin, vers ce Bangladesh si pauvre, mais dont la frontière, de Chitagong à Cox’s Bazar offre des possibilités de refuge : des pauvres accueillent des plus pauvres encore avec tous les risques que cela peut représenter sous l’œil indifférent de la communauté internationale.

Avec raison, les autorités du Bangladesh en soulignent les dangers en termes de sécurité alimentaire et sanitaire et surtout de radicalisation de ces désespérés.

Qu’elle est loin l’image éthérée des pagodes de Mandalay, des moines bouddhistes mendiants et du sourire sans fin des statues de Boudha. Quelle désillusion de constater que la religion du dépouillement puisse engendrer pareille violence et pareilles injustices.

Pays pauvre et politiquement bien instable, le Bangladesh est en première ligne d'un drame humanitaire qui le dépasse et notre silence, celui du reste du monde, est assourdissant.

 

 

2 octobre

Catalogne

 

La force des stratèges est de savoir sortir des conflits en permettant à chacun des protagonistes de garder la tête haute et de sauver la face. Il n’y a rien de pire que de céder à des enchaînements se transformant en engrenages dont l’issue est fatale pour tous les intéressés. Souvenons-nous ainsi de ce mois de juillet 1914 durant lequel l’aveuglement des dirigeants austro-hongrois et serbes précipita l’Europe dans ce monstrueux suicide que fut la Première Guerre mondiale.

Le scénario est identique aujourd’hui en Catalogne au lendemain d’un referendum partiel violemment réprimé par la police espagnole. L’absence de communication, la surdité des uns et des autres a poussé Barcelone et Madrid dans une situation où plus personne ne peut reculer sans donner l’impression de se renier.

Du côté catalan, l’aspiration à l’indépendance a quelques fondements historiques au temps des rois de Majorque et d’Aragon (mais une partie de la Catalogne, le comté de Barcelone, fut aussi française…). Même entre 1936 et 1938, la Generalitat de Catalogne ne bénéficia que d’une autonomie limitée. Et au lendemain de la mort de Franco, lorsque les régions disposèrent à nouveau d’une certaine autonomie, les dirigeants catalans refusèrent l’autonomie fiscale dont profitent aujourd’hui Euskadi et la Navarre. Il y a probablement du lest à lâcher du côté de Madrid.

Le point de vue espagnol est d’autant plus rigide que la péninsule n’a jamais connu de processus centralisateur comme la France. Lâcher la Catalogne c’est ouvrir une boîte de Pandore qui réveillerait tous les nationalismes à commencer par celui des Basques (même si le PNV semble bien contenir des velléités indépendantistes qui ne touchent que 25 % de la population). Ce qui est clair, c’est que Rajoy a été d’une immense maladresse. La position de Podemos, partisan de l’autorisation de la tenue d’un referendum eut été probablement la meilleure si la constitution l’avait autorisée : dans un climat serein le oui à l’indépendance ne l’aurait probablement pas emporté.

Que faire maintenant ? Une médiation, mais laquelle ? L’UE peut-elle se mêler des affaires d’un état souverain ? L’idéal serait une médiation neutre de quelques anciens dirigeants qui trouveraient cette martingale idéale permettant à chacune des parties de se sortir de ce mauvais pas. Car pour l’instant, tout le monde est perdant.

 

 

1er octobre

Sucre

 

Depuis ce matin, l’Europe vit sans quotas sucriers. L’ultime pan de la vieille Politique Agricole Commune, celle des années soixante a donc disparu après un demi-siècle de bons et loyaux services.

La Politique Agricole Commune fut le véritable terreau sur lequel s’est construit un agir européen. Sans la PAC, la modeste CEE ne serait pas devenue l’UE actuelle et il n’y aurait probablement pas d’euro.

En 1962, les « six » de l’époque étaient globalement importateurs de produits agricoles à une notable exception : le sucre. C’est la raison pour laquelle fut mis en place un système original de quotas de production alors que la plupart des autres produits agricoles (céréales, lait) bénéficiaient de garanties de prix illimités : un quota A correspondant à la consommation européenne et à prix garantis, un quota B, modulable et acquittant une participation au soutien à l’exportation, et puis le hors quota (ou quota C) qui devait être exporté sur le marché mondial aux risques du producteur. Ce système, largement inspiré par celui qui était alors le « patron » des betteraviers français, Henri Cayre, avait l’avantage de plafonner le coût du règlement sucre. C’est ce qui explique son extraordinaire longévité.

Outre la remarquable discipline du monde betteravier et sucrier (il est vrai fortement concentré), il faut souligner sa capacité d’adaptation notamment lorsqu’il s’agit de faire une place au sucre des pays ACP (payé au prix intérieur européen, mais dont des tonnages équivalents étaient exportés sur le marché mondial).

Bien sûr, le système européen fut attaqué au plan international par des pays comme le Brésil et l’Australie : il est vrai que l’exportation du quota C était ni plus ni moins du dumping ! Finalement, après moult péripéties, l’Europe fut condamnée à l’OMC. Elle dut modifier son système et dans la pratique cesser toute exportation devenant, même, ce qui était un véritable paradoxe, importatrice nette. Au passage, le système des quotas fut resserré et la culture de la betterave sucrière disparut dans quelques pays les plus marginaux.

Pour les plus efficients par contre, comme la France et l’Allemagne, la betterave connut un nouvel élan autour de ses débouchés non sucriers, de l’éthanol à la raffinerie verte. Pour eux, la disparition des quotas est plus une opportunité qu’autre chose. Mais il leur faudra quand même apprendre à vivre avec l’instabilité des prix à un moment où juste

27 septembre

Fusions

 

Dans une Europe industrielle qui souffre, l’heure est donc aux fusions : Alstom-Siemens dans le ferroviaire, Fincantieri-STX dans la construction navale et puis Tata Steel-Thyssen Krupp dans la sidérurgie et enfin Essilor-Luxotica dans la lunetterie. Toutes, bien sûr, n’ont pas la même logique. Dans la sidérurgie, on est clairement sur la défensive, les deux groupes cherchant à se débarrasser de leurs vieux hauts fourneaux (quelle symbolique quand même que la fusion des sidérurgies britanniques et allemandes qui se firent la guerre par cuirassés et chars d’assaut interposés au XXe siècle !). Il en est de même dans le ferroviaire face à l'offensive chinoise. Quant à la construction navale l’affaire est plus complexe dans la mesure où tout s’est joué à la barre d’un tribunal… coréen.

Alstom et STX étaient les ultimes lambeaux d’un très vieux rêve, celui d’Ambroise Roux qui à la tête de la CGE avait voulu doter la France de l’équivalent d’un Siemens ou de General Electric. Las, les nationalisations de 1981, puis la lourde patte de l’état « capitaine d’industrie » eurent vite fait de détricoter ce conglomérat qui ne correspondait plus aux théories managériales de l’époque. Il est bien tard pour le regretter.

Il reste que des rapprochements de ce type se font rarement sans dégâts et qu’il n’y a jamais de fusion entre égaux. Le cas d’Airbus si souvent cité est une exception plutôt que la règle et les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien les croire. Qu’on le veuille ou non, les centres de décision quittent la France et on sait quel a été le sort d’Alcatel (une autre pépite de la CGE) malgré les promesses de Nokia.

On voit bien là d’ailleurs les limites de nos sentiments européens, et combien le nationalisme économique reste vivace dans les inconscients.

Au-delà, il reste à voir si ces fusions seront « créatrices de valeur » comme le disent les analystes financiers. Rien n’est moins sûr : dans la sidérurgie, il s’agit de gérer la casse ; pour le ferroviaire et le maritime il y a quand même une certaine logique de constitution d’un champion européen face aux géants chinois. Mais c’est dans la lunetterie que l’opération a le plus de sens étant donné la complémentarité des métiers.

Enfin, n’oublions pas que dans l’arithmétique, des fusions un plus un font rarement deux.

 

 

24 septembre

Allemagne

 

Pendant qu’en France quelques grands électeurs issus du « monde d’avant » infligeaient à Emmanuel Macron une légère contrariété en confortant la majorité de droite au Sénat, les Allemands s’offraient un petit moment de folie. Oh, certes, ils n’ont pas déboulonné la statue d’Angela Merkel, mais la chancelière ne gagne ces élections qu’avec le plus mauvais score de la CDU depuis l’origine de l’Allemagne fédérale. Le score du SPD étant encore plus médiocre, la surprise vient de l’AFD, l’Alternative pour l’Allemagne, le parti d’extrême droite, qui fait avec 13 % de votes, son entrée au Bundestag. Le système allemand à la proportionnelle va donner à ce parti près de quatre-vingt-dix députés et d’importants moyens financiers (on peut penser que c’est là un modèle plus juste que celui de la France qui ne permet même pas au FN de constituer un groupe parlementaire, mais le modèle britannique est dans le genre bien pire).

Sans majorité, Angela Merkel va devoir composer une coalition avec les libéraux (plutôt anti-européens et parfois assez proches de l’AFD) du FDP et avec les Verts puisque pour l’instant le SPD a annoncé ne pas vouloir revenir à la table de la « grande coalition », afin de ne pas faire de l’AFD le premier parti d’opposition. Ceci étant, Angela Merkel a toujours été d’une redoutable habileté dans la composition de ses majorités parlementaires.

Mais ce qui frappe en Allemagne, c’est bien l’épuisement du bipartisme. À eux deux,  CDU et SPD ne réunissent que 53 % du corps électoral, à peine plus de la moitié. Quatre autres partis tournent chacun autour de 10 %, en plus ou en moins. Aux traditionnels libéraux du FPD se sont donc ajoutés l’extrême droite (AFD), la gauche dure (Die Linke) et puis des Verts beaucoup plus résilients que leurs camarades français. Malgré la personnalité exceptionnelle d’Angela Merkel qui a porté, à elle seule, le poids de cette élection, on peut craindre à l’avenir une Allemagne plus difficile à gouverner. Les courageux choix migratoires de la chancelière ont fissuré le consensus allemand de manière beaucoup plus profonde qu’on ne l’a cru au premier abord. Ce qui peut inquiéter le reste de l’Europe au lendemain de cette élection, ce ne sont pas tant les quatre années à venir que, déjà, l’après-Merkel.

 

 

23 septembre

Un monde sans déchets

 

En cette rentrée, le journal Le Monde organisait son festival sur le thème « rêver » : rêver de la planète, du bonheur, des hommes, imaginer le meilleur plutôt que le pire. Un premier débat nous réunissait autour d’un thème prêtant bien au rêve : « Un monde sans déchets », sans point d’interrogation et donc avec une certaine affirmation.

C’est possible d’ailleurs, nous dit Bea Johnson, une sympathique militante franco-américaine dont le « zéro-déchet » est devenu une sorte de mantra. Elle a totalement transformé son mode de vie familiale pour pratiquement ne plus produire de déchets : produits alimentaires en vrac, garde-robe réduite au minimum et récupérée… Quelques villes à l’image en France de Roubaix se sont lancées dans ce type de démarche volontaire avec un certain succès.

Dans ce débat, le rôle de l’économiste est d’entretenir un scepticisme poli : surtout ne pas casser les enthousiasmes. En tant que démarche individuelle, le zéro déchet est une attitude louable quoique gentiment utopique. L’histoire nous montre au contraire une corrélation entre le développement économique et la production de déchets « ménagers » : là où un Européen en produit 500 kgs par an, un Africain ou un Indien n’en est qu’à 100 kgs. Certes dans les pays riches on assiste à un léger mouvement de repli, mais on est loin des 50 kgs affichés à Roubaix.

À la limite, le problème est moins le déchet que sa collecte. Le premier geste responsable est celui déjà de la poubelle de tri. À partir de là, on peut parler de valorisation plus d’ailleurs que d’économie circulaire. Celle-ci est un autre rêve : le recyclage total est non seulement utopique, mais aussi contre-productif. On peut bien sûr améliorer la performance de certaines filières, mais dans nombre de cas (les plastiques en particulier) il faut aller vers d’autres solutions comme l’incinération (valorisation énergétique) et plus tard le compostage. A terme, on peut rêver de l’éthanol cellulosique produit à partir des déchets agricoles et ménagers.

Et puis, n’est-il pas temps aussi de revaloriser les « chiffonniers » qui ont disparu de l’Occident, mais dont la fonction est essentielle dans les cités du tiers-monde, ceux dont Baudelaire disait : 
« Oui, ces gens tout voutés par le poids des débris
. Et des fumiers infects que rejette Paris ». Déjà !

 

 

21 septembre

Front National

 

Florian Philippot quitte le Front national dont il avait été, au moins jusqu’en mai 2017, le « numéro deux » et le plus proche conseiller de Marine Le Pen.

Cette nouvelle n’aurait en soi qu’une importance bien secondaire si elle n’illustrait pas la difficulté pour un parti « populiste » de faire cohabiter le verbe et la pensée, les tribuns et les « intellos ». Comme avant lui, Megret, le polytechnicien, Philippot, l’énarque n’aura duré que quelques années et, s’il a contribué au meurtre du père et à l’élimination de Jean-Marie Le Pen, son effort de normalisation du FN tourne ainsi court.

Ce n’est pas là chose nouvelle et, en France au moins, il en a toujours été ainsi : dans les années trente, Doriot fit illusion et un temps rallia à lui quelque intelligentsia de Drieu la Rochelle à Ramon Fernandes contribuant ainsi à marginaliser le normalien Marcel Deat. Et au moins durant les deux premières années Vichy fut peuplée de technocrates rêvant de révolution nationale telle qu’on l’enseignait à Uriage !

Le populisme fascine et on peut comprendre son attrait y compris pour des esprits cartésiens comme sait en produire le système académique français. Le problème est celui de la greffe et manifestement au Front national, c’est de rejet qu’il faut parler.

On ne voit franchement guère d’avenir à Florian Philippot, dont il est difficile d’imaginer qu’il puisse rallier Les Républicains dont la probable élection de Laurent Wauqiez assure un solide enracinement dans une droite nationale et catholique assez proche de Marion Maréchal - Le Pen. Et l’exemple de Nicolas Dupont Aignan montre bien toutes les limites de l’exercice du groupuscule solitaire à l’exemple de ce qu’avait été autrefois le CNI.

Quant au Front national, il se condamne à son discours identitaire qui lui garantit un matelas confortable d’électeurs, mais qui lui interdit pratiquement tout mandat exécutif à quelques exceptions locales près. Cette stérilisation d’une partie du corps électoral français est un vrai problème pour notre démocratie.

 

 

20 septembre

Etats Généraux de l'Alimentation

 

Les débats se poursuivent au sein des ateliers des États Généraux de l’Alimentation. Cette première phase étant consacrée surtout aux problématiques agricoles, la question du prix y est essentielle. Des « trois » côtés de la grande table de la solennelle salle de Sully du ministère de l’Agriculture (dominée par des fresques de la fin du XIXe siècle représentant des allégories de l’agriculture, de l’industrie et du commerce), on ne parle que de prix justes et rémunérateurs, de prix responsables opposés à des prix confiscateurs.

En réalité, il est bien plus compliqué de généraliser surtout en ce qui concerne les prix agricoles. Depuis la fin de la PAC, modèle années soixante, les prix agricoles en Europe ne sont plus administrés et sont donc le résultat de la libre (ou presque) rencontre entre l’offre et la demande. Il y a en fait trois cas de figure : d’une part les produits dotés de véritables marchés mondiaux : pour les grains et le sucre, le prix de référence est celui de Chicago, de New York ou de Rouen et toute la planète vit à la même heure. À l’inverse, certains produits comme les fruits et légumes sont caractérisés par des marchés nationaux - voire européens - avec des systèmes de cotation parfois fort peu transparents. Enfin, dans le cas des produits animaux, on est en présence de marchés en train de s’internationaliser : le gros des échanges reste domestique ou européen, mais l’influence internationale est déterminante qu’il s’agisse des importations chinoises pour le prix du porc ou des cotations des enchères néozélandaises pour le beurre et la poudre de lait.

Le cas du lait, largement traité dans chacun des ateliers est d’ailleurs emblématique. La part de la production européenne exportée sous forme de matière première laitière (beurre, poudre, fromage de garde) reste faible et au contraire la part des produits frais et des préparations laitières ne cesse d’augmenter. Mais alors qu’il n’existe pas au niveau européen de cotations laitières de référence, le prix du lait à la ferme continue à être fixé à court terme sur la base des marchés internationaux. Certes le cas du lait est complexe tant du point de vue technique que social et politique, mais si les EGA parviennent à trouver une solution « équitable », le temps de ces longues réunions n’aura pas été perdu.

 

 

19 septembre

Norvège

 

Le fonds norvégien pour les générations futures vient d’atteindre le montant sans précédent de $ 1 000 milliards ! Cela représente 1,3 % de la capitalisation boursière mondiale. La Norvège reste le cas unique et vertueux de bonne gestion de la rente pétrolière. Au départ, l’idée était justement d’éviter les excès de la malédiction du pétrole et de mettre de côté pour les générations futures l’essentiel des recettes tirées de l’exploitation des hydrocarbures en mer du Nord. Là où au même moment, le Royaume-Uni finançait avec le pétrole le virage thatchérien puis ses corrections blairistes, la Norvège mettait de côté : en réalité, au fil des années ce sont $ 450 milliards qui ont été épargnés, mais convenablement placés, ils ont fait des petits et en une quarantaine d’années le fonds a doublé sa mise.

Comme il sied à une démocratie scandinave héritière d’un austère protestantisme, la gestion du fonds est indépendante du gouvernement et des partis et est d’une totale transparence. Le fonds souverain norvégien est d’ailleurs devenu une référence en termes de placements socialement responsables et la seule menace d’une sortie du fonds peut faire vaciller les sociétés les mieux cotées que ce soit dans le domaine de la mine ou de l’énergie.

C’est bien sûr le plus gros fonds souverain de la planète. Sur ce modèle, la plupart des pays pétroliers ont eux aussi essayé de protéger leurs avoirs, mais la plupart de ces entités ne sont ni indépendantes ni transparentes. Quant aux fonds souverains de pays comme la Chine ou Singapour, leur rôle est beaucoup plus de participer au développement économique de leur pays et ils sont en fait des fonds d’investissement.

Pour autant, la Norvège a-t-elle échappé au mal néerlandais ? Sa croissance économique a été plus faible que celle de ses voisins scandinaves et on ne peut dire qu’elle ait été un terreau d’innovations comme la Suède ou la Finlande. Grâce - ou à cause - du pétrole elle a refusé le pari européen préférant un statut de compagnon de route « à la Suisse ». Et maintenant ces $ 1 000 milliards ne vont-ils pas peser comme un fardeau sur les épaules de ces trop riches Norvégiens ?

 

 

12 septembre

Pays émergents

 

Un pays émergent doit-il être irréprochable ? Rien n’est moins sûr et ni l’Inde ni la Chine ne sont des exemples en termes de corruption même si quand même leurs dirigeants, Modi et Xi Jinping semblent un peu au-dessus de ces contingences. Le cas de la Russie, devenue une gigantesque kleptocratie pour oligarques contrôlés par le Kremlin, étant un peu particulier, il reste le Brésil et l’Afrique du Sud dans le club bien démonétisé des BRICS. Et dans ces deux pays, c’est la tête qui est malade.

Au Brésil, les aveux du patron de JBS, une société devenue en quelques années le premier industriel mondial de la viande ont provoqué une crise profonde visant directement le président Temer. Joesley Batista avait même enregistré des conversations avec Temer, mais cela ne l’a pas empêché de franchir les portes d’une prison. Des élections devant avoir lieu au Brésil à l’automne 2018, il est possible que Temer puisse survivre à ce nouveau scandale, aucun de ses adversaires politiques ne voulant courir le risque d’une crise politique.

En Afrique du Sud, depuis quelques mois les liens entre le président Zuma et la famille Gupta, des Sud-Africains d’origine indienne à la tête d’un véritable empire économique et financier et ayant manifestement profité des largesses présidentielles, étaient depuis longtemps la source de maintes suspicions. Mais voilà que les Gupta auraient profité de la « faiblesse » d’entreprises comme KPMG ou McKinsey, chargées de les auditer ou de conseiller le gouvernement. Mais là aussi Jacob Zuma a de fortes chances de rester en place tant il tient ferme les rênes de l’ANC.

 

Cependant le Brésil et l’Afrique du Sud, quoique corrompus, ont un avantage sur la Chine ou la Russie : un système judiciaire indépendant. Cela a toujours été le cas en Afrique du Sud et Mandela avait conforté cette indépendance. Au Brésil, c’est là beaucoup plus récent, mais désormais, de Lula à Dilma Rousseff ou Temer, il n’y a plus d’impunité. Dans l’un et l’autre cas, les crises sont profondes et les partis politiques au pouvoir, issus de la « résistance » comme l’ANC ou le PT sont bien discrédités. Mais l'état de droit commence aussi à exister.

 

9 septembre

Kenya

 

La nouvelle est passée presque inaperçue en France, car le Kenya ne fait pas partie des pays africains « du champ » comme on disait autrefois à l’époque du ministère de la coopération de la rue Monsieur. Et pourtant elle est d’importance pour toute l’Afrique. La Cour Suprême du Kenya vient d’annuler les élections présidentielles dont le président sortant, Kenyatta, était le vainqueur. Les dysfonctionnements du système informatique de collecte des votes ont été tels que la Cour Suprême a estimé que les résultats annoncés ne pouvaient être acceptés.

Non seulement la Cour Suprême a jugé, mais les candidats – et surtout le président sortant – ont accepté le verdict. C’est presque la première fois en Afrique que le pouvoir judiciaire intervient sans que réagissent les forces armées au service du régime. Alors qu’en Afrique du Sud, ce même pouvoir judiciaire est bafoué au profit du président Zuma, alors que la liste des présidents – dictateurs, manipulateurs d’urnes, de Mugabe à Bongo, de Kabila à Sassou, ne cesse de s’allonger, le Kenya apporte une petite lueur d’espérance. Bien sûr, tout n’y est pas parfait. Les deux candidats à la présidence appartiennent aux grandes familles locales et les critères de vote restent largement tribaux et ethniques. En dehors du Sénégal aucun pays africain n’a échappé à un moment ou à un autre à des coups militaires ou à des guerres civiles. Dans le meilleur des cas, on a des dictateurs « éclairés » comme Kagame au Rwanda, mais combien aussi de régimes sordides, de l’Érythrée au Zimbabwe, se contentant de vivre de l’exploitation de ressources naturelles gaspillées de la Guinée Équatoriale à l’Angola.

Alors oui, il faut saluer le courage de ces juges kenyans. Avant toute logique démocratique, il faut un état de droit et il y en a bien peu en Afrique. Ce premier pas kenyan pourra peut-être donner quelque courage à d’autres juges, à d’autres cours suprêmes. mais il faut reconnaître qu’il y a là une tradition anglo-saxonne que l’on ne retrouve guère dans une Afrique francophone où, comme en France, le pouvoir des juges s’arrête trop souvent aux portes des palais présidentiels. L’élection présidentielle au Gabon en 2016 en fut un sinistre exemple.

 

8 septembre

Lycy Kellaway

 

Il y avait jusqu’à cette rentrée scolaire une journaliste du Financial Times dont les chroniques sur la vie des entreprises étaient particulièrement appréciées par leur humour au second degré fort décapant. Pendant longtemps, Lucy Kellaway, avait même tenu une colonne hebdomadaire avec les mails de Martin Lukes, un personnage qu’elle avait imaginé et dont pendant plusieurs années ses lecteurs avaient suivi la carrière de directeur du marketing d’une entreprise de communication ainsi que les déboires conjugaux. So British !

Et voilà que Lucy Kellaway, 58 ans, quitte le FT pour devenir professeur de mathématiques dans le secondaire. Il y a un an, elle a créé « Now Teach », une association destinée à favoriser l’entrée dans l’enseignement secondaire de « seniors » ayant fait leur carrière dans des secteurs totalement différents comme la banque ou le trading.

Finalement, un millier de candidats se présentèrent et une première promotion de 46 personnes fut sélectionnée et fait sa rentrée dans des écoles difficiles de Londres et de sa banlieue. Ils gagneront moins de £ 25 000 par an, ce qui pour la plupart d’entre eux ne représente qu’une faible part de leurs revenus antérieurs. Leur motivation est simplement leur utilité sociale, pouvoir se dire que l’on a enfin quelque utilité « plutôt que d’enrichir ses actionnaires ».

On ne sait ce qu’il faut le plus admirer, le courage de ces pionniers qui vont plonger dans un univers inconnu ou bien la capacité du système scolaire britannique à les accueillir. Car malheureusement en France tel ne serait pas le cas : nous aimons trop les diplômes et les concours et le « mammouth » est tellement centralisé qu’aucune école ne pourrait accueillir ce genre d’expériences. Et pourtant n’est-ce pas là le plus beau des défis. Ma fille Sophie vient de faire sa rentrée : professeur en sixième, elle a notamment une classe avec huit Irakiens dont un seul parle français, quatre Ukrainiens et plusieurs enfants déjà en échec scolaire. Un beau défi !

 

5 septembre

Le pétrole en France

 

Nicolas Hulot est décidément un artiste dans la manipulation de symboles inutiles, parfois coûteux et souvent contre-productifs y compris pour ses propres objectifs. Il va présenter au Conseil des ministres un projet de loi visant à la sortie de la production en France d’hydrocarbures à l’horizon 2040. En clair, cela revient à ne pas donner de nouveaux permis.

À première vue cela n’est pas bien grave. La France produit moins d’un million de tonnes de pétrole (1 % de la consommation) pour l’essentiel en Seine-et-Marne et dans les Landes et c’est par ailleurs une société canadienne, Vermilion, qui en assure les trois quarts. L’enjeu économique (1500 emplois) est faible et Nicolas Hulot ne cherche là que l’une de ces mesures symboliques – et creuses – dont il a le secret. Le problème n’est en effet pas tant la production que la consommation : celle-ci liée pour l’essentiel à la fonction transports ne diminuera que lentement au rythme de l’électrification du parc automobile et de l’évolution des modes de transport, notamment des marchandises. En 2040, la France consommera encore du pétrole, espérons-le, moins qu’aujourd’hui. Elle continuera donc à importer, y compris l’équivalent de ce million de tonnes que Nicolas Hulot veut supprimer d’un trait de plume. Et le transport de ce pétrole par voie maritime aura une trace carbone non négligeable.

Mais il y a plus grave : le projet de loi vise aussi le gaz naturel et donc le gaz de schiste. Là aussi, la dépendance de la France est totale vis-à-vis de producteurs comme la Russie, l’Algérie ou le Qatar parfois fort peu sympathique. Mais le gaz naturel pollue beaucoup moins que le pétrole et il sera probablement la grande énergie de transition de la deuxième partie du XXIe siècle. La France, qui semble avoir un réel potentiel, doit-elle s’en priver ? Nicolas Hulot en a ainsi décidé et personne ne se risquera à contredire l’homme politique le plus populaire de France.

 

 

1er septembre

Rentrée politique

 

C’est la rentrée ! Partis et groupuscules ont fait leurs « universités d’été » tout comme le MEDEF. Remarquons d’ailleurs la propension des hommes politiques français à réunir leurs amis au sommet d’une montagne : encore un héritage de François Mitterrand et de Solutré. Mais les ascensions sont de plus en plus courtes et en tout petits comités tant l’éclatement des partis traditionnels est grand. Chacun réunit sa chapelle et essaie d’imaginer comment survivre politiquement pendant toute la durée d’un quinquennat qui semble bien verrouillé de l’Élysée à l’Assemblée Nationale. Emmanuel Macron vient d’ailleurs de donner une feuille de route à sa majorité dans un entretien-fleuve qu’il a accordé à l’hebdomadaire, Le Point, dont le lectorat est probablement le plus proche d’En Marche. Si l’on prend l’hypothèse que la parole présidentielle vaut comme un feu vert pour les ministres concernés, on doit constater qu’il n’a pas hésité à ouvrir nombre de portes jusque-là pratiquement taboues.

 

Prenons un exemple qui touche l’auteur de ces lignes : la sélection à l’entrée de l’université. Aucun des gouvernements précédents n’a osé briser ce tabou-là. Le résultat en a été la montée vertigineuse des échecs en fin de première année et les recours – en se bouchant le nez – au tirage au sort pour les filières les plus demandées, sans oublier le fiasco d’APB. Mais, jusque-là, personne n’avait osé parler de sélection : on évoquait à mots couverts la nécessité de vérifier certains acquis, mais sans plus. Emmanuel Macron vient de bousculer tout ceci au point d’ailleurs de heurter les conservatismes les plus ancrés comme il en existe tant dans un milieu universitaire à la fois progressiste (dans ses idées) et réactionnaire (dans la pratique). Sélectionner à l’entrée de l’université, c’est donner à chaque futur étudiant toutes ses chances de réussite plutôt que de le nourrir d’illusions. Pour la première fois, un dirigeant politique – et là, le président de la République – vient de le reconnaître. Dont acte !

26 août

L’Allemagne

 

Au premier semestre 2017, l’Allemagne a enregistré un excédent budgétaire correspondant à 1,1 % du PIB. On est là bien loin du célèbre « schwarze Null », le déficit zéro, au-delà même.

Au premier abord, un tel chiffre a de quoi faire rêver tous ceux dont les pays se battent pour entrer dans les « clous » européens des 3 % de déficit public, et bien sûr, la France au premier chef. De plus, cette vertu allemande s’accompagne d’un chômage proche en réalité du plein emploi même s’il y a beaucoup à dire sur la floraison de petits boulots et autres contrats précaires à l’allemande.

Admirable Allemagne donc, qui selon toute probabilité, va dans un mois renouveler la mandature d’Angela Merkel. Pourquoi changer lorsque tout va bien ? Angela Merkel a pu même surmonter la crise migratoire et elle est la seule chef d’état européenne à avoir mis en œuvre ses engagements « chrétiens » : la CDU est d’ailleurs le dernier parti chrétien-démocrate de quelque importance en Europe.

L’Allemagne a donc donné l’exemple sur le plan social et humain et elle le fait aussi sur le plan économique. Quoique ! Il n’est pas sûr que pareille vertu budgétaire soit ce que l’on attende du moteur économique européen. « Das Wagen » continue à brider ce moteur et roule un peu trop avec le frein à main. L’opposition allemande à toute véritable relance européenne et les réticences de la Bundesbank face aux mesures – pourtant fort modérées – de monsieur Draghi ont été un frein à la reprise européenne qui – quoique réelle – reste fort modérée. Or si l’Allemagne peut se contenter d’un taux de croissance de l’ordre de 1,5 %, ses voisins – et surtout la France – ont besoin d’au moins 2 % pour se maintenir la tête hors de l’eau. Et la remontée de l’euro – en partie liée aux performances allemandes – n’arrange rien.

 

À vrai dire, ces derniers mois, l’Allemagne a un peu assoupli ses positions notamment vis-à-vis de la Grèce. Mais c’est sur le plan de sa politique économique qu’il faut espérer un changement d’orientation et certainement moins d’excédent budgétaire !

 

24 août

François Fillon

 

« Tikehau fait un coup en s’offrant les services de Fillon ». Non ce n’est pas du football quoique nous soyons dans les derniers jours du mercato avec deux nouveaux transferts (Dembele et Mbappe) à plus de € 100 millions. Non, c’est bien François Fillon, le battu du premier tour de la présidentielle qui rejoint comme associé une boutique financière créée par des anciens de Goldman Sachs et de Merril Lynch.

Certes, il n’est pas le premier – ni le dernier – à monnayer ainsi son carnet d’adresses : Barroso est entré chez Goldman Sachs, Schröder est en passe de devenir administrateur du pétrolier russe Rosneft, Blair est à lui tout seul une petite entreprise et en France Sarkozy est devenu administrateur d’Accor, sans parler du menu fretin.

Mais François Fillon ! Pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, l’ont soutenu jusqu’au bout malgré les affaires et les rumeurs, il est bien difficile d’accepter que l’homme qui prétendait incarner le renouveau de la droite, qui se drapait dans une éthique irréprochable trempée dans un catholicisme de bon aloi, que cet homme se banaliserait ainsi et illustrerait cruellement la complexité de ses rapports à l’argent.

François Fillon porte la responsabilité de l’échec électoral de Mai 2017 alors même que la voie semblait largement ouverte après sa victoire aux primaires de l’automne 2016. Peut-être y eût-il quelque cabinet noir, mais ce qu’il débusqua était bien aux antipodes des valeurs de cette France profonde qui avait fait de François Fillon son champion.

Qu’il disparaisse totalement de la vie politique française était une évidence. Mais que si rapidement il se « recycle » a de quoi surprendre et même indigner. Un jour pour accabler Nicolas Sarkozy, il avait osé une comparaison avec le général de Gaulle qui « lui n’avait jamais été mis en examen ». Mais de Gaulle ne s’est pas vendu pour un plat de lentilles.

Il reste non pas des regrets, mais de l’amertume, celle d’avoir été trompé, d’avoir été séduit par un programme en fermant les yeux sur les faiblesses d’un homme qui se révèlent encore un peu plus aujourd’hui.

Sortez de l’Histoire, François Fillon, et par la petite porte s’il vous plaît.

 

 

22 août

GAFA

 

Les GAFA qui dominent le monde numérique et virtuel partent à l’assaut de l’économie « réelle ». Après l’achat par Amazon d’une chaîne de supermarchés alimentaires (Whole Foods), voilà Google qui s’allie au numéro un mondial de la grande distribution, Walmart. Déjà au palmarès des capitalisations boursières, ils occupent les premiers rangs et ont bousculé les Exxon et autres pétroliers. Mais voilà qu’ils cherchent à transformer leur pouvoir de « manipulateurs de symboles » en affirmant leur emprise sur la réalité des échanges.

En réalité, cela fait déjà longtemps qu’industriels et distributeurs utilisent sites et portails pour développer leur commerce électronique. Mais maintenant, le jeu change de main : le pouvoir devient celui des écrans et de ceux qui les maîtrisent et en formatent le comportement des utilisateurs. Logiquement, les GAFA veulent récupérer encore un peu plus de ce qu’ils considèrent comme leur valeur ajoutée. Le « juste prix » d’un produit tient en effet de ses coûts de production, mais aussi de la capacité du consommateur à l’acquérir. C’est cela que maîtrise celui qui détient les immenses bases de données qui forment la matrice de notre monde.

Amazon le premier a compris que la seule distribution était insuffisante. Google veut maintenant avoir sa part du gâteau en pariant que demain les consommateurs ne se déplaceront plus dans leurs supermarchés Walmart. Mais dans leurs domaines, AirBnB et Uber ont fait de même : créer de nouveaux services, les monétiser, mais conserver une bonne part de la valeur ajoutée ainsi créée.

Les administrateurs vont crier au génie et célébrer ce nouveau pas de la geste schumpeterienne. Mais pour Schumpeter, destruction et création allaient de pair. Si la destruction est ici évidente, la création reste bien limitée et cette nouvelle société de « maîtres » détenteurs des équations et d’« esclaves » peut légitimement inquiéter.

 

 

15 août

Inde

 

Il y a soixante-dix ans, l’Inde accédait à l’indépendance. Qui aurait alors parié sur l’avenir politique de ce qui devenait la plus grande démocratie de la planète… et qui l’est resté ! L’Inde est en effet le seul pays de tous ceux qui ont acquis leur indépendance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à n’avoir connu ni révolutions ni coup d’État. Au contraire, la transition démocratique tant au niveau de la fédération que des états s’y est toujours déroulé sans violences majeures. Sans que l’on puisse parler de bipartisme, l’Inde a été longtemps sur un modèle presque britannique avec l’historique parti du Congrès et les hindouistes du BJP. Certes tout n’est pas rose dans le modèle indien : le principe dynastique y est trop solidement affirmé même si le dernier des Gandhi semble avoir perdu la main. La corruption y est aussi généralisée tout comme une bureaucratie plus pesante que jamais. Plus inquiétante est la montée en puissance d’un intégrisme hindou marginalisant musulmans et chrétiens à l’encontre de l’idéal des pères fondateurs de l’Inde.

Sur le plan économique, après avoir pratiqué pendant des décennies un modèle autarcique vaguement socialisant, l’Inde a lentement opéré sa mue, a connu un véritable décollage économique et en 2017 dépassera la Chine en termes de croissance (entre 7,3 et 7,5 %). Certes, l’Inde n’a pas connu la mutation spectaculaire de la Chine, mais son cheminement en est d’autant moins inquiétant : l’agriculture continue à occuper une place importante (17 % du PIB, mais 70 % de la population active), l’industrie est encore sous-dimensionnée et par contre les services ont connu une véritable explosion en particulier dans les technologies de l’information. Bangalore est le seul équivalent au monde de la Silicon Valley. Il reste bien sûr, des chantiers énormes, de très grandes pauvretés, mais de tous les pays « émergents » l’Inde est celui qui inquiète le moins.

À ce propos, le Pakistan a lui aussi soixante-dix ans aujourd’hui. Il n’y a malheureusement rien à célébrer dans cette poudrière qui alimente toutes les tensions du Moyen-Orient et d’Asie Centrale. Ceci ne rend que plus admirable, malgré ses lacunes, le parcours de la démocratie indienne.

 

 

14 août

100 jours

 

Cent jours déjà ! Depuis 1933 et l’arrivée de Roosevelt qui, en cent jours, posa toutes les bases du New Deal, la référence aux Cent-Jours est devenue incontournable. En France, une bonne partie des réformes du Front populaire en 1936 furent réalisées durant les cent premiers jours. Les trois derniers présidents français, Chirac en 2002, Sarkozy en 2007 et Hollande en 2012 ne surent pas profiter de cet état de grâce. Mais cette fois-ci Emmanuel Macron en avait fait un de ses arguments électoraux. Qu’a-t-il fait de ses cent jours ?

Franchement, rien de bien spectaculaire. Rendons-lui grâce au moins de ne pas avoir convoqué de commission d’enquête ou d’évaluation (son appartenance au gouvernement précédent eut d’ailleurs rendu l’exercice un peu scabreux). Sur un point – le Code du travail – il a bien avancé avec un véritable sens de la méthode. Peut-être aurait-on pu aller plus vite et boucler l’affaire en juillet afin d’éviter les risques – fort limités – d’une rentrée sociale difficile. Il est manifeste que la gestion d’une majorité parlementaire sans expérience s’est avérée plus difficile que prévu et que le texte sur les ordonnances aurait pu gagner quelques semaines. Mais la question du travail est le seul grand sujet de fond auquel le président s’est attaqué. Sur le plan fiscal, force est de constater un flottement certain et la grande mise à plat de la fiscalité française que nous attendions risque d’être l’un des serpents de mer de ce quinquennat. Par contre, sans faire de bruit, le ministre de l’Éducation nationale a engagé des virages assez radicaux par rapport à la politique suivie par ses prédécesseurs. Enfin, il faut mentionner la crise avec l’armée qui illustre bien les impasses budgétaires françaises.

Emmanuel Macron aura eu par contre de la chance durant ces cent jours. L’économie française a retrouvé une vigueur inattendue et devrait en 2017 enregistrer une croissance supérieure aux attentes : +1,8 % peut-être, rien de miraculeux, mais de quoi mettre un peu de liant dans un brouet budgétaire bien peu digeste. Si la cote d’Emmanuel Macron est en chute libre, le moral des patrons est au plus haut. Rien n’est perdu, mais tout reste à faire.

 

 

5 août

Corée du Nord

 

Donald Trump a trouvé un dérivatif à tous ses ennuis domestiques au sein de la Maison-Blanche où se poursuit la valse du « personnel » : il hisse la barrière étoilée face au méchant Nord-Coréen qui menace la base américaine de Guam avec ses joujoux balistiques. Dernière dictature communiste de la planète (quoique Cuba…), la Corée du Nord ne peut justifier de son existence que par un jeu de provocations permanentes. Pendant longtemps, cela a pu fonctionner et la dynastie des Kim a profité de l’indulgence de l’URSS et de la Chine. Mais aujourd’hui, il est manifeste que Xi Jin Ping ne soutient plus ce voisin turbulent : la Chine s’est ainsi fermée aux dernières exportations coréennes comme celles de charbon.

Mais pour l’instant, rien n’y a fait et le jeune Kim a poursuivi imperturbablement ses essais nucléaires et balistiques. Il y a là, bien sûr, une part de chantage et la Corée du Nord espère bien monnayer ses menaces comme elle a su le faire par le passé.

Cette fois, avec Donald Trump, le jeu apparaît plus difficile. Le président américain a tout à gagner en affichant la plus grande fermeté. Pour l’instant, en effet, la diplomatie trumpienne n’a pas brillé par son réalisme et, malgré ses tweets de vainqueur, Donald Trump n’a guère marqué de points ni en Europe ni vis-à-vis de la Chine (son exercice le plus réussi fut paradoxalement son 14 juillet à paris !). Avec les Nord-Coréens, il peut se refaire à bon compte tout en veillant quand même à ne pas les pousser au-delà de ce qui pourrait être un point de non-retour. « The Economist » dans son célèbre exercice estival « What if » a imaginé ce que pourrait être un scénario de guerre : la dimension nucléaire le rend insupportable.

 

En 1951, le président Truman avait refusé à Mac Arthur, dont les troupes étaient acculées au sud de la Corée, la possibilité d’utiliser l’arme atomique contre la Chine. Il permit ainsi à l’humanité d’échapper à une troisième guerre mondiale. C’est ce que Donald Trump devra avoir en tête face à la menace coréenne…

31 juillet

Venezuela

 

Prenez du pétrole, beaucoup de pétrole. Mélangez-le dans un cocktail tropical fait de coups d’État militaires, d’influence pas toujours vertueuse de « gringos » américains et saupoudrez de marxisme version castriste en ajoutant enfin, corruption et népotisme. Vous aurez alors une idée de l’enfer qu’est devenu le Venezuela.

Le président Maduro vient de se livrer à un coup d’État constitutionnel en faisant « élire » une assemblée constituante supposée remplacer l’Assemblée nationale dont il a perdu le contrôle. L’opposition ayant boycotté ces élections (et malgré le bourrage des urnes, le taux de participation a à peine dépassé les 40 %), cette nouvelle assemblée ne compte que des fidèles d’un régime honni par une grande majorité de la population.

La crise politique se double d’une crise économique : le pays a sombré dans l’hyperinflation ; la vie quotidienne est devenue un calvaire pour les Vénézuéliens ; les denrées de base manquent le pays n’ayant plus les moyens de payer ses importations et plus personne n’acceptant de lui faire crédit. Même Russes et Chinois n’acceptent de s’engager dans l’industrie pétrolière que moyennant des gages et les derniers actifs du Venezuela (comme une raffinerie aux États-Unis) ont ainsi été nantis.

Quel paradoxe quand même pour un pays qui détient les plus importantes réserves pétrolières de la planète, certes un pétrole lourd plus difficile à traiter, mais qui aurait dû faire du Venezuela l’eldorado de l’Amérique latine. Rien de tout cela. Il y eut d’abord l’exploitation du pays par une oligarchie soutenue par les États-Unis qui fit de Maracaibo l’équivalent de La Havane de Batista. Il y eut ensuite, l’ineffable Hugo Chavez, l’exemple type du dirigeant à l’origine de bonne volonté auquel les vapeurs du pétrole ont monté à la tête.

Avec la flambée des prix, il s’est pris pour le nouveau héraut du tiers-monde sans se rendre compte qu’il était manipulé de La Havane à Moscou, de Pékin à Téhéran (et même à Paris avec ses « amis » du Monde Diplomatique). L’argent du pétrole vénézuélien fut gaspillé. Et voilà le triste Maduro prisonnier de tous ceux qui se sont enrichis, qui avec sa stratégie de « soviets » tente d’imiter Lénine en octobre 1917. Trop tard, trop petit…

 

 

25 juillet

APL

Le gouvernement français vient d’offrir un lumineux exemple de réforme absurde et de ce malheureux rabot qu’il est si facile d’utiliser en période de disette fiscale : réduire de cinq euros par mois les APL (aides « personnalisées » au logement) pour tous les bénéficiaires sans distinction ni « personnalisation ».

Qu’il faille mettre un peu d’ordre dans ce véritable tonneau des Danaïdes qu’est l’aide au logement est une évidence. Que l’APL en particulier soit inefficace et à l’origine d’une hausse des loyers, notamment des petites surfaces, style « chambre de bonnes » à Paris, nul ne le conteste.

Mais, raboter de € 5 par mois (€ 60 par an quand même), quelle ineptie ! De manière générale, l’APL fait partie de toutes ces aides à la personne qui se chevauchent et s’entrecroisent sans parvenir à éradiquer vraiment la pauvreté. Certains ont besoin de l’APL (et ces € 60 seront difficiles à supporter) et d’autres pas. Parmi ces derniers, il y a nombre d’étudiants : pas tous bien sûr, mais au moins ceux dont les parents profitent de la demi-part supplémentaire induite par la présence d’un enfant au foyer. L’APL, non imposable est pour ceux-là un véritable cadeau bien peu justifiable.

Il eut été plus logique de fiscaliser les APL en les réintégrant au foyer fiscal des parents des chères petites têtes blondes. Au passage, on aurait pu d’ailleurs intégrer dans le revenu toutes les allocations pérennes et au premier chef, les allocations familiales, ce qui serait plus juste qu’un plafonnement en fonction du revenu.

Mais voilà, malgré son large mandat électoral, ce gouvernement semble avoir peur d’agir et en choisissant le plus petit commun dénominateur, il ne prend aucun risque si ce n’est celui de décevoir ceux qui l’ont élu.

Certes, le ministre qui est à l’origine de cette admirable mesure est un sénateur du Cantal, radical de gauche fraîchement converti au macronisme dont il est difficile d’espérer une véritable mise à plat fiscale. Mais voilà, un coup de rabot qui risque d’être payé cher, comme le symbole de rêves, chassés par le réalisme le plus terre à terre. Dommage.

 

 

20 juillet

États généraux de l’Alimentation

 

Lancement des États généraux de l’Alimentation à Paris et symboliquement à Bercy, dans le centre de conférences du ministère de l’Économie et des Finances : ouverture enlevée et « littéraire » du Premier ministre Édouard Philippe (qui cite Braudel, René Bazin et Michel Serres…), absence du président de la République occupé à remonter le moral des militaires, présence par contre, d’un Nicolas Hulot consensuel.

Il s’agissait d’une promesse de campagne d’Emmanuel Macron : répondre à la crise agricole, mettre de l’ordre dans les relations commerciales au long des filières agroalimentaires et puis défendre un nouveau modèle mettant en avant bio et circuits courts. Dans la salle, il y avait plus de cinq cents personnes, tous les dirigeants français de l’agriculture, de l’alimentaire et de la distribution, nombre de parlementaires (pour la plupart nouveaux venus) et puis toutes les ONG possibles et imaginables qui ont occupé d’ailleurs une bonne partie du temps de parole. Il s’agissait en effet de donner la parole, de diminuer nombre de frustrations avant la réalité des travaux d’une quinzaine de groupes de travail.

Au fil des discours, quelques mots sont revenus de manière régulière : au-delà de la « novlangue » du moment pour laquelle tout acte doit être « solidaire » et « durable », c’est le prix juste ou le « juste prix » qui a fait l’unanimité : c’était là la réponse à la crise agricole, mais aussi aux doutes des consommateurs. Mais comment expliquer que cette belle image du « juste prix » n’a guère de sens sur des marchés agricoles désormais mondiaux réglés uniquement par la logique de l’offre et de la demande dans des univers imparfaits (au sens de l’économiste). Le « juste prix », une notion qui remonte à Aristote et que développa notamment Saint-Thomas d’Aquin, ne peut s’imaginer vraiment que dans un espace clos contrôlé par un régulateur « sage » capable de prendre en compte tant les contraintes du producteur que celles de la demande en se fondant sur des rapports de confiance entre les acteurs. Ce fut un peu le rêve de la PAC, mais elle a disparu. Il reste la confiance à retrouver et en écoutant aujourd’hui les uns et les autres cela ne sera pas une mince affaire.

 

 

18 juillet

Crise militaire

 

Ah qu’il est dur de faire des économies en France ! Tout le monde s’accorde sur la nécessité de diminuer les dépenses publiques et au moins de respecter un semblant d’équilibre budgétaire (3 % de déficit public quand même…). Mais quand il s’agit de trancher dans le vif, chacun défend son pré carré avec toutes les bonnes raisons du monde.

Le gouvernement a donc trouvé des trous financiers plus importants que prévus. Il lui faut réduire nombre de dépenses dès 2017. Au-delà du traditionnel rabot, il faut tailler dans le vif. Jusque-là sanctuarisé, le budget de la défense est l’un des premiers touchés au lendemain même de la célébration symbolique de l’attachement de la France à son armée, le 14 juillet. Ceci a provoqué la démission spectaculaire du chef d’état-major des armées (CEMA), Pierre de Villiers, dont le mandat venait à peine d’être renouvelé. On peut comprendre ce mouvement d’humeur tant les moyens dont disposent les Armées sont mis à lourde contribution dans des opérations extérieures dont la France assume l’essentiel de la charge pour le compte du reste de l’Europe. Mais il fallait faire un exemple et c’était avec le budget de la Défense que la tâche était la plus facile. Car les autres ministères ont depuis longtemps serré la vis ; pour nombre de raisons, éducation et santé sont presque intouchables, ce que l’on peut regretter tant seraient nécessaires des réformes permettant d’en réduire le coût bureaucratique.

Il reste bien sûr, les collectivités locales qui représentent le principal gisement potentiel d’économies. Mais là, c’est tout un bataillon d’élus locaux qui donnent de la voix, au nom de leurs administrés qui ne manquent pas de s’indigner à la moindre carence de leurs services de proximité.

Alors que faire sinon appliquer la vieille technique du rabot, la moins pertinente, mais la plus efficace politiquement. L’erreur du général de Villiers est d’avoir cru qu’il échapperait au couperet « pour services rendus ». Les armées l’auraient mérité, mais c’eut été ouvrir une boite de Pandore qui aurait entrainé une mise à plat de l’ensemble des dépenses publiques. Emmanuel Macron en avait la légitimité, mais pas la volonté.

 

 

13 juillet

Sénégal

 

Le Sénégal est en pleine campagne électorale : 47 listes briguent les suffrages aux éditions législatives de la fin du mois. Parmi les candidats sérieux, il y a bien sûr, le parti du président Macky Sall, celui de Khalifa Sall, la maire de Dakar qui fait sa campagne depuis la prison où il est retenu pour corruption, celui enfin de l’ancien président Wade qui malgré ses 91 ans arpente le pays. C’est que le Sénégal est une rare exception démocratique en Afrique : le seul pays à n’avoir connu ni coup d’État, ni révolution, ni guerre civile grave depuis l’indépendance. Toutes les transitions présidentielles (Senghor, Diouf, Wade, Sall) se sont faites par le biais d’élections libres et à peu près honnêtes.

Longtemps, on a pu penser que cette stabilité démocratique était liée à la pauvreté d’un pays qui ne disposait pratiquement d’aucune ressource naturelle (un peu de phosphates et de fer). Tel n’est plus le cas aujourd’hui avec des découvertes majeures de gaz naturel et de pétrole, au large, près de la Mauritanie. Il semble bien qu’il y ait là un gisement de classe mondiale au moins en ce qui concerne le gaz naturel.

A priori, on ne peut que se réjouir de la « chance » du Sénégal de mettre ainsi les mains sur des ressources qui pourront lui permettre d’accélérer son développement économique et social. Mais quel défi aussi ! Aucun pays africain n’est parvenu à échapper à la malédiction des matières premières et tout particulièrement des hydrocarbures. Il suffit de regarder le Nigeria, l’Angola, la Guinée Équatorial, le Tchad et même le Ghana. La rente pétrolière et gazière risque de déstabiliser l’économie et puis aussi tout cet argent facile ne manquera pas d’être une tentation supplémentaire et de pousser à la corruption.

La recette serait, bien sûr, d’isoler la gestion de la rente du reste de l’économie et de mettre en place un fonds souverain à l’image de la Norvège. Et puis, le Sénégal peut utiliser le gaz naturel pour la production d’électricité, mettre fin aux importations de charbon, développer un réseau de gazoducs pour toute la région et au-delà jusqu’au Maroc (ce qui paraît plus réaliste que le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc).

Jusque-là, le Sénégal a été un exemple politique. Souhaitons qu’il le reste en ce qui concerne la gestion de ses ressources.

 

 

11 juillet

Jeux Olympiques

 

La messe est presque dite. Paris aura donc ses Jeux Olympiques fort probablement en 2024, un siècle après les Jeux obtenus par Pierre de Couvertin à paris en 1924. comme Tony Blair l’avait fait en se déplaçant à Singapour pour obtenir les Jeux de Londres de 2012, Emmanuel Macron a fait le déplacement de Lausanne pour soutenir la candidature de Paris. Et l’enthousiasme semble général au point que l’on peut avoir quelque scrupule à émettre doutes et objections.

Doutes, tout d’abord à propos des jeux eux-mêmes. On est bien loin de l’amateurisme qui régnait à Paris en 1924 et qu’a célébré le merveilleux film « Les charriots de feu ». Le sport – tous les sports même les plus confidentiels – est devenu une affaire de professionnels et se trouve – de facto – dominé par des puissances financières. À l’image de la FIFA et de ses scandales, le CIO se trouve détenir un pouvoir démesuré par rapport à la légitimité véritable de ces « oligarques » du mouvement sportif grisés par la dimension géopolitique que revêt désormais l’attribution des Jeux à telle ou telle ville. Les Jeux Olympiques ont-ils encore quelque sens ? On peut en douter, et le rêve de la fraternité s’est brisé sur les récifs d’un nationalisme étriqué. Organiser des Jeux alors que la communauté internationale est incapable de traiter le problème des migrations et que chaque jour des hommes et des femmes disparaissent dans la Méditerranée n’est-ce pas l’expression même de la vanité destructrice ?

Objections quant à la candidature de Paris. Certes, on ne peut négliger l’impact économique et politique de la tenue des Jeux à Paris. On veut croire que le coût pourrait en être maîtrisé puisque la plupart des infrastructures existent déjà. Mais cela a déjà été dit par le passé avec les dépassements que l’on sait y compris à Londres dont les Jeux devaient pourtant être exemplaires. Qu’en sera-t-il pour Paris et ne risque-t-on pas de se retrouver au lendemain des Jeux avec quelques carcasses vides et autres éléphants blancs. L’affaire était trop avancée pour qu’Emmanuel Macron s’en désolidarise et on peut espérer qu’à l’horizon 2024, les problèmes budgétaires de la France seront derrière nous. Pour autant, à l’heure de l’annonce de coupes budgétaires profondes sur des ministères sensibles (défense, justice…), le côté « gouffre sans fonds » des Jeux a de quoi légitimement inquiéter.

Enfin, la France devait-elle s’engager dans cette aventure douteuse sur le plan moral, coûteuse et bien inutile. Il est maintenant trop tard pour s’en inquiéter.

 

 

8 juillet

Ravenne

 

Il est à Ravenne un petit bâtiment vieux de plus de quinze siècles qui porte le nom de celle qui fût la première et la dernière impératrice de l’Empire romain d’Occident.

Galla Placida était la fille de Théodose le Grand, le dernier empereur d’une Rome qui dominait encore toute la Méditerranée et qui résistait encore aux poussées des peuples barbares. Elle était la sœur de ces personnages falots, Honorius et Arcadius, entre lesquels Théodose partagera l’Empire. Galla Placidia survécut à toutes les convulsions de l’Empire d’Occident : elle fut reine des Wisigoths qui avaient envahi la Narbonnaise, devint impératrice et gouverna – de facto – les derniers lambeaux de l’Empire depuis Ravenne, une cité entourée de marais et plus facile à défendre que Rome. A Ravenne, elle fit construire un mausolée, pour son fils peut-être, et en recouvrit les murs antérieurs de mosaïques, les plus belles que l’on puisse voir à Ravenne, célébrant non pas les ors de l’Empire comme à San Vitale ou à Santa Appolonia, mais l’intensité de sa vie chrétienne. C’est là le plus émouvant témoignage d’un christianisme dont le triomphe n’a alors qu’un siècle. Les vitraux en albâtre diffusent une lumière de vieil ivoire sur ces admirables mosaïques qui attendent depuis tant de siècles leur impératrice.

Non loin de Ravenne, à Bologne, le monastère de Santo Stefano regroupe sept églises dont la plus ancienne est en réalité un temple consacré au IIe siècle à Isis. Là aussi, le visiteur s’inscrit dans les pas des derniers romains désormais dominés par les barbares (les Goths puis les Lombards) à la naissance de ce qui sera la chrétienté médiévale. On est bien loin des splendeurs de l’empire, et la réutilisation d’éléments anciens comme les colonnes est systématique comme pour masquer la pauvreté des temps.

 

Bientôt, l’Italie connaîtra sa Re-naissance à partir des premières cités marchandes, Amalfi puis Venise au fond de sa lagune et un peu plus tard toutes les cités qui à l’image de Bologne se déchireront entre guelfes et gibelins. Le roi Enzo, le fils de Frédéric II de Hohenstaufen passera ainsi 23 ans en captivité à Bologne au temps même où s’y créa la première université européenne. La renaissance approche… 

 

4 juillet 2017

Congrès

 

Convocation du Congrès à Versailles pour entendre en toute solennité Emmanuel Macron, discours de politique général d’Édouard Philippe, voilà le quinquennat lancé. Le risque de cannibalisation du Premier Ministre par le Président a été largement évité. À Versailles, le Président a surtout parlé réforme des institutions et grandes orientations suffisamment floues pour être consensuelles. À l’Assemblée, le Premier Ministre s’est fait beaucoup plus concret, mais là aussi il est assez peu rentré dans les détails. On ne pouvait que l’approuver, mais il y avait de quoi rester sur sa faim. Pour l’instant, le seul dossier sur lequel un travail important a été lancé est celui de la réforme du Code du travail. Pour le reste – et notamment les questions fiscales – le gouvernement en est toujours à l’heure de douloureuses additions et soustractions et nul ne parle du « grand soir » fiscal qui serait pourtant si nécessaire. Les autres dossiers – santé, éducation – demeurent quant à eux dans le champ des bonnes intentions. Symboliques, les États généraux de l’Alimentation ont déjà plusieurs semaines de retard.

Le temps s’écoule et avec lui un peu de l’état de grâce qui a entouré l’avènement d’Emmanuel Macron : un mois et demi déjà même s’il faut tenir compte des élections législatives.

Or la génération du macronisme est jeune et donc impatiente. Pour eux, l’idée des « 100 jours » (ceux de Roosevelt en 1933) a un sens. On veut bien donner à l’exécutif les mois de juillet et août, mais il faut qu’il y ait du concret à la rentrée. Emmanuel Macron a renouvelé son souhait de transformation profonde parlant même de l’« exigence intransigeante » des Français.

A cette aune, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine déception. Emmanuel Macron n’a pas fait de discours sur l’État de la Nation à l’américaine. Il a enfoncé quelques portes déjà ouvertes et Edouard Philippe en a refermé d’autres.

Pour reprendre une expression devenue banale, Emmanuel Macron a depuis un an bénéficié d’un exceptionnel « alignement des étoiles ». À lui et à son équipe de le transformer en la véritable révolution culturelle dont la France a besoin et que les Français sont manifestement prêts à supporter. Mais de grâce, Sire, vite et fort !

 

30 juin 2017

Bulles ?

 

Un des thèmes favoris de la littérature économique porte sur la rationalité des acteurs. Une des définitions de la situation de concurrence parfaite suppose que chacun prenne au même moment la bonne décision. Nous sommes bien là dans le champ de la théorie. La rationalité des choix économiques obéit à bien d’autres logiques et l’actualité récente vient d’en administrer quelques nouvelles preuves : c’est d’abord l’Argentine qui vient de placer $ 2,75 milliards de « papier » à cent ans, remboursable donc en 2117. Rappelons que l’Argentine a fait six fois défaut ces cent dernières années. Ce sont ensuite les investisseurs qui frétillent à la perspective de l’introduction en bourse de l’Aramco saoudienne : 5 % du capital pour $ 100 milliards, ce qui est bien cher pour du risque saoudien couplé à du risque pétrolier. Et quand on parle de bourses, jamais les marchés n’ont été aussi élevés avec des valorisations qui laissent rêveur pour les GAFA et quelques autres. Il y a là manifestement quelque « exubérance irrationnelle » pour reprendre l’expression chère en son temps à Alan Greenspan.

Certes, le monde regorge de liquidités, il n’y a guère d’inflation et les taux restent bas même s’il faut anticiper quelques hausses de la Fed. Alors, des titres argentins rapportant près de 8 %, des actions Aramco appuyées sur les plus importantes réserves de pétrole au monde, les 2 milliards de personnes connectées à Facebook, les rêves californiens d’Uber et de quelques autres. Tout cela vaut bien que l’on ferme les yeux en croyant très fort que les arbres vont finir par monter au ciel. Le choix cornélien entre la raison et le risque est bien là.

Le problème est que les bornes de la raison se sont quelque peu déplacées avec le retour d’un optimisme béat dans les capacités de l’économie, s’appuyant sur les chocs technologiques des révolutions industrielles, à pallier les carences des politiques qu’ils soient argentins, saoudiens ou américains (et là, on pense bien sûr à Donald Trump). En d’autres temps, on parlait de bulles et sur les marchés il en est de même que pour les bulles de savon : leur destin est d’éclater, mais nul modèle ne permet d’en connaître le jour ni l’heure…

 

 

27 juin 2017

Saint Denis

 

Les Vêpres de la Vierge de Monteverdi en la Basilique de Saint Denis : un cadre magique pour une des plus grandes œuvres de la musique sacrée admirablement rendue et même mise en scène par John Eliott Gardiner et son ensemble de musique baroque. Alors que la nuit tombait et qu’un soleil diffus éclairait encore les vitraux de la nef, montait ce chant dont seul peut-être Mozart en son Requiem a pu approcher la plénitude. Des deux côtés, on distinguait les gisants des rois et des reines dont Saint Denis fut l’ultime étape.

Mais en sortant de la basilique, quel contraste ! Certes, il y a encore les bâtiments de l’abbatiale devenus la Maison de la Légion d’honneur et puis la mairie dans le plus pur style pompier du XIXe siècle finissant. Ensuite, c’est autre chose : une accumulation sans âme du béton des années soixante rendue toutefois vivante par l’exubérance d’une population au sein de laquelle se mélangent toutes les migrations que la France a connues ces dernières décennies. Saint Denis est bien au-delà du symbole des multiculturalités et de la France plurielle que nous avons pu célébrer au temps de la France « black, blanc, beur ». Il y a même une certaine uniformité de voiles et de couleurs comme si la Basilique n’était plus  qu’un îlot dans un monde qui n’est plus le sien.

Bien sûr, il ne sert à rien de se lamenter sur un temps – pas si heureux – où les moines de la puissante abbaye de Saint Denis exerçaient leur férule sur leurs serfs et leurs vassaux. Bonne fille, la République a donné à la Basilique un éclat nouveau et on parle même de lui reconstruire sa deuxième tour. Mais quel fossé entre ce qui reste le cœur de la ville et ses habitants : deux mondes qui ce soir se côtoyaient tout en s’ignorant.

Rarement, la fracture de la société française ne m’est apparue aussi nette et brutale. La Basilique, avec ses tombeaux, c’est un résumé d’un millénaire d’une histoire de France qui se poursuit certes, mais dont il est nécessaire de partager les racines : enseigner ainsi pour l’historien la chronologie de ces règnes avec leurs gloires et leurs obscurités et faire le lien entre ces pierres et un béton sans mémoire.

Tous ceux qui ce soir ont été saisis par la beauté des Vêpres de Monteverdi ne sont pour autant ni chrétiens ni croyants. Mais il y avait là un message de mémoire qu’il faut aussi aller porter dehors sur les places.

 

 

26 juin 2017

 Abeilles

 

La guerre des abeilles aura-t-elle lieu ? À peine le nouveau ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, complètement néophyte sur les questions agricoles, mais politique averti après un long parcours au sein du parti socialiste normand, avait-il évoqué l’idée d’assouplir quelque peu les règles très strictes mises en place en France interdisant l’usage de certains néonicotinoïdes «tueurs d’abeilles» que Nicolas Hulot est monté au créneau pour s’opposer avec véhémence à quelque modification que ce soit des textes en vigueur.

En l’occurrence, il s’agissait de ne pas surcharger la transcription française d’une directive européenne en la rendant encore plus stricte et complexe (on parle de «surtransposition»). À l’origine, le gouvernement visait certaines réglementations financières et comptables et souhaitait les rendre plus fluides afin d’attirer les entreprises au lendemain du Brexit. Mais les abeilles sont passées par là et bien vite Matignon a démenti ce qui s’apparentait à un crime de «lèse-Hulot». Dans le débat sur le macronisme, la couleur verte est peu marquée, tant en fait elle est naturelle à notre jeune entrepreneur héraut de cette nouvelle vulgatequi, s’il n’est pas toujours végétarien, ne conçoit pas de consommer autrement que bio et consacrera une partie de l’argent dégagée par la vente de sa ou de ses start-ups à l’acquisition d’un domaine viticole pratiquant la biodynamie.

Que le déclin - inquiétant – de la population d’abeilles soit lié à bien d’autres facteurs apparaît ici secondaire. Dans un remarquable petit livre sur «Le miel» (éd. Fr. Bourin), François Roche et Béatrice Mathieu ne sous-estiment pas l’impact des néonicotinoïdes en particulier sur les populations d’abeilles sauvages (80 % du total) dont le rôle dans la pollinisation des plantes est essentiel. Il y a eu aussi récemment l’impact de l’arrivée des frelons asiatiques débarqués en France en 2004 avec un chargement de poteries chinoises. Et puis il faut tenir compte de la sélection, à laquelle se livrent les apiculteurs, qui affaiblirait les capacités de résistance des abeilles domestiques. Alors, faut-il précéder l’Europe ou la suivre ? Les écologistes et leurs soutiens politiques fustigent le poids des lobbies agricoles. Mais ceux-ci doivent aussi tenir compte d’une opinion publique bien facile à manipuler. Le gouvernement l’a bien compris, qui a refermé le dossier.

 

 

25 juin 2017

Macronisme

 

De quoi le macronisme est-il l’enfant ? Passé, la stupeur de ces quelques semaines de bouleversements politiques, le temps est venu de l’analyse et deux éditoriaux de la presse récente offrent une première piste. Dans « Le Monde », l’historien Pierre Cyrille Hautcœur voit dans le macronisme la troisième étape de l’extension du marché : après le temps des cadres « managers » était venu celui de la destruction créatrice des organisations somnolentes et enfin à Emmanuel Macron correspondrait l’image de l’entrepreneur créateur réconciliant profit et idéal social.

Dans « Libération », Patrick Fauconnier, le fondateur de l’hebdomadaire économique Challenges, fait du macronisme « le sous-produit de nos écoles de commerce ». C’est en effet beaucoup plus parmi les diplômés de ces écoles – grandes ou petites – que parmi les ingénieurs, que se sont recrutés les cadres du macronisme et les réunions tenues au siège du mouvement « En Marche » ressemblaient plus à des « afterworks » de « Start-Uppers » (pardon, cher lecteur, pour ces américanismes) qu’à de classiques réunions politiques.

D’un texte à l’autre, on retrouve bien la même idée : celle d’un saut générationnel certes, mais aussi sociologique et même idéologique. On célèbre l’entrepreneur, passé par une école de commerce (à laquelle il a accédé par le mérite ou, pour nombre des plus récentes, grâce à des subsides familiaux), jeune bien sûr et décidé à casser les codes, à l’aise au cœur d’une mondialisation dont il célèbre la dynamique, mais capable de tenir un discours d’ouverture aux autres…

Tout ceci rappelle furieusement le temps de la nouvelle économie que présida dans les années quatre-vingt-dix, un autre jeune président, américain celui-là, Bill Clinton. On sait ce qu’il en advint et la crise de 2008 est largement liée au climat d’euphorie libérale qui l’avait précédée. La France présente – depuis longtemps – la caractéristique d’être un pays d’entrepreneurs (près de 300 000 entreprises créées chaque année), mais aussi de fonctionnaires, les uns comme les autres attachés à un État-providence pratiquement sans équivalent dans le monde. Le macronisme devra en réaliser la synthèse et poursuivre la réconciliation des fançais et du marché.

 

 

22 juin 2017

Arabie Saoudite

 

Mohammed bin Salmane devient le prince héritier d’Arabie Saoudite, en première ligne derrière son père âgé de 81 ans et en fort mauvais état de santé. En éliminant l’un de ses cousins, MBS renforce son emprise sur un pays qu’il dirige – de facto – depuis deux ans. Pour l’instant, son bilan est mitigé.

Bien sûr, il projette une image de modernité. Il a lancé un plan Vision 2030, qui a pour objectif de préparer l’après pétrole pour un Royaume qui pour l’instant, est l’image même de la dépendance à l’or noir. Transformer ce qui est devenu une nation de rentiers en un pays d’entrepreneurs ne sera pas une mince affaire et pour l’instant, les résultats sont d’autant plus limités que l’austérité passe mal : MBS a dû reculer devant la grogne alors qu’il se proposait de diminuer les primes dont bénéficie un service public pléthorique. C’est que le royaume doit puiser dans ses réserves pour financer son train de vie. Le « fiscal breakeven » (le point d’équilibre du prix du pétrole pour le budget saoudien) de l’Arabie Saoudite de $ 92 le baril en 2015. De $ 79,70  en 2016, il devrait être encore de $ 66,70  en 2017, alors que le baril pointe actuellement $ 20 plus bas !

La stratégie de MBS sur le marché du pétrole n’est d’ailleurs pas très probante. C’est l’Arabie Saoudite qui réalise actuellement l’essentiel des efforts de maîtrise de l’offre de l’OPEP sans parvenir à inverser une tendance baissière depuis plusieurs mois. Le pétrole est un des éléments du « grand jeu » qui se déroule au Proche-Orient dont l’Arabie Saoudite est un acteur majeur, sans que l’on comprenne vraiment sa stratégie si ce n’est le maintien de son hégémonie sur l’islam sunnite. Or que ce soit sur le marché du pétrole ou sur des terrains militaires (Yémen, Syrie) ou diplomatiques (Qatar, Égypte), la stratégie saoudienne se solde pour l’instant par des échecs et des replis.

Certes, le Royaume avec ses vastes réserves de pétrole, ses poches financières encore profondes et la perspective de l’introduction en bourse d’Aramco, peut faire illusion. Mais il est un des maillons faibles de la région et c’est là le vrai défi d’un MBS qui pour l’instant n’a pas convaincu.

 

 

21 juin 2017

Moralisation politique

 

La France a bien changé ! Notre pays eut longtemps en matière politique des pratiques de république bananière et elle figurait parmi les derniers pays développés dans les classements publiés par Transparency International. Le financement des partis politiques brillait par son opacité et en leur temps tant le RPR que le PS connurent leur lot de fausses factures et de valises. Alain Juppé et Xavier Emmanuelli, entre autres, y laissèrent des plumes. La loi sur le financement des partis politiques avait permis de traiter le gros des problèmes, mais n’avait pas mis fin aux petits arrangements des uns et des autres,qu’il s’agisse des assistants parlementaires ou des relations individuelles des parlementaires avec les milieux économiques. Il est exact qu’en France, le degré de tolérance face a ce comportement était infiniment plus élevé que dans la plupart des autres pays européens.

De ce point de vue, l’affaire Fillon a vraiment marqué une rupture que semblait devoir incarner François Bayrou et sa loi sur la moralisation de la vie politique. Mais le voilà pris à son propre piège : aux abois financièrement, le MoDem (tout comme le Front National) a allègrement utilisé ses subsides européens pour financer la survie de son appareil. Au même moment, l’un des piliers du macronisme, Richard Ferrand, était pris dans une histoire beaucoup plus sordide d’enrichissement personnel.

Ce qui n’aurait nourri que quelques brèves il y a quelque temps encore devient une affaire d’État. Et à l’image de Sylvie Goulard, les intéressés doivent quitter la barque gouvernementale.

Il y a là bien sûr quelque hypocrisie, mais aussi une volonté nouvelle de transparence dans les relations des français à l’argent. La France est l’héritière de deux traditions, celle du catholicisme et celle du laïcisme républicain. L’une et l’autre ont en commun leur méfiance pour l’argent, cet argent dont il ne fallait surtout pas parler et à propos duquel on préférait silence et sous-entendus. Il est toujours mal élevé de parler du prix d’un produit, encore plus de dire ce que l’on gagne. Le monde politique français en a hérité un véritable autisme : ne rien dire, ne rien savoir mais en profiter quand même. C’est tout cela qui va devoir changer !

 

 

18 juin 2017

Législatives

 

La vague attendue a donc été moins forte que prévu. Néanmoins, LREM obtient à l’Assemblée la majorité absolue sans même l’appoint d’un MODEM qui renaît de ses cendres. Le mouvement a emporté quelques ténors de droite (NKM) comme de gauche (Touraine), mais à droite en particulier un point de résistance semble avoir été atteint bien au-delà de ceux qui avaient bénéficié de la mansuétude du Prince. À gauche, Manuel Valls se sauve in extremis dans des conditions pour le moins contestées. Front National et Insoumis font un peu mieux que ce que la mécanique du scrutin majoritaire à deux tours leur permettait d’espérer.

Mais en plus, les deux partis autrefois dominants (LR et PS) sont en voie d’implosion, tiraillés qu’ils sont entre pro – et anti – Macron. Les « pro-Macron » tant républicains que socialistes doivent leur survie à la grâce du Prince et sont prêts à embarquer dans sa majorité. Aux extrêmes, certains socialistes (rares puisque la plupart des frondeurs ont disparu dans la tourmente) penchent vers les Insoumis alors que nombre de républicains plus ou moins proches de Sens Commun font les yeux doux aux courants les plus fréquentables du Front National. Les partisans d’une opposition constructive (mais ne votant pas la confiance au gouvernement) sont au fond peu nombreux : un noyau dur de républicains autour de Xavier Bertrand ou de Valérie Pécresse, quelques socialistes encore plus difficiles à identifier.

Et puis, il y a les 300 députés d’En Marche dont on peut imaginer une certaine hétérogénéité. C’est la dynamique de ce groupe qui donnera le « la » de la vie politique française des cinq années à venir. Pour l’instant, aucune tête n’émerge et Emmanuel Macron a dû chercher ailleurs les titulaires des grands ministères, alors même qu’il cherchait à éliminer les « jeunes pousses » notamment à gauche. Ceci va renforcer l’impulsion « techno » et faire des cabinets ministériels à nouveau les lieux clefs du pouvoir.

Personne en tous cas ne contestera la légitimité d’agir par ordonnances pour un Emmanuel Macron auquel les Français viennent de donner la totalité des clés de la maison.

 

 

13 juin 2017

Législatives 2

 

C’est au calme que l’on peut maintenant analyser les résultats du séisme politique de dimanche dernier. Force est de constater que même l’analyste politique le mieux informé ne s’y retrouve guère parmi tant de candidats En Marche, rigoureusement inconnus, et pourtant en passe d’être élus. Dans la circonscription de l’auteur de ces lignes (Neuilly-Puteaux), le candidat En Marche, Laurent Zameczkowski, se présente comme « diplômé de la Sorbonne et de l’Essec » – un pedigree pour le moins « curieux » – et élu d’une fédération de… parents d’élèves. Il a obtenu 42 % des suffrages ! La marque Macron a fait des miracles.

Alors au moins faut-il saluer quelques survivants, certains à l’image de l’excellent Charles Amédée de Courson, député centriste (version UDI) ayant quand même bénéficié d’un excellent ancrage sur le terrain. C’est aussi le cas d’André Chassaigne, député communiste du Puy-de-Dôme et remarquable connaisseur des questions agricoles. Voilà des compétences qu’il eut été dommage que l’Assemblée nationale perde tant le travail législatif peut être complexe.

Et puis comment ne pas former des vœux pour Liem Hoang Ngoc, l’un des économistes proches de Jean-Luc Mélenchon, en ballotage à Toulouse face à un autre inconnu d’En Marche.

Certes, l’application de la loi sur le cumul des mandats, qui – de facto – élimine les députés-maires, a provoqué le retrait de nombre d’élus qui – avec raison – ont trouvé plus exaltantes leurs tâches municipales (et avec souvent des marges financières et de cumul avec des activités privées). La plupart du temps, les candidats qu’ils avaient adoubés n’ont même pas passé le « cut ».

Une page se tourne donc et pas seulement celle du PS, génération Epinay. C’est aussi celle du gaullisme en ses multiples avatars. Dès lors se pose une vraie question : En Marche va occuper les deux tiers de l’hémicycle, au centre. Il sera flanqué à droite et à gauche de quelques dizaines de députés, mais il risque de ne pas y avoir d’« opposition » en tant que telle et encore moins de « shadow cabinet ». Or, en tirant le raisonnement jusqu’au bout, En Marche n’a réuni que 15 % des électeurs inscrits. Les 85 % restants devront pouvoir se faire entendre ailleurs que dans la rue…

 

 

12 juin 2017

Législatives 1

 

Le régime présidentiel français est bien celui d’une monarchie élective, mais absolue et les Français sont d’irréductibles légitimistes. Alors qu’il y a quelques semaines encore on s’inquiétait de la capacité d’Emmanuel Macron à gouverner avec un Parlement aux mains des partis, le voilà à la tête probable d’une majorité absolue peut-être même sans l’appoint du Modem.

La vague macroniste a tout balayé sans respect aucun pour les cartes électorales, pour les réputations les mieux établies, pour les députés sortants au travail parlementaire le plus accompli. Seuls survivent les quelques privilégiés qui ont bénéficié d’un « pardon » du Prince.  Mais partout ailleurs ce sont les candidats LREM, en général de parfaits inconnus sans expérience politique même au niveau local, qui sont en position de l’emporter dimanche prochain.

Bien entendu, la coupe n’est pas pleine, car plus d’un Français sur deux (51 %) ne s’est pas rendu aux urnes. Pareille abstention n’a aucun équivalent pour une élection nationale. On peut certes incriminer la lassitude des électeurs après cette interminable campagne qui dure en fait depuis l’automne 2016 et les primaires de la droite. Mais on peut estimer aussi que les électeurs de droite et de gauche ont manifesté leur lassitude face à la multiplicité des candidatures et à la difficulté de comprendre les positions des uns et des autres face au raz de marée présidentiel. Quant aux extrêmes – FN et Insoumis – ce type de scrutin les désavantage de toute manière.

On compare volontiers 2017 et 1958. Le personnel politique de la quatrième république avait été alors presque complètement renouvelé par une vague gaulliste qui s’était toutefois préparée par une dizaine d’années d’opposition (et parfois de complots). Mais là, En Marche n’existait pas il y a seulement un an et ne dispose d’ailleurs en son sein d’aucun autre dirigeant que le seul Emmanuel Macron, qui est allé puiser ses principaux ministres à droite ou au centre. La gestion de l’Assemblée nationale ne sera pas une mince affaire.

Peu importe aux Français (au moins à ceux qui ont voté) qui, comme à chaque fois que présidentielles et législatives ont coïncidé, ont donné au président les clefs de la maison à charge pour lui de ne pas décevoir.

 

 

9 juin 2017

Royaume Uni

 

Le résultat des élections britanniques ne surprend pas ceux qui ont suivi les derniers jours de la campagne et l’inexorable chute des conservateurs de Teresa May. Au final, le Premier ministre perd sa majorité absolue et son score serait encore plus catastrophique si elle n’avait récupéré quelques sièges en Écosse aux dépens du parti écossais (SNP) qui perd là toute chance réaliste d’organiser un nouveau référendum.

La vraie surprise ce sont bien sûr les travaillistes et Jeremy Corbyn n’est pas loin de réaliser le rêve d’un virage « à gauche toute » du Royaume-Uni : 2 % des voix et une cinquantaine de sièges seulement séparent le Labour des Tories. Le système électoral britannique a comme d’habitude laminé les autres partis à l’exception des fiefs régionaux écossais et irlandais.

Teresa May a donc perdu son pari et elle aborde les négociations du Brexit en situation de faiblesse sans que d’ailleurs on puisse en mesurer les conséquences exactes dans les discussions à venir. Elle disposera en tous cas de moins de marges de manœuvre avec ce « hung parliaement ». Mais d’autre part Jeremy Corbyn aura lui aussi bien du mal à contrôler ses troupes.

La proximité du vote britannique et des législatives françaises incite bien sûr aux comparaisons. En France aussi les petits partis vont disparaître de l’Assemblée nationale. Créditée de 30 % des intentions de vote, En Marche pourrait disposer d’une majorité plus qu’absolue (on parle même dans les sondages de 400 députés en comptant le Modem qui n’est guère qu’un faire-valoir). Bien sûr, Jean-Luc Mélenchon doit rêver d’un destin à la Jeremy Corbyn, mais la réalité électorale promet d’être impitoyable aussi pour les Insoumis. En France pourtant, on compte en moyenne une vingtaine de candidats par circonscription et l’imprécision des étiquettes donne un peu le tournis.

Si personne au Royaume-Uni ne plaide pour la proportionnelle, la question reste d’actualité en France et faisait même partie de promesses d’Emmanuel Macron. Tant le Front national que les Insoumis méritent une représentation au Parlement. L’exemple britannique est à méditer.

 

 

 

7 juin 2017

Quatar

 

La décision de l’Arabie Saoudite et de ses alliés du Golfe de mettre le Qatar au ban des nations arabes est une véritable surprise et a provoqué une onde de choc dans la région et sur les marchés. Le Qatar est en effet dépendant de ses voisins pour ses importations notamment alimentaires, mais aussi pour ses exportations de pétrole et même de gaz naturel liquéfié. Pour l’instant, la rupture est totale et ses conséquences politiques et économiques sont difficiles à mesurer.

Longtemps, le Qatar a été le « poil à gratter » du monde arabe poussant encore plus loin que ses voisins le paradoxe de la coexistence entre la modernité occidentale et la tradition d’un islam conservateur et fondamentaliste. Doha s’est toujours voulu « à part » : un petit émirat indépendant qui a cherché à jouer un rôle géopolitique majeur, très loin de la discrétion du Koweït ou même des Émirats Arabes Unis. Ce fut ainsi l’invention d’Al Jazirah, devenue en quelques années la chaine de référence du monde arabe et plus encore la voix des Arabes dans le monde. Ce fut la volonté de faire du Qatar un « hub » sportif en achetant à la fois des hommes, des clubs et des compétitions internationales à l’image – aberrante – de la Coupe du monde de football. Ce fut aussi le désir de sa diplomatie d’être au cœur de toutes les négociations menées dans la région, d’être un acteur du « grand jeu ».

En matière religieuse, le Qatar n’est guère plus ouvert que l’Arabie Saoudite (même si quelques lieux de culte chrétiens sont tolérés à Doha). Mais le Qatar a certainement financé des mouvements parmi les plus intégristes de l’Islam comme les Frères musulmans en Égypte.

Longtemps, le Qatar parvint à se maintenir sur le fil : moderne et ouvert vis-à-vis de l’Occident et en particulier de la France ; fidèle à l’Islam le plus rétrograde ailleurs, allié de tous en usant de la colossale rente du gaz et du pétrole. Récemment encore, le Qatar joua un rôle majeur dans l’accord de l’OPEP entre l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Russie. Mais voilà, le fil est manifestement cassé et le Qatar est accusé de double jeu.

Il y a là quelque hypocrisie de la part de l’Arabie Saoudite dont le financement de la propagande wahhabite à tout autant contribué à la montée du terrorisme islamiste. Mais le Qatar est un bouc émissaire si facile…

 

 

5 juin 2017

Plan Marshall

 

Il y a soixante-dix ans, à l’occasion d’un discours à Harvard, le général Marshall, alors secrétaire d’état après avoir dirigé l’effort de guerre américain, proposait à l’Europe l’aide des États-Unis, ce qui devint le «Plan Marshall». Ceci contrastait entièrement avec ce qu’avait été l’attitude des États-Unis au lendemain de la Première Guerre mondiale : après avoir profondément inspiré le Traité de Versailles, le président Wilson ne parvint même pas à le faire ratifier par le Congrès (la même mésaventure arriva à Barack Obama avec l’accord de Paris sur le climat). Il y eut bien pire puisqu’en insistant d’être remboursés des dettes interalliées, les États-Unis poussèrent les Alliés à exiger de l’Allemagne des réparations qui poussèrent le régime de Weimar dans une situation de faillite qui fit le lit des extrémismes nationaux socialistes ou communistes.

La leçon avait porté. Il n’y eut ni dettes, ni réparations, ni d’ailleurs Traité de paix en 1945. Au contraire, les États-Unis lancèrent le Plan Marshall qui fut accepté par 16 pays européens à l’origine de l’OECE, devenue plus tard l’OCDE.

De 1948 à 1951, les États-Unis versèrent à l’Europe $ 13,5 milliards, ce qui correspond à $ 150 milliards de 2017. Pour la seule année 1949, le plan Marshall représenta 12 % du budget fédéral.

Nul ne peut contester qu’en ces années cruciales du début de la guerre froide, les États-Unis jouèrent un rôle crucial dans le financement de la reconstruction de l’Europe (et plus tard du Japon) ; ils fournirent ainsi des denrées agricoles, mais aussi des engrais et des tracteurs, du coton et des camions qui permirent d’amorcer l’engrenage vertueux de ce que l’on appela plus tard les «Trente glorieuses».

Mais l’aide Marshall poussa aussi l’Europe à s’organiser et au-delà de l’OECE puis de l’échec de la CED et du Pool Vert, ce fut dix ans plus tard le Traité de Rome qui doit donc tant aux États-Unis.

Cette histoire, les Européens – et les Français au premier chef – l’ont bien oubliée et force est de constater que Donald Trump nous ramène aux sombres années vingt, celles de l’irresponsabilité américaine.

À Paris, à l’angle de la place de la Concorde et de la rue Rivoli, sur le mur de l’hôtel Saint-Florentin, une plaque rappelle la signature du Plan Marshall. Une bien maigre consolation face à l’oubli.

 

 

2 juin 2017

Etats-Unis et COP 21

 

Il l’a donc fait. Malgré la pression de la plupart des grands patrons américains, d’une partie de son cabinet et même de sa fille, Donald Trump a décidé que les États-Unis ne mettraient pas en œuvre l’accord de Paris de la COP 21. Barack Obama avait refusé l’onction du Congrès pour l’engagement américain par crainte d’un échec cuisant. Il s’était contenté d’un décret (executive order) que son successeur peut annuler d’un trait de plume : c’est ce que vient de faire Donald Trump dont l’argumentation pour justifier sa décision a été franchement lamentable, truffé d’erreurs et ridicule au sens propre du mot.

Les réactions de par le monde ont été unanimes pour condamner cette nouvelle preuve d’irresponsabilité. La déclaration d’Emmanuel Macron, en français et en anglais, a été particulièrement remarquée.

Pour autant, faut-il s’inquiéter vraiment de la décision de Donald Trump ? Sur le plan intérieur, accord de Paris ou pas, les États-Unis vont continuer à réduire leurs émissions de carbone au fur et à mesure que le gaz naturel (le gaz de schiste bien sûr) va remplacer le charbon dans la production d’électricité. Par ailleurs, nombre d’États et de municipalités favorisent les énergies renouvelables qui pèsent déjà trois fois plus en termes d’emplois que le secteur du charbon.

Mais surtout, on peut espérer que l’absence des États-Unis va permettre au reste du monde d’aller plus vite et plus loin notamment sur la question fondamentale du prix du carbone comme l’a souligné récemment le rapport de la Commission Stern-Stiglitz.

Il n’en reste pas moins que nombre des dirigeants verts et des responsables d’ONG que l’on entendait hier soir sur les ondes fustiger la décision américaine devraient en assumer leur part de responsabilité. N’est-ce pas en effet leur comportement outrancier et jusqu’au-boutiste, confondant climat et politique, mélangeant allègrement tous les terrains de lutte possibles qui a provoqué cette réaction d’une Amérique profonde moins bornée quand même que la caricature que l’on veut en faire en Europe. Intégrisme et bêtise vont souvent de pair qu’il s’agisse du climat ou de la politique.

 

30 mai 2017

Affaires

 

Alors que la France baigne dans une douce « macrophilie », le parfum nauséabond des affaires refait surface.

Les premiers jours du nouveau président ont été parfaits : certes, le gouvernement a pu décevoir quelque peu, mais il s’agit là d’une équipe de transition dans l’attente des législatives dont les sondages donnent les macronistes largement gagnants et peut-être même en situation de majorité absolue. Mais Emmanuel Macron a été parfait depuis sa prise de fonction assumant la dimension régalienne (ou jupitérienne) de la présidence de la République : le contraste ne pouvait être plus grand avec François Hollande et sa « présidence normale » déjà jetée aux oubliettes de l’histoire.

Sur le plan international entre la poignée de main virile et musclée avec Donald Trump et l’accueil solennel de Vladimir Poutine sous les ors de Versailles, il a, en quelques jours, redonné au blason français un peu du lustre qu’il avait perdu ces dernières années. Les journalistes étrangers ne tarissent d’ailleurs pas d’éloges sur ce nouveau pilier d’une Europe à la recherche tant de dynamisme que de fermeté.

Même la conjoncture économique qui se raffermit légèrement concourt à cet alignement des étoiles qui depuis un an accompagne l’extraordinaire parcours d’Emmanuel Macron.

Et voilà que soudain reviennent les affaires, touchant de plein fouet l’un de ses plus proches compagnons qui parmi les premiers a participé à son aventure. Dans une France qui se découvre soudain une virginité morale en politique, le dossier du député breton et ministre des territoires Richard Ferrand s’alourdit de jour en jour au point de faire de l’ombre aux charges qui ont permis l’élimination de François Fillon. Ajoutons à cela quelques assistants parlementaires d’euro-députés complaisants et on a là la première « affaire » d’un quinquennat qui peine à tourner la page d’une période bien peu exemplaire.

 

 

29 mai 2017

Trump

 

Donald Trump a terminé son premier « grand tour ». En une semaine, il aura « fait » l’Arabie Saoudite, Israël, le Vatican et les sommets de l’OTAN et du G7 en Sicile. À lire les tweets présidentiels, ce fut un grand succès : pour les contrats militaires américains en Arabie Saoudite peut-être, mais pour le reste, voire…

Passons sur la dimension « spirituelle » de ce déplacement au cœur des religions du Livre qui lui a totalement échappé, ce qui est quand même exceptionnel pour un président américain. Mais pour le reste : un peu d’huile sur le feu au Moyen-Orient par une attaque frontale de l’Iran et une visite ambiguë à Jérusalem. À Bruxelles, devant les alliés de l’OTAN, un discours destiné aux contribuables américains, ce qui est certes louable, mais qui a plongé ses partenaires y compris Britanniques dans la perplexité. En Sicile, face à ses pairs du G7, ce fut le refus de s’engager en matière climatique, y compris sur la participation des États-Unis à l’accord de Paris de la COP 21. Manifestement d’ailleurs, la mayonnaise n’a pas pris avec ses homologues et l’ambiance n’était guère à la franche camaraderie.

Le contraste entre les messages triomphalistes de Trump et la réalité des échanges, tel que l’ont vécu ses interlocuteurs, n’en est que plus frappant. Le retrait américain est partout manifeste y compris en ce qui concerne les engagements de l’administration Obama à la COP 21 : pour leurs alliés traditionnels, les États-Unis ne sont désormais plus un partenaire de confiance et assez logiquement sur des questions comme le climat c’est désormais vers la Chine que les Européens vont de plus en plus se tourner.

On ne sait combien de temps durera la présidence Trump, mais à l’aune de ce voyage, il faut souhaiter tant pour les États-Unis que pour le reste du monde que son séjour à La Maison-Blanche soit le plus court possible.

 

 

25 mai 2017

OPEP

 

Accord à Vienne au sommet de l’OPEP. L’Arabie Saoudite et la Russie ayant depuis longtemps affiché leurs intentions, ce n’est pas une grande surprise. Les marchés ont même été déçus que l’accord de novembre 2016 soit simplement reconduit sans augmentation des engagements de réduction de production : on est resté à 1,2 million bj pour les membres de l’OPEP et 600 000 bj pour les autres producteurs emmenés par la Russie. Dans la soirée, le prix du Brent perdait $ 2 le baril.

Il est vrai que le marché demeure très bien approvisionné. En effet, si on peut estimer la réduction initiée par l’OPEP et ses alliés à quelques 1,5 mbj par rapport au niveau de production très élevé de décembre 2016, il faut tenir compte de l’augmentation de production des autres producteurs qui sera en 2017 de l’ordre d’un million de bj. Ainsi entre décembre 2016 et juin 2017, la production de « shale oil » américaine devrait augmenter de 617 000 bj et pour l’ensemble de l’année ce sont 820 000 bj de plus que produiraient les États-Unis. Ajoutons à cela le Canada, le Brésil et quelques autres petits producteurs comme le Kazakhstan (avec le gisement de Kashagan enfin en production) et on comprendra que les mesures annoncées par l’OPEP sont insuffisantes pour assurer un rééquilibrage du marché. Les stocks demeurent très élevés et surtout le pétrole physique est abondant à en juger par le grand nombre de tankers chargés (une cinquantaine) au large de la Malaisie et de Singapour dans l’attente de clients.

Sans grand enthousiasme, le marché se maintient au-dessus de $ 50 le baril, ce qui manifestement assure la rentabilité de la production américaine désormais exportée à hauteur d’un million bj vers l’Asie.

Politiquement, l’OPEP ne peut faire plus ce qui illustre bien son impuissance.

 

 

22 mai 2017

L’église et l’argent

 

Comme toute l’Europe, le Royaume-Uni vit une profonde déchristianisation. Elle est même plus profonde dans la mesure où elle touche de plein fouet son Église nationale, la confession anglicane dont la reine est en théorie la tête. On ne compte plus les églises fermées (et vendues…), les querelles autour de l’ordination des femmes puis des homosexuels, les départs des plus conservateurs vers un catholicisme qui demeure minoritaire.

Mais il y a un domaine où l’Église d’Angleterre demeure remarquable : c’est celui de la gestion de son patrimoine. Elle dispose d’un fonds perpétuel de plus de £ 8 milliards dont elle n’utilise que les intérêts et revenus. En 2016, ce fonds a obtenu un rendement record de 17,1 %, certes dopé par la baisse du sterling. Mais sur dix ans, le fonds a eu un rendement de 8,3 % tout à fait remarquable surtout si l’on prend en compte des choix de placement « éthiques » en dehors de l’alcool et des armes. Un quart du fond reste dans l’immobilier, le reste est largement réparti avec notamment beaucoup de forêts faisant de l’Eglise le premier propriétaire forestier britannique privé. Le fonds est d’ailleurs un investisseur actif qui utilise son droit de vote pour censurer les conseils d’administration si nécessaire.

En France, on le sait l’Église a épousé dame Pauvreté et a allégrement dépensé tous ses legs. L’exemple britannique est en tout cas à méditer.

 

 

17 mai 2017

Gouvernement 2

 

Voilà donc le nouveau gouvernement : quelques élus et beaucoup de déçus. Ni Corinne Lepage, ni Anne Marie Idrac, ni Erik Orsenna dont les noms avaient pourtant circulé avec insistance. La principale « surprise » est la nomination de Nicolas Hulot comme ministre d’État en charge de la « transition énergétique et solidaire » (le titre rappelle la grande époque quelque peu fumeuse de François Hollande). On ne peut bien sûr qu’être admiratif de ce personnage qui aura ainsi servi quatre présidents successifs…

Pour le reste, l’équilibre est subtil entre les fidèles (Ferrand), les parrains de gauche (Collomb, Le Drian), les centristes (Bayrou, Goulard, Sarnez), les radicaux de gauche (Mézard, Girardin) et quelques prises de droite moins nombreuses que prévu quoique la nomination de Bruno Le Maire à Bercy soit probablement la seule vraie surprise de ce gouvernement au fond assez classique.

C’est là un assemblage curieux au fond assez peu renouvelé malgré la présence d’une éditrice remarquable (Nyssen) et d’une escrimeuse (Fleyssel). La question est de savoir si l’attelage va fonctionner sur une période de transition jusqu’au 18 juin.

Dans son premier acte présidentiel, Emmanuel Macron s’est en tout cas soumis à un principe de réalisme certes louable, mais qui franchement ne fait pas rêver !

 

 

16 mai 2017

Gouvernement 1

 

Paris et ses réseaux vivent aujourd’hui de rumeurs autour de la composition du cabinet d’Edouard Philippe. Emmanuel Macron a choisi ce juppéiste compatible pour diriger son premier gouvernement. Le président et le Premier ministre ont des profils assez similaires et la nomination d’Edouard Philippe marque un fort signal de rééquilibrage de sa majorité destiné à faire éclater un peu plus la droite !

Pour le gouvernement, bien des noms circulent, le moindre n’étant pas celui de Nicolas Hulot, l’inoxydable vert, dont on peine à imaginer une quelconque valeur ajoutée au-delà d’un effet de « casting » probablement surévalué. Mais les réseaux sociaux sont remplis d’hypothèses plus ou moins sérieuses parfois probablement alimentées par les intéressés eux-mêmes.

Le hasard de la publication de CyclOpe m’a fait débattre ce soir sur une chaîne de télévision avec Corinne Lepage qui est présentée avec insistance comme la titulaire éventuelle du ministère de l’Éducation. Le choix ne serait pas absurde tant pareil ministère doit surtout être dirigé par une personnalité extérieure au monde enseignant. Le vieil adage selon lequel « un indigène ne doit pas être nommé gouverneur colonial » s’applique tout particulièrement dans ce cas tout comme pour la santé ou l’agriculture. Mais le « mammouth » sera plus difficile à dégraisser que de démanteler une centrale nucléaire.

 

 

15 mai 2017

CyclOpe 2017

 

Présentation du trente et unième rapport CyclOpe. Cette année, avec Yves Jégourel nous avons pris comme titre celui d’un roman de Pearl Buck, romancière américaine quelque peu oubliée (mais Prix Nobel de littérature en 1938) : « Vent d’Est, Vent d’Ouest » reprenait le thème de la rencontre entre la vieille Chine mandarinale et l’Occident, en l’occurrence les États-Unis. En 2017, ce titre prend toute sa signification avec la rencontre, il y a quelques semaines, de Xi Jinping et de Donald Trump en Floride. Soyons honnêtes, les rôles sont quelque peu inversés : c’est Xi qui est le chantre de la mondialisation alors que Donald parle – en partie au moins – au nom d’une Amérique bien frileuse.

D’un côté, Xi Jinping a pour objectif la consolidation de son pouvoir à l’occasion du Congrès du PCC à l’automne qui correspondra à son « mi-mandat ». D’ici là, il maintiendra la croissance et donc l’emprise de la Chine sur des marchés de matières premières dont elle est pratiquement pour tous les produits – le premier importateur mondial.

Paradoxalement, c’est le Vent d’Ouest qui est le plus imprévisible. Donald Trump a remis en cause nombre d’accords commerciaux (TPP, Alena…) a forcé le ton en matière de protection douanière sans que l’on parvienne à discerner ce qui est du fond et ce qui tient de la posture.

Ajoutons enfin quelques « vents » plus secondaires comme la Russie de Poutine et l’on comprendra combien les marchés sont encore toujours aussi passionnants.

 

 

13 mai 2017

États-Unis

 

À peine pensait-on que Donald Trump était à peu près rentré dans les cordes d’une présidence « presque » normale, et le voilà qui limoge le patron du FBI, successeur lointain d’un Edgar Hoover devant lequel tremblaient les présidents.

James Comey n’avait pas vraiment brillé dans sa gestion des affaires récentes au moment de la campagne électorale qu’il s’agisse des e-mails d’Hillary Clinton ou des liens supposés entre l’équipe Trump et la Russie. C’est sur ce dernier sujet que plane encore le doute et un risque pour Donald Trump qu’il est probablement exagéré de comparer à ce que fut le Watergate pour Richard Nixon. Soudain, en tous cas, les rumeurs d’« impeachment » ont fleuri à nouveau et le « côté sombre » de Donald Trump est revenu hanter la Maison-Blanche.

Peu à peu pourtant l’administration américaine se met en ordre de bataille : les derniers ministres ont été enfin confirmés, mais il manque encore une bonne partie des échelons inférieurs (under secretaries et autres…). L’affaire du patron du FBI montre en tout cas que Donald Trump n’a pas changé depuis l’époque où il animait à la télévision un show télévisé durant lequel il sélectionnait des candidats pour diriger une entreprise. « You’re fired » avait-il l’habitude de crier aux malchanceux. Avec le FBI, c’est quand même une autre histoire.

 

 

11 mai 2017

Élections et société civile

 

En Marche vient de publier la liste de ses candidats pour les législatives. Elle fait la part belle à des visages peu connus et à la société « civile » quelque peu « people » comme le mathématicien Cédric Villani, la matadora Marie Sara ou le juge Eric Halphen.

Cette expression société civile est éminemment ambiguë. On l’oppose d’habitude au monde militaire, voire éventuellement à l’univers clérical. Mais là, la société civile est comprise en opposition au monde politique. On imagine les politiques coupés des réalités de la vie réelle par opposition à une société civile aux racines et au réalisme plus profonds.

Périodiquement, les dirigeants politiques ont imaginé pareille « ouverture » au niveau ministériel. La plupart des ministres ainsi nommés (à la notable exception de Christine Lagarde) ne furent guère marquants.

Il est vrai que ces dernières années, le profil des députés a changé : de plus en plus de « professionnels » n’ayant jamais connu que la vie politique en commençant comme assistant parlementaire. Le renouveau d’En Marche est donc bienvenu. Mais il ne faut pas se faire d’illusion : la politique est un vrai métier à plein temps : la vie d’un député de base est particulièrement ingrate s’il ou elle cherche à exercer son métier avec conscience. Il n’est pas sûr que Cédric Villani ou Maria Sara l’aient compris.

 

 

9 mai 2017

Noisettes

 

Quel lien y a-t-il entre le président turc R.T. Erdogan et le Nutella ? A priori aucun sauf passion cachée du nouveau sultan ottoman. Mais en cherchant bien, on trouve… les noisettes : les noisettes, indispensable ingrédient de la célèbre pâte à tartiner dont la Turquie pèse les trois quarts de la production mondiale, en provenance pour l’essentiel des régions de la mer Noire dont est originaire la famille d’Erdogan et qui sont l’un de ses principaux fiefs électoraux.

En Turquie, le prix des noisettes est une affaire tout aussi importante que le prix du porc en Bretagne : 4 millions de personnes dépendraient ainsi du seul secteur de la noisette dont la production et donc le prix sont particulièrement instables : il y a deux ans, à la suite de mauvaises récoltes, les prix avaient flambé à 40 livres turques le kg. Mais avec deux bonnes récoltes, les prix étaient tombés entre 20 et 25 livres. Le gouvernement turc a donc décidé d’agir une semaine à peine après le referendum péniblement remporté par Erdogan. Une agence publique (l’office des grains) a commencé à acheter des noisettes pour soutenir les cours qui se sont appréciés de 10 % en quelques jours.

Il est bien dommage que la Turquie s’éloigne de l’Europe : la Politique Agricole Commune aurait trouvé dans les noisettes un nouveau champ d’application et sur ce point au moins, la Turquie aurait fait cause commune avec la France, confrontée aux mêmes problèmes pour le porc ou le lait.

 

 

7 mai 2017

Présidentielles

 

La seule incertitude était celle du score et, après la médiocre prestation de Marine Le Pen lors du duel télévisé, le chiffre final (66/34) ne fut guère une surprise même s’il faut tenir compte des abstentions (25 %) et aussi des votes blancs et nuls (9 %). Emmanuel Macron n’a réuni sur son nom que la moitié des électeurs inscrits.

Pour autant, sa victoire est incontestable tout comme son parcours sans faute depuis ce jour de mai 2016 où le jeune ministre de l’Économie nous avait fait le plaisir d’une allocution à l’occasion du trentième anniversaire du rapport CyclOpe.

Au Louvre, c’était la foule des grands soirs, mais la fête tourna assez rapidement court après une entrée du nouveau président traversant seul la cour du palais sous les accents de l’Hymne à la Joie de Beethoven dans une sorte de « remake » un peu surjoué de François Mitterand au Panthéon en 1981.

C’est qu’un sondage vint rapidement doucher les enthousiasmes : plus de 60 % des électeurs ne souhaitent pas donner une majorité parlementaire au nouveau président. Sur les plateaux, les couteaux étaient sur la table et François Baroin, qui va mener le combat pour LR et UDI promettait l’excommunication à quiconque serait soupçonné de macronisme. Ceci donne le ton pour des législatives dont le résultat risque de paralyser un peu plus la France.

 

 

4 mai 2017

Varia

 

Alors qu’en France monte une certaine anxiété à propos du second tour de la présidentielle, des ralliements à Marine Le Pen explicites (Dupont Aignan) ou implicites (Sens Commun), de la menace d’abstention et de votes blancs plus importants qu’à l’habitude, il n’est pas mauvais de scruter l’actualité internationale, pour se détendre un peu.

Deux faillites tout d’abord : celle d’Alitalia, la compagnie aérienne nationale italienne que même le soutien d’Emirates, la compagnie des émirats, n’a pu sauver de ses blocages syndicaux ; celle de Porto-Rico, un territoire américain au statut hybride victime d’un endettement vertigineux. Au même moment pourtant, le chômage continuait à diminuer un peu plus aux Etats-Unis en « métropoe » à 4.4 %. Porto Rico est aux Etats-Unis ce que la Guyane ou la Guadeloupe sont à la France.

La nouvelle « chinoise » de la semaine, c’est le lancement du premier jet commercial, le C919 « made – presque entièrement – in China ».

Enfin, alors que le pétrole passait sous la barre des $ 50 le baril et que les prix « spot » du charbon flambaient à la suite d’un cyclone en Australie, le Royaume-Uni célébrait son premier jour « sans charbon » depuis le XIXe siècle. Ce jour-là toute l’électricité produite pour les sujets de sa gracieuse Majesté le fut à partir de nucléaire, de gaz naturel ou d’énergies renouvelables.

 

29 avril 2017

100 Jours de Trump

 

Donald Trump vient d’atteindre le seuil symbolique des « 100 jours » avec un bilan bien faible à l’exception de quelques décrets à la portée plus symbolique que réelle. L’artiste du tweet n’aura que bien peu tenu ses promesses et il semble bien que l’on assiste à une reprise en main de la Maison-Blanche par le clan « Goldman » soutenu par le couple « princier » formé par la fille de Donald et son époux.

C’est ce clan qui est à l’origine de la première mesure radicale proposée dans le domaine fiscal : le passage de l’impôt sur les sociétés de 39,6 % (ce qui était un des taux parmi les plus élevés au monde) à 15 %. À la clé, il y a les quelques $ 3000 milliards de liquidités détenues par les grandes entreprises américaines à l’étranger. Ainsi Apple est assis sur une trésorerie de $ 250 milliards détenue hors des États-Unis : à la fin de 2016, Apple gagnait $ 3,6 millions à l’heure. L’administration prévoit une véritable amnistie fiscale pour inciter un rapatriement de ces avoirs qui pourraient être réinvestis aux États-Unis. A priori, ce genre de mesures devrait passer sans trop de problèmes devant le Congrès.

Tout autre demeure le problème du remplacement de l’Obamacare et là, l’obstacle du Sénat semble impossible à enfoncer.

Voilà 100 jours qui ont en tous cas « banalisé » Donald Trump.

 

 

22 avril 2017

Élections

 

 

La campagne électorale s’est achevée sur une dernière émission télévisée et quelques ultimes meetings symboliques (Hamon à Carmaux chez Jaurès) endeuillés par un attentat sur les Champs-Élysées. L’heure est maintenant au silence et aux interrogations.

De mémoire d’électeur (ce qui pour l’auteur de ces lignes remonte à 1974 et l’élimination de Jacques Chaban Delmas par Valery Giscard d’Estaing) jamais n’a régné pareille incertitude quant aux qualifiés possibles au second tour. Toutes les combinaisons sont imaginables y compris même un duel Macron-Mélenchon. Nos quatre mousquetaires se tiennent à l’intérieur de la marge d’erreur de sondages dont la fiabilité apparaît de plus en plus douteuse.

Tout est possible donc, mais il y a une certitude. Le modèle politique français est profondément ébranlé. Des quatre, seul François Fillon – qui n’est pas le mieux placé – pourrait disposer d’une majorité parlementaire cohérente (et encore…). Jusque-là, le président élu a toujours « régné » avec un parlement à sa botte, en dehors des périodes de « cohabitation ». François Hollande disposa ainsi d’un pouvoir quasi absolu, le plus important de toutes les démocraties occidentales. Qu’en sera-t-il demain? Il est un peu tard pour se préoccuper de ces « détails » qui pourtant feront l’essentiel des préoccupations des prochaines semaines.

 

 

18 avril 2017

Turquie

 

R. T. Erdogan l’a donc emporté. La victoire est tellement courte (51,3 %) qu’elle risque d’être contestée et cela d’autant plus que l’AKP au pouvoir disposait de toutes les forces publiques disponibles pour influencer les électeurs. Mais, il y a peu de chances qu’Erdogan accepte quelque concession que ce soit. Il serait donc au pouvoir jusqu’en… 2029 !

Faut-il interpréter ce vote turc comme une nouvelle victoire de l’islam ? Ce n’est certainement pas le cas et il est plus raisonnable de parler d’un vote « Ottoman ». L’Empire ottoman disparut dans le fracas de la Première Guerre mondiale non sans avoir remporté une victoire notable sur les Alliés aux Dardanelles où s’illustra le jeune général Mustafa Kemal. Alors qu’à Versailles, on s’en partageait les dépouilles avec le rêve même du retour de Constantinople à la Grande Grèce, Kemal infligea aux Grecs de sanglantes défaites en Asie Mineure et restaura une Turquie, amputée de son empire dont il fit une république militaire laïque. Le kémalisme s’est éteint depuis longtemps l’armée s’est installée dans ses privilèges ; la démocratie laïque s’est enfoncée dans l’instabilité politique et la corruption. Un moment, la Turquie a été saisie du rêve européen, mais la priorité donnée aux PECO a trop fragilisé l’Europe pour lui permettre d’aborder avec sérénité le dossier turc. La voie dès lors était ouverte pour le renouveau ottoman d’Erdogan appuyé par une bonne partie des milieux d’affaires rassurés par la purge subie par les islamistes de son ancien mentor. Voilà pour comprendre ce vote turc. Il reste à voir ce qu’Erdogan va faire de sa « voie ottomane ».

 

 

17 avril 2017

Élections

 

À une semaine du premier tour de l’élection présidentielle, quatre candidats sont au coude à coude, plus ou moins autour de 20 %. Le jeu de chaises musicales de ces dernières semaines ayant été impitoyable pour Benoît Hamon, il reste l’extrême droite (Le Pen), la droite (Fillon), le centre gauche (Macron) et la gauche profonde (Mélenchon). Jamais dans la courte histoire de la Ve République, pareille situation ne s’est présentée, chacun des quatre ayant raisonnablement des chances de figurer au second tour. Ces derniers jours, les positions de Le Pen et Macron se sont érodées alors que Fillon et surtout Mélenchon remontaient. Jean-Luc Mélenchon est sans conteste la grande surprise de cette dernière « ligne droite ». Ses réunions (encore à Toulouse aujourd’hui) sont de véritables fêtes populaires et personne ne semble vraiment s’inquiéter de ses incohérences comme l’adhésion à la grande fraternité  

«bolivarienne » de feu Nicolas Chavez du Vénézuéla ! Mais en 2012, crédité de 15 % à 16 % dans les sondages, Mélenchon n’avait réalisé que 11 % des suffrages. La remontée de François Fillon – alors que s’estompe peu à peu la fumée des affaires – est-elle aussi frappante alors même qu’Emmanuel Macron semble marquer le pas tout comme Marine Le Pen.

Il reste sept jours et tant d’indécis et d’hésitants. Il y a là, pour la France l’opportunité de faire un choix radical, certainement pas celui des extrêmes, moins encore de l’eau tiède. Au-delà des programmes, ce qui compte maintenant c’est la capacité des hommes à conduire le changement. À chacun de juger en son âme et conscience.

 

 

15 avril 2017

Femmes du Tiers Monde

 

Il y avait à Urrugne, petite commune basque entre Saint-Jean-de-Luz et l’Espagne, un cinéma municipal, menacé de disparition à l’heure de la télévision, des DVD et des multiplexes. Heureusement, le conseil municipal a choisi d’en faire un cinéma d’art et d’essai dont la programmation est particulièrement exigeante. Deux films en ce week-end pascal nous ont marqués. « Mai Morire », un film mexicain de 2012 de Enrique Rivero et « Félicité » un film français d’Alain Gomis de 2015 dont l’action se passe à Kinshasa (Congo). Dans les deux films, le personnage central est une femme : une paysanne qui travaille à Mexico, mais qui vit dans sa banlieue lacustre ; une chanteuse de bar dans l’immense métropole de Kinshasa. Chacune à sa manière tient son foyer et sa famille, se débat face au manque d’argent, utilise les réseaux de solidarité l’une pour sa grand-mère, l’autre pour son fils amputé d’une jambe. Les hommes comptent peu et paraissent bien falots : tout repose sur ces « mères courages » dont on saisit une tranche de vie et de destin.

C’est là une réalité profonde et trop méconnue du monde en développement : la place fondamentale des femmes, pilier de la vie sociale et économique, un modèle matriarcal qui permet de mieux comprendre la résilience de certaines sociétés. De Kinshasa à Mexico, la pauvreté est la même, mais la dignité aussi. Elles se débattent face à un destin qui semble devoir les broyer. Aucun de ces films ne juge mais leur seule issue est dans le rêve de ces femmes.

 

 

Frères chrétiens et notamment catholiques, vous me faites mal, par votre lâcheté pour certains, votre aveuglement pour d’autres.

Aveuglement de tous ceux qui ouvertement sont prêts à se rallier à Marine Le Pen, ou au moins à lui apporter son suffrage en oubliant ce sur quoi le Front national a, au fil des années, bâti sa progression : le refus de l’autre, le racisme, le repli sur soi, au fond tout le contraire des valeurs d’un « homme nommé Jésus » que nous nous efforçons bien maladroitement de suivre et que nous écoutons le dimanche d’une oreille parfois distraite. Face à la déchristianisation qui marque la société française, soyez missionnaires au lieu de vous replier sur vos propres ghettos. Certes Emmanuel Macron ne porte pas toutes nos aspirations chrétiennes et son discours sur la famille n’est pas dénué d’ambiguïté. Mais il a été le premier à reconnaître l’erreur politique des lois Taubira qui ont si profondément fracturé la société française. Et sur ces sujets Marine Le Pen fut tout aussi ambiguë. Et puis, de toute manière faut-il confier au débat politique – par essence réducteur – des questions aussi fondamentales sur lesquelles nous ne sommes quand même pas les seuls à détenir la vérité. Aveugles, oui, vous l’êtes, mais de grâce acceptez qu’avec un peu de salive et de poussière, vos yeux s’ouvrent sur des réalités bien peu recommandables.

Lâcheté aussi de ceux qui benoîtement préfèrent se laver les mains qu’ils soient politiques avec des arrières pensés sur la recomposition de la droite ou sur leur simple survie électorale et puis vous aussi « nos seigneurs » les évêques dont la prudence prêterait à sourire si le sujet n’était pas si grave. En son temps, le cardinal Lustiger nous avait habitués à d’autres engagements et le pape François est loin de pratiquer l’eau tiède avec autant de finesse. L’abstention n’a guère de sens. Que le résultat de ce premier tour – après tant de péripéties – ne soit pas satisfaisant pour nombre d’entre nous est une évidence, mais c’est le jeu d’une démocratie qui se cherche avec au moins le mérite de la diversité… D’autres échéances électorales dès le mois de juin permettront de rectifier ou au moins de préciser le tir. L’abstention ou le vote blanc est une manière un peu trop facile de se donner bonne conscience en cédant aux ambiguïtés du « ni-ni ».

Bien sûr, les paroles qui précèdent sont valables pour tous, mais il y a encore en France une référence chrétienne, une exemplarité chrétienne, et même devenus minoritaires les chrétiens sont écoutés et les paroles de nos papes de Jean-Paul à Benoît et François portent bien au-delà de nos églises.

Économiste – et aussi chrétien engagé – j’avais choisi le programme de François Fillon que j’ai soutenu jusqu’au bout. Au-delà de ma déception, je porterai mon suffrage sur Emmanuel Macron en espérant qu’il saura entendre le message de tous ceux qui auront voté pour lui moins par choix que par recours.

 

9 avril 2017

Campagne électorale

 

En ce dimanche ensoleillé, deux candidats, désormais au coude à coude tenaient leur dernier grand meeting à quinze jours du premier tour : Jean-Luc Mélenchon à Marseille et François Fillon à Paris.

Mélenchon a fait du très grand Mélenchon ! Le vieux port et la Cannebière étaient combles. Seul en scène, l’artiste arpentait son estrade sur le thème de la politique internationale, n’hésitant pas à brandir un rameau d’olivier à la mémoire de tous les migrants disparus dans la Méditerranée, un beau geste symbole en ce dimanche des Rameaux !

À la Porte de Versailles à Paris, François Fillon donnait au même moment dans le classique avec ce sourire de « clown triste » sur lequel s’abattent toutes les calamités possibles, qui lui va si bien. Sur l’estrade, on retrouvait le quarteron de ses fidèles au premier rang desquels on reconnaissait Jean-François Copé…

Les voilà désormais au coude à coude, à quelques points du duo de tête, Le Pen et Macron, dont l’avance toutefois ne cesse de s’éroder. Ils sont quatre au fond à tourner autour des 20 % et à rester dans la course, Benoît Hamon étant déjà virtuellement éliminé. L’heure n’est plus vraiment aux programmes, qui auront été les grands oubliés de cette campagne. Tout va se jouer sur les hommes en particulier auprès des indécis, de tous ceux qui hésitent entre vote protestataire et vote utile. Toutes les combinaisons semblent maintenant possibles pour le second tour : passionnant, mais aussi inquiétant.

 

 

7 avril 2017

Guyane

 

La colère gronde en Guyane. La visite de quelques ministres et la promesse d’un milliard d’euros n’ont pas suffi à calmer les manifestants organisés de manière originale (500 personnes masquées) et qui court circuitent les traditionnels relais politiques ou syndicaux.

L’échec de la Guyane, c’est plus largement celui de l’outremer français, départements et territoires confondus. Ce sont des communautés vivant sous la perfusion de la métropole, profitant – mal– d’un état-providence qui les aliène, en proie bien souvent à la corruption et à la prévarication, suscitant malgré tout l’envie de leurs voisins et donc des flux d’immigration bien difficiles à contrôler. Le cas de la Guyane est de ce point de vue exemplaire. L’activité économique y est limitée à un « extra-terrestre » (Kourou), à un peu d’agriculture et à de l’orpaillage clandestin. L’immigration du Brésil ou du Surinam y est considérable. Mais on y maintient l’illusion de la France, de ses règles, de ses normes, du statut de ses fonctionnaires. C’est un étrange croisement du Tiers-monde et du « 93 » avec d’ailleurs la même impuissance des ministres de passage.

Que faire alors ? Donner de l’argent et les deux milliards que souhaitent les manifestants ? Cela ne peut avoir de sens que si cela s’appuie sur une véritable démocratie locale et peut-être justement sur ces « grands frères » qui pour l’instant avancent masqués. Mais l’échec de l’outremer français est aussi une leçon en matière de développement économique. La Guyane pourrait en être le laboratoire. Espérons-le.

 

 

6 avril 2017

Ukraine

 

Quelques jours à Kiev, c’est la lecture d’un livre d’histoire ouvert depuis un millénaire et le baptême de la « Rus », née en ces terres ukrainiennes. Les mosaïques de la cathédrale Sainte-Sophie du XIe siècle sont bien byzantines. Mais le pouvoir passa vite à Moscou puis à Saint-Pétersbourg et l’Ukraine ne retrouva jamais son indépendance, Kiev devint une ville de province qui profita un peu de la croissance économique du XIXe siècle en adoptant une architecture « austro-hongroise ». Vint ensuite le temps des destructions, celles du stalinisme puis celles de la guerre et des Allemands. De l’après-guerre, Kiev a hérité quelques beaux exemples de l’architecture soviétique. Et puis vint le temps de l’indépendance, la première de l’histoire en réalité, le temps des révolutions et des désillusions. On le retrouve à Kiev dans un urbanisme désordonné où cohabitent – comme dans une cité du tiers-monde – immeubles en ruine et bâtiments de luxe. La page du communisme tourné, on a rebâti des églises dont les clochetons dorés brillent comme jamais. Mais des banlieues démesurées de l’autre côté du Dniepr collectionnent des alignements sans âme d’immeubles décatis.

Il en est un peu de même d’une économie ukrainienne qui peine à s’arracher à l’emprise russe et dont l’un des seuls véritables succès est agricole avec un niveau d’exportations qui fait à nouveau de la mer Noire le centre du monde céréalier. Ce ne sera malheureusement pas suffisant.

 

 

4 avril 2017

Afrique du Sud

 

Standard and Poors vient de dégrader l’Afrique du Sud au rang de « junk », les « papiers » les plus pourris que l’on s’échange sur les marchés en se bouchant le nez. Le président Zuma vient en effet de remanier son cabinet et de remplacer son ministre des finances, Pravin Gordhan, par l’un de ses proches sans véritable expérience.

Pravin Gordhan était le dernier rempart d’une gouvernance réaliste – et honnête – face aux débordements de Jacob Zuma et de sa clique. L’Afrique du Sud s’enfonce désormais dans une crise dont on ne voit aucun dénouement possible dans la mesure où le comité exécutif de l’ANC (le parti au pouvoir) continue à soutenir Zuma.

C’en est bien fini du rêve des BRICS dont l’Afrique du Sud était le maillon africain. Soyons honnêtes : l’Afrique du Sud n’a jamais été un pays émergent. Elle a pu faire illusion un moment à la belle époque de Mandela. Mais la médiocrité de ses successeurs, et plus largement de la classe politique issue de la deuxième génération de l’ANC, a mis un terme à tous les rêves d’un miracle africain. Après tant d’années d’apartheid, était-il d’ailleurs raisonnable d’espérer autre chose ? Il y a tant de démons qui hantent aujourd’hui l’Afrique du Sud que l’on a du mal à lui imaginer un avenir paisible. Mais au-delà de l’Afrique du Sud, c’est le Zimbabwe de Mugabe, le Congo de Kabila et plus au nord, l’Ouganda et le Soudan qui font de l’Afrique australe un véritable chaudron.

 

 

3 avril 2017

Lenine et Tesla

 

Non, ce n’est pas la chronique du 1er avril, mais il y a de quoi sourire un peu dans l’actualité. Les électeurs équatoriens viennent d’élire Lenine et en bourse aux États-Unis, Tesla a dépassé Ford en termes de capitalisation boursière.

En Équateur donc, le choix des électeurs s’est porté de justesse sur Lenin Moreno, qui succédera à son mentor Rafael Correa qui était le dernier survivant de la gauche sud-américaine, le Venezuela n’étant plus vraiment représentatif. On peut imaginer que le petit Lenine avait des parents solidement communistes dans l’Équateur de l’après-guerre. Son problème est que son prédécesseur avait développé une conception très personnelle du pouvoir et que le pays est profondément divisé…

À la bourse de New York, Tesla, le fabricant de quelques milliers de voitures électriques dont le marché demeure confidentiel vaut donc plus cher que Ford, l’inventeur – avec la Ford T – de la voiture populaire et du fordisme en tant que modèle industriel et social. Même si Ford est un peu sur le déclin, il y a quand même là tout un symbole. Au demeurant, les valorisations en question ($ 45 milliards) demeurent raisonnables au moins en ce qui concerne Ford. Pour Tesla, on a du mal à faire la part de la bulle et de la réalité. Éon Musk est un remarquable vendeur, mais pour l’instant, des fusées au transhumanisme en  passant par les batteries électriques, il n’a produit que du vent.

 

31 mars 2017

Trump et le charbon

 

Après avoir pris une gifle il y a une semaine en étant incapable de rallier la majorité républicaine de la Chambre des Représentants pour remplacer l’Obamacare, Donald Trump a rebondi sans prendre de risques et par un simple décret (executive order), il a modifié en profondeur le « Clean Power Plan » de son prédécesseur. Du fait de sa faiblesse politique, Barack Obama avait pour l’essentiel dirigé par décrets (à l’exception notable de l’Obamacare). Le problème est que ces décrets peuvent être annulés par d’autres décrets du nouveau président. Le « Clean Power Plan » visait à imposer des normes minimales aux centrales thermiques les plus polluantes et à accélérer leur réduction d’émissions de carbone (un objectif de baisse de 32 % entre 2005 et 2030). La décision de Donald Trump va probablement retarder une évolution de toute manière inéluctable. En 2016, en effet, pour la première fois, le gaz naturel a dépassé le charbon dans la production d’électricité américaine : 34 % contre 30 % (et 15 % pour le renouvelable y compris l’hydro-électricité). Aux États-Unis, le charbon est condamné par la concurrence du gaz de schiste et les promesses de Trump aux mineurs de charbon ont peu de chance d’être tenues sauf à développer un peu plus les exportations vers de gros consommateurs comme l’Inde et même la Chine.

Que Donald Trump le veuille ou non, le charbon est en train de disparaître lentement de la scène énergétique américaine. Ce n’est pas pour autant une raison pour l’exporter !

 

 

30 mars 2017

Manuel Valls

 

Après le temps des trahisons à droite, voici celui des trahisons à gauche. Au moins, ceux qui ont abandonné François Fillon pouvaient-ils arguer de l’éthique morale. Mais à gauche, c’est simplement le vent de la défaite qui souffle. François Fillon et Benoît Hamon ont en commun tous les poignards de leurs « amis » qui les ont déchirés.

Voilà donc Manuel Valls qui se renie. Il estime – en son âme et conscience – qu’il ne peut soutenir le programme de Benoît Hamon. Certes celui-ci est un peu à gauche, mais enfin Manuel Valls, au parti socialiste, a été habitué à faire le grand écart entre les promesses de campagne et les réalisations effectives. Participant aux primaires, il avait pris un engagement de soutenir le vainqueur, quel qu’il soit. En se reniant, il donne des politiques – de tous bords – la pire des images. Il contribue aussi à accélérer le très probable éclatement du Parti socialiste. Celui-ci avait pourtant survécu aux guerres entre courants et petits chefs au point de susciter une certaine admiration pour pareille résilience, ultime héritage de François Mitterrand. Mais cette fois-ci, Solférino (qui ne fut pas une bien grande victoire de Napoléon III) risque de rimer avec Waterloo et le PS de partir en morceaux, d’autant plus que l’on voit mal comment Benoît Hamon va pouvoir se remettre de ce coup de poignard.

Il reste que le cadeau est bien ambigu pour Emmanuel Macron qui apparaît de plus en plus comme l’héritier naturel de François Hollande. Voilà un héritage dont il voudrait bien se passer.

 

 

29 mars 2017

Bexit

 

Alea jacta est ! Theresa May a franchi le Rubicon et active le célèbre article 50 de la Constitution européenne. Lentement, le paquebot britannique va s’éloigner du quai européen, mais il ne fera route vers le grand large que dans deux ans.

Il n’y a pas là de bien grande surprise puisque Theresa May est arrivée au pouvoir sur le mandat bien précis de gérer le Brexit après le « passage à vide » de ses principaux promoteurs à l’image de Boris Johnson, devenu un bien falot ministre des Affaires étrangères. Confrontée à une décision contre laquelle elle s’était prononcée, convenons que Theresa May fait bonne figure et se prépare à défendre avec hargne la cause britannique pour parvenir à un Brexit le plus « soft » possible. La capacité des Britanniques à négocier est bien connue surtout face à une position européenne dont l’unité ne sera pas la qualité première.

Mais à peine Theresa May avait-elle envoyé son courrier à Bruxelles (par Eurostar quand même…) que son homologue écossaise décidait d’un nouveau référendum à l’issue certes imprévisible avec la baisse des prix du pétrole, mais qui ne manquera pas de la fragiliser un peu plus. Et déjà, les différents pays européens se déchirent pour quelques morceaux des dépouilles financières de la City. On n’a pas fini de parler de ces négociations qui promettent d’être quelque peu sanglantes. Mais Theresa May les aborde – au plan intérieur – en position de force entre un Boris Johnson maté et les Travaillistes de Jeremy Corbyn inexistants. C’est là sa seule compensation.

 

 

27 mars 2017

Turquie

 

Alors que l’Europe célèbre son anniversaire à Rome, un futur ex-président ne cesse de faire des siennes. La Turquie de R. T. Erdogan a réussi presque l’impossible : unir tous les pays de l’Europe pour condamner à juste raison les dérapages de son président, en passe d’assumer un pouvoir dictatorial.

Longtemps, la Turquie fut un modèle. Sous la férule de Mustafa Kemal, elle rejeta son passé ottoman pour s’adapter aux normes occidentales, et cela avec un certain succès. Malheureusement, la démocratie laïque s’embourba quelque peu tandis que l’armée prenait peu à peu une place démesurée et prédatrice. La Turquie restait néanmoins une démocratie et frappait avec insistance aux portes de l’Europe. Elle avait quelques raisons tant historiques qu’économiques. Longtemps, la Turquie égéenne fit partie de la Grande Grèce et de cet espace méditerranéen berceau des civilisations hellénistiques et judéo-chrétiennes. Quand Paul s’adressait aux Ephrésiens, c’était bien les ancêtres des habitants actuels d’Izmir. République laïque, la Turquie avait tout autant sa place dans l’UE que la Bulgarie au Chypre, deux anciennes terres ottomanes. Comme on le sait, le dossier turc s’est perdu dans les méandres bruxellois. Et puis, la Turquie s’est radicalisée aux carrefours d’un islamisme ottoman dont Erdogan est devenu la figure de proue. Il n’est plus question d’Europe si ce n’est pour se faire financer quelques « camps » pour réfugiés. Au cœur du « grand jeu », la Turquie profite de la situation – et la démocratie turque s’évanouit peu à peu.