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Vient de sortir en librairie

Philippe Chalmin

"Crises 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances"
2013

François Bourin éditeur

1er août

             C’est aujourd’hui que commence le Ramadan, au moins pour la plupart des musulmans de France et du Maghreb. Cette année, au mois d’août et donc en période de forte chaleur, ne pas boire ni manger du lever au coucher du soleil sera particulièrement dur. Pourtant, alors que chez les catholiques le carême a pratiquement disparu, le ramadan est respecté et pratiqué bien au-delà des milieux les plus religieux. Il est devenu un signe fort de distinction sociale, d’appartenance à une communauté : la plupart de mes étudiants qui sont loin de pratiquer les « cinq piliers de l’Islam » font le ramadan, souvent d’ailleurs pour des raisons beaucoup plus liées à l’atmosphère de fête qui règne chaque soir au moment de la rupture du jeûne.

             Quoi qu’il en soit, il est beau qu’au cœur d’une démarche religieuse puissent apparaître toute la dignité et la grandeur de la privation. Se priver c’est communier avec celui qui manque (n’oublions pas le rôle fondamental de l’aumône dans la communauté musulmane). Nos sociétés occidentales ont perdu tout sens de privation volontaire et les religions chrétiennes en font de plus en plus l’oubli. Nos privations sont celles des régimes amaigrissants (Dukan avec ses menus hyperprotéinés est à la mode). Il vaut mieux en rire et s’incliner devant ceux qui pendant un mois vont éprouver dans leur corps la faim et la soif.

 

2 août

             Barack Obama est donc parvenu à convaincre le Congrès américain de l’autoriser à relever le plafond de la dette américaine. La menace du défaut s’éloigne même si le problème demeure : les États-Unis ont une dette de $ 14300 milliards, près de trois fois plus qu’il y dix ans à la fin de la présidence Clinton, mais avant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, puis la crise de 2008/2009.

             C’est pour le président américain une victoire à La Pyrrhus qui lui permet de gagner seulement un peu de temps : l’économie américaine peine à repartir, ne crée pas d’emplois et serait même, d’après les derniers indicateurs avancés, en train de replonger. Les déséquilibres américains (mais les Européens ne sont guère mieux…) ne pourront se régler sans une véritable révolution en termes de dépenses publiques ou sans un bon vieux coup de grisou inflationniste. C’est toujours ainsi que dans l’histoire les crises de dette ont été réglées…

             Au même moment, il y a beaucoup de liquidités dans les trésoreries des entreprises américaines : fin juin, Apple disposait ainsi de $ 76 milliards de « cash » devançant Microsoft ($ 60 milliards) et Google ($ 40 milliards).

             Peut-être est-il temps que ces entreprises, expertes en matière d’optimisation fiscale, contribuent un peu plus au financement des dépenses américaines. On touche là les limites du virage initié dans les années quatre-vingt par Ronald Reagan. « America is back » disait-il. Est-ce encore le cas?

 

3 août

             C’est un jeune homme de 22 ans, grand et mince (1,87 mètre pour 75 kilos). Il joue au football, fait partie de l’équipe d’Argentine et jouait jusque-là à Palerme en Sicile. Le Paris-Saint-Germain, désormais propriété du Qatar, vient de « l’acheter » pour 43 millions d’euros, une somme énorme pour un talent probablement prometteur, mais encore en herbe. Certes, ce n’est pas un record : en 2009, le Real de Madrid avait payé 100 millions d’euros pour Ronaldo et 60 millions pour Kaka (ces deux joueurs servent d’ailleurs maintenant d’actifs collatéraux pour la Caisse d’Épargne de Madrid, devenue Bankia, qui cherche à se refinancer auprès de la BCE).

             Mais sans jouer le « père la morale », ne touche-t-on pas là les limites de la décence à la fois économique et éthique? Économique, car aucun joueur ne peut justifier le niveau de « retour sur investissement » qu’impliquent de pareilles sommes. L’état financier des clubs européens est calamiteux et on ne sait quel devrait être le prix du gaz qatari qui pourrait équilibrer ce genre de folie. Cependant, ce prix s’est formé sur un marché : le footballeur est une simple marchandise. On achète un gladiateur et dans la Rome Antique, il s’agissait la plupart du temps d’esclaves. Mais 43 millions! Quel prix pour une paire de crampons… Au même moment, la France décide de donner 20 millions pour la famine dans la Corne d’Afrique. Mais cela n’a rien à voir…

 

4 août

             Marciac est une jolie bastide dans le Gers, adossée aux premiers contreforts pyrénéens. En ce début du mois d’août, sous une belle chaleur, les champs de maïs battent les murs de villages gascons où l’on semble rejouer chaque jour « Le bonheur est dans le pré! » Quinze jours pas an, Marciac est le centre de la planète jazz européenne et sur la place carrée de la bastide se sont produits les plus grands noms du jazz. Profitant de cette fréquentation, des chercheurs de l’INRA ont créé il y a maintenant dix-sept ans les Controverses de Marciac sur les problématiques de ruralité et donc sur l’agriculture. Le public est composé à la fois de spécialistes et de militants.

             Je débattais cette année avec Aurélie Trouve, la coprésidente d’ATTAC, sur l’avenir de l’OMC et des politiques agricoles. Ce n’était pas là notre premier débat et nous avons l’un pour l’autre une estime réciproque malgré nos oppositions radicales sur nombre de points. Dans ce jeu de rôle, j’étais bien sûr le libéral, celui qui défendait la logique du marché au moins à l’échelle internationale, celui qui faisait l’éloge d’un certain libéralisme en matière de développement économique. Mais l’auditoire de Marciac n’était pas prêt à des analyses mesurées et le libéral ne pouvait être qu’un « ultra » adepte de l’idéologie pure et dure. Ce débat m’a laissé un goût un peu amer me rappelant cette phrase de Diderot : « S’il est déjà difficile en ce monde de dire quelque chose qui soit compris comme on le dit, il y a bien pis encore c’est qu’on ne peut rien faire qui soit compris comme on le fait ».

 

5 août

             Coup de grisou de forte intensité sur tous les marchés financiers de la planète : les bourses dégringolent alors que les mauvaises nouvelles s’accumulent sur le front économique.

             Il y a d’abord les États-Unis où la reprise, trop faible, ne crée guère d’emplois. Obama a certes colmaté une voie d’eau, mais dette et déficit budgétaire demeurent béants. Même les Chinois commencent à tancer l’irresponsabilité américaine! Mais il y a aussi l’Europe où, là, le problème est moins conjoncturel que structurel. Face à la crise grecque, aux menaces ibériques et maintenant italiennes, la carence de la gouvernance européenne est patente. Il est facile d’accuser éternellement marchés et spéculateurs. Mais ceux-ci mettent le doigt où cela fait mal : l’Italie paye des années de cirque berlusconien et de démagogie politique (tout comme la Grèce, l’Espagne restant de ce point de vue mieux gérée…); il n’y a aucune ligne claire à propos des interventions européennes éventuelles; l’Allemagne, le seul moteur économique de l’Europe, s’enfonce dans un isolement autiste (le feuilleton estival du Monde est une fiction imaginant en juin 2012 la volonté allemande de réimprimer des marks!). Dans un contexte mondial un peu plus morose, le fiasco européen fait désordre, inquiète les marchés qui font payer des primes de risque toujours plus importantes. Ceci rappelle les coups de vent d’août 2007 au temps des subprimes.

 

6 août

             La nouvelle est tombée durant la nuit : Standard and Poor’s, l’une des trois agences de notation majeures, vient de dégrader la note des États-Unis. Le pays le plus puissant de la planète se trouve traité comme un vulgaire archipel méditerranéen.

             La première réaction est celle de hausser les épaules. Qui peut imaginer un défaut de la part des États-Unis? Quelle arrogance de la part de ces « gnomes » de s’ériger ainsi en juge suprême, eux qui n’ont aucune légitimité, si ce n’est celle d’être suivis les yeux fermés par tous les investisseurs institutionnels de la planète? Le seul résultat concret de leur décision va être de renchérir un peu plus le service de la dette américaine, et de bien d’autres pays du monde, car l’affaire risque d’être contagieuse.

             Et pourtant même si cela déplaît, la prise de position de « S and P » apparaît légitime. Peut-on en effet impunément vivre à crédit et accumuler des dettes sans que l’idée même de remboursement effleure l’esprit des générations de politiciens qui se sont succédées. L’Amérique de Bush et dans une moindre mesure d’Obama s’épuise à être le gendarme du monde sans en avoir les moyens un peu comme à la fin des années soixante, l’Amérique de Johnson s’était enlisée au Vietnam et avait contribué à la fin des Trente Glorieuses. Et, il avait fallu la grande inflation des années soixante-dix pour lessiver toute cette dette. Aujourd’hui, la partie est un peu plus compliquée avec les pays émergents. Mais il faudra bien payer un jour… Même en monnaie de singe.

 

7 août

             Une décision de la Cour de Justice Européenne vient de mettre en émoi une bonne partie du monde associatif français et notamment celui qui fait appel au travail professionnalisé de bénévoles, des moniteurs de colonies de vacances aux sapeurs pompiers volontaires. Il s’agit là par essence d’engagements qui, s’ils peuvent faire l’objet d’une certaine rémunération, se font sur la base de l’enthousiasme et de la passion de ceux qui, par essence, ne comptent pas leur temps. Le pompier volontaire intervient après sa propre journée de travail et pour le moniteur de colonie de vacances tout comme pour le chef scout, il faut attendre l’extinction des ultimes feux pour prendre quelque repos.

             Mais voilà, les juges européens ont entendu la plainte d’une association quelconque qui ne voyait là que travail déguisé. Il faudra désormais se plier aux règles et aux normes du travail salarié, ignorer la notion même de volontariat et encore moins celle de bénévolat.

             Au-delà des activités concernées, voilà un élément de plus remettant en cause le champ des solidarités individuelles au profit d’une action publique aseptisée. Dans une société qui refuse toute forme de risque, qui se protège par d’illusoires assurances, qui exige toujours plus de garanties publiques, il n’y aurait plus guère de place pour cet « amour du prochain » qui est pourtant le sel indispensable du vivre en commun. C’est dommage, inquiétant et si dérisoire.

 

8 août

             Toute la journée, la tempête a grondé et les marchés ont continué à se replier. Ce ne fut pourtant pas le krach que craignaient certains pessimistes. Il semblerait que la BCE ait en Europe acheté des dettes italiennes et espagnoles pour rassurer les plus sceptiques. Et puis, après un vendredi noir et un week-end de réflexion, il est assez logique que ce lundi ait pu bénéficier d’un certain rebond technique.

             Interrogé par des radios ou des télévisions, l’« expert », bardé pour l’occasion de tous ses titres, ne peut qu’aligner des généralités : ce n’est pas la crise des subprimes et la violence des faillites bancaires de l’automne 2008 était d’une toute autre ampleur. Là, nous sommes dans le domaine des dettes publiques : infiniment plus profondes, mais moins inquiétantes à court terme malgré la dégradation américaine. La correction boursière (-4,5 % encore aujourd’hui pour le CAC 40) provient de l’anticipation – justifiée – de coupes dans les budgets publics et d’augmentation de la pression fiscale ce qui aurait des conséquences négatives en termes de croissance. Pour le reste, l’économie est tout sauf une science exacte (est-elle une science d’ailleurs?) puisqu’elle se fonde sur la modélisation de comportements irrationnels. Elle met surtout en évidence notre impuissance à anticiper et puis aussi les failles de la gouvernance des hommes. Et ce n’est pas là la moindre de nos carences.

 

9 août

             Il a fait très beau aujourd’hui sur la côte basque, le premier jour de « vrai » beau temps depuis bien longtemps. Les plages devaient être pleines et pourtant vers cinq heures, ils étaient près de deux cents à se retrouver dans une salle paroissiale pour m’entendre parler des « Espérances du XXIe siècle ». Il y avait là bien sûr un peu de provocation en plein krach boursier, alors que la guerre fait rage aux quatre coins du globe, que la famine règne dans la Corne de l’Afrique. Mais ce vrai discours d’espérance et donc d’optimisme a trouvé en cette fin d’après-midi un auditoire réceptif : certes la moyenne d’âge était élevée, mais il y avait quand même quelques jeunes, certains s’apprêtant à partir pour les JMJ de Madrid. Les plus anciens m’ont rappelé que Teilhard de Chardin était parvenu à des conclusions assez proches lorsque, faisant aller l’humanité de « l’alpha à l’oméga », il parlait de convergence morale et spirituelle.

             De tous les défis du XXIe siècle – alimentaire, énergétique, climatique, politique – le plus grand n’est-il pas spirituel? À la question, classique face à pareil auditoire, de la coexistence avec l’Islam dans un pays comme la France, il m’a suffi de mettre en parallèle les deux événements majeurs de ce mois d’août : le ramadan des musulmans et les JMJ de Madrid pour les catholiques : deux signes d’Espérance dont on se prend à rêver qu’ils puissent converger.

 

10 août

             En vacances, on perd parfois le fil de l’actualité même avec un « black » dans sa poche. À l’heure de déjeuner, les marchés boursiers européens semblaient récupérer de leur chute de ces derniers jours (- 19 % en un mois pour le CAC 40). Et puis, en fin d’après-midi, un message d’une journaliste du BBC World Service de Londres : « Pourriez-vous commenter une dégradation potentielle de la note de la France par Standard and Poors? » Le message, en anglais, n’est pas très clair et on le laisse de côté, l’attribuant même au mauvais esprit britannique!

             Et pourtant! La rumeur a tellement circulé dans l’après-midi que la bourse a encore perdu 4 à 5 % avec un véritable effondrement des valeurs bancaires. Bien sûr, tous les intéressés ont démenti, mais n’importe, le mal était fait. Il est vrai que de tous les pays bénéficiant encore d’un AAA de la part de S and P, le Royaume-Uni et la France sont les deux maillons faibles. On ne sait d’ailleurs ce qui est le plus grave : la fausse rumeur ou bien la capacité des opérateurs sur le marché à la considérer comme crédible.

             Je n’ai pas répondu à la sollicitation de la BBC, car je jouais alors à la pelote basque, un jeu où la balle (la pelote) rebondit sur tous les murs du Trinquet, un peu comme les marchés ballotés au gré des rumeurs. Mais que de points perdus!

 

11 août

             Les émeutes qui viennent d’ensanglanter la plupart des grandes villes anglaises ont été d’une très grande brutalité à la fois dans leur déclenchement et leur déroulement. Elles interviennent certes dans un contexte de rigueur budgétaire et de remise en cause du modèle beveridgien qui fonctionnait tant bien que mal depuis 1947. Mais on peut se demander si elles ne marquent pas, d’une certaine manière, la fin du modèle multiculturel de l’Empire britannique. En effet, à la différence de la France où prévaut l’idée de l’assimilation (faire de tous des Français), le Royaume-Uni a favorisé l’épanouissement de communautés représentant souvent les dominos de l’empire victorien : Antilles, Afrique, Continent Indien… Chaque communauté a conservé sa culture et ses croyances (cela a même donné le Londonistan pour l’Islam avec les dérives que l’on sait), trouvant, dans l’atmosphère libérale de croissance économique du Royaume-Uni, les moyens de faire sa place quitte d’ailleurs à marginaliser un peu plus les petits blancs. On célébrait alors l’ambiance multiculturelle de Londres, la coexistence harmonieuse entre communautés illustrée par exemple par le célèbre carnaval de Noting Hill.

             Or manifestement, les violences de ces derniers jours ont opposé les communautés les unes aux autres, les mieux intégrées (asiatique) étant visées par les plus pauvres (antillais notamment). Le modèle multiculturel touche là des limites, mais on ne doit pas pour autant remettre en cause sa capacité à intégrer.

 

12 août

             Sur le vieil orgue de Saint-Vincent de Ciboure, Thomas Ospital jouait la Sarabande de Händel. Que dire alors de l’émotion d’un père qui menait sa fille Caroline à l’autel pour son mariage! Le matin, Didier Borotra, le sénateur maire de Biarritz, beau-frère par alliance, les avait unis devant les hommes. Mais là, dans cette vieille église, Caroline et Romain allaient s’unir devant Dieu par le sacrement du mariage, indissoluble, un formidable acte de foi, une merveilleuse folie.

             Qu’elle était longue cette allée nous amenant vers l’autel baroque de Ciboure! Quelques secondes seulement, mais qui laissent assez de temps pour revoir toute une vie, plus de trente ans depuis la naissance de jumelles prématurées : celle qui est à mon bras aujourd’hui pesait moins d’un kilogramme quelques jours après sa naissance. Elles ont grandi, sont devenues des femmes, ont étudié, aimé, voyagé, ont choisi leurs vie et voilà Caroline de retour au côté de son père pour son plus grand départ.

             Sans le savoir, ils ont choisi les mêmes textes que nous, il y a trente-cinq ans : l’hymne à l’Amour de Saint-Paul (« Sans l’Amour je ne suis rien… ») et puis le commandement du Christ (« aimez-vous les uns les autres… »). L’Amour qui est au cœur de nos vies, qui nous permet de réaliser notre Espérance et qui pour le modeste économiste est la seule sortie par le haut du vieux conflit entre le marché et l’État.

             Leur amour nous a illuminés aujourd’hui.

 

13 août

             Mauvaises nouvelles sur le front économique. La France a vu son PIB (la richesse produite) stagner au deuxième trimestre 2011 : un zéro pointé qui inquiète les économistes restés à Paris et qui font le tour des plateaux télé. Il est vrai que le premier trimestre (3,5 % en rythme annuel) avait été exceptionnel, mais de là à tomber à zéro, la pilule est bien amère. C’est la consommation des ménages qui plombe la croissance, mais l’investissement des entreprises n’est pas lui non plus très brillant. Les prévisions de croissance gouvernementales (2 % pour l’année) seront plus difficiles à atteindre et le déficit public pourrait bien dépasser les 6 % du PIB.

             C’est surtout ce problème des finances publiques dans un contexte européen anxiogène qui pèse sur un pays comme la France. Car au fond nos « vieux pays » doivent s’habituer à des taux de croissance de plus en plus modestes à l’image du Japon qui tourne autour de zéro depuis une quinzaine d’années. Mais alors, il devient nécessaire d’ajuster dépenses publiques et recettes et donc de redéfinir le périmètre de l’action publique sur les grands chapitres que sont l’éducation, la santé, la défense et la solidarité. Nous n’avons plus devant nous de grandes révolutions économiques à imaginer, mais un « fine tuning » des politiques publiques à mettre en place. En France, avec la tradition d’un État omniprésent et efficace, ce sera beaucoup plus difficile qu’ailleurs. Et la croissance zéro ne nous y aidera pas.

 

14 août

             Il est une tradition dans les mariages qui donne encore un rôle éminent aux parents et surtout au père de la mariée : ouvrir la soirée avec une valse au bras de sa fille et s’effacer au bout de quelques instants au profit du jeune époux et puis prononcer un discours.

             Pour le mariage de Caroline, j’avais choisi un thème d’actualité, celui de la notation AAA (Triple A). Imaginons en effet de noter les couples comme d’autres notent les pays. Bien sûr avec toutes leurs qualités nous donnions un AAA à Caroline et Romain. Mais comment le garder et surtout le garder sa vie durant. Il y a tant de dégradations qui finissent en liquidation!

             Un couple AAA ne vit pas que pour lui et ses résultats : il est ouvert, il écoute, il attire la vie et les enfants. Il crée non pas de la croissance, mais du bonheur, ce que les économistes justement ne savent pas mesurer. Et puis pour garder leur AAA, ils ne sont pas seuls : ils ont familles et amis et puis encore plus celui qui marche à côté d’eux, qui les porte dans les moments de doute au point qu’il n’y a « qu’une trace de pas dans le sable », celui devant lequel ils se sont donné le sacrement de mariage.

             Être un couple AAA et le rester, quelle merveilleuse et folle ambition, celle d’une vie et de son cheminement.

             Voilà ce qu’en un soir de mariage, un père put dire à ses enfants.

 

15 août

             L’Évangile du 15 août, la fête de l’Assomption de la Vierge Marie pour les catholiques, reprend un texte de Luc racontant la visite de Marie à sa cousine Élisabeth. Marie, dont Élisabeth reconnaît la première la maternité divine, entonne un hymne merveilleux qui plonge ses racines dans la tradition psalmique : c’est le Magnificat que tant de musiciens, après Bach, ont mis en musique. Le texte du Magnificat vaut d’être relu et médité à la lumière de la crise qui domine cet été 2011 : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles; il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides ». Les riches viennent justement de perdre quelque part de leurs portefeuilles : les riches et les moins riches d’ailleurs… Il y a encore en 2011 des affamés et les ONG se plaignent de l’indifférence qui entoure le drame de la Corne d’Afrique. « Mon âme exalte le Seigneur » dit Marie, mais force est de constater que, dans la logique chrétienne au moins, celui-ci laisse aux hommes toute liberté jusqu’à la folie. Et nous continuons à en abuser non point qu’il faille brûler les riches, mais parce que nous oublions les humbles et les affamés, ceux qui sont en dehors de l’économie et qui ne dépendent plus que d’États-providence aux abois. Mais « il se souvient de son amour ».

 

16 août

             Chacun a sa ou ses madeleines. L’une des miennes est la vieille station de ski de Barèges dans les Pyrénées au-dessus de Luz Saint-Sauveur, sur la route du col du Tourmalet. Imaginez une rue dans une vallée encaissée bordée d’immeubles austères en granit coiffés d’ardoises. Les thermes que fréquenta Madame de Maintenon avec le duc du Maine ont été reconstruits dans un modernisme douteux en face d’un ancien hôpital militaire.

             Barèges profita du premier essor du thermalisme pyrénéen dès le XVIIIe siècle puis dans l’entre-deux-guerres fut la première station de ski de la chaine. J’y ai passé toutes mes premières vacances hivernales : un funiculaire montait à l’assaut du pic d’Ayré; un tremplin à ski fut construit dans les années cinquante tout comme un téléphérique. C’était l’époque des skis en bois (les Olympic 41) puis des premiers métalliques (les Allais 60) qu’il fallait farter pour éviter que la neige ne colle.

             De ce Barèges de mon enfance, il ne reste plus grand-chose. Le téléphérique puis le funiculaire ont été fermés; le tremplin est à l’abandon gagné par les herbes folles; la plupart des hôtels ont été transformés en résidences, mais les noms de quelques commerçants de matériel de montagne me restent familiers. La station de ski est maintenant plus haut sur les pentes du Tourmalet et Barèges n’est plus qu’une longue montée ou une rapide descente pour les cyclistes venus se mesurer à ce géant du Tour.

             Je ferme les yeux et revois le petit garçon qui, il y a cinquante ans, suivait son père dans les lacets de l’Ayré.

 

17 août

             Beaucoup de monde au refuge de la Glère qui, à plus de deux mille mètres d’altitude domine un parterre verdoyant de laquettes et de lacs aux eaux d’un bleu profond virant parfois au noir. On est déjà là dans l’ambiance de la montagne et on feuillète au refuge les notes d’escalade des plus belles voies du massif. Notre objectif est plus modeste puisqu’il s’agit de la voie normale du Néouvielle (3091 mètres), l’un des plus classiques des « 3000 » pyrénéens dont j’ai fait ma première ascension il y a… trente-six ans. Nous avions alors couché sous la tente en regardant de loin les « riches » qui fréquentaient les refuges et n’avaient pas à porter leur ravitaillement.

             La course a été belle, mais longue : des amoncellements de rochers qu’il faut franchir, des raillères dans lesquelles on glisse, un peu d’escalade dans une cheminée, quelques rares névés. L’été a été chaud, mais l’impact du réchauffement climatique est manifeste : mentionnés sur ma vieille carte, les glaciers du Néouvielle ont disparu et il ne reste plus que quelques flaques de neige sale. Dans les cent derniers mètres, le grimpeur s’extrait enfin du chaos pierreux : la montée se fait plus aérienne et c’est en « conquérant » que le sommet est atteint cinq heures quand même après le départ du refuge : un panorama immense, de la Maladeta à l’Ossau nous y attend. Et puis une petite satisfaction : les téléphones portables ne passent pas. C’est la grande liberté de la montagne.

 

18 août

             Retour sur terre et sur les marchés. Le CAC a perdu aujourd’hui 5,48 % et se rapproche de la barre fatale des 3000 : à 3076 d’ailleurs il a clôturé en dessous des 3091 du Néouvielle que nous avons gravi hier (j’ai souvenir d’avoir gagné des paris sur le CAC 40 passant l’altitude du Mont-Blanc, puis du Kilimandjaro, ce qui avait quand même plus de panache que notre modeste Néouvielle).

             Comment expliquer cette nouvelle déroute : il y a les chiffres économiques médiocres tant en Europe qu’aux États-Unis; il y a les doutes sur la réalité de l’état de santé du secteur bancaire; et puis il y a eu le demi-échec de la rencontre entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. On attendait une réponse vigoureuse et surtout l’autorisation de l’émission d’euro-obligations qui eussent été un signe tangible d’une reprise en mains des affaires européennes et surtout la preuve que le projet fédéral gardait quelque sens. Au lieu de cela, la lecture entre les lignes du communiqué final montre bien les limites que la chancelière allemande ne peut ou ne veut dépasser. Malgré l’alerte des marchés, Angela Merkel reste prisonnière de ce qui a été longtemps l’aveuglement de la Bundesbank et qui a coûté si cher à l’Europe en termes de croissance dans les années quatre-vingt-dix. Or la croissance allemande ralentit et la tentation du repli sur soi frileux est grande d’autant que des élections pointent à l’horizon. En chutant de 5 à 6 %, les marchés viennent en tout cas de voter brutalement contre Angela Merkel.

 

19 août

             Et nous voilà à nouveau en plein débat fiscal. Il faut en effet trouver des revenus supplémentaires, augmenter donc les impôts et peut-être enfin faire payer un peu plus les riches. Il est manifeste en effet que ces trente dernières années on a assisté à une véritable explosion des revenus les plus élevés : on compte ainsi en France 11000 ménages déclarant plus de 500 000 euros de revenus « par unité de consommation » (c’est-à-dire par personne). Or, leur taux moyen d’imposition n’est que de 20 % puisqu’ils sont les grands bénéficiaires des généreuses niches fiscales qui se sont accumulées avec le temps.

             On tomberait facilement dans l’argumentaire classique de la gauche radicale (les riches doivent payer) si certains des intéressés n’avaient fait irruption dans le débat. Aux États-Unis, où le problème est à peu près le même, Warren Buffet s’est prononcé pour l’augmentation des impôts des plus riches. En France, Maurice Levy, le patron de Publicis, a dit à peu près la même chose en parlant d’une « contribution exceptionnelle ». On débat de savoir à partir de quel niveau de revenus, on rentre dans les « très riches » : 250 000 euros, 500 000 euros…? C’est là un détail, car il est essentiel de redonner à l’impôt sur le revenu sa dimension de progressivité non pas sur le taux marginal, mais sur l’imposition moyenne. Que même en France, certains commencent à en être conscients est un progrès. Reste le passage à l’acte…

 

20 août

             À Madrid, un million de jeunes entourent Benoît XVI pour les Journées mondiales de la Jeunesse. Les journaux français s’intéressent plus à la place de l’Opus Dei en Espagne ou aux protestations des milieux laïcs espagnols. Il est vrai que l’Espagne postfranquiste n’a toujours pas résolu les problèmes hérités de deux siècles d’histoire tumultueuse entre l’Église et la société.

             Mais ce qu’il faut voir à Madrid aujourd’hui c’est l’enthousiasme d’une jeunesse venue du monde entier, une bonne centaine du diocèse de Bayonne par exemple parmi lesquels dans son fauteuil roulant ma jeune amie Hortense qui a bravé toutes les difficultés pour vivre ce grand moment.

             S’adressant à des universitaires à l’Escorial, Benoît XVI, qui lui-même a été enseignant, a attaqué « une vision utilitaire de l’éducation qui vise à former des professionnels compétents et efficaces qui puissent satisfaire la demande du marché du travail ». Il a rappelé que « l’enseignement n’est pas une communication aride de contenus, mais une formation des jeunes chez lesquels vous devez susciter cette soif de vérité ». Le « vieil » enseignant que je suis est parvenu à la même conclusion et c’est ce que, à mon modeste niveau, j’essaie de faire : former des hommes, ne pas se limiter à l’accumulation stérile de savoirs, en faire des chercheurs des autres et pourquoi pas de l’Autre.

 

21 août

             L’humanité compte un peu moins de 7 milliards d’hommes et devrait même passer ce seuil quelques jours après la fin de ce livre le 28 octobre, selon les calculs de l’INED. À la fin de ce siècle, la population mondiale se stabilisera entre 9 et 10 milliards d’hommes. Pour l’INED, la terre comptera 9,6 milliards d’êtres humains en 2051, l’année du centenaire de la naissance de l’auteur de ces lignes.

             2,5 milliards d’êtres humains de plus dans les régions les plus pauvres du Monde : l’Afrique à elle seule comptera pour la moitié de cette croissance, l’Asie pour un tiers. Au-delà, l’Afrique serait la seule région du monde à conserver une croissance démographique positive. Déjà en 2050, le Nigéria serait le troisième pays le plus peuplé du monde avec 433 millions d’habitants. En fait la quasi-totalité de la croissance démographique viendra des pays que l’on appelle pudiquement aujourd’hui, les pays les moins avancés (PMA).

             On mesure bien là le défi des années à venir, celui du développement de régions du monde qui n’ont pas décollé et qui accumulent tous les handicaps naturels, mais aussi politiques. Le grand espoir qui nous vient d’Asie, de la Chine et de l’Inde, mais aussi de l’Amérique Latine, ne peut masquer l’interrogation majeure du développement économique d’une Afrique subsaharienne qui compterait 3,4 milliards d’habitants à la fin du siècle!

 

22 août

             Voici donc l’affaire DSK qui se termine par un non-lieu. Dominique Strauss-Kahn ne fait désormais plus face qu’à une procédure civile, longue et toujours négociable, mais peut désormais rentrer en France. Au jeu des mensonges, Nassifatou Diallo en a fait un peu trop pour être crédible.

             On ne peut qu’être partagé entre une certaine admiration pour une justice américaine capable de se remettre en cause et d’abandonner aussi rapidement des poursuites et la totale incompréhension vis-à-vis des méthodes qui ont présidé à l’arrestation de DSK, en particulier leur violence médiatique. En France, on est plus lent et plus hypocrite, ce qui laisse toute place au jeu des rumeurs…

             Au final, ce sont quelques vies qui ont été saccagées et une carrière politique qui a peu de chances de jamais s’en remettre. Au-delà de l’affaire, l’image même de DSK se trouve suffisamment écornée pour que l’on puisse douter de son retour même dans un poste plus « technique », par exemple de premier ministre d’un président de gauche. Il n’est pas sûr d’ailleurs que l’homme, qui a pu mesurer en ces quelques semaines la dimension impitoyable du jeu politique, le souhaite vraiment.

             En ces temps de crise, surtout au niveau européen, ses compétences sont pourtant incontestables et on peut l’imaginer à terme exercer une sorte de magistère appuyé peut-être par quelque poste européen.

             Ceci pourtant ne sera possible que le jour ou l’homme aura expliqué, aura marqué quelques mots sinon de repentir au moins de regrets. Car le pardon est à ce prix.

 

23 août

             Getaria est un port de pêche espagnol prospère sur la côte de Biscaye entre San Sebastien et Bilbao. Deux de ses enfants ont atteint la célébrité : Sebastian de Elcano, qui fut le seul commandant des navires de Magellan à terminer le premier tour du monde (Magellan fut tué à Cebu aux Philippines) et Cristobal Balenciaga, l’un des grands couturiers « parisiens » de l’après-guerre.

             C’est pour Balenciaga qu’a été construit un superbe musée adossé à la maison de vacances de la famille de la reine Fabiola de Belgique, où la mère de Balanciaga venait faire de la couture. Les robes qui y sont exposées montrent bien l’évolution de la mode féminine au XXe siècle depuis les modèles stricts des années vingt jusqu’à la célèbre « robe sac » des années soixante. Mais pour le visiteur peu versé en matières couturières, l’écrin l’emporte sur les joyaux. Le bâtiment moderne du musée est une merveilleuse dentelle, un appareil géométrique de prime abord et puis les motifs mêmes de ces broderies qu’affectionnait le maître et qui prennent toutes leurs profondeurs la nuit tombée grâce à un subtil éclairage.

             Peu de pays ont ainsi honoré un grand couturier et la France, qui leur doit tant, est de ce point de vue bien en retard. Voilà une preuve supplémentaire du dynamisme culturel et économique du Pays basque espagnol, Euskadi, déjà illustré quelques kilomètres plus loin au Guggenheim de Bilbao.

 

24 août

             À Tripoli, en Libye, ce sont manifestement les derniers combats. Le régime de Kadhafi s’est effondré beaucoup plus vite qu’on ne pouvait l’anticiper. Même si l’incertitude demeure quant au sort de l’ancien « guide », il faut déjà se préoccuper de l’avenir et donc de la Libye post-Kadhafiste. Et franchement, il n’y a rien qui permette quelque optimisme que ce soit.

             La révolte l’a emporté grâce au soutien international et dans le plus grand désordre. Ces quelques semaines de combat ont été insuffisantes pour forger une dynamique et surtout des hommes capables de gouverner. L’opposition véritable à Kadhafi n’existait pratiquement pas et il y a de fortes chances que les hommes qui seront demain au pouvoir à Tripoli fassent partie de ceux qui ont retourné leur veste à temps. Tout ceci ne va pas permettre de forger les bases d’un nouvel état libyen.

             Peut-on d’ailleurs parler d’état? Mon livre de chevet cet été est le dernier essai de Francis Fukuyama sur l’invention de l’ordre politique. Il montre bien le passage entre l’agrégation tribale et l’état de droit : nombre de pays dans le monde restent marqués par la prégnance des lieux tribaux. C’est bien le cas de la Libye qui, de la colonisation italienne à la dictature de Kadhafi en passant par la monarchie sénoussie, n’a jamais connu le moindre épisode démocratique.

             La communauté internationale a poussé à la chute de Kadhafi. Elle ne peut maintenant se laver les mains, comme elle l’a fait en Irak et en Afghanistan (autres exemples tribaux), de l’avenir de ce pays que d’une manière ou d’une autre, il lui faudra maintenir sous protectorat.

 

25 août

             Dure rentrée! Les crises et les déceptions économiques de l’été obligent le gouvernement français aux économies et à la rigueur : oubliées les prévisions de 2 % et plus de croissance : ce sera 1,75 % en 2011 et 2012 ce qui a au moins le mérite du réalisme. Et puis pour tenir quand même le déficit public à 4,5 % en 2012, ce sont 12 milliards d’euros d’économies et de recettes supplémentaires qui ont été annoncées : à moins d’un an des élections, assez peu d’économies et dix milliards de recettes. Comme d’habitude, il s’agit d’un aimable catalogue fiscal à la Prévert, mais promis, la grande réforme ce sera pour l’été 2012, après les élections. Alors pour l’instant, on taille, on rabote, on détricote, notamment les dernières absurdités de la fameuse loi TEPA de l’été 2007, celle du temps de l’euphorie, sur les heures supplémentaires. Au palmarès de l’originalité, cette année, les riches et les gros! Les riches au-delà de 500 000 euros vont payer 3 % de plus de manière, dit-on, exceptionnelle. Les gros acquitteront une taxe « anti-obésité » sur les boissons sucrées, taxe dont profitera la Sécurité sociale. Les riches ont applaudi, le syndicat des limonadiers a protesté…

             Mais les chiffres du chômage (35 000 demandeurs d’emploi de plus en juillet) confortent sinon la rigueur au moins le réalisme gouvernemental. Il est simplement dommage que cette crise intervienne en un temps électoral qui va paralyser la France pendant plusieurs mois. Car riches et obèses ne seront malheureusement pas suffisants.

 

26 août

             Le hasard d’une pérégrination estivale nous amène à La Rochelle, devenue pour le temps de trois jours l’une des capitales de la France politique avec l’université d’été du Parti socialiste. Entre deux ondées, il est amusant de débusquer les militants socialistes parmi les estivants : sur le vieux port le petit jeu est facile : des hommes en général, un dossier sous le bras, en petits groupes, imaginent déjà les manœuvres de leurs éléphants préférés, en tourant aussi quelques vieilles gloires, derniers ministres de l’ère mitterrandienne. Les candidats eux-mêmes, François, Martine, Ségolène et les autres sont là, mais n’étaient point de sortie en ce premier jour.

             Il est facile de se moquer et de brocarder ce bal des ambitions, mais l’exercice auquel se livre le Parti socialiste doit nous remplir d’admiration tant il fait progresser en maturité la vie politique française. La plupart des autres partis politiques se contentent de congrès où des militants manipulés votent par acclamation le choix d’un « bureau politique » où tout s’est décidé. La vie politique n’avait en France rien de bien démocratique. Les primaires du PS, sur le modèle américain, nous font passer dans une autre dimension. Certes, le processus n’est pas parfait : qui votera, combien seront-ils ? Mais au moins, le candidat socialiste aura-t-il une légitimité incontestable ce qui ne sera le cas d’aucun de ses adversaires désignés par acclamations (à l’exception quand même d’Éva Joly).

 

27 août

             Steve Jobs quitte Apple. Est-il bien raisonnable, pour quelqu’un qui écrit cette chronique à la plume et dont les compétences informatiques sont limitées au strict minimum de la vie en société en 2011, de parler à son tour d’un homme à l’origine d’une icône de la technologie et de l’économie mondiale. Au même titre que Microsoft, mais de manière beaucoup plus visible, Apple symbolise la deuxième génération de la révolution « industrielle » des technologies de l’information. Après la grande époque IBM, ce fut le temps des inventeurs-développeurs qui rappelle d’ailleurs, la fin du XIXe siècle avec des ingénieurs plus que des savants, comme Edison, Bell ou Marconi qui avaient su devenir des fondateurs d’entreprise.

             Mais Apple sous Steve Jobs, c’est aussi le symbole de la capacité de rebond de l’économie américaine. L’inventeur du PC compact et intelligent (le « MAc » en 1984) s’était laissé peu à peu marginaliser avant que Jobs, à son retour, n’invente de nouveaux produits alliant contenant et contenu : l’Ipod (2001), l’Iphone (2007), l’Ipad (2010). Apple est même devenu pendant quelques jours cet été la plus grosse capitalisation boursière mondiale. Mais l’essentiel est que Jobs et son équipe aient provoqué la plus importante mutation dans les modes de communication entre les hommes depuis Graham Bell et le téléphone. Malheureusement pour lui sa santé l’oblige au départ… au plus haut !

 

28 août

             Finale au 100 mètres au Championnat du monde d’athlétisme à Daegu en Corée du Sud. C’est la course la plus attendue même si elle n’est pas la plus belle, car elle ne laisse aucune place à la tactique à la différence par exemple du 400 mètres (ancien coureur du tour de piste – en 50 secondes, il y a quarante ans – j’affectionne moins les courses plus longues).

             Au départ, il y a tous les favoris, du moins tous ceux qui ne sont pas blessés ou dopés. Il y a surtout le Jamaïcain Bolt, celui qui domine le sprint mondial et dont l’élégance et la finesse ont éclaté sur tous les stades de la planète. Au départ, il n’y a pratiquement que des Antillais ou Américains à l’exception de deux français dont le désormais célèbre Christophe Lemaitre.

             Moins de dix secondes à courir : exploser dans les starting-blocks, ne pas se relever trop vite,affirmer sa puissance, allonger sa foulée, finir… ; ne plus penser, faire le vide… Même le « coureur du dimanche » a éprouvé ces sensations. Que pensait Bolt, l’immense favori ? Trop tendu peut-être pour la première fois, il a provoqué un faux départ : la règle est impitoyable et il le sait : c’est l’élimination automatique. Bolt arrache son maillot de dépit. La stupéfaction est générale. La course qui suit en est presque déséquilibrée, remportée par un autre jamaïcain alors que Christophe Lemaitre termine au pied du podium : les coureurs avaient perdu leurs repères. Bolt a disparu dans les entrailles du stade. Il y aura d’autres courses.

 

29 août

             La France est belle et la traverser comme je le fais de la Bretagne au Pays Basque est un plaisir de chaque instant tant les paysages en sont variés, jardinés par des générations de paysans et d’agriculteurs. Comment ne pas saluer l’effort des collectivités locales pour mettre en valeur leurs monuments et le centre des villes et bourgades. Mais avant que de parvenir dans les centres historiques, il faut traverser quelques kilomètres de « zones commerciales », un immonde enchevêtrement de hangars construits à la va-vite, d’enseignes et de publicités criardes au milieu desquels trônent hyper et supermarchés plus laids les uns que les autres. Aucun bourg français n’échappe à cette calamité. Prenons ainsi la petite ville de Luçon en Vendée. Elle est célèbre par sa cathédrale et par l’un de ses plus fameux évêques, Richelieu, dont la statue se dresse sur la place principale. Mais que dire de l’arrivée à Luçon : une sorte d’avenue de la honte bordée de pauvres hangars aux couleurs criardes sans respect aucun pour l’architecture locale le tout couronné par un « Mac Donald » réplique exacte de tous les « MacDo » des banlieues de France et de Navarre.

             Que les activités de distribution se développent en périphérie des villes peut se comprendre, mais comment expliquer la passivité des autorités locales et des responsables de l’urbanisme face à pareil massacre visuel ! Il y a heureusement parfois des exceptions comme le charmant « Lidl » de Socoa au Pays Basque qui s’insère parfaitement dans son environnement. Une exception ?

 

30 août

             Il y a exactement quarante ans, un jeune étudiant, fraîchement émoulu des concours d’admission, franchissait pour la première fois les portes d’HEC à Jouy-en-Josas. J’y ai passé, en pleine période post soixante-huitarde, trois années d’apprentissage, non pas aux sciences de la gestion qui furent bien secondaires mais à la vie. Après les tensions et le travail acharné de la « prépa », le campus fut un extraordinaire terrain de jeu pour les grands adolescents privilégiés que nous étions : nous rêvions de refaire le monde et c’était alors l’époque des grandes illusions : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », ce slogan de mai 1968 s’adaptait bien à nombre d’entre nous.

             Je suis revenu sur le campus pour une conférence. Les bâtiments sont toujours là, ceux de nos chambres dans la verdure. L’école, elle, a changé ; elle est devenue internationale et même en cette fin de mois d’août, les étudiants étrangers y sont nombreux. Dans ma promenade solitaire, j’en ai croisé plusieurs qui devaient s’interroger sur la présence de ce sexagénaire dans leurs murs. Étaient-ils très différents des gamins de vingt ans qui firent leur rentrée il y a quarante ans et dont beaucoup aujourd’hui doivent songer à la retraite ? Au fond, je ne le pense pas, mais je leur souhaite simplement toutes nos passions.

 

31 août

             Le Medef tenait donc son Université d’été sur le campus d’HEC à Jouy-en-Josas. La pratique des Universités d’été s’est peu à peu généralisée et elles marquent le début de la rentrée politique et économique après la pause estivale : tous les partis politiques en ont une, mais c’est aussi le cas de certains syndicats et donc aussi du Medef. C’est avant tout une occasion de rencontre pour le monde du patronat et notamment de « petits » patrons qui viennent côtoyer leurs pairs et quelques célébrités médiatiques au gré de trois jours de conférences et d’ateliers : ministres, syndicalistes, hommes politiques et intellectuels s’y succèdent dans un curieux mélange d’hommes de terrain et de milieux parisiens de communicants. J’ai pu aussi bien croiser quelques dirigeants du CAC 40 que le marchand de vêtements du marché de Neuilly, élu local de la Chambre de Commerce. Le thème général cette année tournait autour des enjeux du village planétaire avec la préparation du B20 (pour business) qui sera parallèle au G20. Mais nous avons aussi pu parler d’éthique dans une table ronde curieusement titrée « Vol et Antivol » et où on a allègrement mélangé spéculation, contrefaçon, guerre économique et blanchiment d’argent. Chacun y a trouvé son bonheur sous le joli soleil de Jouy en attendant une rentrée qui s’annonce bien difficile.