Diplômé d’HEC, Agrégé d’histoire et Docteur es lettres, Philippe Chalmin est professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine où il dirige le Master Affaires Internationales.
Il est le président fondateur de CyclOpe, le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières qui publie chaque année le rapport CyclOpe sur l’économie et les marchés mondiaux.
Il a été nommé en Octobre 2010, Président de l’Observatoire de la Formation des prix et des Marges Alimentaires auprès du Ministre de l’Agriculture et du Ministre de l’Économie et des Finances. Il a été membre du Conseil d’Analyse Économique auprès du Premier Ministre, du Haut Conseil des Biotechnologies et du Conseil des Ventes Volontaires.
Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont parmi les plus récents « Le monde a faim » (2009), « le siècle de Jules » (2010), « demain, j’ai 60 ans, journal d’un économiste » (2011), « Crises, 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances » (2013)
28 avril 2026
Voilà donc deux mois qu’a commencé la troisième guerre du Golfe et, en ce jour anniversaire, les marchés ont retrouvé presque les niveaux record qui avaient été les leurs à la mi-mars, au-delà de $ 110 pour le baril de Brent sur les marchés à terme, sachant que la réalité est bien supérieure sur les marchés physiques et pour certains produits raffinés. L’Iran commence à subir l’impact du blocus américain. D’après Kpler, seulement 560 000 bj ont pu être exportés depuis le 14 avril et les capacités de stockage seraient proches de la saturation.
C’est le moment qu’ont choisi les Émirats arabes unis (c’est-à-dire Abu Dhabi) pour annoncer leur départ de l’OPEP (et donc de l’OPEP+) à compter du 1er mai alors même que se réunissaient à Djedda les dirigeants du Conseil de Coopération du Golfe. En réalité cela fait longtemps que le torchon brûlait entre les Émirats et l’OPEP, et donc en fait l’Arabie saoudite. Les Émirats avaient un quota de 3 mbj alors que leur capacité actuelle est de 4 mbj et qu’ils envisagent 5 mbj pour 2027. En termes d’augmentation de quotas, ils n’avaient jusque-là obtenu que des miettes. À un moment où le monde va manquer de pétrole et où l’OPEP ne sert plus à rien, l’occasion est bonne pour en claquer la porte. À court terme, cela ne change rien, puisqu’Abu Dhabi ne peut sortir son pétrole du Golfe. Mais cette décision montre aussi de complexes et subtiles fractures au sein du monde arabe (les Émirats et l’Arabie saoudite sont déjà en conflit presque ouvert au Soudan et au Yémen). Et, pour une fois, c’est plutôt positif pour les états-Unis.
27 avril 2026
Deux déclarations illustrent mieux que bien d’autres l’évolution presque psychologique de la situation entre les États-Unis et l’Iran. À Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine, qui recevait le ministre des Affaires étrangères iranien, a déclaré que « la République islamique est un système stable, robuste et puissant ». Cela vient d’un expert ! Pendant ce temps, en visite dans une école allemande, le chancelier Friedrich Merz a critiqué le manque de vision stratégique des États-Unis qui se trouvaient « humiliés » par les dirigeants iraniens.
Il semble qu’une proposition iranienne transmise par le Pakistan serait à l’examen à la Maison-Blanche. Sur le terrain, alors qu’Israël poursuit ses frappes contre le Hezbollah, quelques navires ont passé Ormuz et, pour la première fois depuis le début du conflit, on a appris qu’un méthanier avait franchi le détroit il y a déjà quelques jours : il s’agit d’un navire de la compagnie émiratie ADNOC et son GNL est destiné à la Chine. Par ailleurs, le parlement iranien discute d’un projet de loi visant à asseoir l’autorité iranienne sur le détroit.
En tout cas, le marché reste pessimiste et commence à craindre la pérennisation d’une situation gelée : le baril de Brent est désormais proche de $ 110. En Europe, les compagnies aériennes – surtout les « low costs » commencent à annuler des vols.
Pour se distraire, après la tentative d’attentat de Washington, Donald Trump reçoit les souverains anglais. « Pompes et circonstances » !
26 avril 2026
C’est au Liban que désormais le sang coule. Le Hezbollah refuse la trêve négociée par le gouvernement libanais et Israël maintient toute sa pression sur les bastions chiites, comme la plaine de la Bekaa. Le bilan au Liban dépasse maintenant les 2 500 morts et près de 8 000 blessés. Du côté de l’Iran, des propositions auraient été transmises aux Américains par le biais du Pakistan. Mais de manière symbolique à ce moment précis, le ministre des Affaires étrangères iranien s’est envolé pour Moscou où il doit rencontrer Poutine. La Russie a été certes affaiblie dans sa stratégie au Moyen-Orient par la chute d’Assad en Syrie, mais elle a conservé de solides amitiés dans le Golfe, puisque c’est l’axe Moscou-Ryad qui, jusqu’à ces dernières semaines, influençait le marché du pétrole par le biais de l’OPEP+. Dans une certaine mesure, Poutine se trouve renforcé tant financièrement que diplomatiquement par cette guerre que rien pour l’instant ne semble pouvoir arrêter. Ce qui est clair aussi, c’est que, pour l’instant, les positions sont figées avec le baril de Brent solidement au-dessus de $ 105.
En conclusion de la World Policy Conference qui se tenait à Chantilly, le grand rabbin de France, Haim Korsia, a proposé une réflexion sur l’Espérance en citant Bernanos, qui disait que cette « petite vertu » chère aussi à Péguy était « le risque des risques ». Mais, celui-ci au moins, vaut d’être pris !
25 avril 2026
L’actualité a été dominée par ce qui ressemble à une tentative d’attentat contre Donald Trump alors qu’il participait au dîner des correspondants accrédités auprès de la Maison-Blanche, un rendez-vous traditionnel à Washington qui donne normalement au président l’occasion de prononcer un discours marqué au coin de l’humour.
À la limite, cela a donné à Donald Trump, qui a parfaitement maîtrisé la situation, la possibilité de se dégager d’une actualité iranienne qui n’a guère évolué, puisqu’il ne s’est rien passé à Islamabad : Witkopf et Kushner n’ont pas quitté Washington et les Iraniens ont regagné Téhéran pour instructions. Le détroit d’Ormuz reste bloqué et au Liban, malgré la trêve, tirs du Hezbollah et frappes israéliennes se poursuivent.
En France, les déclarations de Patrick Pouyanné à la WPC, qui se tenait à Chantilly, ont suscité maintes réactions : le calcul est simple ; le marché a perdu un peu plus de 500 millions de barils depuis le début de la guerre. Si rien ne bouge, en juin, on en sera au milliard de barils et on aura épuisé une bonne partie des stocks disponibles. C’est là, bien sûr, le scénario du pire, mais chaque jour, on s’en rapproche un peu : le seul espoir aujourd’hui de déblocage rapide de la situation reste la rencontre programmée de Trump et Xi Jinping. Mais ce sont les Iraniens désormais qui sont les maîtres du temps.
24 avril 2026
Un léger vent d’optimisme a recommencé à souffler avec en fin de journée l’arrivée à Islamabad du ministre des Affaires étrangères iranien et l’annonce de celle prochaine du duo de négociateurs américains (sans Vance, ce qui, a priori, n’est pas une grande perte). Le conseiller diplomatique du président des Émirats, Anwar Gargash, estime que, dans la mesure où les deux parties ne veulent pas de la reprise de la guerre, une solution de compromis sera trouvée d’ici une ou deux semaines. Le problème est celui d’un Iran divisé entre négociation et confrontation, entre quand même quelques « raisonnables » et les militaires qui ont le dernier mot sur la guerre, sachant qu’il n’y a plus personne capable de faire la synthèse entre ces « extrêmes ». Mais, au-delà, la fracture demeurera entre l’Iran et ses voisins arabes avec une perte totale de confiance.
Le pétrole reste autour de $ 105 le baril. La crise s’approfondit avec des stocks qui diminuent un peu partout. Patrick Pouyanné, le patron de Total, parle d’un monde de pénuries si le conflit se prolonge encore quelques semaines que ce soit pour le pétrole, mais encore plus pour le gaz naturel (avec des prix en Asie qui pourraient grimper cet été autour de $ 40 le mbtu.
Pendant ce temps, les Européens se réunissent à Chypre. Leur influence dans cette affaire est bien faible à la différence de celle de la Chine, là où justement Donald Trump doit se rendre le 14 mai.
23 avril 2026
Encore une journée de confusion marquée par les déclarations tonitruantes de Donald Trump et une réalité quelque peu contradictoire sur le terrain. Ainsi, la marine américaine assure avoir refoulé une trentaine de navires iraniens ou en provenance d’Iran. Mais, l’agence Vortexa qui, comme Kpler, assure le suivi des navires par satellite, estime qu’une trentaine de navires iraniens ont passé le détroit ces trois derniers jours et que les exportations de pétrole de l’Iran seraient encore au moins d’un million de barils/jour. Effectivement, l’armée américaine ne peut tout contrôler et les navires peuvent par la suite emprunter les eaux territoriales pakistanaises, puis indiennes. Par ailleurs, les Iraniens ont annoncé avoir collecté leurs premiers « péages » : un porte-conteneurs de la compagnie allemande Hapag Lloyd est probablement ainsi passé en payant son dû.
Du côté iranien, il se confirme que Mojtaba Khamenei est vivant, mais gravement blessé et que ce sont les généraux des Gardiens de la Révolution qui assurent la direction effective de la guerre. Par ailleurs, Mohamad Ghalibaf, le président du Parlement qui dirigeait les négociations d’Islamabad et qui est considéré comme un « pragmatique », aurait quitté ses fonctions de négociateur, ce qui serait un signe du renforcement de l’aile la plus dure des faucons iraniens.
Dernier sujet d’un jour enfin : la participation iranienne à la Coupe du monde de foot. Certains ont imaginé remplacer l’Iran par l’Italie (qui ne s’est pas qualifiée). On n’a pas fini d’en parler !
22 avril 2026
Le cessez-le-feu est certes prolongé, mais des deux côtés, le blocus est effectif. La marine américaine aurait refoulé une trentaine de navires vers les ports iraniens (pour l’essentiel des tankers). Les Iraniens, quant à eux, ont saisi deux porte-conteneurs, dont l’un appartient au plus grand armateur mondial, le groupe suisse MSC, et naviguait sous pavillon panaméen. Remarquons que cela n’a pas particulièrement ému Donald Trump, qui a même estimé que ce n’était pas là une rupture du cessez-le-feu qu’il a donc prolongé « sine die » dans l’attente du retour de l’Iran à la table de négociations. Et, il est vrai que le blocus américain devrait commencer à se faire sentir sur les finances iraniennes, même si Scott Bessent, le Secrétaire au Trésor américain, a prolongé l’exemption de sanctions sur le pétrole russe, mais aussi sur le pétrole iranien déjà en mer (ou même à terre en Chine).
Cela n’a pas pour autant rassuré les marchés qui sont repassés au-dessus des $ 100 le baril de Brent. Il est vrai que l’on commence à faire les comptes. D’après les calculs de Kpler, qui traque tous les navires dans le monde, ce sont 500 millions de barils qui ont été perdus depuis le début de l’année (soit une valeur de $ 50 milliards).
Paradoxalement, par contre, certains marchés restent presque indifférents : certes, les taux montent, mais les bourses de valeurs, elles, restent impavides et, manifestement, elles se racontent d’autres histoires.
21 avril 2026
Le marchandage se poursuit entre Donald Trump et l’Iran, chacun des adversaires testant les capacités de résistance de l’autre et surtout sa volonté de parvenir à un accord : un promoteur immobilier new-yorkais et un négociant du bazar de Téhéran ne feraient pas autrement autour d’une cargaison de pistaches dont justement les États-Unis et l’Iran sont les deux principaux producteurs mondiaux !
Du côté américain, le blocus se poursuit, mais Donald Trump a accepté de prolonger le cessez-le-feu, sans limites officielles. Toutefois, William Vance n’a pas quitté Washington, puisque les négociateurs iraniens sont eux aussi pour l’instant restés chez eux. L’Iran a aussi réagi à la prise d’un porte-conteneurs iranien en frappant dans le golfe d’Oman un porte-conteneurs battant pavillon libérien. Quant au détroit d’Ormuz, il reste fermé, trois tankers seulement seraient passés (moyennant finances ?). On ne sait, côté iranien, quel est le rapport de forces entre les partisans d’une négociation et les milieux les plus durs parmi les Gardiens de la Révolution, qui manifestement, ont leur propre stratégie. À ce stade, c’est quand même l’Iran qui semble avoir la main, d’autant plus que le temps joue contre Donald Trump dans la mesure où la limite des soixante jours et l’obligation de se soumettre à l’autorisation du Congrès vont bientôt être atteintes. Et, à la mi-mai, il y a la rencontre programmée avec Xi Jinping. Encore plus que celui des pistaches, c’est le cours du pétrole qui reste d’une extrême nervosité.
20 avril 2026
Une seule certitude : le détroit d’Ormuz est à nouveau bloqué ; dans la journée, seuls trois navires, issus de la flotte « fantôme » et sous sanctions sont passés ; un à la sortie et deux à l’entrée. Il est vrai que l’ambiance était tendue avec un navire iranien arraisonné par la marine américaine (que transportait-il vers l’Iran ?) et des tirs iraniens sur des navires tentant de passer, en particulier un porte-conteneurs de CMA-CGM.
À nouveau, l’escalade est vocale entre Trump, renouvelant ses menaces de destruction de centrales thermiques, et l’Iran se tenant prêt à « abattre de nouvelles cartes sur le champ de bataille » pour reprendre les termes utilisés par le président du Parlement, qui menait la délégation iranienne à Islamabad.
Islamabad ! C’est la grande question. Vont-ils y aller ? Les Américains très probablement, même si J.D. Vance n’est pas encore parti. Quant aux Iraniens, ils se font désirer et conditionnent le renouvellement du cessez-le-feu qui expire le 22 avril à la levée du blocus américain, qui effectivement, leur fait mal sur le plan financier. Il y a quand même quelques chances que, grâce à la médiation pakistanaise, un deuxième « round » de négociations ait bien lieu. Le principal point de discussion restera ce que Donald Trump qualifie désormais de « poussière nucléaire », le stock d’uranium iranien plus ou moins enrichi.
Les États-Unis viennent de prolonger d’un mois la levée des sanctions sur le pétrole russe. Vladimir Poutine est bien le grand gagnant de cette guerre : sur les quinze premiers jours d’avril, le prix moyen du baril d’Oural a été de $ 106,30, en hausse de 42 % par rapport à mars. Le budget russe pour 2026 tablait sur $ 59 !
19 avril 2026
« On signale d’importants mouvements de troupes aux frontières… le président du Conseil a annoncé ce matin à la Chambre que la situation était grave, mais que le gouvernement avait pris toutes les mesures nécessaires » (p.9). Relire « Tintin au pays de l’or noir », l’album d’Hergé publié en 1950, est un merveilleux moment de détente qui plonge le lecteur dans un Moyen-Orient dont l’actualité reste entière trois quarts de siècle plus tard. On y retrouve le combat des juifs pour l’indépendance d’Israël (avec l’Irgoun), la résistance arabe, l’attentat contre l’oléoduc qui allait de Mossoul à Haïfa et puis l’évocation d’un émirat pétrolier encore idyllique : un vrai livre d’histoire, d’une histoire qui a bien mal tourné et dont le pétrole est le principal responsable.
En 1950, nous sommes au début de ce que Jean Fourastié qualifiera par la suite de « Trente Glorieuses », une période de croissance économique dont un des fondements a été l’accès à une source d’énergie abondante, facile à produire, à transporter et à utiliser, et cela à des coûts modérés et maîtrisés par le cartel des grandes compagnies pétrolières. Certes, les deux chocs pétroliers des années soixante-dix modifièrent la donne, mais ils entamèrent à peine la domination du pétrole. Le contrôle du marché par l’OPEP ne dura que quelques années et l’économie mondiale s’adapta assez vite aux aléas des fluctuations du prix du baril au gré des tensions géopolitiques.
Le pétrole apporta, en effet, l’illusion de l’abondance aux pays producteurs. L’arme du pétrole fut pour la première fois dégainée en 1973 et les pays arabes producteurs n’ont cessé depuis de l’utiliser contre Israël, empêchant tous les efforts de paix et de résolution du problème palestinien qui, à l’époque, auraient été encore possibles. Mais le pétrole leur donna aussi l’illusion de la richesse renforçant tant les dictatures, de l’Irak à la Libye que les théocraties, de l’Arabie saoudite à l’Iran. Le développement économique y fut bien artificiel à l’image même des émirats du Golfe. On pouvait construire les cités les plus fabuleuses, les aéroports les plus vastes, tout continuait – et continue encore – à reposer sur la manne du pétrole et désormais aussi du gaz.
Aux Trente Glorieuses a succédé le temps de la mondialisation et celui des pays émergents. Mais le pétrole est resté au centre de tout malgré la prise de conscience des déséquilibres provoqués par le changement climatique et de la nécessité d’accélérer la transition énergétique. Malgré tous les efforts, le « peak oil » (celui de la consommation) n’interviendra pas avant 2040 au mieux. Et, au fil de cette nouvelle crise, on a découvert bien d’autres dépendances : les carburants, certes, et au-delà de l’essence de nos voitures, le kérosène des avions, mais aussi l’azote pour les engrais et donc l’alimentation, le soufre, l’hélium, l’aluminium même. En 2026 encore, le monde ne peut vivre sans pétrole ni gaz à moins que d’en revenir au charbon, ce qui se fait en Chine et en Inde avec toutes les conséquences environnementales que l’on peut imaginer.
Mais le pire est que ce pétrole ne profite guère aux populations des pays producteurs : derrière la fortune de quelques émirats, que de désastres politiques au Venezuela ou en Libye, économiques en Algérie, au Nigeria ou en Angola. Pour un pays sage comme la Norvège, combien de fous qui ont cru aux promesses pétrolières, qui en ont gâché les revenus, qui ont laissé libre cours à leur hubris.
La crise actuelle, celle de cet étroit corridor qu’est le détroit d’Ormuz, illustre bien que rien n’a changé depuis 1950 lorsqu’Hergé faisait dire à Tintin à la fin de l’album : « En somme c’est un simple épisode de la guerre du pétrole ou, comme on le dit aussi, de l’or noir. » Mais, quelques années plus tôt, en 1945, un autre grand « économiste », Jean Giraudoux, avait dans « La folle de Chaillot », fait dire à un de ses personnages : « Ce qu’on fait avec du pétrole ? De la misère. De la guerre. De la laideur. Un monde misérable. » Rien n’a malheureusement changé.
18 avril 2026
Cinquantième jour de guerre et une douche froide avec l’annonce par l’Iran que le détroit d’Ormuz était refermé. Le prétexte en est le maintien du blocus américain qui semble effectif, puisque des navires en provenance d’Iran auraient été contraints à rebrousser chemin. Pendant quelques heures, le détroit avait été ouvert et quelques navires avaient pu passer sous le contrôle des Gardiens de la Révolution, peut-être moyennant finances.
Malgré tout, il règne un certain optimisme. Ces péripéties sont la preuve que les négociations se poursuivent avec – on l’imagine – quelques points de crispation autour de l’uranium, du nucléaire, des missiles balistiques. À Washington, Donald Trump a convoqué une réunion de crise sur le même format que celles du mois de février lorsqu’il avait pris sa décision de frappe. Il se dit que W. Vance pourrait s’envoler pour Islamabad dès lundi, puisque le cessez-le-feu expire le 22 avril.
Au Liban, par contre, l’incertitude règne tant il est évident que l’armée libanaise n’a pas les moyens de désarmer le Hezbollah et que celui-ci, privé de l’essentiel de ses cadres, agit de manière de plus en plus erratique à l’image de l’attaque de forces de la FINUL qui a coûté la vie à un Casque bleu français.
17 avril 2026
En quelques minutes, les cours du pétrole ont perdu une dizaine de dollars le baril sur les marchés à terme. Le ministre des Affaires étrangères iranien venait d’annoncer la levée du blocage d’Ormuz. Donald Trump s’en félicitait, remerciait et confirmait ainsi que des négociations étaient en cours, allant même jusqu’à affirmer que la question de l’uranium était réglée et que bientôt il serait transféré… aux États-Unis. L’annonce a pris de court la réunion qui se tenait à Paris autour des dirigeants européens, mais avec une cinquantaine de pays utilisateurs d’Ormuz qui étaient représentés (dont la Chine). On y a évoqué l’idée d’une force d’intervention « neutre » destinée à maintenir la liberté – et la gratuité – du détroit. Donald Trump a répondu qu’il n’avait pas besoin des Européens et il les aurait comparés à la mouche du coche s’il avait lu La Fontaine…
Cette belle euphorie a été un peu gâchée dans les heures suivantes et le Brent est remonté au-dessus de $ 90 le baril. Les Iraniens ont rappelé que la réouverture d’Ormuz ne valait que jusqu’au 22 avril, la date butoir du cessez-le-feu. Ils ont contredit les déclarations de Trump à propos de l’uranium considéré comme leur « patrimoine national ». De leur côté, les États-Unis n’ont pas levé leur blocus, même s’il se confirme que trois tankers iraniens, au moins, ont passé Ormuz. Le détroit, en tout cas, semble ouvert même si les navires doivent obtenir le feu vert des Gardiens de la Révolution (avec ou sans péages ?).
D’un côté comme de l’autre, il semble bien qu’il y a une volonté d’aboutir à une solution permettant de ne pas perdre la face. Sur l’autre front, l’accord entre Israël et le Liban, beaucoup plus complexe, est aussi une source d’espérance.
16 avril 2026
Pour la première fois presque depuis le début de la guerre, les armes n’ont pas dominé les palabres diplomatiques : un cessez-le-feu a été accepté par Israël et le Liban : Trump d’un côté et, paradoxalement, l’Iran vis-à-vis du Hezbollah ont du faire pression, tout comme dans une moindre mesure la Turquie. Du côté du front principal, même sans prendre au pied de la lettre les affirmations de Trump sur les « concessions » iraniennes, il semble bien que des discussions ont lieu. En grande forme dans un « McDo » de Las Vegas où il était venu célébrer la défiscalisation des pourboires, Trump a évoqué « notre petit détour par ce charmant pays qu’est l’Iran ».
Pour l’instant, cependant, Ormuz reste bloqué et, sur les marchés physiques, la situation est contrastée entre les États-Unis où, grâce à la libération des tonnages de la Réserve stratégique et aux importations du Venezuela, les prix sont nettement passés en dessous de $ 100 le baril, et l’Europe, où les tensions demeurent pour des bruts plus légers qui se traitent entre $ 140 et $ 150 sans parler même du Dubaï en Asie.
Donald Trump, quant à lui, est presque déjà ailleurs et a changé de « tête de Turc » : après s’être attaqué au pape Léon XIV et avoir publié – puis retiré – un montage où il prenait la figure du Christ, il s’est un peu tempéré pour tenir compte des réactions de son électorat catholique conservateur. Alors, il est revenu vers un de ses « vieux » adversaires, Jay Powell, le patron de la Fed, qui doit normalement céder sa place le 15 mai à Kevin Warsh. Mais celui-ci doit être adoubé par le Congrès et les délais s’allongent. Pour quelques jours Trump voudrait s’offrir le luxe de « virer » Powell. Une petite promenade ?
15 avril 2026
Après les déclarations tonitruantes des uns et des autres, il semble que l’humeur générale soit revenue aux négociations. À Washington, entre le Liban et Israël, même si manifestement le Hezbollah continue ses frappes intermittentes, ce qui n’incite guère Israël à temporiser d’autant plus que la situation électorale de Netanyahou est plus précaire qu’il n’y paraît dans la perspective des élections législatives. Mais sur l’autre front, celui de l’Iran, il se confirme qu’un deuxième round de négociations pourrait se tenir, à Islamabad dans un avenir proche, l’Iran ayant même ouvert la porte à un passage d’Ormuz par le côté omanais du détroit. Manifestement, les diplomaties arabes s’agitent tout comme celle de la Chine. Donald Trump, qui doit aller à Pékin à la mi-mai, s’attend à recevoir de Xi « a big fat hug » !
Sur le terrain, la marine américaine aurait contraint plusieurs navires iraniens à regagner leurs ports et les deux blocus restent à peu près effectifs. Les marchés restent dans l’attente avec une situation de plus en plus tendue sur les produits raffinés et surtout pour le kérosène. L’Inde, qui avait lancé un appel d’offres pour la livraison d’urée (un engrais azoté) devra payer $ 1 000 la tonne, le double du prix de ses précédents achats.
14 avril 2026
Si l’on en croit ce qui est le baromètre le plus suivi du conflit, le prix du baril de Brent sur les marchés à terme, l’heure serait quelque peu à la détente, ce qui est quand même paradoxal alors que la marine américaine a mis en place son blocus des ports iraniens : le marché a, en effet, perdu $ 10 et est revenu autour de $ 95. Deux facteurs ont joué : d’une part, d’après Donald Trump, les négociations pourraient reprendre « d’ici quelques jours » ; on le sait, la source trumpienne n’est pas très fiable, mais il est clair que si les Iraniens acceptent un compromis sur le nucléaire, les États-Unis sont prêts à passer sur presque tout le reste. D’autre part, les négociations entre le Liban et Israël à Washington se seraient plutôt bien passées et la marginalisation du Hezbollah se confirme. Quelques espoirs ténus, mais bien peu de navires passent Ormuz.
Car la réalité pétrolière est toute autre. Sur les « vrais » marchés, ceux du physique disponible, la réalité du prix du Brent est plutôt de l’ordre de $ 130 le baril et pire encore, les prix de certains produits raffinés battent des records : $ 290 le baril à Singapour pour les distillats moyens comme le kérosène. Et la publication du rapport d’avril de l’AIE n’arrange rien : en mars, la production mondiale de pétrole a diminué en moyenne de 10,1 mbj et les pertes totales liées à la fermeture d’Ormuz, tous produits pétroliers confondus, auraient été de 13 mbj. Les derniers navires sortis du Golfe en février arrivant à destination ces jours-ci, le pire est à venir pour avril, quel que soit le résultat de négociations encore hypothétiques.
13 avril 2026
Une journée dominée par la perspective du blocage d’Ormuz par les États-Unis cette fois-ci. La décision devait être effective à quatre heures GMT (16 pm), mais, dans la soirée, le flou le plus total régnait encore sur sa mise en œuvre. Sur le fond, l’idée de Donald Trump n’est pas sotte : paradoxalement, en effet, en termes de recettes pétrolières, l’Iran est le grand gagnant de ces dernières semaines ; ses flux d’exportation sont restés à peu près stables, entre 1,5 et 1,8 mbj et les prix ont doublé, puisque le pétrole iranien n’a plus subi le poids des sanctions internationales ; en moyenne en mars, les recettes pétrolières de l’Iran auraient augmenté de plus d’un tiers. L’essentiel de ces exportations étant destinées à la Chine, elles se trouvaient – de facto – au-delà de toute sanction, de tout embargo. Bloquer les ports iraniens et interdire toute sortie de tanker priverait donc l’Iran de l’essentiel de ses revenus extérieurs. Mais comment faire ? Au large du Venezuela, la marine américaine a pu détruire sans préavis quelques « speed boats » de trafiquants de drogue. Mais de là à détruire un tanker ? Et quelle violation par ailleurs du droit international ! La menace sera en tout cas bien difficile à concrétiser.
La preuve en est que les marchés du pétrole ont terminé la journée plus bas qu’ils ne l’avaient commencé, un peu en dessous de $ 100 le baril pour le Brent, qui a repris un léger avantage sur le WTI. En réalité, l’incertitude est totale. Trump parle d’une reprise des négociations, mais on ne sait sur quelle base. Des « entretiens » devraient aussi avoir lieu entre Israël et le Liban. Tous les ponts ne sont pas coupés…
12 avril 2026
Stupeur et tremblements ! Le monde essaie de comprendre les conséquences de l’échec des négociations d’Islamabad. Toute la délégation américaine est effectivement rentrée et donc la question de l’avenir du cessez-le-feu se pose de manière cruciale. Dans sa première déclaration, Donald Trump a annoncé son propre blocus d’Ormuz, ce qui voudrait donc dire pour les navires iraniens ou autres transportant du pétrole, notamment vers la Chine. Dans cette hypothèse, le blocus d’Ormuz deviendrait total, ce que les marchés ne manqueront pas de souligner dans les heures à venir. Mais la perspective de perdre ses approvisionnements en provenance d’Iran (1,5 mbj à peu près) est presque un « casus belli » pour la Chine. Et la question de l’implication de la Chine dans cette histoire en est une inconnue majeure. Quant aux négociations programmées entre Israël et le Liban, elles ont bien peu de chances d’aboutir. La guerre entre dans sa septième semaine et l’horloge tourne aussi pour Donald Trump, puisque, normalement, après soixante jours, il doit aller devant le Congrès pour obtenir son autorisation pour poursuivre le conflit. Mais une dizaine de jours pour pareille échéance, cela paraît insurmontable.
Pour en rajouter dans le désarroi trumpien, il se confirme que Viktor Orban a perdu les élections en Hongrie malgré tout le soutien qu’avait pu lui apporter Donald Trump. C’est là peut-être un signe d’une vague qui pourrait aller jusqu’aux « midterms ». Mais pour l’instant, Donald Trump a une épine iranienne dans le pied et il ne sait plus comment s’en débarrasser.
11 avril 2026
Il y aura eu au moins une trêve religieuse en ce monde de guerres : sur le front ukrainien, les armes se sont tues pour quelques heures à l’occasion de la Pâque orthodoxe. Quant à la trêve entre les États-Unis et l’Iran, on ne sait si elle va durer après l’annonce de l’échec des négociations qui se déroulaient à Islamabad.
Au petit matin du 12 avril, en effet (au Pakistan et donc la veille encore en Europe et aux États-Unis), J. D. Vance a annoncé la fin des discussions, leur échec sur le refus des Iraniens de s’engager sur le nucléaire, et il a repris son avion pour les États-Unis. Quelques heures auparavant, les agences de presse iraniennes avaient indiqué que, après une journée d’entretiens, les négociations allaient se poursuivre. Nul n’imaginait en effet qu’un accord, même minimal, puisse être trouvé rapidement. J. D. Vance a-t-il voulu appliquer « The art of the Deal » de Trump, mûri dans la violence de l’immobilier new-yorkais face aux subtilités du marchandage des bazars iraniens ? Mais, au-delà, du choc culturel, il y a la réalité, semble-t-il, du refus iranien de lâcher sur le nucléaire, qui reste au fond le seul point qui compte pour Trump, puisque c’est officiellement son principal objectif de guerre.
L’observateur, toutefois, s’interroge : une négociation pareille prend du temps et il était illusoire d’imaginer que tout puisse être réglé en quelques heures. Certes, les positions étaient éloignées, mais quelques marges de manœuvre pouvaient exister. À chaud, ce départ rapide reste incompréhensible. De son côté, Donald Trump avait déclaré, quelques heures plus tôt, qu’il « se fichait » de l’issue des négociations. Il est servi.
À Ormuz, deux navires américains auraient passé le détroit : la pression monte et le cessez-le-feu apparaît plus fragile que jamais.
10 avril 2026
Alors que ses négociateurs se sont envolés vers Islamabad où ils vont retrouver, Mohamad Ghalibaf, le président du Parlement iranien, considéré comme l’homme fort du régime, très conservateur, mais aussi pragmatique (il fut maire de Téhéran), nul ne sait ce qui peut sortir de ces négociations qui devraient partir des « dix points » iraniens, difficilement acceptables par les Américains. Mais Donald Trump est dans une situation plus précaire qu’il n’y parait : même à l’intérieur du cercle de ses plus fidèles soutiens (les MAGA), il est critiqué tant par les faucons (les milieux évangélistes soutiens absolus d’Israël) que par les pacifistes qui ne veulent pas d’une nouvelle guerre longue. Les électeurs de base (les « rednecks ») ressentent la hausse du prix de l’essence – $ 4,2 le gallon désormais – comme une trahison de ses promesses de campagne lorsque le candidat se donnait un objectif de $ 2. Et voilà l’inflation américaine à 3,3 % en mars et le baril de brut américain (le WTI) encore autour de $ 100. Les tensions sont d’ailleurs encore plus fortes de l’autre côté de l’Atlantique sur le diesel, le gasoil, le kérosène, dont les prix ont doublé.
Donald Trump est d’autant plus pressé de trouver une solution que son agenda est chargé avec sa visite à Xi Jinping (qui vient de déclarer « inévitable » le rattachement de Taïwan à la Chine), la Coupe du monde de football et les élections de mi-mandat. En 2019, il avait qualifié le Moyen-Orient de « quagmire », de bourbier. Il y est maintenant pris entre son allié Netanyahou, qui ne cesse de rajouter de l’huile sur le feu et son ennemi, l’Iran, qui, en poursuivant son blocage d’Ormuz (où la circulation des navires n’est qu’à 8 % de la capacité), maintient sa pression.
9 avril 2026
À peine annoncé, le cessez-le-feu est déjà remis en cause tant du côté d’Ormuz que surtout du Liban. L’armée israélienne a encore amplifié ses frappes sur Beyrouth avec une violence jamais atteinte : cent frappes en dix minutes et un bilan qui dépasse les 300 morts en quarante-huit heures. Au Liban, on commence même à parler des « massacres du 8 avril ». Mais en fin de journée on apprenait qu’Israël était ouvert à une négociation avec le Liban. Cette décision émanant du cabinet du Premier ministre est probablement le résultat d’une injonction de Trump soucieux de ne pas « plomber » les négociations prévues à Islamabad (et qui seront menées par Vance, Witkoff et Jared Kushner, que l’on peut presque considérer comme des « colombes »).
Car du côté d’Ormuz, rien n’est clair. Quelques bateaux sont passés, mais par un itinéraire qui longe la côte iranienne sous contrôle des Gardiens de la Révolution : quelques tankers et vraquiers, mais aucun porte-conteneurs ni méthaniers. De facto, le détroit reste à peu près bloqué et les prix du pétrole sont revenus à peine en dessous de $ 100 le baril dans un climat d’extrême nervosité. Le Forties de mer du Nord a même atteint le prix de $ 147.
C’est donc désormais le malheureux Liban qui redevient le cœur du conflit. Le Hezbollah, plus suicidaire que jamais, refuse toute négociation et Israël se perd dans sa volonté d’éradication qui peut détruire des bâtiments, mais pas des volontés humaines. Seul, Donald Trump peut contraindre Netanyahou à baisser les armes au Liban. Mais c’est aussi la seule manière pour lui de libérer la voie pour un accord à Islamabad lui permettant de sortir la tête haute… sur un monceau de cadavres.
8 avril 2026
Une fois passés le moment de stupeur et un peu d’euphorie de la nouvelle du cessez-le-feu, l’heure est à l’analyse et aux premiers doutes. Donald Trump a donc accepté que les négociations programmées à Islamabad partent des dix points présentés par l’Iran, dont la plupart sont à l’opposé de tout ce que les États-Unis et Israël avaient présenté comme leurs objectifs de guerre. Israël maintient d’ailleurs que ses opérations au Liban ne sont pas concernées et les frappes sur Beyrouth ont repris de plus belle et plus meurtrières que jamais (on parle de 150 morts pour cette seule journée). En réaction, l’Iran a à nouveau bloqué le détroit d’Ormuz que quelques navires avaient commencé à emprunter. Il se précise d’ailleurs qu’un système de péage serait en train de se mettre en place (soit $ 2 millions pour un VLCC qui transporte 2 millions de barils) payable en cryptomonnaies : cela au moins plaira à Trump ! L’Iran a continué aussi ses frappes en visant l’oléoduc East/West qui traverse l’Arabie saoudite vers Yanbu.
Sur les marchés, l’hésitation est palpable. Après être tombé à $ 91 le baril, le Brent est remonté à $ 94 alors que l’Arabie saoudite annonçait une prime de $ 19,50 le baril sur la cotation Dubaï/Oman pour ses livraisons de mai.
Pendant ce temps, l’Ukraine a intensifié ses frappes sur les infrastructures énergétiques russes en s’attaquant en particulier aux ports de la Baltique par lesquels passe une bonne partie des exportations russes de pétrole.
Enfin, alors que Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, est à Washington pour essayer d’éviter un retrait américain de l’Alliance, J.W. Vance est à Budapest pour soutenir la campagne électorale d’Orban en tenant de violents discours anti-européens. Quels alliés !
7 avril 2026
Toute la journée, il a grondé et s’est répandu en menaces : ce mardi devait être « Power Plant Day » et « Bridge Day » et d’ajouter « Open the Fucking’Strait, you crazy bastards or you’ll be living in hell. Just Watch. Praise be to Allah » (rien ne vaut l’original américain !). Donald Trump sortait renforcé du sauvetage pascal (miraculeux ?) de ses pilotes.
Pendant ce temps, on négociait, mais sans grand espoir. Les Iraniens avaient présenté un plan en dix points dans lequel ils ne lâchaient à peu près rien si ce n’est une gestion conjointe d’Ormuz avec Oman ; mais pas de concessions sur le nucléaire : un texte aux antipodes des propositions américaines.
C’est pourtant sur la base des propositions iraniennes, semble-t-il, qu’un accord de la dernière heure a été trouvé pour au moins quinze jours de cessez-le-feu et de réouverture d’Ormuz : quarante-cinq minutes avant la fin de l’ultimatum de Trump. Celui-ci a immédiatement célébré « Sa » victoire en se concentrant sur la seule bonne nouvelle : la réouverture temporaire d’Ormuz (et immédiatement le pétrole a perdu plus de $ 15 le baril). Mais pour le reste, les Iraniens ont immédiatement exclu le nucléaire et l’enrichissement de l’uranium des concessions à ce stade. Et du côté d’Israël, si Netanyahou a accepté du bout des lèvres, le Liban n’est pas concerné.
Tout cela pour si peu ! Jusqu’en février, Ormuz était ouvert. Faire de sa réouverture une victoire de la puissance trumpienne est un singulier tour de passe-passe. Décidément, ce Trump, quel magicien !
6 avril 2026
Conférence de presse de Donald Trump. Fascinante ! Toute la première partie a été consacrée au sauvetage des pilotes du F15 abattus au-dessus de l’Iran : une opération « extraordinaire et incroyable » rendue possible par l’héroïsme des combattants américains. Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, et Dan Caïne, le chef d’État-major des Armées, en ont rajouté sur la qualité du leadership trumpien. On a même parlé de la dimension divine de cette opération : Pete Hegseth est allé jusqu’à une analogie pascale. L’avion américain a été abattu le soir du Vendredi saint et le dernier pilote qui s’était réfugié dans une grotte, a été sauvé au matin de Pâques : « Dieu est bon » en a-t-il conclu.
Au-delà de ce moment d’autocélébration, Donald Trump a réitéré ses menaces sur l’Iran avec le maintien de son ultimatum au 7 avril ; il s’est longuement exprimé sur le sort des opposants au régime de Téhéran, qu’il s’agisse des femmes, mais aussi des homosexuels (sic !). Nombre d’Iraniens lui demanderaient encore : « Keep bombing ». Mais que se passera-t-il au-delà de l’ultimatum ?
Au passage, Donald Trump n’a pu s’empêcher de fustiger ses « alliés » : ceux de l’OTAN, certes, mais aussi les pays d’Asie, en citant la Corée du Sud, le Japon et l’Australie. Il y eut même un moment surréaliste où il a fait l’éloge de la Corée du Nord et de son « ami » Kim Jong-un. Enfin, il n’a pu s’empêcher d’une pique sur le Groenland.
Ainsi va Donald Trump. « Dieu était avec nous », mais peut-il se tromper ?
5 avril 2026
En ce dimanche de Pâques, le pape Léon XIV, le premier pape américain, a donné au monde sa bénédiction « urbi et orbi ». Dans son message, il a repris une cruelle expression de son prédécesseur, François, à propos de la « mondialisation de l’indifférence » qui nous fait détourner le regard de la mort, de toutes les morts engendrées par les conflits qui ensanglantent la planète. « Que ceux qui ont des armes les déposent », a-t-il dit dans la droite ligne du message évangélique. Malgré la présence importante de catholiques dans l’entourage de Trump, il n’est pas sûr que le message soit entendu ni même compris à Washington.
Sur le front, les attaques des uns et des autres se sont poursuivies. Le deuxième pilote américain a été récupéré à l’issue d’une mission « incroyable » (dixit Trump) en territoire iranien.
Donald Trump a repoussé d’une journée son ultimatum à l’encontre de l’Iran. Il y a probablement quelque part des gens qui se parlent par quelques intermédiaires, qui cherchent à trouver une solution même si, au-delà de l’Iran, se pose maintenant aussi la question du Liban et que, par ailleurs, plus personne ne parle de Gaza ni de la Cisjordanie.
En concluant son message pascal, Léon XIV a repris les paroles du Christ « je vous laisse la paix, je vous donne la paix ». Qu’en avons-nous fait ?
4 avril 2026
Il n’y aura donc pas de trêve pascale sur le front iranien ou libanais, tout comme sur le front ukrainien ni d’ailleurs sur aucun de ces territoires trop souvent couverts de sang où règne la folie des hommes. Ni la Pâques chétiennne, ni Pessah des juifs, ni l’Aïd el Fitr des musulmans, une rare convergence des religions du Livre, n’auront suffi pour ramener quelque raison à ceux qui, de Poutine à Trump et bien d’autres n’écoutent que leur hubris.
Du conflit autour de l’Iran et du Liban, on peut retenir qu’au bout d’un mois, il aura fait 3 500 morts en Iran, 1 400 au Liban et quelques autres abondamment célébrés aux Etats-Uns et en Israël. Les coûts directs en sont considérables si l’on en juge par l’augmentation du budget du Pentagone d’au moins $ 200 milliards, mais aussi par ce que représentera la reconstruction de régions dévastées en Iran et au Liban, de destructions dans les pays du Golfe. Et, malgré les ultimatums de Donald Trump, le régime de Téhéran (les « bolchéviques de Dieu » comme les qualifient Dominique Moïsi) tient bon, s’arcboutant sur le détroit d’Ormuz dont il distille les passages à quelques amis (Chine, Inde, Pakistan, Irak…) ou aux plus offrants. Le choc, c’est bien cela : la fermeture presque totale d’Ormuz, le poumon d’une région, certes quelque peu artificielle à l’image des folies construites à Dubaï, mais devenue aussi un carrefour aérien et un centre financier. Le Golfe n’exporte pas que de l’énergie, mais aussi du capital et il n’y avait pas là-bas que des influenceurs occidentaux et des négociants russes ! La Russie, d’ailleurs, n’a même plus besoin de Dubaï pour exporter son pétrole au prix fort et même en dollar !
En ce temps pascal qui devrait être celui de l’espérance, on se prend à rêver d’une solution négociée. La question de la démocratie est devenue malheureusement secondaire, mais il en a été de même au Venezuela. Mais, même atteindre un point minimal de convergence apparaît presque insurmontable avec une « Maison-Blanche » plus imprévisible que jamais et sombrant parfois même dans la folie. Plutôt que de « Furie épique » (le nom de l’opération côté américain, les Israéliens parlant de « Bouclier de Juda »), c’est de « Folie irresponsable » qu’il faudrait parler.
3 avril 2026
Cela devait arriver : un F15 américain a été abattu au-dessus de l’Iran et soudain, du côté américain, cette guerre prend une tout autre dimension qui rappelle des moments semblables durant la guerre du Vietnam (John McCain, le remarquable sénateur républicain que B.Obama avait battu en 2008 et qui par la suite s’était opposé à Trump, avait été abattu au-dessus d’Hanoï en 1967) ou même au moment de la guerre froide (l’U2 de Gary Powers abattu au-dessus de l’URSS en 1960). Un des pilotes a pu être récupéré et c’est la recherche de l’autre qui fait la une des médias américains… et iraniens.
Du côté iranien, on commence par contre à entendre quelques voix modérées qui essaient d’ébaucher ce qui pourrait être un compromis. Elles émanent des milieux proches de l’ancien président Rouhani (celui qui avait signé l’accord sur le nucléaire) et ont peut-être quelque influence sur l’armée régulière à la différence des Gardiens de la Révolution. Pour l’instant, en tout cas, tout semble bloqué du côté d’Islamabad…
Donald Trump a lui-même ses propres problèmes : il a limogé sa ministre de la Justice, Pam Bondi, une fidèle pourtant, mais qui a mal géré l’affaire Epstein et l’a remplacé par Todd Blanche, l’un de ses anciens avocats personnels. Il retrouve aussi la Cour suprême sur un autre dossier emblématique, celui du « droit du sol » à la naissance qu’il veut remettre en cause, ce qui serait une rupture avec la tradition américaine.
Dans cette fuite en avant, on en oublie presque que cela fait 1 500 jours que dure la guerre d’Ukraine.
2 avril 2026
Donald Trump n’a pas fait dans la dentelle lors de sa dernière allocution télévisée. Il a ainsi promis de ramener l’Iran « à l’âge de pierre ». Il a, par ailleurs, estimé que ses objectifs de guerre étaient presque atteints (pour ceux qui doutent encore qu’il en avait…), promettant toutefois de s’attaquer aux centrales électriques et aux installations pétrolières iraniennes si un accord n’était pas trouvé avec Téhéran. Par ailleurs, il a affirmé que ceux qui souffraient de la fermeture d’Ormuz devaient se mobiliser aux côtés des États-Unis. Ils visaient là, bien sûr, les Européens et en particulier Emmanuel Macron, redevenu sa tête de Turc préféré. Avec la délicatesse qu’on lui connaît, il a aussi critiqué le saoudien Mohammed Bin Salman (MBS), qui devrait venir lui « baiser le c… » (Kiss my ass) !
Bien entendu, les Iraniens ont réagi à la verbe trumpienne promettant que la guerre ne se terminerait que par « l’humiliation, le déshonneur et la capitulation des États-Unis ».
Les marchés ont immédiatement réagi : la hausse la plus violente a été celle du WTI, dont le prix a dépassé celui du Brent, au moins sur les contrats de « futures ». Car, sur les contrats de « dated Brent », le physique, on a atteint $ 140 le baril pour la première fois depuis 2008. Cette fois-ci, le choc est ien là et, bien sûr, il se manifeste à la pompe. Il provoque même en France une curieuse polémique autour d’une imaginaire « cagnotte » fiscale constituée des gains réalisés sur la TVA : dans le meilleur des cas, cela pourrait représenter une centaine de millions d’euros par mois, une goutte dans l’océan des déficits publics. Mais c’est la France !
1er avril 2026
Aucune raison de sourire en ce 1er avril ! On attend dans la nuit une allocution de Trump dont les dernières déclarations évoquaient un départ « très rapide » de l’Iran. Cela a un peu détendu le marché et le Brent a clôturé un peu au-dessus de $ 100.
Les chiffres de production de l’OPEP en mars indiquent une baisse de la production de 7,3 mbj à 21,57 mbj. La plus forte diminution provient de l’Irak, passé de 4,15 à 1,4 mbj. Il semblerait, par contre, que l’Arabie saoudite ait exporté ces derniers jours plus de 4 mbj par Yanbu sur la mer Rouge en utilisant probablement des plus petits navires, les Suezmax pouvant transporter 600 000 barils, capables de passer le canal de Suez. Sachant que les Iraniens continuent à exporter des tonnages identiques (1,5 à 2 mbj) vers la Chine, qu’un peu de pétrole irakien passe par Ceyhan en Turquie et que la Russie a augmenté ses ventes, même si ses capacités d’exportation en mer Noire ont été limités par les attaques de drones ukrainiens sur les terminaux de la mer Noire et de la Baltique, il est probable que le vrai déficit du marché mondial est de l’ordre de 10 mbj, avec une plus forte intensité en Asie, ce qui explique des primes importantes par rapport à la cotation du Brent, avec aussi des tensions plus fortes pour certains produits raffinés comme le diesel et surtout le kérosène, dont on commence à manquer en Europe, ce, dont Trump se moque en estimant que les Européens devront aller chercher pétrole et gaz « avec les dents ».
31 mars 2026
Ces jours-ci, au-delà des frappes qui se poursuivent, la guerre est surtout verbale, surtout comme à l’habitude du côté de Donald Trump. Celui-ci a déclaré dans un entretien au Financial Times que « my favorite thing is to take the oil in Iran ». Prendre le pétrole et donc, a priori, s’attaquer à l’île de Kharg.
Mais Trump s’attaque aussi à ses « alliés » de l’OTAN qu’il trouve tièdes et timorés qu’il s’agisse de Starmer, le Britannique, bien évidemment de Macron, de Sanchez, l’Espagnol et même de sa favorite Meloni, qui a dû refuser l’utilisation des bases siciliennes pour frapper l’Iran. Trump a promis à tous ces « traitres » qu’ils devraient aller chercher eux-mêmes pétrole et gaz dans le Golfe. Mais, en même temps, il a dit que les États-Unis quitteraient le front iranien « très bientôt » et que les prix des carburants baisseraient. Au même moment, on apprenait que le prix moyen de l’essence aux États-Unis avait atteint les $ 4 le gallon !
Et effectivement, la moyenne des prix du baril de Brent en mars a frôlé les $ 100, une hausse de 60 % par rapport à février, une amplitude que l’on n’avait pas connue depuis la première guerre du Golfe en 1990.
En Asie, on parle d’un « energy crunch » et, dans certains cas, on est effectivement au bord de la pénurie. Certains évoquent aussi un « helium crunch », un gaz indispensable dans le monde des semi-conducteurs et de l’imagerie médicale.
30 mars 2026
Donald Trump continue ses « Trumperies » et sème le doute sur les marchés qui ne savent plus qui et que croire. D’un côté, il promet de mettre la main sur le pétrole d’Iran en pensant probablement à envahir l’île de Kharg, une opération pour laquelle il dispose maintenant « sur zone » de la 82e Airborne qui, effectivement, ne devrait pas avoir trop de problèmes sur cet objectif limité, ce qui étranglerait un peu plus l’Iran, dont les exportations de pétrole sont plus importantes qu’elles ne l’étaient avant la guerre (1,8 mbj et des stocks flottants qui continuent à dépasser 160 millions de barils, semble-t-il).
Mais de l’autre, il serait prêt à accepter un accord dans lequel l’Iran conserverait le contrôle partiel d’Ormuz sans que l’on sache vraiment s’il est sérieux et si même des négociations sont en cours.
Quelques navires passent par Ormuz : ils empruntent d’ailleurs un itinéraire qui n’est pas le « rail » habituel et qui les fait passer entre une île et le littoral, au plus proche des côtes iraniennes, ce qui montre bien qu’ils ont dû montrer patte blanche et probablement acquitter un droit de passage. Au total, sur le mois de mars, 150 navires sont passés par Ormuz, mais pour l’essentiel des « petits » navires et aucun méthanier : vers l’Inde, il s’agissait en fait de navires chargés de GPL et non de gaz liquéfié.
Ailleurs dans le monde, Donald Trump, toujours imprévisible, a autorisé un tanker de la flotte grise, chargé de pétrole russe de rallier Cuba, un autre pays où Donald Trump rêve d’établir « sa » démocratie.
29 mars 2026
En ce dimanche des Rameaux qui, pour les chrétiens du monde entier marque l’entrée dans le temps pascal, l’heure n’est pas à la trêve et les autorités israéliennes ont même interdit que la messe soit célébrée dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Si la mesure pouvait se comprendre pour des raisons de sécurité, son application sans discernement risque d’isoler un peu plus Israël à un moment où son opération au Liban suscite de plus en plus de questions et de protestations.
Pendant ce temps, la guerre risque de prendre une autre dimension géographique. Jusque-là les Houthis du Yémen avaient été les seuls alliés de l’Iran à ne pas se manifester et à rester d’une prudente neutralité, ce qui était attribué à leur farouche volonté d’indépendance. En expédiant deux missiles vers Israël, ils rappellent la menace qu’ils représentent sur le détroit de Bab el Mandeb et la mer Rouge. Avec la fermeture d’Ormuz, l’Arabie saoudite gardait la possibilité d’utiliser ses ports de a mer Rouge et notamment le terminal pétrolier de Yanbu où débouche l’oléoduc venant du golfe Persique. Alors que le trafic reprenait timidement par le canal de Suez, la menace houthie est un argument supplémentaire pour maintenir la tension sur les prix du pétrole désormais bien supérieurs à $ 110 le baril de Brent.
28 mars 2026
La troisième guerre du Golfe (ou bien la guerre d’Iran ou encore l’opération « Epic Fury ») dure maintenant depuis un mois, depuis ce dernier jour de février 2026, lorsque Donald Trump et Benjamin Netanyahou décidèrent de tenter ce que l’on appelle aux échecs le « coup du roi » en décapitant une bonne partie de l’exécutif iranien, à commencer par le Guide suprême, Ali Khamenei. Mais, à la différence de ce qui s’était passé quelques semaines plus tôt au Venezuela, l’Iran ne s’est pas effondré, a réagi par des frappes de plus en plus larges et puis a utilisé la seule arme vraiment « atomique » à sa disposition : la fermeture d’Ormuz.
Un mois a donc passé et le monde se trouve confronté à un véritable « choc » énergétique. On discutera beaucoup de l’utilisation du mot choc qui fait référence à ceux du siècle dernier (1973 et 1979) qui avaient précipité la crise des années soixante-dix. Mais la fermeture d’Ormuz, une menace qui ne s’était jamais, jusque-là, concrétisée, a bien provoqué un choc tant psychologique qu’économique et, alors que la guerre se poursuit, on commence à peine à en évaluer les conséquences.
Malgré le développement d’autres bassins de production (les Amériques, la Russie…), la région du golfe Persique au sens large demeure au cœur des équilibres mondiaux du pétrole et du gaz naturel : elle produit un tiers du pétrole mondial et un cinquième du gaz naturel liquéfié. Par Ormuz, circulent en temps normal 20 % du pétrole et du GNL mondial. Mais au fil des années, la région s’est aussi dotée d’une importante activité de pétrochimie produisant de l’urée, de l’ammoniac, des plastiques et utilisant ses avantages énergétiques pour produire de l’aluminium, raffiner du sucre… Le développement économique est devenu aussi commercial et financier et Dubaï, en particulier, est désormais une place majeure sur l’échiquier de la planète. Tant maritime qu’aérien sans oublier le fait que la région est aussi une exportatrice de capital. C’est cette situation que la guerre a bouleversée en passant, bien entendu, par le prisme des marchés mondiaux.
Au début de 2026, les marchés de l’énergie étaient plutôt déprimés avec des excédents qui pesaient sur les prix. On anticipait alors le pétrole à $ 50 le baril de Brent. Le choc n’en a été que plus brutal : le pétrole est monté presque à $ 120, plus encore même dans les transactions physiques en Asie où le Dubaï a tutoyé les $ 170 le baril. Certains produits raffinés, comme le diesel ou le kérosène, ont vu leurs prix doubler du fait des difficultés d’approvisionnements des raffineries. Le gaz naturel liquéfié et, par ricochet, le gaz naturel sur le marché européen ont connu le même sort, aggravé encore par la destruction de capacités de liquéfaction au Qatar. Et puis, on a découvert d’autres dépendances : le soufre produit à 45 % dans le Golfe, incontournable pour les engrais, mais aussi pour l’acide sulfurique dans l’industrie minière, l’hélium pour le matériel médical, entre autres, le méthanol, le polypropylène et, bien sûr, l’urée et l’ammoniac pour les engrais.
Au bout d’un mois de guerre et de fermeture d’Ormuz (150 navires seulement sont passés en mars, c’est-à-dire l’équivalent de ce qui passait par jour), le choc est moins celui de la pénurie que celui des prix. Certes, en Asie, le GNL commence à manquer dans des pays comme le Bangladesh, mais, en Europe comme aux États-Unis ou en Chine, l’impact majeur passe par les prix, notamment ceux les plus symboliques des carburants à la pompe avec des seuils psychologiques qui ont été franchis, que ce soit 2 euros le litre en France ou 4 dollars le gallon aux États-Unis. En dehors de l’énergie proprement dite, les tensions sur les marchés des engrais ont fait renaître des craintes alimentaires même si leur impact ne se fera sentir que pour la prochaine campagne.
Hausse des prix et donc de l’inflation, ralentissement d’une croissance économique déjà bien médiocre, hausse des taux d’intérêt et « coup de blues » boursier, il est cependant encore prématuré de parler de crise économique, même si l’on sait que le retour à quelque « normale » que ce soit sera long et nous fera à nouveau plonger dans le quotidien d’autres guerres quelque peu mises de côté de l’Ukraine au Soudan.
Un mois de guerre donc, dont on peine à imaginer la conclusion, la sortie par le haut pour Donald Trump empêtré dans un conflit qu’il ne maîtrise plus. L’opération « Epic Fury » n’est pas terminée, mais soyons sûrs qu’elle laissera des traces sur l’économie mondiale, sur les marchés de l’énergie et sur les ressources de la planète, y compris agricoles.
27 mars 2026
Toujours les mêmes signaux contradictoires, mais un discours de Trump qui apparaît de moins en moins crédible aux marchés qui ont passé la journée bien au-dessus de $ 110 le baril de Brent ($ 112 en fin de journée). C’est que les gardiens de la Révolution semblent verrouiller plus étroitement le détroit d’Ormuz et que les États-Unis continuent à renforcer leur dispositif militaire et leur capacité à intervenir au sol. Et puis, à trop se focaliser sur le pétrole brut, on oublie que les tensions sont plus fortes encore sur les produits raffinés (diesel, kérosène en particulier) et sur les « bunkers » (fuel maritime). Mais la hausse la plus forte est celle du GNL, avec là de véritables craintes de pénurie pour certains acheteurs asiatiques : les prix en Asie ont augmenté de 145 % à $ 23,5 le mbtu.
Il se tenait à Houston la grand-messe annuelle du monde pétrolier, la CERAweek. Les ministres américains ont essayé de minimiser l’impact de la guerre, mais la réalité est que les prix de l’essence aux États-Unis sont presque de $ 4 le gallon, ceux du diesel bien au-delà de $ 5. L’OCDE vient de prévoir l’inflation américaine en 2026 à 4,2 %. Les taux montent, les bourses baissent et le message de Wall Street est peut-être le seul qu’est capable d’entendre Doanld Trump. Mais comment se sortir de ce guêpier sans perdre la face ? C’est bien le dilemme de Mar-a-Lago.
On est là bien loin de la réalité cruelle de la guerre, au Liban en particulier. Quant à l’Ukraine, elle est presque oubliée…
26 mars 2026
Personne ne sait vraiment si des négociations ont lieu entre les États-Unis et l’Iran. Le plus probable est que des propositions américaines ont été transmises aux Iraniens par le canal du Pakistan. Pour le reste, il est probable que la plupart des affirmations de Trump tiennent de l’affabulation. En fin de soirée (européenne), il a, en tout cas, annoncé qu’il repoussait encore de dix jours son ultimatum et donc les frappes éventuelles sur des centrales thermiques iraniennes.
Le marché n’a, en tout cas, pas pris très au sérieux ses propos et confronté à la poursuite des frappes, le baril de Brent a conclu la journée autour de $ 107, en hausse de 5 %. Le prix du baril est incontestablement le meilleur indicateur de tous les malheurs du Golfe.
Il semblerait que maintenant, l’Iran ait l’intention de faire payer le passage des navires par Ormuz : on sait qu’un armateur grec aurait accepté de payer deux millions de dollars pour faire passer un de ses tankers par Ormuz.
L’heure est aussi aux comptes et aux révisions de prévisions de croissance pour 2026 et à la hausse de l’inflation : pour la France, la Banque de France ne table plus que sur 0,9 % de croissance en 2026 et, pour les États-Unis, l’OCDE anticipe seulement 2 % et 1,7 % en 2027, et l’on recommence à parler de stagflation. La position de Trump est de plus en plus difficile et la une de The economist du week-end est éloquente : un mollah qui étrangle le monde avec en titre « Advantage Iran ! »
25 mars 2026
Toujours presque autant de frappes et de missiles. Pourtant, les marchés respirent un peu, le baril de Brent demeurant légèrement au-dessus de $ 100. On ne sait toujours si des négociations se poursuivent à Islamabad malgré les dénégations de l’Iran. Il est cependant fort probable que d’une manière ou d’une autre « on » se parle pour essayer de trouver une porte de sortie honorable pour l’une et l’autre partie, sachant que la question de la démocratie iranienne n’est plus vraiment à l’ordre du jour. Au moins pour la galerie, Donald Trump rameute des troupes en affaiblissant au passage la présence américaine en Asie, ce qui pourrait avoir des conséquences sur les ambitions chinoises sur Taïwan.
On s’étonne aussi sur les marchés de certaines prises de position intervenues quelques minutes à peine avant des messages de Trump, notamment celui qui annonçait son recul le 22 mars sur l’ultimatum à propos du détroit d’Ormuz. Certains, sans le dire, pensent à l’entourage de Trump, voire surtout à sa famille, dont on connaît la capacité à s’enrichir sans grands scrupules.
En France, le mot du jour a été celui du ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, qui a parlé de « choc pétrolier et énergétique ». Cela fait quelques jours que l’on s’interrogeait sur l’utilisation du mot de choc pour qualifier la période actuelle. Même si l’heure est à une légère détente, c’est bien d’un choc dont il s’agit, un choc qui modifie les cartes de la scène énergétique et économique mondiale.
24 mars 2026
Le fracas des armes se poursuit, mais il semble bien que, sinon des négociations, au moins des propositions circulent. Donald Trump a annoncé un plan en quinze points qui pourrait conditionner un cessez-le-feu d’un mois. L’Iran, de son côté, a communiqué à l’Organisation maritime internationale son intention d’ouvrir le détroit d’Ormuz aux navires des pays non hostiles, ce qui reste suffisamment vague pour continuer à inquiéter armateurs et assureurs.
À consulter les quinze points évoqués par Donald Trump, on ne peut s’empêcher de constater la vanité de cet effort de guerre tant il s’agit presque d’un « plus petit dénominateur commun » : la fin du nucléaire militaire, l’abandon du soutien aux mouvements étrangers, la réouverture d’Ormuz, tout cela fait partie des évidences sur lesquelles le régime iranien peut effectivement négocier sans perdre la face ni se remettre en cause. Mais on peut comprendre qu’Israël n’y trouve pas son compte. Sur le papier et à lire ces quinze points, on peut presque estimer que l’Iran a gagné, puisqu’il ne lâcherait que ce qui est déjà détruit et que le régime pourrait un peu plus se draper dans la robe du martyr. Les négociations vont effectivement se poursuivre à Islamabad, puisque c’est le Pakistan qui a endossé le rôle du médiateur de confiance.
Une comparaison vient à l’esprit : celle des négociations qui émaillèrent le XIXe siècle autour d’un autre détroit, celui des Dardanelles ; pour éviter le choc des impérialismes, on préféra alors la neutralité de l’Empire ottoman moribond. Il risque d’en être de même avec Ormuz et l’Iran.
23 mars 2026
Encore une journée quelque peu folle sur les marchés avec le baril de Brent qui commence la journée en Asie à $ 115 le baril dans la perspective de l’ultimatum de Donald Trump censé expirer en fin de journée et qui se termine autour de $ 100 après ce qui apparaît comme une reculade du président américain : TACO encore ?
Trump a, en effet, reculé son ultimatum de cinq jours en justifiant sa décision par des négociations en cours avec l’Iran. La voie de la diplomatie serait ouverte : « if it goes well, we’re going to end up settling… this ». Le problème est que le président au Parlement iranien a nié l’existence même de discussions avec les États-Unis. Qui croire ?
De manière peut-être un peu aveugle, les marchés ont fait le choix de s’accrocher à la parole trumpienne : pétrole et gaz ont chuté alors que les marchés boursiers rebondissaient dans un grand élan de naïveté.
Cet épisode illustre, en tout cas, la volonté de Trump de se dépêtrer de la guerre en Iran sans pour autant perdre la face. Et là, les Iraniens jouent sur du velours et ne prennent pas au sérieux l’arrivée sur zone de troupes américaines susceptibles d’intervenir physiquement. Ils savent aussi que de son côté, Netanyahou reste droit dans ses bottes, en particulier au Liban.
Tout ceci pèse quand même aussi sur les perspectives économiques et les prix des métaux en sont le témoin : le cuivre qui avait dépassé les $ 14 000 la tonne, est retombé à $ 12 000. « Dr Copper » est un bon indicateur de nos angoisses.
14 mars 2026
Il n’y a pas besoin d’être un grand stratège pour savoir que la principale erreur est de sous-estimer son adversaire et surtout d’imaginer que la seule force brute peut suffire pour emporter une victoire. Les exemples ne manquent pas des campagnes de Napoléon I en Espagne à celle de Poutine en Ukraine et, bien sûr, de Trump en Iran. Comme Poutine avait imaginé renverser en quelques jours le régime de Kiev, Trump a pensé qu’il suffirait de quelques frappes bien ajustées pour ramener les mollahs dans le droit chemin, comme il venait de le faire au Venezuela.
Après quinze jours de guerre, la leçon est bien cruelle, la réalité fort loin du rêve et du discours trumpien. Au contraire même, il est de plus en plus clair que nul, dans les « war games » qu’apprécient les stratèges en chambre, n’avait anticipé les conséquences d’un conflit s’installant dans la durée au cœur d’une pareille région. Au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine, la crainte majeure avait été celle de la fermeture de la mer Noire, ce qui avait, à l’époque, fait flamber les prix du blé. Mais quatre ans plus tard, les navires chargés de pétrole et de céréales continuent à circuler. Pouvait-on imaginer la même chose avec le détroit d’Ormuz ? Certes, en juin 2025, au moment de la « guerre des douze jours », Ormuz était restée libre et l’Iran n’avait pas utilisé ce qui est, au fond, la seule arme « atomique » à sa disposition, le blocage du détroit. À l’époque, on avait souligné l’influence conciliatrice de la Chine, qui reste l’acheteur essentiel du pétrole iranien. L’hypothèque d’Ormuz semblait enfin levée et le marché du pétrole pouvait s’enfoncer dans les excédents.
Mais voilà, l’Iran ne s’est pas effondré, le régime fait preuve d’une étonnante résilience et il bloque donc le détroit d’Ormuz sans qu’il apparaisse possible aux marines occidentales d’intervenir de manière efficace. Ormuz, ce sont vingt millions de barils de pétrole chaque jour, un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial, de l’urée et du soufre, de l’aluminium aussi, et puis, dans les deux sens, des centaines de milliers de conteneurs. Au-delà même d’Ormuz, il y a des « hubs » aériens, des centres financiers, le trafic de l’or… La mer Noire n’était rien quand on la compare au Golfe « arabo-persique ».
Et Ormuz demeure incontournable. Pour le pétrole, il y a bien quelques oléoducs dont le principal débouche sur la mer Rouge, mais il restera toujours au moins une douzaine de millions de barils chaque jour qui manqueront au marché. Les Russes pourront peut-être en fournir un peu et on doit convenir d’ailleurs que Poutine est le grand gagnant sur le plan pétrolier et financier de ces deux semaines de conflit. Il n’est pas certain que Trump avait envisagé ce coup de billard qui, au fond, n’est peut-être pas pour lui déplaire. Ceci étant, le prolongement du conflit risque de faire passer le monde dans une autre dimension, celle d’un véritable « choc » pétrolier avec déjà quelques anticipations sur les marchés autour de $ 150 le baril et une situation plus difficile encore pour les produits pétroliers avec la fermeture des raffineries du Golfe. Et à cela, il faut ajouter la situation des marchés du gaz, des engrais et de la chimie, des flux maritimes et aériens jusqu’aux malheureux moutons australiens bloqués dans des navires au large du golfe d’Oman ! C’est l’économie mondiale qui se trouve aujourd’hui la victime de ce « syndrome d’Ormuz ».
Empêtré dans les rets de l’affaire Epstein, affaibli par la décision de la Cour suprême invalidant « ses » tarifs douaniers, Donald Trump avait pensé qu’une petite guerre « joyeuse » (l’expression était du Kaiser Guillaume II), qu’une « promenade » lui permettrait de reprendre la main.
Vladimir Poutine a commis la même erreur et le conflit en Ukraine est entré dans sa cinquième année. Qu’en sera-t-il de cette guerre en Iran, dont l’impact sur des économies encore largement dépendantes des énergies fossiles est sans commune mesure ? Donald Trump a ouvert une boîte de Pandore dont nul ne mesure vraiment le fond. Dans son extrême volatilité, le prix du pétrole n’est que la malheureuse mesure des incertitudes que nul stratège n’avait anticipées.
13 mars 2026
Une journée presque « calme » sur le front iranien avec son lot habituel de frappes des deux côtés : en réalité, l’impression est celle d’une intensification des attaques iraniennes avec des drones tant sur les pays arabes voisins que sur des navires, ce qui maintient donc la pression sur Ormuz et les prix du baril légèrement au-dessus de $ 100.
Peu à peu, on prend conscience que le conflit va durer et qu’il faut se préparer à un véritable « choc » énergétique, une expression que l’on se refusait à employer il y a encore quelques jours. On commence à parler ouvertement de $ 150 le baril. Certains même voient la main du Trésor américain dans l’extrême volatilité du marché et imaginent des interventions en sous-main sur les « futures » ! C’est aussi l’heure des comptes : les six premiers jours de la guerre auraient coûté $ 11 milliards au Pentagone, qui commence à manquer de munitions. Et du côté du Golfe, le manque à gagner en termes de revenus du pétrole et du gaz est estimé à $ 1,2 milliard par jour : $ 15 milliards déjà depuis le début du conflit.
Ceci ne semble pas altérer les certitudes trumpiennes. Il nous a été donné d’entendre l’ambassadeur américain à Bruxelles, Bill White, un « ami de trente ans » de Donald Trump totalement dans son jus MAGA. Il a célébré chez Trump « an effective way of doing things » de la part d’un « great father and grand father » (!) et le « fantastic job » de déloger ces « awful people who are running Iran ». Ce fut un grand moment de stratégie pour les nuls et on commence à s’inquiéter qu’il y en ait tant à la Maison-Blanche.
11 mars 2026
Encore une journée d’incertitude faite de rumeurs et puis aussi de frappes bien réelles sur l’Iran et de ripostes iraniennes visant surtout Israël. Il devient de plus en plus clair qu’il y a deux guerres : celle que mène Israël dont on ne peut nier la cohérence qui est d’éradiquer le régime des mollahs et tous ses épigones, en particulier au Liban. L’Iran ayant proclamé depuis des décennies qu’il fallait rayer Israël de la carte, cela peut se comprendre. La guerre américaine est différente et on peine à en voir les objectifs. Trump pourrait se contenter d’une génuflexion du régime iranien et le rétablissement de la démocratie est manifestement le cadet de ses soucis. Faute de scénario à la vénézuélienne, il pourrait s’accommoder d’un modèle syrien. Pour l’instant, on s’inquiète du sort du nouveau Guide suprême qui aurait été blessé et qui, en tout cas, n’a pas communiqué depuis son élection.
Alors que le baril de Brent est resté stable autour de $ 92, la grande nouvelle du jour a été la décision pour l’AIE de relâcher 400 millions de barils des stocks stratégiques : cela correspond à un peu plus de trois semaines de blocage presque total d’Ormuz (seuls un ou deux tankers passent chaque jour avec du pétrole iranien pour la Chine). Il n’est même pas sûr que les marchés réagissent tant l’inquiétude domine : les traders revoient leurs besoins de trésorerie pour répondre aux appels de marge si le baril passait les $ 100.
10 mars 2026
« La guerre va bientôt finir et cela aura été une petite excursion ». Voilà un résumé du discours trumpien qui a fait aujourd’hui le tour de la planète, alors même que le Pentagone annonçait pour ce jour un record de frappes sur l’Iran, que Netanyahou aggravait sa pression sur le Liban et que du côté iranien, les menaces restaient entières sur Ormuz par lequel ne passaient que quelques tankers iraniens chargés de pétrole pour la Chine. La rumeur selon laquelle des navires de la marine américaine auraient escorté un tanker au passage d’Ormuz s’est en tout cas révélée infondée.
Pourtant, les marchés tant du pétrole que du gaz sont restés presque calmes, le baril de Brent passant toute la journée autour de $ 92, un niveau quelque peu ambigu qui illustre bien la perplexité dans laquelle ils sont plongés. Les nouvelles les plus improbables circulent : ainsi la « 81e Airbone » (la division de parachutistes qui avait sauté sur Sainte-Mère-L’église en 1944) serait mobilisée et prête à sauter sur le terminal pétrolier de l’île de Kharg. On s’interroge aussi sur le sort des stocks d’uranium enrichi de l’Iran. Est-il encore à Ispahan (qui n’a pas été bombardé) ou dispersé dans de nouvelles caches ?
Enfin, si le pétrole est presque stable, à la pompe l’augmentation se poursuit : aux États-Unis, le gallon est à $ 3,50, en France, on a dépassé les € 2 le litre pour le diesel. Et certains esprits français aventureux de parler de plafonner les prix et de surtaxer les profits : de vieilles rengaines…
9 mars 206
Le pétrole en folie ! Au petit matin, dans l’aube asiatique, le pétrole bondit en quelques instants de près de $ 30 le baril pour atteindre vers 6 heures en Europe $ 118 ! Le marché réagissait à l’élection du jeune Khamenei, considéré comme un faucon, proche des pasdarans, garant aussi de leurs intérêts économiques (un point qui pourra peut-être plus tard le rapprocher de Trump…). Au même moment, les frappes sur Téhéran des uns, sur Tel-Aviv des autres, redoublaient d’intensité, les Iraniens reprenant même leurs attaques sur les pays arabes malgré les « excuses » du président de la République (ce qui montre bien que, pour l’instant il pèse peu). Et puis, l’Irak annonçait la fermeture de certains de ses champs pétroliers faute de capacités de stockage ou de navires disponibles pour charger le pétrole.
Mais dans la journée, l’humeur a un peu changé. Lentement, la bulle s’est dégonflée pour finir la journée autour de $ 100 le baril. On parlait d’utiliser les stocks stratégiques des pays de l’OCDE dans le cadre de l’AIE. Les sanctions sur le pétrole russe étaient levées (au moins pour les Américains). On imaginait des convois protégés par les marines occidentales pour passer Ormuz. On espérait une réaction chinoise. Pareille fébrilité est, en tout cas, exceptionnelle. Elle illustre l’incertitude qui saisit le monde en cette deuxième semaine de conflit.
8 mars 2026
Le mois de février 2026 s’annonçait plutôt calme après la grande excitation du début de l’année sur les métaux précieux. On allait vivre d’une part les fêtes du Nouvel An chinois (et l’arrêt d’une bonne partie du pays pendant une dizaine de jours) et, d’autre part, les Jeux olympiques d’hiver en Italie.
Même si la « trêve olympique » est une aimable plaisanterie, on pouvait espérer que l’activisme diplomatique des envoyés de Donald Trump commencerait à porter ses fruits vis-à-vis de la Russie ou de l’Iran. Dans la foulée de son discours de Davos, Donald Trump a tenu à Washington la première réunion de son « Board of Peace ». C’était là bien sûr un moyen de distraire l’attention d’une « affaire Epstein » qui prend des dimensions internationales, du prince Andrew et de Lord Mandelson à Jack Lang ou au président du World Economic Forum (Davos).
Et puis voilà un premier coup de tonnerre. Avec une majorité solide (6 contre 3), la Cour Suprême décide d’invalider les tarifs réciproques du Liberation Day, estimant que le Président outrepassait ses droits et que c’était là de la responsabilité du Congrès. La Cour ne s’est par contre pas prononcée sur le remboursement de $ 175 milliards de tarifs indûment perçus. C’est un revers majeur pour Trump, qui a réagi en frappant toutes les importations américaines d’un droit uniforme de 10 % (qui pourrait monter à 15 %) : panique générale pour tous les pays qui avaient signé un accord avec les États-Unis et qui se trouvent défavorisés par rapport à ceux – Chine et Brésil notamment – qui étaient restés fermes.
Au même moment des nouvelles économiques médiocres assombrissent l’horizon des États-Unis alors que la polémique autour de l’action des agents d’ICE (immigration) se fait plus violente au point de contraindre Trump de se séparer de sa secrétaire à la sécurité intérieure, la très maladroite Kristi Noem.
Trump, quelque peu affaibli donc, n’a pu écouter que d’une oreille favorable les suggestions de Benjamin Netanyahou de se débarrasser une bonne fois pour toutes du problème iranien. Ce fut donc la frappe du 28 février, une incontestable réussite en matière de technologie du renseignement, puisqu’elle a permis d’éliminer Khamenei et une bonne partie des dirigeants des Gardiens de la Révolution.
Donald Trump avait-il mesuré qu’il déclencherait là la « troisième guerre du Golfe », que, faute de capitulation iranienne immédiate, on risquait le blocage du détroit d’Ormuz et l’enlisement d’un conflit mené à distance par des missiles et des drones ? La question reste ouverte, mais manifestement, après une dizaine de jours de conflit, les États-Unis peinent à convaincre quant à la suite. Ce qui est clair, par contre, c’est qu’Ormuz est – de facto – bloqué, que seuls de très rares navires empruntent encore le détroit. Par Ormuz passent 20 % du pétrole et du GNL mondial, jusqu’à 30 % de certains engrais, mais aussi de l’aluminium, du sucre, des importations de produits alimentaires pour nourrir le Golfe… En dehors des tankers et des méthaniers, plus d’une centaine de porte-conteneurs sont bloqués dans le Golfe, 10 % de la capacité mondiale. Les taux de fret des tankers se sont envolés… Sur les marchés, le pétrole a vu son prix augmenter, mais de manière presque raisonnable : on est loin encore des niveaux atteints lors du déclenchement de la guerre en Ukraine. La barre symbolique des $ 100 le baril sera probablement franchie lorsque ces lignes seront lues et certains même commencent à parler de $ 200 ! Le gaz naturel a réagi aussi brutalement, en particulier en Europe, mais rien de comparable à la situation de 2022. Pour l’instant (au 9 mars), l’expression de choc pétrolier est un peu excessive, mais, en réalité, nul ne sait combien de temps durera cette guerre, combien de semaines Ormuz sera bloqué. Ceci se traduit bien sûr par des hausses de prix à la pompe en Europe, mais aussi aux États-Unis, où la barre des $ 3 le gallon a été franchie. Cela a poussé Donald Trump à lever en partie les sanctions qui touchaient jusque-là les acheteurs de pétrole russe, à commencer par l’Inde. Même si la Russie a perdu avec l’Iran un allié et un fournisseur de drones, les finances russes vont y gagner avec la hausse des prix du baril et la disparition des rabais qui devaient être consentis, sans parler des saisies de navires de la « flotte grise ».
L’Europe, dont le vingtième paquet de sanctions vis-à-vis de la Russie reste bloqué par la Hongrie, est là aussi bien isolée.
Il reste aussi l’énigme chinoise. Pékin a condamné la frappe américaine, mais n’est pas allée au-delà. En juin 2025, la Chine avait joué un rôle modérateur en dissuadant l’Iran d’utiliser l’arme d’Ormuz (à l’époque Trump avait même remercié Xi). Le silence chinois reste aujourd’hui à peu près total et on ne sait si c’est de l’impuissance ou le désir de laisser les États-Unis s’empêtrer dans cette nouvelle guerre du Golfe.
Mais après huit jours de guerre, l’Iran n’est manifestement pas à genoux. De manière symbolique, c’est le fils d’Ali Khamenei, Mojtaba, qui a été choisi comme nouveau Guide suprême, ce qui semble indiquer une volonté de continuité de la politique de son père et la mainmise des Gardiens de la Révolution sur le régime. Donald Trump a décidé d’envoyer un troisième porte-avions américain sur zone. Il lui faudra une quinzaine de jours pour y arriver. Cela donne une mesure d’un conflit qui s’annonce beaucoup plus long qu’imaginer à Washington. Pendant ce temps-là, Ormuz restera en grande partie bloqué et les marchés connaîtront peut-être un véritable « choc » énergétique.
Ce mois de mars, celui du carême des chrétiens et du ramadan des musulmans promet en tout cas d’être à l’opposé de l’idéal que poursuivent nos grandes spiritualités.
7 mars 2026
Une semaine de guerre déjà et les interrogations se font plus pressantes encore sur les véritables objectifs des États-Unis vis-à-vis de l’Iran. Donald Trump ne semble lui-même guère décidé et, en tout cas, il ne prend pas bien au sérieux l’opposition au régime et ne jouera pas plus la carte de Reza Palhavi qu’il n’a joué celle de la prix Nobel de la Paix, Maria Corina Machado au Venezuela. Quant aux Kurdes, ils ont été si souvent trahis par les Américains (en Syrie ces dernières semaines) qu’on ne peut que les mettre en garde contre les éventuelles promesses trumpiennes.
Mais alors que l’Ukraine pourrait fournir aux pays du Golfe ses systèmes destinés à contrer les drones iraniens, il se dit que Donald Trump pourrait revenir sur une des décisions fortes de son mandat, les sanctions sur le pétrole russe. C’était un domaine qui avait été marqué par la fermeté américaine imposant des sanctions sur les deux principales compagnies pétrolières russes et sur nombre de navires de la « flotte fantôme ». Mais faute de pétrole du Golfe, le pétrole russe devient essentiel pour calmer un peu le marché. Déjà, il y a deux jours, une autorisation de 30 jours avait été donnée à l’Inde. Celle-ci serait donc étendue aux autres acheteurs de pétrole russe. La Russie n’a pas manqué de crier victoire. Sur le plan financier, c’est incontestable : le 28 février, les raffineurs indiens achetaient du pétrole russe avec un rabais de $ 13 le baril. Le 6 mars, ils devaient payer une prime de $ 4 ou $ 5 le baril. Et le baril d’Oural a augmenté de 28 % en un mois. La Russie, sur ce point, profite largement du conflit. Pour Donald Trump, l’Ukraine est passée au second plan…
6 mars 2026
La guerre se poursuit et l’Iran ne donne aucun signe de capitulation. Le président iranien s’est seulement engagé à ne pas s’en prendre aux pays voisins, mais seulement aux bases américaines. Ormuz reste bloqué et le pétrole a clôturé à $ 94 le baril de Brent, une hausse de plus de $ 10 en une semaine qui commence à être bien visible en Occident à la pompe. On compte aussi les navires bloqués dans le Golfe, plus d’une centaine de porte-conteneurs, 10 % de la capacité mondiale. On s’inquiète, bien sûr, pour le gaz naturel, mais aussi pour les engrais (le soufre et l’urée en particulier) pour l’aluminium et même pour le sucre blanc (l’une des plus importantes raffineries mondiales est à Dubaï). Les aéroports de la zone sont pratiquement fermés et le sort des touristes bloqués préoccupe plus les chaînes d’information en continu que celui des victimes du conflit.
Si la stratégie américaine apparaît quelque peu confuse, celle d’Israël, par contre, est très claire : éradiquer le Hezbollah en détruisant une bonne partie du Sud-Liban. Un ministre ultraorthodoxe a ainsi promis de faire de la banlieue sud de Beyrouth l’équivalent de Khan Younes, la ville de la bande de Gaza qui a été pratiquement rasée. Israël est la victime de son hubris et on sent déjà une évolution de l’opinion publique internationale qu’illustre bien l’ambiguïté de cette troisième guerre du Golfe dont les protagonistes, Israël et les États-Unis ont des objectifs qui divergent de plus en plus.
Il se dit que Mojtaba Khamenei pourrait succéder à son père. Ce serait le choix de la continuité, celui des Gardiens de la Révolution, celui aussi de la résistance à tout prix : faucons contre faucons !
5 mars 2026
L’image est spectaculaire : une frégate iranienne torpillée par un sous-marin américain au large du Sri Lanka ! Au-dessus de l’Iran, les frappes continuent et Israël cherche à éliminer définitivement le Hezbollah du Liban. L’Iran réagit avec des moyens moins sophistiqués, mais souvent efficaces : trois navires auraient été touchés autour d’Ormuz, une menace suffisante pour que le trafic maritime soit pratiquement à l’arrêt. Résultat, les prix du pétrole et du gaz ont repris leur ascension (85 $ pour le baril de Brent).
Donald Trump a remporté une petite victoire au Congrès : le Sénat a repoussé une résolution qui aurait pu bloquer l’offensive américaine, la décision devant être soumise préalablement au Congrès. Mais il n’en reste pas moins que l’on commence à sentir une certaine fébrilité à Washington, où l’on a l’impression que rien n’a vraiment été anticipé pour la deuxième phase de la folie épique (opération Epic Fury). On est un peu comme dans une partie d’échecs : dans un mouvement éclair, Trump a pris la Reine de l’adversaire, mais il n’est pas en position d’aller directement au mat. Le roi noir est toujours protégé par ses tours et ses fous sans compter même quelques cavaliers dangereux. La partie risque de durer et il faut maintenant improviser faute d’anticipation. La couverture de The Economist qui paraît demain est cruelle : « A war without strategy », mais elle est réaliste. On rêve, bien entendu, d’un soulèvement populaire qui balaye le régime des mollahs. Peut-être l’armée régulière pourrait-elle se lever contre les Gardiens de la Révolution ? Le pire serait justement une solution à la vénézuélienne, la plus « économique » pour les États-Unis. La page est ouverte, mais Donald Trump n’a plus d’inspiration.
4 mars 2026
Il aura suffi de rumeurs – démenties – de la reprise de négociations entre l’Iran et les États-Unis pour que les marchés reprennent un peu leur souffle avec le baril de Brent autour de $ 82 et le MWh de gaz naturel sur le TTF en dessous de € 57. Ceci étant, aucun navire n’a franchi Ormuz.
Il se confirme, en tout cas, que le régime iranien, affaibli, certes par la disparition du « guide suprême » et de nombre de ses cadres, se refuse à tout scénario « à la vénézuélienne ». Au contraire, le processus de remplacement de Khameini semble suivre son cours alors que se préparent ses funérailles. Ailleurs, de manière un peu suicidaire, le Hezbollah continue à menacer Israël, ce qui permet au gouvernement de Netanyahou d’augmenter encore sa pression sur le Liban.
D’un côté comme de l’autre, les frappes se poursuivent. Mais, sauf à imaginer une solution négociée (c’est-à-dire quand même l’admission de sa défaite par l’Iran), il faudra bien à un moment ou un autre une implication de troupes sur le terrain. Et les discours de Donald Trump restent fort ambivalents sur ce sujet.
Pour l’instant, recevant Friedrich Merz, le chancelier allemand, il n’a pu s’empêcher de souffler un peu plus sur les braises européennes en s’en prenant en particulier à l’Espagne, qui a refusé l’utilisation des bases militaires sur son sol. L’Europe est de toute façon inaudible à propos de cette guerre, tout comme la Chine d’ailleurs, dont le silence est de plus en plus frappant.
3 mars 2026
Le monde commence à prendre conscience des conséquences de la guerre en Iran et de la place qu’occupe le golfe Arabo-persique dans les échanges internationaux. C’est, bien sûr, le cas du transport aérien avec la quasi-fermeture de quelques-uns des principaux « hubs » mondiaux, comme Dubaï ou Doha. Mais tous les yeux sont tournés aussi vers le détroit d’Ormuz : les marchés du pétrole et surtout du gaz naturel ont poursuivi leur hausse à $ 84 pour le baril de Brent, à € 57 pour le MWh de gaz en Europe (+ 60 % en deux jours). Les taux de fret maritime – surtout ceux de tankers – ont explosé. Beaucoup de navires se trouvent pris au piège dans le Golfe, Tankers, méthaniers porte-conteneurs. Le Golfe exportait aussi de l’aluminium (un quart de la production occidentale), des engrais, des produits chimiques… Il importait aussi des produits agricoles : 400 000 tonnes de riz basmati indien seraient bloquées en Inde.
Soucieux d’éviter une flambée du pétrole, Donald Trump a promis une protection américaine sans en avoir vraiment les moyens et les oléoducs disponibles vers Yanbu (sur la mer Rouge) et Fujairah (sur l’océan Indien) restent trop limités.
Ormuz demeure pour l’Iran sa véritable arme atomique qui lui permet pour l’instant de ne donner aucun signe de faiblesse, illustrant, en fait, l’absence de pensée du « coup d’après » de Donald Trump, qui donne l’impression de suivre Netanyahou, plutôt que de le contrôler comme il l’avait fait en juin. Et Israël a ses propres objectifs qu’il pousse sans états d’âme, en particulier au Liban.
2 mars 2026
En ce troisième jour de guerre, il se confirme que le régime iranien ne s’effondre pas et il semble même que ce sont les faucons, les Gardiens de la Révolution et les mollahs les plus radicaux, qui gardent la haute main sur la stratégie de Téhéran. Les frappes se poursuivent donc un peu partout dans le Golfe et même jusqu’à Chypre. Plus aucun navire ne prend le risque d’Ormuz (que les compagnies d’assurance ne couvrent plus…) et tankers et méthaniers attendent au large de Sharjah dans un sens, de Fujairah dans l’autre. Les marchés ont bien sûr réagi : de manière presque modérée pour le pétrole qui a touché quand même un moment les $ 80 le baril de Brent ; plus violemment pour le gaz naturel, dont le marché en Europe s’est envolé de 35 %. Il est vrai que si, par Ormuz passe 15 à 20 mbj de pétrole, il y a aussi toutes les exportations de GNL du Qatar. On est certes à la fin de l’hiver, mais les stocks européens sont relativement bas. Il est malgré tout encore prématuré de parler d’un « choc » pétrolier ou énergétique.
La question majeure reste celle de la durée du conflit. Donald Trump a évoqué « quatre semaines ou plus ». Ormuz bloqué pendant un mois, on serait alors proche du choc. Pour l’instant, un pays est resté silencieux : en juin 2025, la Chine avait fait pression sur l’Iran pour accepter le cessez-le-feu imposé par Trump et pour ne pas bloquer Ormuz. Cette fois-ci, Pékin semble attendre, peser peut-être aussi ce qu’il y a à gagner du côté de Taïwan. Quant à la Russie, elle pourrait paradoxalement profiter du conflit : si le pétrole et le gaz ne sortent plus du Golfe, l’origine russe est disponible et les États-Unis seront peut-être moins regardants sur les sanctions !
1er mars 2026
La guerre en direct ! Malgré l’annonce officielle de la mort du Guide suprême et d’une bonne partie des dirigeants iraniens, le régime n’est pas abattu et s’est engagé dans une campagne de frappes dans toutes les directions : Israël, les bases américaines de la région, les pays arabes alliés des États-Unis, des cibles civiles et puis aussi des navires dans les alentours du détroit d’Ormuz. On ne sait exactement qui sont maintenant les décideurs du côté iranien entre le gouvernement qui menait jusque-là les négociations avec les États-Unis et les Gardiens de la Révolution, qui forment l’aile la plus dure du régime, qui ont tout à perdre et peuvent être tentés par un jusqu’au-boutisme suicidaire. Ce sont les Gardiens, par exemple, qui ont annoncé – ou menacé – un blocage du détroit d’Ormuz (un navire au moins aurait été touché), ce que le gouvernement iranien n’a pas confirmé.
Quoi qu’il en soit, le trafic maritime dans la zone est totalement à l’arrêt, nul armateur ne voulant prendre ce risque alors que flambent les primes d’assurance.
En frappant tous azimuts, aux abois, le régime iranien a fait l’unanimité contre lui à l’exception de soutiens comme la Russie ou… la Corée du Nord. Il reste, bien sûr, la Chine qui, en juin 2025, avait joué un rôle de modérateur et qui, en ces premières heures, est restée bien discrète, probablement un peu dépassée, cherchant à ne pas perdre la face, quitte à se rattraper sur Taïwan.
28 février 2026
Après plusieurs semaines de négociations entre Oman et Genève et alors que manifestement les dirigeants iraniens ne voulaient lâcher que des miettes sur les questions nucléaires, Donald Trump a décidé de frapper de concert avec Israël. Il applique au fond le vieil adage de Foch : « mes lignes sont enfoncées, excellente position, j’attaque » et donc ici : « Epstein, la Cour suprême, donc je fonce sur l’Iran ! »
Et il faut lui reconnaître une grande efficacité : en plein Ramadan, un jour de shabbat, alors qu’une bonne partie des dirigeants iraniens étaient réunis, une attaque les a frappés éliminant une bonne dizaine d’entre eux, à commencer par le Guide suprême, Ali Khameini, qui achève ainsi ses trente-six ans de pouvoir, parmi les plus sombres de l’histoire de l’Iran et de toute la région, puisque c’est sous son autorité que l’Iran a semé le chaos, de Gaza au Liban, de la Syrie au Yémen sans oublier maints attentats en Occident. L’Iran a, bien sûr, réagi avec des frappes limitées sur Israël, mais aussi sur les pays arabes qui abritent des bases américaines. Il y a aussi des menaces sur la navigation dans le détroit d’Ormuz. Mais la puissance de feu et de nuisance iranienne reste limitée.
La suite reste difficile à écrire : effondrement du régime, scénario à la vénézuélienne ? Une invasion américaine est peu probable. Le peuple iranien peut-il réagir ?
25 février 2026
Haïti est un des pays les plus pauvres du monde, l’un de ceux où le mot même d’espérance a le moins de sens. Ce soir était organisée à Ciboure une conférence autour de quelques amis haïtiens. On ne parle guère d’Haïti, alors que ce pays a sombré dans la désespérance absolue. La capitale, Port-au-Prince, est aux mains des gangs plus ou moins manipulés par quelques grandes familles d’une oligarchie marchande issue de la communauté syro-libanaise. L’État de droit n’existe plus guère. Depuis l’assassinat du président, la gestion du pays était déléguée à un Premier ministre. Sous la pression des États-Unis, l’actuel premier ministre se retrouve seul à exercer le pouvoir et à organiser des élections, puisque les mandats des députés et sénateurs sont expirés depuis longtemps. Mais tout le monde doute de la possibilité de tenir des élections en 2026.
Sur 11 millions d’Haïtiens, on compte 1,4 million de déplacés, sans compter tous ceux qui travaillent en République dominicaine dans des conditions proches de l’esclavage. En 2025, d’après un décompte des Nations unies, il y a eu 5 900 morts violentes.
Mais, à côté de l’Ukraine, de Gaza ou même du Soudan ou du Kivu, qui se préoccupe vraiment d’Haïti. On se prend à rêver que Donald Trump y consacre un peu de cette énergie qu’il déploie pour obtenir son Prix Nobel de la Paix. La paix en Haïti ? Un rêve !
24 février 2026
« À qui appartiennent nos jours ? » Telle est la question en guise de pirouette que dans le remarquable film La Grazia de Paolo Sorrentino, le pape (un Africain imaginé par le cinéaste italien) oppose à l’interrogation du vieux président de la République italienne confronté à la signature d’une loi sur l’euthanasie. C’est donc la même question qui se pose aujourd’hui en France. Malmené par les débats budgétaires et les dissensions au sein du « socle commun », Emmanuel Macron cherche manifestement un sujet de société qui lui permettrait de sortir des clivages partisans et de laisser sa marque un peu à l’image de la loi Veil sur l’avortement.
Mais la fin de vie peut-elle n’être qu’une pirouette politique ? La France dispose déjà avec la loi Leonetti d’un cadre juridique permettant dans certains cas de limiter l’acharnement thérapeutique. Faute de moyens, tout le volet consacré aux soins palliatifs reste pour l’essentiel une coquille vide. Mais le texte proposé au débat parlementaire veut aller plus loin en matière de suicide assisté dans des conditions de plus en plus « ouvertes ». On revient là sur la question du « droit à mourir » et c’est bien ce que pose le pape fictif du film de Sorrentino : « à qui appartiennent nos jours ? ». Suivant notre foi, notre Espérance, la réponse peut-être différente, mais faut-il encore ouvrir la porte toujours plus grande ? À chacun de donner sa réponse.
22 février 2026
Sous le choc, Donald Trump a réagi en utilisant la « section 122 ». Celle-ci autorise le président à frapper le reste du monde de manière uniforme à hauteur au plus de 15 %, mais cela pour une durée maximum de 150 jours. Au-delà, le Congrès doit prendre le relais.
Donald Trump a donc annoncé d’abord 10 %, puis 15 %, mais ce dernier chiffre ne semble pas avoir été confirmé. En effet, les premiers calculs montrent que ce nouveau tarif, s’il avantage les pays les plus taxés, ceux qui n’avaient pas signé d’accord avec les États-Unis, la Chine et le Brésil au premier chef, aggrave la situation des autres, ceux qui étaient allés à Canossa, qui avaient fait moult concessions en matière de tarifs et d’investissements aux États-Unis. Du Japon à l’Europe, on s’interroge, on fait des calculs et on découvre que l’on est perdant, puisque Trump devrait renoncer aux quelques concessions tarifaires qu’il avait dû accepter. Les plus mal lotis seraient en ce domaine les Britanniques. De manière quelque peu surréaliste, la seule réaction de la Commission européenne a été de soutenir les termes du désormais célèbre « pacte de Turnberry » alors que les conditions en sont manifestement caduques ! Le Parlement européen a heureusement décidé d’en repousser la discussion.
Et puis, il y aura aux États-Unis, la question du remboursement apparemment laissée par la Cour suprême à la Cour du Commerce international (ITC). Mais Trump a déjà promis toute l’obstruction possible.
20 février 2026
Mauvaise journée pour Donald Trump. Ce furent tout d’abord de bien médiocres nouvelles économiques : un déficit commercial historique de $ 1 241 milliards (sur $ 3 440 milliards d’importations) et cela, malgré l’imposition des droits de douane parmi les plus élevés de l’histoire. Et puis, la croissance américaine au dernier trimestre de 2025 n’a été que de 1,4 % alors que l’inflation s’élevait à 3 %.
Mais le pire était à venir avec le jugement rendu par la Cour suprême par une forte majorité (6 juges contre 3) sur l’utilisation par l’Administration de l’IEEPA pour mettre en œuvre ses fameux droits de douane « réciproques ». La Cour suprême a validé les opinions des deux cours qui avaient déjà condamné l’utilisation de ce texte permettant à l’administration de se passer du feu vert du Congrès. C’était, en fait, toute la question de l’équilibre des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif qui était posé et la Cour suprême vient de mettre là des limites aux ambitions trumpiennes. Ce jugement touche à peu près la moitié des droits de douane décidés en 2025 : en effet, les droits sectoriels (acier, aluminium…) relèvent d’autres textes (les célèbres sections 301,232…).
À ce stade, deux interrogations majeures se posent : la Cour suprême n’a pas tranché sur le remboursement des tarifs perçus auprès des entreprises américaines. On parle de $ 175 milliards qui seraient concernés et d’un véritable casse-tête juridique et administratif.
Et puis, que vont devenir tous les accords signés sous la contrainte par nombre de pays durant l’été. On ne peut que se réjouir d’ailleurs que l’accord avec les États-Unis n’ait pas encore été ratifié par le Parlement européen. Il n’est pas clair d’ailleurs de savoir si le « socle » de 10 % universel est aussi concerné, la partie « variable » l’étant certainement.
Donald Trump a quelques « sections » à sa disposition, notamment la 122 du Trade Act de 1974, qui lui donne une puissance de tri à 15 %, mais limitée dans le temps à 150 jours, sauf accord du Congrès. À suivre…
Une chose est claire en tout cas. Il y a encore un contre-pouvoir aux États-Unis face au délire trumpien. La Cour suprême lui semblait acquise et pourtant deux juges, qu’il avait lui-même nommés durant son premier mandat, ont fait partie des six qui ont refusé de valider son utilisation cavalière de l’IEEPA. C’est la première grande défaite de Trump II et un signe d’espérance en une démocratie américaine qui n’est pas morte !
19 février 2026
Première réunion à Washington du « Board of Peace » dans un bâtiment qui vient d’être rebaptisé le « Donald J. Trump US Institute of Peace » avec toute la modestie que l’on connaît à l’individu. Il semble qu’une bonne cinquantaine de pays étaient représentés, pour l’essentiel des « clients » des États-Unis avec quand même la présence ambiguë d’une membre de la Commission européenne, fruit d’un manifeste double jeu de la présidente von der Leyen. Le statut de ce « Board of Peace » est, en effet, fort peu clair. Il a théoriquement été créé avec la bénédiction des Nations Unies pour traiter du seul problème de Gaza au lendemain de l’« accord » entre Israël et le Hamas. Apparemment, $ 7 milliards auraient déjà été réunis pour la reconstruction de Gaza et le gendre de Trump se promène partout avec des projets mirifiques de Riviera.
Mais, Trump rêve de bien d’autres choses et veut faire de « son » Board of Peace une sorte de Conseil de Sécurité à sa main, lui donnant en quelque sorte le dernier mot sur toutes les affaires de la planète. Il va encore plus loin qu’aucun président américain n’avait jamais osé, même si son hubris trouve quelque limite avec l’Inde et la Chine. Pour l’instant, c’est sur l’Iran qu’il dirige ses navires, un morceau plus difficile à dompter que le Venezuela et pour lequel, il lui faudra trouver une solution lui donnant au moins l’apparence de l’Imperator.
18 février 2026
Lynchage pour les uns, rixe entre deux bandes politiques extrêmes, le choix des mots importe peu au fond face à la mort d’un jeune homme, presque un enfant, aspiré dans cette spirale de violence qui caractérise de plus en plus tout un pan de l’échiquier politique français. Cette fois-ci, c’est donc un jeune « nationaliste » qui en est la malheureuse victime sous les coups d’autres jeunes liés – on le sait maintenant – à un sulfureux élu LFI, proche, semble-t-il, de Jean-Luc Mélenchon.
Mais, au-delà de l’affaire elle-même, ce qui est grave, c’est l’habitude prise du recours à la violence dans les manifestations politiques : ce fut le cas avec les « gilets jaunes », avec les mobilisations autour des ZAD et autres bassines, avec tous les affrontements entre « colleurs d’affiches » et autres activistes et en bien d’autres occasions. Il y a là, une particularité française que l’on ne retrouve pas ailleurs en Europe et qui nous ramène à l’entre-deux-guerres, au temps des Ligues.
Paradoxalement, alors que le RN cherche à se normaliser et à couper tout lien avec certaines de ses racines, comme le GUD, LFI fait en quelque sorte l’itinéraire inverse en intégrant la Jeune Garde dans ses rangs. Ni les uns ni les autres ne vont peser très lourd aux municipales, sauf à limiter le pouvoir de nuisance de LFI face aux socialistes.
Mais avant tout, un homme est mort…
12 février 2026
Depuis les Jeux olympiques de Berlin en 1936, on sait ce que les instances sportives internationales entendent par le concept de « neutralité » politique (et le général de Gaulle, qui a refusé que Coubertin entre au Panthéon avait bien raison). Depuis, il y a eu les Jeux de Sotchi à la gloire de Poutine sans oublier, bien sûr, l’attribution à Donald Trump par la FIFA (football) d’une sorte de médaille de la paix.
Le CIO est donc droit dans ses bottes lorsqu’il exclut des Jeux de Cortina un athlète ukrainien. Vladyslav Heraskevych avait fait le choix de porter un casque sur lequel figurent les photos d’athlètes ukrainiens morts durant la guerre contre la Russie : un casque noir, des photos, pas de slogans pour une course impressionnante, celle du skeleton, une luge que l’on pratique le corps en avant sur une piste de bobsleigh. Impossible, a décrété le CIO : il ne doit y avoir aux Jeux aucune propagande politique. Certes, la Russie en est exclue, mais la neutralité avant tout ! Les apparatchiks du sport en ont décidé ainsi (la nouvelle présidente du CIO était la ministre des Sports du Zimbabwe, cette admirable démocratie !).
Rarement, l’hypocrisie olympique aura atteint pareil niveau. On va se réjouir des médailles des uns et des autres dans un mélange de nationalisme sportif et de « gros sous ». Mais, sur une luge ukrainienne, il y a de quoi pleurer !
11 février 2026
Puisque tout le monde en parle, il faut bien évoquer un peu « l’affaire Epstein ». En fait, autant qu’on puisse le comprendre, il y a deux volets certes liés, mais à se focaliser sur le premier (la prédation sexuelle), on en oublie le second, la constitution par Epstein, parti de rien ou presque, d’un réseau aux imbrications mondiales réunissant les riches et puissants, tous manifestement fascinés par l’entregent du personnage.
C’est une plongée fétide dans l’entre soi où, malheureusement pour les intéressés, parfois quand même de bonne foi, on ne peut faire la différence entre la fascination pour l’argent et l’apparence du pouvoir d’une part, les pulsions sexuelles d’autre part. Tout le monde savait, mais personne ne voulait savoir, et cela jusqu’à ce suicide providentiel avec un ultime testament pour mouiller d’outre-tombe ceux qui l’auraient oublié.
À la différence de Trump, qui montait des affaires et cherchait la lumière, Epstein était un entremetteur, au propre et au figuré, avec manifestement de quoi fasciner des gens aussi différents que Noam Chomsky, l’un des parangons de la gauche américaine, Woody Allen ou Bill Gates. On ne peut réduire l’affaire Epstein à un « simple » scandale sexuel. L’homme était probablement beaucoup plus complexe. Il a emporté ses secrets dans la tombe, mais a laissé suffisamment d’archives pour faire trembler nombre de puissants !
8 février 2026
Dans les bouleversements récents, tant dans le domaine de l’énergie que des métaux, les grands négociants internationaux viennent de tirer remarquablement leur épingle du jeu. Ce sont d’abord Vitol et Trafigura qui ont obtenu la quasi-exclusivité de la vente des stocks de pétrole du Venezuela. Puis, on apprend que les États-Unis lancent le « projet Vault » de stockage de métaux critiques à hauteur de $ 12 milliards : la gestion de ce stock sera assurée par trois sociétés, dont Hartree (qui possède Ed.F. Man et Touton) et surtout Mercuria. Le même Mercuria est en partenariat avec la Gecamines au Congo pour le compte des États-Unis. Au Congo (RDC) justement, Glencore vient de céder 40 % de ses mines de cuivre et de cobalt (Kamoto et Mutanda) à un consortium (Orion Critical Mineral Consortium) lié à l’administration américaine. À l’exception de Gunvor sur la touche du fait de ses liens avec la Russie, ce sont donc tous les grands du négoce qui se sont mis de près ou de loin au service de Washington. Leur réactivité est beaucoup plus grande que celle des compagnies pétrolières et minières. Et l’administration américaine est aussi beaucoup plus pragmatique dans son approche. Remarquons qu’aucun de ces négociants n’est américain…
7 février 2026
Le « Krach » intervenu fin janvier sur les métaux précieux (l’or et surtout l’argent) et celui plus profond qui affecte le bitcoin sont des signes d’une incertitude de plus en plus marquée quant à l’état du « système » monétaire international fragilisé par les coups assénés par Donald Trump à sa clef de voûte, le dollar.
L’histoire monétaire internationale n’a en effet jamais été aussi chaotique. Longtemps, aux siècles passés, elle fut relativement simple : le souverain frappait et il frappait de l’or, des ducats, des souverains, des louis… Le passage à la monnaie fiduciaire au XIXe siècle maintint le principe de la convertibilité du papier en espèces. Il y eut bien le débat aux États-Unis sur le bimétallisme, mais, au final, c’est l’or qui l’emporta grâce à quelques « ruées » en Alaska ou en Afrique australe. Ce fut le temps du Gold Standard jalousement veillé par la Banque d’Angleterre. Au lendemain de la guerre dans un contexte d’affaiblissement de l’Europe et d’isolationnisme monétaire américain, il y eut la tentative du Gold Exchange Standard avec une livre sterling surévaluée (la grande erreur monétaire de Churchill) et une France arcboutée sur son « Bloc or ». En 1944, à Bretton Woods, la position américaine fut bien différente et il en sortit, ce que l’on peut appeler un « Gold and Dollar Exchange Standard ». L’or était toujours là, mais de manière presque théorique, puisqu’il s’agissait d’une pyramide de la confiance (presque du Ponzi…). Le dollar en était la clef de voûte avec le maintien de sa libre convertibilité (à $ 35 l’once) garantie par la confiance que lui accordait le reste du monde. Les taux de change étaient fixes et, lorsque tel ou tel pays devait dévaluer, c’était de manière presque honteuse. Tout dépendait, bien sûr, de la confiance accordée aux États-Unis, de leur stock d’or, certes, mais surtout du respect des grands équilibres tant budgétaires que commerciaux. Le 15 août 1971, Richard Nixon dut mettre un terme au système né à Bretton Woods qui commençait à craquer de partout.
Après quelques tâtonnements, il y a cinquante ans en Jamaïque on s’accorda sur un « non-système » qu’a posteriori on peut qualifier de « Dollar Exchange Standard » : des taux de change variables avec parfois, quand même, quelques efforts de coordination (Louvre, Plaza), mais surtout une seule référence dans le commerce et les paiements internationaux et dans les réserves des banques centrales, tout comme dans les actifs des institutionnels ; le dollar. À nouveau donc, une pyramide de la confiance assise en particulier sur l’indépendance de la Fed et puis quand même sur la dynamique économique des États-Unis. En échange, ceux-ci bénéficiaient du privilège d’être au fond, l’emprunteur de dernier recours. Le dollar était « as good as gold » et les Bons du Trésor américain s’empilaient dans les coffres des banques de la planète. Le reste du monde finançait les déficits américains. C’est là, manifestement, une réalité que Donald Trump a un peu oubliée.
Depuis un an, il s’est attaqué à tous les piliers d’un ordre mondial, tant géopolitique qu’économique dont les fondations remontaient à plus de quatre-vingts ans. Sur le plan monétaire, ses attaques sur l’indépendance de la Fed ont instillé le poison du doute sur la place centrale du dollar dans le système : le doute donc, mais par quoi le remplacer ? Un temps, on a imaginé que l’univers des cryptomonnaies, le bitcoin en particulier, pouvait être une alternative crédible. Mais leur extrême volatilité ainsi que l’absence de transparence de leurs marchés ne plaident guère en leur faveur. La solution idéale, celle d’un « Dollar, Euro and Yuan Exchange Standard », apparaît bien lointaine et presque impossible sur le plan géopolitique. Quant à une vraie monnaie mondiale, l’expérience avortée des DTS du FMI ne fut guère concluante. Alors, de manière un peu absurde, on se rabat sur l’or en une sorte d’ultime clin d’œil à la relique barbare. Il ne peut être la solution et il est, en fait, le témoin du problème. Nul n’imagine revenir au Gold Standard, mais sa flambée ($ 5 000 l’once, bientôt peut-être $ 6 000) enfonce un peu plus le dollar trumpien. En nommant presque une colombe à la tête de la Fed, Donald Trump montre qu’il a bien senti le danger. Mais le temps du dollar, seule mesure de toute chose en ce bas monde, semble bien révolu. C’est le grand saut dans l’inconnu, celui peut-être de l’« Unknown Exchange Standard » !
5 février 2026
2026 a donc démarré en fanfare du Venezuela à l’Iran sans oublier le Groenland et avec un point d’orgue à Davos. La mesure de toutes ces tensions n’a pas été, comme à l’habitude, le marché du pétrole, mais bien plutôt celui des métaux qui ont rarement été à pareille fête. Ce furent, bien sûr, les métaux précieux avec l’or en vedette dans son rôle d’ultime refuge face aux folies trumpiennes et puis l’argent dans une sorte de « remake » de la « great silver bubble » des frères Hunt au début des années quatre-vingt. C’est en Chine que l’ambiance a été la plus folle, ce qui n’est pas là chose nouvelle, si on se souvient de la bulle du nickel. Mais, au-delà des métaux précieux, la hausse a été générale pour tous les métaux non ferreux, à commencer par l’étain et le cuivre, mais sans oublier même le nickel : $ 14 000 la tonne de cuivre, plus de $ 50 000 la tonne d’étain, qui l’eut imaginé au moins aussi rapidement ?
Tout ceci accélère, bien sûr, la prise de conscience de la dépendance occidentale en matière de métaux. Et là, les États-Unis agissent tandis que l’Europe réfléchit ! Le projet « Vault », qui double le stock stratégique américain (qui remonte à la guerre de Corée) met $ 12 milliards sur la table (gérés par des entreprises de trading dont Mercuria), tandis que le Pentagone investit directement dans des producteurs de terres rares, de gallium, d’antimoine et même dans des mines de cuivre et de cobalt en RDC (opérées par Glencore, qui ne fusionnera pas avec Rio Tinto…). Ceci étant, il faudra des années pour échapper à la domination chinoise dans la métallurgie de presque tous les métaux. On ne cessera trop de répéter que le vrai problème ne se situe pas au niveau de la mine, mais au niveau des « smelters ».
L’Inde a été aussi très courtisée en ce début 2026 et c’est avec beaucoup de finesse qu’elle continue ce que l’on peut qualifier de « double jeu » : un accord commercial avec l’UE relativement symbolique et puis surtout un « deal » avec les États-Unis, dont les contours sont encore flous, notamment en ce qui concerne la question des achats de pétrole russe. Donald Trump est content de cette négociation « fantastique » (comme toujours avec lui…) et les détails importent peu. Il reste quand même le gros morceau chinois, mais il semble qu’il aurait obtenu de Xi l’augmentation à 20 millions de tonnes des achats chinois de soja américain. « Fantastique !»
Ainsi va le monde en ce début de l’an II de l’ère trumpienne. L’agitation internationale de Trump allant du Groenland à l’Iran, revenant sur l’Ukraine et même le Congo, lui permet de faire oublier ses déboires à Minneapolis et surtout les relents nauséabonds des dossiers Epstein, qui ignorent d’ailleurs les frontières du Royaume-Uni (Mandelson)à la Suède (la princesse héritière) et même… à la France (Jack Lang).
2 février 2026
Un moment de respiration sur les marchés des métaux précieux après le décrochage historique de vendredi dernier. Le plus spectaculaire a été celui de l’argent qui avait culminé à $ 120 l’once avant de s’effondrer ce soir à $ 80. Ramené à la taille du marché, ce sont $ 1 000 milliards virtuels qui sont partis en fumée. Sur le marché de l’or, on parle de $ 1 500 milliards, même si la baisse a été moins impressionnante, quoique l’on soit repassé en dessous de la barre des $ 5 000.
La raison directe de ce décrochage historique par son ampleur est le choix presque raisonnable par Donald Trump du futur président de la Fed. Kevin Warsh est effectivement plus proche des colombes de Wall Street que des faucons de la Maison-Blanche. Il fait partie de l’establishment et on peut imaginer qu’il maintiendra une certaine indépendance de la Fed, ou du moins, c’est ce que pensent les marchés. Résultat, ils ont redonné un satisfecit au dollar et, de ce fait, on a assisté à un vaste mouvement de prise de bénéfices. Pour l’or, c’est peut-être une simple respiration et certains voient encore l’once au-delà de $ 6 000. Pourquoi pas ? Pour l’argent, la chute a été plus marquée et on peut même penser que la bulle est en train d’éclater. L’argent est avant tout un métal industriel, mais à des niveaux de prix pareils, on peut le substituer. Or touché, argent coulé !
1er février 2026
En ce dimanche, la liturgie catholique offre comme évangile l’un des plus beaux textes du Nouveau Testament, le sermon sur la montagne et ses célèbres Béatitudes « Heureux… » (Mathieu 5, 1-12) : « Heureux les doux…, heureux les artisans de paix…, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice… ». Quel contraste entre ce merveilleux texte et celui que nous avions choisi pour la présentation des prévisions 2026 de CyclOpe cette semaine. Il est vrai qu’il était destiné à illustrer les tensions de la planète en mettant l’accent sur la vision du monde qui domine à la Maison-Blanche, autour de Donald Trump. Stephen Miller, son directeur adjoint de cabinet, disait que « le monde réel est dominé par la force, par la puissance, par le pouvoir et que ce sont là les lois d’airain du monde depuis la nuit des temps ».
En ce dimanche, rarement, le contraste aura été plus grand entre cet idéal irénique (qui n’est pas propre au christianisme) et le constat cynique, mais au fond réaliste de l’ordre des choses en ce bas monde. La grande différence est qu’à Washington, on ne s’embarrasse plus aujourd’hui de faux semblants, même si, dans ses discours, Donald Trump continue à se présenter comme un « artisan de paix » et, dans son délire narcissique, peut-être pense-t-il en être un ! Que l’on est loin, en tout cas, de la Civilisation de l’Amour dont rêvait Paul VI au lendemain de Vatican II dans la droite ligne des Béatitudes.
27 janvier 2026
Les métaux précieux défient la loi de la gravité : ils tutoient le ciel en oubliant que les arbres n’y montent pas. L’or est à $ 5 100 l’once et l’argent à $ 115, le platine étant presque plus raisonnable à $ 2 900.
Passe encore pour l’or : au lendemain de Davos, le dollar a plongé un peu plus et la confiance des investisseurs dans l’indépendance future de la Fed diminue chaque jour. À la recherche de nouvelles références, banques centrales et institutionnels désireux de limiter la place des bons du Trésor américains dans leurs réserves et leurs bilans, se tournent vers l’or dans un réflexe grégaire. Il est vrai que la volatilité récente du bitcoin ne plaide pas pour les cryptomonnaies. Dans le grand vide, autant plonger sur l’or, et comme, avec un peu de chance, les taux américains vont baisser, le manque à gagner par rapport à l’or, qui ne rapporte rien, diminuera d’autant. Bien sûr, il faut tenir compte un peu de la demande : la saison des mariages sera plus difficile en Inde et dans la joaillerie, on risque de préférer le platine qui vaut presque deux fois moins cher. Mais pour l’instant, cela peut monter encore… un peu !
Mais l’argent ! Il est aujourd’hui avant tout un métal industriel (panneaux solaires…). Son ratio à l’or est à peine de 1 à 50, contre 1 à 100 il y a quelques mois encore. Aux prix actuels, les industriels utilisateurs vont chercher des substitutions et ils en trouveront ! Le marché de l’argent vit aujourd’hui, une bulle et le destin de toute bulle est d’éclater un jour. C’est le moment de vendre l’argenterie de la tante Aglaé !
22 janvier 2026
Au moment où Donald Trump tenait salon à Davos, l’Europe vivait un autre moment capital. Par une dizaine de voix de majorité et contre l’avis de la Commission et du PPE. Le Parlement européen décidait de renvoyer l’accord UE/Mercosur devant la Cour de Justice européenne. Cela rallonge de douze à dix-huit mois l’éventuelle ratification du traité. On ne sait si la commission osera passer outre et décider de la mise en œuvre provisoire de l’accord.
Cet accord va pourtant dans le bon sens au moment justement où il est important de faire contrepoids aux États-Unis dans une région au cœur de la doctrine Monroe : entre les États-Unis et la Chine, un pays comme le Brésil a tout intérêt aussi à jouer la carte européenne. D’une manière ou d’une autre, il aurait fallu contourner le volet agricole : les 100 000 tonnes de quota supplémentaire de viande bovine n’étaient pas essentiels pour le Brésil alors qu’il s’agit d’un véritable chiffon rouge pour les éleveurs français, les seuls en fait à avoir un troupeau allaitant important (à la différence de l’élevage laitier pour lequel la viande est un sous-produit). Mal négocié, en partie du fait du déni des principaux intéressés, cet accord arrive maintenant trop tard en un moment où se délite l’architecture tarifaire internationale. Faut-il le sauver à tout prix et profiter de cet ultime délai pour négocier avec les pays du Mercosur quelques amendements ou bien tout abandonner. Ce dernier choix serait encore un recul pour une Europe qui n’a pas besoin de cette nouvelle avanie.
21 janvier 2026
« And the show must go on » ! À Davos, Donald Trump a tenu presque toutes les promesses annoncées par l’un de ses séides, Howard Lutnick, le secrétaire au Commerce : « With President Trump, capitalism has a new sheriff in town ». Le shérif a fait du Trump dans le texte en maniant comme à l’habitude exagérations et approximations voire confusions (l’Islande pour le Groenland…). On a surtout retenu qu’il a reculé dans ses menaces des derniers jours à propos du Groenland et pourrait se contenter d’un accord sur les bases militaires dans le cadre de l’OTAN, avec un Mark Rutte plus servile que jamais.
L’Europe en tout cas a senti le vent du boulet et semble enfin avoir réagi. La presse anglo-saxonne en vient même à regretter que personne n’ait entendu les paroles d’Emmanuel Macron lorsqu’en 2017, il avertissait du danger de la dépendance européenne aux États-Unis en matière de défense. Le même Macron a fait l’objet des sarcasmes appuyés de Trump. Mais il reste maintenant de savoir comment l’Europe va gérer l’apparente volte-face de Trump sur le Groenland. Pas question, en tout cas d’intégrer son « Board of Peace » aux contours bien confus : et que vient faire le Maroc, l’un des premiers signataires, dans cette aventure si ce n’est pour conforter sa position au Sahara occidental.
Les Européens devraient, en tout cas, écouter la voix de la sagesse, celle du seul dirigeant occidental qui résiste à Trump et qui, à Davos, a eu cette formule lapidaire : « if you are not at the table, you are ont the menu ». Certes, Trump a rentré ses griffes, mais sa patte de velours est tout aussi dangereuse.
19 janvier 2026
Sébastien Lecornu a donc choisi le 49-3 pour faire passer son budget. Il a renoncé aux ordonnances qui auraient pu lui donner une certaine latitude pour un budget plus courageux.
Et il est vrai que ce budget de « consensus » fait bien pâle figure. Faut-il être tombé bien bas pour se féliciter de tenir les 5 % ! Avec ce budget Lecornu, la dette publique française augmenterait à 118,2 % du PIB. Les prélèvements publics seraient de 43,9 % du PIB et les dépenses publiques resteraient à un score presque « soviétique » de 56,6 % : € 1 734 milliards répartis entre le social (€ 821 milliards), les administrations publiques (€ 681 milliards) et les collectivités locales (€ 341 milliards). Et encore la « victoire des 5 % » n’a été acquise que par l’augmentation des impôts sur les entreprises, par définition les seules encore capables de créer de la richesse. Le pari de Sébastien Lecornu de donner au Parlement la place centrale dans l’élaboration du budget se révèle donc un lamentable échec, livré au jeu des partis plus irresponsables les uns que les autres. Ce 49-3, dont le Premier ministre ne voulait pas, est en fait une médiocre copie faite de renoncements, de marchandages et, à la fin du jour de ces rabots aveugles dont personne ne voulait.
La critique est certes facile et les pesanteurs mentales sont telles en France qu’effectivement, d’un certain point de vue, ces 5 % sont peut-être le moins pire des résultats. Mais, cessons alors de rêver et surtout de donner des leçons au reste du monde. Acceptons nos limites, celles de Gaulois ingérables, mais si attachants !
16 janvier 2026
La démagogie vient de franchir un nouveau seuil ! Pour gagner les voix socialistes, l’une des mesures phares proposées par Sébastien Lecornu ce soir est « le restau U à un euro pour tous ». Pour tous ceux qui fréquentent un peu les universités, ils n’ont pu que constater la désaffection des étudiants pour les repas « classiques » des RU (souvent, il est vrai, d’une insigne médiocrité) au profit des restaurations alternatives plus ou moins rapides et en général plus onéreuses. La mesure à un euro pouvait avoir quelque logique pour les boursiers, mais l’étendre à l’ensemble des étudiants est absurde et probablement intenable pour les CROUS qui assument ce « service public ». Il est probable que la plupart des députés si fiers de cette mesure n’ont jamais mis les pieds dans le hall d’une université avec ses distributeurs automatiques qui, eux, ne sont pas subventionnés (la barre chocolatée type Mars ou Balisto y coûte d’ailleurs un euro !).
Il est confondant d’en être tombé si bas et soyons sûrs que ce n’est pas ainsi que l’on traitera du vrai problème de la « mal bouffe » estudiantine. Nos étudiants ont d’ailleurs maintes autres sources de dépenses, à commencer par leurs factures de téléphone, smartphones et autres applications.
Le débat parlementaire français vient de franchir un nouveau seuil en tombant encore un peu plus bas dans la démagogie et, malheureusement la bêtise !
14 janvier 2026
Les événements des premiers jours de 2026 du Venezuela au Groenland marquent une rupture radicale dans le rapport des États-Unis au reste du monde. La conception qui avait gouverné en grande partie l’organisation de la planète depuis quatre-vingts ans se trouve brutalement remise en cause. Depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont été les champions d’un monde « libre » fondé sur l’idéal démocratique. Ils le furent d’abord en opposition au modèle communiste, puis à partir de 1990 en tant que seuls garants d’un ordre multilatéral en gestation. Certes, il y a eu des hauts et des bas : les États-Unis connurent des alternances de vision messianique et de repli sur soi. Leur soutien aux démocraties ne les empêcha pas de fréquenter maints dictateurs ni d’intervenir directement avec ou sans mandat des Nations unies, comme au Guatemala (1954) au Panama (1989) et même indirectement au Chili en 1973. Mais, les alternances politiques à Washington maintenaient quand même une certaine cohérence dans une vision certes quelque peu impérialiste, mais aussi universaliste. À leur manière, et surtout depuis l’effondrement de l’URSS, les États-Unis œuvraient pour le Bien commun de la planète, y compris d’ailleurs dans la dimension religieuse de cette idée.
De manière paradoxale, Donald Trump a conservé de cette époque au moins les artifices du langage en mettant en avant ses efforts, parfois à la limite de l’imaginaire, pour la paix en de nombreux endroits, en Afrique ou en Asie, et, tout récemment encore, en Iran. Mais loin de tout altruisme, il marque surtout un retour à un impérialisme qui marqua le premier siècle de l’histoire américaine et dont la célèbre doctrine Monroe (1825) est l’illustration la plus connue. À l’époque, il s’agissait pour les États-Unis de marquer le terrain alors que disparaissait l’empire espagnol en Amérique latine. Et, en réalité, il fallut attendre la fin du siècle pour qu’elle se concrétise avec la guerre hispano-américaine et la prise de Cuba, de Porto Rico et des Philippines en 1898. Absents de la conférence de Berlin sur l’Afrique en 1885, les États-Unis étaient quand même présents en Asie et avaient même forcé les portes du Japon en 1854. Mais ils cherchaient avant tout à se faire une place face aux empires coloniaux européens. C’était au fond avant tout un impérialisme commercial, même si, à l’époque commençait à se développer une véritable pensée « impériale » avec des écrits comme ceux de l’amiral Mahan sur la puissance navale. L’affaiblissement de l’Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale permit aux États-Unis de se renforcer dans leur précarré tout en maintenant un véritable isolationnisme dans les affaires mondiales. En 1941, avec la Charte de l’Atlantique, la politique américaine changea donc de dimension.
Donald Trump, tourne enfin cette page. Il y a certes un retour à l’impérialisme de la fin du XIXe siècle, celui que représenta notamment Théodore Roosevelt et le « codicille Trump » à la doctrine Monroe (faut-il maintenant dire Donroe ?) n’ajoute rien de bien nouveau si ce n’est une fermeté renouvelée dans la défense des Amériques au sens le plus large. Certains y voient le retour d’un « impérialisme extractif » lié à la volonté de contrôler les ressources naturelles nécessaires. Mais du pétrole aux terres rares, les raisons avancées ne sont que prétexte pour un impérialisme territorial aux ambitions géographiques plus limitées. Au même moment, en effet, les États-Unis, après avoir vidé le multilatéralisme de toute substance, se retirent de facto d’Europe et surtout donnent une sorte de blanc-seing à la Chine dans son espace asiatique avec tout ce que cela peut signifier pour Taïwan. Le trait est là peut-être un peu fort, mais il va au bout de la logique des ambitions – et des limites – trumpiennes : un zeste d’impérialisme territorial et maritime à la manière de Théodore Roosevelt (avec même la « classe Trump » de nouveaux navires de guerre), beaucoup d’impérialisme marchand à coup de tarifs douaniers et d’investissements (avant tout sur le sol américain) ; et puis l’abandon de toute prétention démocratique en un véritable « salut » aux dictatures. Ce dernier aspect est d’ailleurs en parfaite cohérence avec l’impérialisme dont Donald Trump est en réalité « le nom », celui de la technologie.
C’est en effet dans le champ des technologies, de l’intelligence artificielle au quantique, que se manifeste le véritable impérialisme américain, celui des quelques grandes firmes des « techno-oligarques », celui dont le choc est frontal avec les ambitions chinoises. Mais la référence au XIXe siècle trouve ses limites, car on imagine mal Donald Trump soumettre les « sept fabuleux » et quelques autres aux sanctions du Sherman Act, la loi « anti-trust » de 1890 ! Pour l’instant, au contraire, Donald Trump s’est mis au service de cet impérialisme-là, celui qui façonnera les décennies à venir.
Ressources naturelles, territoires, échanges commerciaux même, tout ceci n’est, pour reprendre une expression de Rainer Maria Rilke à propos du rôle du tiers dans l’action théâtrale, que « le vain bruit à l’entrée du silence du vrai conflit », celui des technologies.
10 janvier 2026
Vous avez aimé Trump en 2025 ? Vous allez l’adorer en 2026 si l’on en juge par le rythme frénétique de ce début d’année, entre la Noël des catholiques et des protestants et celles des orthodoxes !
Après le raid sur Caracas et la capture du couple Maduro, alors qu’une relative incertitude se faisait jour sur l’avenir du Venezuela et de son pétrole, c’est le Groenland qui, à nouveau, a fait la une de l’actualité trumpienne. Mais, au même moment, la marine américaine arraisonnait un tanker « russe » (depuis peu…) qui faisait du tourisme en Atlantique nord. Et puis, on apprenait que les États-Unis se retiraient d’une soixantaine d’organisations internationales, dont une bonne moitié émanant des Nations unies (climat, développement…). Enfin, Donald Trump menaçait l’Iran de nouvelles frappes alors que la contestation du régime des mollahs se faisait plus forte. Et il ne pouvait s’empêcher de menaces aussi vis-à-vis de la Colombie et, bien entendu, de Cuba.
Si 2025 avait été surtout l’année des « tarifs », ce thème semble avoir trouvé ses limites dans l’imaginaire trumpien. En réalité, on assiste même à un léger reflux lié aux replis par rapport aux positions maximalistes adoptées par Trump dans le feu de ses discours et de ses tweets : les « pastas » italiennes ont ainsi échappé au pire ! En moyenne, les tarifs américains sont de l’ordre de 15 % (14,4 % exactement fin 2025, d’après les estimations du Yale Lab) alors que potentiellement, on était à 23 % au lendemain du « Liberation Day ». Il s’agit quand même du niveau le plus élevé depuis les années trente (20 % au plus haut du Smoot-Hawley Tariff Act) et, même si l’inflation américaine reste modérée (2,7 %), la hausse des prix de certains produits de base, comme la viande bovine ou le café touche les ménages les plus modestes, ceux qui sont affecté aussi par l’augmentation du chômage (4,6 %). Sur le front des tarifs, le dernier grand dossier à traiter est celui de la Chine, mais là, Trump touche manifestement ses limites. Certes, la Chine n’a protesté que de manière fort mesurée à propos du Venezuela, trouvant là fort probablement quelque avantage à ce qui commence à ressembler à un partage du monde.
Donald Trump marque donc son territoire : les Amériques, bien sûr, au sens le plus large et donc Groenland compris. Il le fait avec sa logique, qui est celle du plus fort partout où cela est possible. Le meilleur résumé est celui de Stephen Miller, l’une de ses « âmes damnées » à la Maison-Blanche : « we live in a world, a real world, that is governed by strengh, that is governed by force, that is governed by power. These are the iron laws of the world… Since the beginning of time ». Nous sommes là bien loin du monde des « bisounours » dans lequel rêvaient les Européens ces dernières décennies.
Certains ont vu dans la stratégie trumpienne un impérialisme motivé par le contrôle des ressources naturelles. Certes, il faut reconnaître à Donald Trump le mérite d’avoir mis sur le « sommet de la pile » en 2025 le dossier des métaux stratégiques et critiques (et pas seulement celui des terres rares) et d’avoir alerté sur la dépendance de l’Occident vis-à-vis de la Chine. Mais si les ressources du Groenland sont incontestables, quoique difficiles à exploiter, l’annexion ou l’achat (où même le statut d’état associé, COFA, Compact of Free Association) ne sont pas nécessaires pour les mettre en valeur. De la même manière, le pétrole vénézuélien ne peut être la seule motivation du coup de force de Caracas. Et, il pourrait même être assez rapidement une épine dans le pied de Trump si le cours du baril décline trop vite pour les producteurs américains de pétrole de schiste. Là encore, le message s’adresse à la Chine et à ses intérêts en Amérique latine et même en Afrique, dont Trump pourrait faire demain un de ses terrains de jeu, de la RDC au Nigeria. Mais, s’il est une chose bien difficile, c’est d’anticiper avec quelque rationalité ce qui reste, au fond, l’irrationnel trumpien.
Pour l’instant, la Chine n’a pas bougé ses pions et son soutien à la Russie ne semble pas remis en cause. Quant à l’Europe, elle s’agite dans le désordre le plus total. La Commission est de plus en plus divisée sans véritable contre-pouvoir face à la mainmise d’Ursula von der Leyen. Le dossier du soutien à l’Ukraine, celui de l’accord UE-Mercosur sont de tristes exemples de la mauvaise anticipation des divergences européennes et, pour une fois, le mépris trumpien est en grande partie mérité.
Ainsi, l’année 2026, celle du quarantième CyclOpe promet d’être passionnante, imprévisible et probablement surprenante. Les marchés de commodités en seront le fidèle écho.
8 janvier 2026
Après le Venezuela, voici donc le Groenland. De la même manière que le pétrole a servi de prétexte à la capture de Maduro, ce sont les ressources minérales du Groenland qu’il serait urgent de mettre sous la protection américaine. Mais, là aussi, la ficelle est un peu grosse. Il n’y a pas, en effet, de véritable inventaire géologique et nul ne sait vraiment ce qu’il peut y avoir sous la calotte glaciaire qui recouvre encore l’essentiel de la grande île. On connaît seulement un peu mieux les zones cotières et il y a effectivement au moins deux gisements potentiels de terres rares avec des ressources probablement supérieures à celles de l’Ukraine dont on avait tant parlé il y a quelques mois. Il y aurait aussi de l’uranium. Mais avoir des mines de terres rares est une chose (et il en existe beaucoup en puissance dans le monde), traiter le minerai et en extraire les métaux est une autre affaire. C’est à ce niveau que se situe la vraie puissance chinoise.
Conquérir le Groenland pour ses ressources (que des compagnies minières occidentales pourraient déjà exploiter si le jeu en valait la chandelle) n’a aucun sens. Alors pourquoi cette insistance trumpienne. Faute de prix Nobel de la Paix, il rêve en réalité d’ajouter une étoile sur le drapeau américain en renouant avec l’impérialisme de l’époque de Théodore Roosevelt. Et puis, au passage, il peut humilier un peu plus ces Européens qu’au fond de lui-même il méprise alors qu’ils quémandent sa protection et son soutien à propos de l’Ukraine. Napoléon avait bien vendu la Louisiane. Peut-être Macron pourrait-il vendre à Trump Saint-Pierre et Miquelon !
4 janvier 2026
Une fois la sidération passée, on s’interroge, bien sûr, à propos des motivations réelles du raid américain sur le Venezuela et nombreux sont ceux qui y voient la main de « Big Oil ».
Le Venezuela est effectivement à la tête des plus importantes réserves de pétrole de la planète. Mais ce « pétrole de l’Orénoque » est un pétrole lourd difficile à extraire et qu’il est nécessaire de mélanger à un diluant pour l’exporter. Un temps premier exportateur de pétrole au monde, le Venezuela a vu sa production décliner au fil des ans, tombant même en 2022 à 600 000 bj avant de remonter légèrement (1 mbj en octobre 2025, 860 000 bj en novembre). La société nationale, PDVSA, créée en 1975, a perdu nombre de son personnel compétent à la suite de la grève anti-chaviste de 2002/2003. Le système des concessions à des compagnies étrangères s’est peu à peu étiolé et, en 2025, la dernière compagnie étrangère active était paradoxalement l’américain Chevron. C’est que le pétrole vénézuélien a eu traditionnellement comme destination les raffineries américaines habituées à traiter ces pétroles lourds (tout comme ceux du Canada). PDVSA possédait d’ailleurs l’une des principales raffineries américaines (Citgo). Pour les États-Unis, devenus exportateurs net de pétrole, le pétrole vénézuélien ne représente plus qu’un intérêt stratégique mineur. Les compagnies reviendront probablement, mais les européennes aussi à l’image de Total. Les coûts techniques des pétroles lourds restent élevés alors que l’environnement politique, économique et fiscal est plus qu’incertain. Exxon remplacera peut-être Rosneft, mais la malédiction du pétrole va continuer à peser sur le malheureux Venezuela.
3 janvier 2026
Donald Trump commence l’année en fanfare avec la frappe sur le Venezuela et la capture du couple Maduro. Personne ne regrettera ce dictateur au petit pied dont le régime a mis le Venezuela à genoux et qui ne partageait avec son prédécesseur Hugo Chavez que l’outrance verbale. Il faut seulement espérer que l’élimination du seul Maduro sera suffisante et que le pays ne sombrera pas dans l’anarchie et la guerre civile. Le précédent malheureux de la Libye, une autre victime de la malédiction du pétrole, devrait servir de leçon à Washington.
Et puis, cette frappe américaine interroge quand même en matière de droit international. Les États-Unis ont agi de manière unilatérale avec un prétexte, le trafic de drogue, certes réel, mais dont chacun sait que le Venezuela n’est qu’un acteur secondaire. Il n’y a eu aucune saisie des Nations unies ni même semble-t-il des alliés des États-Unis. La veille, une délégation chinoise avait rencontré Maduro à Caracas. Trump applique là son codicille personnel à la doctrine de Monroe, mais en l’élargissant de manière considérable.
En soi, la chose pourrait ne pas être bien grave si elle n’était une leçon pour la Chine. Ce que s’octroient les États-Unis en Amérique latine, la Chine n’est-elle pas en droit de le faire en Asie ? Et on pense, bien entendu, à Taïwan autour de laquelle se sont déroulés ces jours derniers des exercices « à armes réelles ». Pékin pourrait ainsi fermer les yeux sur le Venezuela, mais Washington devrait-il en faire autant sur Taïwan !
20 décembre 2025
En cette fin d’année, le chemin du Pays basque passait par les barrages d’agriculteurs toujours autant mobilisés autour de la DNC et de la question de l’abattage et de la vaccination : deux heures de plus de route, ce n’est pas dramatique pour une question qui, elle l’est, d’autant plus qu’il n’y a pas de bonne solution et que cette crise intervient en un moment tendu par la perspective de la signature (reportée, mais pas remise en cause) de l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur.
Mais revenons à la viande bovine et à ses producteurs. Il y a, en fait, deux troupeaux aux logiques économiques bien différentes : le troupeau laitier où la viande est un sous-produit du lait et le troupeau allaitant, celui des races à viande parmi les plus célèbres, comme les Charolaises, les Limousines ou les Blondes d’Aquitaine (ce qui en dit déjà beaucoup sur leur répartition géographique…). Lorsque nous mangeons du « bœuf » dans plus de la moitié des cas, il s’agit de vaches laitières en fin de vie, dites vaches « de réforme ». Les éleveurs de races allaitantes ne vivent que de la vente de leurs bêtes à différents niveaux de leur stade de finition, depuis les veaux jusque-là aussi aux vaches de réforme. Sur les vingt dernières années, les résultats économiques de ces éleveurs leur ont permis de dégager à peine en moyenne un SMIC par actif (et encore…). Ces derniers mois, du fait de la diminution du cheptel, laitier comme allaitant, les prix se sont nettement améliorés, permettant enfin à ceux qui avaient survécu de dégager des marges positives.
Là-dessus, le projet d’accord UE-Mercosur ouvre un peu plus le marché européen. Les tonnages en question peuvent ne pas inquiéter, mais, en réalité, la principale victime risque d’en être la filière allaitante française. Brésiliens et Argentins vont, en effet, se concentrer sur les morceaux « nobles » (plus de la moitié d’une carcasse finit en steak haché), sur l’aloyau, le cœur du produit de l’élevage allaitant, de loin le plus important en Europe. Et il est vrai que les contraintes sanitaires n’ont rien de comparable des deux côtés de l’Atlantique.
Et puis voilà donc la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). La solution proposée par les scientifiques est simple et radicale : abattre tout le troupeau et vacciner dans un périmètre limité en interdisant toute forme de déplacement. Simple, mais dure pour l’éleveur concerné. Les contestataires s’y refusent et réclamant la vaccination systématique. Mais celle-ci pose un autre problème économique : en reconnaissant par la vaccination obligatoire que la maladie est endémique, les frontières risquent de se fermer. Or, l’équilibre économique de la filière tient aussi à ses exportations d’animaux vivants, de veaux vers l’Italie, de bétail vif sur la Méditerranée… Les conséquences pourraient en être dramatiques. L’expérience des Savoies durant l’été montre que la solution préconisée est probablement la moins mauvaise. Elle reste un traumatisme total pour l’éleveur concerné que les compensations financières les plus généreuses ne pourront effacer.
Alors, sur le chemin de ces vacances de Noël, au-delà de la récupération par les populismes de droite comme de gauche, il faut saluer la dignité des ces hommes et de ces femmes qui, pour des revenus souvent de misère, entretiennent une certaine idée de la France et réclament simplement un peu de considération. Cela vaut bien quelques heures d’embouteillage !
19 décembre 2025
Après s’être bien battue, alors que la nuit tombait sur le vaste bâtiment dont les occupants rêvaient de regagner leurs pâturages, la petite chèvre qui avait lutté avec acharnement, qui avait franchi tant de précipices, qui avait même réussi à sauver une partie de son massif de fleurs sociales, la petite chèvre dut s’avouer vaincue et plutôt que de se faire croquer par les deux loups, le rouge et le brun, qui la harcelaient, elle décida d’une pause pour panser ses plaies et se résolut à proposer une « loi spéciale ».
Grâce à Emmanuel Macron depuis le 9 juin 2024, les Français ont fait d’immenses progrès en droit constitutionnel et en compréhension du fonctionnement des institutions. 49-3, CMP, n’ont plus de secrets pour eux. La loi spéciale, c’est un peu nouveau et cela sonne presque dictatorial ; on pense même à Vichy alors que c’est un simple constat d’échec, une manière élégante de repousser les problèmes en les cachant sous le tapis. Le budget 2026 n’existe pas et, pour l’instant, on continue sur la base de celui de 2025. Toutes les promesses faites et les engagements pris ces deux derniers mois sont oubliés, à commencer par les milliards promis aux militaires (c’est la seule vraie conséquence négative du blocage parlementaire). Cela fait trois ans que l’Espagne fonctionne de cette manière et l’économie espagnole ne s’en porte pas plus mal. Tout le monde espère, bien sûr, que les fêtes passées un peu de raison reviendra au Parlement. Mais rien n’est moins sûr et cette paralysie pourrait presque durer jusqu’au printemps 2027, puisque c’est cette échéance qu’en fait tout le monde attend.
16 décembre 2025
Retour des manifestations agricoles, notamment dans le Sud-Ouest de la France. La raison en est l’épidémie de dermatose nodulaire bovine et les mesures à prendre pour la contenir. Scientifiques et vétérinaires savent que la seule méthode efficace est l’abattage total du troupeau concerné et la vaccination de toutes les bêtes dans un rayon de 50 kilomètres autour de l’exploitation incriminée. C’est, bien sûr, une mesure difficile à accepter pour le malheureux éleveur concerné. Au-delà des indemnisations, c’est tout un rapport affectif aux animaux qui prend le dessus. Pourtant, c’est ainsi que l’épidémie a été contenue dans les Savoies durant l’été 2025. Par contre, les mesures concernant la circulation des animaux n’ont pas été suffisamment respectées et voilà l’épidémie dans le sud de la France dans des terres de contestation agricole.
Les deux syndicats « minoritaires », la Confédération paysanne et surtout la Coordination rurale (qui vient de réaliser un virage vers le radicalisme avec pour l’essentiel des élus du Sud-Ouest) sont vent debout contre l’abattage systématique des troupeaux affectés en niant au passage toute compétence aux vétérinaires. On a l’impression d’une chape d’obscurantisme qui toucherait ainsi les campagnes françaises.
Il ne s’agit là, bien sûr, que d’une étincelle. Au même moment, c’est la dernière ligne droite de l’accord UE-Mercosur et l’ultime baroud de la France (grande manifestation à Bruxelles le 18 décembre). Et malgré la mise de côté du Green Deal, ce sont aussi les menaces sur l’avenir de la PAC. Mais là, l’agriculture, dans ces blocages d’autoroute, est victime des populismes tant de gauche que de droite.
15 décembre 2025
En direct d’un « plateau de télé », la négociation qui se déroule à Berlin entre Européens, Américains et Ukrainiens. Le chancelier Merz accueille les émissaires américains (Witkoff et Kushner, le gendre de Trump) et Zelensky. Le président ukrainien vient de lâcher une concession majeure : il renonce à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN en échange de garanties de sécurité sur le papier à peu près équivalentes (des Américains ou plutôt des Européens…). On parle d’une zone démilitarisée entre la ligne de front actuelle et les limites administratives des régions convoitées par la Russie. Mais, c’est, bien entendu, là que le bat blesse : avec raison, Volodymyr Zelensky ne veut – ni ne peut – rien lâcher des ses lignes actuelles tant pour des raisons stratégiques que d’orgueil national. La balle est donc dans le camp de Poutine. Peut-il, sans perdre la face, concéder un cessez-le-feu sur les positions actuelles ? Ce soir, un relatif optimisme semblait régner à la Maison-Blanche : Poutine serait sur le point d’accepter, le porte-parole du Kremlin, Dimitry Peskov, serait plus conciliant. Trump, en tout cas, met une pression maximale sur tous les acteurs avec même une certaine efficacité en ce qui concerne les sanctions à l’égard de la Russie. Mais on est là loin de « l’art of the deal ». Sur le plateau, ce soir, tous les spécialistes doutaient de la volonté russe de lâcher sur la question territoriale et, pour faire pression, on a même assisté à un spectaculaire lâcher de drones russes sur Odessa. À suivre, malheureusement.
13 décembre 2025
Une « affaire » agite ces jours-ci les ondes de radio et de télévision à partir d’une information à propos de navires livrant à Fos du pétrole en provenance d’un port russe. C’est à la fois vrai et… parfaitement normal ! Il est exact que des tankers chargent du pétrole dans le port russe de Novorossiysk, au fond de la mer Noire. Mais il s’agit de pétrole du Kazakhstan, un pays qui a soigneusement conservé sa neutralité entre la Russie et l’Occident. Grâce à ses gisements du nord de la Caspienne (Tengiz et Kashagan) exploités par des compagnies occidentales (Chevron, Exxon, ENI…), le Kazakhstan est un producteur important qui dépasse d’ailleurs régulièrement son quota OPEP+ (1,8 mbj produit en novembre). Ce pétrole, il faut l’exporter et l’axe essentiel est le pipeline d’un consortium international (le CPC) qui, long de 1 700 kilomètres, traverse la Russie pour déboucher sur la mer Noire. Le pétrole kazakh est donc pour l’essentiel exporté via la Russie (les autres « pipes » par l’Azerbaïdjan et la Turquie et par la Chine ne jouent qu’un rôle mineur). Le CPC est un consortium appartenant à des compagnies pétrolières occidentales et pour 40 % à des intérêts russes. Il est donc exact que la Russie en touche quelques dividendes ainsi que des droits de passage (tout comme l’Ukraine sur l’oléoduc Droujba qui la traverse pour approvisionner la Hongrie en pétrole russe avec la bénédiction de Trump !). L’affaire de ce pétrole kazakh ne mérite donc pas tant d’émotions. Au même moment, la Russie commence à être vraiment touchée dans ses recettes à l’exportation : $ 10,97 milliards pour le pétrole en novembre contre $ 14,54 milliards un an plus tôt. Les sanctions commencent à porter leur fruit.
12 décembre 2025
« Le silence des usines », tel est le titre d’une très belle vidéo produite par l’artiste et cinéaste Ali Kazma tournée dans une usine textile du nord de l’Italie.
Mais, ce titre, malheureusement, s’applique aujourd’hui à nombre de sites industriels qui ferment leurs portes en France. Brandt en est le dernier exemple avec la mise en liquidation de l’un des derniers fabricants d’électroménager avec des marques qui ont bercé des générations de cuisines, comme Sauter ou De Dietrich. 700 emplois, deux usines opérationnelles, mais un marché désormais dominé par des importations de Chine, mais aussi de Turquie à des prix malheureusement beaucoup plus attractifs. Ajoutons à cela une valse d’actionnaires successivement espagnols (la célèbre coopérative basque de Mondragon qui a préféré se retirer sur ses bases avec Fagor), puis algériens et, enfin, plus personne : pas de repreneurs et un projet de société coopérative (SCOP) porté à bout de bras par les pouvoirs publics, mais qui, manifestement, n’a pas convaincu « les banques ». On touche là une des limites majeures du système économique français : l’éloignement des banques nationales de la réalité du terrain, l’absence de « Hausbank », ces banques allemandes qui accompagnent les entreprises pour le meilleur et le pire. Dans le cas de Brandt, il semble bien que ce sont les banques, frileuses, qui ont tiré un tapis de Noël final sur 700 emplois. Triste.
10 décembre 2025
La Chine enfonce le clou en dépassant pour la première fois – et sur onze mois – le cap du milliard de dollars d’excédent commercial. En novembre, en pleine guerre commerciale avec les États-Unis, les exportations chinoises ont progressé de 5,9 % à $ 330 milliards contre seulement $ 218 milliards d’importations (en baisse de 0,6 %). Ce qui est fascinant, c’est la redistribution géographique des flux : toujours sur le seul mois de novembre, la Chine a diminué de 18,9 % ses exportations vers les États-Unis alors qu’elle les a augmentées de 8,1 % vers l’UE, de 13,7 % vers les pays de l’ASEAN et en particulier vers le Vietnam (+ 26 %).
Ce qui est frappant, c’est aussi la diversification du modèle industriel chinois. Ainsi, les exportations d’automobiles ont en novembre représenté $ 13,9 milliards alors que les importations ne représentaient plus que $ 1,9 milliard : en un an, une hausse de 53 % d’un côté contre une baisse de 41 % de l’autre ! Les seules importations chinoises en forte hausse sont fort logiquement celles de matières premières, énergie et minerais et puis quand même du soja brésilien, et certainement pas américain (les importations de soja américain n’ont repris que très récemment).
De ce point de vue, la stratégie américaine, fondée sur les tarifs pour punir la Chine, est manifestement un échec. Plus que les États-Unis, le véritable problème de Xi Jinping reste bien celui de la relance de son marché domestique.
9 décembre 2025
L’obstacle semblait rude et, toute la semaine, on s’était employé à en réduire la hauteur et la largeur, quitte à agrandir la flaque du déficit au moment de la réception. Mais ce premier obstacle, dénommé PLFSS dans le jargon politico-turfiste, a été passé avec brio avec même une marge presque inespérée de 13 voix. Il fut plaisant d’entendre les contorsions des uns et des autres : « Ce n’est pas notre budget, mais nous le voterons », disaient les socialistes ; « nos camarades ont décidé de l’abstention », affirmaient les écologistes ; « c’est l’abstention ou le vote contre », affirmaient les dirigeants de LR. Finalement, ce sont ces derniers (mais lequel, Retailleau ou Wauquiez ?) qui ont été les moins suivis, puisque 18 d’entre eux ont voté en faveur du texte et donc ont, à eux seuls, permis de passer l’obstacle. Remarquons quand même que c’est dans ce texte que l’on retrouve la suspension de la réforme des retraites souhaitée par l’ensemble de ceux qui ont voté contre et que regrettent la plupart de ceux qui ont voté pour, à la notable exception des socialistes qui, ces derniers jours, ont été les véritables maîtres du jeu. Ainsi va la vie politique française et ses multiples contradictions.
Mais déjà nos cavaliers ont l’œil rivé sur le prochain obstacle, plus haut, plus large, celui du budget qui a déjà démonté des Premiers ministres. On a dix jours pour se préparer, pour affuter bonne et mauvaise foi, dix jours pour échapper au pire.
8 décembre 2025
Le grand romancier espagnol Arturo Perez Reverte a consacré l’un de ses meilleurs romans à un cercle d’admirateurs d’Alexandre Dumas. Le « Club Dumas » va bien au-delà d’un simple roman policier et plonge dans l’univers des admirateurs de celui qui reste l’un des plus grands auteurs français.
Force est de constater que ces dernières années ses œuvres les plus emblématiques ont été massacrées par des cinéastes avides de gloire éphémère. « Le Comte de Monte Cristo » et encore plus, les deux « navets » issus des Trois Mousquetaires ont trahi l’esprit du maître, modifié même tant les intrigues que les caractères des personnages.
Ceux-ci, bien sûr, ne sont pas gravés dans le marbre et il faut saluer le remarquable ouvrage d’Adélaïde de Clermont Tonnerre qui vient d’obtenir le Renaudot avec « Je voulais vivre », une biographie à plusieurs voix de Milady, la « méchante » du roman de Dumas qui, on s’en souvient, finit décapitée par le bourreau de Lille. Suivant fidèlement la trame de Dumas, sans prendre aucune liberté, l’auteur imagine la Milady réelle, la petite Anne de Breuil malmenée par la vie, qui se bat contre les hommes et pour laquelle d’Artagnan n’est qu’un personnage au fond secondaire. Richelieu redevient ce qu’il fut, c’est-à-dire un homme d’État, et en fait, nos mousquetaires de bien piètres politiques. Athos, le sage, ne sort pas grandi de cet exercice et c’est lui qui devient au fond le « vilain » ainsi d’ailleurs que quelques Anglais.
Le club Dumas en tout cas ne renierait pas cette nouvelle jeunesse donnée aux Trois Mousquetaires.
4 décembre 2025
L’année 2025 se termine dans le doute et l’incertitude. Aucun des conflits que Donald Trump se promettait de régler n’est vraiment résolu même là, à Gaza ou au Kivu, où des accords de cessez-le-feu ont été formellement signés. De 28 à 19 points, on ne peut dire que le dossier ukrainien ait vraiment avancé et, à propos du conflit le plus sanglant de la planète, celui du Soudan, le silence est total : une bien triste fin d’année ! L’Afrique, d’ailleurs, a repris ses mauvaises habitudes avec deux coups d’État en quelques semaines, Madagascar et la Guinée-Bissau, dans ce dernier cas, sur fond de trafic de drogue. Le continent s’est aussi « offert » deux dirigeants les plus âgés de la planète avec le record de Paul Biya au Cameroun (92 ans !).
Sur le plan géopolitique, le multilatéralisme est au point mort : le G20 s’est tenu sans les États-Unis, la COP30 a été d’une faiblesse insigne et tout se négocie maintenant au travers de ces rapports de force que Trump apprécie tant. Il ne gagne pas toujours d’ailleurs, mais il n’est jamais trop mauvais perdant. La grille des tarifs douaniers est pour lui une éternelle table de poker. Il sait prendre ses pertes lorsqu’il annule les tarifs sur une longue liste de produits agricoles – y compris dans un second temps même pour le Brésil – parce que la hausse des prix à la consommation du café, du jus d’orange, du hamburger heurte par trop son électorat MAGA. Il fait un cadeau aux Suisses venus la corde au cou dans le bureau ovale lui offrir quelques babioles en or. Il ne fait pas de cadeau aux Européens sur l’acier, tant que ceux-ci ne lâchent pas sur le digital et avec la Chine, les fleurets restent encore mouchetés de soja et de terres rares. Au total, il est probable que la fièvre tarifaire a atteint son paroxysme et que l’heure est plutôt aux concessions mesurées contre avantages sonnants et trébuchants, à l’exception notable de ceux qui se mettent en travers de son chemin, comme Mark Carney au Canada ou quelques dirigeants européens. Mais, en Europe, il sait aussi reconnaître ses fidèles et Orban est sorti de la Maison-Blanche avec l’autorisation de continuer à importer du pétrole russe pour le plus grand profit non pas du peuple hongrois, mais de poches profondes d’un côté comme de l’autre. Par contre, les sanctions contre les deux grandes compagnies pétrolières russes, Rosneft et Lukoil, touchent la Chine et surtout l’Inde, dont on ne sait encore si elle va s’exécuter et réduire ses achats de pétrole russe. En tout cas, la vente éventuelle des actifs internationaux de Lukoil a fait une première victime avec Gunvor, que Trump a traité de « marionnette du Kremlin » !
Dans ce contexte général, la croissance économique mondiale semble en léger ralentissement probablement inférieure à 3 %. Les États-Unis tiennent grâce à la manne des investissements dans l’IA au sens le plus large, mais la base, celle qui vote Trump, souffre et le « shutdown » le plus long de l’histoire n’a rien arrangé. La Chine est un peu dans la même situation : les secteurs de pointe prospèrent et dominent le monde, le commerce extérieur s’est bien réorienté et a compensé en partie la perte du débouché américain, mais la consommation reste stagnante, les prix de l’immobilier continuent à baisser et les ménages chinois préfèrent épargner. Le voisin japonais, avec lequel les tensions montent, a mis sur la table un énième plan de relance ($ 135 milliards quand même) qui risque d’être aussi inefficace que les précédents. Quant à l’Europe, elle poursuit son chemin chaotique, se révèle incapable de peser sur les questions les plus importantes et conjugue la faiblesse de son exécutif avec celle des États membres, à commencer, bien sûr, par la France. Et puis, une certaine fièvre hante les marchés financiers : la bulle de l’IA va-t-elle se concrétiser à l’image de celle des dotcoms il y a vingt-cinq ans ? On guette les moindres résultats de la nouvelle star, Nvidia, on se rassure, on doute…
Dans ce contexte, on cherche des valeurs sûres : l’or, bien sûr, et même les autres métaux « précieux » à l’image de l’argent (mais là, pour des raisons aussi industrielles), et puis aussi l’art qui a brillé de tous ses feux en novembre à New York. Alors que le prix des énergies fossiles (pétrole, gaz) s’inscrivait en recul avec des fondamentaux franchement baissiers (4 Mbj d’excédents pétroliers début 2026 selon l’AIE), c’est sur les métaux qu’a porté l’attention : les métaux critiques, certes, mais aussi le cuivre qui a encore battu un record qui n’est certainement pas le dernier tant il est devenu la plus stratégique de toutes les matières premières. Ces tensions contrastent avec le repli à peu près général qui touche la plupart des produits agricoles. C’est que, malgré un léger retour de La Niña, l’horizon climatique en cette campagne 2025/5026 est à peu près parfait : jamais le monde n’a produit autant de céréales et la barre des 3 milliards de tonnes pourrait être franchie pour la première fois. La situation est la même pour le soja (malgré la reprise des achats chinois en provenance des États-Unis) et le coton, le sucre et même les modestes pommes de terre. En un an, le prix du cacao a perdu la moitié de sa valeur extrême tout en se situant encore au double de ses moyennes historiques.
Du bitcoin au baril de pétrole, du boisseau de soja à la livre de café brésilien, de la tonne d’antimoine à l’once d’argent, l’extrême volatilité des marchés est au fond le reflet d’un monde à la recherche de ses équilibres perdus. On comprend que l’on puisse leur préférer le fin sourire de Elisabeth Lederer, cette élégante Viennoise que Gustav Klimt immortalisa dans les premiers mois d’un conflit qui emporta avec lui Vienne et l’Empire austro-hongrois et qui, avec $ 236 millions, a réalisé la deuxième plus haute enchère de l’histoire, loin quand même d’un Salvator Mundi que Vinci avait peut-être touché : un sauveur, voilà ce dont le monde aurait bien besoin !
3 décembre 2025
En quelques jours, une des plus importantes entreprises de négoce international au monde, Gunvor, est tombée de son piédestal. Une simple phrase au détour d’un tweet de Donald Trump traitant Gunvor de « marionnette du Kremlin » aura suffi. Il y a quelques semaines encore, Gunvor était le plus petit des cinq « grands » du négoce de l’énergie (Vitol, Trafigura, Glencore, Mercuria et donc Gunvor) avec quand même un chiffre d’affaires en 2024 de $ 135 milliards et une valeur d’actifs de $ 6 milliards. La fortune de Gunvor avait été fondée sur le pétrole russe et on l’avait longtemps associée à Poutine par le biais de son cofondateur, Gennady Timchenko. Au lendemain de l’invasion de la Crimée, l’autre fondateur, le suédois Torbjörn Törnqvist (TT), avait repris le contrôle de Gunvor et entrepris de « dérussifier » l’entreprise. Manifestement, il gardait quelques contacts, puisque c’est lui qui fut choisi par Lukoil, le pétrolier russe sous sanctions américaines, pour racheter ses actifs internationaux. Il avait là les yeux plus gros que le ventre, d’autant plus qu’il n’avait pas bien assuré ses arrières américains. Dans la foulée du tweet de Trump, plusieurs banques, comme l’espagnole Santander, décidèrent de se retirer du financement de Gunvor qui soudain sentait le soufre. En catastrophe, TT annonça qu’il vendait les 85 % qu’il détenait de Gunvor à une soixantaine de ses cadres dirigeants. Mais ce ne sera pas suffisant et il est fort probable que dans les semaines à venir, Gunvor doive pour survivre, s’adosser à un partenaire solide (on parle d’un pétrolier du Moyen-Orient). Ainsi va le monde du négoce lorsque disparaît la confiance.
1er décembre 2025
Longtemps, on put croire que la raison des négociations internationales (le multilatéralisme) l’emporterait sur la violence des rapports de force (le bilatéralisme). 2025 marquera incontestablement un point bas de la vision multilatérale d’une mondialisation raisonnable. Après l’immobilisme de la COP30 à Belém, ce fut la comédie du G20 en Afrique du Sud sans présence américaine et puis la décision de Donald Trump de ne pas inviter l’Afrique du Sud à « son » G20 en 2026 à Mar-a-lago (bien sûr !). La France prépare son G7 pour 2026 dans l’indifférence à peu près totale. Et nous n’aurons pas la cruauté d’évoquer l’OMC ni les agences de l’ONU (de la FAO à la CNUCED) peu à peu vidées de toute substance.
La gouvernance internationale a atteint un niveau comparable à celui que connut le monde en juillet 1933 lorsqu’un prédécesseur de Donald Trump, F.B. Roosevelt, saborda la Conférence économique de Londres, qui cherchait à trouver des solutions à la crise déclenchée en 1929. Méfions-nous, certes, des comparaisons historiques, mais rarement le monde aura été aussi fracturé au-delà même des équilibres « westphaliens » que l’on se plaisait à célébrer autrefois. L’Europe est bien sûr de cet état de fait tant géopolitique qu’économique. Et à la voir incapable de peser dans les rapports de force dans le cas de l’Ukraine, par exemple, on ne peut s’empêcher d’une légitime inquiétude.
28 novembre 2025
L’Assemblée nationale (ou du moins une partie des députés encore présents en séance à une heure tardive) vient de voter la nationalisation d’Arcelor-Mittal. Même si le texte a peu de chances de survivre au Séant, le symbole est là. Il s’agit d’une mauvaise réponse à un vrai problème, qui peut d’ailleurs laisser quelque amertume à ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, furent les témoins impuissants de l’OPA de Mittal sur Arcelor, en 2006.
Aujourd’hui, malheureusement, le problème est simple : toute la sidérurgie européenne est en crise sous les coups de boutoir du dumping chinois ; au niveau mondial, les surcapacités sont estimées par l’OCDE à plus d’un tiers du parc sidérurgique mondial et une bonne moitié se trouve en Chine, qui produit 53 % de l’acier mondial et en exporte presque autant que n’en produit l’UE. L’acier britannique est passé sous pavillon indien (Tata) et chinois. L’acier allemand (Thyssen Krupp) est en passe de devenir indien (Jindal). L’Europe a été trop lente à répondre et ce n’est que récemment qu’elle a enfin décidé de taxer (à 50 %) les aciers chinois. Mais les aciers européens se trouvent toujours taxés sur le marché américain (là où Donald Trump a dû donner son feu vert au japonais Nippon Steel pour reprendre US Steel). La nationalisation d’Arcelor Mittal, ou du moins de sa partie française ne reviendrait qu’à nationaliser des pertes en faisant porter sur le contribuable des charges dont nul aujourd’hui ne peut mesurer l’ampleur. À tout prendre autant laisser Mittal gérer la situation, avec toutes les barrières de sécurité dont peut disposer l’État français sans lui faire le « cadeau » de la nationalisation. La nationalisation « de crise » dont Barack Obama prit l’initiative en 2009 pour Chrysler était d’une tout autre nature.
Mais avec le recul, comment ne pas regretter la perte d’indépendance d’Arcelor en 2006 ? À l’époque, une bonne partie de l’establishment français, de François Pinault aux dirigeants des principales banques, salua l’audace du « petit indien », qui créait ainsi le premier producteur mondial d’acier. Arcelor était pourtant une belle réussite européenne unissant Français, Belges, Luxembourgeois et Espagnols. Mittal fit bien des promesses dont il tint une partie. Mais, logiquement, il appliqua à la gestion de son groupe une dimension mondiale, dont l’Europe en général et la France en particulier ne furent plus le centre. Ajoutons à cela, un ego familial démesuré (le mariage à Versailles…) et on comprendra qu’au fil du temps le « chevalier blanc » célébré il y a vingt ans, qui se bat aussi pour la survie de son groupe, fasse l’objet de cette tentative de nationalisation, qui, en soi, ne résoudrait aucun des problèmes de l’acier français, ni européen d’ailleurs.
À la fin des années soixante-dix, Raymond Barre avait nationalisé Usinor et Sacilor. Mais, à l’époque, l’Europe s’était dotée d’un « plan acier » avec un système de quotas de production. Pour l’instant, on ne parle que de contrôle des importations, ce qui reste insuffisant. Au printemps 2025, au Royaume-Uni, le gouvernement a pris le contrôle des hauts fourneaux de British Steel (devenus chinois) pour éviter leur fermeture. Un geste désespéré. La France n’en est pas là et la nationalisation n’est pas une solution.
26 novembre 2025
Lentement, mais sûrement, au fil du détricotage du Sénat, on semble s’acheminer vers une « loi spéciale » qui reconduirait le budget de 2025. Au-delà, bien sûr, de cette symbolique de l’impuissance politique, est-ce donc si grave ? La Belgique a vécu pendant près de deux ans sans gouvernement et l’Espagne s’achemine vers une quatrième année sans budget et, en 2026, elle devrait continuer à fonctionner sur la base du budget de 2023. Et ceci n’empêchera pas l’Espagne, qui devrait enregistrer en 2026 une croissance de 2,3 % (la plus forte de l’Europe derrière la Pologne et loin devant la France à 0,9 %), de limiter son déficit public à 2,5 %, inférieur au déficit allemand, ce qui est tout un symbole ; sachant, par ailleurs, que le gouvernement Sanchez a une majorité tout aussi précaire que celle – inexistante – de Sébastien Lecornu.
La grande différence est que la Belgique et l’Espagne sont des royaumes dont les souverains ont pour devoir d’arrondir les angles, mais certainement pas de gouverner. Le monarque en France a d’autres prétentions et c’est bien là toute l’ambiguïté de la constitution de la Ve République. À tout prendre, le blocage du Parlement ne serait pas si grave et n’aurait rien de comparable avec le shutdown que viennent de connaître les États-Unis. Cela permettrait même d’éviter nombre des horreurs que, dans leur délire, les députés – de tous bords – ont votées ces dernières semaines. Et on peut même imaginer que le souverain n’en serait pas mécontent !
25 novembre 2025
« La paix, oui, la paix ! Les chrétiens face au réarmement », tel était le thème de la soirée organisée dans le cadre de la paroisse Saint-Pierre de Neuilly. Longtemps, en effet, les chrétiens furent aux avant-postes de la lutte contre la course aux armements et en particulier au nucléaire. Il est vrai que la France et même l’Europe ont échappé aux conflits armés directs depuis 1945 (à l’exception limitée de la Yougoslavie). Les années soixante-dix furent les points forts de la contestation pacifiste à l’image des mouvements du Larzac. Plus tard, la disparition du service national a en plus coupé les Français du fait militaire, même si on continuait à célébrer l’armée lors des défilés du 14 juillet. La situation a aujourd’hui changé, tout comme la nature de la guerre, mais celle-ci, au-delà des évolutions technologiques, reste une affaire d’hommes, de soldats « fait pour donner la mort ou la recevoir ».
Face à ces nouvelles tensions, le message des chrétiens reste celui du pape François : « charité, justice et paix ». Mais au-delà, la force du message chrétien est bien de séparer Dieu et César, le politique et le religieux. Ceci condamne donc la dimension religieuse des guerres tout en reconnaissant aussi l’importance décisive du fait religieux. Dans les conflits actuels, de plus en plus entre démocraties et totalitarismes, ce sont bien les démocraties qui restent le berceau des libertés religieuses. Il devient donc légitime d’assurer un réarmement, mais qui est avant tout moral, partant de ce privilège dont nous n’avons pas assez conscience d’avoir depuis quatre-vingts ans échappé aux guerres comme seulement 10 % de la population de la planète.
24 novembre 2025
Poursuite des grandes manœuvres budgétaires cette fois-ci au Sénat. L’Assemblée nationale vient de faire preuve d’une admirable unanimité en rejetant le volet recettes par 404 voix contre une (et 84 abstentions). On ne peut que saluer le courage de ce seul presque anonyme qui a osé faire front contre le déferlement de démagogie qui a gagné les rangs de l’Assemblée. Harold Huwart mérite d’être distingué. Ce brillant sujet (Normale Sup, agrégé d’histoire, ENA), qui avait succédé à son père à la mairie de Nogent-le-Rotrou, est député LIOT d’Eure-et-Loir. « Heureusement que le ridicule ne tue pas, on aurait 577 morts à déplorer », a-t-il souligné ! Il a sauvé l’honneur d’une Assemblée qui, effectivement a atteint là le sommet du ridicule. Il est vrai qu’au fil des amendements, d’autant plus déchaînés que le renoncement annoncé au 49-3 laissait la place à « la sagesse de l’Assemblée », le texte proposé n’avait plus guère de cohérence et peut-être valait-il mieux au fond le rejeter. Mais pour quoi faire ?
Nous voilà maintenant au Sénat, avec une autre majorité, et puis ensuite en Commission mixte paritaire dont on ne sait bien ce qu’il pourra sortir. On en vient, avec des larmes de crocodile, à regretter ce 49-3 tant honni. La suite, ordonnances, retour au budget 2025, n’est pas claire avec l’épée de Damoclès d’une motion de censure et d’un gouvernement qui en serait réduit à expédier les affaires courantes, tandis que le président joue à la mouche du coche sur les dossiers internationaux tout en distillant des phrases assassines sur les dossiers nationaux et sur ceux qui, longtemps furent ses fidèles.
« L’homme est de glace pour les vérités. Il est de feu pour les mensonges ». La Fontaine avait raison.
23 novembre 2025
À New York, les grandes ventes d’automne viennent de se terminer et, si le marché de l’art peut-être considéré comme un baromètre économique, elles ont marqué un net rebond après plusieurs années de quasi-marasme. Les riches avaient peur et les deux grandes maisons qui dominent le monde des enchères, Christie’s (propriété de la famille Pinault) et Sotheby’s (l’un des derniers joyaux de l’éphémère empire Drahi) limitaient volontairement l’offre pour tenir le marché. La gestion du duopole, concurrencé, certes, par les grands marchands au fil des « foires » de Bâle à Miami, a été efficace et les ventes de novembre à New York ont approché les $ 2 milliards.
La vedette a été Klimt avec le « Portrait d’Élisabeth Lederer », provenant de la collection des héritiers d’Estée Lauder, qui a atteint $ 263 millions, la deuxième plus haute enchère de l’histoire, loin derrière quand même du Salvator Mundi de Vinci. Celui-ci avait été acheté par l’Arabie saoudite. On dit que le Klimt l’aurait été par Abu Dhabi. Le tableau avait tout pour séduire par son élégance, son histoire, celle des derniers feux de l’Autriche d’avant la Première Guerre mondiale (les plus beaux Klimt, ceux de sa période dorée sont au palais du Belvédère à Vienne). Mais à côté du Klimt, il y eut un autoportrait de Frieda Kahlo à $ 54 millions (un record pour une femme qui fut aussi la maîtresse de Trotsky) et puis les plus classiques, Rothko, Hockney, Picasso, Monet, Basquiat…
En ces temps d’incertitude, alors que le bitcoin flanche et que l’on doute de l’IA, l’art, comme l’or, retrouve quelques couleurs. Il est dommage que le destin de nombre de ces œuvres soit de finir enfermées dans les coffres de ports francs, comme celui de Genève.
22 novembre 2025
De Donald Trump, on sait désormais que le meilleur (rare quand même) peut côtoyer le pire. C’est bien ce qui se passe actuellement sur le dossier ukrainien. Après l’insulte faite à Zelensky lors de son premier rendez-vous à la Maison-Blanche, les choses s’étaient quelque peu améliorées d’autant plus que Donald Trump ne cachait pas sa « déception » face au mur de Poutine.
Le retournement n’en est que plus spectaculaire. Le plan en 28 points que les États-Unis viennent de présenter à l’Ukraine en sommant Zelensky de l’accepter s’apparente à une capitulation en rase campagne. On savait Steve Witkopf, le négociateur de Trump, promoteur immobilier de son état, fasciné par Poutine. Et le fait que le dossier soit apparemment géré par le vice-président J. D. Vance, dont on se souvient du rôle de roquet face à Zelensky, est en soi inquiétant. Capituler ou perdre le soutien militaire américain le dilemme est cruel pour un Zelensky embourbé par ailleurs dans des affaires de corruption qui éclaboussent toute l’Ukraine. La seule porte de sortie devrait devrait venir de l’Europe, seule capable de compenser la défection américaine. Mais, même sans tenir compte d’Orban et autres Fico, les grands pays européens seront-ils capables d’aller au-delà des bonnes paroles ? À l’époque de Munich, la lâcheté l’avait emportée et les États-Unis s’en étaient lavé les mains. Et on sait où la lâcheté nous a menés.
21 novembre 2025
Bulle ou pas bulle ? On parle là bien sûr de l’intelligence artificielle (IA) et du destin des bulles qui, à l’image de leurs sœurs de savon, est d’éclater un jour. Les marchés en ont fait leur anxiété majeure cette semaine dans l’attente des résultats trimestriels de Nvidia. Finalement, la plus forte capitalisation boursière de la planète (qui est quand même repassée en dessous des $ 5 000 milliards) a dégagé $ 57 milliards de chiffre d’affaires (+ 62 % en un an) avec $ 36 milliards de résultats opérationnels. L’euphorie semble repartie même si elle est un peu entretenue par des opérations croisées entre les principaux acteurs. Il y aura certainement des gagnants, mais aussi beaucoup de perdants et des milliards de dollars partiront en fumée. L’éclatement de la bulle apparaît presque par évidence comme une crise nécessaire.
On pense là, bien sûr, à la bulle internet des années deux mille. Ce qui l’avait alors déclenché, c’était la pénurie de capacités des « tuyaux » par rapport à la masse de projets qui avaient vu le jour. L’intendance n’avait pas suivi. Il pourrait en être de même aujourd’hui quand on sait ce que consomment les fameuses puces sur lesquelles Nvidia a bâti sa fortune. Et puis, le progrès n’attend pas et on parle déjà d’une nouvelle génération d’IA plus efficace et moins énergivore que les LLM (large language model) style ChatGPT. C’est sur cette AI « neuro-symbolique » que veut travailler Yann Le Cun, l’un des principaux « cerveaux » de l’IA qui vient de claquer la porte de Meta. Passée la purge, l’IA repartira.
20 novembre 2025
Il y a cinquante ans, disparaissait – enfin – Francisco Franco Bahamonde, le dernier témoin d’un monde qui s’était déchiré dans les années trente et quarante (en réalité, Mao est mort un an plus tard et l’empereur japonais Hirohito en 1989 ; quant à Hailé Sélassié, il avait été assassiné quelques semaines avant la mort de Franco en août 1975). Quoi qu’il en soit, une page se tournait et il faut saluer la manière dont l’Espagne a su rebondir et rattraper plusieurs siècles en quelques décennies.
Que dire de Franco ? Il fut un général putschiste en une époque où c’était là presque banal en Espagne. La réussite de son « coup », il la doit certes au soutien des dictatures et à la veulerie des démocraties (France et Royaume-Uni en tête), peu à ses capacités militaires, beaucoup aux excès et aux dissensions du front républicain, et en particulier à l’attitude des communistes. D’un côté comme de l’autre, la guerre civile fut atroce, mais Franco ne chercha pas à gagner quelque paix que ce soit : il fut impitoyable et mena le pays d’une main de fer souvent plongée dans le sang. Certes, il eut la sagesse de ne pas entraîner l’Espagne dans la guerre mondiale, de maintenir une neutralité ambiguë (et même de sauver des juifs…), mais par la suite, il imposa une chape de plomb sur la société espagnole en imposant un conservatisme tant économique que social qui la laissa en retard sur toute l’Europe. Reconnaissons quand même qu’il sut préparer sa succession. Nul ne sait si c’est qu’il avait voulu, mais cette ultime absence de chaos reste à méditer.
18 novembre 2025
Il est de bon ton de se gausser du désastre budgétaire français, de l’irresponsabilité absolue dans laquelle baigne l’Assemblée nationale, de l’incohérence de la copie qui vient d’arriver au Sénat. Si la France parvient à avoir quelque budget pour 2026, celui-ci dépassera probablement la barre des 5 %, voire au-delà si les prévisions de la Commission européenne d’une croissance française de 0,9 % en 2026 se confirment. Remarquons que la situation n’est pas meilleure dans nombre de pays européens : l’Allemagne devrait tourner à 4,75 % de déficit et au Royaume-Uni, la situation est pire encore, même si la France conserve la palme de la pagaille.
Ceci étant, l’Union européenne elle-même n’est guère plus exemplaire tant est complexe le chaos institutionnel européen. Le Parlement est en révolte presque ouverte face à la Commission européenne sur la question du budget des cinq années à venir et en particulier sur le projet de fusion des budgets agricoles et régionaux. Mais Bruxelles est aussi devenu un nid de serpents où s’affrontent les ambitions d’Ursula von der Leyen et les contre-pouvoirs tant du Parlement que des États membres sans parler de la position précaire de la « responsable » des affaires étrangères Kaja Kallas.
S’il n’y a plus guère de pilote dans l’avion à Paris, il n’y en a malheureusement pas plus à Bruxelles, ce qui est peut-être encore plus grave en ces temps de tensions internationales.
16 novembre 2025
Au début de ce siècle, après l’effondrement du communisme soviétique, l’ouverture au moins économique de la société chinoise et la disparition des dernières dictatures de l’Espagne de Franco aux régimes militaires latino-américains et même africains, on put croire avec Francis Fukuyama en « la fin de l’Histoire » en ce sens que la matrice démocratique l’avait emporté au-delà des grandes idéologies qui avaient dominé le siècle précédent. C’est bien l’inverse qui se produit aujourd’hui : un institut suédois (Varieties of Democracy) estime ainsi qu’en 2024, 72 % de la population mondiale vivait sous le joug de régimes autocratiques, et, il est vrai que le mouvement s’est renforcé ces dernières années de la Turquie d’Erdogan à la Hongrie d’Orban et, bien sûr, à la Russie de Poutine sans oublier les tendances à l’œuvre dans l’Inde de Modi et même sans trop exagérer dans l’Amérique de Trump. Et là où survivent les apparences de la démocratie, comment ne pas s’inquiéter de la montée de partis populistes dont on sait la tendance naturelle à la dérive autocratique ? Enfin, là où elle reste vivante et incontestée, la démocratie vire de plus en plus à la pagaille, la France en étant le plus cruel et malheureux exemple. Mais l’Union européenne, qui reste le parangon du fait démocratique dans le monde et qui devrait en être le porte-étendard, ne se porte guère mieux si on en juge par les tensions actuelles entre la Commission et le Parlement. Alors, certains de rêver en une « autocratie éclairée », comme le fit Voltaire avec Frédéric de Prusse ou Catherine de Russie. Mais on sait ce qu’il en advint.
15 novembre 2025
À l’opéra Bastille à Paris se poursuit la production d’une nouvelle tétralogie de Wagner confiée à un metteur en scène catalan, Calixto Bieito. C’était ce soir le tour de la Walkyrie. Dans un opéra qui ne comporte pas de chœur, les voix sont essentielles, et là, elles étaient admirables à commencer par celle de Stanislas de Barbeyrac dans le rôle de Siegmund.
Mais que dire de la mise en scène. Autant qu’un spectateur béotien ait pu le comprendre, l’idée du metteur en scène était de faire de Wotan un magnat des nouvelles technologies, dont le Walhalla est une sorte de « data center ». C’est certes un peu tiré par les cheveux, mais il est exact que le thème de l’immortalité est à la mode dans certains cercles californiens, de Peter Thiel à Elon Musk. Et dans la Walkyrie, il y a bien l’affrontement entre les dieux immortels et les hommes mortels. Brunnhilde en trahissant Wotan, perd son immortalité. Soyons honnêtes, il faut maintes réflexions au spectateur pour parvenir à ce modeste niveau de compréhension de la pensée fumeuse du metteur en scène et bien des « détails » lui ont échappé, comme l’usage de masques à gaz dont Wotan use et abuse. Et que dire de la chevauchée des Walkyries qu’il a transformé dans une scène de grand guignol de science-fiction. Une chose est certaine, cette mise en scène là n’est pas immortelle et l’on frémit de penser que Monsieur Bieito a encore deux opéras de la Tétralogie sur lesquels il va pouvoir poursuivre son lourd et prétentieux massacre.
13 novembre 2025
Dix ans déjà… Dix ans que les attentats du Bataclan secouaient la France. Le devoir de mémoire est là plus que justifié et ce d’autant plus que la menace demeure même si elle a changé de nature. L’État islamique en tant que tel a disparu, mais il reste un peu partout dans le monde, en Afrique en particulier, des « franchisés » de Daech, d’Al-Qaida, de Boko Haram, sans oublier les talibans en Afghanistan et même les mollahs iraniens. Ils sont sur le terrain (aux portes de Bamako aujourd’hui), mais surtout au fil des réseaux avec une capacité d’influence presque intacte auprès d’une jeunesse influençable capable d’initiatives isolées d’autant plus difficiles à anticiper qu’elles sont presque spontanées. L’islamisme demeure d’autant plus une menace qu’il se nourrit de l’échec économique et politique de nombre de pays à l’image des dictatures militaires au Sahel, de l’échec aussi de l’intégration dans nombre de quartiers. Et force est de constater que l’on manque en islam de voix capables de modérer, de s’adapter et d’interpréter au-delà de visions fondamentalistes qui occupent le devant de la scène. Plus que jamais, il est nécessaire d’ouvrir échanges et dialogue entre les grandes spiritualités au moment même où pour nombre d’entre elles ce sont extrémistes et intégristes que l’on entend.
Et surtout, ne pas oublier…
12 novembre 2025
« Alea jacta est ! » L’Assemblée nationale vient d’entériner ce soir la suspension de la réforme des retraites. Le gouvernement a même lâché en dernière minute une ultime concession au Parti socialiste sur les carrières longues. Le vote a été obtenu par une coalition pour le moins inédite du PS, du Rassemblement national et de quelques verts et autres centristes et avec l’abstention des macronistes. Il fallait entendre les commentaires de satisfaction des dirigeants socialistes fiers d’avoir gagné une bataille et même la guerre contre cette réforme « scélérate ».
Et pourtant quelle défaite pour la France qui est désormais le seul pays d’Europe à rétropédaler ainsi et à refuser de prendre en compte les évidences démographiques : des vies plus longues, moins de naissances et une pyramide des âges qui tourne en toupie. Certes, la réforme « Borne » n’était pas parfaite et on en veut à Édouard Philippe qui avait provoqué les syndicats en insistant pour mentionner le seuil de 64 ans alors qu’il était si facile de le contourner. On en veut aussi au Medef d’avoir sabordé le « conclave » initié par François Bayrou. Mais on en veut surtout aux socialistes d’avoir, par pure démagogie, fait de ce dossier l’étendard de leur ultime combat. Et dire qu’ils se prétendent les héritiers de Mendès France !
Pendant ce temps, au Parlement européen, Raphaël Glucksmann s’indignait d’un vote commun de la droite (PPE) et de l’extrême droite. Manifestement, à Paris, les choses sont différentes et les alliances contre nature tolérées.
11 novembre 2025
2025 n’est pas terminé, mais on peut déjà estimer que cette année sur les marchés mondiaux aura été celle de l’or. Certes, on a beaucoup parlé des terres rares et de nombre d’autres métaux critiques tant pour la transition énergétique que pour les révolutions industrielles qui se poursuivent. L’antimoine utilisé dans la fabrication des munitions, malheureusement en forte demande par les temps actuels, a eu ainsi son heure de gloire : mais l’or, c’est autre chose et la relique barbare dont se moquait Keynes n’a cessé de confondre ses détracteurs passant allègrement des seuils mythiques dont rêvent les montagnards au-delà des 3 000 pour les pyrénéens, des 4 000 pour les alpins et avec désormais le Mont-Blanc (4 806) comme nouvel objectif ; on parle bien sûr de dollar l’once (l’once troy ou de Troyes, de 31,1 grammes, définie ainsi au temps des foires de Champagne).
Ce renouveau de l’or a de quoi surprendre, car il a perdu presque toute dimension monétaire, même si les banques centrales aiment en avoir un peu et continuent à en acheter, certaines parmi les plus improbables : ces dernières semaines, c’était ainsi la banque du Kazakhstan qui était aux achats. En dehors de quelques usages industriels limités (en dehors de la joaillerie), l’or ne peut être considéré comme un métal stratégique. Il est surtout un placement stérile, l’archétype de cette fortune « improductive » que l’on a récemment fustigé en France. L’or, en effet, ne crée aucune richesse et, sur ce point au moins, Keynes et Schumpeter seraient tombés d’accord. Waren Buffett s’étonnait d’ailleurs que l’on dépense autant d’énergie (et d’argent) de la terre pour en extraire de l’or que l’on enterrait ensuite dans les coffres des banques (on pourrait dire la même chose du « minage » des cryptomonnaies, comme le bitcoin). Enterrer, c’est bien là le cœur de la logique d’un placement qui est celui de la peur. L’or reste le fruit des temps incertains. Il est anonyme et, derrière les poinçons de ses raffineurs, on ne sait quelles sordides histoires, de ruées, mais aussi d’esclavage, se cachent. Aujourd’hui, l’or du Soudan, raffiné aux Émirats, finance la guerre civile la plus atroce de la planète. Et cet or-là, il peut se glisser dans les moindres lingots stockés à Londres et désormais aussi à Shanghaï.
Mais voilà, dans les allocations de portefeuille, alors que les taux baissent, les gérants craintifs recommandent 10 à 20 % d’or plutôt que des obligations. Et l’or de s’envoler, au-delà du Mont-Blanc peut-être !
Il n’est pas seul et son vieux compagnon du temps du bimétallisme, l’argent, a fait mieux encore en cette année. Il est vrai qu’il vient de loin : longtemps, des ateliers monétaires de Rome à ceux de Napoléon, le ratio entre l’or et l’argent tourna autour de 15. Mais la démonétisation de l’argent, puis la perte de son principal débouché industriel, la photographie « argentique », poussa ce ratio au-delà de 100, et ce d’autant plus que l’argent, souvent sous-produit de la mine d’autres métaux (plomb, zinc), était devenu une production presque « fatale ». Mais l’argent vient de trouver une nouvelle jeunesse au cœur de la transition énergétique avec les panneaux photovoltaïques. Depuis quatre ans, le marché mondial est déficitaire et les stocks apparents diminuent. À $ 50 l’once, le ratio or/argent est retombé autour de 80, ce qui reste élevé sur la très longue histoire, mais quand même un peu plus réaliste. Ramenée à l’autre grande matière première de la planète, le pétrole, la performance de l’or est tout aussi remarquable : de moins de 10 à la fin des années soixante au temps des cartels pétroliers et de Bretton Woods et encore au début du siècle, le ratio entre l’once et le baril est désormais de l’ordre de 60 et pourrait même atteindre 100 si les prévisions du baril de pétrole à $ 50 et de l’once d’or à $ 5 000 se confirment..
2025 aura été une année de guerres et de tensions, d’excès de toutes sortes, et l’or a été de ces fêtes-là comme un indicateur cruel de tous les malheurs du monde. Quand José Maria de Heredia célébrait ces Conquérants « qui allaient conquérir le fabuleux métal que Cipango murit dans ses mines lointaines », imaginait-il que tant de misères en serait l’ultime résultat ?
9 novembre 2025
Comment faire du Faust de Gounod un manifeste politique ? C’est la performance du metteur en scène Franck Castorf, dont la production déjà ancienne (Stuttgart, 2016) se donnait aujourd’hui à l’Opéra de Vienne.
Soyons honnête, le livret de l’opéra, inspirée de Goethe, est, comme c’est souvent le cas, complexe et parfois quelque peu incohérent, les compositeurs devant s’imposer quelques « grands airs » bien souvent assez artificiels. L’œuvre de Gounod est d’ailleurs passée à la postérité par l’air des bijoux de Marguerite rendu célèbre par la Castafiore dans les albums d’Hergé. Mais revenons à la mise en scène de Franck Castorf. Celui-ci a estimé que l’opéra de Gounod était le symbole de cette fin du XIXe siècle qui vit triompher à la fois capitalisme et colonialisme, ce qu’il faut, bien sûr, dénoncer, quitte à tordre le cou à la réalité historique. L’opéra est transposé à Paris au début des années soixante en pleine guerre d’Algérie. L’action se déroule à la station Stalingrad et quelques vidéos rappellent aux Allemands ce que furent Vichy et la collaboration. La société de consommation est fustigée par les premières publicités de cette époque (Omo, Gibbs) et la guerre d’Algérie est délicatement abordée par des légionnaires qui rapportent les têtes de leur victime et par un discours du général Salan. Le café où se passe une partie de l’action est celui de « L’or noir », peut-être en référence au pétrole, symbole de toutes les calamités. Il reste quand même quelques inventions scéniques (des cameramen qui filment et projettent sur des écrans) et puis, un final poignant, celui de la défaite de Méphistophélès. L’extraordinaire est aussi que cette mise en scène idéologique tienne depuis dix ans !
8 novembre 2025
Ce mois d’octobre 2025 a été marqué sur les marchés de matières premières par deux records dans le domaine des métaux, mais de nature fort différente : l’or à plus de $ 4 000 l’once ($ 4 381 exactement) et le cuivre à $ 11 200 la tonne. Pour l’or, nous sommes dans la logique de la peur et de l’irrationnel, ce moment où les investisseurs les plus avisés perdent tout sens commun et pensent que les arbres peuvent monter au ciel (de ce point de vue, or et bitcoin sont de la même famille). Alors, après quelques prises de bénéfices, pourquoi ne pas continuer et voir se rapprocher la barre des $ 5 000 ! L’or a entraîné dans son sillage le métal qui fut longtemps son alter ego en matière monétaire, l’argent. Si les débats sur le bimétallisme au XIXe siècle sont bien oubliés, l’argent à la différence de l’or a des raisons « fondamentales » de voir son prix s’apprécier : s’il a perdu depuis longtemps le débouché de la photographie argentique, il est aujourd’hui devenu incontournable dans la fabrication des panneaux solaires et le marché est déficitaire depuis quatre ans. Cela peut justifier les tensions actuelles et des prix qui rappellent aux plus anciens la grande spéculation des frères Hunt (des milliardaires texans du pétrole) en 1980.
Les fondamentaux, c’est bien ce qui justifie la hausse encore modérée du cuivre. Certes, en 2025, le marché aura été à peu près à l’équilibre avec même une surcapacité de raffinage (les smelters). Mais ces derniers excédents ont fondu avec les accidents et les réductions de production : après le Panama, ce sont le Chili et plus récemment l’Indonésie qui ont été affectés. Et puis, on voit bien qu’il n’y a pas de grands projets miniers en gestation et que, dès l’année prochaine, peut-être, le marché du cuivre sera en déficit structurel avec la montée des besoins liés à la transition énergétique. Si, pour l’or on peut parler de bulle (et le destin d’une bulle n’est-il pas d’éclater un jour !), pour le cuivre, il s’agit d’un mouvement de fond et des prix de l’ordre de $ 15 000 la tonne (et même au-delà) sont probables pour les années à venir, même en tenant compte de la nécessaire adaptation des technologies à cette nouvelle donne.
Il faut, en effet, tenir compte de l’élasticité de la demande, et cela presque pour toutes les matières premières. Il y a un an, le cacao battait tous les records et dépassa pendant quelques jours au début de 2026, les $ 12 000 la tonne. Il en cote aujourd’hui à peu près la moitié. Mais, entre-temps, les broyages (c’est-à-dire la demande des chocolatiers) ont diminué de 10 à 15 % et on a même commencé à fabriquer du « chocolat » sans cacao ! Tout le petit déjeuner, du jus d’orange au cacao et même un peu au café, qui avait flambé l’hiver dernier, est aujourd’hui en repli. Les arbres ne montent pas au ciel…
On peut aussi se demander jusqu’où leurs branches peuvent tomber. C’est ainsi le cas du pétrole confronté à un excédent mondial dans les mois à venir de 4 millions de barils/jour (sur un marché de l’ordre de 105 mbj). Logiquement, les prix devraient tomber vers $ 50 le baril. Mais il y a tant d’impondérables, de l’impact des nouvelles sanctions américaines sur la Russie à la réaction des producteurs américains de pétrole de schiste, sans oublier quand même tant l’Iran que le Venezuela.
Exubérance et déprime tout aussi irrationnelle sont le lot quotidien de ces marchés de matières premières qui continuent à nous fasciner et sur lesquels, depuis quarante ans maintenant veille l’œil de CyclOpe !
7 novembre 2025
Viktor Orban est à Washington. Il est là pour rencontrer Donald Trump, dont il se prétend l’ami et même presque le représentant en Europe, illustrant à merveille toutes les ambiguïtés trumpiennes vis-à-vis de la Russie. Cette fois-ci, il vient demander un passe-droit, celui de pouvoir continuer à importer du pétrole russe. Jusque-là, il a utilisé son pouvoir de nuisance au sein de l’UE pour obtenir de Bruxelles le droit de continuer à importer du pétrole russe. En réalité même, la Hongrie a augmenté sa dépendance au pétrole russe, passant de 68 % de ses importations en 2020 à 86 % en 2024 et probablement plus de 90 % aujourd’hui. L’opération est très juteuse pour le pétrolier hongrois MOL, une entreprise privée, mais dont les liens avec le pouvoir sont étroits, qui raffine le pétrole russe importée par l’oléoduc Droujba (l’amitié entre les peuples) qui traverse d’ailleurs l’Ukraine et approvisionne aussi la Slovaquie (MOL possède aussi la raffinerie de Bratislava). Ce pétrole est officiellement acheté à un intermédiaire, Normeston, basé à Chypre, à Dubaï et en Suisse et lié à l’oligarque G. Timchenko, un proche de Poutine, qui fut l’un des propriétaires du négociant Gunvor, le même qui a failli racheter les actifs internationaux de Lukoil. Ce monde est bien petit et on peut imaginer que la manne russe irrigue aussi les couloirs hongrois. Orban n’a aucune envie de voir ainsi péricliter la poule aux œufs d’or.
Il est vrai que la Hongrie, tout comme la Slovaquie, est enclavée et que renoncer aux achats en Russie poserait quelques problèmes. Néanmoins, il existe un autre oléoduc, partant de l’Adriatique en Croatie (Adria), qui pourrait en grande partie satisfaire les besoins hongrois. Mais pour des raisons tant matérielles que politiques, Orban ne veut pas rompre avec Poutine.
Donald Trump peut-il l’entendre de cette oreille et satisfaire son « ami » Orban au moment même où il demande à la Chine, à l’Inde et à l’UE de réduire, voire de supprimer leurs achats de pétrole et de gaz russe ? C’est là un choix presque cornélien dont il ne pourra se tirer par l’une de ses pirouettes habituelles. Ce sera là, en tout cas, une indication sur la volonté américaine de réduire la manne financière qui permet encore à Poutine de financer sa guerre en Ukraine. À suivre donc avec attention !
5 novembre 2025
Mauvaise semaine pour Donald Trump. Après une tournée asiatique qui s’est heurtée au roc chinois, il vient de subir une défaite symbolique aux élections partielles qui ont dû gâcher le premier anniversaire de sa propre élection. New York, le New Jersey, la Virginie et indirectement la Californie sont solidement restés dans le camp démocrate. Le nouveau maire de New York est même vécu comme une provocation par Donald Trump.
Au même moment, le « shutdown » battait au-delà de 37 jours un record de durée et commençait à paralyser des pans entiers de la vie quotidienne aux États-Unis. Et, malgré ses dires l’économie – ou au moins son « ressenti » – semblait donner quelques signes de ralentissement.
Enfin, l’ouverture des auditions de la Cour suprême sur l’environnement légal de ses décisions tarifaires fait peser un doute sur ce qui est un axe majeur de sa politique économique. Certes, une majorité des juges lui semble acquise, mais il s’agit d’un point fondamental de droit constitutionnel, celui de la distinction entre le pouvoir du président et celui du Congrès qui n’a pas convaincu certains des juges – et notamment le président – qui lui sont pourtant proches.
Enfin au plan international, la situation à Gaza reste confuse et, sur le dossier ukrainien, Poutine ne veut manifestement rien entendre.
Il y a des moments comme cela où rien ne va comme on le voudrait. Mais reconnaissons à Donald Trump une rare capacité de rebond : un parcours à Mar-a-Lago et tout ira bien !
4 novembre 2025
Le marché de l’or serait-il devenu raisonnable ? Le prix de l’once qui avait culminé à plus de $ 4 300 l’once est repassé sous la barre des $ 4 000. En réalité, il s’agit là de prises de bénéfices et les prévisions de $ 5 000 l’once continuent à fleurir un peu partout. L’or continue de fasciner et la « relique barbare » chère à Keynes reste au cœur de l’actualité. Quel paradoxe en ce XXIe siècle ?
L’or est en effet le placement le plus stérile que l’on puisse imaginer. Waren Buffett se moquait de ce qu’il en coûtait d’extraire de l’or au plus profond de la terre pour ensuite l’enterrer dans les coffres des banques. En ces temps où l’on parle en France de fortune « improductive », l’or en est le meilleur et le triste exemple. Mais il rassure et sa discrétion est un avantage supplémentaire. À la fin du XIXe siècle en France, il y avait dans nombre de tiroirs quelques « Napoléons » qui valait quand même mieux que des emprunts russes. Ce réflexe, on peut l’expliquer encore en Inde et en Chine, où la méfiance vis-à-vis tant des systèmes politiques que financiers justifie un peu de thésaurisation.
Mais pour le reste, l’or n’est malheureusement qu’un indicateur du malheur du monde. Il est le symbole de la peur, de ce moment où l’on cherche à se protéger, où l’on préfère enterrer de l’or plutôt que d’investir dans des activités productives.
Quant à l’avenir du prix de l’or ? $ 5 000 l’once, pourquoi pas tant les incertitudes dominent le monde. Mais l’or, c’est aussi du sang. L’or du Soudan, raffiné aux Émirats, finance la guerre civile la plus atroce de la planète. C’est cela aussi, la folie de l’or.
2 novembre 2025
Tard en cette nuit d’Halloween, les députés ont voté un amendement visant à remplacer l’IFI par un impôt sur la fortune « improductive ». L’auteur de cet amendement est un député centriste que l’on ne peut soupçonner de vouloir réveiller les grands débats idéologiques de la répartition entre capital et travail. Et pourtant, il pose sans le savoir une question fondamentale : quelle est la part du capital dans la fonction de production ? Si une fortune peut être improductive, c’est qu’il y a aussi des fortunes productives. Dans une vision quelque peu manichéenne, il y aurait donc un bon et un mauvais capital et le problème est, bien sûr, d’en faire la distinction. Les responsables du Parti socialiste ont leur réponse toute faite puisqu’ils estiment qu’avec cet amendement, c’est l’ISF qui est rétabli. Cela veut dire que toute épargne placée en actions d’entreprises serait « improductive », que toute obligation d’état destinée à financer les déficits budgétaires le serait aussi ! Certes, les biens de loisir peuvent apparaître improductifs, mais ne contribuent-ils pas aussi à entretenir des secteurs entiers de l’économie, ceux d’ailleurs (luxe, tourisme…) qui restent les derniers secteurs d’excellence – et productifs – en France !
Un mot n’a pas été prononcé, mais il est implicite dans tous les discours malgré son parfum du XIXe siècle, c’est celui de la rente et du rentier qui nous hante depuis Balzac, Zola ou Proust. La fortune improductive, c’est bien celle du rentier, mais on oublie qu’au fil du XXe siècle, les rentiers ont été régulièrement ruinés par les grandes vagues inflationnistes. Une fortune improductive ne reste pas longtemps tant elle est vouée à disparaître au fil des générations. Mais l’image du rentier demeure en filigrane derrière celle du riche et c’est lui, bien entendu, qu’il faut taxer. Aux familiers des Évangiles, cela rappellera la célèbre parabole des talents : le maître félicite ceux qui ont fait fructifier leur capital et rejette celui qui a enterré son talent en refusant de jouer le jeu du marché et de l’entrepreneuriat. Comme il le dit au maître : « tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain ». Cela correspond bien à la compréhension que certains ont encore des excès du capitalisme « financier ».
Il y a peu de chances que ce nouvel IFI voit le jour tant il serait difficile d’en définir exactement les contours. Au point où en est, ne vaudrait-il pas mieux s’inspirer du modèle… suisse ! Il y a, en effet, en Suisse, un ISF prélevé par les cantons qui porte sur l’intégralité de la fortune, y compris les biens professionnels, les œuvres d’art… Son taux est modéré et il s’apparente presque à une taxe de citoyenneté. Enfin, son rendement est excellent. Ainsi, rétablir un ISF, mais universel sans toutes ces niches que les parlementaires adorent, serait peut-être une sortie par le haut d’un débat devenu balzacien !
1er novembre 2025
Deux jours après la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping, on peine à en faire le bilan en l’absence de communiqué officiel. Comme à son habitude, Trump a parlé d’un moment « fantastique et incroyable », mais le résultat concret semble limité et s’apparente en réalité à un « cessez-le-feu ». La Chine a accepté de lever ses restrictions à l’exportation de terres rares, mais pour un an. Elle s’est engagée à importer pour les trois années à venir 25 millions de tonnes de soja par an, c’est-à-dire à peu près – mais pas plus – ce qu’elle importait ces dernières années, soit un quart de ses besoins. Il y aurait eu aussi des engagements pris sur le fentanyl. En échange, les États-Unis diminuent un petit peu les droits de douane sur les produits chinois (de 57 % à 47 %) et la supertaxe de 100 % supplémentaire brandie par Trump est oubliée. Il semblerait aussi que les États-Unis aient lâché sur les taxes portant sur les escales aux États-Unis de navires fabriqués en Chine. Les exportations de produits de haute technologie (puces Nvidia, mais pas la dernière génération semble-t-il) seraient aussi autorisées. On est loin, en tout cas, d’un accord en bonne et due forme et on reste l’arme au pied dans une ambiance de guerre froide. Quand Trump domine son interlocuteur comme avec la nouvelle Première ministre japonaise, tout va bien, mais face à des adversaires comme Poutine ou Xi, il apparaît beaucoup plus fragile. Quant à l’Europe, est-elle concernée sur le dossier des terres rares ? à Bruxelles, on s’interroge.
31 octobre 2025
Sur les anciens calendriers, d’inspiration catholique, le 31 octobre est la Saint-Quentin. Mais, sur les plus récents, le saint a disparu au profit d’un phénomène récent aux confins du mystique et du fantastique : Halloween. Il est fascinant de constater avec quelle ampleur cette fête issue de la tradition irlandaise et implantée aux États-Unis a pu conquérir la France au point qu’on ne peut en cette soirée que croiser dans les rues enfants et aussi adultes déguisés en sorciers et autres vampires.
Si Halloween vient de l’anglais All Hallow’s Eve (la veille de tous les saints et donc de la Toussaint), ses racines chrétiennes ont depuis longtemps disparu et on se rattache beaucoup plus désormais au paganisme celtique. On peut y voir d’ailleurs une sorte d’ultime victoire du paganisme. Au début de l’ère chrétienne, pour éradiquer les dernières pratiques païennes (au VIe siècle), des évêques comme Césaire d’Arles n’hésitaient pas à en faire l’œuvre du diable. Les déesses de l’Ancien Monde (Diane, Aphrodite) devenaient ainsi des sorcières, intégrant en quelque sorte l’ordre chrétien par son côté le plus négatif, celui de Satan et des démons.
Alors que la Toussaint est presque oubliée en France (si ce n’est le lendemain pour fleurir les cimetières), Halloween a pris un dessus certes amusant et ludique, mais aussi profondément inquiétant dans un mélange de fantasmagorie et… d’exploitation commerciale.
30 octobre 2025
Pour la première fois donc, le Rassemblement national est parvenu à faire adopter une de ses résolutions proposant l’annulation des accords de 1968 avec l’Algérie. Immédiatement, tout ce que l’hémicycle contient de « bien pensants » s’est indigné à la fois vis-à-vis de ceux qui ont soutenu ce texte (LR, Horizon) et de ceux qui étaient absents (les macronistes). S’il est pourtant un sujet qui ne se prête pas aux jugements lapidaires et à la caricature facile, c’est bien celui-là.
La France et l’Algérie entretiennent une relation passionnelle que l’excellent film de François Ozon adaptant l’Étranger de Camus a admirablement illustré (le meurtre de l’« arabe » dans un Alger de carte postale). Le pouvoir algérien use et abuse d’une rente mémorielle qui lui permet de tenir la dragée haute vis-à-vis de la France, mais qui lui permet aussi de conserver le pouvoir au sein d’une oligarchie dont la légitimité tient elle aussi à une guerre qui s’est terminée il y a plus de soixante ans. Si la France continue à fasciner les jeunes Algériens, c’est que leur avenir est totalement bouché par un échec économique patent. L’Algérie est en fait la victime de deux rentes, la rente mémorielle déjà évoquée, mais aussi la rente énergétique (pétrole et gaz) gaspillée, mais qui permet à l’oligarchie militaire de maintenir son contrôle sur le pays. L’Algérie est malheureusement un triste exemple de la « malédiction » des matières premières à l’image du Venezuela ou de la Libye. La France n’y a là aucune responsabilité.
27 octobre 2025
Paul Biya, 92 ans, Alassane Ouattara, 83 ans, l’Afrique de l’Ouest détient un record dont il n’est pas sûr qu’elle puisse se féliciter au fil des élections qui viennent de maintenir au pouvoir des vieillards dont l’état de santé physique et même mental peut légitimement inquiéter. Le Cameroun et la Côte d’Ivoire les ont « élus » au terme de processus électoraux sinon frauduleux au moins manipulés, comme c’est malheureusement devenu la règle dans nombre de pays africains à l’image du Rwanda ou du Zimbabwe. Certes, des élections, même trafiquées, valent mieux que des coups d’État et des dictatures militaires, comme c’est le cas au Sahel.
Mais quand même, et en particulier dans le cas de la Côte d’Ivoire, est-ce bien raisonnable et l’intéressé lui-même, s’il n’est pas trop manipulé par son entourage, n’aurait-il pu prendre conscience que l’heure d’une retraite méritée était venue ? Il y a quelques années, un milliardaire africain qui a fait fortune dans la téléphonie mobile, Mo Ibrahim, avait, au travers de sa fondation, créé un prix qui récompensait un dirigeant africain pour sa gouvernance et en particulier pour sa capacité à abandonner le pouvoir de manière démocratique. Le dernier lauréat en fut le président du Niger, Mahamadou Issoufou en 2021, un choix contesté plus tard puisque l’intéressé n’aurait pas été étranger au coup d’État de 2023. Depuis, il n’y a eu aucun lauréat. Triste constat d’une gouvernance africaine qui reste, au-delà même des guerres civiles (Soudan, RDC), le handicap majeur du continent.
25 octobre 2025
Après un court échauffement et quelques escarmouches, la bataille du budget commence donc. La discussion commence malheureusement par le volet « recettes », celui sur lequel l’inventivité fiscale des parlementaires peut s’exprimer de la manière la plus libre et… irresponsable. Avant même que d’aborder la désormais célèbre « taxe Zuckman », on a eu quelques escarmouches parfois confuses et des votes même contradictoires tant la matière est technique et nombre de députés plutôt béotiens au-delà du mantra dominant de faire payer les « riches ».
À la manœuvre, le parti socialiste durcit son discours : au-delà des retraites (décalées, suspendues… ?), il veut plus sur le volet fiscal en menaçant de l’arme de la censure que toutefois ses députés, comme ceux de LR, n’ont aucune envie de voter tant, dans leurs circonscriptions, ils ont à perdre d’une dissolution.
Les deux partis historiques (LR et PS) sont confrontés au même dilemne. À l’Assemblée, leurs dirigeants parlent fort, font des effets de manche et utilisent leur pouvoir de nuisance. Ils savent simplement qu’ils ne peuvent aller trop loin tant leur base, menacée sur le terrain, est nerveuse. La dissolution est devenue une sorte d’arme atomique. Si on l’utilise, elle risque de détruire tout le paysage politique. C’est bien la seule chance du Premier ministre que de jouer de ces ambiguïtés en trouvant chaque jour de nouveaux compromis et en espérant que du côté de l’Élysée on ne prenne pas un malin plaisir à souffler sur les braises. Quant au budget qui pourra sortir de cet exercice ?
24 octobre 2025
Entre Trump et Poutine, le roman-photo de « Crises et châtiment » se poursuit. Un jour, Trump conseille à Zelensky d’accepter les conditions de « paix » de Poutine et de lâcher le Donbass. Le lendemain, il met en place des sanctions potentiellement draconiennes vis-à-vis des « majors » pétroliers russes Rosneft et Lukoil (5,3 mbj de production à eux deux)..
Jusque-là, les sanctions américaines avaient été modérées et dans la réalité peu appliquées : quelques raffineries chinoises, des armateurs et leurs navires plus ou moins fantômes. Les États-Unis n’avaient même pas suivi l’Europe dans la baisse du prix plafond appliqué aux ventes de pétrole russe. En réalité, Donald Trump ne souhaitait pas contribuer à des tensions sur le marché et appliquait le même « benign neglect » aux exportations de l’Iran et même du Venezuela. Mais la situation du marché a changé : l’heure est aux excédents et à la baisse des prix en deçà même de ce qui est supportable pour les producteurs américains. Donald Trump peut donc sortir la grosse artillerie sans risquer de faire flamber les cours du pétrole. Il utilise là le privilège du dollar au cœur du système financier mondial. Toute entreprise ayant des contacts, mêmes secondaires avec Rosneft, Lukoil ou l’une de leurs filiales peut tomber sous le couperet (un couperet qui coûta en son temps $ 9 milliards à BNP Paribas sur d’autres affaires).
Les majors pétroliers chinois (CNOOC, Petro China…) ont réagi, semble-t-il, sur instructions des autorités, en marquant une pause dans leurs achats de pétrole russe au moins par voie maritime (une partie arrive par oléoduc et serait moins concernée). Mais la Chine a les moyens de passer outre et nul doute que ce sera un des sujets de discussion lors de la rencontre entre Trump et Xi à l’occasion du sommet de l’APEC.
C’est du côté indien que les choses sont plus complexes (la Chine importe 1,5 mbj à peu près). Le principal raffineur indien appartient au groupe Reliance du milliardaire Mukesh Ambani. On imagine mal ce groupe diversifié pouvoir se priver du système financier américain même s’il a signé en décembre dernier un contrat de livraison de 500 000 bj avec Rosneft sur dix ans.
Si les États-Unis vont au bout de la logique de ces sanctions, on peut estimer que la Russie, qui exporte à peu près 5 mbj de pétrole brut à 80 % vers la Chine et l’Inde, perdra de l’ordre de 1 à 2 mbj de débouchés qu’il lui faudra remplacer avec une prime de risque, d’autant plus élevée (en différentiel avec le Brent). Cela représentera quand même une demande supplémentaire que les excédents actuels pourront satisfaire sans problème d’autant plus que la Chine a manifestement reconstitué ses stocks cette année (à hauteur, semble-t-il, de presque 1 mbj). La remontée logique du prix du baril pourrait ne pas aller bien loin et la zone des $ 60/$ 65 pour le Brent reste d’actualité d’ici la fin de l’année, sauf nouvelles décisions trumpiennes !
22 octobre 2025
C’est un petit club fermé dans lequel on ne rentre que par la grâce de sa date de naissance, celle donc du 22 octobre qui concerne l’auteur de ces lignes, comme le rappellent fidèlement les Échos de ce jour. Les années passant, à 74 ans je fais partie des anciens. Nous avons, en effet, perdu, ces dernières années, une prix Nobel de Littérature, Doris Lessing et un académicien, René de Obaldia. Nos doyens sont désormais des acteurs, l’américain Christopher Lloyd (Vol au-dessus d’un nid de coucou) à 87 ans et Catherine Deneuve à 82 ans. Pour le reste dans cet aréopage de célébrités, on trouve le secrétaire général de l’Élysée, une ancienne ministre, une footballeuse, un chorégraphe et quelques entrepreneurs.
Mais, entrer ainsi dans sa soixante-quinzième année, c’est quand même marquer trois quarts de siècle, une période étonnante de l’histoire, la plus longue d’un ordre mondial sans guerres majeures (au XIXe siècle, la paix issue du traité de Vienne n’avait duré que cinquante ans). Né pendant la guerre de Corée, j’entame ce dernier quart de siècle avec la guerre en Ukraine, mais pour la France, passés les affres de l’Algérie, c’est bien la paix et le progrès tant économique que social qui ont dominé ces années. L’histoire se répétant un peu quand même, le Parlement français retrouve aujourd’hui les mauvaises habitudes qui furent les siennes dans les années cinquante, un temps où dans les cours de récréation, on jouait aux billes et on lisait Tintin, le « journal des jeunes de 7 à 77 ans ». Ouf, j’y suis encore !
21 octobre 2025
Comment échapper aux images de Nicolas Sarkozy entrant à la prison de la Santé. Comme le rappelait avec cruauté un journaliste britannique, il est le troisième chef de l’Etat français à connaître pareil sort après Louis XVI et Pétain ! Si la comparaison est exagérée, le symbole n’en est pas moins fort.
Certains s’en réjouissent et y voient une preuve de la force de la démocratie française qui soumet chacun à l’ordre de la justice qu’il soit faible ou puissant. La loi doit être la même pour tous et en toute liberté, les magistrats se doivent de l’appliquer en leur âme et conscience. Dans le cas précis de Nicolas Sarkozy, on doit aussi admettre qu’il avait déjà souvent frôlé la ligne jaune et qu’à l’image d’une bonne partie de la classe politique française, ses relations aux questions financières et matérielles furent pour le moins laxistes, même si dans ce cas précis la charge de la preuve n’a pas été déterminante.
La vraie question reste celle de l’exécution provisoire qui ne s’imposait pas et qui pourrait même contribuer à faire de Nicolas Sarkozy un « martyr » victime de la vengeance des juges. Il est entré en cellule avec un exemplaire du « Comte de Monte Cristo » : Edmond Dantes avait été victime de l’arbitraire de Villefort, le procureur de Marseille ! Nicolas Sarkozy saura jouer de cette fibre pour conserver son rôle de « parrain » d’une droite française plus désorientée que jamais. Dans beaucoup de pays, les hommes politiques battus se retirent et souvent s’impliquent dans le monde caritatif. En France, cela a été rarement le cas et ne doutons pas que Nicolas Sarkozy rebondira au lendemain de cette épreuve que les juges auraient pu lui épargner.
20 octobre 2025
À Genève vient de s’ouvrir la seizième conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED ou UNCTAD en anglais). Il y a de fortes chances que personne n’en parle et que nul journal ne s’en fasse l’écho. Pourtant, la CNUCED, une Organisation des Nations unies, vieille de soixante ans, connut son heure de gloire. La première CNUCED s’était réunie à Genève en 1964. Au lendemain des indépendances, on rêvait alors de développement économique et de rattrapage du Tiers Monde sur un modèle qui devait se tenir à mi-chemin du libéralisme et du socialisme (mais qui dans les faits pencha plutôt vers ce dernier). La troisième CNUCED se tint en 1972 à Santiago du Chili à l’invitation de Salvador Allende. Mais ce fut la quatrième CNUCED, celle de Nairobi en 1976 qui marqua l’histoire. En plein choc sur les marchés de matières premières, la CNUCED adopta dans sa résolution 96, le projet d’un « Programme intègré des Produits de base » qui visait à stabiliser les marchés des matières premières au travers de la création d’un « Fonds commun ». Mais l’enthousiasme ne dura guère : les quelques accords signés ou relancés (café, cacao, étain, sucre, caoutchouc) s’enlisèrent dans les années quatre-vingt et au tournant du siècle, il ne restait plus rien du rêve du Programme intégré. Sur les questions de développement, l’heure était plutôt aux programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale et la CNUCED avait perdu la main au point de s’interroger sur la finalité de son existence.
Aujourd’hui, la CNUCED n’est plus qu’un modeste forum, mais l’un des seuls où l’on parle encore des pays « les moins avancés », ceux qui, en réalité, ont régressé ces soixante dernières années. Et c’est pour ça que l’on ne peut ni ne doit les ignorer.
19 octobre 2025
Longtemps, Madagascar, la grande île, fut une terre bénie des dieux. Épargnée par les raids esclavagistes qui saignaient l’Afrique orientale (la bien nommée côte des Esclaves), elle vécut longtemps presque indépendante avant que la colonisation française ne vienne – durement – y inscrire sa marque. Depuis l’indépendance de 1960, elle a connu mille vicissitudes, mais surtout, malgré tous ses avantages humains et géographiques, jamais le décollage promis ne s’est réalisé et aujourd’hui, avec un PIB per capita de $ 545, Madagascar est encore un des pays les plus pauvres du monde. Madagascar a tout connu : vingt ans de « socialisme malgache » avec Didier Ratsiraka, puis des années de pseudolibéralisme sur fond de corruption de la part de la ploutocratie au pouvoir. Le dernier président, Andry Rajoelina, vient de tomber, victime de la « génération Z », mais surtout de son incurie. C’est le retour des militaires théoriquement pour deux ans.
Madagascar a un immense potentiel tant agricole que minier. Premier producteur mondial de vanille, c’est là presque anecdotique quand on pense aux ressources minières et énergétiques (dans le canal du Mozambique). Madagascar a les moyens de son autosuffisance alimentaire et surtout dispose d’une population bien formée qui se distinguait par l’existence d’une « classe moyenne » qui fut longtemps la colonne vertébrale d’une société mélangeant ses héritages catholiques et protestants. L’échec malgache n’en est que plus frappant et en fait presque un cas d’école du mal développement où se conjuguent idéologies et corruption.
17 octobre 2025
Pendant longtemps, le pétrole a résisté à la logique des fondamentaux. Depuis des mois, les bilans publiés par la plupart des analystes, à commencer par l’Agence internationale de l’Énergie, tablaient sur des excédents qui ne cessaient de croître au fil de l’augmentation tant des quotas de l’OPEP+ que de la production des NOPEP, notamment aux Amériques, alors que la demande n’augmentait que de manière fort limitée. En 2025, l’excédent aura été probablement de 2 mbj et il dépassera 3 mbj dans les premiers mois de 2026 (sur un marché mondial de l’ordre de 105 mbj). En toute logique, le marché aurait dû réagir depuis des semaines. Or il n’en a rien été et les prix sont restés autour de $ 70 le baril durant tout l’été. Il a fallu attendre ces derniers jours et la publication du dernier rapport de l’AIE pour qu’enfin la baisse se manifeste et que la semaine se termine en dessous de $ 62.
La raison de ce décalage tient à la Chine. Certes, sa demande commence à stagner et son « peak oil » est proche, mais le niveau de ses importations s’est maintenu en croissance avec une nette augmentation des stocks tant stratégiques que commerciaux. Ce phénomène conjoncturel ne devrait pas durer et logiquement le baril devrait passer en dessous de $ 60 avec quand même deux interrogations concernant, d’une part, la dynamique de la production américaine à ces niveaux de prix et, d’autre part, l’avenir des exportations de pétrole russe vers l’Inde et la Chine qui irritent de plus en plus Donald Trump… encore lui !
16 octobre 2025
Il s’en est fallu de peu (18 voix), mais les motions de censure ne sont pas passées et le gouvernement Lecornu II vivra un peu plus longtemps que ce que vivent les roses.
L’étape suivante est donc maintenant celle du budget d’autant plus difficile à négocier que le gouvernement a renoncé au filet de sécurité du 49.3. Le projet actuel (du Bayrou à peine retouché) est déjà qualifié de « martyr » et on peut faire confiance aux députés pour en dénaturer la trame à coups d’amendements certes parfois justifiés, mais bien souvent complètement démagogiques. En tout état de cause et avant même une éventuelle « Taxe sur les riches », la pression fiscale augmentera de € 14 milliards pour atteindre 43,9 % du PIB, ce qui reste le record d’Europe. Ensuite, il faudra trouver des économies malgré l’augmentation « sanctuarisée » du budget de la Défense, celle du service de la dette sans oublier la dérive presque naturelle des dépenses de santé (le projet de budget de la sécurité sociale prévoit une diminution de € 5 milliards du déficit, ce qui a de quoi laisser quelque peu rêveur avec ce qui vient de se passer sur les retraites).
Devant chaque niche, il y a un député qui aboie, disait-on autrefois, mais ce constat risque d’être encore amplifié et Monsieur Lecornu et son équipe vont devoir se battre pour garder quelque cohérence à leur copie budgétaire : un « budget martyr », dit-on, mais peut-on croire au
miracle ?
15 octobre 2025
Alors qu’une paix précaire semble s’installer à Gaza, Donald Trump plonge dans un nouveau conflit, commercial celui-là, avec la Chine. Les relations avec la Chine étaient ces dernières semaines sur le mode « pause » et normalement à la fin de ce mois. Donald et Xi devaient se rencontrer en Corée à l’occasion du sommet de l’APEC. Certes, les États-Unis avaient cherché à contrôler les exportations vers la Chine de « puces stratégiques » (celles de Nvidia). Mais la Chine avait réagi à l’encontre de Nvidia et une paix armée semblait régner sur le front des semi-conducteurs.
Toujours soumise à 55 % de droits américains, la Chine a commencé par boycotter le soja américain (aucun achat sur la nouvelle compagne) avant d’utiliser à nouveau l’arme des terres rares : désormais toutes les exportations en sont contrôlées et ces contrôles sont élargis à tous les produits en contenant, y compris en des proportions minimes. Ceci affecte tout particulièrement les aimants permanents et les technologies pour les produire. Officiellement, les Chinois veulent en limiter les utilisations militaires, mais ils veulent surtout faire sentir, tant aux États-Unis qu’à l’Europe, l’ampleur de leur vulnérabilité industrielle. Car la position chinoise reste pour l’instant incontournable, puisque la filière des terres rares a été abandonnée en Occident depuis plus de trente ans pour des raisons tant économiques qu’environnementales.
Trump a réagi comme à son habitude en menaçant la Chine de 100 % de droits de douane au 1er novembre. D’ici là, il y aura peut-être une rencontre avec Xi. Mais les dernières statistiques du commerce extérieur chinois montrent que la Chine peut se passer des États-Unis. L’inverse est-il vrai ?
14 octobre 2025
Que dire ? Sébastien Lecornu a pris la seule décision possible pour assurer à la France un minimum de stabilité politique et éviter une dissolution qui aurait encore repoussé l’adoption d’un budget. Le coût d’une dissolution l’emportait sur celui de la suspension de la réforme des retraites jusqu’à la présidentielle de 2027. Le tout nouveau prix Nobel d’économie, Philippe Aghion, a d’ailleurs fait le même raisonnement. Mais quand même, quel signal donné aux Français, quelle reculade face à la stricte logique démographique ! On en veut aux hiérarques socialistes d’avoir ainsi provoqué pareil « corner » et de célébrer ce soir leur victoire, qui est en fait une défaite pour la France.
Ceci augure, bien sûr, de débats budgétaires difficiles probablement marqués au coin de l’irresponsabilité, et ce, d’autant plus que le renoncement au 49/3 donne au Parlement un pouvoir qu’il n’avait pas eu depuis 1958. Le parti socialiste abusant même de sa « position de force » (60 députés !) promet de maintenir la pression et au final, les équilibres budgétaires promettent d’être douloureux. Quant aux LR, les déchirements internes sont tels que l’on peut commencer à douter même de la survie de ce parti. Le gouvernement Lecornu II va donc durer quelques semaines et peut-être parviendra-t-il à boucler un budget dans les temps. Mais la France reste bien malade.
Saluons toutefois ce soir la prestation de Sébastien Lecornu, qui a su garder une remarquable sérénité avec un incontestable talent oratoire. Un homme d’État est peut-être né.
13 octobre 2025
La lecture de la page 10 des Échos du vendredi 10 octobre avait de quoi plonger un lecteur français dans un abîme tant de rêve que de perplexité. On y parlait, en effet, de l’Allemagne, du Portugal et de l’Espagne. En Allemagne, on y relatait l’accord intervenu au sein de la coalition CDU et SPD pour durcir les règles de l’allocation citoyenne (le « Bürgergeld ») : cette allocation sera désormais réduite de 30 % pendant trois mois pour tout chômeur qui aurait manqué deux rendez-vous au « Job center » et elle pourrait même être supprimée en cas de refus d’une proposition d’emploi. La ministre du Travail à la manœuvre est sociale-démocrate. Au Portugal, le gouvernement est conservateur et vient de présenter les grandes lignes de son budget pour 2026 : après 0,3 % d’excédent cette année, il prévoit encore 0,1 % en 2026 avec une hausse du salaire minimum et une baisse des impôts. Enfin, en Espagne, le gouvernement socialiste pourtant fortement chahuté vient de faire passer une loi sur la mobilité durable avec à la clef, l’agrandissement de l’aéroport de Barcelone. Partout en Europe – ou presque – on sait discuter de manière pragmatique, sortir des slogans idéologiques, pratiquer l’art du compromis et s’efforcer de respecter les grands équilibres tant budgétaires qu’économiques, sociaux et même environnementaux : au sein du « modèle » rhénan, tout comme parmi ces pays que l’on qualifiait autrefois de « Club Med ». Partout sauf en France !
Quel contraste en effet avec un pays qui, flirtant avec les 6 % de déficit public et un endettement qui ne cesse d’augmenter, continue à se déchirer sur des querelles d’un autre âge. On pense aux retraites, bien sûr, qui sont devenues le point d’achoppement majeur de la survie de quelque gouvernement que ce soit. Et, malheureusement, force est de constater que l’infantilisme est partagé au sein des partis politiques et des syndicats, sans oublier même les représentants des entreprises. Il serait facile de fustiger les extrêmes, mais là, ce sont ceux qui se présentent encore comme des partis « de gouvernement » qui sont prêts à ouvrir les vannes de la démagogie budgétaire pour une illusoire stabilité politique.
Si la « taxe Zucman » fut le thème de l’été, en cet automne, c’est la boîte de Pandore des retraites qui fixe l’attention. Elle n’est en réalité que la partie émergée de l’iceberg de notre « crise gauloise ». Dans son célèbre essai de 1995 consacré à la confiance, Francis Fukuyama avait classé la France parmi les pays où l’absence de confiance des citoyens les uns vis-à-vis des autres les poussait à s’en remettre à un médiateur et, dans le cas français, à l’État. Et, soyons honnêtes, au fil d’une histoire qui vit se constituer une France jacobine et centralisée, ils n’eurent pas à s’en plaindre jusqu’à l’apogée des années gaullo-pompidoliennes. Depuis, la confiance en la puissance publique n’a cessé de s’éroder au fur et à mesure que son efficacité se réduisait, que son coût augmentait aussi au fil des multiples contraintes imposées justement par l’absence de confiance dans la capacité des citoyens à se prendre un peu plus en main. Cercle vicieux ou spirale infernale, le résultat en est la paralysie que nous connaissons aujourd’hui, qui fait de la France la risée de l’Europe.
Mais, dans cette page 10 des Échos, il y a quand même quelque raison d’espérer. Si les autres y parviennent, pourquoi pas nous ? Certes, il aura fallu trois années de croissance zéro pour que l’Allemagne réagisse. Il y a dix ans, le Portugal était à la traîne de l’Europe et l’Italie dans le chaos politique sans oublier, en Espagne, les menaces de la sécession catalane. Alors, un sursaut ? Certainement, si nous sommes capables un moment d’ouvrir les yeux. La Fontaine écrivait que si « l’homme est de glace pour les vérités, il est de feu pour les mensonges ». Comment alors faire fondre la glace.
12 octobre 2025
Cela devient une habitude : il faut attendre les heures sombres, une fois le soleil tombé, le manteau de la nuit recouvrant le palais encore illuminé pour que l’on annonce enfin un nouveau gouvernement, le premier de Sébastien Lecornu après une semaine mémorable. Tout cela pour si peu ! Il y a, en effet, beaucoup de traits communs avec le précédent essai : on y retrouve centristes, macronistes et LR, mais ces derniers en rupture de banc – et bientôt exclus – de leur parti. Il y a même encore un « ambitieux de 2027 », Gérald Darmanin, qui reste en promettant de ne plus faire de politique. Mais Rachida Dati conserve aussi la Culture tout en gardant un œil acéré sur Paris. Quelques représentants de la « société civile » font leur apparition : un haut fonctionnaire jusque-là directeur de l’enseignement scolaire à l’Éducation, Jean-Pierre Farandou, qui vient de terminer son mandat à la SNCF (et qui avait permis que les cheminots échappent à la réforme des retraites) au Travail, ce qui peut inquiéter pour l’avenir de ladite réforme, Serge Papin, l’ancien « patron » du distributeur coopératif Système U, qui avait joué un rôle important à l’époque des États généraux de l’Alimentation (Egalim) aux temps heureux et déjà oubliés du premier quinquennat, aux PME, Commerce et Artisanat. Tout ceci est bel et beau et pourrait ne guère durer, à la discrétion des socialistes qui s’arcboutent de manière irrationnelle sur la question des retraites. Ainsi va la France.
11 octobre 2025 bis
Vatican II : Les racines du Printemps de l’Église catholique
Le 11 octobre 1962 s’ouvrait le Concile Vatican II, qui devait se terminer le 8 décembre 1965, il y a maintenant près de soixante ans. La genèse en est en réalité plus ancienne, puisque le Pape Jean XXIII, trois mois à peine après son élection, avait annoncé son intention de réunir un concile dès le 25 janvier 1959. Un peu plus tard, le Général de Gaulle écrivit qu’il s’agissait là de « l’évènement le plus important de ce siècle, car on ne change pas la prière d’un milliard d’hommes, sans toucher à l’équilibre de toute la planète. »
Au début de ces années soixante, l’Église catholique « apostolique et romaine » est la plus ancienne organisation multinationale de la planète, qui a traversé presque deux millénaires et a survécu aux crises, aux guerres, aux schismes, aux tentations temporelles. Sa dernière grande réforme remonte au Concile de Trente, il y a déjà quatre siècles ! Le précédent concile, celui de Vatican I, avait été interrompu par la guerre de 1870 (dont une des conséquences fut la disparition de la puissance temporelle de la papauté) et n’avait jamais été relancé, l’idée en ayant été abandonnée par une décision de Pie XII en 1951. Mais, pour la première fois presque de l’histoire, lorsque Jean XXIII convoque le concile, il ne le fait pas « contre » un schisme ou une hérésie. Il le fait dans l’idée d’une mise à jour, d’un renouvellement, employant le terme de « aggiornamento », en prenant conscience de l’évolution du monde en ces années cinquante. En fait, l’Église catholique est, pour une fois, largement en avance sur son temps : elle est la première grande institution à se livrer à pareil exercice, et cela, plusieurs années avant les grands bouleversements de la fin des années soixante, faisant presque sien l’un des slogans qui illustra le mieux la fièvre de Mai 68 : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Et il est vrai que le monde était en train de changer.
Le monde à la fin des années cinquante
Guerre froide, naissance du Tiers Monde, croissance des trente glorieuses, entrée dans la société de consommation, telles sont les principales têtes de chapitre de ces années, qui sont encore un peu celles de l’après-guerre.
Quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde est alors au cœur de la « guerre froide », divisé en deux blocs qui s’affrontent indirectement. On a en effet évité une troisième guerre mondiale (le refus du président Truman d’utiliser l’arme atomique contre la Chine en mars 1951, comme le lui suggérait le général Mac Arthur). La guerre de Corée s’est terminée par un armistice en janvier 1953. Staline est mort en 1953, mais les Soviétiques matent Budapest en 1956 et on commence à parler du Vietnam après l’Indochine.
Le monde communiste représente alors un tiers de la population mondiale (Mao est entré à Pékin en 1949). Mais l’influence communiste est forte en Occident, par le biais des partis communistes, des syndicats et des compagnons de route. En France et en Italie, les partis communistes pèsent un quart de l’électorat, à l’image du film célèbre de 1952 « Le petit monde de Don Camillo » (le roman date de 1948). La crainte du communisme peut d’ailleurs expliquer un certain immobilisme de Pie XII dans les années cinquante.
Face au camp communiste, le monde occidental fait encore bloc derrière les États-Unis qui, avec le plan Marshall, ont favorisé la reconstruction et le retour de la croissance. Les États-Unis ont aussi aidé à l’organisation de l’Europe et ont donné leur bénédiction à la création d’une Communauté économique européenne par le traité de Rome signé en mars 1957.
Mais, entre l’Ouest et l’Est commence à apparaître ce qu’Alfred Sauvy, en 1952, qualifiera de « Tiers Monde ». C’est en effet la fin des empires coloniaux et le temps des indépendances : l’Inde en 1947, l’Indonésie en 1949, le Ghana en 1957, l’Afrique de l’Ouest française à partir de 1958. Même si ces jeunes pays s’efforcent de rester « non alignés » (le thème de la conférence tenue à Bandoeng en avril 1955), nombre d’entre eux penchent un peu plus vers Moscou, choisissant bien souvent des modèles « d’économie socialiste ». Dans la plupart de ces pays commencent à se mettre en place aussi des épiscopats autochtones, mettant un terme au temps des missions (Monseigneur Lefebvre, missionnaire spiritain, sera archevêque de Dakar jusqu’en 1962).
En cette période, la croissance économique mondiale est particulièrement soutenue : 4,9 % par an en moyenne et 2,9 % pour le PIB per capita, car il faut tenir compte de la forte croissance démographique qui marque alors le monde, tant dans les pays développés (le baby-boom) que dans le Tiers Monde, avec la forte baisse des taux de mortalité. En Occident, c’est le temps des « Trente glorieuses » (une expression de l’économiste Jean Fourastié). C’est l’époque où se mettent en place les bases de l’État-providence, tel que nous le connaissons encore aujourd’hui : modèle beveridgien » au Royaume-Uni, cogestion allemande, sécurité sociale à la française.
En Europe, les partis politiques dominants sont démocrates-chrétiens, la CDU allemande, la DC italienne, le MRP français, entre autres. Le chômage est au plus bas (1,5 % en Europe) et on vit l’entrée dans la société de consommation, avec « l’invention » du marketing et de la publicité. La voiture, le téléphone, les « arts ménagers » » se généralisent. C’est le temps heureux de l’enfance et de l’adolescence de ceux qui deviendront plus tard les « boomers ». C’est aussi un temps d’exode rural et de recul de la pratique religieuse : l’église n’est plus vraiment au centre du village qui se vide peu à peu.
Tout ceci ne va pas sans contestations. Il y a, bien sûr, les luttes anticoloniales, et, en France en particulier, le début de la guerre d’Algérie. Mais on combat aussi le racisme : c’est en 1963 que le pasteur américain Martin Luther King prononcera son célèbre discours « I have a dream ».
Mais la contestation commence à être aussi celle de la société de consommation. Celui qui en sera un des inspirateurs, Herbert Marcuse, publie « Eros et civilisation » en 1955. La célèbre chanson de Boris Vian « Le déserteur » est écrite en février 1954, au moment de la guerre d’Indochine. Aux États-Unis, Jack Kerouac écrit en 1957 « Sur la route », qui sera l’une des grandes inspirations de la « beat generation ».
Dans ces premiers mouvements de contestation, on retrouve nombre de catholiques, dans certains cas proches des communistes, comme certains qui signèrent en 1950 l’Appel de Stockholm contre le nucléaire. En France se constitue l’Union des chrétiens progressistes, qui sera interdite par le Vatican en 1955. Les prêtres ouvriers, eux aussi souvent investis dans les luttes sociales, le seront en 1959 (un des derniers actes du pontificat de Pie XII). Dans un pays comme la France, la plupart des mouvements d’Action catholique (J.O.C., J.A.C., J.E.C.) sont orientés « à gauche ». C’est à ce moment que se prépare la rupture au sein du syndicalisme chrétien, qui sera effective en 1961, entre la CFTC et ce qui deviendra la CFDT, qui penche à l’époque vers l’autogestion titiste. C’est aussi en 1960 que le scoutisme catholique initie sa réforme qui mènera, elle aussi, à des ruptures. C’est que l’Église bouge elle aussi.
L’Évolution de l’Église catholique
Les dernières années du pontificat de Pie XII sont certes marquées d’un certain immobilisme, mais bien des choses sont en mouvement au cœur ou aux marges de l’Église.
C’est tout d’abord l’émergence de toute une nouvelle génération de théologiens, qui contribuent à renouveler la pensée du monde catholique : des Français comme Congar, Lubac, Chenu, Teilhard de Chardin (condamné encore en 1955), des Allemands comme Guardini, Küng, Ratzinger… Jean XXIII sera aussi beaucoup influencé par Jacques Maritain. Rarement il y aura eu pareille effervescence d’idées, qui contrastent avec un certain conformisme qui domine alors à la Curie.
Des voix commencent aussi à se faire entendre, en provenance du Sud, pour l’essentiel d’Amérique latine. C’est le début de la « carrière » de Don Helder Camara (qui sera archevêque de Recife au Brésil), la création du mouvement Église et Société en Amérique latine, qu’illustrera plus tard Gustavo Guttierez, l’inspirateur de ce qui deviendra la théologie de la libération. Ces voix du Tiers Monde seront importantes durant le Concile. Parmi les pères conciliaires, si 38 % viennent d’Europe, 32 % sont des Amériques (dont 400 d’Amérique du Sud) et 20 % d’Afrique et d’Océanie. Pour la première fois, l’Église est vraiment universelle.
L’œcuménisme devient aussi un sujet important. Certes, l’Église catholique, méfiante, avait refusé de participer en 1948 à la création du Conseil Œcuménique des Églises, mais cette même année, lorsqu’est créée en Bourgogne la communauté protestante de Taizé, le nonce en France, un certain Angelo Roncalli (le futur Jean XXIII), autorise que se tiennent des cérémonies œcuméniques (c’est à Taizé, devenu un des hauts lieux de la jeunesse européenne des années 60 que sera organisé le premier concile des jeunes en 1974). Mentionnons aussi le célèbre « Groupe des Dombes » où se réunissent, dans la région lyonnaise, catholiques, luthériens et calvinistes. Et l’influence des protestants dans les luttes politiques et sociales sera déterminante sur le monde catholique, à l’image du pasteur Martin Luther King. Signalons aussi des premiers liens avec le judaïsme. Jules Isaac, célèbre historien français (le « Malet-Isaac »), rencontrera Jean XXIII en 1960.
La « révolution » du Concile
C’est dans ce contexte de frémissements que s’ouvre donc le Concile Vatican II, le 11 octobre 1962, il y a exactement 63 ans. Toute l’intelligence de Jean XXIII va être d’anticiper sur nombre de ces tendances. Il va accepter la contestation, et notamment faire table rase des schémas préparés par la Curie. Le mouvement est mené par un « quarteron » de grands cardinaux européens (Lienart, Frings, Suenens…), qui vont contribuer à « renverser la table ». On connaît la suite et l’adoption de la première constitution « Sacrosanctum Concilium » sur la liturgie, adoptée dès la troisième session en décembre 1963.
Jean XXIII ne s’arrêtera pas là, et publiera, en 1963, son encyclique « Pacem in Terris », véritable plaidoyer en faveur du bien commun universel. Son successeur, Paul VI, publiera, en 1967, « Populorum progressio » sur le développement des peuples, largement inspiré par le Père Lebret, le fondateur d’Économie et Humanisme.
Paul VI était en cela l’héritier de Jean XXIII, lorsqu’il se faisait l’apôtre de la Civilisation de l’Amour et qu’il disait, dans son discours de couronnement : « Au-delà des frontières du christianisme, il est un autre dialogue avec lequel l’Église est engagée aujourd’hui, le dialogue avec le monde moderne ». C’est ce dialogue que l’Église entama avec le Concile, dont elle fut la pionnière, et dont aujourd’hui elle a parfois un peu perdu le fil.
En conclusion, écoutons le Cardinal Léger, archevêque de Montréal, dans sa préface à l’édition française des textes de Vatican II en 1967 : « Si chaque lecteur, qui s’arrête à ces pages, se demande, non pas ce que les autres devraient faire pour mériter d’être appelés chrétiens, mais ce qu’il doit faire lui-même, alors le monde, le pays, les diocèses, les villes, les paroisses, les familles, les groupes de religieux et de religieuses, les mouvements de chrétiens, les milieux de vie, et surtout les personnes, ne seront plus les mêmes, partout ce sera pour vrai le nouveau printemps de l’Église. »
Vatican II, un printemps, et certainement pas un automne, comme certains voudraient nous le faire croire !
11 octobre 2025
« Bienheureux, bienheureuses ceux qui s’engagent dans les courses politiques ». Voilà à peu près ce que Sébastien Lecornu a dit pour signifier à tous ceux qui ambitionnent de participer à la course de 2027 qu’ils n’auraient pas de place dans son futur gouvernement : « Bienheureux… car vous en serez exclus », aurait-il pu compléter.
L’ancien nouveau Premier ministre ne pouvait là cacher la culture chrétienne qui est la sienne en reprenant la scansion de l’un des plus beaux textes des Évangiles, les Béatitudes : « Bienheureux les pauvres, vous serez riches au Royaume de Dieu ». « Bienheureux donc ceux qui jouent 2027, mais ne nous embêtez pas de vos ambitions en 2025. »
Et il est vrai que la seule chance de Sébastien Lecornu dans la tâche ingrate qui est la sienne est de se débarrasser de tous les « chapeaux à plumes », à droite, au centre et même potentiellement à gauche. Dans l’idéal, son gouvernement ne devrait comporter aucun politique, seulement des « technos », peut-être un peu de société civile et même quelques universitaires. C’est ainsi qu’en Italie fonctionnèrent les gouvernements Monti ou Draghi, qui beaucoup plus que Madame Meloni, ont remis le pays sur pied.
Mais ce que ne disent pas les Béatitudes, c’est qu’il lui faudrait aussi s’affranchir du Père qui, dans les cieux de l’Élysée, continue à manipuler les marionnettes de la politique.
10 octobre 2025
Fallait-il pareille dramatisation élyséenne pour accoucher du renouvellement de Sébastien Lecornu dans la figure du moine-soldat prêt à se sacrifier sur l’autel budgétaire.
« Dix heures sonnaient à Saint-Germain l’Auxerrois… ». Non c’est Alexandre Dumas et là c’était un vendredi soir à l’Élysée. Toute la journée, le président avait reçu les dirigeants des principales forces politiques « constructives » qui, pour la plupart, étaient sortis déçus de cette ultime confrontation. Ils avaient entendu qu’il n’y aurait pas de dissolution et que le Premier ministre ne pourrait venir de gauche. Étant donné le champ de mines que sont devenus la droite et le centre, il ne restait guère d’autre choix que ce bon Monsieur Lecornu, dont le caractère posé et l’apparent bon sens commencent à plaire au Français, ce qui contraste avec la dégringolade présidentielle (14 % comme Hollande en 2016 au moment où Macron le trahissait !). Celui-ci s’est donc sacrifié, à charge pour lui de présenter un budget (celui de Bayrou un peu modifié) et de jouer, s’il le peut, sur la crainte des parlementaires de base, des socialistes aux LR, pour une dissolution où ils auraient tout à perdre à commencer par leur circonscription. C’est probablement le seul levier dont il peut jouer : la peur d’un scrutin contre quelques menues concessions. À voir !
9 octobre 2025
Un calme bien fébrile régnant sur la vie politique française symbolisé par l’hommage rendu ce soir à Robert Badinter qui va permettre d’oublier un instant les divisions et de se souvenir que les Français sont parfois capables d’unanimité, il est temps de revenir sur un autre triste anniversaire, celui du 7 octobre, deux ans déjà… Les dirigeants du Hamas avaient-ils alors conscience de ce que serait la riposte israélienne, qu’à la barbarie la plus abjecte répondrait une violence de plus en plus aveugle et qu’au passage, ils conforteraient dans leurs outrances Netanyahou et ses alliés.
Deux ans après ce drame, voilà donc une première lumière d’espérance suscitée par le plus improbable des « hommes de paix », Donald Trump. Sans aller jusqu’à lui accorder le prix Nobel de la Paix, on doit reconnaître que c’est grâce à lui, grâce à la pression qu’il a maintenu sur Netanyahou et sur le Hamas par le biais des pays arabes que, enfin, un accord sur un cessez-le-feu et la libération des otages a été obtenu et pourrait se concrétiser dans quelques jours. Il reste, bien sûr à négocier tout le reste, ce que deviendront Gaza et les Gazaouis, ce que pourra être un État de Palestine avec le problème entier de la Cisjordanie, ce qu’il adviendra des extrémistes des deux bords. Mais dans cette longue histoire de désespérance, il faut saluer – pour une fois – l’action de Trump infiniment plus efficace que celles des flottilles d’activistes irresponsables et souvent manipulées. Well done Donald !
8 octobre 2025
Après deux jours supplémentaires de consultation, Sébastien Lecornu a rendu sa copie à Emmanuel Macron, qui doit maintenant – enfin – décider d’un nouveau Premier ministre là aussi dans les deux jours. Dire que la situation est clarifiée est un doux euphémisme, même si le Premier ministre « démissionnaire » a estimé que la menace de dissolution s’éloignait quelque peu.
Emmanuel Macron va devoir trancher : un Premier ministre d’un centre plus ou moins macroniste sera refusé par la gauche, mais aussi par le PS ; un Premier ministre socialiste le sera par les LR et ne serait même pas certain de l’abstention de LFI qui ne manquerait pas de faire monter les enchères. Reste l’hypothèse d’un gouvernement neutre et « techno » susceptible de rallier la majorité de ceux qui ne veulent pas de dissolution (car ils ont beaucoup à perdre), mais qui se révèlent incapables de gouverner ensemble. Le fil est mince et il n’est pas sûr que le président soit capable de le rembobiner.
Une chose est claire en tout cas. La constitution de la Ve République trouve là ses limites. La cohabitation était possible avec deux partis forts de gouvernement. Dans l’émiettement actuel, elle est devenue impossible et elle redonne au président une place démesurée que, pourtant les urnes lui ont niée. Encore deux jours à attendre avec presque surréaliste la « pause » Badinter.
7 octobre 2025
Dans toute farce, il y a un moment où se dévoilent non point tant les traitres que les roseaux habiles à se plier dans le sens du vent et à renier ce qu’ils ont jusque là soutenu : ce, et ceux. C’est bien ce que viennent de faire les trois Premiers ministres d’Emmanuel Macron dans une figure classique en politique, celle du meurtre du père. Gabriel Attal avait ouvert le bal, Edouard Philippe a enfoncé le clou et, enfin Elisabeth Borne a complété l’hallali en se déclarant partisane d’une suspension provisoire de « sa » réforme des retraites, l’un des derniers piliers de l’héritage macroniste, l’un de ceux qu’au vu de la situation démographique de la France, il était urgent au contraire de préserver, voire d’amplifier. Cette réforme avait été l’objet de maints combats et 49/3 ; elle était imparfaite et probablement insuffisante tant la France est en retard par rapport aux autres pays européens où partout les pyramides des âges deviennent des toupies. De manière irrationnelle, les retraites sont devenues un symbole et il était frappant d’écouter Raphaël Glucksmann, que l’on a connu moins démagogue, se réjouir de ce « bouger » sur les retraites à sa sortie d’un entretien nocturne à Matignon. Elisabeth Borne vient d’enfoncer le clou d’une crise dont on ne voit guère d’issue tout en montrant le peu de cas qu’hommes et femmes politiques font de leurs idées et de leurs promesses, et encore plus des réalités économiques.
6 octobre 2025
Le 11 novembre 1630, le roi Louis XIII, que l’on pensait peu ferme dans ses velléités, surprit son monde en confirmant Richelieu, qui semblait pourtant fort menacé et en contraignant sa mère, Marie de Medicis, à l’exil. Ce fut la « journée des Dupes ».
La France vient de vivre une nouvelle « journée des Dupes », mais là, ce sont les Français qui sont les dindons de la farce. Dimanche soir, enfin, Sébastien Lecornu avait formé son début de gouvernement. Rien de révolutionnaire : douze des seize ministres de Bayrou conservaient leur poste, et en particulier tous les LR (Retailleau en tête). De manière quelque peu injuste, Eric Lombard quittait Bercy où il n’avait pas démérité. La seule véritable surprise était le retour de Bruno Le Maire pour remplacer Lecornu aux Armées. Apparemment, ce fut aussi une surprise pour Retailleau pour lequel le retour de Bruno Le Maire, honni chez LR, eut l’effet d’un véritable chiffon rouge. Il menaça de suspendre la participation des LR et convoqua une réunion du bureau des LR pour le lendemain matin. Que se passa-t-il cette nuit-là entre le prince et son ministre ? Au petit matin, en tout cas, Sébastien Lecornu annonçait son retrait et celui-ci était accepté par le président, et cela avant même la réunion des LR. Le gouvernement Lecornu, dont la composition avait été publiée au Journal officiel, n’avait vécu qu’une dizaine d’heures et ses ministres en étaient à nouveau démissionnaires, y compris les quelques nouveaux (dans la journée, Bruno Le Maire, avec élégance, renonça à sa nomination, mais, « de facto », les Armées n’ont pas de ministre même intérimaire).
Sonné, le microcosme politique se répandit de radios en télévisions avec deux mots revenant en boucle : dissolution et démission, tant il paraissait difficile d’imaginer qu’il y eut quelque inconscient pour tenter à nouveau de former un gouvernement. Tout juste rentré des festivités grand-ducales au Luxembourg, Emmanuel Macron ne pouvait se résoudre à pareil choix. En fin d’après-midi, on apprenait que Sébastien Lecornu avait accepté de se remettre à l’ouvrage pour deux jours supplémentaires afin de trouver une improbable solution. L’hypothèse socialiste semblait se renforcer avec l’épine mélenchonienne dans le pied. Sur les plateaux ce soir-là, la dissolution semblait presque devenue une évidence, un nouveau plongeon dans un inconnu redouté. Pour la première fois, un ancien Premier ministre de Macron, Edouard Philippe, évoquait une démission, une fois passée l’épreuve budgétaire. Mais qui se soucie encore d’un budget au bal de toutes ces petites ambitions.
Il y a quatre siècles, Louis XIII, tout aussi indécis qu’Emmanuel Macron aujourd’hui, avait au moins une chance qu’il sut saisir qui s’appelait Richelieu, qui fut le premier grand homme d’État français. Mais là, au bal des ambitions, que de médiocrité.
5 octobre 2025
Dieu qu’il est long de former un gouvernement ! Emmanuel Macron avait pourtant été fort rapide en nommant Sébastien Lecornu quelques heures à peine après la chute de François Bayrou. C’était il y a presque un mois. Depuis, le Premier ministre a reçu les uns et les autres, une fois, deux fois, parfois plus. Il a reçu les syndicats, subi deux journées « d’action » sans oublier celle du « Bloquons tout ». Il a vu le débat se polariser sur la fiscalité des « riches » (la grande vedette de ce mois de septembre en France aura été Gabriel Zucman), tandis que les Français augmentaient leur épargne dans l’attente de jours meilleurs. Dans un moment de désespérance, il aurait confié être le plus faible des Premiers ministres de la Ve République, ce qui, au fond, n’est pas faux : les socialistes le mènent en bateau, les extrêmes le condamnent et son « socle commun » part à hue et à dia, chacun aiguisant ses crocs sur le parquet de 2027. Avec de tels « amis et alliés », on peut préférer la franchise de ses ennemis qui préparent leur motion de censure. Quant à l’exercice budgétaire, on a l’impression que c’est le cadet des soucis d’un personnel politique de plus en plus irresponsable. Et pendant ce temps-là, à des années-lumière, Emmanuel Macron entretient l’illusion d’une France déterminée à peser sur les grands enjeux de la planète. C’est là plus facile que de former un gouvernement !
1er octobre 2025
Népal, Madagascar et maintenant le Maroc, la génération Z fait la une et contribue à renverser des gouvernements. La génération Z aurait commencé à la fin du XXe siècle (1997) et correspond, au fond, à toux ceux qui aujourd’hui ont « vingt ans » au sens le plus large. La génération Z, celle des « zoomers », est la première génération vraiment digitale, celle des réseaux sociaux, des jeux vidéo, de la communication en temps réel. Dans nombre de pays, c’est la première génération qui est ouverte sur toute l’information de la planète et sur toutes les manipulations aussi. Tout circule, tout se sait aussi et les inégalités apparaissent au grand jour, rendant insupportable la situation des jeunes confrontés au chômage et à l’absence de perspectives. Au Népal, la publication sur les réseaux du train de vie de la jeunesse dorée des enfants des politiciens, à Madagascar, les pénuries d’électricité et d’eau et la corruption généralisée, au Maroc de manière plus paradoxale, les cassures d’une société à la fois très moderne et encore terriblement traditionnelle, les syndromes sont différents, mais se sont partout traduits par des manifestations souvent violentes et au Népal et à Madagascar par la chute des gouvernements.
Il y a là quelque chose de « soixante huitard », car au fond, nous étions une sorte de génération Z, mais, à l’époque, des petits bourgeois devenus des boomers. Ces zoomers-là sont des pauvres.
30 septembre 2025
De tous les marchés de matières premières, celui du coton a été ces quelques dernières années l’un des plus mornes avec des prix orientés à la baisse dans un contexte de morosité.
À Deauville se réunissaient aujourd’hui l’Association française du Coton ainsi que son homologue africaine. Le coton a été longtemps l’une des réussites majeures du développement agricole en Afrique de l’Ouest et l’on parle couramment du « coton CFA » qui a pris la place des cotons historiques de la vallée du Nil. La culture du coton joue un rôle fondamental dans le maintien de la petite paysannerie et a un rôle social incontournable.
Mais sur le marché mondial, le coton africain est confronté à une sévère concurrence : c’est le fait d’abord des politiques de soutien des prix intérieurs adoptées par la Chine, l’Inde et les États-Unis. De fait, la Chine, premier producteur et consommateur mondial, ne cesse de réduire ses importations. Et sur le marché mondial l’Afrique « CFA » subit la concurrence du Brésil, le premier exportateur monial, dont les coûts de production, avec un modèle fortement intensif et deux récoltes par an avec le maïs et le soja, sont nettement inférieurs. Enfin, le coton américain bénéficie en ces temps de guerres tarifaires de l’intérêt de pays importateurs comme le Bangladesh.
On se prend, bien sûr, à rêver du développement de l’industrie textile en Afrique. Cela viendra, mais peut-être trop tard pour les cotons d’Afrique de l’Ouest.
29 septembre 2025
Cette fois-ci, est-ce la bonne occasion ? En tout cas, Donald Trump a du tordre le bras de Benjamin Netanyahou pour que celui-ci accepte avec réticence le plan concocté par les États-Unis et qui permettra, si le Hamas l’accepte, de régler enfin la question des derniers otages ainsi que d’obtenir un cessez-le-feu quelque peu crédible.
Ceci étant, le projet américain a de quoi laisser circonspect. Il ne traite, en effet, que de Gaza et on sait qu’en réalité la pression des ultras du gouvernement israélien porte avant tout sur la Cisjordanie. Certes, Trump s’est engagé verbalement à ce sujet, mais on sait ce que valent ses promesses. Pour l’instant, Israël garderait les mains libres en ce qui concerne l’extension des colonies et – de facto – rendrait impossible la constitution d’un état palestinien à peu près cohérent.
En ce qui concerne Gaza, on retrouve, presque en filigrane, l’idée de la Trump Riviera à peine retouchée, le projet développé ces derniers mois avec le concours du BCG et du Tony Blair Institute. Et la présence de Tony Blair au sein de l’autorité internationale qui contrôlerait Gaza n’est pas un hasard. L’ancien Premier ministre britannique s’est reconverti dans « l’aide » fort juteuse aux politiques publiques bien loin de l’image caritative qu’il aime à donner de lui-même. Sa réputation au Royaume-Uni est durablement ternie et son rôle éventuel à Gaza peut légitimement inquiéter.
28 septembre 2025
C’était à Kigali, capitale du Rwanda. C’est là, au pays des mille collines, que se tenaient, pour la première fois en Afrique, les Championnats du monde de Cyclisme. Le lieu n’est pas neutre : un peu comme l’Arabie saoudite ou le Qatar, le Rwanda a choisi la diplomatie sportive comme fer de lance de sa communication internationale. Cela permet de mettre en avant les incontestables succès économiques de ce petit pays bénéficiaire de multiples soutiens au lendemain du génocide. Mais cela permet aussi de faire oublier le régime dictatorial de Paul Kagame et la guerre qu’il entretient en RDC (et qui a repris de plus belle malgré la médiation de Donald Trump). Ce n’est ni la première ni la dernière fois que le sport est utilisé à des fins politiques.
Rarement, une course aura été aussi difficile dans une chaleur moite et sur un parcours long et vallonné (267 km et 5 300 mètres de dénivelé). Mais on avait beau s’y attendre, comment ne pas saluer la performance du Slovène, Tadej Pogacar, déjà champion du monde à Zurich en 2024 et, cette fois encore, parti seul à une centaine de kilomètres de l’arrivée. Sur 180 concurrents, 30 seulement ont terminé la course, Pogacar battant d’une minute son seul rival, le Belge Remco Evenepoel, qui l’avait humilié dimanche dernier dans le contre la montre.
Le grand avantage du sport sur la politique est que les dominations sportives ne durent que quelques années et que les plus intelligents se retirent avant leur déclin. Tadej Pogacar, dit-on, commencerait à songer à sa retraite. En politique, par contre, c’est bien rarement le cas !
25 septembre 2025
Après avoir longtemps flirté avec les limites de la justice, de Bygmalion aux affaires monégasques, Nicolas Sarkozy est donc finalement tombé sur la Libye et on ne peut s’empêcher de voir là une vengeance post mortem de Kadhafi dont la chute finale fut orchestrée par ce même Sarkozy.
Il est difficile de se prononcer sur la légitimité juridique de cette condamnation et il vaut mieux laisser les juristes en débattre. Comme dans le cas de Marine Le Pen, on peut simplement s’étonner de l’insistance mise à l’exécution provisoire de la sentence durant même la période d’appel. Dans le cas de Sarkozy, c’est le passage par la case prison garanti qui pouvait ne pas s’imposer en termes de protection de l’ordre public. On ne peut s’empêcher de voir là une pointe de vengeance de la part des juges.
Mais au-delà, faire de Nicolas Sarkozy une victime de la partialité des juges est un peu fort. L’ancien président illustre, en effet, toute l’ambiguïté que la classe politique a toujours entretenue avec l’argent et cela, que l’on soit de droite ou de gauche : souvenons-nous du Carrefour du Développement, d’Urba Conseil, de la cassette de Jacques Chirac sans oublier le fonctionnement des municipalités communistes de la grande époque. Ces temps-là ont changé, mais Nicolas Sarkozy et son entourage en sont les héritiers et ces mœurs étaient courantes (quoique avec un état étranger aussi peu recommandable que l’était la Libye…). Quoi qu’il en soit, Nicolas Sarkozy ne peut nier sa responsabilité. « Dura lex » (votée par les parlementaires) « sed lex ».
24 septembre 2025
Charlie Kirk a été assassiné. On pouvait ne pas partager ses opinions, s’étonner en particulier de ses convictions chrétiennes au plus profond de l’évangélisme américain mises au service de l’improbable – et si peu vertueux – Donald Trump. Mais on devait lui reconnaître un incontestable courage, lorsqu’il allait chercher et provoquer le débat sur les campus a priori les plus hostiles. Il représentait, au fond, le meilleur, mais aussi le pire de la société américaine.
Il s’appelait Charlie… et effectivement, on ne pouvait en France que penser à Charlie Hebdo : l’engagement était là à l’autre extrême du prisme des idées ; Charlie Hebdo ne s’interdisait rien dans le champ politique, mais aussi religieux dans la vieille tradition française de l’anticléricalisme bien difficile à imaginer aux États-Unis.
Quoi qu’il en soit, l’un et les autres avaient le courage de débattre, ce que fit longtemps l’auteur de ces lignes avec Bernard Marris, l’oncle Bernard de Charlie Hebdo, l’une des victimes de l’attentat des islamistes (nous débattîmes pendant cinq ans sur I-Télé devenue CNews). Voltaire l’a dit de manière peut-être apocryphe : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire ».
Alors oui, n’en déplaise à quelques esprits chagrins et obtus drapés dans leur bonne conscience, aujourd’hui encore « Nous sommes tous Charlie » !
23 septembre 2025
Le discours de Donald Trump devant l’Assemblée générale de l’ONU marquera l’histoire presque autant que la chaussure de Krouchtchev, il y a plus de soixante ans. En une heure (un record…), Trump a fait du Trump au-delà même de sa propre caricature. En un mot, jamais le monde n’a connu pareil génie, pareil bienfaiteur pour les États-Unis, bien sûr, mais aussi pour l’ensemble de la planète : pensez donc, pas moins de sept guerres et conflits ont été résolus par notre tartarin. On lui en accordera, en réalité, un (Arménie-Azerbaïdjan), le reste tenant du rêve ou de la forfanterie. Il a été, par contre, beaucoup plus discret tant sur l’Ukraine que sur Gaza.
Mais que de critiques : les Nations unies au premier chef, dont ni les escalators ni les prompteurs ne fonctionnent et qui en fait ne servent à rien ; l’administration Biden qui n’a fait qu’aggraver la situation américaine ; tous ceux aussi qui croient en la réalité du changement climatique et en particulier les tenants de l’énergie éolienne. Un des points les plus forts de son discours (si on peut aller jusqu’à qualifier ainsi son badinage) concernait l’immigration avec des tons qui ont dû réjouir tous les populistes européens.
Stupéfiant, parfois presque sympathique, fier à bras, mais surtout inquiétant, peut-être moins en lui-même, car il faut lui reconnaître pragmatisme et absence totale de quelque moralité que ce soit, mais à cause de tous ceux qui l’entourent et qui contribuent à faire aujourd’hui des États-Unis un des lieux les plus intolérants de la planète.
19 septembre 2025
Sur un continent marqué par tant de coups d’état, de dictatures militaires et de guerres civiles (aujourd’hui encore au Soudan, en RDC, au Sahel), de mal gouvernance et de corruption aussi, la Zambie fait figure d’exception. Avec le Sénégal, c’est le seul pays africain à avoir maintenu depuis son indépendance sa continuité démocratique. La comparaison avec son voisin congolais avec lequel la Zambie partage la « Copperbelt » est criante. Le pays dispose de plusieurs atouts, outre sa stabilité politique et institutionnelle : un potentiel agricole important (maïs notamment) et surtout du cuivre, le métal le plus stratégique de ce siècle. On peut y ajouter un « melting pot » où se côtoient ethnies africaines, descendants de colons européens et d’immigrés indiens. Par contre, la Zambie souffre de son enclavement et de ses faiblesses énergétiques : avec le changement climatique, les ressources hydro-électriques diminuent et les coupures de courant sont devenues la règle. Pour passer de un à trois millions de tonnes de cuivre, il faudra plus d’énergie, du renouvelable, certes, mais aussi peut-être du charbon, que nul en Occident ne veut financer. Il y a aussi la dépendance à la Chine : un accident dans une mine opérée par les Chinois a quelque peu refroidi l’enthousiasme pour cet investisseur de dernier recours. La France est peu présente et c’est là bien dommage tant le potentiel économique et politique est là.
18 septembre 2025
Il y a des rites dont en France on a dû mal à se passer. Il en est ainsi de la « rentrée sociale » marquée, en général, par une journée de grève préventive et de manifestations « unitaires ». Cette tradition a donc été respectée et a même revêtu une certaine solennité quelques jours après le relatif échec de la journée « Bloquons tout ». Mais la manifestation – aux effectifs attendus, probablement un peu en dessous du million de participants dans l’ensemble du pays – intervenait en ce moment paradoxal où la France n’a pas à proprement parler de gouvernement. Le ministre de l’Intérieur, qui a joué les gros bras avec une mobilisation policière massive, est officiellement « démissionnaire », comme l’ensemble de ses collègues qui gèrent les affaires courantes. Le Premier ministre consulte avec en une réalité le seul objectif de trouver un consensus minimal pour faire passer un budget 2026 quelque peu responsable. Il semblerait que les contacts avec les socialistes n’aient pas vraiment abouti et ceux-ci continuent à menacer d’une censure préalable. Les messages transmis par les manifestants étaient donc d’autant plus importants. Bien plus que les retraites c’est la « justice fiscale » qui était – et de loin – en tête de cortège ; « Taxons les riches » est incontestablement le slogan de cette rentrée. C’est simple, cela parait facile grâce à ce bon Monsieur Zucman et cela évite de se poser d’autres questions. Mais il est difficile aujourd’hui de ne pas écouter la rue.
17 septembre 2025
Que ne ferait-on pour plaire à Donald Trump ! Les Britanniques viennent de faire la « totale » pour la visite d’état du président américain au Royaume-Uni. Trump a eu droit à une parade militaire privée à Windsor avec uniformes chatoyants du temps de la splendeur victorienne. Les carrosses dorés étaient de sortie et le soir, le dîner dans le grand hall du château était le premier donné ainsi à un président américain (Trump dixit). Rien ne fut trop beau ni trop clinquant pour le cousin de province, parvenu, mais si riche et puissant. Le roi Charles avait le détachement du vieil aristocrate qui sait qu’il faut en passer par là pour sauver le château familial et obtenir des tarifs privilégiés pour les exportations de whiskies et de Land Rover. Trump aurait ainsi promis des investissements américains dans les nouvelles technologies au Royaume-Uni (on parle de $ 150 milliards). Au dîner à Windsor, on retrouvait les patrons d’Apple, d’Open AI, de Blackstone et aussi celui de Nvidia, qui a annoncé un investissement majeur de $ 12 milliards pour faire du pays un « AI superpower ». C’est merveilleux d’avoir un oncle d’Amérique et il faut bien le traiter !
Pour le reste, sorti de son magasin de jouets, Trump reste toujours aussi imprévisible et sur les grands dossiers du moment (Ukraine, Gaza, Chine), il y a peu de chances que Sir Keir, qui le reçoit aux Chequers soit plus convaincant que le roi Charles.
16 septembre 2025
Que dire de la nouvelle offensive israélienne sur Gaza et de la destruction qui semble méthodique des derniers bâtiments qui tenaient encore debout. Seuls des juifs peuvent parler de génocide sans être accusés d’antisémitisme. Et de toute manière, on est là bien au-delà de vaines questions de vocabulaire. La réalité est que Benjamin Natanyahou obéit de plus en plus à une logique messianique, être celui qui reconstituera enfin Israël dans son intégrité. On est là loin du sionisme dont les pères fondateurs imaginaient la coexistence entre juifs et arabes. Fort du soutien implicite de Donald Trump, il peut se permettre toutes les audaces : frapper l’Iran, mais aussi le Qatar, raser Gaza et coloniser la Cisjordanie. Déjà précaire, la solution à deux états est désormais quasi impossible et les derniers Palestiniens risquent de rejoindre la longue liste de ces apatrides pour lesquels on inventa au siècle dernier les « passeports Nansen » (et au premier chef, pour les juifs eux-mêmes).
Quelques voix se font entendre en Israël et dans la diaspora. Ce sont eux qu’il faut écouter beaucoup plus que les politiciens qui de Mélenchon à Pedro Sanchez font de la Palestine une cause électorale. Il ne sert à rien de bloquer « La Vuelta », d’interdire un concert, de « blacklister » des universités. Il faut croire au contraire qu’il y a des « justes » en Israël et dans la communauté au sens le plus large. Ce sont les voix de ces justes qu’il nous faut entendre et écouter.
14 septembre 2025
Presque une semaine déjà qu’il est à Matignon : Sébastien Lecornu consulte et lâche des petites phrases destinées à caresser les uns et les autres dans le sens du poil. Premier symbole, l’abandon de la suppression des jours fériés : même si on pouvait s’y attendre, cela reste quand même une défaite en rase campagne. Autres symboles en vrac, les comités « Théodule » (l’expression remonte, dit-on, au général de Gaulle) et les privilèges des anciens Premiers ministres qui témoignent en réalité de la conception régalienne qu’en France on peut avoir de la fonction politique. La République n’a jamais aboli les ors de la Royauté, l’actuel président moins que tout autre. Et puis, sur le front même de la taxation des riches (la taxe Zucman), on sent quelque inflexion, au moins dans le vocabulaire. Il est vrai que le PS en a fait une condition fondamentale, sinon de son soutien au moins de son abstention : cela et les retraites. Si Macron et Lecornu veulent défendre la ligne des retraites, il faut lâcher ailleurs et pourquoi pas alors un peu d’une taxe mal ficelée, ambiguë qui risque – in fine – de ne toucher vraiment que quelques entrepreneurs sachant malheureusement que les grandes fortunes « rentières » (les héritiers) sont déjà hors de France. On commence aussi à mégoter sur les efforts à faire : une trentaine de milliards pourrait suffire à contenter Bruxelles, alors pourquoi faire du zèle !
On s’achemine donc vers de l’eau de plus en plus tiède, un brouet sans goût ni saveur, de la restauration collective là où il faudrait un chef.
12 septembre 2025
« Au vu des fragiles équilibres parlementaires, le nouveau gouvernement n’a guère d’espérances au-delà des affaires courantes et d’un budget qu’il faudra accoucher dans la douleur ». Voici les dernières lignes du « Journal de la dissolution » en date du 12 septembre… 2024 ! Il y a un an, Michel Barnier formait son gouvernement et ses espérances se fracassèrent – déjà – sur le budget 2025 que François Bayrou n’accoucha aux forceps que quelques semaines plus tard avant que de s’échouer sur le budget 2026. Que peut-il en être cette fois-ci ? Si quelque « persan » revenait, il ne manquerait pas de s’étonner de pareille persistance de l’immaturité économique et donc budgétaire des principaux partis politiques français et de nombre de leurs dirigeants.
À vrai dire, la chose n’est pas nouvelle. Il y a vingt-cinq ans, on se souvient de la célèbre polémique autour de la « cagnotte ». Lionel Jospin avait fait le choix de distribuer 50 milliards de francs par le biais de baisses d’impôts (TVA et taxe d’habitation) et de dépenses de « solidarité » (santé et éducation). Le problème, c’est qu’à l’époque, la France n’était pas en excédent budgétaire : en ces années bénies, le déficit public était encore de 1,5 % : un record depuis 1980 qui, depuis n’a jamais été approché, mais un déficit quand même qui rendait quelque peu surréaliste l’expression de cagnotte. Mais, c’est dire combien en France, au moins pour les comptes publics, la notion d’équilibre tient de la « terra incognita ». En réalité, sur les cinquante dernières années, même en tenant compte des « accidents » extérieurs (2008/09, 2020/21), la pente naturelle est à l’aggravation du déficit de plus en plus loin de l’idéal maastrichtien de 3 %.
C’est que, la caste politique dans sa quasi-totalité est atteinte du syndrome du NIMBY : « not in my backyard ». On utilise en général cette expression face à la contestation de populations locales qui s’inquiètent de la construction d’une usine ou de l’installation d’équipements publics par trop envahissants. Mais, la réaction NIMBY s’applique aussi au monde politique : un « bon » ministre se doit de protéger, voire d’accroître les crédits de son ministère. Un président de région, de département, un maire ne peuvent avoir d’autres objectifs, surtout à quelques encablures des municipales. Tous – en privé – partagent le diagnostic quant à la gravité des déficits publics, mais c’est toujours « ailleurs » que l’effort doit être porté.
« Ailleurs », la tentation est alors grande d’augmenter les prélèvements publics même si la France bat, en la matière, des records qu’il faut quand même relativiser à l’aune des services rendus (santé, éducation…). Mais on se prend à rêver de martingales nouvelles à l’image de la désormais célèbre « taxe Zucman » dont on pourrait comprendre la logique si elle s’appliquait à l’échelle de la planète, mais qui, au niveau d’un seul pays, comporte bien des incertitudes. Mais l’essentiel n’est-il pas de trouver des boucs émissaires faciles, les riches en l’occurrence, les retraités pour d’autres, les immigrés du côté de la droite nationale.
La réalité est que des marchandages qui s’annoncent, il sortira probablement un « compromis » budgétaire qui frôlera les 6 % de déficit public, en espérant même que la croissance se maintienne à son niveau actuel, autour de 1 %. Personne n’en sortira grandi, mais le NIMBY aura prévalu, ce qui est essentiel dans des perspectives électorales aussi confuses.
La France vient de perdre un an et il n’est même pas certain que la leçon ait portée. Il y a un an, en concluant le « Journal de la dissolution », il y avait quand même quelque espérance : « Le seul mérite pourtant de cette dissolution malvenue est d’obliger les Français à ouvrir les yeux sur quelques réalités qu’ils ont voulu trop longtemps ignorer. Mais que de larmes ! ». Nous continuons à pleurer et les agences de notation nous font même sangloter.
10 septembre 2025
Jour de colère, donc, avec « Bloquons tout » pour inaugurer le mandat du nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, un macroniste pur jus (venant de la droite normande) dont on vante à satiété la fidélité au président e les talents de négociateur. Il va lui en falloir tant la tâche est rude et ce jour de colère en est l’illustration.
La colère peut être légitime. Dans sa Somme théologique, Saint-Thomas d’Aquin estime que « se mettre en colère est louable si l’on s’irrite selon la droite raison. » Et la droite raison a trois conditions : un objet juste, une intention droite, une réaction mesurée. L’objet, aujourd’hui, est juste tant les Français sont légitimes à s’indigner des blocages politiques et institutionnels, de l’incapacité des partis de répondre aux défis d’une société française qu’ils jugent – à tort ou à raison – de plus en plus injuste et inégalitaire. L’intention est droite pour la plupart quoique la récupération de LFI entache la neutralité apparente d’un mouvement qui se voulait spontané. Enfin, on jugera de la mesure de la réaction si les débordements attendus restent limités.
Il y a en tout cas un message symbolique en ce premier jour de Monsieur Lecornu à Matignon. Les Français tournent le dos, certes au président, mais surtout aux manœuvres politiciennes qui, depuis un an, bloquent la France et dons nous vendangeons aujourd’hui les « raisins de la colère » (Steinbeck, 1939).
9 septembre 2025
François Bayrou a présenté sa démission à Emmanuel Macron et la France s’est réveillée avec la gueule de bois. S’il était facile de s’offrir la tête du béarnais, le vide qui apparaît au cœur de l’exécutif français n’en est que plus sidéral. Il semble qu’à l’Élysée, on s’oriente vers la nomination d’un Premier ministre de consensus capable de trouver les compromis nécessaires au vote d’un budget pour 2026. Ceci exclut les extrêmes bien sûr (qui, de toute manière, restent sur leur mantra dissolution/démission), mais aussi probablement les socialistes. Il reste donc quelques noms qui circulent en boucle de Xavier Bertrand à Laurent Berger en passant par Catherine Vautrin ou même Yaël Braun-Pivet. Si la question des retraites reste hors limites, par contre, la taxation des « riches » semble négociable et plus personne ne parle des malheureux jours fériés. Les 44 milliards de rééquilibrage budgétaire semblent désormais hors d’atteinte et au-delà du mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre, la prochaine échéance est celle du 12 septembre avec l’éventuelle dégradation de la France par les agences de notation.
En 1955, Pierre Mendes France, qui avait sorti la France du bourbier indochinois, était tombé sur les troubles en Algérie. Cette fois, le problème est celui du budget et au-delà d’un « modèle » français qui, demain, va susciter une colère en partie légitime.
8 septembre 2025
Alea jacta est ! Le sort en est jeté ! Comme on pouvait s’y attendre, François Bayrou a été sévèrement renvoyé dans ses montagnes béarnaises : le score est sans appel et va bien au-delà des oppositions officielles ; 364 contre 194 alors que le socle commun en compte théoriquement 210 (13 LR et quelques autres ont voté contre). Il est vrai que, dans un grand élan d’hypocrisie politique, Laurent Wauquiez avait laissé la liberté de vote à ses troupes…
Cet après-midi à l’Assemblée nationale avait quelque chose de surréaliste et aucun des orateurs ne s’est élevé à la hauteur de l’événement qu’il provoquait à l’exception peut-être de François Bayrou lui-même, qui a su donner à son ultime discours (au-delà des chiffres de la dette) un accent de vérité allant même jusqu’à parler de « pronostic vital engagé ». La palme de la médiocrité est revenue comme on pouvait s’y attendre à Mathilde Panot (LFI) : Jean-Luc Mélenchon (qui était dans les tribunes) avait au moins du talent, Mathilde Panot n’avait quant à elle que « violence et mépris » (F. Bayrou). Clap de fin donc sur l’expérience Bayrou. Il a certainement des responsabilités dans cet échec, mais il faut bien reconnaître que le responsable initial de chaos est celui-là même qui, demain, devra choisir un nouveau Premier ministre.
7 septembre 2025
En ce dernier dimanche avant le vote de confiance, les quelques élus catholiques pratiquants sont peut-être allés à la messe. Les textes de ce « 23e dimanche du temps ordinaire » auraient pu les inspirer et en particulier une courte parabole tirée de l’Évangile de Luc (14, 25-33), celle de la tour inachevée que nous sortons là totalement de son contexte spirituel. « Quel est celui d’entre nous, dit Jésus, qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? » C’est malheureusement le cas de nombre de politiques français, tous ceux qui, demain, vont faire tomber François Bayrou : ils rêvent de continuer à bâtir des « tours » en imaginant que la dette leur permettra de monter jusqu’au ciel. « S’asseoir pour calculer la dépense », ce bon sens a été bien oublié au grand vent du « quoiqu’il en coûte », mais, en fait, il faut remonter au temps de Raymond Barre pour retrouver ce « désir de s’asseoir » qui devrait être la clef de tout exercice budgétaire. Manifestement, en tout cas, aujourd’hui, nous n’avons plus les moyens « d’aller jusqu’au bout ». Mais quel bout d’ailleurs ?
6 septembre 2025
À quelques heures de la question de confiance, presque toute la classe politique française a déjà enterré François Bayrou. Les ministres de son gouvernement essaient de faire bonne figure, mais supputent leurs chances de conserver leur maroquin. Dans les couloirs, l’hypothèse qui tient la corde est celle d’un Premier ministre socialiste. Le premier secrétaire du PS, l’homme qui a sauvé son parti en l’accrochant à la corde des Insoumis, Olivier Faure, s’est même mis en avant. L’idée serait de rallier un « arc en ciel » allant des écologistes aux macronistes avec un pivot socialiste. Les Républicains pourraient même en être, mais quid des Insoumis ? Et puis, on connaît la duplicité de l’interessé, sa dépendance vis-à-vis de la gauche mélenchonienne. Il est en réalité sur la même ligne que Marine Tondelier, qui n’imagine guère de salut en dehors de l’union de toute la gauche. On pourrait, certes, imaginer que Emmanuel Macron propose à un autre socialiste de former un gouvernement. On a parlé aussi de Moscovici et même de Laurent Berger (avec lequel les contacts macroniens étaient allés très loin en août 2024). Mais dans cette hypothèse socialiste, il restera toujours l’inconnue du comportement des Insoumis. On s’interroge dans les couloirs.
5 septembre 2025
Après les jours fériés, François Bayrou, qui ferraille à la manière d’un cadet de Gascogne (il y a chez lui un peu d’Aramis dont le village se trouve au sud de Pau, en Béarn), vient de lancer une nouvelle polémique en fustigeant ces grands privilégiés que sont les « boomers ». Il entend par là les enfants du « baby boom », ceux de l’après-guerre dont il fait partie comme l’auteur de ces lignes (tous deux nés en 1951). Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France connut, en effet, une période de forte natalité (pendant en réalité un bon quart de siècle) conjuguée à une diminution spectaculaire de la mortalité infantile. La population française qui avait stagné depuis le début du siècle autour de 40 millions de personnes en gagna 20 millions supplémentaires pour l’an 2000. Les « boomers », aujourd’hui octogénaires pour les plus anciens (ceux de la libération) sont les enfants des « Trente glorieuses » et ont été les premiers à profiter de la construction du « modèle français » aujourd’hui en crise. Ils profitent encore pour la plupart d’un système de retraites un peu trop généreux (et nombre d’entre eux eurent droit à des « pré-retraites »), d’un appareil de santé qui reste efficient et au fond d’une incontestable qualité de vie. Ils ont eu des enfants et maintenant moins de petits-enfants et c’est là que les équilibres financiers deviennent précaires.
Dans la situation actuelle, ils sont incontestablement privilégiés (méfions-nous quand même des généralisations hâtives), mais nombre d’entre eux assurent des transferts intergénérationnels souvent informels au profit justement d’enfants et de petits-enfants. Ils sont aussi des piliers de tout un tissu associatif qui, sans eux, péricliterait.
Ils ont – nous avons – profité de l’épopée sociale des Trente glorieuses, de la construction de l’État-providence, du travail de nos parents qui découvraient, émerveillés, la société de consommation, celle-là même que nous, les boomers, allions contester à la fin des années soixante. Le paradoxe, au fond, c’est que c’est notre génération qui en aura profité à commencer par la retraite à soixante-ans, par la généralisation de l’enseignement supérieur, par l’entrée dans une société des loisirs dont nous – les boomers – profitons avec allégresse, aux dépens un peu des générations suivantes.
Alors, non, il n’est pas indécent de nous demander de participer un peu plus à l’effort collectif et, dans ce cas, la fiscalité semble bien en être le vecteur le plus adéquat : à consommer toutefois avec modération, car attention à la révolte des boomers !
4 septembre 2025
Il est fascinant de constater que de toutes les mesures du projet de budget Bayrou, celle qui concentre toutes les passions est la suppression des deux jours fériés (4 milliards d’euros, soit 10 % seulement des « économies » prévues). C’est pourtant l’une de celles qui paraît, dans la situation actuelle de l’économie française la plus évidente. Et le 8 Mai semblait tout indiqué tant la France a bien peu à s’enorgueillir d’une victoire auquel elle participa si peu. La suppression du 8 Mai aurait permis, au moins cinq années sur sept d’alléger un mois de mai si propice aux ponts et autresviaducs.
La levée de boucliers n’en est que plus étonnante à gauche certes, dans les syndicats bien sûr, mais aussi à droite. On ne touche pas aux symboles, à ces avantages chèrement acquis, même si, en réalité ils ne profitent qu’à quelques privilégiés. Certains discours sont presque surréalistes, comme celui de Laurent Wauquiez, qui s’y oppose en mettant en avant tous ceux qui ont 365 jours de congés par an grâce aux aides sociales ! En quelques instants, les jours fériés sont devenus un symbole de la France et de ses contradictions. Oui, ils font partie d’une certaine qualité de vie, sont des références familiales (le week-end de Pâques en tout cas), historiques et encore religieuses (le jeudi de l’Ascension). Mais il faut aussi faire des choix en un moment où la France est aux abois. Celui-ci était peut-être le plus emblématique. La résistance est un signe de l’immense difficulté à raisonner la société française.
3 septembre 2025
À quelques jours du vote à l’Assemblée nationale, l’échiquier politique français n’a jamais été aussi divisé quant à la suite de la très probable défaite de Français Bayrou. Celui-ci n’avait bien sûr rien à attendre de Nicolas Sarkozy, mais quand même ! L’ancien président de la République, qui ronge son frein, a appelé à la dissolution de l’Assemblée en renvoyant dos à dos Macron et Bayrou. De leur côté, les socialistes se disent prêts et Olivier Faure a fait ouvertement candidature pour Matignon afin, probablement, d’écarter des socialistes plus macro-compatibles comme Bernard Cazeneuve. À droite et au centre, bien des noms circulent, les uns susceptibles d’amadouer la droite dure (Retailleau), les autres au contraire, la gauche (Lombard, Darmanin…). On a même entendu le nom d’Audrey Azoulay, qui termine son mandat à la tête de l’UNESCO. Aux extrêmes, on a moins le mérite de la cohérence : dissolution pour le RN, démission pour LFI. Le calcul de Mélenchon est en effet cohérent : ce n’est que dans le cadre d’une présidentielle que son éventuelle présence au second tour pourrait reconstituer un Front populaire fort malmené ces derniers temps. Au RN, le calcul est le même : dans le cas d’une dissolution, le front républicain aurait cette fois peu de chances de fonctionner et le RN pourrait peut-être même obtenir une majorité à l’Assemblée avec ses alliés. Emmanuel Macron, bien sûr, ne l’entend pas de cette oreille. Mais ses marges de manœuvre pour l’après-Bayrou sont bien faibles.
25 août 2025
Au poker, on appelle cela « faire tapis ». Un joueur, quelque peu acculé, pousse tous ses jetons sur la table en mettant ses adversaires au défi d’en faire autant. C’est ce que vient de faire François Bayrou en décidant de poser à l’Assemblée nationale la question de confiance le 8 septembre, ce qui lui permet au passage de couper l’herbe sous le pied du mouvement qui s’annonçaient pour faire une « France morte » le 10 septembre.
Il est vrai que le temps était venu de mettre les partis politiques, les syndicats et plus largement les Français devant leurs responsabilités. On peut critiquer François Bayrou sur nombre de points, mais certainement pas sur celui du budget et de la dette. Cela fait longtemps qu’il insiste avec raison sur l’insoutenabilité de la dette française et sur la nécessité de mettre un terme aux dérapages budgétaires de ces toutes dernières années. Son projet de budget avec les désormais emblématiques 44 milliards d’euros de rééquilibrage est loin d’être parfait, mais au vu de la faiblesse des marges de manœuvre disponibles, il est probablement le moins mauvais des compromis. La charge fiscale française ne peut être augmentée encore ; on pourrait certes la rééquilibrer un peu mieux, mais de tels ajustements réclament du temps et de la bonne volonté des partenaires politiques et sociaux. Et c’est bien cela qui manque le plus. Devant chaque niche, il y a des politiques qui aboient.
Alors, il était grand temps de poser la question de confiance. La réaction des extrêmes était attendue : celle de LFI, bien sûr, frustrée qu’on lui coupe l’herbe sous le pied du 10 septembre ; celle du RN, dans une moindre mesure aussi, tant il ne souhaite pas se couper de sa base potentielle de gilets jaunes et autre « Nicolas ». La rapidité de la réaction négative du Parti socialiste est plus surprenante, venant d’une formation que l’on a longtemps considérée comme un parti de gouvernement et donc un peu responsable.
Sauf à espérer suffisamment de dissidences chez les socialistes et peut-être même dans les marges du RN, François Bayrou va vers un échec assumé au point que certains l’accusent déjà d’avoir ainsi préparé sa sortie. Il est vrai que, même dans le marais de la droite et du centre, aucun des grands « barons », dont les crocs rayent le parquet de 2027, n’est monté au créneau pour défendre la décision du Premier ministre. Quant à Emmanuel Macron, on peine à comprendre sa position.
La France risque en tout cas de s’enfoncer un peu plus dans le chaos tant politique qu’économique. La dette française va coûter plus cher à refinancer. Les taux français sont désormais supérieurs à ceux de l’Espagne, du Portugal et même de la Grèce et à peine inférieurs à ceux de l’Italie ! Les perspectives économiques se dégradent. Mais cela ne perturbe guère les petits jeux politiciens.
François Bayrou fait tapis : constat d’échec… pour la France.
23 août 2025
« De l’influence de Donald Trump sur les marchés mondiaux de matières premières et de commodité. » Voilà un joli sujet pour une chronique de rentrée en 4 000 signes !
C’est que le thème n’est pas anodin et, si Donald Trump a largement occupé nos soirées estivales parfois caniculaires, les marchés mondiaux en ont été le fidèle reflet, dans un contexte général plutôt marqué à la baisse du fait des doutes économiques entretenus par le même Trump.
C’est au pétrole que, bien entendu, on pense en premier lieu. Et c’est là que l’influence trumpienne est la plus ambiguë. Au lendemain de la frappe sur l’Iran, le prix du baril est retombé dans la certitude des marchés que le détroit d’Ormuz resterait ouvert. Par la suite, on est resté pour le Brent un peu en dessous de $ 70 le baril avec des perspectives baissières ($ 60 et même moins) au fil de l’augmentation des quotas de l’OPEP+. Dans un curieux « ménage à trois », Arabie saoudite, Russie et États-Unis ont presque un intérêt commun à maintenir la fourchette actuelle de $ 60/$ 70. Pour Trump, il y a à la clef la baisse du prix de l’essence, ce qui en pleine « driving season » ne peut que plaire à l’électeur MAGA, ce qui limite aussi l’inflation et lui donne des arguments face au seul américain qui lui résiste encore, Jay Powell, le président de la Fed. Certes, dans la zone des $ 60, l’incitation à forer de nouveaux puits est moindre et la production pétrolière américaine, record en 2025, devrait commencer à diminuer dès 2026. L’ambiguïté est la même en ce qui concerne le pétrole russe. D’un côté, les États-Unis ont renforcé les sanctions sur les négociants et navires qui trafiquent les pétroles russes et iraniens. L’Inde, devenue l’un des principaux débouchés du pétrole russe (raffiné sur place puis souvent réexporté… ailleurs !) a vu ses tarifs douaniers passer de 25 % à 50 % en « punition ». Mais, en mêm temps, la Chine est à peine évoquée et les États-Unis n’ont pas suivi les Européens dans le plafonnement du prix du pétrole russe à moins de $ 50. La réalité, au-delà des tensions géopolitiques et des discours trumpiens, est que le marché mondial est excédentaire, que le prix du baril va baisser, ce qui – in fine – sera plutôt positif pour les États-Unis, mais négatif pour le Texas.
Pour le gaz naturel, le discours est différent, puisque, là, Donald Trump retrouve sa casquette d’agent immobilier pour vendre le GNL américain. Tous les « accords » de tarifs douaniers conclus durant l’été contiennent des promesses d’achat d’énergie et donc de GNL, promesses qui bien souvent dépassent les besoins des intéressés et même les capacités américaines. Mais on connaît le talent trumpien pour additionner dans tous les sens les milliards de dollars !
Dans le domaine agricole, ce sera plus difficile. Les récoltes mondiales s’annoncent excellentes, les marchés sont orientés à la baisse et la Chine tourne le dos aux États-Unis pour ses achats de soja et de maïs au profit du Brésil. En soja, le carnet de commandes américain vers la Chine est presque vide : il est vrai que le soja américain est surtaxé en Chine dans le cadre du conflit tarifaire. Pour le coton, par contre, les perspectives américaines sont meilleures : pour obtenir un tarif plus favorable (20 % finalement), le Bangladesh, premier importateur mondial de coton, s’est engagé à privilégier l’origine américaine, et cela aux dépens des cotons africains. Par contre aux États-Unis, le café coûtera plus cher : le café brésilien (un tiers des importations américaines) n’a pas échappé aux 50 % imposés au Brésil !
Dans le domaine des métaux, il y a, bien sûr, les taxes sur l’acier et l’aluminium, étendues maintenant à tous les objets en contenant. Mais l’épisode le plus marquant de l’été a concerné le cuivre. Dans un premier temps, Donald Trump annonce un tarif de 50 % sur toutes les importations de cuivre. Sur le marché américain, les prix flambent et à New York, le prix de la tonne de cuivre s’envole par rapport à la cotation de Londres. Mais au dernier moment, on apprend que le tarif ne s’appliquera pas au métal raffiné (deux tiers des importations américaines). En quelques heures, le marché s’effondre de $ 2 000 la tonne, provoquant de lourdes pertes pour les fonds investis sur le contrat. Un scénario un peu identique s’est déroulé sur le marché de l’or, qui a battu un record à New York. On sait que c’est en partie à cause de ses exportations de lingots d’or que la Suisse a hérité d’un tarif douanier de 39 %.
Au final, la seule « commodité » qui a vraiment profité de l’effet trumpien en cet été 2025 est la plus irrationnelle de toutes, le bitcoin, qui a même passé la barre des $ 120 000 ! Voilà le genre d’exubérance qu’adore Donald Trump !
15 août 2025
Aujourd’hui, dans notre paroisse de Ciboure, au Pays basque, nous célébrions un bel anniversaire : les dix ans de sacerdoce d’Hernice ! Hernice Austin est le prêtre résident à Ciboure depuis déjà plusieurs années. Hernice est né en Haïti dans une famille de protestants baptistes. Converti au catholicisme, il fit ses études à Rome où il fut ordonné diacre avant d’être ordonné prêtre en Haïti.
La France, on le sait, souffre d’une pénurie de prêtres et d’un clergé vieillissant. De plus en plus, les flux sacerdotaux se sont inversés par rapport au début du siècle dernier. Autrefois, les prêtres basques partaient évangéliser le monde et au moins la diaspora basque. L’évêque de Bayonne envoyait ainsi un prêtre pour les communautés basques des États-Unis. Bien rares sont aujourd’hui les jeunes Basques pour assurer le relais et ce sont d’autres qui traversent l’Atlantique et qui, dans ce cas précis, sont vite capables de célébrer les messes en basque (ou au moins en partie, en particulier pour le « Gure Aita », le Notre Père). Ils sont nombreux, Haïtiens, mais aussi Africains ou Sud-Américains, à assurer le relais dans une Église de France qui peine à se renouveler. C’est à la fois un merveilleux signe de Pentecôte, mais un constat d’échec pour un pays qui oublie, au-delà du spirituel, la réalité culturelle de ses racines. Merci Hernice !
12 août 2025
Chapeau l’artiste ! On peut – comme l’auteur de ces lignes – ne guère apprécier Donald Trump, mais il faut quand même lui reconnaître quelques mérites. Qui aurait imaginé la poignée de main à la Maison-Blanche entre le président azéri et le Premier ministre arménien ? Pendant longtemps, la région fut une chasse gardée russe qui profitait ainsi de la géographie complexe héritée de l’époque soviétique avec ses enclaves, le Nagorno-Karabagh en Azerbaïdjan et le Nakhitchevan en Arménie. À Bakou règne la dynastie d’un ancien cadre communiste et, à Erevan, le Premier ministre est un oligarque qui fut longtemps proche du Kremlin. On est là loin de quelque terre démocratique que ce soit, ce qui n’était pas pour déplaire à Trump. L’Arménie est en position de faiblesse, son protecteur russe l’ayant abandonnée, et l’Europe ayant montré toute sa faiblesse en Géorgie. Trump a donc obtenu un corridor sous contrôle américain reliant l’Azerbaïdjan à son enclave. Celui-ci s’appellerait le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity !) et si les États-Unis y consacrent quelque moyen, cela pourrait même marcher… C’est en tout cas un pavé dans la mare tant de Moscou que de Téhéran et sur le plan diplomatique la première véritable réussite de la présidence Trump. Mais le prix Nobel de la Paix reste bien loin…
8 août 2025
La présidente de la Confédération helvétique a eu beau aller à Washington comme à Canossa, les portes de la Maison-Blanche lui sont restées fermées. Et le couperet est tombé, sans absolution, pour la Suisse à 39 % comme pour le Brésil à 50 %, l’Afrique du Sud à 30 %, l’UE à 15 %… L’Inde, qui était à 25 %, pourrait voir sa peine doublée si elle continue à acheter du pétrole russe. Le deuxième épisode de « Liberation Day » est bien commencé et force est de constater que Donald Trump a réussi son pari. En face, on murmure, mais on proteste à peine ; on cherche simplement à négocier les lignes de bas de page, les incohérences – nombreuses – dans le discours trumpien. Il reste bien sûr l’inconnue chinoise et on imagine mal la Chine rester sans réagir avec des tarifs qui, en juillet, étaient de l’ordre de 45 %. En juillet, justement, les exportations chinoises ont encore augmenté de 7,2 % malgré une diminution de 21,6 % des flux vers les États-Unis, qui ne représentent plus que 10 % des débouchés chinois, contre 15 % pour l’UE et 18 % pour les pays de l’ASEAN.
Vue de la Maiosn-Blanche, la stratégie trumpienne (diviser pour régner) est une incontestable réussite. Mais elle pousse nombre des alliés historiques des États-Unis à se détourner d’un suzerain injuste et imprévisible. À jouer à ce jeu, Donald Trump fragilise la substance même de son pouvoir.
4 août 2025
À Gaza, l’escalade continue. La situation humanitaire ne cesse de se dégrader, la famine progresse, le mot de génocide circule et l’opinion internationale, mais aussi israélienne, commence à réagir. Et voilà que le Hamas, le responsable à l’origine de cette catastrophe, relance la polémique en publiant quelques images – insoutenables elles aussi – des derniers otages encore en vie. Le Hamas voudrait encourager les plus durs et ultras du gouvernement israélien qu’il ne ferait pas autre chose. C’est dérisoire, mais aussi dramatique, classique presque dans l’emballement ultime d’un fanatisme qui se disloque.
Qu’espérer alors pour Gaza ? Le sursaut du Hamas, l’aveuglement de ses derniers combattants enfermés dans le huis clos de leurs tunnels justifient la stratégie de l’armée israélienne dans ce qui rappelle de plus en plus celle de l’armée allemande à Varsovie en 1944 alors que, déjà, un autre ghetto avait été éliminé. Comme l’armée soviétique à l’époque, la communauté internationale reste l’arme au pied. Reconnaître la Palestine a-t-il encore un sens ? La solution à deux États s’éloigne un peu plus, mais Israël perd aussi l’espérance de la fin du conflit autour de sa légitimité. Même les hommes de bonne volonté ne peuvent que se taire et prier…
1er août 2025
Donald Trump vient de refaire son « Liberation Day » et, en ce jour, les tarifs douaniers américains ont augmenté à 17,3 %, voire 18,4 % selon le Yale Lab, qui calcule un taux effectif rendu fort complexe avec les exemptions de certains et les délais accordés à d’autres, sachant que Donald Trump change souvent d’avis au dernier moment. Ainsi, après avoir annoncé des taxes sur le cuivre, il en a exempté le métal raffiné (le gros des importations américaines) provoquant, le 30 juillet, un décrochage de 20 % des prix sur le marché américain. Le Mexique a obtenu un délai supplémentaire de 90 jours et on ne sait toujours pas si les produits englobés dans le vieil accord de libre-échange nord-américain (USMCA) sont concernés. Ceci touche bien sûr le Canada, qui a écopé de 35 %. Le record est le Brésil à 50 % à compter du 7 août (café compris, semble-t-il). L’Inde est à 25 %, la Corée du Sud à 15 %, tout comme le Japon. Mais la principale surprise, un choc même pour les intéressés, concerne la Suisse, qui pointe à 39 % ! Il semble que le dernier entretien téléphonique entre Trump et la présidente de la Confédération se soit mal passé et les Helvètes qui pensaient faire mieux que l’UE se retrouvent presque sur le même banc que la Syrie. Là aussi, on a du mal à comprendre les méandres de la pensée trumpienne. À ce compte, l’UE aurait presque l’impression de bien s’en sortir. La réalité est toute autre et il reste bien sûr de connaître tous les détails d’accords encore bien obscurs.
28 juillet 2025
Retour sur « l’accord » douanier UE/US : Donald Trump a annoncé un engagement européen d’augmenter de $ 250 milliards sur trois ans les importations européennes d’énergie (d’où le chiffre annoncé de $ 750 milliards). Ce chiffre n’a aucun sens, est irréalisable et tient en fait de la chimère. Aux prix de marché de 2025 et sur la base des flux de 2024, en tenant compte du pétrole, du GNL et du charbon, l’UE aurait importé $ 64,5 milliards de produits énergétiques américains. Passer à $ 250 milliards voudrait dire que les États-Unis représenteraient alors 85 % des importations européennes. Mais en réalité, les exportations énergétiques américaines, certes en augmentation, ne seront en 2025 que de l’ordre de $ 165 milliards ! Pour le monde entier !Le chiffre de $ 250 milliards est de pure fantaisie ! Mais Donald Trump n’est pas à un détail près. Déjà, avec le Japon, il avait annoncé l’ouverture du marché du riz, ce que les Japonais ont fermement dénoncé. Avec l’Australie, c’est l’ouverture du marché de la viande bovine dont il est très fier en oubliant simplement que, si les prix du « bœuf » flambent actuellement sur le marché américain, c’est que la production est en baisse du fait des sècheresses et que les États-Unis n’ont rien à exporter.
Donald Trump peut-il lui-même croire en ses propres exagérations ? Son intelligence, en tout cas, est de les faire croire aux autres, de parler plus fort, de nier les évidences et quand même, en fin de partie, de gagner au poker menteur !
27 juillet 2025
Et le loup mangea la jolie chèvre… On connaît le conte d’Alphonse Daudet. Mais celui-ci n’avait pas imaginé que la chèvre puisse en plus remercier le loup ! C’est pourtant ce que vient de faire Ursula von der Leyen à la suite de la capitulation européenne face à Donald Trump sur le dossier des tarifs douaniers. Réalisme ou inconscience ?
Présenter l’accord auquel sont parvenus Ursula et Donald (pardon pour cette familiarité) presque comme une victoire pour l’Europe est en effet dur à admettre, même si Merz, l’Allemand, et Meloni, l’Italienne, s’en sont réjouis. L’UE a donc accepté des droits à 15 %, identiques à ceux obtenus par le Japon, mais le triple des droits actuels. Ces droits s’appliqueraient à tous les produits, y compris les médicaments, mais à quelques exceptions près, comme l’aéronautique, les semi-conducteurs et quelques produits agricoles. Sur ces sujets, on reste pour l’instant dans le vague et l’incertain.
Comme à son habitude, Donald Trump n’a pas eu le triomphe modeste et en a rajouté : $ 750 milliards supplémentaires d’achat d’énergie (un chiffre «totalement hors sol» malgré l’appétit européen pour le GNL américain), $ 600 milliards d’investissements européens aux États-Unis (difficile à vérifier) et des achats de matériel militaire américain. Sauf à imaginer que les détails de l’accord final puissent limiter l’appétit de l’ogre américain, on ne voit guère de raison de se réjouir de ce qui est un échec européen. Bien entendu, les mesures de rétorsion prévues (à hauteur de € 93 milliards) vont être abandonnées, tout comme les menaces évoquées sur les services et les nouvelles technologies.
L’Europe vient de faire la preuve de son incapacité à exister et cette défaite est avant tout celle d’Ursula von der Leyen, qui a négocié une Commission « à sa main », sans poids lourds politiques, en se reposant sur une poignée de technocrates bruxellois sans légitimité politique. Ses remerciements à Donald Trump resteront dans la gorge de nombre d’observateurs. Quant à Donald Trump, il peut désormais parcourir tranquille les « greens » de son golf écossais. L’UE, qui semblait devoir être l’adversaire le plus coriace, est ravalée au rang de satellite dont même les Chinois se moquent. Mais le prochain « drive » de Trump sera sur un « trou » autrement difficile entouré de redoutables « bunkers » face à un joueur qui, lui aussi, vient de rouler les Européens dans la farine : Xi Jinping !
25 juillet 2025
Faut-il reconnaître l’État palestinien ? Cette question taraude la plupart des dirigeants occidentaux depuis des années. Il y a, en effet, une véritable contradiction entre le choix quasiment général de l’option des deux États et l’absence de reconnaissance de l’un d’entre eux. Il est vrai que la Palestine souffre de nombreux handicaps, à commencer par l’absence de légitimité de sa gouvernance. L’autorité palestinienne est pour le moins décrédibilisée et même corrompue. Autant la solution à deux États pouvait avoir quelque sens au temps de Rabin et d’Arafat (mais c’est ce dernier qui a reculé au dernier moment), autant aujourd’hui elle tient du rêve : Gaza est en passe d’être rayée de la carte ; un million de colons juifs occupent une Cisjordanie qui n’est plus qu’une peau de chagrin ; et la plupart des pays arabes n’ont que des larmes de crocodile pour le sort des Palestiniens.
Alors, reconnaître la Palestine aujourd’hui a-t-il du sens, surtout venant de la France, qui n’est plus là qu’une puissance de seconde zone ? On est là, bien sûr, dans le champ du symbole, mais cela reste au fond le seul message qu’il est possible d’adresser à Israël alors que son armée s’embourbe à Gaza, dérape de plus en plus souvent dans un délire de destructions et de frappes aveugles. C’est un message adressé aux Israéliens de bonne volonté pour leur rappeler que le peuple palestinien existe, qu’il a – lui aussi – le droit d’exister, que la violence et les annexions sauvages ne peuvent suffire, qu’au delà même du Hamas et des vieillards de l’Autorité palestinienne, qu’au-delà surtout de Netanyahou et des ultras, il faut parvenir à trouver une solution.
Cette reconnaissance par la France, la première par un pays du G7, n’est qu’une goutte d’eau – ou plutôt d’huile – qui ne calmera pas la tempête. Elle peut contribuer à conserver quelque espérance tant du côté palestinien qu’israélien.
22 juillet 2025
Une fois présentées les grandes lignes du « budget Bayrou », la scène politique française semblait pouvoir enfin s’offrir quelques semaines de répit avant les affrontements de l’automne et la tradition des « universités d’été », ascensions de monticules symboliques ou fêtes de la pomme ou de la poire. Mais, voilà Duplomb ! Ce modeste sénateur et agriculteur fait en quelque sorte l’histoire en étant la malheureuse victime de la plus importante pétition jamais vue en France avec plus de 1,5 million de signatures…
L’histoire de la « loi Duplomb » vaut d’être contée. À l’origine, il s’agit d’un texte destiné à offrir une réponse au désarroi agricole, manifeste depuis déjà bien longtemps. Le monde agricole français s’insurge en effet contre la rigidité de réglementations issues des « codes » les plus divers, appliquées dans bien des cas sans mesure et surinterprétant souvent les directives européennes. Convenons, d’ailleurs, que les agriculteurs ne sont pas les seuls à subir les joies du « génie administratif » français (l’auteur de ces lignes, fonctionnaire « émérite » de l’Éducation nationale, en sait quelque chose). Face aux manifestations agricoles, les gouvernements successifs s’étaient engagés à mettre sur le métier une grande loi de « Simplification ».
L’exercice, en soi louable, était rendu complexe par les contradictions de la société – et de la politique – française. D’un côté, on souhaite maintenir ce qui fut le « pétrole vert de la France » fondé sur un modèle d’exploitation familiale dont il faut assurer la survie et le renouvellement, de l’autre, on condamne un modèle « productiviste et intensif », on rêve de bio, de circuits courts et on met à toutes les sauces un principe de précaution ouvert à tous les doutes scientifiques. Ajoutons aussi les clivages politiques, l’ancrage des Verts dans le NFP et les doutes d’une bonne partie du marais macrono-centriste soucieux de cultiver sa fibre écologiste.
Ceci explique que, dès que le texte adopté par le Sénat en janvier est venu en discussion à l’Assemblée, il ait fait l’objet de milliers d’amendements (LFI et Verts en particulier) rendant à peu près impossible un débat serein. Il s’en est suivi une manœuvre parlementaire quelque peu limite qui a permis de relancer le vote sans discussion autour d’un texte de compromis négocié par une Commission mixte paritaire Sénat-Assemblée. La loi Duplomb a été votée par l’Assemblée le 8 juillet.
Que contient-elle de révolutionnaire au point de susciter tant de passions ? Elle vise pour l’essentiel à limiter la surtransposition du droit européen et à régler le problème des divergences de vues entre la France et l’UE sur certaines substances ou pratiques. Elle assouplit aussi le régime des « ouvrages de stockage d’eau » (les célèbres bassines !) et des bâtiments agricoles. Elle offre la possibilité de déroger à l’interdiction de certains produits, ce qui vise, dans un premier temps, l’acétamipride, un néonicotinoïde permettant de lutter contre la jaunisse de la betterave et qui est autorisé dans le reste de l’Europe.
C’est manifestement ce dernier point, le plus facile à « vendre » pour les opposants, qui a cristallisé les émotions et suscite donc un engouement inédit pour cette pétition.
Comme pour les OGM et le glyphosate, il est fascinant de voir comment la science peut être tenue en otage par ceux que l’on peut sans trop d’exagération qualifier « d’intégristes verts ». Il leur suffit d’agiter pour le grand public d’éventuelles menaces sur la santé, sur la survie de certaines espèces… en profitant de l’ignorance crasse des populations urbaines pour les réalités agricoles. Dans le cas précis des néonicotinoïdes, ils sont pour l’instant incontournables dans la lutte contre la jaunisse de la betterave, qui provoque une baisse de 20 % à 30 % des rendements. Ils sont, par ailleurs, autorisés dans le reste de l’Europe jusqu’en 2033 au moins après le feu vert de l’Agence européenne de Sécurité sanitaire. Leur impact, certes n’est pas neutre, en particulier sur les abeilles, mais en aucun cas sur la santé humaine (sauf à imaginer que le sucre soit nocif…).
Mais au fond, dans cette « affaire » Duplomb, ils ne sont qu’un prétexte comme le furent les bassines. Par ignorance et méconnaissance des réalités agricoles, on sombre là dans un véritable manichéisme avec les « bons » et les « mauvais » agriculteurs, ceux-là qu’il faut contrôler, encadrer, sanctionner à tout va en oubliant simplement qu’une fois les citadins rentrés dans leurs villes, ce sont eux les gardiens des équilibres naturels et que, dans leur immense majorité ils partagent notre souhait de transmettre à leurs enfants une terre, leur terre, la plus vivante possible.
Alors oui, la loi Duplomb aurait mérité un véritable débat et celui-ci fut escamoté à l’Assemblée nationale. Elle pose effectivement de vraies questions plus larges que les points presque de détail évoqués ici et qui touchent les objectifs environnementaux français, mais aussi européens. Sur ces dossiers, en effet, la France ne joue pas seule au moment où à Bruxelles on semble enclin à adoucir quelque peu les objectifs d’un Pacte vert qui aurait fait de l’Europe un importateur net de produits agricoles, mais où, en même temps, on se propose de mettre un terme à l’autonomie de la Politique agricole commune et de ses grands principes (sans parler des conséquences agricoles de l’accord UE-Mercosur).
Mais nous sommes en France, en un moment curieux de notre vie politique marqué par la paralysie et le vide. Une fois de plus, malheureusement, l’agriculture, et plus largement cette France rurale que vient de traverser le « Tour », en sont les otages. Nul texte législatif n’est parfait, celui-ci comme un autre. Il y a certes moins d’agriculteurs que de pétitionnaires. Mais est-ce là une raison pour se cantonner à de la basse politique
17 juillet 2025
C’est le temps des budgets. Celui de l’Europe pour 2028/2034, celui de la France plus modestement pour 2026. Pour le budget européen, ce sont à peine des prémisses, mais fort chaotiques. Ursula von der Leyen veut un budget (plus de € 2 000 milliards quand même) à sa main, ce qui ne plait pas à tous ses commissaires. Elle veut aussi regrouper nombre de postes et en particulier mettre symboliquement fin à l’autonomie de la politique agricole commune. Peut-être a-t-elle raison et est-ce là le sens de l’histoire. C’est pourtant la PAC qui a été le pilier sur lequel s’est construite l’Europe dans les années soixante. Dans sa forme actuelle, elle n’est plus adaptée, surtout si l’élargissement à l’Ukraine finit par se concrétiser. Mais de là à tout sacrifier, il y a là un pas sur lequel la « Kaiserin » devra peut-être reculer. Mais on raisonne là à 2028 !
Pour François Bayrou, en France, l’horizon est celui de l’automne. Avant la rupture estivale et les vacances parlementaires, il a présenté son projet de budget pour 2026 avec plus de € 40 milliards de « rééquilibrage » consistant en quelques économies et pas mal de prélèvements supplémentaires. La plupart des gens « raisonnables » ont salué cette copie qui, au vu des faibles marges de manœuvre politiques disponibles, mérite la mention très honorable. Habilement, François Bayrou a gardé un fusible avec sa proposition de supprimer deux jours fériés pour financer la hausse du budget consacré à la Défense : il pourra toujours lâcher le lundi de Pâques (ce qui plaira à ce qui peut rester encore de l’électorat catholique), quitte à supprimer cette date absurde du 8 Mai qui consacre la fin d’une guerre dont on ne peut dire qu’elle fut une victoire française… Cela permettrait d’alléger un peu le mois de mai, quitte à concentrer, comme au Royaume-Uni) la mémoire des guerres du XXe siècle le 11 Novembre.
Le débat budgétaire promet en tout cas d’être serré, tout dépendant – in fine – de l’attitude des socialistes, l’opposition tant du RN que de LFI et de ses alliés paraissant acquise. La pause estivale est en tout cas bienvenue dans une ambiance politique que l’on peut qualifier de délétère. Il y a un an, la France n’avait pas de gouvernement. La situation actuelle n’est guère plus favorable, mais François Bayrou a bien manœuvré au fil des écueils, de Betharram à Macron. Il peut prendre quelques vacances béarnaises.
14 juillet 2025
La tension monte encore entre l’Europe et les États-Unis. Les lettres de Donald Trump sont enfin parties et à côté des 50 % du Brésil, 35 % du Canada, 25 % du Japon et de la Corée, l’UE serait frappée à 30 % au 1er août. Et, Donald Trump d’ajouter, qu’en cas de rétorsions, le tarif serait doublé.
Toute la question maintenant en Europe est de savoir que faire : négocier et céder pour obtenir au moins un traitement identique aux Britanniques (10 %) ou bien résister en allant au-delà même des mesures de rétorsion prévues (qui portent sur € 72 milliards d’importations, mais qui pour l’instant restent dans les cartons). D’un côté, l’Allemagne souhaite un accord presque à n’importe quel prix pour sauvegarder la position de son industrie automobile. De l’autre, la France – entre autres – soutient la fermeté tout en souhaitant préserver vins et spiritueux. Pour l’instant, Ursula von der Leyen n’est pas montée au créneau, laissant à la manœuvre le commissaire en charge du dossier du commerce, un obscur slovaque qui ne pèse pas bien lourd. Or, on l’a vu, Trump préfère le « mano a mano ». Avec la Chine, il attend de rencontrer Xi. Mais en Europe, il n’a guère d’interlocuteur unique.
Quelle carte donc doivent jouer les Européens ? La fermeté semble la plus préférable, quitte à passer par quelques moments difficiles. Mais c’est le seul langage que comprend Trump. L’Europe en est-elle capable ?
12 juillet 2025
Au firmament des cabinets de conseil en stratégie, de ceux qui chuchotent – fort cher – à l’oreille des puissants et de leurs conseils d’administration, on trouve quelques noms incontestables, comme McKinsey, Bain et le BCG, non pas un vaccin, mais le Boston Consulting Group, fondé dans les années soixante dans les couloirs d’Harvard. Au fil des décennies, le BCG est devenu une référence incontournable dans le champ du management et plus largement des affaires publiques.
Et voilà que, grâce à une solide enquête de la presse anglo-saxonne (le Financial Times, entre autres), on apprend que le BCG est partie prenante (et conseillante) dans les « reflexions » israélo-américaines sur l’avenir de Gaza et dans l’organisation de l’aide alimentaire qui s’avère être un véritable désastre. Au passage, le BCG proposait par exemple une prime à l’émigration pour les Palestiniens acceptant de quitter Gaza. Dans cette opération plus que douteuse, on retrouve aussi le Tony Blair Institute, la société bien peu caritative de l’ancien Premier ministre britannique. Les uns et les autres nient ou minimisent leur participation et le BCG a fait le ménage en poussant dehors les deux partenaires impliquées. Mais cette affaire reste une cruelle illustration du cynisme quelque peu « hors sol » de ces grands cabinets à « irresponsabilité illimitée ».
11 juillet 2025
Nvidia est la première entreprise mondiale dont la capitalisation boursière dépasse les $ 4 000 milliards. Une société à peu près inconnue il y a dix ans encore vient donc de battre sur le poteau les Apple, Alphabet et autres Amazon de ce monde. Depuis 2020, la progression du cours de bourse de Nvidia a été de 2 600 % !
Le monde des semi-conducteurs fut longtemps dominé par Américains et Japonais. Intel fut la première entreprise du secteur à paraître au grand jour avec le célèbre « Intel Inside » sur les ordinateurs qui utilisaient sa puce fétiche, le Pentium. Il y eut ensuite le temps de la fabrication de masse et l’émergence des Taïwanais. Mais manifestement, la « main », en termes de recherche, restait en Californie et, alors que se développaient les prémisses de ce qui sera la révolution de l’intelligence artificielle et l’explosion des besoins de puissance de calcul et de traitement de données, ce fut la chance de cette « start up » d’être capable de produire les « puces » nécessaires. On connaît la suite et l’envol de Nvidia et de son fondateur, Jen Hsun Huang, qui maintient un profil beaucoup plus discret que la plupart des « technocrates » californiens. Entreprise sans usine, Nvidia ne fabrique pas ses cartes graphiques, mais en fournit les références aux fabricants. Pour l’instant, elle semble incontournable dans ce nouvel univers technologique qui s’ouvre devant nous. Pour combien de temps ?
10 juillet 2025
Alors qu’il semble que les négociations sur les tarifs réciproques soient prolongées jusqu’au 1er août et que Donald Trump envoie des lettres à quelques heureux élus (le Canada serait passé à 35 % et le Brésil est menacé de 50 %), l’affaire du jour concerne le cuivre. Les tarifs à l’importation viennent d’être fixés à 50 %, comme pour l’acier et l’aluminium dans le cadre de la section 232 (qui est parfaitement légale).
Autant les tarifs sur l’acier pouvaient se comprendre, ceux sur l’aluminium se discuter, autant ces tarifs sur le cuivre sont absurdes. Les États-Unis importent la moitié du cuivre qu’ils consomment (800 000 tonnes à peu près), sous diverses formes. Certes, les États-Unis pourraient redevenir autosuffisants en minerai de cuivre, mais cela passerait par la possibilité d’ouvrir de nouvelles mines ce qui est processus relativement long en termes d’autorisations puis de développement : une vingtaine d’années au moins. Le projet de Resolution porté par Rio Tinto et BHP pourrait voir le jour, quoiqu’il se trouve sur des terres sacrées, apaches, puisque la Cour Suprême aurait donné son feu vert. Mais il faudra là encore dix ans pour que la mine soit opérationnelle. Et ensuite, il y a la transformation métallurgique. Seul un « smelter » fermé depuis quatre ans est susceptible de redémarrer (et il appartient à un groupe mexicain…).
Pour l’instant, dans la perspective des tarifs (au 1er août ?), les prix américains ont bondi de 25 % au-dessus de ceux de Londres. Pour l’instant, le marché américain est bien approvisionné (les importations du premier semestre 2025 sont équivalentes à celles de toute l’année 2024 !). Mais, à terme, ce sont les industriels et les consommateurs américains qui paieront la différence.
8 juillet 2025
Quel meilleur moyen que d’oublier pendant quelques jours les tracas du monde que de marcher sur les chemins de Saint-Jacques aux confins de la Rioja et de la Castille ! De longs chemins au milieu de champs de blé qui attendent encore la moisson, de la chaleur certes, mais rendue supportable par le vent qui balaie les épis sur ces plateaux à près de mille mètres d’altitude. La marche est régulière et vide l’esprit seulement troublé au long des routes par le trafic des camions qui rappelle à l’économiste que l’Espagne enregistre la meilleure croissance de toute l’Europe. L’actualité ici c’est la San Fermin à Pampelune et le « mondial de danse » à Burgos ! Sur le « camino », les pèlerins sont un peu moins nombreux qu’à l’habitude, mais on y retrouve le mélange habituel de nationalités.
Que l’on est loin, en tout cas des fureurs qui animent la planète. On en oublie presque Trump qui continue pourtant à s’agiter « urbi et orbi », de Gaza à l’Ukraine, des tarifs douaniers à Elon Musk. Emmanuel Macron va au Royaume-Uni goûter ces ors royaux dont il a tant rêvé pour lui-même. Ursula von der Leyen fait face pour la première fois à une motion de censure. François Bayrou voit sa cote de popularité s’effondrer et se prépare à la difficile épreuve du budget dont il ne sortira probablement pas indemne. En France, on parle de canicule et d’incendies, aux États unis d’inondations meurtrières au Texas.
Mais que tout ceci est loin quand on marche sur le « camino ».
5 juillet 2025
Départ du Tour de France pour sa 112e édition (un record probablement pour une épreuve sportive) avec un parcours intégralement hexagonal au départ de Lille. Le succès populaire est garanti et celui-là sans les débordements du foot. Le cyclisme – mais surtout le Tour – continue à passionner les Français même si cela fait quarante ans et Bernard Hinault, qu’aucun tricolore ne l’a gagné. Il en sera de même en 2025 et la seule véritable interrogation porte sur le dauphin de Pogajcar tant le slovène domine le monde cycliste et vient encore de mettre à genou ses adversaires dans le Dauphiné Libéré. Bien sûr, on n’en vient à douter, à s’interroger sur sa capacité à placer des efforts intenses sur de longues périodes en laissant sur place des adversaires pourtant solides. Certes, il dispose d’une équipe solide financée par les Émirats arabes unis (mais on trouve aussi Bahrain et… Israël et le Kazakstan), mais manifestement il pédale sur une autre planète que l’on n’espère pas artificielle !
Au-delà, il restera la France, la beauté de ses paysages et l’émerveillement chaque année renouvelé pour les villes et villages traversés. Et puis, au-delà des vedettes, l’admiration pour les humbles et presque anonymes, pour les « porteurs d’eau » qui rêvent simplement de finir dans trois semaines sur les Champs-Élysées. Le Tour, c’est quand même autre chose que cette Coupe du Monde des clubs de foot qui ne parvient même pas à captiver ses hôtes américains !
4 juillet 2025
Après l’Iran, voilà le « One Big Beautiful Bill Act » que Donald Trump va signer aujourd’hui devant les caméras dans le Bureau ovale. Il y est donc arrivé au prix – au propre et au figuré – de concessions au Sénat qui ont encore un peu alourdi la barque. Au final, la hausse des dépenses (sur dix ans) est passée de $ 3 700 milliards à $ 4 500 mds et celle des « recettes » a légèrement diminué de $ 1 300 mds à $ 1 200 mds, ce qui donne donc une augmentation du déficit de $ 3 300 mds contre $ 2 600 mds pour le texte qu’avait voté la Chambre des Représentants. Dès 2027, le ratio dette/PIB devrait atteindre 106 %, soit le niveau record des lendemains de la seconde Guerre mondiale à l’époque où Roosevelt avait dû financer un tout autre effort de guerre, au prix d’ailleurs d’une hausse considérable des impôts sur les riches. Là, l’OBBBA fait exactement le contraire : 12 millions d’Américains devraient perdre à terme leur couverture santé ; d’autres millions (souvent les mêmes) perdront leurs bons alimentaires : un seul sénateur républicain, de Caroline du Nord, a eu le courage de s’en indigner. Mais pour les très riches, les impôts baissent. Les efforts de l’IRA sur la transition énergétique sont balayés avec une victoire par KO des énergies fossiles et même du charbon : on s’attendra à une baisse de 300 GW de la capacité électrique américaine avec la disparition d’une grande partie des subventions au solaire et à l’éolien.
« A beautiful Bill ? Indeed ! »
2 juillet 2025
Le mois de juin 2025 restera dans l’histoire non pas tant parce qu’il aura été le plus chaud – au moins en Europe – mais parce qu’il aura été le théâtre de ce qui passera peut-être à la postérité comme « la guerre de 12 jours » : douze jours qui ont vu les frappes israéliennes sur l’Iran se terminer en apothéose par l’intervention des bombardiers furtifs américains dont les énormes bombes ont, sinon détruit, au moins sérieusement touché les installations nucléaires iraniennes. Nul n’aurait imaginé que Donald Trump passe ainsi à l’acte (dans une circonstance moins dramatique, Barack Obama avait reculé en Syrie). Mais il a su aussi s’arrêter, profiter de la stupeur iranienne et probablement aussi du soutien chinois pour imposer un accord de cessez-le-feu qui certes ne résout rien, mais ouvre quand même une nouvelle séquence dans la tumultueuse histoire du golfe Arabo-Persique. Il est difficile d’en imaginer même les contours si ce n’est quand même l’affaiblissement durable du pouvoir de nuisance de l’Iran. Et le corollaire en est la quasi-disparition des primes de risque sur les marchés de l’énergie.
Le pétrole a bien entendu vécu ces journées dans la fébrilité, mais au fond, le « choc » ($ 15 le baril au plus) a été fort modéré. Personne n’a vraiment cru dans la fermeture du détroit d’Ormuz, la menace suprême qui au fond n’aura été qu’un pétard mouillé. Depuis, le marché est revenu à ses fondamentaux, ceux d’un excédent de l’offre sur la demande et donc d’une baisse des prix, peut-être même en dessous de $ 60 avant la fin de l’année.
De retour de ses aventures guerrières, Donald Trump a pu se consacrer à ses autres chantiers. Il y a tout d’abord le « Big Beautiful Bill » qu’il souhaite voir adopter pour le 4 juillet, le jour de la fête nationale américaine. Avec quelques amendements, il va probablement y parvenir tant l’opposition démocrate semble paralysée. Ce texte détricote un peu plus l’héritage social de Barack Obama et l’héritage environnemental de Joe Biden. Il diminue nombre de programmes de l’État-providence américain (Medicaid, foodstamps…), réduit les impôts des riches et creuse un peu plus les déficits américains. On peut comprendre qu’Elon Musk ait qualifié ce texte de « utterly insane » et ses partisans de « Porky Pig Party » (le parti des cochons qui se goinfrent). Il n’empêche, après les votes de la Chambre et du Sénat et au prix de quelques modifications marginales, mais coûteuses, Donald Trump va, là encore gagner !
L’autre grande échéance est celle du 9 juillet, la date limite pour les négociations sur les tarifs réciproques. Au tout début de juillet, il n’y avait toujours que l’accord avec le Royaume-Uni qui avait été signé. Même avec le Japon, les discussions butaient sur les questions agricoles et le refus des Japonais d’ouvrir le symbolique marché du riz au riz américain. Finalement, le Vietnam aurait été le premier en Asie à plier et à accepter un tarif de 20 % contre zéro ! Quant à l’UE, elle semble plus désunie que jamais, incapable d’utiliser la force de son marché des services pour contre-balancer les diktats trumpiens. Plusieurs dirigeants européens, à commencer par le chancelier allemand, seraient prêts à courber l’échine et à accepter un taux de 10 % sans mesures de rétorsion. Il est vrai que l’Europe n’a pas réagi aux 50 % sur l’acier et l’aluminium. Au total, selon toute probabilité, on devrait se retrouver à l’automne avec un tarif moyen américain quelque part en 10 % et 15 % : en décembre 2024, il était de 1,8 % et en avril 2025 de 5,7 % !
Il y a quand même un domaine où les États-Unis risquent d’être perdants, celui de l’agriculture. Les États-Unis ne cessent, en effet, de perdre des parts de marché et la Chine leur préfère de manière très claire le Brésil pour ses achats de soja, de maïs et de viandes. Faute de Farm Bill, le grand et beau budget de Trump a prévu une augmentation des soutiens aux « farmers » à titre de compensation. Il est vrai que les récoltes mondiales s’annoncent excellentes en 2025/26 et que les prix s’en ressentent.
Donald Trump prendra-t-il quelque repos golfique à Mar-a-Lago durant l’été ? On se prend à l’espérer pour se reposer un peu. Mais il a encore tant de pain sur la planche : remplacer Jerome Powell à la Fed, négocier avec la Chine, régler le cas Musk qui devient de plus en plus gênant et puis quand même assurer le service après-vente de l’Iran à Gaza. Quant à l’Ukraine, elle est manifestement le cadet de ses soucis.
« Stupor Mundi », la stupeur du monde, le surnom que l’on avait donné à l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, n’est pas exagéré.
28 juin 2025
Tout auréolé de sa « victoire » face à l’Iran (et au fond pour une fois à juste raison), Donald Trump a fait un tabac au sommet de l’OTAN. Il est vrai que les Européens en face de lui ressemblaient à un groupe de lapins affolés par le serpent prêt à les engloutir au point que le secrétaire général de l’OTAN, l’ancien Premier ministre néerlandais Mark Rutte, se contorsionna à ses pieds en l’appelant « daddy ». Le bon père a obtenu de ses enfants européens un 5 % (du PIB consacré à la défense) en grondant même un peu le mauvais élève espagnol. Il a, par contre, laissé tout entière l’ambiguïté à propos de l’Ukraine à peine mentionnée dans le communiqué final. L’indulgence trumpienne vis-à-vis de Poutine reste surprenante, à moins que…
À peine de retour à Washington, il a orchestré un autre cessez-le-feu (ou ce qui y ressemble), cette fois entre la RDC et le Rwanda. On sait l’intérêt porté par les États-Unis pour les richesses minières de la RDC, beaucoup plus tangibles que celles de l’Ukraine. Mais avec Kagame, il a un adversaire coriace expert en manipulations parfois les plus sordides. Cet accord, pour l’instant, ne vaut que pour ceux qui y croient. Mais quel signe aussi du recul de l’Europe dont ce fut autrefois le pré carré et qui aura été incapable de prêter même ses bons offices.
Une bonne semaine, en tout cas, pour « Trump imperator ».
27 juin 2025 Le crayon et la gomme
Il y a quelques décennies, l’auteur de ces lignes demanda à un « vieux » négociant en matières premières (on dirait aujourd’hui un trader) quel était son outil de travail : il répondit « un crayon avec au bout une gomme » ; la gomme pour remettre en question en permanence ce qu’il venait d’écrire. La leçon est restée et s’applique aujourd’hui tout autant à l’économiste appelé à se prononcer doctement, à longueur d’ondes, sur ce que sera demain, par exemple le prix du pétrole. La quinzaine de jours qui vient de s’écouler en est la preuve et dieu que la gomme aura été utile.
Dans les premiers jours de juin, la situation du marché pétrolier était presque limpide tant la baisse des prix paraissait une évidence lorsqu’on en analysait les fondamentaux. D’un côté, la demande semblait bien peu dynamique : une augmentation de 720 000 barils/jour (bj) d’après les estimations de l’AIE. Les prévisions de l’OPEP (1,3 mbj) étaient beaucoup plus optimistes, mais sujettes à caution. Au contraire, on s’inquiétait plutôt du prochain « peak oil » de la Chine (celui de la consommation sachant que c’est déjà le cas pour les carburants). Du côté de l’offre, au contraire, la dynamique de production se renforçait avec une augmentation de 1,7 mbj : l’assouplissement des quotas de l’OPEP+ certes, mais surtout la poursuite des hausses de production des NOPEP, notamment aux Amériques (États-Unis, Canada, Guyana…). Le résultat était un excédent théorique d’un million de barils jour qui ne manquerait pas de précipiter les prix à la baisse : $ 60 le baril de Brent en fin d’année, moins de $ 60 en moyenne en 2026. L’Agence américaine de l’énergie en était au point d’anticiper une légère baisse de la production américaine en 2026, puisque le seuil d’incitation pour de nouveaux forages de pétrole de schiste est estimé à $ 65 le baril de WTI (qui vaut en plus en général $ 3 de moins que le Brent). Le front pétrolier paraissait serein.
Premier coup de gomme dès le 11 juin et encore plus avec les frappes aériennes israéliennes sur l’Iran. Le baril prend $ 10. En soi, les exportations iraniennes importent peu : 1,5 mbj principalement vers la Chine, pouvant être facilement compensées par les capacités immédiatement disponibles en Arabie saoudite et aux Émirats. En réalité, les $ 10 étaient la « prime de risque » que mesurait le marché d’une aggravation de la situation autour du détroit d’Ormuz. Par là transitent 20 mbj de pétrole et tout le GNL du Qatar. Il est évident qu’un blocage total, difficile à contourner par les oléoducs existants, changerait la donne et enverrait les prix bien au-delà de $ 100. Personne n’y croyait vraiment : la Chine ne donnerait jamais un feu, même orange, à quelque velléité iranienne dans ce sens. Mais, on ne pouvait exclure un acte isolé.
Nouveau coup de gomme, la frappe américaine : dans le petit matin asiatique, le pétrole passe les $ 80 dans l’attente de la réaction iranienne. Celle-ci est finalement bien modérée, l’influence chinoise étant fort probable. Dans les minutes qui suivent le marché se retourne et avant même l’annonce du cessez-le-feu accepté par l’Iran, les cours dégringolent et reviennent pratiquement à leur point de départ autour de $ 68 le baril. Au passage, la prime de risque sur Ormuz disparaît et Donald Trump remercie même à sa manière les Chinois en les autorisant à continuer à importer du pétrole iranien, alors que, quelques semaines plus tôt, les États-Unis avaient renforcé leurs sanctions vis-à-vis de plusieurs raffineries chinoises coupables d’importer ce même pétrole ! Sur ce dernier point à confirmer, Donald Trump a manifestement pris de court ses propres services !
Coup de gomme final donc et retour à la case départ. Ormuz n’est, a priori, plus une menace. La noria des navires va pourvoir reprendre et les prévisions faites au début de juin retrouvent toute leur crédibilité… jusqu’à la prochaine crise, quoique…
En effet, quand on la compare aux crises précédentes (1973, 1979 et même 2003, la seconde guerre du Golfe), force est de constater que la réaction des marchés a été plus modérée. Il est vrai que l’OPEP, qui pesait encore la moitié de la production pétrolière mondiale en 1970 n’en représente plus que le tiers. Il reste certes l’épée de Damoclès d’Ormuz, mais on a vu que la Chine n’apprécie guère que l’on s’en prenne à une voie essentielle de ses « nouvelles routes de la soie ».
Sur les marchés, on gomme vite pour se préparer aux lendemains immédiats. Il reste quand même quelques traces qu’il faut garder en mémoire tant il est une réalité qui demeure, celle de la « malédiction du pétrole » qui continue à nourrir les guerres et les folies des hommes.
24 juin 2025
Deux jours après la frappe américaine, Donald Trump a annoncé (sur sa propre messagerie, ce qui devient une habitude…) un cessez-le-feu sur le front iranien. L’Iran et Israël en ont accepté le principe, en traînant des pieds pour Israël, tant Netanyhaou a l’impression d’être frustré de sa légitime victoire. En embarquant dans Air Force One pour l’Europe et le prochain sommet de l’OTAN, Trump a eu des mots très durs sur les dernières frappes israéliennes.
Pour l’instant, à la différence de ses errances sur Gaza et plus largement sur la question de la Palestine, Trump fait un véritable « sans-faute » sur le dossier iranien. Les négociations entamées à Oman n’auraient probablement pas abouti tant les Iraniens étaient persuadés que Trump n’irait pas jusqu’au bout de ses menaces. Ouvrir la porte immédiatement après les frappes a obligé le régime iranien à sortir de sa rhétorique vengeresse et a peut-être un peu renforcé les dernières colombes iraniennes.
Bien sûr, le cessez-le-feu est fragile et la moindre étincelle peut ranimer le conflit. Nul ne dit aussi ce que tout le monde pense à propos de l’évolution du régime de Téhéran et même en filigrane de celui de Jérusalem. Une phrase restera, en tout cas dans l’histoire, du Trump dans le texte à propos des deux belligérants : « They don’t know what the fuck they’re doing ». Et le baril est à moins de $ 70.
22 juin 2025
L’attente n’aura au fond pas duré si longtemps et Donald Trump avait probablement pris sa décision dès vendredi lorsqu’il a donné l’ordre aux B2 de décoller de leur base américaine. Il a donc tranché et choisi d’embarquer les États-Unis dans une aventure dont nul ne peut aujourd’hui mesurer quelles en seront les conséquences.
Tout semble s’être bien passé même si l’on ne saura que beaucoup plus tard si les objectifs de destruction du potentiel nucléaire de l’Iran ont été atteints. Et il faudra, en particulier, savoir ce qu’il est advenu du stock d’uranium déjà enrichi (quelque 400 kg quand même).
Au-delà de quelques protestations de forme rappelant la nécessaire prééminence du droit international, on ne peut qu’être frappé du silence de nombre d’états à commencer par les « alliés » de l’Iran, comme la Russie et surtout la Chine. Le régime des mollahs a bien peu de soutiens…
La décision de Trump contraste cruellement avec celle d’Obama, qui avait refusé de frapper la Syrie, qui avait pourtant vraiment franchi « la ligne rouge » que lui-même avait tracée (l’utilisation des armes chimiques). Le TACO est là bien oublié.
Quant à la suite ? L’Iran va réagir au moins pour un baroud d’honneur, mais le vote par le parlement iranien du blocage du détroit d’Ormuz reste un vœu pieux. Le baril de Brent qui avait bondi à $ 80 s’est replié depuis. Après avoir frappé, il faut maintenant trouver une porte de sortie.
19 juin 2025
Le monde attend et Donald Trump repousse les échéances. Sans excès de dramatisation, le voilà confronté à l’une des décisions les plus difficiles, mais aussi les plus capitales de son mandat. Doit-il s’engager aux côtés d’Israël et utiliser les « super-bombes » à sa disposition ou bien peut-il encore privilégier la voie de la négociation et trouver une porte de sortie « honorable ». Comme à l’habitude, il a manié le chaud et le froid.
D’un côté, il a musclé son discours vis-à-vis de l’Iran, allant jusqu’à demander une reddition totale et en mobilisant ses forces. Les faucons ne manquent pas dans son entourage et de la manière dont il a présidé le défilé militaire de Washington, on peut déduire qu’un « triomphe » d’empereur romain ne serait pas pour lui déplaire. Et puis cela permettrait d’éliminer ce syndrome TACO (Trump always chickens out, Trump se dégonfle toujours) qui lui colle à la peau.
Mais il entend aussi nombre d’avis contraires. Il sait qu’il n’y a aucune alternative crédible au régime des mollahs si ce n’est l’anarchie à un niveau bien pire que ce que les Américains ont eu à gérer en Irak au lendemain de la chute de Saddam Hussein. Il n’est pas sûr par ailleurs qu’une frappe américaine puisse effectivement détruire le potentiel nucléaire iranien le plus enfoui. Et à ce stade, il maîtrise mal ce que pourraient en être les conséquences sur la déstabilisation de la région. Il sait que Netanyahou poursuit ses propres objectifs et a intérêt à dramatiser la situation. Et puis, il doit aussi tenir compte de son opinion publique et, en particulier de ses soutiens les plus proches, l’électorat MAGA opposé à toute opération extérieure américaine. Depuis le retrait d’Elon Musk, Steve Bannon semble avoir retrouvé une grande influence à la Maison-Blanche. Dans l’esprit de Donald Trump, l’avis de ses partenaires internationaux, pèse, par contre, bien peu et, par exemple, les Européens sont au mieux des « idiots utiles ».
Une semaine donc qu’il a quitté de manière si spectaculaire le sommet du G7 au Canada ; une semaine qu’il rumine, qu’il laisse s’exprimer les uns et les autres, que des images des bombardiers B2 et de la grosse bombe perforatrice emplissent les journaux ; une semaine, Donald, que le monde attend !
17 juin 2025
Donald Trump quitte en catastrophe le sommet du G7 au Canada. Dans ses prises de position, il semble vouloir reprendre à Netanyahou le premier rôle et assumer même la direction de la guerre contre l’Iran en menaçant directement le Guide, Ali Khameini. Il appelle maintenant à la « reddition » totale de l’Iran, comme si c’était lui le chef de guerre. Il est manifeste en effet que, face à l’extraordinaire efficacité israélienne, les objectifs de guerre ont changé et que l’on se prend à rêver à Jérusalem et à Washington de la chute des mollahs tout en sachant bien combien pourrait être difficile une transition sans chaos.
L’image de Khameini dans son bunker ne peut que rappeler celle d’Hitler dans ses derniers jours et son bunker de Berlin. Comme en Iran, l’opposition avait disparu et la nation allemande – comme peut-être la nation persane – se battit jusqu’au bout, au-delà de quelque rationalité que ce soit, encadrée par les SS, comme en Iran par les Gardiens de la Révolution. La transition allemande dura quelques années à l’Ouest, quelques décennies à l’Est. Toute comparaison a bien sûr ses limites, mais l’effondrement du régime des mollahs, à la manière de celui d’Assad en Syrie tient encore de l’illusion : aucune opposition crédible n’existe et cela fait maintenant un demi-siècle que les mentalités sont manipulées. Et puis, l’Iran – la Perse – est une nation millénaire à la différence de la plupart des pays de la région. C’est ce qui donne un léger optimisme à ce que pourrait être un Iran « post mollahs ». Mais nous n’en sommes pas là.
16 juin 2025
La guerre se poursuit. Israël continue ses frappes de précision tandis que l’Iran se heurte au Dôme de protection israélien, même si quelques missiles le franchissent et sèment alors la peur et la dévastation.
Le marché du pétrole reste calme et mesuré, légèrement en dessous des $ 75 le baril de Brent, ce qui donne au fond une « prime de risque » de l’ordre au plus de $ 10 le baril. Il est vrai que l’Iran ne pèse plus guère en matière pétrolière avec une production de l’ordre de 3,5 mbj (à laquelle il faut quand même ajouter 1 à 1,3 mbj de « liquides » (condensés, LPG, NGL). Ses exportations se limitent à 1,7 mbj de brut et de condensés et à 800 000 bj de fuel, naphta et LPG. Pour l’instant, l’aviation israélienne n’a pas touché d’infrastructures de production, si ce n’est le champ gazier de South Pars (le gaz est consommé localement, mais les condensés en sont exportés). L’essentiel des exportations de pétrole brut est destiné à la Chine (après transbordement au large de la Malaisie pour éviter un peu les sanctions), ce qui fait d’ailleurs de la Chine le principal bailleur de fonds de l’Iran. À ce jour, les exportations iraniennes semblaient à l’arrêt et l’on ne voyait aucun tanker au terminal de Kharg Island (mais l’Iran disposerait d’un stock de 27,5 millions de barils flottants hors du Golfe).
Mais l’essentiel des craintes du « marché » est ailleurs, autour, bien sûr, d’Ormuz par lequel transitent chaque jour 21 mbj, du gaz naturel liquéfié du Qatar, des porte-conteneurs… (entre 150 et 200 navires chaque jour !). Le blocage d’Ormuz est possible, mais reste peu probable. Une flotte américaine et quelques navires alliés sont basés dans le Golfe et rendraient difficile un blocage total. On ne peut exclure, par contre, des attaques plus ou moins spontanées de vedettes rapides des Gardiens de la Révolution sur un navire ou un autre. L’effet pourrait en être considérable chez les armateurs et les assureurs maritimes. C’est cela que mesure la prime de risque actuelle qui reste modérée par rapport à l’intensité du conflit. C’est aussi que l’on imagine mal la Chine se prêter à ce jeu : elle n’a aucun intérêt à une hausse des prix du pétrole et encore moins du gaz et elle ne verrait pas d’un bon œil la menace sur l’une de ses principales routes d’exportation. Quant à l’hypothèse de frappes iraniennes sur des capacités de production de pétrole sur la rive sud du Golfe (Arabie, Émirats…), sa probabilité est pour l’instant encore plus faible.
Au fond $ 75 sur un marché qui, d’après l’AIE, devrait être excédentaire de plus de 1 mbj en 2025 et peut-être d’autant en 2026 (à ce prix, la production américaine repart…), cela reste confortable pour presque tous les intéressés, à l’exception du peuple iranien…
14 juin 2025
Au deuxième jour des frappes israéliennes sur l’Iran, plusieurs constats méritent d’être soulignés. Le premier est sans contexte l’extraordinaire efficacité de ces attaques, tout comme leur précision presque chirurgicale. Bombarder des installations nucléaires bien identifiées est une chose, mais éliminer presque un par un les chefs militaires et scientifiques iraniens est d’une redoutable efficacité à laquelle probablement aucune force aérienne dans le monde n’est parvenue. Ceci amène un deuxième constat, celui de l’impuissance et de la faiblesse iranienne que ce soit en défensive (pas un seul avion israélien abattu !) et en offensive. C’est là un échec patent pour un pays qui consacre aux forces armées une part considérable de son budget et qui n’a pas cessé de « rouler des mécaniques » dans toute la région depuis des années.
Enfin du côté israélien, Netanyahou est parvenu à faire oublier l’enlisement de Gaza et il a chaussé les bottes de la guerre des Six Jours. En dehors d’Israël même, les critiques les plus marqués de la politique de Netanyahou à Gaza et en Cisjordanie ne cachent pas leur satisfaction à le voir faire « le sale boulot » en s’attaquant au principal facteur de déstabilisation de la région. En dehors de quelques irrédentistes (du côté des Insoumis en France), tous ceux qui ont salué la Palme d’or iranienne à Cannes ne peuvent qu’espérer un changement profond en Iran. Pour l’instant, nous n’en sommes pas là et l’Iran meurtri n’est pas proche de reconnaître quelque défaite que ce soit.
13 juin 2025
On commençait à le pressentir au fil de certaines déclarations de Donald Trump et du retrait des familles des personnels américains dans la région du Moyen-Orient. L’AIEA venait d’accuser officellement l’Iran de violer ses obligations nucléaires. Certes, les négociations entre les États-Unis et l’Iran sur le nucléaire n’étaient pas rompues, mais d’un côté comme de l’autre, on sentait un net raidissement. Donald Trump n’aime pas la guerre et encore moins un engagement direct des États-Unis. Il a probablement fermé les yeux et Benjamin Netanyahou en a profité en lançant enfin une frappe sur les installations nucléaires iraniennes et en liquidant plusieurs personnalités clefs des états-majors militaires et scientifiques iraniens. Israël frappe l’Iran au moment où il est affaibli avec la perte de ses alliés en Syrie et au Liban et avec l’état calamiteux de son économie. Mais quelle sera la réaction de l’animal blessé ?
Le marché du pétrole a en tout cas réagi dans les premières heures avec 12 % de hausse pour le baril de Brent à près de $ 75. La réaction est logique et le marché montera probablement plus haut sur la foi de menaces plus que de la logique des fondamentaux : on pense, bien sûr, au recours ultime pour l’Iran que serait le blocage du détroit d’Ormuz par lequel transitent quelque 20 millions de barils chaque jour. Car pour le reste, le marché du pétrole est excédentaire d’au moins 500 000 bj et l’Arabie saoudite, en particulier, pourrait compenser sans problème l’impact d’éventuelles sanctions supplémentaires sur l’Iran. Et puis, il reste à savoir ce que sera la position de la Chine, le principal partenaire économique et pétrolier de l’Iran qui avait organisé sa réconciliation avec l’Arabie saoudite. La Chine n’a aucun intérêt à l’escalade des tensions.
12 juin 2025
Au terme d’une nuit de négociations à Londres, Chinois et Américains se sont mis d’accord sur un « accord-cadre » qui devrait permettre de calmer un peu les tensions entre eux. Il est vrai que l’ambiance était redevenue glaciale. En mai, les exportations chinoises vers les États-Unis ont diminué de 34,4 % (à $ 29 milliards quand même), tandis que les exportations américaines vers la Chine se réduisaient de 18 % (à $ 10,8 milliards). La Chine a, par ailleurs, mis en place des licences à l’exportation des aimants permanents à base de terres rares (dysprosium en particulier), dont la lourdeur bureaucratique et inquisitoriale est telle que la diminution des livraisons chinoises a menacé nombre de chaînes automobiles des deux côtés de l’Atlantique. Il est vrai que la Chine produit 91 % des aimants permanents au monde (et 99 % du raffinage des terres rares dites lourdes). Alors, la négociation à Londres a été un marchandage donnant donnant : terres rares et surtout aimants du côté chinois, moteurs d’avions, éthane et puis aussi visas pour les étudiants chinois du côté américain ; aimants contre étudiants en quelque sorte.
À ce petit jeu, la Chine reste en position de force. Certes ses produits sont taxés à 30 % au moins (Donald Trump parle de 55 % sans que l’on sache très bien d’où sort ce chiffre) alors que les produits américains ne le sont qu’à 10 %. Mais la Chine peut se passer des États-Unis. En mai, ses exportations ont augmenté de 4,8 % à $ 316 milliards. Les États-Unis ne pèsent plus que 9 % des débouchés chinois. Le report s’est fait en grande partie vers l’Europe : en mai, les exportations chinoises vers l’UE ont augmenté de 12,1 % à près de $ 50 milliards, soit pratiquement le double des États-Unis ; la France a notamment augmenté ses achats de 24,2 % (à $ 4,6 milliards). L’Europe subit donc le report des marchandises chinoises au moment même où ses négociations avec les États-Unis se font plus difficiles. Quelques péripéties nouvelles sont à attendre.
C’est ainsi que fonctionne Donald Trump : deux pas en avant, un et parfois deux en arrière, le syndrome déjà évoqué du TACO (Trump Always Chickens Out) rendant l’exercice toujours plus imprévisible. Au total, les tarifs moyens américains qui, dans les années 2010, se situaient entre 1,8 et 2 % (et donc à l’époque parmi les plus faibles du monde) se sont élevés à 5,7 % en avril 2005. Si on met bout à bout toutes les mesures prises par Donald Trump à la mi-juin, le niveau théorique pourrait atteindre 14 %, au plus haut depuis la Seconde Guerre mondiale. La réalité sera probablement quelque part entre 10 % et 15 %. Le temps du libre-échange est bien révolu.
9 juin 2025
Il y a un an déjà, Emmanuel Macron, en décidant de dissoudre l’Assemblée nationale, plongeait la France, sinon dans le chaos au moins dans l’incertitude. Après un été de toute relative trêve olympique, il a bien fallu trouver un gouvernement qui n’a pas tenu cent jours. Depuis, la France a vécu dans un équilibre précaire qui a paradoxalement permis au président de retrouver quelques marges de manœuvre au moins sur une scène internationale particulièrement agitée.
Le pari de la dissolution anticipée était fondé sur la probable incapacité de la gauche à reconstituer le front uni qu’avait été la NUPES. En quelques jours, ce pari était perdu et se constituait le Nouveau Front populaire auquel se rallièrent, bon gré mal gré, les derniers socio-démocrates. Que se serait-il alors passé si Raphaël Glucksman, fort de son score aux Européennes, avait refusé une alliance qui, depuis, n’a cessé de se déchirer ? On ne refait pas l’histoire… La dissolution a eu au moins le mérite de souligner toutes les faiblesses tant de la droite que de la macronie sans oublier, bien sûr, les socialistes. De ce champ de ruines, n’émergent au fond que les deux partis totalitaires aux extrêmes de l’échiquier politique.
Le bilan de cette dissolution est bien celui d’un effacement de la France tant géopolitique, qu’économique (croissance presque zéro) et budgétaire. Que sommes-nous allés faire dans cette galère ?
11 juin 2025
Il règne en France une curieuse ambiance de douce paralysie. Emmanuel Macron a certes repris une partie des rênes du pouvoir, mais il reste encore plus un spectateur qu’un acteur. Il se complaît à organiser conférences et sommets, il excelle sur la scène internationale dont il faut le reconnaître, la vacuité n’aura jamais été aussi grande. Il tire des ficelles, mais se heurte quand même aux ambiguïtés constitutionnelles françaises. François Bayrou a manifestement fait le choix de ne pas se heurter au président, de ne heurter personne d’ailleurs. La survie de son gouvernement est déjà un objectif en soi et son vrai défi reste celui du budget, ce qui semble le cadet des soucis d’Emmanuel Macron. Mais le Premier ministre a aussi la lourde tâche d’entretenir un semblant de cohérence entre les poids lourds de son gouvernement, dont le souci majeur est moins de gouverner que de se placer dans la course à 2027. Car c’est bien l’échéance de 2027 qui paralyse tout le corps politique français : la droite et le centre grouillent de candidats potentiels dont l’activité principale est d’écrire des livres (ou au moins de les signer…) sur des programmes qu’ils n’appliqueront pas. À gauche, les socialistes ont fait le choix de ne plus exister et le seul pôle cohérent avec lui-même reste celui des Insoumis dont la dérive sectaire ne cesse de s’accentuer. Enfin, le Rassemblement national semble tétanisé par l’éventualité de l’après Le Pen. Tout ceci concourt au souhait général d’un été tranquille, la classe politique dans son ensemble ressemblant à un troupeau d’autruches. Tout va très bien, madame la marquise !
7 juin 2025
On avait beau s’en douter et l’anticiper, mais le divorce entre Donald Trump et Elon Musk est une surprise, surtout par la violence utilisée d’un côté comme de l’autre. Musk, en particulier, a franchi toutes les limites lorsqu’il a évoqué les relations de Trump avec Epstein, le milliardaire accusé de trafics sexuels et dont le suicide en prison a probablement soulagé nombre de ses anciens amis dont Trump faisait partie. Plus sérieusement, Musk a tiré à boulets rouges – et là à juste raison – sur le projet du budget (le désormais célèbre « Triple B »). Ajoutons à cela, les résultats décevants du DOGE et les solides inimitiés qu’il a cultivées au sein de l’équipe de la Maison-Blanche de la part de tous ceux qui ne reconnaissent pas en lui un vrai « MAGA ». Enfin, Tesla va mal et sa position vis-à-vis de la Chine est pour le moins ambiguë.
Le curieux attelage Trump/Musk aura donc à peine dépassé les « Cents jours ». Musk aura été au fond une sorte de fou du roi, un Rigoletto dont la chute ne peut que réjouir les courtisans du premier cercle, ceux qui poussent Trump aux pires excès, comme l’envoi de la troupe à Los Angeles ou le soutien aux populistes en Europe. Musk avait aussi touché les limites de son influence avec des défaites électorales et maintes maladresses qui lui ont mis à dos le cœur du système trumpien.
Donald Trump, quant à lui, est égal à lui-même et c’est lui qui continue à mener le jeu. Musk sera vite oublié même s’il continue à détenir un incontestable pouvoir de nuisance. Car les États-Unis ne sont pas la Russie de Poutine où Mikhail Khodorkovski avait pu être éliminé sans coup férir !
31 mai 2025
Voilà donc le PSG, champion d’Europe des clubs de football après une très belle finale que même les béotiens, comme l’auteur de ces lignes, ont pu apprécier. Faut-il pour autant en faire un triomphe « français » avec célébration à l’Élysée à la clef ? Le match opposait, en effet, deux entreprises (le terme de club n’a plus aucun sens dans ce cas), l’une appartenant au Qatar, l’autre à un fonds américain, Oaktree Capital, spécialisé dans le rachat de dettes et qui a récupéré l’Inter Milan un peu par hasard après que son propriétaire chinois ait fait défaut. Sur le terrain, d’un côté comme de l’autre, les équipes sont internationales et d’ailleurs, la plupart des « parisiens » sont incapables de s’exprimer en français. La passion des supporters est d’autant plus incompréhensible, si ce n’est, comme le pensent nombre de sociologues, d’y voir l’ultime recherche d’une sorte de communauté, d’appartenance à un groupe, de communion en une époque marquée au contraire, par l’effritement des liens sociaux traditionnels. Pourquoi pas au fond, même si on préférerait d’autres passions, d’autres enthousiasmes.
Mais, là-dessus, vient se greffer un autre problème, spécifiquement français, celui-là : la violence sur les Champs-Élysées, le pillage des magasins comme si toute fête en France devait se terminer en affrontement, les « quartiers » montant détruire l’apparence du luxe, que pourtant symbolisent les stars du PSG. L’ambiguïté est entretenue par les « clubs » eux-mêmes, par les politiques aussi qui en profitent quand cela les arrange. C’est dommage, car ce fut quand même un beau match !
27 mai 2025
Valence est la troisième ville espagnole, moins connue bien sûr que Madrid, Barcelone ou même Séville. C’est pourtant une ville à la modernité surprenante qui rappelle à son visiteur que l’Espagne a depuis déjà trois ans la croissance la plus forte de toute l’Europe.
Valence fut la ville du Cid, reprise par la suite par les Maures. À partir du XVe siècle, Valence profita des nouveaux courants marchands avant que d’être éclipsée par Séville et la conquête des Amériques. Nouvelle fortune par contre au XIXe siècle et la ville se couvre d’orgueilleux bâtiments, sièges des banques et des entreprises industrielles, de style « éclectique ». Valence fut la dernière ville aux mains des républicains en 1938 et le régime franquiste ne lui fut guère favorable, si ce n’est pour le détournement du fleuve qui a fait place à un merveilleux jardin public (tout en déplaçant quelque peu les problèmes d’inondation comme on a pu le voir l’année dernière). Mais, la transformation de Valence est bien postérieure, à l’image de celle de l’Espagne : de larges avenues d’immeubles modernes à l’esthétique souvent recherchées, quelques gestes architecturaux bien choisis, une ville ouverte sur le monde à l’image de ses universités. Valence n’a pas de patrimoine architectural bien remarquable, mais elle reflète bien l’image d’une Espagne qui a tourné la page de l’époque franquiste et dont les particularismes régionaux sont – ici au moins – une force et non une faiblesse.
28 mai 2025
Alors que, de manière symbolique, Moody’s venait de « dégrader » les États-Unis en leur enlevant leur « triple A », la Chambre des représentants a voté à une voix de majorité le « triple B », le « One Big Beautiful Bill Act », un projet de budget – qui sera probablement quand même amendé par le Sénat – qui pousse aux extrêmes la philosophie trumpienne : des baisses d’impôts sanctuarisées, des dépenses sociales (Medicaid, food stamps) diminuées et puis quand même un déficit béant et un ratio de dette qui pourrait atteindre 125 % en 2035. À ce train-là, les États-Unis risquent de perdre ce qui reste leur immense privilège, celui d’être l’emprunteur de dernier recours de la planète, celui dont le reste du monde doit, bon gré, mal gré, financer les déficits.
La France n’a pas ce privilège et ne dispose guère de marges de manœuvre, mais le débat budgétaire y est tout aussi surréaliste. La situation n’est pourtant pas bien brillante avec une croissance atone (0,6 % en 2025 d’après le FMI), un déficit public qui, dans le meilleur des cas, serait de 5,4 % avec en particulier un dérapage inquiétant des dépenses de protection sociale et un déficit primaire – hors charge de la dette – de 3,1 % qui va pousser le ratio de la dette sur le PIB à 116 %. Mais, curieusement, à la notable exception du Premier ministre, François
Bayrou, dont la situation parlementaire est fort précaire, nul dans la classe politique ne semble s’en inquiéter. Les deux partis de « gouvernement » (ou ce qu’il en reste), les LR et le PS, viennent de se livrer à des exercices d’élections internes, mais aucun des candidats ou des listes en présence n’en a fait son cheval de bataille. Et il est vrai que l’équation paraît insoluble : avec le taux de prélèvements publics déjà le plus élevé de tous les pays « avancés », l’augmentation de recettes ne peut, au mieux, qu’être marginale. Et la diminution de la moindre dépense provoque un séisme social et politique.
C’est que la France vit un peu sur une autre planète, celle d’un modèle « gaulois » qui connut son apogée durant les Trente Glorieuses à l’opposé du modèle libéral anglo-saxon, mais aussi du modèle rhénan qui fit la fortune de l’Allemagne. Dans son célèbre livre « Trust », le philosophe américain Francis Fukuyama avait classé la France parmi les pays où l’absence de confiance entre les individus avait donné à l’État et à l’action publique un rôle central et hégémonique. Le recours à l’intervention de l’état y fut donc systématique et pendant longtemps efficace. La France fut ainsi la référence en matière de « services publics » au sens le plus large, qu’il s’agisse de santé, d’éducation, d’énergie, de transports… Elle fut au fond, sans grande exagération, le seul régime soviétique qui ait réussi sur le plan économique et social.
Les temps ont changé, mais les Français en gardent la nostalgie et c’est bien cela le problème : la prolifération des administrations locales en est, parmi bien d’autres, un témoignage.
Que faire alors ? À court terme, on ne peut que saluer la volonté du gouvernement de trouver des économies dès le budget 2026 et il faut souhaiter que d’obscurs calculs politiciens (horizon 2027… ou avant) n’entraveront pas cet effort indispensable, mais insuffisant, car il faut voir plus loin et pas seulement pour restaurer d’éphémères équilibres. Ce sont nos mentalités qu’il faut changer, celles des exilés fiscaux certainement, mais surtout celles du quotidien et de consommateurs d’aides publiques qui doivent redevenir des citoyens capables de solidarité et de confiance en leur voisin.
Voilà, au fond, peut-être la plus grande différence qu’il y a entre la France et les États-Unis : la capacité à « faire communauté », ce que, malgré toutes ses errances, Donald Trump ne parviendra pas à diminuer et qu’il faut au contraire réapprendre en France.
Et souhaitons, quand même, pour la France en 2026 « Un Grand Beau Budget ».
26 mai 2025
Voilà donc encore Trump qui fait du Trump ! Le vendredi, il annonce qu’il est vraiment impossible de négocier un accord commercial avec l’UE et donc qu’au 1er juin, les États-Unis imposeront 50 % de droits aux produits européens. Le dimanche, après semble-t-il une « bonne » conversation téléphonique avec Ursula von der Leyen, il décide de repousser l’échéance du 9 juillet (celle initialement prévue de manière « universelle » pour les droits réciproques). Pensait-il vraiment ce qu’il disait le vendredi ou était-ce simplement « The art of the deal » ?
Une chose est claire en tout cas : cette négociation-là ne sera pas une partie de plaisir et le modèle chinois ne sera pas vraiment applicable. La Chine avait en effet de quoi résister avec en particulier sa position dominante sur la plupart des métaux stratégiques et sa capacité aussi à encaisser un choc économique. L’Europe n’a pas les mêmes capacités de résistance et ses mesures de rétorsion font pâle figure. Sa seule marge de manœuvre est la taille de son marché, moins pour les produits manufacturés américains (qui veut acheter, en Europe, une voiture américaine ?) que pour les services et, bien sûr les réseaux. Mais là, l’ambiguïté est de mise avec notamment « l’exception » irlandaise.
Comme un gros chat, Trump joue avec la souris européenne : un coup de griffe et puis patte de velours. On connaît l’histoire de Tom et Jerry et dans le dessin animé de Hanna et Barbera, c’est toujours Jerry (la souris) qui ridiculise le chat (Tom). Malheureusement, cela risque de ne pas être le cas cette fois-ci.
21 mai 2025
« D’un point de vue pratique et diplomatique, nous ne devons pas en arriver à une situation de famine ». Cette phrase de Benjamin Netanyahou justifiant auprès de ses alliés « ultras » l’ouverture de la frontière de Gaza à quelques camions d’aide alimentaire (cinq, dans un premier temps, pour deux millions de sans-abri) est un comble de cynisme, surtout quand on sait que l’homme qui la prononce est le Premier ministre d’Israël.
Alors que Donald Trump semble abandonner toute velléité de faire la paix en Ukraine (laissant même le champ libre… au Vatican !), il donne aussi l’impression de se désintéresser du sort de Gaza : Netanyahou n’est certes plus l’allié le plus proche, et la dernière tournée de Trump dans la région, en Arabie et dans le Golfe, a évité Israël. Mais le Premier ministre israélien a les mains libres et il n’y a guère que quelques pays européens pour s’indigner de la dramatique dérive israélienne.
Jusque-là, en effet, il était difficile de critiquer la politique de Tel-Aviv à Gaza ou en Cisjordanie sans risquer d’être accusé d’anti-sémitisme. Les seules voix qui pouvaient se faire entendre étaient celles d’opposants israéliens ou de juifs de la diaspora. Mais peut-on encore se taire aujourd’hui ?
Nul ne conteste la responsabilité du Hamas dans les attaques aveugles de 7 octobre, l’horreur du fanatisme associée à la malgouvernance du Fatah et de l’Autorité palestinienne. 1 200 victimes et quelques otages peuvent-ils cependant justifier les 52 000 morts de Gaza, les déplacés, les exactions en Cisjordanie ? Est-ce simplement imaginable de la part d’un pays, d’un peuple qui a connu lui-même l’horreur de la Shoah, d’un peuple qui à Yad Vashem, célèbre les « justes parmi les nations » et dont le comportement est aujourd’hui marqué au coin de l’injustice et de l’aveuglement ?
« Le fanatisme, odieux quand il persécute, admirable quand il est persécuté », cette phrase de Lamartine est d’une cruelle vérité, mais là, ce sont des fanatismes qui s’affrontent. Celui du Hamas avait stupéfié le monde par sa violence gratuite. Celui des « responsables » israéliens inquiète par sa violence méthodique dont le seul résultat est d’entretenir le désespoir palestinien et le recours au fanatisme. D’un côté comme de l’autre, les « ultras » ont gagné : la solution à deux États n’a plus guère de sens. Les Palestiniens sont les malheureuses victimes d’une histoire qui les aura broyés comme l’avaient été les juifs durant la Shoah.
Le seul espoir réside dans un sursaut de la société israélienne qui mérite mieux que ces dirigeants qui la défigurent. Espérons simplement que se lèvent quelques « justes ».
20 mai 2025
Si la fortune de Venise se construisit au large, vers l’Orient, les bénéfices en furent rapidement réinvestis sur la terre ferme. Les marais furent asséchés et la plaine cultivée et, bientôt les riches familles vénitiennes y firent construire leurs villas dont les plus célèbres le furent par Palladio. Peu à peu, ils occupèrent aussi les petites cités dont ils eurent l’intelligence de conserver les modèles de gouvernance en échange de leur allégeance au lion de Saint-Marc : Vicence, Padoue, notamment, devinrent vénitiennes.
Souvent dédaignée des touristes au profit de Venise, Padoue vaut le détour, pour deux œuvres au moins qui ont marqué l’histoire de la peinture en ce moment clef de rupture de la tradition byzantine et des débuts de la peinture occidentale. Il y a d’abord les fresques de Giotto (vers 1305) dans la chapelle des Scrovegni, mais les plus impressionnantes peut-être sont celles qui couvrent les murs du Baptistère de la cathédrale par Giusto de Menabuoi (1 375). Voilà un ensemble vertigineux, un bâtiment carré s’élevant vers une coupole dont les murs sont couverts de scènes de l’ancien et du nouveau testament jusqu’à l’Apocalypse. Qui parle même de bande dessinée !
16 mai 2025
Il faut bien en parler puisque l’affaire « Bétharram » est devenue un objet politique autour du Premier ministre, François Bayrou. Bétharram ! Le nom est familier pour l’auteur de ces lignes tant à l’époque – c’est-à-dire, il y a une bonne soixantaine d’années – on menaçait les écoliers turbulents du Sud-Ouest de Sarlat (les jésuites) ou de Bétharram. Et puis, pour aller à Lourdes, on passe par ce lieu quelque peu glauque lorsque les nuages des Pyrénées se marient avec les toits d’ardoise de ce sombre bâtiment au bord des eaux grises du gave. Tout le monde savait, à l’époque, que Bétharram n’était pas une partie de plaisir pour ses malheureux pensionnaires, que la discipline y était rude, comme c’était le cas dans nombre d’internats privés ou publics (les lycées militaires…) de l’époque. Le pensionnat gentiment idéalisé par le célèbre film « Les Choristes » fonctionnait dans la même logique.
Ce temps-là est révolu, mais faut-il pour autant le juger avec les yeux d’aujourd’hui ? Car, au fond, dans nos passés, bien des choses, condamnables aujourd’hui, ne l’étaient pas à l’époque. Ce qui le reste, par contre, c’est la question des abus sexuels. Là, l’Église de France a fait un incontestable travail de mémoire qu’il faut saluer, mais, en la matière, le diocèse de Pau-Bayonne ne fut pas exemplaire en refusant l’accès à ses archives aux membres de la CIASE. Et il est vrai qu’à Bétharram plus peut-être qu’ailleurs, le silence a été bien lourd à l’image de la rudesse du lieu. Ce voile de silence doit être levé partout où cela est nécessaire et c’est bien le cas en ce qui concerne Bétharram. Mais de là à en faire une affaire d’État et surtout à viser un homme politique en s’attaquant au plus intime de sa vie familiale, il y a un pas que l’on ne doit pas franchir, surtout quand la mauvaise foi domine les débats du côté des accusateurs.
À la même époque que les « événements » de Bétharram, certains nouveaux pédagogues célébraient la liberté de l’éducation des « libres enfants de Summerhill ». Dans bien des cas, les résultats n’en furent guère plus exemplaires.
Tous ces temps sont bien révolus, mais la tâche d’élever des enfants reste certes la plus belle, mais aussi la plus difficile qui soit.
14 mai 2025
Télévision aux aurores ce matin pour présenter le rapport CyclOpe 2025 : deux chauffeurs « Uber » ; à l’aller un Sénégalais, au retour un Malien. Non, en réalité deux Français ayant gardé quelques liens avec leurs origines, mais dont les enfants, me disent-ils tous deux, se sentent Français malgré le regard des autres sur leur couleur.
Avec l’un et l’autre, nous parlons du pays, leur pays d’origine, le Sénégal et le Mali, au cœur de leurs tourments politiques et pour lesquels les deux exilés économiques ne cachent pas leur scepticisme. Au Sénégal, le nouveau gouvernement, élu démocratiquement, reste dans le champ du discours et laisse le peuple sur sa faim. Au Mali, les militaires au pouvoir se partagent les dépouilles du pays en ouvrant toutes grandes les portes aux Russes.
À leur manière, ces deux pays du Sahel sont menacés par la malédiction des matières premières : le pétrole et le gaz que le Sénégal commence à exploiter, l’or que la junte au pouvoir au Mali cherche à s’approprier. Pour le Mali, la messe est dite et les stocks d’or ont de fortes chances de disparaître. Pour le Sénégal, c’est le défi majeur du nouveau gouvernement, mais pourra-t-il tenir ses promesses ?
Voilà, en tout cas, comment on refait l’Afrique dans des taxis parisiens et ce n’est pas là le pire des cafés du commerce.
13 mai 2025
Présentation du 39e rapport CyclOpe, une aventure commencée en un autre temps, celui de la mondialisation que Donald Trump s’acharne aujourd’hui à détruire. La couverture de ce CyclOpe met au premier plan une énorme patte d’éléphant qui semble tout écraser sur son passage : c’est l’éléphant d’Hannibal, Gétule, évoqué par Jose-Maria de Heredia dans ses sonnets sur les batailles de La Trebbia et de Cannes. Et le sous-titre de CyclOpe 2025, « le piétinement sourd des légions en marche », évoque bien tant les guerres qui, de l’Ukraine à Gaza et au Soudan, endeuillent la planète, que les nouvelles guerres commerciales initiées par Donald Trump.
C’est bien entendu le président américain qui est le personnage principal des quelque huit cents pages de CyclOpe. Plus que jamais d’ailleurs, la célèbre comparaison de Galbraith entre économistes et astrologues s’applique. L’exercice de prévision fondé sur des anticipations raisonnables tient désormais de la divination ! La seule certitude est bien l’incertitude… Pour l’instant, en tout cas, les marchés font preuve de résilience au cœur d’une volatilité extrême : dollar, pétrole en folie, les métaux dans l’attente… Une chose est sûre, le 40e CyclOpe, celui qui racontera une pleine année trumpienne, sera passionnant.
12 mai 2025
L’accord commercial signé à Genève entre la Chine et les États-Unis a surpris tous les observateurs. Non pas sur le fait qu’il puisse y avoir un accord tant celui-ci apparaissait probable et surtout nécessaire. Mais on ne s’attendait pas à de telles concessions de la part de la partie américaine qui est quand même l’agresseur. Quelques heures encore avant l’annonce de l’accord, les plus optimistes imaginaient que les États-Unis ramèneraient au mieux leurs droits à 80 %, peut-être même 60 % ! Finalement ce sera 30 %, un abandon de 115 % ! Pour 90 jours, les droits américains sont ramenés à 30 % (10 % de droits de base « universel » et 20 % liés au dossier Fentanyl). La Chine a réduit d’autant ses propres droits. En réalité, si l’on tient compte des droits « pré-Trump » (estimés par le Peterson Institute à 21 %), les droits appliqués pour les trois prochains mois seront de 51 % pour les États-Unis et de 31 % pour la Chine. De toute manière, il est évident que les États-Unis en ont beaucoup plus lâché que prévu et que cette « retraite » tactique est bien proche d’une défaite en rase campagne. Le « Liberation Day » est bien loin et, une fois de plus, les États-Unis ont perdu beaucoup de leur crédibilité au fil des gesticulations trumpiennes. Comment faire confiance à un partenaire – ou un adversaire – aussi versatile capable de tout et de son contraire ! Prochaine échéance d’autres 90 jours, celle des tarifs « réciproques » pour début juillet.
9 mai 2025
Même avec un gouvernement travailliste labellisé un peu « pro-europeen », les Britanniques continuent à regarder l’Atlantique plutôt que la Manche et à entretenir le rêve d’une relation privilégiée avec les États-Unis.
Sir Keir Starmer n’a donc pas failli à la tradition en étant le premier à signer un accord « commercial » avec les États-Unis. À vrai dire, le Royaume-Uni n’a pas obtenu grand-chose puisqu’il n’était pas concerné par les droits « réciproques » et que les États-Unis conservent sur les produits britanniques le droit « universel » de 10 %. Les concessions américaines portent sur l’acier et l’aluminium (plus grand-chose en vérité) et surtout sur un quota de 100 000 automobiles (peu ou prou ce qui était exporté déjà) qui touche pour l’essentiel aux véhicules de luxe, des Rolls aux Aston Martin en passant par les Range Rover. En échange, les Britanniques ont diminué leurs propres droits (de 3,4 % à 1,8 % en moyenne), mais ils n’ont par contre rien lâché sur la modeste taxe GAFA ni sur les normes alimentaires (comme le bœuf aux hormones). Beaucoup de bruit donc pour bien peu de choses, mais un beau cadeau symbolique à Donald Trump qui tient là son premier « deal ». À suivre probablement le Japon ou la Corée. Dans le cas britannique, il n’est pas exclu que Trump ait sous la table accepté de limiter son soutien à Nigel Farage et à son parti Reform UK qui vient de battre le Labour dans nombre de ses circonscriptions historiques du nord de l’Angleterre.
La trahison britannique laisse donc l’UE en première ligne et de ce côté là, on semble ne pas faiblir : la Commission vient d’envoyer aux États une liste portant sur € 95 milliards de produits américains. Pourvu que cette fermeté dure !
5 mai 2025
Le facteur Trump joue dans des sens opposés au fil des élections de par le monde. Incontestablement, Trump a eu un effet de repoussoir tant au Canada qu’en Australie. Au Canada, Mike Carney et les libéraux l’ont emporté contre toute attente après la chute de Justin Trudeau. En Australie, le scénario a été le même en faveur des travaillistes d’Anthony Albanese, lui aussi donné largement perdant il y a seulement quelques semaines.
Dans les deux cas, le sentiment anti-MAGA a été le plus fort, y compris en Australie, que pourtant Donald Trump n’a pas encore cherché à annexer !
À l’inverse, l’Europe est un terreau plus fertile pour les admirateurs de Trump. En Angleterre, aux éditions locales, Reform UK de Nigel Farage a taillé des croupières aux travaillistes et humilié les tories qui pourraient ne pas s’en remettre. Et, en Roumanie, c’est là aussi, le candidat « MAGA », Georges Simion, qui est sorti largement en tête du premier tour de la présidentielle.
Ces quatre résultats sont difficilement extrapolables. On pourrait penser que les vieilles démocraties sont moins sensibles aux charmes du populisme. Mais que dire alors de l’Angleterre, de l’Italie et puis aussi de la France. Ce sont, en tout cas, les anciens « dominions » qui nous donnent des leçons.
4 mai 2025
Après tant d’agitations, la deuxième quinzaine d’avril est apparue presque calme au moins sur le front du commerce international. C’est à croire que Donald Trump s’est concentré sur son handicap au golf à Mar-a-Lago (en réalité il a célébré ses « Cent Jours » et a au moins fait un voyage à Rome pour les funérailles du pape François et une rencontre impromptue avec Volodymyr Zelensky). Le front trumpien s’est déplacé vers les États-Unis avec une offensive en règle contre les universités, la poursuite du travail de sape du DOGE au cœur des administrations et agences fédérales. Donald Trump a dû toutefois mettre une sourdine à ses velléités de se débarrasser du président de la Fed, Jerome Powell, contre lequel son pouvoir constitutionnel touche manifestement ses limites. Il est vrai qu’il a déjà suffisamment de problèmes avec sa propre équipe : il a dû se séparer de son conseiller à la sécurité nationale, Mike Waltz ; son secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, accumule les bourdes. Enfin, Elon Musk a annoncé son départ du DOGE courant mai.
Sur le plan international, Netanyahou continue à agir à sa guise à Gaza, tout comme Poutine en Ukraine. Au moins, sur ce dernier front, la position américaine semble avoir évolué. Un accord « minier » a été signé avec l’Ukraine : il permet de sauver les apparences tant il apparaît quelque peu surréaliste en ces temps de guerre. Il y a enfin la question des tarifs douaniers. Après le revirement du 9 avril, on a assisté à un assouplissement progressif de la position américaine avec l’élargissement du champ des exemptions pour les produits électroniques chinois et pour les pièces automobiles ; avec aussi une relative clarification des mesures concernant les navires construits en Chine faisant escale aux États-Unis. Pour le reste, quelques négociations ont manifestement commencé avec les pays, comme le Japon, les plus susceptibles de plier l’échine.
Rien de triomphal ni de bien concret pour célébrer donc ses cent jours, si ce n’est le recul de l’économie américaine en ce premier trimestre 2025 (entre -0,3 % et -1,5 % suivant les estimations) plombée, il est vrai, par l’augmentation des importations de précaution d’avant le « Libération Day » (The Economist a préféré parler du « Ruination Day ») et le monstrueux déficit commercial du mois de mars ($ 162 milliards). En réalité, le maître mot du moment est l’incertitude et rien n’est pire pour les marchés. La preuve par l’absurde en est le prix de l’or, dont l’once ne cesse de battre des records, au-delà de $ 3 500. L’incertitude la plus forte concerne les rapports futurs entre les États-Unis et la Chine : 145 % d’un côté, 125 % de l’autre (sans nouvelle escalade depuis maintenant trois semaines… une éternité !). Une telle situation ne peut durer et chacun en est conscient, mais la Chine dispose de véritables marges de manœuvre là où les États-Unis sont plus démunis en ayant réussi à se mettre à dos ceux qui auraient pu être leurs alliés les plus fidèles (à commencer par le Canada qui a fait un triomphe à Mark Carney. Le risque est grand que Xi profite de ces moments pour pousser ses pions vers Taïwan. Une belle occasion de découvrir un peu Taïwan est le film « La Réparation » de Régis Wargnier qui vient de sortir.
Donald Trump a donc rajouté 90 jours à ses cent jours. D’ici là, il y aura certainement d’innombrables « executive orders » et l’incertitude restera prégnante sur tous les fronts.
Un front sera aussi à surveiller avec attention : celui du pétrole. Entre l’effet négatif pour la demande mondiale des mesures tarifaires trumpiennes et la décision de l’OPEP+ d’ouvrir assez largement les vannes (411 000 bj deux mois de suite), le baril devrait poursuivre sa chute vers les $ 50 au moins aux États-Unis (WTI), à un prix bien inférieur au seuil de rentabilité du pétrole de schiste américain ($ 65). C’est bon pour l’inflation, mais mauvais pour ce bastion républicain qu’est le Texas. La stratégie de l’Arabie saoudite et de la Russie est plus difficile à comprendre. À suivre en tout cas.
Un mot enfin sur un conflit oublié, le plus cruel peut-être, celui du Soudan. Le Soudan est de loin le premier producteur mondial de gomme arabique, une sève d’acacia utilisée comme additif alimentaire, notamment pour les boissons gazeuses. Objet de toutes les convoitises des factions en guerre, la gomme arabique, dont le prix a flambé, a un goût bien amer pour toutes les populations qui autrefois en vivaient. La malédiction des matières premières n’a pas de limites.
Colloque
« Le piétinement sourd des légions en marche »
Mardi 13 Mai 2025
15 heures - 18 heures
Automobile Club de France
Inscription obligatoire :
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30 avril 2025
Cent jours ! En France, on pense bien sûr à l’épopée napoléonienne, au retour de l’Aigle qui se fracasse à Waterloo, la morne plaine. Mais, pour tous les historiens des politiques économiques, les Cent-Jours sont ceux du premier New Deal de Roosevelt en 1933. Franklin Roosevelt, héritier d’une grande famille politique américaine (et neveu de Teddy, un autre président célèbre par ses chasses et sa guerre avec l’Espagne, un personnage que l’on pourrait presque qualifier de « Trumpesque »), avait été le candidat du parti démocrate élu en novembre 1932 sur un programme assez conservateur d’équilibre budgétaire, mais en promettant surtout la fin de la Prohibition ! À l’époque, l’intermède entre deux présidents était beaucoup plus long et ce n’est que le 4 mars 1933 que F. D. Roosevelt prêta serment. Il trouvait les États-Unis au plus profond de la crise qui avait commencé en octobre 1929 : le PIB américain de 1933 ne sera que 69 % de celui de 1929 ! En cent jours, Roosevelt s’attaqua pratiquement à tous les secteurs en crise et mit en place des réformes profondes, dont nombre des institutions, créées à l’époque, ont survécu jusqu’à aujourd’hui : du 5 mars (fermeture des banques) au 16 juin (National Industry Recovery Act) le bilan est impressionnant qu’il s’agisse du système bancaire, de l’industrie, des grands travaux, de la Sécurité sociale et de l’aide d’urgence. Roosevelt sut s’entourer de centaines de jeunes idéalistes formés dans les meilleures universités qui convergèrent vers Washington et que l’on qualifia de « brain trust ». Les « cent jours » de Roosevelt de 1933 devinrent par la suite la référence, l’aune à laquelle furent mesurés tous les présidents américains (Obama, par exemple en 2009 au lendemain de la crise économique de 2008, et la comparaison ne fut guère flatteuse). En France, on a aussi parlé des « cent jours », mais, avec des élections présidentielles en mai et législatives en juin, les exercices de Sarkozy (2007), Hollande (2012) et Macron (2017) furent quelque peu éteints par les torpeurs estivales.
Mais, revenons donc aux « Cent jours » de Trump 2. Une première remarque s’impose : on ne peut guère parler de « brain trust » autour de Donald Trump ; quelques cerveaux certes, mais parfois un peu dérangés et puis surtout une foule de nominations improbables qui en cent jours, ont déjà montré leurs limites. Donald Trump s’était lui-même fixé un objectif des cent jours et il aura en tout cas battu un record, celui du nombre de décrets exécutifs qu’il a signé (137, mais certains ne comptent pas lorsqu’ils se contredisent les uns les autres). De tout cela, que reste-t-il ? Des tarifs certainement : 10 % pour tout le monde, un peu plus pour le Canada et le Mexique, pour l’acier et l’aluminium, et bien sûr pour la Chine ; des menaces aussi pour tous ceux qui ne viendraient pas à Canossa. En fait, Donald Trump a dynamité l’ordre commercial international dont les États-Unis s’étaient faits les promoteurs depuis 1947 et le premier accord du GATT. Au plan intérieur, il a laissé les mains libres aux plus dogmatiques de ses sicaires : la chasse au wokisme a touché tant les universités que les institutions d’aide au développement, comme USAID. Des pans entiers des administrations fédérales ont été rayés de la carte et tout ceci se traduit déjà par un « brain drain ».
Au plan international, malgré ses promesses, Donald Trump n’a arrêté aucune guerre et ses menaces d’annexion, du Groenland à Panama, restent dérisoires. Mais il y a plus grave : les États-Unis ont perdu toute crédibilité. Personne ne peut faire confiance à une administration qui ne cesse de remettre en cause paroles et signatures, y compris vis-à-vis de ses alliés les plus proches. Soyons honnêtes, Roosevelt avait eu un peu le même comportement lorsqu’il avait sabordé la Conférence économique qui se tenait à Londres sous les auspices de la SDN en annonçant unilatéralement la dévaluation du dollar le 3 juillet 1933.
Essayons quand même de terminer sur une note positive. Il y eut en ces cent jours un moment d’ignominie et un temps de grâce : l’ignominie, ce fut le 28 février et le guet-apens tendu à Volodymyr Zelensky. La grâce, ce fut le 26 avril au cœur de la basilique Saint-Pierre de Rome, le tête-à-tête impromptu avec le même Zelensky. Donald Trump reste, à bien des égards, un être trop complexe pour que cent jours suffisent pour le juger !
27 avril 2025
Deux chaises rouges sur la mosaïque de marbre de la basilique Saint-Pierre, au cœur de la nef. Deux hommes qui se parlent penchés l’un vers l’autre comme des confidents : Donald Trump et Volodymyr Zelensky ! Comme la vidéo de l’affrontement du 28 février, cette image a fait le tour du monde. Ils sont seuls ; Emmanuel Macron qui, semble-t-il, les accompagnait s’est discrètement éclipsé. Quelques soutanes bordées de rouge veillent sur cet instant que l’on pourrait presque qualifier de miraculeux et en tout cas dont François, qui les a réunis ce jour – ne pourrait que se réjouir.
Nul ne peut dire ce que ces deux hommes ont pu partager en chuchotant, penchés l’un vers l’autre. On peut imaginer quand même un adoucissement de la position américaine vis-à-vis de l’Ukraine et une plus grande fermeté vis-à-vis de Poutine.
Mais cet instant illustre surtout ce qu’est vraiment la personnalité de Donald Trump : un pragmatique à l’opposé des idéologues qui l’entourent, un être de chair capable de se remettre en question, un homme avec ses faiblesses probablement impressionné en ce jour de solennité des prières, par la grandeur du lieu. À la différence d’un Poutine qui manipule l’Église orthodoxe russe, Trump a peut-être trouvé là son chemin de Damas. Si tel était le cas, cela vaudrait comme miracle pour l’éventuelle future canonisation de François ?
26 avril 2025
Le soleil brillait pour le dernier voyage du pape François du Vatican à Sainte-Marie Majeure au cœur de Rome. Sur la place Saint-Pierre, d’un côté il y avait le parterre de cardinaux, d’évêques et de prêtres et, de l’autre les puissants de ce monde venus rendre au successeur de Pierre un ultime hommage. Quelle reconnaissance aussi pour l’Église catholique, cette institution deux fois millénaire qui a parfois tant de mal à affronter la modernité.
Ils sont venus, ils sont – presque – tous là, les princes d’un monde qui a pourtant rarement été autant ravagé par les guerres : Trump et Zelensky qui se revoient pour la première fois depuis les 28 février, Macron et la plupart des Européens, Milei, l’Argentin que François appréciait si peu et puis surtout la foule immense du peuple de Rome, urbi et orbi au sens le plus propre. L’homélie, prononcée par le doyen du Sacré Collège, insiste bien sur le message de François aux pauvres, aux migrants, aux déshérités. L’espace d’un moment, on oublie les fractures au sein de l’Église. Il ne reste que l’image d’un homme de bonne volonté qui a parcouru le monde de Lampedusa à l’Irak, de la Mongolie à la Corse en portant un message d’amour du prochain que tant de dirigeants aujourd’hui sous le soleil de Rome ont oublié !
24 avril 2025
Dans un de ses innombrables « executive orders », Donald Trump a mis le doigt sur un véritable « serpent de mer » (sic) qui refait surface plus de cinquante ans après sa première apparition : l’exploitation minière des fonds sous-marins à la recherche des fabuleux nodules polymétalliques ! Cela fait longtemps que l’on sait que se trouvent au fond des océans par 3 000 à 4 000 mètres de profondeur ces nodules de la taille d’un petit ballon de rugby riches en fer, manganèse, nickel et un peu de cuivre et de cobalt. Dans les années soixante-dix, lors du précédent choc sur les matières premières, quelques projets d’exploitation avaient vu le jour et les États-Unis avaient même légiféré en la matière en 1980. Mais l’effondrement des cours dans les années suivantes avait balayé toutes ces tentatives.
Les tensions autour des métaux de la transition énergétique les ont relancés un demi-siècle plus tard et plusieurs entreprises sont pratiquement au stade opérationnel et la décision de Trump ne peut que les encourager.
Le problème est que les métaux concernés ne sont pas les plus sensibles. Le monde ne manque ni de fer, ni de manganèse, ni de nickel et la ressource en cuivre reste limitée. Et puis, il faut tenir compte des risques environnementaux que cette exploitation fera encourir aux fonds marins. À la demande de la France, une équipe scientifique internationale menée par Bruno David, l’ancien président du Museum national d’Histoire naturelle, a mené une étude qui conclue à la nécessité d’un moratoire de dix à quinze ans pour mesurer l’impact réel de l’exploitation des fonds marins sur les grands équilibres des océans.
Donald Trump n’en a, bien sûr, rien à faire et, de toute manière, les États-Unis (à l’époque démocrate…) n’ont jamais ratifié la UN Convention on the Law of the Sea qui a créé l’organisme de référence, l’International Seabed Authority. Pour l’instant, Trump se contente, semble-t-il, d’eaux territoriales américaines (mais il y a les Samoa et les Mariannes), mais cela ne le gênerait pas d’aller encore plus au large.
Mais répétons-le, du point de vue de l’économie minière, cela ne présente à peu près aucun intérêt !
23 avril 2025
Arcelor Mittal fait à nouveau la une ! Cette fois, il s’agit de la suppression de quelques 600 postes soit en production soit dans les « services » avec dans ce dernier cas délocalisation en Inde. Bien entendu, le monde politique s’insurge, mais en fait bien tard… Il faut remonter un peu le temps : Arcelor était une belle entreprise européenne issue de fusions françaises, belgo-luxembourgeoises et espagnoles. Un beau jour, un entrepreneur d’origine indienne, résident à Londres, qui avait fait fortune en achetant à la casse des entreprises sidérurgiques en perdition, fit une offre d’achat. Il fut alors soutenu par une bonne partie de l’establishment financier français et remporta l’affaire après avoir fait moult promesses qu’il a plus ou moins tenues. Mais désormais, Arcelor Mittal est une entreprise mondiale et ses racines françaises et même européennes sont bien oubliées. Avec 10 millions de tonnes de production, la France ne pèse que moins de 15 % de son activité. Pour survivre face à la concurrence chinoise et au protectionnisme américain, il faut investir aux États-Unis et en Inde, pas en Europe ! On a du mal à le comprendre et la tentation de la « nationalisation » comme au Royaume-Uni est grande. Peut-être aurait-il fallu réfléchir un peu avant de célébrer Lakshmi Mittal ?
21 avril 2025
Le pape François avait donc célébré ses dernières Pâques avant de rejoindre la maison du Père. Jusqu’au bout, il a rempli son ministère et on espère qu’il aura pu tancer son dernier visiteur, le vice-président américain J. D. Vance, dont les idées correspondaient si peu aux siennes. En douze ans de pontificat, François a su – mieux que ses prédécesseurs – remettre l’image au pauvre, du migrant au cœur du message chrétien. Il a aussi fait preuve d’une grande fermeté à l’égard des dissidences au sein de l’Église en s’efforçant de remettre au pas la mouvance traditionaliste. Il n’est cependant pas allé jusqu’au bout dans sa réforme de la gouvernance de l’Église. Car, paradoxalement, en bon jésuite, il était adepte de la centralisation du pouvoir et ne croyait guère en la subsidiarité (l’église allemande en sut quelque chose !). Il a ouvert la porte aux homosexuels et aux divorcés, mais n’a pas fait avancer la cause des femmes, en particulier en ce qui concerne leur ordination au ministère diaconal. Sur les abus sexuels, il a poursuivi les efforts de Benoît XVI, mais il a laissé la curie enterrer le rapport « Sauvé ». Son rapport à la France fut de toute manière des moins chaleureux. Enfin, s’il eut des pages remarquables sur les questions d’environnement (Laudato Si), sa vision des questions économiques était fort limitée, marquée par les échecs argentins qu’il attribuait aux seuls vices du système libéral et non à la malgouvernance, en particulier des péronistes qu’il continuait à soutenir.
Derrière son apparente bonhomie, François fut un personnage complexe dont le bilan à la barre du lourd vaisseau de l’Église catholique mondiale ne pourra être évalué qu’avec le recul du temps. En deux millénaires d’histoire, l’Église, la plus vieille organisation de la planète, a connu maintes vicissitudes et il reste maintenant aux 135 cardinaux électeurs (pour l’essentiel nommés par François) de trouver celui qui mènera la barque de Pierre !
18 avril 2025
Encore une semaine d’anthologie avant la trêve pascale. On commence, en effet, à mesurer l’ampleur des conséquences das annonces trumpiennes. À vue de nez, on peut estimer que, pour la croissance américaine 1 % de tarifs en plus équivaut à 0,1 % de PIB en moins. Même en tenant compte des dernières exemptions (électronique en particulier), on arriverait à un tarif américain moyen dépassant allègrement les 20 % ! L’AIE a commencé à réviser à la baisse ses prévisions de demande mondiale de pétrole (300 000 bj en moins) sur la base d’une croissance économique mondiale de 2,4 %. L’OMC anticipe aussi un déclin des échanges mondiaux.
Aux États-Unis, un semblant de résistance commence à s’organiser. Alors que Columbia a courbé l’échine, Harvard, la plus riche des universités américaines, résiste et attaque en justice. L’État démocrate par excellence – la Californie – remet aussi en cause le droit du président à agir sur le front des droits de douane. Mais pour l’instant, rien ne semble devoir arrêter la machine trumpienne.
Sur le plan international, le bilan par contre, est à peu près nul. À leur manière et chacun dans son coin, Poutine et Netanyahou en font à leur guise. Quelques pays vont quand même à Canossa, du Japon à l’Italie et… Donald Trump joue au golf !
14 avril 2025
C’est tout un symbole : les derniers hauts fourneaux britanniques étaient sur le point de fermer. Il est vrai que l’acier britannique ne l’était plus vraiment. Les restes de British Steel appartiennent à l’indien Tata Steel et au chinois Jingye (depuis 2020 pour ce dernier). C’est Jingye qui opérait les derniers hauts fourneaux, ceux de Scunthorpe, et qui avait décidé de les fermer en se refusant notamment de maintenir l’approvisionnement nécessaire en minerai de fer et en charbon à coke. Mais l’orgueil britannique a joué et, in extremis, le gouvernement travailliste a décidé non pas de nationaliser, mais de prendre la gestion directe des sites et donc d’en assumer les charges.
Le problème n’est pas que britannique. En Allemagne, la branche acier de Thyssen-Krupp est à vendre (on parle de Kretinsky…). En Italie, l’État a dû intervenir pour sauver Tarente. Et en France, la situation d’Arcelor n’est guère plus confortable au point que certains commencent à évoquer l’idée d’une nationalisation. Il est vrai qu’en ces temps difficiles pour la sidérurgie mondiale, Lakhsmi Mittal ne donne guère l’exemple : le malheureux vient de décider de quitter Londres pour de vulgaires questions fiscales…
12 avril 2025
Enfin, le week-end ! On peut espérer que Donald Trump profite de son golf de Mar-á-Lago ! Ce fut une semaine échevelée avec, comme à l’habitude désormais chez Donald Trump des changements d’orientation soudains et brutaux. Après la tempête de l’annonce des droits « réciproques », leur retrait serait un signe de la mansuétude trumpienne. Voire ! D’une part, il a agi sous la menace des marchés financiers et de la hausse des taux longs, de la lassitude aussi de certains de ses plus généreux donateurs. Mais, en réalité, il s’est surtout donné du temps pour trouver une porte de sortie élégante sur ses tarifs les plus absurdes. Et puis, il ne faut pas oublier qu’il reste le droit « socle » (10 % pour tout le monde) et les 25 % pour le Canada et le Mexique sans oublier les 145 % pour la Chine (qui a réagi à 125 %) et puis aussi l’acier, l’aluminium et les véhicules. La preuve que cela marche, c’est que l’UE a décidé de suspendre les mesures qui devaient toucher € 21 milliards de produits américains (le bourbon en a été exclu de manière préventive), des mesures conçues à l’origine pour sanctionner les taxes sur l’acier et l’aluminium que les États-Unis se sont bien gardées de lever. L’UE, manifestement, cherche encore à se concilier Trump dans l’espoir de conserver les États-Unis comme membre actif de l’OTAN, quitte à lui passer tous ses caprices tarifaires, quitte à le conforter dans le mépris le plus total pour une Europe geignarde, velléitaire et divisée !
11 avril 2025
Quelques jours en Albanie plongent le visiteur dans un raccourci saisissant de l’histoire européenne pendant et après le communisme. L’Albanie n’existe que depuis 1913 et fut successivement un protectorat, une république, un royaume, une vice-royauté italienne et, pendant quatre décennies, le « paradis » le plus absolu du communisme stalinien, puis maoïste, puis enfin sous la seule houlette du très francophile Enver Hoxha.
Depuis 1991, l’Albanie vit la joie de la démocratie avec un bipartisme presque rassurant (les « démocrates » ou libéraux et les « socialistes » ex-communistes) s’il n’était marqué d’une corruption endémique.
Confrontés à une économie de marché sans frein ni régulation, les Albanais en viennent à regretter leur « pauvreté collective » d’antan. Les inégalités n’ont en effet jamais été aussi grandes et les derniers pans de l’État-providence peinent à survivre. La démographie est en berne, l’immigration au plus haut. L’agriculture, l’industrie ont été touchées de plein fouet par la concurrence internationale et se sont effondrées. Les villes sont peu à peu défigurées par un urbanisme sauvage révélateur de bien des fortunes mal acquises.
À Tirana, la visite du bunker présidentiel, devenu un témoignage des années de terreur policière, nous rappelle ce que furent les horreurs du communisme albanais. Mais, en même temps, on sent une certaine nostalgie chez les aînés d’un temps dur, mais au fond presque plus juste. Peu de pays, au fond, ont réussi leur sortie du communisme et l’Albanie en est peut-être le pire exemple.
10 avril 2025
Avec Donald Trump, rien n’est jamais acquis, tout est discutable et on ne peut l’accuser de quelque rigidité que ce soit. Alors que les droits « réciproques » devaient entrer en vigueur, voilà qu’il annonce un délai de 90 jours à la seule exception de la Chine qui avait eu l’outrecuidance de mettre en place des tarifs de rétorsion. Et alors que le reste du monde respire un peu (10 % pour tous quand même), voilà la Chine qui passe à 125 % !
Trump estime qu’il a déjà gagné avec près de soixante-dix pays qui auraient accepté de courber l’échine. Il faut donc laisser un peu de temps pour négocier de nouveaux « deals ». En réalité, les derniers « adultes » dans son entourage ont dû peser pour que soient prises en compte les menaces pesant sur la croissance et sur les marchés. Un peu partout, on respire donc même si le bras de fer entre les États-Unis et la Chine a de quoi inquiéter. Pékin a d’ailleurs réagi en montant à 84 % ses tarifs sur les produits américains.
Le conflit change donc de dimension. Certes, il reste mondial, mais Trump – ou du moins son entourage – a pris conscience qu’il était allé un peu trop loin. Alors, machine arrière et les canons pointés sur la Chine, ce qui n’est pas une mauvaise tactique en contraignant amis et alliés à un choix cornélien : la vieille démocratie américaine ou la dictature chinoise ? Que faire ?
9 avril 2025
C’est aujourd’hui que Liberation Day est devenu « Ruination Day » ! Les tarifs américains sont devenus effectifs à 4 h. GMT. Et pour la Chine, ils sont de 104 % ! En effet, apprenant que la Chine décidait d’appliquer des droits de 34 % (en rétorsion somme toute limitée aux 54 % – 20 + 30 – américains). Donald Trump avait annoncé, de sa manière théâtrale habituelle, qu’il ajouterait 50 % de plus sur la Chine. L’annonce n’avait pas été prise trop au sérieux, mais finalement, ce sont bien 104 % qui sont appliqués depuis ce matin à la Chine. C’est la guerre totale. Les séides de Tump, Rubio, Bessent, Lutnick, ont beau dire que 70 pays font la queue pour demander le pardon trumpien (et c’est probablement exact, à commencer par le Japon ou le Royaume-Uni), rien n’y fait pour atténuer l’impression de désastre tant économique que géopolitique qui nous étreint.
Les tarifs américains sont donc passés ce matin de 1,7 % à 20,7 % (le chiffre demeure imprécis), au plus haut depuis le début du XXe siècle, plus haut que le sommet du Smoot-Hawley Act de 1930. Les bourses qui avaient un peu pris leur respiration s’effondrent à nouveau. Le baril de Brent est à peine au-dessus de $ 60. Un peu partout, on révise à la baisse les prévisions de croissance et on commence même à parler de récession aux États-Unis en fin d’année alors que l’inflation dépasserait les 5 % !
Aux États-Unis même, les derniers « adultes » qui restent dans l’entourage de la Maison-Blanche commencent à s’inquiéter, mais ils sont encore inaudibles. Plus que jamais, Trump est dans son rêve : recevant une nouvelle fois Netanyahou (qui profite de la situation pour enfumer un peu plus les Palestiniens), il a évoqué une fois encore son idée de « Riviera de Gaza », sans Palestiniens bien sûr ! Même Poutine, qui dépend avant tout de l’alliance chinoise, commence à s’inquiéter des dérives de son « ami » Trump. En quelques jours, Donald Trump vient de remettre en cause ce qui avait été le fondement de la politique américaine depuis le premier accord du GATT à Genève en 1947, l’intégration de l’économie mondiale. On peine aujourd’hui à imaginer ce que demain sera la suite de ce jeu de massacre !
7 avril 2025
Un lundi de gueule de bois… Les marchés ont eu le week-end pour digérer les annonces de « Liberation Day » et pour essayer d’en mesurer les conséquences. Cela va de la farce au drame : côté farce, bien sûr, les taxes sur les pingouins, à commencer par Saint-Pierre-et-Miquelon. Côté drame, ce sont les conséquences pour l’économie mondiale : les économistes ne savent plus à quel saint se vouer. Certains parlent d’une croissance américaine qui ne dépasserait pas 1 % en 2025 et encore sont-ils presque traités d’optimistes ! La réaction des marchés est en tout cas impitoyable : la baisse aux États-Unis est de l’ordre de 5 % ; en deux jours de bourse, $ 5 000 milliards de capitalisation boursière se sont évanouis sur le SP500. Le baril de Brent est en dessous de $ 65 et certains anticipent déjà une baisse de la demande mondiale en 2025. C’est, bien sûr, la « Factory Asia » qui est la plus touchée, Nintendo vient d’annoncer qu’il suspendait la commercialisation de sa nouvelle Switch 2 aux États-Unis ; elle est pour l’essentiel fabriquée au Vietnam (tout comme près de la moitié des smartphones Samsung).
On se plaît à souligner les aberrations des tarifs américains ainsi parmi les whiskeys irlandais, le Jameson mis en bouteilles en république d’Irlande (Eire) est taxé à 20 % quand le Bushmill qui provient d’Ulster et donc du Royaume-Uni ne l’est qu’à 10 % et peu importe que les alcools circulent librement d’un côté de l’autre de la frontière !
Déjà, on voit les différences en termes de réactions : Israël supprime tous ses droits de douane sur les produits américains. Le Japon promet d’acheter plus de GNL, la Corée plus de matériel de défense. La Chine, par contre, décide de taxer à 34 % les produits américains et en Europe, Emmanuel Macron – pour une fois en phase avec l’histoire – demande la suspension des investissements français aux États-Unis. Le désordre est total ! Comme bien souvent, The Economist pose le bon jugement : “he behaves increasingly like a mobster or an absolute monach. No president has been so inventive in finding ways to shoot America in the foot!”.
4 avril 2025
« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ». Non, ce n’est ni le bon texte ni la bonne époque, même si cette histoire-là aussi s’est mal terminée. Oublions Flaubert et reprenons…
C’était à Washington, capitale des États-Unis, dans le jardin de roses de Donald Trump. Il tenait enfin son LIberation Day, reculé d’une journée afin que le monde ne le confonde avec un vulgaire poisson d’avril. Il avait réuni tous ses courtisans et autres fondations. Le monde allait connaître l’ampleur de sa colère, de sa mansuétude ainsi que pour tous ceux qui viendraient plier l’échine devant lui, comme ces Européens qualifiés de « pathétiques ». Et, effectivement, le monde n’a pas été déçu ! Au total le tarif douanier américain passerait quelque part entre 18 % et 25 %, soit plus haut que les tarifs du Smoot-Hawley Act de 1930. Le mode de calcul est apparu totalement aléatoire et on ne sait exactement à quel niveau arrêter les additions. La Chine ainsi passerait à 54 %, voire plus si on rajoute la taxe promise à propos du pétrole vénézuélien. Mais de nombreux pays se retrouvent « malheureusement » pour eux dans la petite liste (celle que Trump n’a pas montrée). Le Lesotho en est la triste vedette à 50 % (but who cares about Lesotho ?), mais la vanille de Madagascar sera taxée à 47 % et quelques malheureux poissons de Saint Pierre et Miquelon à 50 % aussi (les statistiques américaines devraient remonter à la prohibition).
Il est trop tôt pour mesurer toutes les conséquences du Liberation Day : l’économie américaine y perdra 1 à 1,5 % de croissance. L’inflation va rebondir ($ 5 000 de plus pour une voiture…). Nombre de pays en développement vont être touchés de plein fouet, en Asie, mais aussi en Afrique. Donald Trump vient d’envoyer le dernier choc à une mondialisation qui était déjà en péril.
Bien sûr, dans l’esprit de Trump, tout est négociable et certains pays espèrent s’en sortir par la voie de la soumission : le Royaume-Uni, le Japon, l’Irlande qui a échappé au pire puisque les produits pharmaceutiques sont exclus des tarifs réciproques… La Chine, le Canada et peut-être l’UE vont s’engager sur la voie de la confrontation. Mais gare pour les Européens à la « guerre du bourbon » ! Et pour tous les autres, les petits, les faibles c’est bien la fin du rêve américain.
Une page se tourne, l’or flambe, le dollar et le pétrole dégringolent et le café du Brésil ou de la Colombie (10 %), du Vietnam (46 %), d’Inde (26 %) sera plus cher pour les amateurs de Starbucks.
31 Mars 2025
L’élimination de Marine Le Pen du jeu politique est un coup de tonnerre dont la France, dans le chaos qui est le sien depuis le 9 juin, aurait pu se passer.
Il y a sur cette affaire deux positions possibles au-delà de ce que l’on peut penser de l’intéressée elle-même.
D’un côté, nul n’est au-dessus de la loi et le délit est suffisamment prouvé pour que la condamnation soit légitime en utilisant tout l’arsenal de peines prévues par la loi, promulguée à une époque où l’ensemble de la classe politique était uni dans sa volonté de transparence dans le financement de la vie politique. Dura lex, sed lex !
De l’autre, sans remettre en cause le jugement en tant que tel, il faut bien entendu s’attarder sur l’application immédiate de la clause d’inéligibilité. Et là, les attendus du jugement sont essentiels. La motivation des juges est le risque de récidive qui peut paraître bien faible, tant le financement de la vie politique (et celui du RN en particulier) a changé en ces dix dernières années. L’autre argument est plus subjectif et porte sur l’exemplarité de la candidature d’une Marine Le Pen condamnée à l’élection présidentielle, voire son éventuelle élection à la magistrature suprême. La vision est là clairement politique et n’a pas sa place au tribunal.
L’application immédiate de la clause d’inéligibilité n’apporte rien et au contraire, elle creuse un peu plus le fossé entre les citoyens et la justice. Le risque est celui d’aggraver encore la dérive vers un populisme aveugle comme on le voir prospérer aux États-Unis, mais aussi, de plus en plus en Europe.
Les juges – dont on imagine ce que fut le dilemme – étaient confrontés à un choix cornélien et leur décision, légitime, reste à notre sens excessive. Ce n’est pas la première fois que la justice brise une carrière politique : on pense, bien sûr, au précédent Fillon qui, lui aussi, fut bien excessif.
Il est probable que l’appel déposé par Marine Le Pen sera entendu avec une exceptionnelle diligence, peut-être même dès l’automne de cette année. Ce serait là, une honorable porte de sortie, quitte, alors, à confirmer la condamnation, mais qui permettrait d’enlever à Marine Le Pen la tunique du martyre dans laquelle elle se drape aujourd’hui avec quelque légitimité.
30 Mars 2025
À quels modèles dans l’histoire peut-on comparer Donald Trump ? Dominique Moïsi propose Mussolini quand Martin Wolff propose le Mao de la Révolution culturelle.
Il y a effectivement un peu de Mussolini chez Donald Trump à coup de marteau, la même vision impériale entre l’Éthiopie et le Groenland, voire le Canada ; le même soutien des oligarchies, industrielles et bancaires pour l’Italie mussolinienne, digitales et aussi bancaires pour Donald Trump ; la même volonté de concentration des pouvoirs et le même mépris pour l’état de droit ; la même fascination pour les dictatures.
Mais comment aussi ne pas penser au Mao qui se propose de renverser le « quartier général » et qui lance ses gardes rouges fanatisés à l’assaut de la bureaucratie communiste qui lui a confisqué son pouvoir au lendemain de l’échec du Grand Bond en avant. Trump ne propose-t-il pas aujourd’hui aux Américains une véritable révolution culturelle sous prétexte de les libérer en s’attaquant aux universités, aux institutions culturelles et en lâchant ses zélateurs sur toute forme d’opposition.
Comme en Chine à la fin des années soixante, l’heure est à l’autocritique, à l’abandon de toute velléité quelque peu « progressiste » et les plus puissants à l’image des cabinets d’avocats ou des universités les plus prestigieuses ne peuvent que s’incliner pour tenter de survivre.
Toute comparaison a bien sûr ses limites et remarquons que, dans l’un et l’autre cas, cela s’est mal terminé. Les statues de Mussolini ont disparu. Celle de Mao trône encore sur la place Tien An Men. Qu’en adviendra-t-il des statues de Trump si d’aventure on en érigeait ?
29 mars 2025
Qu’y a-t-il de commun entre l’Ukraine et la République démocratique du Congo ? La guerre certainement, l’invasion menée par son voisin impérialiste sur la base de frontières héritées de partages soviétiques ou coloniaux, la richesse réelle ou anticipée en quelques métaux stratégiques désormais au cœur des nouvelles révolutions technologiques, l’intérêt des États-Unis enfin clairement exprimé dans le cas de l’Ukraine, plus discret en ce qui concerne la RDC et puis Poutine d’un côté, Kagame de l’autre.
Vladimir Poutine n’a jamais accepté l’éclatement de l’URSS et il nie à l’Ukraine toute légitimité historique d’existence. Il s’est appuyé sur les populations russophobes du Donbass et sur les mouvements séparatistes pour entretenir l’instabilité après l’occupation de la Crimée en 2014. Paul Kagame, quant à lui, se sent de plus en plus à l’étroit au Rwanda. Il a beau avoir été célébré en Occident pour la manière dont il a relevé son pays au lendemain de la guerre civile et du génocide et pour être parvenu à donner au Rwanda une stature économique et politique internationale (au point, honneur suprême, d’accueillir un grand prix de Formule 1 !), il ne cesse de lorgner sur les richesses minières de son voisin dont, il a scrupuleusement entretenu l’instabilité au moins des provinces orientales en soutenant milices et seigneurs de la guerre au grand dam des autorités de Kinshasa. Comme Poutine en 2022, il a franchi le Rubicon fin 2024 en apportant son soutien à une milice, le M23, ouvertement appuyée par l’armée rwandaise. À court terme, ce qu’il vise, ce sont les richesses minières de ces régions autour de Goma et de Bukam. Ce n’est certes pas la « copper belt » du Katanga, mais il y a de l’étain, du coltan, de l’or et des diamants et maintes autres ressources minières. Nombre de ces minerais transitent déjà par Kigali pour se retrouver sur les marchés mondiaux (à l’image des exportations d’or du Rwanda vers Dubaï…). La communauté internationale a longtemps fermé les yeux sur les prédations rwandaises. Il est vrai que les autorités congolaises étaient bien peu exemplaires et rappelaient – en pire, quand même – la chaotique gouvernance ukrainienne qui a précédé Volodymyr Zelensky.
L’Ukraine aussi est riche en ressources naturelles (5 % des ressources minérales connues dans le monde). Zelensky lui-même en proposa, dans un premier temps, l’ouverture à des capitaux américains. On connaît la suite, la signature avortée d’un pacte minier dont la négociation se poursuit encore, mais dans des conditions qui s’apparentent, semble-t-il, de plus en plus à un diktat de la part des États-Unis. Mais cela a donné quelques idées aux dirigeants de Kinshasa. En RDC, en effet, les mines existent même si le climat d’insécurité et de corruption endémique a éloigné la plupart des acteurs miniers occidentaux au profit, pour l’essentiel, de mineurs chinois. Les États-Unis sont presque absents de la région (malgré un projet de corridor ferroviaire vers l’Angola, concurrent du corridor chinois vers l’océan Indien). La RDC a donc proposé aux États-Unis un « pacte minier » un peu équivalent à celui de l’Ukraine, mais avec un volet sécuritaire, puisque les États-Unis auraient la charge de contenir tant la rébellion que le Rwanda. Inutile de dire qu’un tel projet a peu de chances de se réaliser et on voit mal les États-Unis s’engager dans pareil boursier.
Poutine et Kagame partagent le même mépris pour la démocratie et n’apprécient des résultats électoraux qu’au-delà de 90 %. Ils se jouent des faiblesses occidentales et des contradictions américaines avec peut-être un petit avantage en matière de cynisme pour Kagame qui fut même un temps le partenaire des tories britanniques pour l’expulsion des migrants.
Mais, là-bas, sur le front ukrainien comme dans les forêts du Kivu, ce sont des innocents qui sont massacrés pendant qu’à Ryad (pour l’Ukraine), à Doah (pour la RDC), on imagine d’improbables cessez-le-feu qui seront trahis par l’hubris de tyrans pour lesquels Donald Trump ne cache pas son admiration.
25 mars 2025
L’actualité internationale ne cesse de nous alerter sur l’importance de quelques artères essentielles des échanges mondiaux : les canaux de Panama et de Suez, certes, mais aussi les détroits d’Ormuz et de Malacca et puis le Bosphore et la mer Rouge.
Entre le Xe et le XIVe siècle, l’Adriatique joua un rôle identique en concentrant l’essentiel des échanges de poivre et d’épices entre l’Orient et l’Occident. Indispensable pour la conservation des aliments, le poivre eut alors une importance comparable à celle du coton au XIXe siècle, du pétrole au XXe siècle.
Ce furent d’abord des négociants amalfitains qui, au tournant du premier millénaire, nouèrent les relations nécessaires pour acheter le poivre arrivé par caravane à Alexandrie. Mais, rapidement, Amalfi fut remplacée par Venise qui devint, pour trois siècles au moins, le centre d’une véritable « économie-monde » pour reprendre l’expression du célèbre historien Fernand Braudel. Les négociants vénitiens développèrent leurs contacts sur le pourtour de la Méditerranée s’alliant aux
Byzantins, aux croisés, aux principautés arabes et égyptiennes, poussant même parfois plus loin à l’image de Marco Polo. Ils établirent des comptoirs et, plus tard s’installèrent plus durablement le long de l’Adriatique, dans le Péloponnèse, en Crète et à Chypre. Les marchandises passant par Venise étaient acheminées par voie de terre vers les villes marchandes de Bavière, puis de la Hanse, vers les foires de Champagne. À la fin du XIVe siècle, des navires contournèrent l’Espagne pour rejoindre Bruges, ouvrant ainsi une première route maritime vers les Flandres.
Mais la fortune de l’Adriatique changea brutalement lorsqu’en 1498, Vasco de Gama parvint en Inde après avoir contourné l’Afrique. Rapidement, la route portugaise mit un terme au commerce vénitien. Financés par des Génois et des banquiers allemands, les navires portugais amenèrent à
Lisbonne puis à Anvers les richesses des Indes.
Venise eut beau tenter de résister en s’alliant même avec les Ottomans pour combattre les Portugais au large de l’Arabie, c’est Anvers puis Amsterdam qui devinrent le centre de l’économie-monde. Il restait à Venise à défendre son empire et à prolonger entre carnaval et villas palladiennes son inexorable déclin.
24 mars 2025
Il était une fois, mes enfants, dans un pays lointain, bien au-delà des mers, un vieux roi qui s’était durement battu pour conserver sa couronne. Il habitait un vaste palais blanc au cœur de sa ville, mais il lui préférait une autre résidence où il recevait courtisans et quémandeurs et où il pouvait se livrer à sa véritable passion, un curieux jeu hérité de ses ancêtres consistant à pousser une petite balle dans un trou avec une canne sur des distances parfois considérables.
À vrai dire, le vieux roi ne travaillait pas beaucoup, mais il se plaisait à en donner l’illusion en signant chaque jour, de manière solennelle, maints décrets qui, selon lui, devait libérer la vie quotidienne de ses sujets. À la vérité, il n’était ni bon ni généreux. Il ne songeait qu’à augmenter la fortune de sa famille, déjà considérable, et, en cela, il était aidé par la reine et quelques princes de la famille royale prêts à tout pour quelques millions d’écus. Il ne savait guère aussi pardonner et poursuivait de sa vengeance tous ceux qui lui avaient tourné le dos durant ses années d’exil. Chaque jour, son entourage lui répétait qu’il était l’Elu de Dieu et il avait fini par le croire. Sa vie, pourtant, n’avait pas été exempte de reproches : le péché de chair, l’orgueil, la prévarication aussi lui étaient familiers, mais, malgré tout, il conservait l’estime de bien des dévots, tant chez lui il y avait de la distance entre les paroles et les actes.
Ce pays avait la coutume d’élire avec son roi un prince héritier. Celui-ci était un jeune ambitieux de la pire espèce, dogmatique et sectaire, mais prêt à tout pour satisfaire les caprices de Potus, puisque c’était là le surnom que l’on donnait au roi. Il est vrai qu’il s’était entouré de personnalités qui ne dépendaient que de lui. Il avait ainsi donné à son fou une place démesurée. Celui-ci ne se promenait jamais sans sa hache dont il usait avec fracas dans les bureaux de l’administration royale. Tant qu’il avait l’oreille du roi, il faisait ses affaires et maints trafics qui lui valaient la jalousie des seigneurs qui s’étaient enrichis, en particulier dans les messageries.
Le roi sautait d’un sujet à un autre, changeait souvent d’avis et revenait bien des fois sur sa signature, même si l’encre en était à peine sèche. On le savait à la cour et ce n’était pas la moindre des tâches de ses secrétaires que de donner un fil un peu ordonné et cohérent à ses accès d’humeur.
Mais, en réalité, le roi déjà commençait à s’ennuyer, et cela moins de cent jours après son deuxième sacre auquel, malgré le froid, il avait donné une pompe toute impériale. Il aurait bien voulu étendre quelque peu ses états, mais devrait au mieux se contenter de quelques morceaux de banquise. Il aurait voulu aussi apporter la paix dans le monde et obtenir ainsi le titre convoité de Prince de la Paix qu’accordait chaque année une obscure académie, mais la fascination qui était la sienne pour les tyrans, du tsar à l’empereur de Chine, le poussait à des compromis inavouables. Il admirait les forts et méprisait les faibles.
Entre deux parties de son jeu favori, il rêvait de ce que serait sa place dans l’histoire et à sa manière chaotique et égoïste, il brisait tout – et tous – sur son passage sans bien savoir où le menait sa route.
Voilà, mes enfants, le début de l’histoire de ce vieux roi. Libre à vous d’en imaginer la suite, mais il n’y aura dans ce conte ni fées ni enchanteurs, quelques sorciers, peut-être, utilisant d’obscures machines qui se croient intelligentes. Chacun peut à son gré filer le destin de ce roi dont on se souviendra à la veillée et dont, peut-être un jour, on menacera les enfants dissipés.
22 mars 2025
Il y a dans le monde un conflit à peu près identique à celui de l’Ukraine, tout aussi sanglant – sinon plus pour les populations civiles – et dont presque personne ne parle : c’est l’invasion des provinces de l’est de la RDC par des « rebelles » ouvertement appuyés par le Rwanda. Il y a, chez l’homme fort du Rwanda, Paul Kagame, bien des traits communs avec Vladimir Poutine : le même mépris pour la démocratie et la manipulation des urnes, la même efficacité et l’absence de scrupules. Kagame contemple le chaos de la RDC comme Poutine analysait l’Ukraine avant Zelensky : un fruit mûr prêt à tomber. Alors, il a utilisé les conflits ethniques et les milices de quelques seigneurs de la guerre pour envahir les provinces de l’est, prendre Goma et Bukavu (l’équivalent congolais de Donetsk). Il met ainsi la main sur des zones minières riches en étain, en coltan, en métaux stratégiques et/ou précieux. Malheureusement pour la RDC, le président Tshisekedi n’est pas Zelensky. Un cessez-le-feu a été négocié à Doha par l’entremise du Qatar, mais il ne semble pas être respecté. Alors, en désespoir de cause, les Congolais ont proposé aux États-Unis un « pacte minier » à l’ukrainienne en échange de l’intervention de troupes américaines. Le sous-sol congolais est certes beaucoup plus riche que celui de l’Ukraine, mais qu’irait faire Trump dans ce bourbier ?
20 mars 2025
Révolution en Allemagne ! Même si Friedrich Merz a été plutôt mal élu, avant même la formation formelle de la coalition CDU/SPD, il a franchi un Rubicon symbolique en obtenant au Bundestag (l’ancien !) le vote d’un texte remettant en cause l’un des piliers de l’Allemagne de l’après-guerre qui limitait les capacités d’emprunt de l’état et qui réduisait implicitement le budget consacré à la défense. Comme le disent les Allemands, c’est bien la fin de l’économie de « la femme au foyer souabe »
L’Allemagne d’Adenauer avait voulu rejeter deux démons : l’inflation et le militarisme. Tous les Allemands de l’époque avaient en mémoire l’hyperinflation du début des années vingt, le temps où billets et timbres portaient des surchanges libellées en milliards de marks. C’était en partie ce chaos qui avait ouvert la voie au nazisme qui avait prospéré en flattant par ailleurs le vieux militarisme prussien. Depuis, l’Allemagne était un symbole du pacifisme (mais sous parapluie américain) et de la vertu monétaire et budgétaire. L’abandon du mark pour l’euro, gangrené par les irresponsables du « Club Med » (et au premier chef par la France), avait été un déchirement. Mais voilà, l’Allemagne est en récession et la Russie à nos portes. Cela vaut bien un vote et € 1 000 milliards à investir !
18 mars 2025
Peu à peu, le monde se réveille aux conséquences économiques des folies trumpiennes. Certes, l’or a crevé la barre des $ 3 000 l’once, mais les bourses dévissent surtout aux États-Unis. Les prévisions économiques se font de plus en plus en plus prudentes. Ainsi, un panel d’économistes réunis par le Financial Times qui, en décembre, anticipait pour les États-Unis en 2025 une croissance de 2,5 % corrige maintenant à 1,5 % et l’OCDE évoque 1,6 % pour 2026. La guerre commerciale inquiète, mais encore plus le chaotique processus de décision propre à Donald Trump. Certes, il a évité le pire – le shut down des administrations – puisque les démocrates du Sénat ont préféré « ne pas ajouter du chaos au chaos » dans les administrations fédérales. Donald Trump a plus que jamais les mains libres, même si le « Chief Justice » (le président de la Cour Suprême) vient d’apporter son soutien aux juges qui contestent les décisions trumpiennes. Il y a quand même des limites que même un magistrat républicain ne peut franchir. Pour l’instant, le ralentissement américain n’inquiète guère, mais il risque de s’accompagner d’un sursaut inflationniste provoqué par tarifs et contre-tarifs. La Fed parle même de stagflation.
En quelques semaines Donald Trump a presque épuisé l’acquis économique hérité de Joe Biden. Et le rebond risque longtemps de se faire attendre…
17 mars 2025
Drôle de France ! Voilà un pays qui manifestement vit au-dessus de ses moyens, dont le trou budgétaire (plus de 6 % du PIB) est le plus important d’Europe et qui enregistre le seul déficit primaire de l’UE. Mais ce pays entretient l’illusion de l’absence d’efforts. Et lorsque son malheureux Premier ministre, dans un sursaut de lucidité, déclare que la porte de l’abaissement de l’âge de la retraite et du retour à 62 ans ne peut être ouverte, le déchaînement est presque général et pas seulement aux extrêmes. Non, il s’agit de syndicats presque raisonnables et dont, en tout cas, les dirigeants doivent connaître un peu d’arithmétique. Il s’agit de partis de gauche, de socialistes et de socio-démocrates, de partis dits de gouvernement et même de quelques centristes aveuglés déjà par leurs ambitions présidentielles. On ne ferme pas la porte des 62 ans aux électeurs potentiels ! Qu’importe que l’espérance de vie ne cesse d’augmenter (un trimestre par an depuis le début du XXe siècle). Qu’importe qu’en France, on ne travaille pas assez, que l’on commence tard pour finir tôt, que les questions de pénibilité puissent être réglées entre gens de bonne foi. Qu’importe que le fardeau des retraites soit bientôt insoutenable. Haro sur l’homme politique qui dit des vérités. Il sera brûlé…
15 mars 2025
L’actualité internationale ne cesse de nous alerter sur l’importance de quelques artères essentielles des échanges mondiaux : les canaux de Panama et de Suez, certes, mais aussi les détroits d’Ormuz et de Malacca et puis le Bosphore et la mer Rouge.
Entre le Xe et le XIVe siècle, l’Adriatique joua un rôle identique en concentrant l’essentiel des échanges de poivre et d’épices entre l’Orient et l’Occident. Indispensable pour la conservation des aliments, le poivre eut alors une importance comparable à celle du coton au XIXe siècle, du pétrole au XXe siècle.
Ce furent d’abord des négociants amalfitains qui, au tournant du premier millénaire, nouèrent les relations nécessaires pour acheter le poivre arrivé par caravane à Alexandrie. Mais, rapidement, Amalfi fut remplacée par Venise qui devint, pour trois siècles au moins, le centre d’une véritable « économie-monde » pour reprendre l’expression du célèbre historien Fernand Braudel. Les négociants vénitiens développèrent leurs contacts sur le pourtour de la Méditerranée s’alliant aux
Byzantins, aux croisés, aux principautés arabes et égyptiennes, poussant même parfois plus loin à l’image de Marco Polo. Ils établirent des comptoirs et plus tard s’installèrent plus durablement le long de l’Adriatique, dans le Péloponèse, en Crête et à Chypre. Les marchandises passant par Venise étaient acheminées par voie de terre vers les villes marchandes de Bavière puis de la Hanse, vers les foires de Champagne. A la fin du XIVe siècle des navires contournèrent l’Espagne pour rejoindre Bruges ouvrant ainsi une première route maritime vers les Flandres.
Mais la fortune de l’Adriatique changea brutalement lorsqu’en 1498, Vasco de Gama parvint en Inde après avoir contourné l’Afrique. Rapidement, la route portugaise mit un terme au commerce vénitien. Financés par des Gênois et des banquiers allemands, les navires portugais amenèrent à
Lisbonne puis à Anvers les richesses des Indes.
Venise eut beau tenter de résister en s’alliant même avec les Ottomans pour combattre les Portugais au large de l’Arabie, c’est Anvers puis Amsterdam qui devinrent le centre de l’économie-monde. Il restait à Venise à défendre son empire et à prolonger entre carnaval et villas palladiennes son inexorable déclin.
9 mars 2025
Cela fait maintenant cinquante jours que Donald Trump occupe le bureau ovale de la Maison-Blanche. Et soyons honnêtes, il n’a pas déçu nos attentes : Trump 2 est parti sur les chapeaux de roue, un peu dans tous les sens avec quelques têtes à queue spectaculaires. Donald Trump occupe la scène à sa manière en poussant à l’extrême son inclination naturelle à l’exagération et aux mélanges des genres. Prenons-en quelques exemples :
• Les États-Unis ont financé la guerre en Ukraine à hauteur de $ 350 milliards. On ne sait d’où sort ce chiffre que, dans son enthousiasme Trump pousse parfois à $ 500 milliards que l’Ukraine devrait rembourser. La réalité, arrêtée à la fin de 2024, est de $ 114 milliards et donc de $ 130 milliards au plus à la fin février 2025 lorsque Trump a décrété une « pause ». L’Europe a fait beaucoup plus ! En réalité, pour l’instant, l’Ukraine a coûté beaucoup moins cher aux États-Unis que l’Afghanistan et bien sûr que l’Irak !
• Terres rares, métaux stratégiques, Donald Trump mélange un peu tout (mais il n’est pas le seul). L’accord minier – qui sera peut-être signé – est beaucoup plus équilibré et on peut comprendre que Zelinsky ait été prêt à le signer.
• Donald Trump adore les tarifs douaniers et il n’a pas tort de dire que les États-Unis sont plus ouverts que la plupart de leurs partenaires commerciaux. Mais ses premières attaques ont touché ses partenaires de l’accord de libre-échange nord-américain (USMCA). Et, il a dû vite découvrir que cela posait des problèmes pour le pétrole et la potasse du Canada, les avocats du Mexique et puis toute l’industrie automobile. Peu avare de ses contradictions, il a souvent fait machine arrière sauf vis-à-vis de la Chine. En réalité, il faudra attendre début avril pour savoir ce qui sortira de sa volonté affichée de droits « réciproques » qui est une remise en cause des principes fondamentaux jusque là défendus par les États-Unis au sein du GATT, puis de l’OMC et en particulier celui de la nation la plus favorisée.
• Sur les dossiers spécifiques de l’acier, de l’aluminium et encore plus du cuivre et même de la construction navale, il se trompe quelque peu d’objectif en se focalisant sur la Chine (mais il faut voir là l’influence de Peter Navarro…).
• La suppression de l’USAID et le nettoyage du département d’État est un coup dur pour le « soft power » américain dans des zones sensibles de la planète.
• Enfin, on nage en pleine contradiction en matière énergétique : vouloir baisser le prix du gallon d’essence alors que l’on taxe le pétrole canadien (mais que l’on relance l’oléoduc Keystone) puis pousser l’OPEP+ à augmenter sa production et en même temps « drill baby » alors que les États-Unis sont déjà presque au maximum de leur potentiel.
• Et puis, les économies réalisées par le DOGE (s’il y en a vraiment) ne pourront résoudre ce qui va être le problème majeur de Donald Trump durant les prochaines semaines : comment bâtir un budget à peu près cohérent alors même que les Etats-Unis ont battu un record de dépenses fédérales en février avec plus de $ 600 milliards. Mais Donald Trump plane bien au-dessus de ces contingences matérielles ! La réalité semble bien être celle d’un ralentissement de l’économie américaine sur fond de remontée de l’inflation (1 % seulement de croissance du premier trimestre 2025).
Au fond, Trump fait du Trump et il n’y a aucune raison de s’en étonner. Il faut simplement lui souhaiter au moins quatre années d’espérance de vie (il a quand même 78 ans…), car la révélation inquiétante de ces cinquante premiers jours est son vice-président, J. D. Vance, dont on a entendu le discours à Munich, dont on a vu le rôle nocif dans le guet-apens du 28 février, dont on sait les liens avec les pires oligarques digitaux.
Long live Trump, car il y a pire encore !
3 mars 2025
Un homme a sauvé la dignité de l’Europe : le roi Charles III qui, sortant de son rôle honorifique, a reçu le président ukrainien deux jours après « l’impromptu de Washington ». Mais ce geste hautement symbolique ne peut masquer le relatif échec du sommet européen de Londres. Starmer n’est pas Churchill, Meloni croit qu’elle seule est capable de dompter Trump, Scholz a perdu les élections et il faudra de longues semaines pour que Merz puisse occuper la chancellerie à la tête d’une « groko » et Macron, de loin le plus allant et le plus pertinent, est trop fragilisé au plan interne pour avoir la capacité d’entraînement nécessaire. Quant au cousin canadien, Trudeau, il est sur la sortie. Même le consensus franco-britannique pour envoyer des troupes en Ukraine semble remis en cause à Londres (les Britanniques avaient été les premiers à craquer sous la pression américano-russe en 1956 lors de l’affaire de Suez…), Espagnols, Allemands et même Polonais ne veulent pas s’engager. Pourtant, la seule chose claire dans le message trumpien, c’est bien l’abandon de l’Europe. Et celle-ci se couche à l’image de la France et du Royaume-Uni qui se sont contentés de s’abstenir au conseil de sécurité des Nations unies sur une résolution américaine soutenue par la Russie et la Chine appelant au retour à la paix sans condamner l’agression russe !
1er mars 2025
La scène passe en boucle sur toutes les télévisions de la planète. Jamais dans l’histoire, il n’avait été donné d’assister à pareille séance, au bord de l’insulte entre deux chefs d’État. Hitler lorsqu’il annexa l’Autriche y avait mis plus de gants !
Était-ce un guet-apens ? La présence du vice-président J.D. Vance peut le laisser penser, tout comme les premières attaques de son entourage sur la tenue de V. Zelensky ce jour-là. En direct, en tout cas, tout a dérapé d’abord avec les accusations de Vance, puis les sorties de route de Trump. Il faut saluer le calme dont a fait preuve Zelensky qui a su rester presque impavide face à un déluge de propos agressifs, Vance jouant le rôle du roquet tandis que Trump simulait la colère. De la bonne télévision, comme l’a suggéré Trump ? Même pas, à peine une mauvaise série.
Et maintenant ? Voilà les États-Unis démonétisés face à l’opinion internationale ou du moins européenne. Contrairement aux précédents « coups de sang » de Trump, celui-ci apparaît beaucoup plus radical et moins susceptible de retournement comme il en a l’habitude. Et puis, c’est tout son entourage, à commencer par J. D. Vance, qui le pousse. Il reste maintenant à l’Europe de réagir… si elle le peut et surtout si elle le veut.
« Donald et le pot de métaux »
En 1938, la Fabian Society, qui était à l’époque un « Think Tank » proche du parti travailliste, publia un pamphlet au titre évocateur : « Raw Materials, War Materials ». Rarement, ce jeu de mot à peu près intraduisible aura été autant d’actualité et il n’est pas exclu que Donald Trump puisse en faire son livre de chevet. La signature d’un accord sur l’exploitation des ressources minières en Ukraine pour financer en partie le soutien militaire américain en est la dernière manifestation. Mais, au même moment, la Chine, en rétorsion aux mesures tarifaires prises par les États-Unis à son encontre, décidait de limiter ses exportations de plusieurs métaux (tungstène, molybdène, indium, bismuth…) après avoir fait de même en fin d’année pour le germanium, le gallium et l’antimoine. Et plus récemment encore, Donald Trump a signé l’un des innombrables « executive orders » qu’il affectionne tant pour diligenter une enquête de sécurité nationale sur l’approvisionnement en cuivre des États-Unis. Et, bien entendu, tout le monde, Donald Trump en tête, parle des « terres rares ».
Une précision s’impose et il est probable que, dans son enthousiasme, le président américain confonde quelque peu terres rares et métaux stratégiques. Les terres rares sont un ensemble de seize métaux issus de minerais relativement répandus sur la surface de la planète, mais dont l’extraction métallurgique est complexe, coûteuse et polluante. Les terres rares lourdes (néodyme et praséodyme en particulier) jouent un rôle important dans la fabrication d’aimants permanents utilisés dans les véhicules électriques et les éoliennes, entre autres. Le goulot d’étranglement est moins la production minière que la transformation métallurgique. Ainsi, jusqu’à l’année dernière au moins, les États-Unis envoyaient leurs concentrés être traités en Chine qui dispose de l’essentiel de la capacité de traitement mondiale. Certains des éléments des terres rares sont donc des métaux stratégiques, mais il y en a bien d’autres dont la dimension stratégique varie en fonction des besoins : le cobalt et le lithium aujourd’hui pour les batteries, le titane pour l’aéronautique et plus récemment même l’antimoine pour les munitions. Mais là encore, il faut distinguer entre mine et métallurgie. Ainsi, l’Ukraine a été un producteur important d’ilménite transformée en éponge de titane au Kazakstan !
L’accord passé entre les États-Unis et l’Ukraine concerne donc les ressources minières au sens large. Le potentiel ukrainien est incontestable et les terres rares n’en représentent qu’une petite partie. Il y a du titane, du manganèse, du tantale, du lithium, du graphite, de l’uranium… tout au long du « bouclier ukrainien » qui s’étend de la mer d’Azov à la Pologne, mais avec une forte concentration autour du Donbass, sous occupation russe. Les conditions optimales pour une mise en œuvre rapide sont loin d’être réunies, sachant que, de toute manière, le temps de la mine est un temps long, et l’on estime en général qu’il faut une quinzaine d’années pour mener à terme un projet minier.
Sur le long terme, Donald Trump a raison de se préoccuper de la dépendance des États-Unis et plus largement de l’Occident vis-à-vis de la Chine. Ce sont bien là des « métaux de guerre », la guerre technologique qui marque déjà ce siècle. Et de ce point de vue, il a raison d’y ajouter le cuivre, peut-être au fond le plus stratégique de tous. Mais à court terme, cela ne résoudra pas le problème ukrainien sauf à lui permettre de sauver la face et de justifier le maintien du soutien militaire à l’Ukraine, quitte à ce que Zelensky vienne à Canossa dans le bureau ovale.
Pour le reste, il y a toujours chez Donald Trump une part de rêve éveillé, de « Perrette et le pot de lait », mais dans ce cas de « Donald et le pot de métaux ».
24 février 2025
Longtemps, l’agriculture a été le ciment de la construction européenne. La Politique agricole commune (PAC) était la seule véritable politique européenne. Il fut tout aussi révolutionnaire de décider en 1962 de prix agricoles communs que, quarante ans plus tard, de passer à l’euro. Cette PAC là, fondée sur le seul soutien des prix, est tombée victime de son succès. Elle a subi un lent détricotage au fil des contraintes internationales (le GATT), budgétaires et environnementales. Ces dernières ont pesé de plus en plus lourd alors que l’influence politique du monde agricole allait de recul en recul au profit d’un activisme vert de plus en plus efficace dans les couloirs de Bruxelles et de Strasbourg. Le « Green Deal » dans sa dimension agricole (« From Farm to Fork ») en fut l’ultime aboutissement. La vision qui prévalait alors était celle d’une agriculture de subsistance tournant le dos à toute forme d’intensification et obéissant à des normes environnementales et affectives de plus en plus strictement édictées par des directives bruxelloises d’une rare complexité.
Quelques échecs parlementaires plus loin et avec la prise de conscience que la notion de souveraineté alimentaire pouvait avoir quelque sens en des temps d’incertitude géopolitique, le Green Deal semble avoir été quelque peu mis de côté au profit d’un « dialogue stratégique » qui a réuni toutes les parties prenantes et a donné lieu à un document (dit Strohschneider du nom du président allemand du dialogue) qui donne les grandes orientations à venir. C’est ce document, largement entériné par la présidente von der Leyen, qui devrait servir de base de réflexion et de « vision » pour la PAC de 2027 (sans parler du défi que représentera l’adhésion de l’Ukraine dont on commence à parler à l’horizon 2030).
La vision qui s’en dégage illustre toutes les complexités et défis auxquels se trouve confronté le monde agricole : certes les contraintes de durabilité demeurent, mais elles sont désormais marquées au coin du réalisme, soulignant le fait que le monde agricole ne peut à lui seul assumer les conséquences de la transition. Une sorte de vision idéale s’en dégage : celle d’un contrat entre l’agriculture et la société permettant de flécher les aides au plus juste et de faciliter aussi le renouvellement des générations.
Pour la première fois depuis des décennies (depuis peut-être le célèbre rapport Mansholt de… 1968), une vision semble se dégager et faire presque consensus. Deux obstacles majeurs demeurent : celui de la simplification et celui du budget ; la tête dans les nuages peut-être, mais les pieds dans la glaise !
22 février 2025
Pendant que le monde tremble, la politique franchouillarde se fait de plus en plus fétide avec, à la manœuvre, une bonne partie de la gauche utilisant des informations de Médiapart. L’objectif est de renverser François Bayrou, ce qu’une motion de censure n’est pas parvenue à réaliser. Alors, on ressort une vieille affaire, pas belle et passée à la trappe (y compris du remarquable exercice de la CIASE, la Commision Sauvé) : le collège de Betharam. De toujours, Betharam a eu la réputation d’un établissement « dur » où finissaient les fortes têtes de la région (les jésuites avaient l’équivalent à Sarlat). Manifestement, il y eut aussi des abus sexuels connus de la justice au moins à la fin du siècle dernier. François Bayrou, l’homme fort du Béarn, a eu trois enfants à Betharam, où sa femme venait aussi faire le catéchisme. À l’époque, les questions de discipline pouvaient ne pas choquer. Sur les dérives sexuelles, trop souvent, le silence a prévalu. L’affaire Betharam montre que l’Église n’a pas encore terminé son ménage (le diocèse tenu par un prélat fort conservateur avait refusé l’accès de ses archives à la CIASE). François Bayrou est aujourd’hui la victime de ce silence et sa défense bien maladroite le fragilise un peu plus. Mais de là à risquer encore plus de chaos politique…
21 février 2025
La semaine qui vient de s’écouler est historique et marque une rupture comme le monde en général, mais surtout l’Europe n’en avait pas connu depuis 1990, et en fait de manière plus profonde depuis 1945. Donald Trump vient de trahir tout ce sur quoi la politique extérieure des États-Unis avait été fondée pratiquement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Certes, l’Europe, à l’abri du parapluie américain, s’était quelque peu infantilisée du point de vue géopolitique : Britanniques et Allemands s’alignaient sur Washington et seuls les Français de temps en temps faisaient entendre une voix dissonante au nom d’une exception française qui faisait sourire dans les chancelleries.
Le choix de Trump est tout autre et au fil de son escalade verbale, on se prend à douter de sa capacité tant vantée de mener un « deal ». Non seulement il a accepté l’essentiel des conditions de Poutine, mais il a marginalisé l’Ukraine et son président (qu’il a insulté, mais c’est une habitude chez lui) en mettant les Européens devant le fait accompli. L’outrance est telle que l’on peine à y croire venant du président des États-Unis d’Amérique. L’OTAN est à nouveau en état de « mort cérébrale » (l’expression était d’E. Macron) du fait de la carence américaine.
À Mar-a-Lago, le spectacle est devenu pitoyable avec un vieux clown déchaîné entouré de sa cour qui, d’une pichenette, vient de remettre en cause ce qui restait du vieil ordre westphalien. Voilà de quoi réjouir en tout cas le vieux chat chinois.
15 février 2025
Retour sur la conférence de Munich et la prestation de J.D. Vance, le vice-président américain. D’un point de vue formel, elle est remarquable : précise, sans notes, argumentée avec tous les détails nécessaires, du beau travail pour ce garçon « bien sous tous rapports » qui rappelle un peu les propagandistes de certains mouvements religieux. Mais au-delà de la forme, c’est le contenu qui fait froid dans le dos avec au fond une utilisation perverse de la phrase souvent prêtée à tort à Voltaire : je ne partage pas vos opinions, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer. Vance accuse les Européens de ne pas écouter leurs opinions publiques, de réduire au silence les voix dissidentes : il cite ainsi l’annulation du premier tour des élections en Roumanie, l’interdiction au Royaume-Uni des prières à proximité des cliniques où sont pratiqués des avortements. Pour Vance, le véritable ennemi de l’Europe n’est pas aux frontières, mais à l’intérieur : « nous ne partageons plus les mêmes valeurs démocratiques » et encore « il n’y aura pas de sécurité si vous avez peur de vos opinions ». Et, converti ardent au catholicisme, il se permet de récupérer le « N’ayez pas peur » de Jean-Paul II. Au lendemain d’un attentat à Munich perpétré par un réfugié afghan, il lui est facile d’enchaîner sur la nécessité du contrôle des migrations pour sauver notre « civilisation partagée ».
Ce fut presque un discours de télévangéliste tel qu’il y en eut le jour de l’intronisation de Donald Trump. Mais là, c’était le vice-président des États-Unis venant manifestement sauver l’âme de l’Europe en tendant au passage la main au pire des populismes. Glaçant !
14 février 2025
C’est un peu un hasard que la principale conférence sur la sécurité dans le monde se tienne depuis des décennies à Munich en février. Cette année, la conférence de Munich revêtait une importance particulière et les États-Unis y avaient dépêché leur vice-président J.D. Vance chargé de distiller la parole trumpienne aux Européens, cela quelques heures après plus d’une heure d’entretien téléphonique direct entre Trump et Poutine. Alors, c’est vrai que l’on ne pouvait s’empêcher de penser à une autre conférence de Munich, celle de 1938, lorsque le Royaume-Uni et la France lâchèrent la Tchécoslovaquie dans l’illusoire espoir de sauver la paix. En réalité, c’est plus à Yalta (en février 1945, il y a donc exactement quatre-vingts ans) que l’on doit penser. À Yalta, Staline avait manœuvré pour obtenir de Roosevelt la main mise sur l’ensemble de l’Europe de l’Est et le seul Européen présent, Churchill, avait surtout œuvré pour « sauver » la Grèce.
À Munich en 2025, les représentants américains – tout en faisant de la propagande pour le parti d’extrême droite allemand, l’AfD – ont dit qu’ils avaient l’intention de négocier directement avec la Russie et d’accepter l’essentiel des conditions de Poutine quitte à laisser aux Européens les soins des « détails » de sécurité. Vance est d’ailleurs allé beaucoup plus loin en s’attaquant aux fondements mêmes des démocraties européennes et en dénonçant leurs « ennemis intérieurs ».
Munich, ou Yalta, au fond, peu importe. L’essentiel est le revirement américain qui « lâche » tant l’Ukraine que l’Europe. Est-il utopique d’imaginer que celle-ci va réagir ?
8 février 2025
En 2022, on donnait à Aix-en-Provence un opéra un peu oublié de Rossini « Moïse en Égypte » relatant l’épisode du départ des juifs d’Égypte et de leur arrivée en Terre sainte. Le metteur en scène, Tobias Kratzer, avait allègrement mélangé les époques : les Égyptiens étaient des cadres de multinationales et les juifs des migrants. Ils arrivaient finalement sur les rivages de Palestine, peut-être à Gaza, et bousculaient des estivants qui bronzaient sur leurs transats et autres chaises longues. Donald Trump n’a probablement pas vu cet opéra, mais on ne peut s’empêcher d’y songer en pensant à la proposition surréaliste qu’il a fait de vider Gaza, de déblayer les gravats et de construire en front de mer une nouvelle Riviera ! En fait, l’idée n’est pas nouvelle et certains ont déjà rêvé de faire de Gaza un autre Dubaï en profitant de la qualité des ressources humaines d’une population palestinienne parmi les mieux formées du Moyen-Orient. Cela effectivement aurait pu avoir du sens, mais l’histoire de Gaza (admirablement racontée par J.P. Filiu) est une longue évocation d’occasions manquées.
Au point où en est Gaza, dans cette immensité de gravats, la proposition de Trump serait presque cohérente si elle ne s’affranchissait des hommes et de leur attachement à leur Terre, même détruite. Et Trump fait aussi le jeu des extrémistes israéliens qui rêvent d’une autre « nakba ». Et d’un autre cycle infernal ?
5 février 2025
Cette chronique à peine écrite, il faut la compléter, l’actualiser en fonction des humeurs trumpiennes, comprendre aussi qu’avec lui rien n’est jamais inscrit dans le marbre, que tout est négociable au-delà du dernier moment et que de toute manière, la force prime le droit.
Claudia Scheinbaum d’abord, Justin Trudeau ensuite ont « discuté » avec Donald Trump. Ils ont lâché sur le prétexte majeur, celui de la drogue en renforçant la surveillance aux frontières et ont obtenu un délai d’un mois (peut-être plus en fait, mais Donald Trump est un maître du flou) sur la question des tarifs. Cela offre aussi au maître de la Maison-Blanche une porte de sortie, car il n’est pas certain qu’il ait mesuré les conséquences de ses décisions sur l’industrie américaine et la condamnation presque unanime provenant des milieux économiques et surtout de l’industrie. D’un repli qui aurait pu être honteux, il fait une victoire.
Sur la Chine, par contre, l’heure n’est pas encore à la négociation et les autorités de Pékin ont dressé immédiatement leur propre liste de rétorsion : pétrole, charbon, gaz (et donc là le GNL), matériel agricole… et la reprise des poursuites antitrust contre Google. Rien de bien surprenant et là aussi la porte reste ouverte à la discussion.
Il y a quand même eu plus grave pour les États-Unis : la décision de fermer l’USAID, l’agence d’aide au développement créée par Kennedy en 1961 et qui gère quelques $ 70 milliards d’aide qui se trouvent brutalement arrêtés (même sur les programmes en cours comme celui contre le sida en Afrique). Pour reprendre le langage fleuri trumpien, ce n’était là qu’un « bunch of radical lunatics ». Il faut voir là probablement l’influence nocive du « doge » Elon Musk dont pour l’instant l’étoile ne semble pas pâlir au firmament trumpien. Quoique la manière dont les très jeunes « cowboys » du Doge ont pénétré les sytèmes informatiques de l’administration américaine et en particulier du Trésor commence à susciter des réactions même chez les Républicains.
Que dire, enfin, de la transformation de Gaza en « Côte d’Azur » ? Peut-être pourrait-on aussi y transférer Mar-a-lago ! Et cela fait seulement deux semaines qu’a commencé Trump 2 !
4 février 2025
Voilà, c’est donc fait ! Donald Trump a dégainé l’artillerie lourde. Utilisant un prétexte – certes réel et motivé – le fentanyl qui fait des ravages chez les jeunes Américains, il impose à compter du 4 février 2025 des droits de douane de 25 % sur l’ensemble des exportations du Canada et du Mexique et de 10 % pour les produits chinois. La seule exception concerne le pétrole canadien (près de 4 mbj) qui ne sera taxé qu’à 10 %, ce qui représentera quand même 20 à 25 cents le gallon de plus pour les automobilistes du Midwest (à $ 3,70 le gallon).
Au total cela touche plus de $ 800 milliards d’importations américaines ($ 763 milliards exactement sur les onze premiers mois de 2024). Le niveau moyen des droits de douane américain bondit ainsi de 3 % à 10,7 %, au plus haut depuis 1945 (les « records » demeurent les 20 % de 1932 et les 28 % du début du XXe siècle).
Canadiens et Mexicains ont réagi et ce sera bientôt le tour de la Chine, relativement épargnée pour l’instant et pour laquelle Donald Trump se réserve manifestement une marge de négociation. Quant à l’Europe, elle attend en commençant à courber l’échine, handicapée qu’elle est par la faiblesse politique de l’axe Paris-Berlin et par les tergiversations de madame von der Leyen.
On a du mal à estimer les conséquences pratiques de la première utilisation à des fins tarifaires de « l’International Emergency Economic Powers Act » de 1977. Pour les matières premières, ce sont le pétrole, le bois (un tiers du bois utilisé dans la construction aux États-Unis provient du Canada), quelques métaux et autres produits agricoles (les avocats du Mexique par exemple) qui seront affectés. Pour le pétrole, il faut tenir compte de la spécificité du pétrole lourd canadien que raffinent les installations américaines et qui ne peut être remplacé par le pétrole léger du sud des États-Unis (le WTI). Ceci explique la relative mansuétude trumpienne. Mais les États-Unis vont souffrir des mesures de rétorsion que ne vont pas manquer de prendre les pays concernés en particulier pour les produits agricoles comme les céréales, le soja et les viandes importés de Chine. Mais le dossier le plus complexe est celui de l’industrie automobile : 40 % des véhicules fabriqués par Stellantis (Chrysler), 30 % de ceux de General Motors et 25 % de ceux de Ford proviennent du Canada et du Mexique et le circuit des pièces est particulièrement complexe des trois côtés des frontières !
Il reste à voir si, à l’image partielle du pétrole canadien, il y aura d’autres assouplissements, voire des exemptions. Tout dépendra aussi de la détermination des « adversaires » des États-Unis.
La seule conséquence un peu anecdotique qui se préparait depuis quelques jours est la hausse de l’or et de l’argent avec des flux inédits de métal physique vers les États-Unis en anticipation de mesures qui pourraient affecter l’Europe. En touchant la barre record de $ 2 800 l’once, l’or reste, en tout cas, le meilleur indicateur des tensions d’une planète violemment secouée par Donald Trump.
2 février 2025
Le nouveau shérif sort du temple évangélique où ses fidèles lui ont remis son étoile. Quelle fierté pour lui qui l’avait perdue pour quelques vétilles il y a quatre ans déjà. Alors maintenant, il ne va pas se rater d’autant plus qu’à l’hôtel de ville siègent ses amis et que le juge lui est favorable. Alors, il va essayer ses beaux pistolets : un Mexicain qui passe avec sa bouteille de téquila, un trappeur canadien venu vendre ses fourrures, le tenancier d’une blanchisserie chinoise. Le shérif a des racines allemandes, mais les Européens y passeront aussi.
Certes, il n’est pas très habile et il rate souvent sa cible, quitte à toucher aussi les « stores » de la rue principale. Il veut faire baisser le prix de l’avoine des chevaux par exemple, mais en même temps il demande aux fermiers d’en produire plus. Ah, et puis il dynamite les éoliennes qui pourtant permettent de tirer de l’eau des puits. Personne ne proteste et tous les patrons des journaux locaux sont venus baiser son étoile. Au saloon, tout comme au temple, on le célèbre et bien rares sont les esprits chagrins qui commencent à s’inquiéter.
Il était une fois dans l’Ouest…
Mais revenons en 2025 : cela fait quinze jours que Donald Trump a retrouvé la Maison-Blanche. Et, pour l’instant, il tient ses promesses : celles de la vengeance vis-à-vis de tous ceux qui l’ont trahi ou qui se sont trouvés sur son chemin ; celles de son programme en matière d’immigration, de financements publics qu’il s’agisse de la lutte contre le sida en Afrique ou des politiques « inclusives » aux États-Unis ; celles aussi de la protection et des tarifs douaniers vis-à-vis – en ces premiers jours – du Canada, du Mexique et de la Chine. Mais comme il l’a répété à Davos, le reste du monde ne perd rien pour attendre.
Il est vrai qu’il a hérité de l’économie la plus dynamique de la planète. Il a beau défaire tout ce que Biden avait mis en place, l’héritage est bien là en termes de croissance économique (2,3 % au dernier trimestre de 2024), de création d’emplois (256 000 encore en décembre 2024) et même d’inflation (2,9 %). À côté des États-Unis, Chine et Europe font pâle figure : l’une et l’autre tournent à leur manière autour de la croissance zéro. En Europe, c’est une réalité depuis quelques mois ; en Chine, au-delà des 5 % officiels destinés à rassurer, le chiffre plus vraisemblable de 4 % en est l’équivalent et surtout, la Chine reste prisonnière d’un modèle exportateur avec son millier de milliards de dollars d’excédent commercial bien vulnérable aux humeurs trumpiennes.
Un homme politique doit, pour réussir, avoir de la chance. Et Donald Trump en a eu avec la longue liste d’erreurs des démocrates qui lui offrent maintenant la prospérité sur un plateau, avec la faiblesse aussi de la plupart des gouvernements « occidentaux », de l’Europe au Canada, à la Corée et au Japon. Mais, au-delà de la chance, il faut une vision pour faire un grand homme. Et quitte à décevoir ses admirateurs (de plus en plus nombreux en Europe), Donald Trump n’en a guère au-delà de son slogan du « Make America great again » un peu court pour le reste de la planète.
Pour l’instant, le shérif dans « Main Street » tire un peu dans tous les sens en s’appuyant sur une bande de « pistoleros » encore plus malhabiles. Lui-même n’est pas si maladroit et préfère encore tirer pour effrayer afin d’amener son adversaire à capituler : cela vient de réussir avec le Colombien, mais le Canadien et surtout le Chinois seront plus coriaces.
Mais à chaque jour suffit sa peine et notre shérif a bien mérité sa partie de golf.
Il était une fois dans l’Ouest.
28 janvier 2025
François Bayrou vient de prononcer le mot fatal, celui de « submersion » en évoquant la situation migratoire en Europe et en France (en réalité, il avait surtout en tête Mayotte…).
Immédiatement, on a assisté à la réaction passionnée de tous les bien-pensants qui se sont indignés de ce « dérapage » du Premier ministre. Qu’un mot puisse déclencher une crise politique montre bien l’extrême sensibilité du sujet et surtout le fait que les positions des uns et des autres sont totalement figées : d’un côté ceux qui s’indignent, refusent de voir la marginalisation de quartiers entiers (où d’ailleurs les bien-pensants en question se gardent bien d’habiter…) et font la politique de l’autruche surtout quand ils ne sont pas sur le terrain. De l’autre côté, il y a ceux qui ne rêvent qu’expulsions et fermetures des frontières en refusant de voir que le problème véritable est celui de la deuxième génération, de Français qui s’ils ne sont pas de « souche », le sont parce que c’est le pays où ils sont nés et où ils habitent. Aveuglement d’un côté, hypocrisie de l’autre, mais un vrai problème, le plus important peut-être auquel est confrontée la France. Certes, le radicalisme religieux complique les choses, mais il n’est souvent qu’un prétexte. Oui, on peut parler de submersion de la société française, mais moins aux frontières que dans trop de quartiers. Et là, que faire ?
24 janvier 2025
Le moins que l’on puisse dire est que la première semaine de Donald Trump a été marquée au coin de maintes incohérences notamment dans le champ énergétique. Il hérite d’une situation relativement favorable : en 2024, les États-Unis ont à la fois battu des records de production de pétrole et d’exportation de gaz naturel liquéfié. Malgré de légères tensions liées aux sanctions vis-à-vis de la Russie, le prix du pétrole est resté dans une fourchette soutenable tant pour les usagers américains que pour les producteurs de pétrole de schiste. Mais voilà que Donald Trump veut : ① que le prix du pétrole baisse ; ② que les États-Unis produisent plus (3 millions de barils jour !) ; ③ que l’arme du pétrole joue contre la Russie, l’Iran, le Venezuela ; ④ taxer éventuellement les importations de pétrole canadien.
Tout ceci est parfaitement contradictoire. À Davos, il a demandé à MBS de contribuer à la baisse du prix du pétrole, l’inverse de la politique suivie par l’OPEP+ (sans grand succès d’ailleurs et au prix de 5 mbj de réduction de production). Mais si les Saoudiens acceptaient de rompre leur alliance pétrolière avec la Russie, les prix effectivement baisseraient bien en deçà des niveaux permettant de rentabiliser de nouveaux forages aux États-Unis.
En réalité, avec le tassement de la demande chinoise, il y a de fortes chances que le prix du pétrole baisse (à $ 60 en fin 2025 ?) et que la production américaine n’augmente guère. Sur l’énergie, il est malheureux de constater que Donald Trump dit n’importe quoi.
22 janvier 2025
Dans l’apothéose trumpienne, dans ce moment de soumission des grands et des riches Américains, une voix a ramené les États-Unis sur un chemin plus conforme à leur histoire. C’était celle d’un frêle prélat de l’Église épiscopalienne. Les épiscopaliens sont la branche américaine des anglicans dans laquelle les femmes peuvent être ordonnées prêtres et donc évêques. C’est la branche la plus institutionnelle du protestantisme américain, la « high church » que l’on oppose à toutes les églises du réveil, baptistes, méthodistes et surtout évangélistes (ceux qui forment la Bible Belt). Même si les épiscopaliens sont plutôt en perte de vitesse, leur place demeure centrale dans les traditions politiques comme ce service national de prière auquel Donald Trump a dû participer.
À l’opposé des clercs qui s’étaient exprimés lors de l’investiture et qui avaient rivalisé de platitudes sur le thème «Trump est l’envoyé de Dieu», Mariann Budde, l’évêque de Washington a directement interpellé Donald Trump en l’exhortant « à avoir pitié des gens de notre pays qui ont peur en ce moment ». Et de lui rappeler que « nous avons tous été des étrangers un jour sur cette terre ». Trump n’a guère apprécié, la traitant « d’extrémiste de gauche radicale ». Pour quelqu’un qui, la veille encore, avait invoqué une sorte de prédestination divine le portant au pouvoir pour sauver l’Amérique, on aurait espéré une réaction plus fraternelle même si – faut-il le rappeler – 60 % des chrétiens (et 80 % des évangélistes blancs) ont voté aujourd’hui pour lui.
Dans une certaine manière, la Reverend Budde a sauvé l’honneur des États-Unis.
21 janvier 2025
Lendemain donc de la grande cérémonie « impériale » de Washington. Il y avait tous les symboles, de Dieu aux jeux de l’arène (avec signature en public des décrets présidentiels, notamment ceux de grâce pour les émeutiers de 2020). Il y avait aussi, bien sûr, un autre dieu, l’argent : non pas l’argent de la vieille tradition protestante américaine, mais celui des ploutocrates, et notamment des représentants du « techno-féodalisme » (l’expression est de Steve Bannon, un des inspirateurs critiques de Donald Trump). Qu’on en juge : au premier rang de la cérémonie du Capitole, il y avait cinq des dix hommes les plus riches de la planète (quatre « technos » et Bernard Arnault). Et dans son administration, les milliardaires sont nombreux. Même en tenant compte de la tradition américaine fortement inspirée par la culture protestante de la réussite au profit de la communauté, même en prenant pour référence l’époque du président Mac Kinley à la fin du XIXe siècle et le temps des « barons voleurs », on a là une autre dimension bien illustrée par l’émission des « mème coins » de Donald et Melania ! Il s’agit de cryptomonnaies sans valeur aucune, sans garanties, des sortes de jetons souvenirs propres à la spéculation : le Donald parti de rien a atteint $ 74 (pour 200 millions d’exemplaires émis) avant de retomber à $ 38. Malgré son chapeau, Melania n’est montée qu’à $ 13 avant de rechuter à $ 4. On voudrait ridiculiser les cryptomonnaies que l’on ne ferait pas mieux. Mais pendant ce temps, la Trump Inc, gérée par ses enfants prospère. L’argent, tout est là…
20 janvier 2025
« L’âge d’or commence ». Trump a fait plus que du Trump dans le texte. Dans son discours officiel d’investiture tout comme dans sa deuxième intervention plus « détendue », il a étalé l’immensité de son ego : la critique de l’administration précédente a été sans concessions et totalement à charge, sans pitié pour Biden. Avant, c’était la catastrophe, mais avec lui l’avenir sera radieux pour le peuple américain. Il a répété sa conviction que l’élection lui avait été volée en 2020. Et puis, il a annoncé le début de son mandat avec tous les décrets à la signature sur l’immigration et le mur à la frontière sud, sur le genre, sur l’énergie… Il a été moins disert sur l’international, a à peine parlé de la Chine, d’Israël, de l’Europe. S’il semble avoir pour l’instant oublié le Groenland, il s’est concentré sur la « reprise » du canal de Panama et a décidé de baptiser le golfe du Mexique, golfe d’Amérique. Il a parlé d’envoyer des hommes sur Mars à la grande joie d’Elon Musk (mais Jeff Bezos n’était pas loin…).
Que retiendra-t-on de ce show ? Une certaine dignité de la démocratie américaine, celle même que Trump avait bafoué il y a quatre ans, l’impression d’entrer dans la zone de tous les dangers… et puis quand même le chapeau de Melania Trump, une manière élégante de se tenir à distance de Donald.
17 janvier 2025
C’est un discours d’adieu émouvant que Joe Biden a délivré depuis le Bureau ovale de la Maison-Blanche. Bien sûr, il a raté sa succession, il a trop longtemps tergiversé avant de choisir de se
représenter, puis il s’est retiré trop tard. Il restera à la postérité, malheureusement pour lui, l’homme qui a rendu possible l’improbable retour de Donald Trump.
Ceci étant, son bilan économique est brillant, y compris en termes de réindustrialisation. Au plan international, après l’échec de Kaboul, il a plus subi les événements et Netanyhou lui
aura fait un ultime pied de nez en ne cédant sur le cessez-le-feu à Gaza que sous la pression de Trump…
Mais les paroles de ce vieux monsieur doivent être entendues lorsqu’il prévient contre le danger que représente « une oligarchie d’extrême richesse, de pouvoir et d’influence » avec une
référence aux « barons voleurs » de la fin du XIXe siècle (Rockfeller, Carnegie…) qui furent l’objet des premières lois antitrust. Le « modèle » américain a aujourd’hui de quoi inquiéter et
Musk, Bezos, Zuckerberg et quelques autres concentrent un pouvoir sans équivalent qui met en péril les fondements mêmes de la démocratie américaine. C’est peut-être là ce qui est le plus
inquiétant avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Au-delà des provocations de Musk, c’est la réalité de la prise de pouvoir de l’univers des plates-formes désormais presque sans limites. Joe
Biden a échoué et le monde a de quoi trembler.
16 janvier 2025
François Bayrou vient de passer son premier obstacle. En réalité, il ne risquait pas grand-chose dès lors que le RN avait décidé de ne pas s’associer à la motion de censure de LFI. Mais il a
obtenu la neutralité du PS (à huit dissidents près), ce qui est la première fissure majeure dans le NFP.
On peut certes saluer le pragmatisme des dirigeants socialistes, mais les ultimes concessions de Bayrou sont inquiétantes tant elles illustrent le clientélisme dans lequel versent désormais
tant les socialistes que les centristes : recul donc sur le jour de carence des fonctionnaires dont on sait pourtant l’impact sur le fonctionnement des services publics ; recul aussi sur la
suppression de 4 000 postes d’enseignants quand on sait là aussi que le problème de l’éducation nationale est tout sauf un problème d’effectifs ; maintien enfin de l’impôt sur les grandes
fortunes, plus logique et motivé, certes, mais qui – isolé d’une nécessaire réforme de la fiscalité – est un signal inquiétant pour la nécessaire stabilité fiscale française.
Ce ne sont là bien sûr que des hors-d’œuvre pour le grand débat budgétaire à venir. Mais les socialistes ont montré là leurs limites en défendant le précarré de leur clientèle,
fonctionnaires et enseignants, sans se soucier des nécessaires équilibres budgétaires. Pour survivre, François Bayrou a lâché en contradiction totale avec le constat qu’il avait fait dans un
premier discours de politique générale. Mais de ces marchandages sordides, il ne peut rien sortir de bon pour la France !
14 janvier 2025
François Bayrou a prononcé son discours de politique générale : une heure trente marquée au coin d’une émotion manifeste avec quelques belles envolées, des citations choisies, de Marc
Sangnier à Pierre Mendes France, des passes de fleurets à peine mouchetés lorsqu’il s’agissait de faire le bilan de la dette, de Mitterrand à Macron. Mais une ligne un peu brouillonne tenant
aussi aux lois de l’exercice qui oblige à tout aborder sans rien approfondir en renvoyant à d’autres échéances, à des rapports, des commissions voire à des « hauts commissariats ». Sur la
question essentielle, celle des retraites, il n’a – semble-t-il –, rien lâché : ni pause, ni suspension, mais un « conclave » social sommé de se réunir dans les trois jours et de
rendre ses résultats avant l’été sur la base d’une nouvelle évaluation réalisée par la Cour des Comptes. Sans rentrer dans les détails, il a confirmé l’orientation budgétaire sur un déficit de
5,5 % du PIB tout en lâchant la moitié de l’effort demandé aux collectivités locales, la réduction du remboursement de certains médicaments et en annonçant même le remboursement total des
fauteuils roulants ! Enfin, sur le plan politique, il s’est engagé un peu plus vers la proportionnelle et a eu des paroles assez fortes (surtout venant d’un centriste) sur l’immigration et en
particulier sur le cas de Mayotte. A-t-il convaincu ? Après la réponse des différents groupes parlementaires et le refus de la censure par le RN, il reste l’inconnue du PS, critique, mais
peut-être pas jusqu’au bout même si écologistes et communistes se sont alignés sur LFI.
12 janvier 2025
Il y a quelque chose de surréaliste dans le débat actuel autour de la situation budgétaire de la France et d’une éventuelle motion de censure à l’encontre du tout nouveau gouvernement Bayrou.
C’est bien sûr la question des retraites. Sur le fond du problème, personne ne peut nier qu’avec l’allongement de l’espérance de vie, le système français de retraite par répartition est condamné
à des déficits abyssaux si, d’une manière ou d’une autre, le temps de la vie au travail n’est pas augmenté. Avec l’allongement de la durée des études, l’entrée dans la vie active se fait plus
tard qu’autrefois. Cela veut dire que « volens, nolens », il faura travailler plus tard (l’auteur de ces lignes, comme François Bayrou a 73 ans…). Sans aller jusqu’à de telles
extrémités, les termes de la loi actuelle (les fameux 64 ans) n’ont rien d’aberrant et seront même probablement insuffisants au milieu du siècle. La réforme avait été accouchée dans la
douleur à coup de 49/3. Elle est un acquis qu’il est irresponsable de remettre en cause. C’est pourtant ce que semblent souhaiter les socialistes que l’on a connu moins aveugles. On parle ces
jours-ci de « suspension », de « pause », de tour de passe-passe avec le fonds de réserve des retraites… Et tout cela avec un déficit public qui dépasse les 6 %.
Si le gouvernement cédait, ce serait là un message dramatique envoyé tant aux Français qu’au reste du monde. Et malheureusement, comme le disent crûment les Anglo-saxons : « There is no free
lunch ».
9 janvier 2025
En ce début d’année 2025 Mar-a-Lago est le véritable centre du monde. C’est là que Donald Trump peaufine la constitution de l’équipe gouvernementale peut-être la plus atypique de l’histoire des États-Unis. C’est là que les patrons américains, de la « high tech » à la pharmacie viennent faire allégeance, que les anciens rebelles de la Silicon Valley viennent s’incliner comme autrefois à Canossa sous l’œil critique d’un Elon Musk, plus arrogant que jamais, que l’on commence à comparer à Raspoutine et dont le rôle exact est la source de toutes les interrogations.
Dans quelques jours, pour la deuxième fois, Donald Trump va prêter serment comme président des États-Unis pour le meilleur – peut-être – et le pire, ce que peut quand même redouter le reste du monde. Il hérite en tout cas d’une économie américaine en pleine forme (au moins 2,5 % de croissance pour 2025 contre 1 % au mieux en Europe) grâce à l’efficacité des « Bidenomics » et notamment de l’IRA. Si Joe Biden avait pris la décision raisonnable de ne pas solliciter un deuxième mandat, si les démocrates avaient eu de véritables primaires, le bilan économique, au-delà de l’inflation, aurait probablement permis à Kamala Harris – ou à un autre – de l’emporter sur Trump. Mais on ne refait pas l’histoire.
Que va donc être la politique américaine, en Ukraine et au Moyent-Orient, vis-à-vis des voisins canadiens (exit Trudeau) et mexicains, à l’égard de l’Europe et bien sûr de la Chine, sans oublier même le Groenland et Panama ! Donald Trump a pu amuser la galerie avec ses déclarations tonitruantes, mais à partir du 20 janvier, sa parole sera celle de la première puissance de la planète.
Le trumpisme deuxième époque s’annonce comme une curieuse mixture de culture libertarienne et de volonté d’en finir avec l’État-providence d’une part, de protectionnisme et de barrières de toute nature d’autre part : du libéralisme sans libre-échange condamnant d’un même élan tant Keynes que Ricardo. L’expérience pourrait être intéressante si elle ne tombait en période de ruptures géopolitiques majeures, de fractures au cœur de la mondialisation, de doutes aussi quant à la pérennité de la croissance de l’autre grand pôle de l’économie mondiale, la Chine.
De toutes ces interrogations, de tous ces doutes, les marchés mondiaux de matières premières et de commodités en seront encore en 2025 le parfait révélateur au fil d’embargos et de quotas, de probables guerres tarifaires, de véritables guerres aussi.
La page qui s’ouvre en janvier 2025 a peu d’équivalents dans l’histoire. Nous sommes bien en tout cas au cœur de ce qui passera probablement à la postérité comme la grande crise des années vingt du XXIe siècle équivalente au siècle précédent à celles des années trente puis des années soixante-dix. La seule leçon en est leur durée…
8 janvier 2025
Qu’il est loin le temps des « gentils » inventeurs de Californie, lointains héritiers des hippies et autres « flower people » qui nous faisaient croire que leurs réseaux permettraient l’accès libre à la fraternité universelle ! Avec l’élection de Donald Trump, les dirigeants des « Magnificent Seven » ont bien vite retourné leur veste et font la queue pour baiser les babouches du futur président en son palais de Mar-a-Lago. Il y a bien sûr Elon Musk dont on ne sait quel sera exactement le rôle et qui met son réseau X au service de tous les populismes en particulier en Europe. De son côté, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a mis au pas le Washington Post qui ne risque guère de déclencher quelque « watergate » trumpien que ce soit. Et voilà Mark Zuckerberg qui libère les derniers garde-fous de Facebook et d’Instagram : bienvenue dans la jungle des réseaux dont la seule légitimité est la capitalisation boursière ! Le ralliement de la Silicon Valley au versant le plus inquiétant de l’aventure trumpienne alors même que l’intelligence artificielle ouvre la porte à toutes les manipulations possibles est un véritable défi au fonctionnement des démocraties ou de malheureusement ce qu’il en reste. C’est là une nouvelle version de la « Trahison des clercs ».
7 janvier 2025
Il y a donc dix ans que la rédaction de Charlie Hebdo était foudroyée par l’attentat des frères Kouassi. Parmi les victimes, il y avait Bernard Marris. Bernard Marris était un économiste avec lequel pendant cinq années j’avais partagé une émission télévisée de débat économique (« y’a pas que le CAC » sur i-télé, le prédécesseur bien différent de C.News). Bernard était un merveilleux mélange d’économiste plutôt classique d’obédience keynésienne (il avait d’ailleurs écrit sur Keynes) et d’imprécateur. Dans Charlie Hebdo, les chroniques d’Oncle Bernard étaient un délice d’humour disruptif. Alors qu’il avait atteint un incontestable succès médiatique et éditorial avec des chiffres de vente de ses « anti-manuels » à faire pâlir d’envie, il souffrait d’un manque de reconnaissance de ses confrères, lui qui n’était pas passé par la sacro-sainte agrégation de sciences économiques de l’époque. Notre duo, l’un de gauche, l’autre libéral, fonctionna bien et parfois nos rôles s’inversaient au fil de débats passionnés.
Bernard écrivit aussi des romans, et au fond il en était un personnage avec ses contradictions, ses doutes et ses amitiés que des « fous de Dieu » fauchèrent avec lui il y a déjà dix ans.
Le retour des « fruits d’or »
« Les navires qui arrivaient amenaient des gens nouveaux, des hommes et des femmes qui débarquaient en quête de l’or facile qui naît sur l’arbre du cacao ». Ainsi, Jorge Amado décrivait la folie du cacao qui saisit la région de Bahia au Brésil dans les années vingt du siècle dernier. C’était bien alors, la « terre aux fruits d’or ».
Aujourd’hui, malgré la hausse des prix de l’or et celle du dollar, il faut quatre onces d’or pour acheter une tonne de cacao, quand, ces dernières années, il en fallait à peine deux. De toutes les matières premières, c’est le cacao, qui, en 2024, a battu tous les records avec une hausse de 126 % de son prix moyen par rapport à 2023. Du début à la fin de l’année, les prix ont triplé de $ 4 034 la tonne à $ 12 931 courant décembre pour finir à $ 11 137. Dans le Mexique précolonial, les fèves de cacao servaient de monnaie d’échange plus encore que l’or dont furent si avides les conquistadors qui ramenèrent quand même dans leurs bagages, le « cacahuatl », ce mélange de cacao et d’eau devenu notre chocolat.
De son berceau de la haute Amazonie, la culture du cacaoyer se diffusa donc vers l’Amérique centrale puis se concentra au Venezuela qui, au début du XIXe siècle, représentait la moitié de la production mondiale. Le cacao passa ensuite en Équateur et au Brésil avant que de traverser l’Atlantique vers la Côte de l’Or (le Ghana) puis la Côte d’Ivoire et de faire enfin à la fin du XXe siècle une escapade vers l’Asie. Entre-temps, le goût du chocolat avait saisi le monde.
Le marché mondial du cacao est donc déficitaire. Après une longue période d’excédents dans les années 2010, la campagne 2024/2025 pourrait être la quatrième déficitaire consécutive : en 20243/2024, le déficit a été proche de 500 000 tonnes pour une production de 4,3 millions de tonnes. Des contrats de livraison ont dû être reportés, ce qui pèse sur la campagne actuelle qui, elle aussi donc, s’annonce déficitaire. À cela plusieurs raisons : le climat, les maladies et les hommes. Le climat n’a pas été favorable, des périodes de sécheresse et de pluies alternant aux mauvais moments de l’année. Mais le cacaoyer est surtout un arbre sensible aux maladies qui par le passé ont pu éradiquer des plantations entières. Après « le balai de sorcières », c’est aujourd’hui l’œdème des pousses de cacao (swollen-shoot disease) qui est le plus menaçant puisqu’il infecterait jusqu’à deux tiers des arbres d’Afrique de l’Ouest. La tendance à la baisse ou au moins à la stagnation de la production mondiale semble donc durable alors que la demande continue à augmenter avec, pour l’instant, une faible sensibilité à la hausse des prix. Ajoutons à cela les incertitudes liées aux états d’âme européens en matière de déforestation qui pénalisent les investissements nécessaires au renouvellement des plantations. Et puis une pincée de spéculation, ces moments bien connus sur les marchés de matières premières où « l’exubérance irrationnelle » prend le dessus.
Voilà donc les « fruits d’or » qui retrouvent leur éclat. C’est une bouffée d’oxygène pour les pays producteurs, surtout en Afrique de l’Ouest où le cacao avec ses centaines de milliers de petits planteurs joue un rôle non négligeable de cohésion sociale. Au-delà, le cycle du cacao va reprendre avec de nouvelles variétés, le retour probable aussi de l’Amérique du Sud.
Le cacao ne peut être considéré comme un produit essentiel ou stratégique comme peuvent l’être le blé et le riz, le cuivre et le pétrole. Mais il est à lui seul une illustration sur la longue période des multiples avatars de la mondialisation des marchés. Pour l’instant, les producteurs ont passé « Noël au balcon ». Les œufs de Pâques ne seront certainement pas aux « tisons ». Mais dans deux ou trois campagnes ?
2 janvier 2025
Ce siècle a vingt-cinq ans ! Rarement, un quart de siècle aura été marqué de tant de bouleversements en une période pourtant de paix relative durant laquelle on se prit même à rêver de « fin de l’histoire » et de mondialisation heureuse. Le premier constat est démographique : durant ces vingt-cinq années, la population du monde s’est accrue d’un tiers ; deux milliards d’hommes supplémentaires, bien plus que la population du globe en 1900. Alors que, quand même, le taux de fécondité moyen diminuait (de 3,2 à 2,2), l’espérance de vie sur terre augmentait de près de dix ans. C’est encore en Asie que les hommes sont les plus nombreux : mais comme en Europe et en Amérique du Nord, le temps du déclin démographique a commencé en Asie de l’Est, en particulier, en Chine désormais dépassée par l’Inde comme pays le plus peuplé du monde.
Brillamment commencé du point de vue économique avec une croissance mondiale qui tutoya les 5 % pendant plusieurs années, ce quart de siècle a été marqué par une rupture majeure : non pas la crise financière de 2008, que l’on oublia aussi vite que la crise asiatique de 1997, mais le double choc provoqué par le Covid et le déclenchement de la guerre en Ukraine. L’image rassurante de la mondialisation se craquela, la planète se fissura, les déséquilibres provoqués par l’ascension de la Chine et de quelques autres émergents apparurent au grand jour. Ce qui passera probablement à la postérité comme la « crise des années vingt » est au fond l’équivalent – mais à l’inverse – de la crise des années soixante-dix, un retour peut-être à celle des années trente du siècle dernier avec la même montée des protectionnismes, le retour du rôle de l’état, la remise en cause parfois même de l’économie de marché.
Ce quart de siècle se termine donc avec plus de 8 milliards d’êtres humains, une croissance mondiale de l’ordre de 3 % supérieure certes à la croissance démographique (1 %), mais laissant encore bien des régions et des populations du monde au bord de la route souvent au cœur de ces conflits qui ensanglantent la planète.
Qu’attendre maintenant du prochain quart de siècle ? Nos seules presque-certitudes sont démographiques. Le monde comptera alors 10 milliards d’hommes (dans une fourchette de 8,9 à 10,5 milliards). À elle seule, l’Afrique subsaharienne comptera alors un milliard d’habitants supplémentaires avec des pays comme la RDC et l’Éthiopie doublant presque leur population à plus de 200 millions d’habitants. L’Inde sera – et de loin – le pays le plus peuplé (1,68 milliard) devant la Chine dont le déclin démographique (- 150 millions) pourrait être encore plus accentué qu’on ne le prévoit. À l’exception des États-Unis, tout le « vieux monde » serait aussi en déclin. La question majeure sera donc celle du rééquilibrage économique de la planète : d’un côté des « riches », moins nombreux et plus vieux (pour l’essentiel l’hémisphère nord, Chine comprise), de l’autre des moins riches, mais surtout des plus « pauvres » en particulier en Afrique.
Si la question climatique se posera avec toujours plus d’acuité, celle des ressources sera paradoxalement moins centrale. Le monde passera certainement son « Peak oil » (et de charbon aussi même en Chine) et l’énergie fossile dominante sera pendant quelques années le gaz naturel. Plus critiques seront les métaux de la transition énergétique à commencer par le cuivre qui sera, sans nul doute, la matière première la plus stratégique des années à venir. Et puis, il faudra aussi nourrir les hommes : un milliard d’entre eux souffrent en 2025 sinon de la faim au moins de la pauvreté alimentaire. Combien seront-ils en 2050 alors que le changement climatique risque de rendre les récoltes plus aléatoires encore ? Le défi alimentaire reste pour l’humanité le plus crucial à résoudre des décennies à venir.
Les vingt-cinq années passées ont été sans conteste marquées par l’explosion de la croissance chinoise. La Chine va rester à la une de nos préoccupations, mais d’une manière différente. Dans un contexte de déclin démographique, avec une pyramide des âges en forme de toupie, pourra-t-elle échapper à un destin « à la japonaise » et surtout ses dirigeants en accepteront-ils l’augure ?
Et puis, il reste tant de questions pour l’instant sans réponses. Qu’en sera-t-il de la gouvernance mondiale aujourd’hui presque au point mort à l’image de l’OMC dont le « Doha round » reste le grand échec de ce quart de siècle ? Comment va évoluer le « système » monétaire international et en son sein la place du dollar ? Qu’en sera-t-il des guerres et des paix ? Une phrase écrite par Raymond Aron en 1969 illustre bien ces interrogations : « Je crois que tout est toujours en question, que tout est toujours à sauver, que rien n’est définitivement acquis et qu’il n’y aura jamais de repos sur terre pour les hommes de bonne volonté ». Dix milliards d’hommes de bonne volonté ?
1er janvier 2025
Une nouvelle année commence et c’est le temps des vœux et des bilans. Emmanuel Macron n’a pas dérogé à la tradition avec une mise en scène qui, des Jeux à Notre-Dame, a eu le mérite de gommer quelques aspérités de 2024. À ce propos, il a – à moitié – battu sa coulpe admettant du bout des lèvres que la dissolution – mal comprise – avait apporté plus de chaos que de clarté : une faute presque vénielle à ses yeux.
Pour l’avenir, il semblerait qu’il veuille revenir à ses idées jamais mises en pratique de referendums. Le dernier en France date de 2005 et son résultat pourtant clair n’avait pas empêché le président de l’époque de ne pas en tenir compte. On a beau admirer les « votations » suisses, il faut bien convenir qu’elles ne sont pas dans les mentalités françaises. Quant aux conventions citoyennes, leur légitimité démocratique laisse à désirer et il y a fort à parier que cette invention macronienne ne survivra pas à son auteur, ce qui serait une bonne chose. Le seul referendum qui pourrait séduire les Français serait, à l’image de celui de 1969, celui qui mettrait en jeu le président lui-même. Mais il y a là peu de chance qu’Emmanuel Macron s’y prête et dans l’équilibre politique actuel, ce ne serait guère souhaitable.