AGENDA

Colloque Cyclope 2012

"En la Forêt de Grande Instabilité"

A l'occasion de la publication du Rapport Cyclope 2012

Mercredi 9 mai 2012 - Paris

Vient de sortir en librairie

Philippe Chalmin

"Demain, j’ai 60 ans"
Journal 2010-2011

François Bourin éditeur

Les billets du jour - le blog de Philippe Chalmin

photo philippe Chalmin

Diplômé d’HEC, Agrégé d’histoire et Docteur es lettres, Philippe Chalmin est professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine où il dirige le Master Affaires Internationales. Membre du Conseil d’Analyse Economique auprès du Premier Ministre, il est le président fondateur de CyclOpe, le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières qui publie chaque année le rapport CyclOpe sur l’économie et les marchés mondiaux. Il a été nommé en Octobre 2010, Président de l’Observatoire de la Formation des prix et des Marges Alimentaires auprès du Ministre de l’Agriculture et du Ministre de l’Economie et des Finances. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont parmi les plus récents           « Crises 1929, 1974, 2008 Histoire et espérances » (2013), « le siècle de Jules » (2010) et « Le monde a faim » (2009).

18 Avril 2013


« Dites le : les affaires ne vont pas. Il n’y a plus de clients dans nos magasins. L’activité s’effondre… » Voila le témoignage de quelques interlocuteurs rencontrés à l’occasion d’une conférence à Bordeaux. On est là bien loin du déni gouvernemental et même des chiffres un peu aseptisant publiés par le FMI ou ce matin par l’OFCE : -0.1 %, - 0.2% est-ce au fond si grave ! Dans la réalité du terrain, celui des petites entreprises, des artisans et commerçants, la panne est réelle et beaucoup plus inquiétante que la perception que l’on peut en avoir dans les salons parisiens.

A ce niveau, le contraste avec le discours officiel est total : le langage de la rigueur aveugle, qui ne passe que par la hausse des prélèvements, n’est plus tenable d’autant qu’il porte pour l’essentiel sur les ménages. Dernier exemple en date, celui des allocations familiales. Sur le fond, il y a bien longtemps que ce problème aurait pu être traité, la logique étant de fiscaliser l’ensemble des allocations perçues par les ménages : il s’agit là d’un simple principe d’équité. Pour autant faut-il s’y attaquer précisément maintenant en utilisant un système de seuil qui va pénaliser un peu plus des classes moyennes déjà fortement pressurées. L’effet d’annonce en sera désastreux bien au-delà du milliard d’euros récupéré. Au même moment le gouvernement refuse de toucher à la réserve parlementaire (150 millions d’euros quand même). Que d’incohérence ! 

17 Avril 2013


Il y a des « madeleines » bien agréables à déguster avec délices : écrire ainsi en une après-midi de grand soleil à la terrasse d’un café, place de la Bourse à Bordeaux, le long de la Garonne dont les quais grouillent de toute une population jeune qui profite des premières chaleurs. J’ai mes racines à Bordeaux et j’ai connu le long du « port de la lune » le trafic des cargos qui faisaient la côte africaine.

Nettoyée, aménagée, Bordeaux a retrouvé la splendeur de son écrin de bâtiments du XVIIIe siècle au temps des colonies et de la traite : superbe décor mais qui sonne un peu creux. C’est que Bordeaux n’a plus guère de cœur économique : il y a bien sûr la richesse du vin et notamment des grands crus dont la saison des primeurs va bientôt commencer. Mais le vin a été un peu pour Bordeaux ce que le pétrole est pour nombre de pays producteurs : une chance et une malédiction à la fois qui a favorisé une économie de rente. La belle alanguie s’est doucement endormie en préservant néanmoins son patrimoine. Elle est un peu à l’image d’une France où la qualité et la douceur de vivre ont pris le pas sur la dynamique créative. Bordeaux se tourne d’ailleurs de plus en plus vers le tourisme et les chinois y achètent des vignobles. Une mouette passe …

16 Avril 2013


Encore un colloque sur l’Afrique ! Cette fois nous nous posons la question de l’Afrique ou des Afriques. Vu du nord la multiplicité de l’Afrique semble une évidence : la frontière du Sahara entre le Nord et l’Afrique subsaharienne ; les pays pétroliers et les autres…Un africain nous rappelle pourtant que ce qui unit l’Afrique c’est son passé de colonisé que cette colonisation ait été française, anglaise ou portugaise. L’Afrique est au fond le seul continent qui porte en elle la blessure coloniale. D’ailleurs alors que l’on a toujours du mal à parler des européens, on parle des africains comme un tout qui serait cohérent. Et puis l’héritage colonial demeure prégnant un demi-siècle encore après les indépendances : en Afrique anglophone une société peut sans problèmes plaider au contentieux contre l’état ; en Afrique francophone – à l’image de la France – cela est impossible. Ce n’est bien entendu pas un gage de bonne gouvernance et l’Afrique souffre de son instabilité chronique. Mais il est symptomatique que tous les pays qui sont cités dans le débat comme des "modèles " (le Ghana) ou comme des pôles de futurs regroupements régionaux (le Nigéria, le Kenya, voire même l’Afrique du Sud) appartiennent à la sphère anglophone. Le « modèle français » est bien difficile à faire évoluer même en Afrique.

15 Avril 2013


Mauvaises nouvelles sur le front macro-économique. C’est tout d’abord le FMI bien pessimiste sur l’Europe et surtout pour la France. Le gouvernement avait déjà diminué ses prévisions pour 2013 à 0,1 %. Le FMI table sur le même chiffre mais avec un signe négatif : - 0,1 % ce qui est implicitement confirmé par le nouveau Haut Conseil des Finances Publiques. A ce niveau, on ne peut trop discuter les détails et l’économie n’est pas une science exacte : la France est en récession et surtout va le rester probablement  jusqu’au début de l’année prochaine dans le meilleur des cas : l’automne avec son cortège de hausses d’impôts risque d’être bien difficile. Ce n’est pourtant pas là une bien grande surprise mais la confirmation de nos anticipations de ces derniers mois.

Beaucoup plus inquiétante est la nouvelle tombée de Chine : la croissance au premier trimestre 2013 n’a été que de 7,7 % là où nous attendions 8 % au moins et la production industrielle au mois de mars a progressé de moins de 10 % encore. Ces chiffres, qui feraient rêver partout ailleurs, déçoivent sur les perspectives d’un rebond chinois qui aurait pu être un moteur de la croissance mondiale. Pour l’instant l’essoufflement de la Chine peut être une conséquence de la faiblesse des pays avancés. Il ne faudrait pas qu’il en devienne par la suite la cause !

De retour en Europe, c’est donc l’inquiétude qui domine face au dogmatisme de la BCE et en France face à la paralysie des politiques.

13 Avril 2013


Assises du Patronat chrétien, ce samedi à Dauphine. Nous sommes plus de trois cent à venir mettre en commun les soucis d’entrepreneurs et de cadres dirigeants au regard de l’enseignement social chrétien et plus généralement de la vie chrétienne. Il y a – et c’est frappant – beaucoup de jeunes entrepreneurs qui témoignent fortement – et de manière très ouverte à la différence de leurs ainés – de l’intensité de leur vie de prière. L’un d’eux emploie les termes de Paul allant prêcher  ce qui est « folie pour les grecs », la folie chrétienne dans une société française dont les valeurs « laïques » peuvent laisser rêveur.

Dans la logique du Bien Commun, la position de l’entrepreneur est celle de l’intendant qui gère l’héritage de la création et le fait prospérer. Les deux mots essentiels de l’engagement religieux (la foi) et professionnel (la confiance) n’ont-ils pas la même racine.

Bien entendu les échos de l’affaire Cahuzac sont revenus dans les débats avec un souci accru de transparence et de normes pour les dirigeants. Mais au-delà c’est l’appel à la responsabilité qui détermine le comportement de l’entrepreneur quel que soit son engagement spirituel. Et puis une dernière phrase à méditer en guise d’envoi : « tout ce qui n’est pas éternel est éternellement inutile ».

11 Avril 2013


La terre se réchauffe-t-elle ou non ? A Aix en Provence, sur les terres de Claude Allègre, la controverse faisait rage entre membres du GIEC et « climato sceptiques ». Les fleurets n’étaient guère mouchetés et entre membres de l’Académie des Sciences et professeurs émérites, les accusations de malhonnêteté intellectuelle émaillaient les exposés scientifiques.


Depuis son prix Nobel, le GIEC bénéficie d’un statut particulier et il n’est guère politiquement correct de contester ses travaux même  si ceux ci ne sont pas entourés de toute la transparence requise. Or il semble bien que la célèbre « crosse de hockey » qui représente l’évolution des températures de la planète depuis un millénaire soit, depuis une dizaine d’années, de moins en moins convaincantes. Or la question est capitale : le réchauffement constaté sur les trente dernières années correspond-il à une évolution « normale » des températures liées par exemple au cycle du soleil, ou bien est-il le seul fruit de l’activité humaine.

J’avoue être sorti perplexe de ce débat, certain en tout cas de l’inanité de son utilisation politique par les partis « verts », paradoxalement un peu moins inquiet de l’échec de la communauté internationale à mettre en œuvre les décisions de Kyoto ou de Rio : une ironie bien amère !

10 Avril 2103


Il y a un côté « bisounours » dans le microcosme politique français au lendemain de l’affaire Cahuzac.

Tout d’abord on semble découvrir les paradis fiscaux alors que nous sommes nombreux à en fustiger

l’existence depuis de nombreuses années et à remarquer qu’il n’est pas nécessaire d’aller aux Iles Caïmans et qu’il suffit de pousser la porte de Monaco ou de l’Andorre et chez les britanniques de Jersey ou de Gibraltar. Les paradis fiscaux – et surtout réglementaires – sont un chancre pour l’économie mondiale mais sur ce point la faiblesse de la gouvernance internationale est totale et les marges de manœuvre d’un état isolé sont bien faibles. C’est au niveau européen qu’il faudrait agir mais cela parait bien peu imaginable.

Il faut ensuite « moraliser » la vie politique dans ses rapports à l’argent. L’homme politique doit être pauvre et surtout ne pas payer l’ ISF. Il ne doit vivre que de ses émoluments publics sans bien sûr le moindre cumul des mandats. Fort bien et somme toute assez logique mais à ce petit jeu le risque est grand d’entretenir le syndrome de « Tous pourris ». De la transparence à la délation, il n’y a qu’un pas qui fut allégrement franchi dans les années trente avec les conséquences que l’on sait. N’est pas bisounours qui veut …

8 Avril 2013


Alors même que pendant mon cours d’histoire économique de Dauphine je racontais à mes étudiants la décennie quatre vingt que je baptise « années Thatcher, Reagan, Mitterrand », voila la dernière survivante de cette époque, Margaret Thatcher qui disparait.

Elle a joué un rôle fondamental dans la transition des politiques économiques de la fin des années soixante dix. Le monde occidental était alors en pleine stagflation. Les dépenses publiques augmentaient sans pour autant assurer une relance véritable des économies. Les recettes Keynésiennes avaient certes permis de limiter les effets de la crise, elles ne pouvaient l’enrayer.

Margaret Thatcher avait lu Hayek et avait suivi l’expérience des Chicago boys dans le Chili de Pinochet. Elle choisit de casser le système britannique  hérité du rapport Beveridge de 1942. Elle le fit avec violence et sans nuances et elle eut quand même la chance d’abord de pouvoir jouer la carte des privatisations (British Telecom dès 1984) puis de disposer de la manne pétrolière de la Mer du Nord.

Elle sut aussi redonner quelque orgueil aux britanniques et commença à Bruxelles une guérilla d’une rare efficacité qui fit dire à François Mitterrand qu’elle était à l’origine de la nouvelle Europe libérale de la fin de siècle. Beaucoup mieux que François Mitterrand elle comprit ce qui se passait à l’Est et sut être du bon côté au moment de la chute du communisme. Une « grande dame » indeed.

5 avril 2013


La tempête souffle sur la classe politique française. Le masque hiératique de François Hollande ne peut cacher le désarroi d’un gouvernement aux abois. Après l’affaire Cahuzac, ce sont les sociétés aux Îles Caïmans du trésorier de campagne du candidat socialiste qui font la une de l’actualité. Les sondages ne peuvent que constater la chute des côtes de popularité de ceux qui gouvernent aujourd’hui la France. Dix mois après l’élection présidentielle, l’échec est patent et les « affaires » n’en sont au fond qu’un épiphénomène. Car c’est le bilan même du gouvernement qui est en jeu. Il serait injuste certes de lui imputer la croissance zéro qui entraîne mécaniquement la hausse du chômage : la France n’est là qu’un morceau de l’Europe même si elle en est le maillon presque le plus faible. Ce que jugent les Français, c’est l’incapacité à faire bouger les lignes au-delà de réformes de société qui divisent plus qu’elles ne rassemblent. Subtil équilibre de tendances politiques souvent contradictoires, le gouvernement en est réduit à pratiquer une curieuse danse dont les pas s’annulent et s’entrecroisent sans que le maître de ballet donne l’impression d’avoir en tête quelque chorégraphie que ce soit. Le problème est en effet celui du maître de ballet. N’est pas François Mitterrand qui veut !

3 avril 2013

De retour en France, on ne peut échapper à « l’affaire Cahuzac », les aveux de l’ancien ministre du Budget qui a donc menti pendant de longs mois à propos de son « compte en Suisse ».

Il avait donc menti et pendant de longues semaines il a affirmé ne pas détenir de compte en Suisse, ce qui était d’ailleurs techniquement vrai puisque les fonds avaient été transférés à Singapour… Pire même, cet argent ne provenait pas que d’innocentes opérations de chirurgie capillaire, mais de « conseils » donnés à des laboratoires pharmaceutiques par l’ancien membre du cabinet du ministre de la Santé. La coupe est pleine et tous les « bien pensants » accablent le menteur, le corrompu, le prévaricateur.

Qu’ils se gardent cependant d’en faire trop, car parmi les plus prompts à l’indignation, ils sont nombreux ceux qui ont mélangé mandats publics et activités privées dans leurs cabinets d’avocat notamment.

Cahuzac est coupable; il est la figure du traître, mais plutôt que de l’accabler, ne vaudrait-il pas mieux faire comme le Christ, devant la femme adultère, qui préfère dessiner dans le sable avant de demander à la femme « Ou sont ceux qui t’accusent ? »

1er avril 2013

 

Il y a probablement une Kruppstrasse à Essen dans la Ruhr, mais il y a aussi une « via Krupp » à Capri. À la fin du XIXe siècle, un Krupp fit en effet construire un long escalier au flanc de la falaise reliant Capri à l’un des petits ports de l’île, Marina Piccola. Cette via Krupp est une illustration de l’attirance qu’allemands – et aussi scandinaves et britanniques – éprouvèrent au XIXe siècle pour les paysages de l’Italie méridionale. En pleine époque du « Sturm und Drang », artistes et écrivains allemands arpentèrent le sud de l’Italie à l’image de Goethe qui fait dire à Mignon « Kennst du das land wo die Zitronen blühen, im dun klen laub die Goldorangen glühan » (connais-tu le pays où poussent les citronniers et où brillent les orangers d’or). Goethe avait fait le voyage d’Italie de 1786 à 1788, mais se sont ces héritiers spirituels qui rebâtirent Capri sur les ruines des grandes villes impériales, celles d’Auguste et de Tibère. Plus récemment, ce fut le suédois Axel Münthe, l’auteur du célèbre livre de la San Michelle qui approfondit le rêve des Européens du Nord pour une Italie « de carte postale » à mille lieues d’un royaume de Naples qui s’enfonçait dans l’obscurantisme et la décadence. C’est à Capri que l’on est peut-être le plus à même de comprendre le romantisme allemand.

30 mars 2013


Le sang de Saint Janvier (San Gennaro), le saint patron de Naples, a dû quelque peu bouillir en ce dimanche de Pâques sous le dôme de la cathédrale de Naples. L’office était beau célébré par le cardinal archevêque lui-même. Mais les paroissiens n’étaient pas assez nombreux pour remplir la vaste nef qui était parcourue de troupeaux de touristes, italiens et étrangers que la célébration de la messe ne gênait manifestement pas. C’était là une cruelle illustration de l’indifférence religieuse qui caractérise une bonne partie de l’Italie au-delà du folklore religieux.

À quelques centaines de mètres de là, dans la rue des Arméniens, les échoppes des fabricants de crèches ne s’en étaient pas moins actives et c’est vrai qu’elles sont belles les crèches napolitaines qui racontent la vie populaire au XVIIIe siècle. Ceci étant, les artisans se sont adaptés à la demande et produisent aussi de nombreux personnages contemporains. Dans de nombreux ateliers, on produisait à la chaine des effigies du « pape François » pour s’adapter à la demande. Quant aux personnages politiques, dans la situation particulièrement confuse qui est celle de l’Italie aujourd’hui, le visiteur étranger a quelque mal à se repérer au-delà de l’incontournable Berlusconi.

 

ven.

20

avril

2012

Le siècle chinois

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sam.

03

mars

2012

Le blé et la faim*

A quelques jours du début du printemps 2012, les marchés céréaliers mondiaux  font l’objet de maintes interrogations que reflètent des prix élevés à Chicago ou à Paris. Certes la production  céréalière mondiale a atteint un niveau record pour la campagne 2011/2012 et l’excédent qui s’en est dégagé a permis de reconstituer des stocks bien amoindris par les accidents climatiques de 2010. A l’époque la canicule en Russie et en Ukraine avait provoqué une spectaculaire flambée des prix du blé et du maïs qui avait eu quelque impact sur les émeutes de la « vie chère » qui ont servi de prologue au printemps arabe. Alors que la situation statistique du printemps 2012 n’a rien de comparable, le niveau soutenu des prix internationaux (plus de 6 dollars le boisseau de blé ou de maïs à Chicago, plus de 200 euros la tonne à Paris) montre bien que les opérateurs sur les marchés demeurent nerveux dans l’attente de quelques nouvel accident. Quel sera par exemple l’impact de la vague de froid qui a saisi l’Europe en Février sur les céréales d’hiver, du Danube à l’Oural ? La couche de neige ayant été insuffisante, il y a de fortes chances que les semis aient gelé et qu’il faille planter à nouveau des céréales de printemps. Et du côté de la demande, on s’interroge sur la réalité des besoins chinois, sur les besoins des pays du Sud de la Méditerranée, à l’image de l’Algérie qui a importé 7 millions de tonnes de blé en 2011, un record depuis l’indépendance. Les prix mondiaux devraient se détendre en 2012 si la campagne 2012/2013 tient ses promesses mais les doutes sont légion.

Et puis il y a une région dans le monde sur laquelle plane la menace d’une véritable catastrophe alimentaire : c’est une nouvelle fois le Sahel qui pour la troisième fois en dix ans (après 2004 et 2009) connaît une saison des pluies décevante. Les neuf pays du Sahel ont vu croître  leur production céréalière de manière impressionnante, passant de 10 à 22 millions de tonnes de céréales entre 2000 et 2010. Mais sur la même période leur population est passée de 58 à 78 millions de personnes. En 2011 la production n’aurait été que de 16 millions de tonnes et le déficit anticipé serait de 2.5 millions de tonnes. Les analystes d’In Vivo, le premier exportateur français de céréales, qui sont en alerte sur le sujet, pensent qu’il sera beaucoup plus élevé.

C’est que le Sahel est aussi au cœur de maintes tensions géopolitiques. La guerre en Lybie a chassé des populations vers le Niger et le Tchad. Des couloirs d’approvisionnement se trouvent coupés alors que plus au Sud, au Nord du Nigéria par exemple on est parfois à la limite de la guerre civile. Autant il sera relativement facile de ravitailler les grandes villes côtières, autant la faim risque de frapper les pays du cœur du Sahel, les plus difficiles a approvisionner. Au lendemain des grandes déclarations du G20 agricole, voila une première occasion de mesurer l’efficacité de la mobilisation internationale.

L’alerte est donnée assez tôt car la vraie « saison de la faim » ne commencera que vers la fin du printemps au moment de la période de soudure inter-campagne. Mais quand les premières images nous parviendrons, il sera trop tard.

En  2012, les populations sahéliennes seront autant les victimes des caprices du climat que de la folie parfois sanguinaire des hommes. Mais le pire ne serait-il pas notre indifférence ?

 

 

*le titre de cette chronique paraphrase le livre de Robert Linhart « le sucre et la faim » (ed. de Minuit) qui analysait la situation du Brésil dans les années soixante dix.

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mar.

10

janv.

2012

Elisabeth Taylor

Qu’il y a-t-il de commun entre le bijoux d’Elisabeth Taylor, une bouteille de grand vin de Bordeaux et un joueur de football ? Tous trois ont terminé l’année à des niveaux de prix record : 137 millions de dollars chez Christie’s à Londres pour les bijoux de la plus célèbre croqueuse de diamants du XXe siècle ; des enchères exceptionnelles pour de grands Bordeaux à Hong Kong ; des salaires dépassant le million de dollars mensuel offerts à quelques gloires du football en Europe et en Chine. Il s’agit là d’objets de luxe qu’au fond seuls peuvent se payer quelques « nouveaux riches », de ces objets emblématiques qui peuvent marquer une réussite sociale. Ils sont la partie émergée, la plus clinquante aussi, des tensions sur les marchés mondiaux qui se sont poursuivies en 2011 avec une hausse moyenne des prix des matières premières de 35 %. Le lien avec les matières premières peut sembler ténu mais il est bien réel : qui sont en effet les acheteurs de ces produits de luxe : des oligarques russes dont la fortune s’est faite dans l’énergie et les métaux (la potasse pour le repreneur de l’AS Monaco), des émirs du pétrole et du gaz (le Qatar bien sûr) et puis des hommes d’affaires chinois, la Chine qui est plus que jamais la clef de marchés mondiaux dont -en ces temps de marasme économique occidental- elle reste le débouché le plus dynamique.

 

Il y a en effet plusieurs manières de faire le bilan des marchés sur une année. Ainsi entre le début et la fin de 2011, les prix des matières premières ont diminué en moyenne de 10 %. Ceci cache en réalité la forte hausse des premières semaines de 2011 suivie par un très net retournement à la baisse jusqu’à la fin de l’année avant un léger rebond dans les premiers jours de 2012. Mais si on raisonne en termes de moyenne annuelle (2011 par rapport à 2010), l’image est bien différente. En utilisant l’indicateur CyclOpe – Rexecode, on obtient une hausse globale de 35 % en 2011, de 25 % si on exclue de l’indicateur énergie et métaux précieux. L’année 2011 a été la plus haute marche du cycle haussier que les marchés connaissent depuis 2005 et nous sommes bien au cœur du choc le plus important enregistré depuis les années soixante dix. Les hausses les plus fortes ont été celles de l’argent (+75%) qui devance le maïs (68 %), la laine, le charbon-vapeur, le café… Les seules baisses ont été celles du cacao (-5 %) et surtout du fret maritime pour le vrac sec (-44 %). Même en tenant compte du retournement quasi-général du printemps 2011, la plupart des marchés ont terminé l’année à des niveaux de prix historiquement élevés et cela sans même évoquer les tensions pétrolières liées au problème iranien.  En dehors du cacao et du fret maritime, les seuls produits dont les prix sont insuffisants pour équilibrer les coûts moyens de production sont l’aluminium et le gaz naturel aux Etats-Unis.

 

La conjoncture des marchés en 2011 s’explique par la demande mondiale portée par une croissance qui aura quand même dépassé les 4 %, par des tensions géopolitiques majeures à l’image du printemps arabe, par quelques accidents climatiques moins importants toutefois qu’en 2010, par l’ambiance générale d’incertitude financière qui a pesé encore sur les investissements nécessaires en termes de capacités de production nouvelles. La spéculation sur les marchés dérivés n’a modifié qu’à la marge l’équilibre général à l’exception peut-être des métaux non ferreux côtés sur le London Metal Exchange dont les insuffisances en termes de régulation sont désormais notoires.

 

            En fait au fil des mois la dépendance des marchés vis-à-vis du débouché chinois n’a cessé d’augmenter. Alors que s’amorçait la panne des économies occidentales, la Chine est devenue le paramètre incontournable de la quasi-totalité des marchés de commodités (à l’heure où les chinois se mettent à sucrer leur café, le cacao en demeure la notable exception).  Il en sera de même en 2012 et selon que l’on situe la croissance de l’Empire du Milieu à

7 % ou 10 %, on obtient des prévisions diamétralement opposées.

Mais au-delà de la Chine, il faut aussi considérer les besoins de la planète : ceux-ci seront à moyen terme loin d’être satisfaits du fait de la montée en puissance de la consommation dans les pays émergents : qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie ou de métaux de base, les investissements actuels demeurent largement insuffisants alors que s’accumulent les obstacles (géopolitiques, réglementaires, environnementaux) à leur développement. Les prix élevés du début de 2012 reflètent au fond la réalité d’une situation dans laquelle la planète vit à crédit mais en termes de ressources cette fois.

Ceci promet de beaux jours aux producteurs et à leur appétit pour tout ce qui brille. Espérons simplement qu’ils sauront mieux que par le passé partager leur rente et échapper à la malédiction des matières premières.

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lun.

05

déc.

2011

Choc et récession

Depuis quelques semaines le vilain mot de récession s’était glissé à la une des pages économiques. Ce qui n’était qu’une menace est devenu une réalité au moins en Europe sinon sur le plan technique mais dans l’instantané d’une croissance devenue négative. Une récession n’est en effet « officielle » qu’après deux trimestres successifs dans le rouge. Tel n’est pas encore le cas dans la plupart des pays européens mais il est manifeste qu’en ces premiers jours de décembre l’économie européenne est entrée dans une phase de recul : rigueur budgétaire, montée du chômage, doutes européens et incertitudes électorales ont eu raison du moral tant des chefs d’entreprise que des ménages. Aux Etats-Unis, la situation est un peu plus favorable dans la mesure où en année d’élections présidentielles il ne peut y être question de rigueur. Quant au Japon il connait une phase de rebond après la récession provoquée par la catastrophe de Fukushima. Mais au total, en cette fin d’année ce sont tous les pays « avancés » (l’OCDE) qui globalement sont en situation de « croissance zéro ».

Dans les dernières années du XXe siècle, pareille situation se serait traduite par une forte chute des prix des matières premières. Tel n’est pas le cas aujourd’hui et la plupart des marchés restent à des niveaux proches des records enregistrés au printemps 2011. On peut toujours parler de choc des ressources naturelles qu’il s’agisse de l’énergie, des métaux ou de l’agriculture malgré les replis enregistrés ces dernières semaines. Comment expliquer pareille situation ?

La première raison tient à la croissance mondiale elle-même. Elle devrait être encore de 3,5 % à 4 % en 2012 et cela bien sûr grâce aux pays émergents et à la Chine en particulier.

Plus que jamais c’est la Chine qui est la clef de la conjoncture sur les marchés mondiaux de matières premières : pratiquement pour tous les produits elle est devenue l’acheteur de référence, l’importateur dont le comportement « fait » le prix à court et moyen terme : ce qui était déjà le cas pour le minerai de fer et le soja, pour les métaux non ferreux et les vieux papiers, l’est devenu aussi pour le pétrole et le sucre ou le maïs. Le repli des cours mondiaux au début de l’automne s’explique ainsi par la volonté des autorités chinoises de juguler l’inflation. Mais les marges de manœuvre existent aujourd’hui pour relancer la demande intérieure et une croissance chinoise de l’ordre de 9 à 10 % en 2012 demeure probable n’en déplaise aux plus pessimistes. Aussi longtemps que la demande chinoise maintiendra son tempo, les prix mondiaux devraient rester soutenus dans un contexte toutefois de forte volatilité.

A côté des fondamentaux des marchés, il y a en effet la réalité des marchés financiers. En ces temps de déroute boursière et de craintes obligataires, les matières premières sont plus que jamais une classe d’actifs à part entière portée par les craintes de pénuries à moyen terme. Jamais les volumes traités sur les marchés dérivés n’ont été aussi importants. Sur un marché comme le cuivre, porté par un déficit mondial de 160 000 tonnes sur les huit premiers mois de l’année et par l’imprévisibilité des achats chinois, les variations de plusieurs milliers de dollars par tonne enregistrées depuis le mois de Septembre s’expliquent aussi par la nervosité des investisseurs financiers.

La Chine, les aléas monétaires et financiers et puis aussi les bouleversements géopolitiques dont notre planète n’est guère avare, voici les ingrédients qui expliquent la poursuite des tensions sur les marchés de matières premières, bien loin des affres de la récession européenne.

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mar.

29

nov.

2011

Le pétrole est stable

Le prix du pétrole est stable ! Voilà au fond la plus grande surprise de cet automne 2010 sur les marchés mondiaux. Et en fait depuis la mi-2009 le prix du baril respecte une fourchette de 75 à 85 dollars (un dollar lui-même instable mais ceci est une autre histoire…). Au quotidien la volatilité des marchés est grande pour quelques dollars de plus ou de moins mais la stabilité autour des 80 dollars est bien une réalité. Comment expliquer ce petit miracle d’équilibre ? On peut bien sûr penser à l’action de l’OPEP et en fait surtout de l’Arabie Saoudite qui est le véritable gardien du temple pétrolier et qui a fait du niveau de 80 dollars son objectif optimal. A 80 dollars en effet tout le monde est content, les pays producteurs qui équilibrent leur budget, les compagnies qui couvrent les cours de production de l’offshore profond sans pour autant rentabiliser les énergies renouvelables, les pays consommateurs dont les économies ont montré leur capacité à supporter un tel niveau de prix. L’Arabie Saoudite qui dispose du gros des capacités de production disponibles joue donc bien son rôle de producteur de dernier recours. Mais en fait elle se trouve aussi au carrefour de forces opposées qui s’annulent implicitement.

A la hausse il y a la demande des pays émergents et au premier chef de la Chine, le deuxième importateur mondial dont l’écart avec les Etats-Unis ne cesse de diminuer. Chaque mois les statistiques chinoises d’importation de pétrole brut et de produits pétroliers (+ 24 % sur les sept premiers mois de l’année) ainsi que de raffinage augmentent tout comme d’ailleurs la consommation globale d’énergie. En Asie on retrouve cet appétit chinois dans la hausse des prix du charbon – vapeur (+ 40% depuis le début de 2010), l’importance de la demande chinoise ayant même provoqué des embouteillages dans les ports australiens. Tout ceci devrait donc avoir des conséquences sur le marché pétrolier.

Mais à la baisse il y a le gaz naturel qui, malgré les premiers frimas de l’hiver, vaut sur le marché américain à peu près le tiers du prix du pétrole (alors qu’en 2006 le gaz avait – avant le pétrole – touché la barre des 100 dollars). C’est là bien sûr le résultat de la découverte des « shale gas » qui a totalement modifié la scène gazière américaine en redonnant aux Etats-Unis plusieurs décennies de réserve.

 

Mais les conséquences de la « découverte » des shales gas ne se limitent pas aux Etats-Unis. A la mi-novembre, pour la première fois un navire méthanier a quitté les Etats-Unis pour réexporter du GNL (gaz naturel liquéfié) vers le Royaume Uni : un gaz dont les Etats-Unis n’ont plus besoin et dont bientôt ils seront exportateurs nets. L’Europe importe à peu près la moitié de sa consommation de gaz naturel pour l’essentiel par « tuyau » (gazoduc) en provenance de l’Est et du Sud. Elle paie son gaz à peu près deux fois plus cher qu’aux Etats-Unis sur la base de formules de prix indexées au pétrole. Même en tenant compte des coûts de transport et de gestion de la chaine logistique (et de la nécessaire mise en place de terminaux méthaniers comme celui qui est en projet à Dunkerque), le marché du gaz naturel est en train de gagner son indépendance vis-à-vis du grand frère pétrolier et la situation surcapacitaire sur la scène mondiale du GNL pèse à la baisse sur les prix de l’énergie.

Charbon à la hausse, gaz à la baisse, pétrole presque stable, heureusement que le dollar est là pour nous distraire.

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jeu.

03

nov.

2011

La Mondialisation des déchets

Il y a quelques jours se tenait a Munich la réunion d’automne du BIR, le Bureau International de la Récupération. Ce n’est pas là un congrès ordinaire mais une véritable foire, un marché où se sont retrouvés plus d’un millier de commerçants et d’industriels spécialisés dans la valorisation des déchets, dans leur transformation en matières « secondaires ». Dans les couloirs et les halls de l’hôtel on croisait toutes les nationalités, du Proche Orient à l’Asie et bien entendu à la Chine. C’est que désormais la plupart des marchés dépendent - là aussi - du débouché chinois. Ainsi le prix mondial des « vieux papiers » est-il la cotation « coût et fret ports chinois ». Il en est de même pour les ferrailles  de métaux non ferreux (cuivre, aluminium, acier inoxydable et si le prix des ferrailles fait plutôt référence au « cf Turquie » (le premier importateur mondial) il dépend de plus en plus en réalité de la cotation du minerai de fer qui, elle, est chinoise !

C’est que les matières premières secondaires ne le sont plus ! Peu à peu de produits marginaux dont le souci principal était de se débarrasser, elles  sont devenues  des éléments indispensables au rééquilibrage de marchés de matières premières dont la disponibilité souffre de la faiblesse des investissements consentis ces dernières années ainsi que de la diminution des réserves mondiales disponibles. Les matières secondaires pèsent déjà pour la moitié de l’offre mondiale pour des produits comme les fibres de papier ou le plomb, entre le quart et le tiers pour l’acier et les autres métaux non ferreux. Pour nombre de petits métaux stratégiques, les perspectives de récupération notamment à partir des produits de l’électronique sont particulièrement intéressantes. Enfin, de manière un peu plus anecdotique, comment ne pas rappeler que la valeur de l’or récupéré chaque année est évaluée aux cours actuels à plus de soixante milliards de dollars.

C’est là bien sûr une bonne nouvelle pour tous les pays « avancés » dans la mesure où ils sont les plus importants producteurs de déchets : plus on est riche, plus on produit de déchets et surtout ces déchets « de riches » ont une valeur plus grande en termes de recyclage. Ceci étant le développement de la collecte et du recyclage dans les pays avancés a provoqué un déséquilibre entre l’offre et les capacités d’absorption d’une industrie locale souvent en perte de vitesse. La seule solution a été de trouver de nouveaux débouchés à l’exportation, ce qui correspondait d’ailleurs à la demande des pays émergents en pleine industrialisation et ne disposant souvent pas de ressources primaires ni de gisements de déchets à exploiter. C’est ce qui explique le développement des échanges internationaux de matières secondaires dans le sens Nord-Sud ou plutôt Atlantique-Pacifique et le fait que ce soit en Chine que se forme aujourd’hui par exemple le prix mondial des « vieux papiers ».

Ceci introduit cependant une nouvelle dépendance pour l’économie de la collecte et du recyclage. Le prix marginal à l’exportation devient en quelque sorte le prix directeur du marché.

En 2008, la diminution de la demande chinoise de vieux papiers provoqua un effondrement des prix européens et américains au point dans certains cas de les rendre « négatifs ». En 2011 au contraire les prix ont atteint des niveaux records et ce sont les papetiers européens qui se sont plaints de la concurrence « déloyale » des acheteurs chinois.

C’est ainsi que dans les couloirs d’un hôtel à Munich se jouait entre marchands et négociants la partition d’une mondialisation quotidienne et méconnue : celle de nos poubelles !

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mar.

11

oct.

2011

L'instabilité agricole

Qui n’a regardé sur une plage de l’Océan les jeux des enfants bâtissant digues et fortifications de sable pour lutter contre la montée inexorable du flux ? Chaque fois, ces constructions réunissant dans l’excitation une petite bande d’enfants, se révèlent incapables de quelque résistance que ce soit : les tours s’effondrent, les remparts s’effritent et bientôt l’eau a tout détruit.

Pendant des siècles et encore aujourd’hui, il en a été de même pour les hommes face à l’instabilité des marchés agricoles : on a bâti des défenses, on a créé des lacs de stabilité artificielle, on a cherché à détourner des courants, mais toujours, au moment des marées hautes, ces murailles de sable se sont effondrées dans le fracas d’émeutes de la faim et de jacqueries agricoles.

 

Paradoxalement, au début du XXIème siècle, alors que l’homme maîtrise tant de nouvelles technologies, il reste soumis, comme aux temps les plus anciens, au rythme de ces marées agricoles, de l’alternance de bonnes et de mauvaises années, qui marquait déjà l’Egypte de Joseph et du Pharaon.

 

Et cette instabilité n’est pas anecdotique dans la mesure où elle touche un secteur qui reste fondamental pour l’Humanité : le défi alimentaire du XXIème siècle —doubler la production agricole mondiale pour satisfaire les besoins alimentaires de dix milliards d’hommes dans deux générations— n’est-il pas l’un des plus ambitieux auquel l’Humanité va être confrontée ?

 

 

L’INSTABILITE « NATURELLE » DES MARCHES AGRICOLES

 

Il est fort probable que les premiers produits ayant fait l’objet d’un échange aient été des denrées agricoles. Sur un marché —le plus primitif soit-il—, le prix d’un produit se détermine par la confrontation de l’offre et de la demande. Certes, le coût de production et le pouvoir d’achat du consommateur jouent un rôle important, mais —in fine—, c’est l’équilibre entre offre et demande, en un lieu et à un moment précis, qui va fixer le prix d’une denrée d’une qualité bien déterminée.

 


 

Le « message » que le marché envoie en termes de prix aura bien sûr une influence directe sur le comportement à venir des acteurs, incitant les producteurs à plus ou moins emblaver à l’avenir, ou les consommateurs à diversifier leurs besoins. Toutefois, pour des biens essentiels comme les produits agricoles, on peut comprendre tout ce que pareil message peut induire de souffrances et de misères. Ceci explique les réticences rencontrées de tout temps pour appliquer à l’agriculture la logique du marché.

 

Pourtant, s’il est un domaine où l’instabilité peut apparaître naturelle, c’est bien l’agriculture. Si on peut estimer la demande globale comme relativement stable, ou au plus liée aux tendances démographiques, (avec toutefois des sauts qualitatifs comme l’adoption de régimes alimentaires riches en produits animaux), l’offre —malgré tous les progrès de l’agronomie— demeure aléatoire, soumise aux contraintes de la nature.

 

L’actualité la plus récente en est encore un exemple : le grand épisode d’El Niño, (inversion des courants marins dans le Pacifique), du milieu des années quatre-vingt-dix et puis à nouveau en 2006 et 2007, provoquant notamment des sécheresses en Australie, la canicule de l’été 2010 en Russie, les inondations au même moment au Pakistan et en Chine, affectant la production de coton …

 

On a même l’impression que plus les techniques agricoles sont sophistiquées, plus grande est leur sensibilité aux aléas climatiques et, en tout cas en ce début du XXIème siècle, la fréquence des accidents climato-agricoles est tout aussi élevée qu’à la fin du XIXème siècle, au temps de la première mondialisation.

 

L’instabilité de la relation offre-demande, que ce soit au niveau d’un marché local ou aujourd’hui pour la planète entière, induit très naturellement l’instabilité du prix qui en découle. Très vite, les hommes et ceux qui les gouvernaient ont pris conscience de la dimension humaine, mais aussi politique de cette instabilité et de l’évolution des rapports de force pouvant en découler, notamment entre producteurs agricoles ruraux et consommateurs urbains.

 

 

LA DIMENSION POLITIQUE DE L’INSTABILITE AGRICOLE

 

L’opposition « villes-campagnes » peut paraître caricaturale, mais elle est incontournable pour bien comprendre l’évolution des politiques en matière agricole, sachant qu’in fine, l’action politique en matière agricole et alimentaire se fera au bénéfice de l’un ou l’autre groupe, producteurs ou consommateurs.

 

En réalité, trois individus peuvent financer une politique agricole : le producteur, le consommateur et le contribuable. Néanmoins, l’entrée en lices de ce dernier a été suffisamment tardive, (1933 aux Etats-Unis), pour que longtemps on se soit limité à un choc frontal entre intérêts agricoles et besoins des villes.

 


 

Dans la plupart des civilisations et pour l’essentiel des systèmes politiques, la légitimité du pouvoir politique, qu’il soit d’essence monarchique ou « démocratique », a reposé sur le contrôle des villes, les masses urbaines détenant à certains moments un pouvoir « révolutionnaire » non négligeable, bien supérieur à celui des jacqueries paysannes.

 

Approvisionner les villes a donc toujours été fort logiquement le premier souci de tout souverain soucieux de conserver sa place. A Rome, on résuma ceci avec la célèbre formule « panem et circenses », du pain et des jeux pour la plèbe. Le peuple de Paris ne demandait au fond pas autre chose lorsqu’il alla chercher quelques siècles plus tard à Versailles, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». Faute d’avoir su gérer l’approvisionnement de la ville en une année de mauvaise récolte, Louis XVI perdit son trône … et sa tête.

 

Ceci explique que les premières politiques « agricoles » aient été avant tout alimentaires, tournées vers l’approvisionnement des villes et le maintien de prix accessibles au plus grand nombre. Les princes se devaient de nourrir la plèbe. Le Royaume-Uni ne fit pas autre chose au XIXème siècle lorsque furent abolis tous les droits de douane, (les célèbres Corn Laws qui protégeaient l’agriculture britannique) : en pleine révolution industrielle, il fallait nourrir la classe ouvrière au moindre coût d’un marché mondial qui s’ouvrait sur de nouvelles terres agricoles, de l’Australie à l’Argentine. La politique de la « free breakfast table » condamna pour longtemps l’agriculture familiale, tant des îles britanniques que des colonies.

 

A la fin du XIXème siècle toutefois, les conditions politiques changèrent. L’introduction du suffrage universel, (ou presque puisque les femmes ne votèrent que beaucoup plus tard), donna un pouvoir nouveau aux campagnes. En 1881, fut ainsi créé en France un Ministère de l’Agriculture et en 1896, Jules MELINE n’hésita pas à cumuler les fonctions de Président du Conseil et de Ministre de l’Agriculture. Partout, à la notable exception du Royaume-Uni, l’influence agricole se fit plus forte, ce qui se traduisit dans un premier temps par le retour des protections douanières, et dans un deuxième temps, dans l’entre-deux guerres, par la mise en place des premières véritables politiques agricoles fondées sur la garantie des prix et des revenus.

 

L’apogée de cette période se situe durant l’après-guerre, au moment où la forte croissance des « trente glorieuses » permit de faire financer des politiques agricoles de plus en plus « efficaces » en termes de prix par le consommateur (Europe) et par le contribuable (Etats-Unis).

 

Vers la fin du XXème siècle toutefois, la diminution du pouvoir politique du monde agricole se traduisit un peu partout dans les pays développés par la remise en cause des politiques agricoles qui furent peu à peu remplacées par des politiques rurales ou environnementales. Un siècle après leur création, l’existence même des Ministères de l’Agriculture devint matière à discussion, voire à disparition comme en Espagne. Notons toutefois la « résistance » de quelques grands pays comme les Etats-Unis (grâce au pouvoir du Sénat), le Japon ou la Suisse.

 


 

En 2010, la situation des problématiques agricoles est donc très différente d’un pays à l’autre. La plupart des pays occidentaux ont tourné la page des grandes politiques agricoles fondatrices des années trente et cinquante. Par contre, de nombreux pays émergents, de la Chine et l’Inde à la Corée du Sud, peuvent se permettre de maintenir des objectifs d’autosuffisance fondés sur la gestion fine des marchés et des prix agricoles. Il en est de même pour d’anciens pays communistes, comme la Russie, qui cherchent à réinventer des politiques agricoles.

 

Par contre, la plupart des pays du Tiers-Monde se situent dans la situation des pays occidentaux du XIXème siècle : l’important est de nourrir les villes facilement, susceptibles d’émeutes de la faim ; les campagnes ne disposent d’aucun pouvoir politique et de toute manière, il n’y a pas d’argent à consacrer à la mise en place d’une véritable politique agricole. Au contraire, c’est dans ces pays que l’on accueille à bras ouverts les « investisseurs » étrangers en quête de terres agricoles.

 

Réagir face à l’instabilité agricole

 

Cette longue digression politique était nécessaire pour comprendre comment ont évolué les positions et les réactions face à l’instabilité des marchés agricoles.

 

Sans remonter à l’Egypte Ancienne, force est de constater que la gestion des marchés agricoles a été au cœur des premières réflexions des économistes comme l’illustre le célèbre «Dialogue sur le commerce des Blés » publié au milieu du XVIIIème siècle par l’abbé Galliani. Néanmoins pendant tout le XIXème siècle, les grands états furent régulièrement démunis face à l’instabilité agricole, à son cortège de famines ou de crises de surproduction. Le seul levier sur lequel il était possible de jouer était celui des tarifs douaniers, les uns jouant la carte de l’ouverture et d’une première mondialisation des échanges, les autres à l’image de la France et des célèbres tarifs Meline, préférant les sentiers du protectionnisme. C’est à cette époque que, pour rendre plus supportable cette instabilité, se développèrent de manière formalisée des bourses de commerce (board of trade) offrant des cotations au comptant et à terme. Les premiers marchés à terme (futures markets) apparurent à Chicago vers 1850 (et en fait au Japon un siècle plus tôt) et furent rapidement suivis d’institutions comparables en Europe et à New York traitant des produits agricoles tempérés et tropicaux. Grâce au développement des câbles sous-marins (et donc de l’information en temps presque réel) et de la marine à vapeur, on peut estimer qu’au début du XXème siècle la notion de marché «mondial» était une réalité pour la plupart des grandes denrées agricoles et les techniques utilisées sur ces marchés étaient déjà d’une grande sophistication (dans un environnement monétaire toutefois très stable ce qui facilitait les choses).

 

La Première Guerre Mondiale fût la première occasion pour les gouvernements concernés de mettre en place des politiques de « ravitaillement » encadrant de facto la production agricole. En Europe, les marchés fermèrent et la gestion des prix se fit sous contrôle public. Au lendemain de la guerre, la plupart des contrôles disparurent et dès 1924/1925, l’agriculture mondiale entra dans une période de surproduction et d’effondrement des prix qui fût une des raisons de la crise de 1929. Face à la crise les gouvernements se trouvèrent particulièrement démunis. Aux Etats-Unis, le président Coolidge mit son veto par deux fois aux « Mc Navy-Haugen Bills » qui auraient dotés le pays d’une politique de contrôle des prix et de strict protectionnisme. En France, le gouvernement Laval mit en place un prix minimum du blé sans se doter toutefois des instruments permettant de le faire respecter. C’est à cette époque que des premiers efforts furent entrepris à l’échelle internationale (il y avait eu de premières conférences internationales sur le sucre à la fin du XIXème siècle mais il s’agissait alors de mettre un terme au dumping frénétique auquel se livraient les producteurs européens).

 

Des pays producteurs se réunirent à propos du caoutchouc, du sucre et du café sans parvenir à des résultats bien concrets. Au lendemain de la conférence internationale de Londres de 1933, des accords internationaux réunissant producteurs et consommateurs et mettant en place des quotas d’exportation furent signés pour le blé et le sucre mais là aussi sans grand succès. Face à la crise et pour un secteur agricole qui pesait encore entre le tiers et la moitié des grandes économies, les gouvernements réagirent donc au plan national : ce fût l’AAA dans le cadre du New Deal aux Etats-Unis, les grands « marketing boards » dans les pays anglosaxons, l’Office du Blé de 1936 en France. Presque partout on choisit de supprimer les marchés agricoles, de créer des offices ou des « boards » assurant des prix garantis en s’appuyant sur des politiques de stockage public. Dans un contexte différent, les Etats-Unis choisirent une autre voie : certes ils mirent en place un prix minimum (« le loan rate ») mais le gros des transferts se fit par le biais d’aides directes liées à un prix d’objectif (« le target price »). Par ailleurs la consommation des plus pauvres fût soutenue par des bons alimentaires (« les food stamps »). Cependant les marchés à terme (Chicago) purent continuer à fonctionner : seuls les mécanismes d’options furent interdits.

 

Comme vingt cinq ans plus tôt mais de manière beaucoup plus préparée la Seconde Guerre Mondiale mit fin au fonctionnement des marchés agricoles et partout l’agriculture s’inscrivit dans le cadre d’économies dirigées.

 

Dans  l’immédiat après guerre, parallèlement à l’organisation monétaire mise en place à Brettons Woods, certains rêvèrent de la création d’une Organisation Internationale de l’Agriculture qui aurait pris la suite de l’International Emergency Food Council qui avait assuré l’approvisionnement des zones dévastées par la guerre. Keynes, lui – même, avait rêvé d’un système de stocks stabilisateurs. A l’époque les Etats – Unis s’opposèrent à ces projets et la FAO qui fût créée en 1947 n’assura par la suite aucune fonction économique se contentant de connaître le développement classique d’une bureaucratie Onusienne. Reconnaissons toutefois que les Etats-Unis assurèrent pendant près de trois décennies la quasi stabilité des principaux marchés agricoles (céréales, oléagineux) par le biais de leur « loan rate » devenu de facto une sorte de prix minimum mondial garanti par les stocks d’intervention de la Commodity Credit Corporation. A partir de ces stocks ils purent avec la PL480 de 1954 développer en pleine guerre froide l’aide alimentaire pour les pays les plus pauvres et … les mieux alignés. Pour les produits tropicaux (sucre, café) quelques tentatives d’accords internationaux ne rencontrèrent guère de succès. L’époque fût avant tout celle de la mise en place ou du renforcement des politiques agricoles dont l’exemple le plus achevé reste bien sûr la PAC (1958/1962) qui stabilisa les prix de la plupart des denrées européennes. Mais ce furent aussi les caisses de stabilisation en Afrique Francophone, les « instituts » Brésiliens, les marketings boards des anciennes colonies Britanniques.

 

 

 

 

Paradoxalement jamais les marchés agricoles n’avaient été aussi stables que dans les années soixante grâce aux politiques nationales et au « parapluie » américain à l’international. L’instabilité ne touchait vraiment que quelques produits tropicaux et en premier chef le sucre dont la vieille réputation spéculative n’était plus à faire. Rappelons aussi que d’un commun accord l’agriculture fût traitée « à part » dans les négociations des premiers « rounds » du GATT qui ne concernait alors que les pays développés.

 

C’est dans ce contexte qu’intervint le choc des années 1972/1976 sur le marché des matières premières. Les premiers achats soviétiques de blé (1972), l’embargo américain sur le soja (1973), la crise sucrière (1974), les gelés au Brésil pour le café (1975) déclenchèrent  une flambée des prix entretenue par la déstabilisation monétaire (1971), le premier choc pétrolier (1973) et le développement de l’inflation. La conséquence en fût un renforcement des politiques agricoles dans un sens plus productiviste et puis la mise en place d’un nouvel effort de stabilisation des marchés internationaux de matières premières et notamment de produits agricoles dans le cadre de la CNUCED et de son fameux Programme Intégré des Produits de Base (Nairobi, 1976).Celui – ci donna lieu à de très nombreuses négociations pour la signature d’accords de stabilisation : blé, sucre, café, cacao, coton, caoutchouc furent notamment concernés. A la fin du jour les résultats en furent pitoyables : sur le principe du stock régulateur, deux accords virent le jour : pour le cacao et le caoutchouc. Seul l’accord sur le caoutchouc fonctionna vraiment pendant quelques années mais il fut démantelé à la fin du siècle à la demande des producteurs eux – mêmes. L’accord sur le café fondé sur le principe de quotas d’exportation fonctionna de 1980 à 1985 avant de s’effondrer lui aussi sur fond de dissensions entre les producteurs. De l’immense effort entrepris à Genève pendant plus de deux décennies, il ne reste rien si ce n’est quelques leçons : la principale est que l’objectif poursuivi alors (stabiliser les prix et garantir un  prix équitable pour les producteurs.) était d’une immense ambiguïté : garantir un prix est un acte politique que plus personne dans les années 80, avec la déliquescence du dialogue Nord – Sud,  n’était prêt à assumer. Quant à la stabilisation le meilleur des stocks régulateurs (celui du caoutchouc) ne pouvait longtemps lutter contre une tendance de fond à moins, comme dans le cas du café, que d’accepter le fonctionnement d’un double marché. Signalons à la même époque une initiative bilatérale, celle du « stabex »  des conventions de Lomé entre l’Europe et les ACP dont l’objet était de garantir une certaine stabilité de recettes d’exportation de produits tropicaux mais qui souffrit vite d’un manque de moyens.

 

Dans cet ensemble d’échecs des démarches internationales, le seul succès relatif fût à mettre au crédit du Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies qui s’est taillé une remarquable réputation dans le traitement des situations alimentaires d’urgence.

 

 

 

Au niveau des politiques nationales, les années 80 furent marquées par la remise en cause à peu près systématique des politiques agricoles victimes à la fois de leur coût et bien souvent de leur inefficacité. Cela commença par les plus faibles et notamment les pays soumis aux programmes d’ajustement structurel du « consensus de Washington » : la plupart des marketing boards, office et caisse de stabilisation africains disparurent à la remarquable exception du « Cocobod » (cacao) du Ghana. Il en fût de même au Brésil, en Argentine, aux Philippines… Des grands pays du Tiers Monde de l’époque, seule l’Inde put maintenir une politique agricole globale même si elle était critiquée pour ses gaspillages. Au nord, le déclic fût sans conteste l’introduction de l’agriculture dans les négociations de l’Uruguay Round du GATT. Ce fût en réalité un prétexte facile tant là aussi des politiques agricoles vieilles de plusieurs décennies méritaient au minimum une réforme voire même une réorientation complète. Ce fût le cas de la PAC qui, au fil de ses réformes, abandonna peu à peu toutes ses approches de gestion des marchés et des prix au point d’envisager pour 2014 d’en supprimer les derniers instruments (quotas laitiers notamment). Aux Etats-Unis l’approche fût plus subtile dans un contexte politique beaucoup plus favorable à l’agriculture : la plupart des instruments ont survécu ou sont réapparus sous d’autres formes au fil des différents FarmBills. Ce qui a par contre disparu c’est l’intervention directe sur le marché au niveau du loan rate et la gestion des stocks d’intervention par la CCC. Les marchés mondiaux ont ainsi perdu une de leurs forces majeures de stabilisation. Ailleurs, en Australie, en Nouvelle Zélande ou en Afrique du Sud, les Marketing boards ont disparu ou ont été privatisés, la seule exception notable demeurant la commission canadienne du blé (CWB). Par contre nombre de « petits pays » comme la Norvège, la Suisse ou le Japon, en général importateurs nets ont fait de la résistance.

 

Au début du XXIème siècle, jamais les marchés agricoles n’avaient été aussi « libres » tant au plan international que national et même européen. De l’Europe à la Chine se développaient de nouveaux marchés à terme (on parle désormais de marchés dérivés) pour permettre aux opérateurs la gestion de cette instabilité, ceci dans un contexte, il faut le souligner, de prix mondiaux souvent déprimés et de relatif désintérêt des dirigeants de la planète pour les problématiques agricoles et alimentaires.

 

C’est dans ce cadre qu’il faut replacer le choc ressenti sur les marchés culminant avec les émeutes de la faim au printemps 2008 et la nouvelle crise céréalière de l’été 2010. Confrontées à cette situation nouvelle, de nombreuses voix se sont élevées pour prôner une nouvelle régulation des marchés agricoles internationaux et ce tout particulièrement en Europe où se joue l’avenir de la PAC.

L’accent est mis sur le rôle nocif de nouvelles formes de spéculation financière (indices) et sur la nécessité d’en assurer le contrôle, voire de les supprimer. Tout ceci ressort d’un discours trop souvent manichéen au-delà de tout réalisme. Mais que peut-on faire, que peut-on valablement proposer ?

 

 

 

 

 

 

 

PISTES DE REFLEXION ET PEUT-ETRE D’ACTION

 

 

Une première remarque s’impose à propos du vocabulaire utilisé. On parle en effet beaucoup de régulation mais ce mot n’a pas la même signification dans le champ agricole et dans le champ financier. Pour les marchés financiers, la notion de régulation (telle qu’elle est pratiquée par l’AMF, la SEC ou la FSA) s’applique à la transparence des marchés, à la licité des opérations, au contrôle des activités des principaux opérateurs, à la mise en place de barrières aux positions dominantes… En matière agricole, l’idée de régulation va souvent beaucoup plus loin jusqu’au contrôle de la spéculation, voire même à la stabilisation des marchés. C’est là bien sûr une approche beaucoup plus ambitieuse aux résultats incertains. Mais il faut bien être conscient de l’ambiguïté que revêt pour l’agriculture cette idée de régulation que ce soit au niveau international ou national.

 

Au niveau international, le vieux rêve de la stabilisation des marchés agricoles semble plus éloigné que jamais. Il n’apparaît guère imaginable de relancer la mécanique des accords internationaux. La seule idée qui pourrait mériter au moins quelques études repose sur le développement de stocks d’urgence. Au plus simple ceux ci pourraient être une extension du Programme Alimentaire Mondial. Aller plus loin c’est reconstituer le rôle stabilisateur qui fût dans la dernière partie du XXème siècle celui des Etats-Unis et de l’Europe. Peut-on imaginer une coordination internationale des politiques de stockage public comme il en existe une pour les stocks stratégiques de pétrole au sein de l’AIE ? Une réserve mondiale gérée par les principaux pays exportateurs et/ou consommateurs pourrait être libérée en situation de crise. L’auteur de ces lignes a longtemps rêvé d’une gestion monopoliste du marché mondial du blé par les Etats-Unis et l’Union Européenne sur la base de la convergence du « loan rate » et du prix d’intervention dans un monde idéal où les devises ne perturberaient pas trop de précaires équilibres. La quasi disparition opérationnelle de l’un et de l’autre nous laisse dans le domaine du rêve. Dans l’état actuel des marchés et des principaux producteurs, on voit mal l’un d’entre eux accepter le fardeau de l’ajustement mondial (comme le fait depuis quelques années l’Arabie Saoudite pour le pétrole). De toute manière il faut aussi rappeler que l’instabilité agricole n’est qu’une petite partie de l’instabilité mondiale qui commence par celle des marchés des changes. Paradoxalement la stabilisation du marché des changes par un « cartel » de banques centrales apparaît plus simple à réaliser que celle des marchés agricoles ! On pourra toujours s’indigner que l’on traite les denrées alimentaires de la même manière que le pétrole, le cuivre ou le dollar. Mais la notion de « biens publics mondiaux » n’est une belle idée que …sur le papier.

 

 

Ce qui est par contre possible au niveau international c’est d’assurer une véritable régulation des marchés au sens de leur transparence. Le développement des marchés dérivés a été considérable ces dernières années mais il reste fort inégal : si le blé fait l’objet de cotations à terme notamment à Chicago et Paris tel n’est pas le cas du riz dont le prix de référence est une cotation physique à Bangkok. Une première étape serait de faire entrer dans le champ de l’observation et du contrôle nombre de marchés de gré à gré (ou OTC) faisant ou non l’objet de systèmes de compensation (c’est entre autres l’enjeu de la future directive européenne sur les marchés d’instruments financiers – MIFID- qui couvre aussi les produits agricoles). Peut-on aller plus loin et mettre un frein à la spéculation financière dans le domaine agricole ? Ceci relève de la responsabilité des régulateurs de marché : aux Etats-Unis les autorités des bourses et le régulateur (la CFTC) peuvent jouer sur les garanties financières (déposit) et limiter la taille des positions. Mais au-delà de la dimension morale, on ne peut affirmer que plus ou moins de spéculation se traduit par un degré correspondant d’instabilité : à la fin du jour les « fondamentaux » ont toujours raison, dit-on sur les marchés.

 

En fait encadrer la spéculation et séparer en quelque sorte la bonne de la mauvaise relève de l’utopie et même de l’inutile. L’important est que les marchés fonctionnent dans la transparence en respectant les règles de la concurrence.

 

 

Ceci nous renvoie aux problématiques nationales. Sur le plan de la régulation et de la transparence, de nombreux progrès peuvent être faits pour des marchés agricoles fonctionnant sur des bases locales ou régionales (viandes, fruits et légumes). La France vient ainsi de se doter d’un observatoire des prix et des marges agricoles et alimentaires. Mais le vrai problème demeure celui des politiques nationales de stabilisation des prix. Ce n’est manifestement plus à l’ordre du jour dans la plupart des pays occidentaux qui préfèrent des politiques de compensation fondées sur des aides directes et qui se trouvent sous la contrainte de leurs engagements à l’OMC. Si cela peut se comprendre pour les produits dotés de véritables marchés mondiaux représentatifs (céréales, oléagineux), tel n’est pas le cas pour les produits animaux et notamment pour les produits laitiers : les cotations du beurre et de la poudre de lait demeurent marginales et en Europe au moins le système des quotas laitiers a fait ses preuves.

 

Mais là n’est pas le vrai problème. Le véritable enjeu de l’instabilité se situe au niveau des pays en développement. C’est là que le besoin de politiques agricoles fondées sur la stabilisation des prix à des niveaux incitatifs pour les producteurs est le plus criant. Mais force est de constater, qu’en l’absence dans ces pays de demande solvable émanant des consommateurs, se pose le problème du financement de telles politiques. Ce devrait être là l’une des priorités des politiques et de l’aide internationale à l’exemple de ce que font déjà de grandes fondations privées (Gates) en Afrique de l’Est.

 

 

L’INSTABILITE : UN FAUX PROBLEME MAIS UN MESSAGE A ENTENDRE

 

 

Le grand public ne s’inquiète de l’instabilité des prix agricoles que lorsque ceux-ci flambent. On a beau jeu alors de fustiger la spéculation, de s’indigner et de se lamenter sur le sort des populations des pays pauvres en oubliant simplement que lorsque les prix sont bas ce sont les populations rurales qui souffrent lorsque leurs gouvernements n’ont pas les moyens de les protéger. En réalité le marché ne fait que constater des déséquilibres. Lorsque les prix flambent, comme ils l’ont fait en 2008 et encore en 2010, c’est un message que les marchés nous envoient celui d’un monde qui est loin d’avoir gagné son défi alimentaire, où un milliard de pauvres se nourrissent peu et mal, celui d’une planète qui peut nourrir dix milliards d’hommes si les moyens suffisants sont consacrés à de véritables politiques agricoles dans les pays en développement.

 

Dans leur apparente incohérence c’est ce message fondamental que les marchés nous font passer. Le reste, la régulation, la transparence et la surveillance, relève de problèmes techniques importants à résoudre mais qui ne doivent pas masquer la réalité des enjeux alimentaires mondiaux

 

     Le monde à faim, ne l’oublions pas !

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lun.

03

oct.

2011

Le chapitre trader fou

Le chapitre « trader fou » de l’encyclopédie des marchés financiers vient de s’enrichir d’une nouvelle entrée avec Kweku Adoboli qui vient de faire perdre 2.3 milliards de dollars à la banque suisse UBS qui l’employait dans sa salle des marchés de Londres. Il était, semble-t-il, à l’origine de quelques 10 milliards de dollars de transactions non autorisées, c'est-à-dire qui avaient échappé à la « vigilance » de sa hiérarchie. Au panthéon de ces « rogue traders » il rejoint ainsi Jérôme Kerviel (Société Générale), Nick Leeson (Barings), Yoshua Hamanaka (Sumitomo) et quelques autres. Même si les sommes engagées - et perdues – ont de quoi laisser rêveur, ce n’est là en aucune manière un phénomène nouveau. Le syndrome du « trader qui tombe amoureux de sa position », de celui qui pense avoir raison contre tous, est en effet une constante dans l’histoire des marchés en particulier durant les phases de forte volatilité, voire de bulles. Ce fut d’ailleurs longtemps l’apanage des marchés de matières premières et cela a couté leur existence à maintes sociétés de négoce.

Le développement par les banques de leurs opérations sur compte propre et la dépendance qui en a découlé pour leurs structures de résultat n’a fait qu’amplifier le phénomène en mettant en évidence les inévitables lacunes de leurs contrôles internes. Ce n’est pas un hasard si Adoboli tout comme Kerviel était passé par le « back office ».

Ce qui est plus inquiétant cette fois c’est que « l’accident » est intervenu sur un nouveau type de produits qui connait à l’heure actuelle un développement considérable : les ETF (Exchange Traded Fund) ou « Trackers ». Il s’agit d’instruments financiers qui reproduisent le comportement d’actifs sous jacents : actions, indices, matières premières… Ils permettent à un investisseur de jouer sur un marché sans avoir directement à investir que cela soit dans une action ou un produit physique. « Inventés » il y a une vingtaine d’années, les ETF pèseraient aujourd’hui quelques 1 500 milliard de dollars.

Outre leur complexité, illustrée par les mésaventures d’UBS, les ETF posent un problème de fond qui n’a pour l’instant pas été traité tant ils ont pu passer au travers des filets -bien lâches-

des agences de régulation. Il s’agit de la nature du lien entre le produit financier et son sous jacent. Si on prend le cas des ETF sur les matières premières (très populaires chez nombre de petits investisseurs), s’agit-il de positions sur des marchés à terme ou bien de stocks physiques, ou bien encore d’un peu des deux. On sait ainsi que le plus gros ETF sur le marché de l’or détiendrait quelque mille tonnes du métal précieux. Récemment des ETF ont été lancés sur les marchés de métaux non ferreux comme le cuivre avec pour résultats de geler des stocks supplémentaires sur le marché de Londres (LME) dont la transparence n’est pas la qualité principale.

On en a fait avec les ETF l’exemple type d’une innovation financière qui parait anodine dans un premier temps, voire utile puisqu’elle apporte de la liquidité aux marchés. C’est à l’usage que l’on se rend compte des dérives possibles, dans le cas présent de la stérilisation de stocks physique de matières premières. Ce qui n’est pas un problème pour l’or, dont la vocation est justement d’être stockée, le devient pour les autres métaux et le serait encore plus pour les produits agricoles. Sans aller jusqu’à interdire les ETF, il apparait nécessaire de les encadrer et surtout de mettre en place des barrières déontologiques comme par exemple l’interdiction de détenir des stocks physiques de matières premières et le strict contrôle des positions « papier » de chaque ETF. Mais on bute là sur le vide abyssal des régulations européennes et sur la mauvaise volonté des autorités britanniques qui ne veulent en aucune manière casser la poule aux œufs d’or de la City.

Kweku Adoboli est en prison, pauvre petit trader broyé par une machine qui l’a dépassé et dont la responsabilité ultime est celle d’autorités de marché  qui, en particulier à Londres, confondent libéralisme et laxisme.

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jeu.

01

sept.

2011

Leçons estivales

Un grand vent de tempête a soufflé durant tout l’été sur les marchés financiers.

Le scénario de 2008 -encore bien vivace dans les mémoires- a marqué tous les esprits alors que s’accumulaient des signes de ralentissement économique poussant le vieux monde sinon vers la récession au moins vers la stagnation. Mais à la différence de 2008, les marchés de matières premières ont à peine plié et restent en ce début de Septembre 2011 à des niveaux pour la plupart historiquement élevés.

Il y a eu bien entendu le cas de l’or et plus largement des métaux précieux. La « relique barbare » est encore une fois apparue comme le refuge idéal contre tous les aléas monétaires et financiers : entre 1800 et 1900 dollars l’once, l’or se trouve presque en situation d’apesanteur. Mais il en est de même pour l’argent au-delà des 40 dollars l’once et pour les platinoïdes. Nous sommes là loin des fondamentaux économiques et il y a longtemps que l’or n’est plus un indicateur conjoncturel sérieux.

Tél n’est pas le cas des métaux non ferreux et de la sidérurgie : or le cuivre à 9000 dollars tout comme le minerai de fer, les ferrailles ou l’acier (à plus de 700 dollars la tonne) ont à peine fléchi durant l’été notamment grâce à la dynamique de la demande chinoise. Dans le domaine industriel, la baisse la plus forte a été enregistrée pour le coton qui  a perdu la moitié de sa valeur la plus haute en quelques mois du fait d’une forte augmentation de la production mondiale. Dans une moindre mesure cela a été aussi le cas du caoutchouc.

Par contre dans le domaine alimentaire les tensions sont demeurées fortes : une légère détente du marché du blé a été plus que compensée par les inquiétudes pesant sur le maïs et le soja, alors que le sucre rénouait avec des sommets de 30 cents (américains) la livre. Les petits déjeuners estivaux ont continué à être fort onéreux.

Il n’y a pas eu enfin d’effondrement du marché pétrolier même si la lecture en est de plus en plus perturbée par le différentiel de quelques 25 dollars qui s’est crée entre le brut européen (le Brent) et celui coté sur le marché américain (le « West Texas Intermediate ») : 110 à 115 dollars pour le baril de Brent et 85 à 90 dollars pour celui de WTI. Au-delà de raisons techniques il faut quand même voir là les conséquences d’une certaine atonie de la consommation  aux Etats-Unis ainsi que l’impact du prix du gaz naturel déprimé par le développement de la production des gaz non conventionnels (shale gas).

Au-delà d’explications liées aux aléas du climat ou de la géopolitique, la principale raison de la fermeté des marchés est à mettre au compte de la demande et tout particulièrement de la demande chinoise. Contrairement à beaucoup d’anticipations, la Chine ne donnait encore, début Septembre, aucun signe de ralentissement : la croissance de la production industrielle demeurait aux alentours de 13 % à 14 % en rythme annuel et le niveau des importations de matières premières ne cessait d’augmenter. A quelques exceptions prés comme le blé ou le sucre, les marchés mondiaux en sont venus à être totalement dépendants du débouché chinois ce qui leur a permis de traverser la crise mais qui les place dans une situation de totale dépendance vis-à-vis des moindres hoquets de l’économie de l’Empire du Milieu. Au même moment les cotations des marchés ou des ports chinois prennent de plus en plus d’importance et concurrencent les références américaines et européennes. Même le marché du fret maritime a profité de la vigueur des importations chinoises.

Alors même que dans les réunions du G 20, dont le chapitre sur les matières premières est considéré comme capital par la présidence française, on s’inquiète de l’influence de la « spéculation financière » sur les marchés de matières premières, le comportement de ces derniers durant les semaines estivales montre bien les limites de cette analyse à l’exception notable des marchés des métaux précieux. Toutefois le déplacement du centre de gravité de la demande vers l’Asie ainsi que le développement de nouveaux marchés dérivés mettent en évidence les besoins d’une gouvernance internationale mieux adaptée. C’est là l’un des enjeux majeurs des négociations du G20.

Au même moment enfin une partie du monde, la Corne de l’Afrique, connaissait une famine dramatique, certes due beaucoup plus à la folie des hommes qu’à l’ampleur de la sécheresse. Au-delà de la relative indifférence de la communauté internationale, de son impuissance aussi, elle nous rappelle qu’au-delà des marchés, il y a des besoins essentiels qui tiennent à d’autres logiques, non plus de la spéculation mais de la compassion. Plus que jamais on se prend à méditer une merveilleuse phrase de Jean Paul II (dans son encyclique « économique », Centesimus Annus) : « avant toute logique des échanges à parité de marché, il y a un certain dû à l’homme parce qu’il est homme en raison de son éminente dignité ». Ne l’oublions pas en cet été 2011.

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lun.

06

juin

2011

A propos de la régulation agricole

On va beaucoup parler d’agriculture et surtout de régulation agricole à l’occasion de la tenue en France fin Juin du « G20 agricole ». En soi, c’est là une excellente nouvelle que de remettre l’agriculture sur le sommet de la pile des dossiers dont doivent se préoccuper les grands de ce monde. Et il est vrai que la situation céréalière mondiale offre une parfaite « étude de cas pratique » illustrant l’ampleur des problèmes et la faiblesse des marges de manœuvre des politiques, du moins à court terme.

 

La campagne 2010/11 qui s’achève a été marquée par une baisse de 70 millions de tonnes de la production céréalière mondiale (hors riz)  particulièrement sensible pour le blé et l’orge avec un net recul des productions de la « mer Noire » (Russie, Ukraine, Kazakhstan) du fait de l’intensité de la canicule estivale mais aussi en Europe  du Danube ainsi qu’aux Etats-Unis pour le maïs. Au même moment la demande mondiale continuait à augmenter avec des importations « de précaution » en début d’année de la part des pays susceptible d’être contaminés par le « printemps arabe », avec des besoins accrus de mais aux Etats-Unis pour satisfaire la montée en puissance du programme éthanol, avec même l’apparition de besoins chinois en maïs et blés fourragers pour répondre aux besoins d’une alimentation animale en plein développement. Le résultat en a été une forte baisse des stocks de fin de campagne notamment chez les grands exportateurs comme les Etats-Unis (- 40 %), la Russie (- 53 %), l’Union Européenne (- 36 %). Fort logiquement les prix mondiaux se sont appréciés dans un climat de forte volatilité. Si les prix du blé sont restés en deça  des records de 2008 (tout en se trouvant quand même multipliés par deux en un an sur le marché européen) c’est pour le maïs et l’orge que les tensions ont été les plus fortes.

Dés le début du printemps, les inquiétudes se sont reportées sur la campagne 2011/12. Bien sûr les agriculteurs ont un peu partout augmenté leurs emblavements (539 millions d’hectares) mais la nature reste bien capricieuse : ainsi le mois d’Avril a été catastrophique aux Etats-Unis et du fait des pluies et d’autres tornades les emblavements de maïs et de blés de printemps ont pris un retard considérable. En Europe c’est la sécheresse en France, en Allemagne, en Pologne et au Royaume Uni qui inquiète : ainsi en France elle provoquerait une baisse de 13 % des rendements moyens et surtout une diminution par deux du potentiel français à l’exportation.

Heureusement la situation climatique s’annonce bien meilleure à l’Est : la Russie devrait lever son embargo à l’exportation le 1er juillet prochain et l’Ukraine supprimer ses quotas. De bonnes pluies sur le Maghreb diminueraient aussi les besoins de pays comme le Maroc et même l’Egypte. Début Juin on pouvait anticiper une légère détente pour les prix du blé mais une persistance des tensions pour le maïs qui dépendra - in fine – du niveau des pluies estivales dans la « Corn Belt »  américaine, ce que l’on appelle couramment un « Weather market ».

Voila donc la situation mondiale : une plus grande concertation internationale aurait-elle permis d’éviter pareilles tensions ? Faudrait-il par exemple limiter la spéculation « financière » ? C’est là l’exemple même d’un faux débat tant le récit de cette année montre bien le primat des fondamentaux, amplifiés de surcroit en Europe par l’instabilité monétaire. Il apparait seulement nécessaire d’assurer un suivi par les autorités de régulation compétentes (et qui n’existent pas en Europe) des positions des différents opérateurs afin de limiter, si besoin était, les mouvements les plus irrationnels.

 

Faudrait-il obtenir une plus grande concertation entre les principaux états et par exemple interdire l’embargo de Poutine tout comme la politique éthanol d’Obama. Dans l’un et l’autre cas à un an d’élections présidentielles on est dans le domaine des vœux pieux. Pourrait-on au moins mieux anticiper les productions et mieux connaître les stocks disponibles ? Si l’incertitude météorologique n’est pas prête de changer, de gros progrès peuvent être faits en matière d’appréciation des stocks mais là aussi il faut être modeste : nul ne sait exactement le niveau des stocks chinois, les autorités chinoises pas plus que les autres.

 

Au fond il vaut mieux poser la question différemment. Qui souffre de cette crise : les pauvres des pays pauvres et les éleveurs des pays riches. Pour les premiers, le G 20 doit rédire le besoin de véritables politiques agricoles et puis peut-être aussi bâtir des stocks régionaux disponibles pour répondre aux situations d’urgence. Pour les seconds, et on pense là en France à l’élevage bovin allaitant, là aussi la réponse se trouve dans des politiques agricoles faisant la part belle aux solidarités.

Il a trop plu aux Etats-Unis et pas assez en France. On peut toujours interdire baromètres et thermomètres mais l’important n’est-il pas d’aider le monde à gérer la plus ancienne de toutes les instabilités, celle de la nature.

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mer.

25

mai

2011

Le retour des Fondamentaux

To

Tous ceux qui font de l’alpinisme savent combien il est difficile d’apprécier la distance qui nous sépare du sommet. On se croit déjà arrivé et voila des hauteurs nouvelles qui apparaissent. Mais parfois au débouché d’une paroi on est presque surpris d’accéder directement à la crête sommitale.

Il en est de même sur les marchés et le sort des analystes tout comme des traders est d’être collé à leur paroi sans grandes perspectives sur les sommets mais avec une vision claire des abîmes environnants.

Ajoutons-y un peu de mauvais temps et même quelque orage et on peut comprendre la panique qui peut affecter les cordées les plus solides.

Analysons ainsi l’orage qui a affecté les marchés mondiaux de matières premières au début de Mai 2011 : en une séance à Londres ou à New York, le pétrole a perdu plus de dix dollars le baril et à New York le brut américain (le WTI) est symboliquement repassé au dessous de la barre des cent dollars. A Londres tous les métaux non ferreux ont perdu quelques centaines, voire quelques milliers de dollars la tonne. L’argent qui avait été la grande vedette des semaines précédentes à près de $ 50 l’once n’en valait plus que $ 34. Le repli de produits comme le coton ou le caoutchouc qui avaient fait les beaux jours des premiers mois de 2011 s’accélérait. Le sucre dont le réveil avait été tant salué au-delà de 30 cents la livre n’en valait plus que 20… En une seule journée, le 5 Mai, l’indice de Goldman Sachs, un panier de produits sur lequel sont investis près de $ 150 milliards, reculait de 6.5 %. Alors qu’en Avril, les prix des matières premières avaient dépassé leurs niveaux de Juin / Juillet 2008 avant la crise financière, certains n’hésitaient pas à prophétiser que la bulle avait enfin éclaté, que les marchés avaient atteint leur sommet historique et que le temps du repli, voire de l’abime était venu.

Mais que s’est-il passé en fait ? D’un point de vue factuel il y eut la remontée du dollar (pas de baisse des taux de la BCE) et la mort de Ben Laden. Un dollar plus fort et de moindres tensions géopolitiques suffisent à expliquer l’embryon d’un repli. Mais celui-ci est intervenu à un moment où nombre de marchés étaient à la limite de la « zone rouge », celle au sein de laquelle les esprits les plus raisonnables perdent tout sens commun : les niveaux de prix atteints par nombre de métaux non ferreux et précieux, par des produits agricoles comme le coton ou le caoutchouc même s’ils pouvaient se justifier par le déficit de l’offre devaient aussi avoir des conséquences en termes d’élasticité de la demande. Sur des marchés caractérisés - infine - par la livraison physique des produits et donc par le lien réel entre physique et papier, la logique des fondamentaux prime toujours sur « l’exubérance irrationnelle » des investisseurs.

Alors sommes-nous bien au sommet ? Pour l’instant l’horizon n’est guère dégagé et le plateau que nous avons atteint est bien vallonné. Si on peut penser que la plupart des métaux et des matières premières agricoles devraient connaître des réajustements parfois brutaux, tel n’est le cas ni de l’alimentation, ni de l’énergie. Tornades aux Etats-Unis, sécheresse en Europe, la situation alimentaire mondiale demeure inquiétante en particulier pour le maïs et jamais les stocks de clôture de la campagne 2010 / 11 n’ont été aussi bas.

Quand à l’énergie, les prix du pétrole sont moins sensibles aux aléas de l’offre qu’à la dynamique de la demande en provenance des pays émergents. Et alors que le nucléaire recule, une bonne partie de l’Europe ferme la porte aux gaz de schistes. Le pétrole a de beaux jours devant lui !

La période qui s’ouvre devant nous sera moins propice aux grands mouvements moutonniers qu’apprécient les investisseurs. Il faudra plus d’intelligence pour comprendre et anticiper les fondamentaux. Le « choc de 2011 » n’est pas terminé. : la croissance mondiale, celle de la Chine aussi, sont toujours là et le temps de la production, celui de l’investissement sont toujours aussi longs. Mais les arbres ne montent pas au ciel…

 

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lun.

04

avril

2011

Au temps des Princes

Longtemps les rois de France furent thaumaturges et par le toucher des écrouelles au moment de grandes fêtes religieuses ils pouvaient contribuer à la guérison des malades par la célèbre formule « Le roi te touche, Dieu te guérit ». Cette coutume disparut sous la Restauration mais apparemment elle a laissé quelques traces au sein même de l’actuel gouvernement qui par sa seule volonté prétend s’imposer aux éléments déchainés des marchés de l’énergie : poussé par l’opinion publique malade des hausses de prix, le « prince » doit toucher les écrouelles des budgets des ménages et si possible les guérir en leur garantissant un horizon politique qui ne peut être celui des marchés mondiaux : ainsi en est-il de cet engagement absurde et « ridicule » (au sens philosophique) de « pas de hausse du prix du gaz avant les présidentielles » ! Et que dire du prix de l’électricité qu’il ne faudrait pas toucher en plein débat sur le nucléaire. Enfin faut-il vraiment se pencher sur le sort des automobilistes par quelques nouveaux cadeaux fiscaux ?

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler quelques vérités fondamentales. La France importe tout son pétrole et tout son gaz naturel, en fait toute son énergie fossile. En un lieu largement dématérialisé appelé « marché » cette énergie fait l’objet d’échanges sur la base de l’offre et de la demande. Le produit de référence demeure le pétrole et une bonne partie des échanges de gaz demeurent indexés sur le prix du pétrole même si commence à se développer un marché international du gaz notamment pour le gaz naturel liquéfié.

La fonction du marché est d’anticiper et le résultat de cette anticipation – le prix – est un signal pour tous les acteurs, du producteur au consommateur, sur ce que sera dans les mois et années à venir le rapport entre l’offre et la demande. Depuis l’automne 2010, le prix du pétrole a augmenté d’au moins $40 le baril. Cette hausse est liée bien sûr aux tensions géopolitiques et au printemps arabe qui, de la Lybie au Yémen, affecte des pays producteurs de pétrole et de gaz et surtout fait peser sur toute la région une menace de contagion dont on perçoit mal les limites. Mais les premières semaines de hausse, avant les événements tunisiens, devaient beaucoup à l’augmentation de la consommation mondiale (une croissance du PIB mondial de 5 % ne peut-être neutre) et aussi à la montée en puissance des besoins chinois. Et puis au lendemain de Fukushima il y a les interrogations sur l’avenir du nucléaire et sur son remplacement éventuel à la fois dans les « vieilles » économies (Allemagne) et dans les besoins à venir des pays émergents.

Tous ces facteurs ont joué et expliquent la hausse du prix que l’on aurait presque tendance à trouver « raisonnable ». Il faut bien entendu ajouter à ces considérations le rôle des monnaies : l’euro est moins fort qu’au printemps 2008 mais il pourrait se renforcer dans les semaines à venir (ou le dollar s’affaiblir ce qui revient au même) ce qui ne serait pas une bonne nouvelle du point de vue macro économique.

L’important c’est bien le message du marché : les énergies fossiles demeurent rares, couteuses à extraire et proviennent de régions que la malédiction du pétrole a rendu dangereuses et instables. Ces énergies polluent aussi et il faut d’une manière ou d’une autre payer le prix de la rareté et de la saleté. Voila ce qu’il faut dire aux français plutôt que de leur faire croire en ces temps de disette budgétaire que les princes qui nous gouvernent peuvent faire des miracles économiques et par leur seule parole calmer les marchés : « Le prince te touche, le marché te guérit ! »

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mar.

08

mars

2011

La Splendeur du négoce

 Dans les semaines à venir, une introduction en bourse à Londres et Hong Kong risque de faire couler beaucoup d’encre : c’est celle d’une société suisse, basée dans le canton de Zug, pratiquement inconnue du grand public mais qui devrait se valoriser à plus de $ 50 milliards. Glencore est la plus importante entreprise au monde de négoce de matières premières et de commodités.

Le négoce international a une longue histoire. Il connut un premier âge d’or au temps de la Renaissance avec l’ouverture des grandes routes commerciales et des premières découvertes de nouveaux mondes. Au début du XVIe siècle, la maison Fugger d’Augsbourg dominait à la fois le commerce du cuivre et celui du poivre et des épices, les matières premières stratégiques de l’époque sur lesquelles s’affirma la puissance des Hasbourg. Cet âge d’or se termina au début du XVIIe siècle avec le renforcement des états occidentaux et surtout la monopolisation des échanges dans le cadre des Compagnies des Indes.

Il fallut attendre les années soixante dix du siècle dernier pour assister à un renouveau de l’activité de négoce international : dans un contexte de déstabilisation du système monétaire international, de disparition des oligopoles et cartels qui géraient les prix producteurs des métaux ou de l’énergie, de remise en cause des politiques agricoles, les négociants redevinrent incontournables dans la gestion des risques du commerce international de ce que l’on commença a appeler les commodités : ce fut le cas dans le domaine agricole d’entreprises comme Cargill ; Bunge, Louis Dreyfus ou Sucres et denrées. Le monde des métaux était alors dominé par une entreprise américaine, Philipp Brothers. Sous l’impulsion du dirigeant de sa filiale espagnole, un certain Marc Rich, Phibro fut à l’origine du développement du « Trading » de pétrole. Passé indirectement sous la coupe de maisons de Wall Street (Salomon Brothers puis Citigroup) Phibro a aujourd’hui disparu.

Marc Rich connut par contre un prodigieux développement malgré nombre de problèmes avec les autorités américaines. Cédée à ses cadres par les fondateurs, Richco devint Glencore qui occupe aujourd’hui le premier rang mondial dans le domaine de l’énergie et des minerais et métaux, qui possède  35 % du capital de l’un des plus grands mineurs mondiaux, Xstrata, qui est aussi présent sur les marchés agricoles.

Une entreprise comme Glencore détient bien sûr d’importants actifs. Mais là n’est pas l’essentiel. Une entreprise de négoce ce sont avant tout des hommes, des équipes capables de prendre et de gérer des risques sur des marchés par nature instables. L’activité du négoce est par essence aléatoire, liée à l’évolution des marchés et c’est là que le bat d’une cotation boursière commence à blesser. La plupart des grandes entreprises « privée », au sens anglo-saxon du terme (« privape company ») ne faisant pas appel à des capitaux extérieurs et ne se soumettant donc pas au jeu des résultats annuels voire trimestriels. Par le passé celles qui ont sauté le pas, à l’image de Phibro, ont disparu à moins que de se concentrer sur leurs bases industrielles.

C’est peut-être ce qui arrivera à Glencore qui est déjà un acteur minier incontournable. D’autres « purs » négociants se développeront alors comme cela à toujours été le cas au gré des migrations des équipes de négoce entre Zug et le lac Leman et puis aussi Singapour et bientôt la Chine. Les institutions chinoises, déjà actionnaires de Noble, un négociant basé à Hong Kong regardent aussi le dossier de Glencore comme au WVIe siècle les Hasbourg s’appuyèrent sur les Fugger pour fonder et financer leur empire. Il y aura toujours en effet des… « Marchands de Venise ».

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lun.

14

févr.

2011

Monsieur, Madame le premier Ministre

Le président vient donc de vous nommer  et vous redécouvrez le charme des jardins de Matignon où, comme un vulgaire sous préfet aux champs, vous préparez votre discours d’investiture. Permettez-moi quelques remarques de forme et de font.

Sur la forme, vous avez « cent jours » et pas plus. Ne commettez pas l’erreur de vos prédécesseurs, Raffarin puis Fillon qui ont cru qu’ils pouvaient avoir le temps de la réflexion et dont les tentatives de réforme sont arrivées trop tard. Ne convoquez pas de ces commissions de bilan et de propositions dont la France à la spécialité et qui remettent quelques mois plus tard des conclusions d’une affligeante banalité mais que l’on s’empresse d’oublier aussi vite. Entre Juin et Septembre, l’opposition va se trouver dans le désordre le plus total et même vos « alliés » (syndicats, écologistes de tout poil) ne vous gêneront alors guère. Ce sera le temps des vacances, mais pas pour vous ni vos collaborateurs. En Septembre 2012 vous aurez déjà joué l’essentiel du quinquennat. Sur la forme encore tenez au moins quelques unes de vos promesses : ce fut la force de Lionel Jospin avec la mise en œuvre des deux idées phare de son quinquennat (35 heures et emplois jeunes). Faites un peu de ce que vous avez promis.

Sur le fond vos marges de manœuvre économiques sont limitées : 2 % de croissance au mieux, un chômage qui ne baisse pas, un déficit public supérieur à 5 %, une dette qui gonfle. Votre première réforme doit être fiscale. Mais votre réforme fiscale pour être efficace doit être d’une radicalité absolue : réhabilitation de l’impôt sur le revenu progressif en élargissant la base imposable à tous les revenus, en supprimant toutes les niches fiscales (je dis bien toutes même si je sais que devant chacune d’elles il y a des élus – de gauche aussi – qui aboient) et à ce prix là offrez-vous le luxe de supprimer l’ISF. Profitez en aussi pour remonter un peu la TVA que vous baptiserez sociale et supprimez bien-sûr les taux  dérogatoires comme ceux de la restauration.

 

 

Votre autre grand axe doit être l’éducation. A terme il vous faudrait éclater cet immense ministère que nul ne sait plus gouverner. Donnez à chaque établissement une totale autonomie de gestion et de recrutement et autorisez-les à faire payer des droits d’inscription tout en maintenant la gratuité pour les  boursiers. Vous seul –homme de gauche – pouvez casser le conservatisme  social de cette forteresse qui a résisté à tous les assauts.

Enfin supprimez toutes les aides à l’emploi existant aujourd’hui et qui forment un maquis impénétrable et inefficace : vous allégerez d’autant le cout du travail et pourrez, comme seul un homme de gauche pourra le faire, supprimer officiellement les 35 heures de notre vocabulaire. Vous seul pourrez rappeler que le travail  ne se partage pas et que seul le travail crée le travail.

Vous le voyez, je suggère à l’homme de gauche que vous êtes de remiser au magasin des accessoires deux symboles majeurs (ISF et 35 heures) du discours incantatoire de la gauche française, ceux là même auxquels Nicolas Sarkozy n’a pas osé toucher durant son quinquennat. N’y voyez pas de la provocation mais le constat qu’ils ont été tant détournés et mal compris qu’ils sont devenus un facteur de blocage plus que de progrès social. En les supprimant vous gagnerez les marges de manœuvre nécessaires qui font tant défaut au gouvernement actuel.

Une fois ces grandes réformes faites, il vous faudra reprendre quelques chantiers de fond le plus important étant celui de la cassure sociale, celui des banlieues, celui de l’échec scolaire mais surtout humain de tout une jeunesse qui ne vous a pas élu mais dont vous êtes responsable.

Voici quelques idées d’un libéral plutôt de droite qui sait que dans une France rétive à toute idée de réforme, la « fenêtre de tir » d’un nouveau gouvernement est étroite à la fois dans le temps et dans le champ du possible. Comme sur un circuit de Formule 1, la course se joue au premier virage. Vous y êtes. Bon courage.

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jeu.

10

févr.

2011

Le monde à faim

 En ce début de 2011 les tensions sont extrêmes sur les marchés agricoles mondiaux : les prix des céréales et des oléagineux mais aussi du sucre et de nombreux produits tropicaux comme le café, le cacao ou même le poivre, ceux du beurre ou de la viande bovine affichent des hausses parfois historiques. La seule exception notable à cet emballement des cours est le riz, dont cependant la place est peu importante dans les échanges mondiaux. Sur nombre de marchés et notamment ceux des « grains » (blé, maïs, soja), la situation est même inquiétante et on ne peut exclure de nouvelles hausses durant les quelques mois qui nous séparent de l’arrivée des récoltes de la campagne 2011 de l’hémisphère nord. En ce sens les autorités politiques ont raison d’alerter l’opinion publique mondiale et il faut saluer la décision française de faire de la question agricole et alimentaire un des thèmes majeurs de sa présidence du G20.

Bien sûr la polémique fait rage quant aux facteurs ayant provoqué cette crise. Disons le tout net, la spéculation -dans sa dimension financière- n’y a joué qu’un rôle secondaire ce qui est  toujours difficile à faire admettre par ceux qui sont à la recherche d’explications faciles et de boucs émissaires à montrer du doigt. Depuis les années trente, toutes les études académiques réalisées sur le rôle de la spéculation ont conclu à sa neutralité : d’ailleurs, dans la liste évoquée plus haut, nombre de produits comme le riz, le beurre, la viande bovine ou le poivre ne possèdent pas  - à l’échelle mondiale- de marché financier représentatif et se trouvent de facto ignorés par les grands indices qui concentrent la plus grande partie de la spéculation financière sur les matières premières. Au fond à un moment précis un prix pour une échéance donnée est la somme des anticipations que font l’ensemble des acteurs du marché de ce que sera demain le rapport entre l’offre et la demande : il y a spéculation, intellectuelle d’abord, sur les excédents ou déficits à venir et le marché obéit bien là à une fonction d’anticipation.

 

 

 

Que l’on cherche à rendre les marchés plus efficients par une meilleure régulation et par une plus grande transparence à l’échelle internationale est un objectif utile et louable mais ne changera pas pour autant la face des marchés, ni leur instabilité, ni leurs « fondamentaux ».

Ce que les marchés constatent aujourd’hui c’est la négligence dont a été victime pendant des décennies l’agriculture dans de très nombreux pays en développement, c’est le recul d’une certaine forme de productivisme alors même que du fait de la croissance tant démographique qu’économique les besoins alimentaires ne cessaient d’augmenter.

Aujourd’hui, les équilibres des bilans mondiaux sont tellement précaires que les marchés sont à la merci du moindre accident climatique surtout lorsque celui-ci affecte un grand pays exportateur comme ce fut le cas en 2010 et 2011 avec le Canada, la Russie, l’Australie et l’Argentine pour les céréales et les oléagineux. Au-delà des tensions du court terme, le message que nous adressent les marchés par le biais de ces hausses de prix est simple et de bon sens : les déséquilibres alimentaires mondiaux sont là pour durer ; il est temps de refaire de l’agriculture une priorité dans nos stratégies de développement. Car pour l’instant et, comme d’habitude, ce sont les plus pauvres qui souffrent.

Ces hausses de prix ont en effet provoqué deux types de réactions suivant les pays : des crises politiques pour les uns, des tensions inflationnistes et des débats sur les prix et les marges pour les autres. Pour les premiers on paie là le résultat de décennies de mal gouvernance et d’abandon des politiques agricoles au nom du libéralisme mal digéré des institutions de Washington (Fonds et Banque). Que n’a-t-on critiqué par le passé la politique agricole indienne qui permet pourtant aujourd’hui à l’Inde d’échapper à la tourmente. Tout ceci ne pourra changer d’un coup de baguette magique : l’agriculture c’est le résultat d’une subtile alchimie entre des hommes et leurs terres et le temps agricole est un temps long.

 

 

 

 

Espérons seulement que  l’indignation internationale puisse se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes pour financer le développement agricole de tous ceux qui en ont besoin et le modèle de la politique européenne (la PAC dans sa première version, celle des années soixante) est probablement le plus pertinent pour les pays les plus pauvres.

Dans les pays développés, et surtout en Europe, la hausse des prix agricoles provoque d’autres tensions, à l’intérieur des filières elles même et jusqu’au consommateur. Avec la disparition des « vieilles » politiques agricoles de stabilisation des marchés et des prix, c’est presque la première fois depuis les années cinquante que se pose la question de la transmission de l’instabilité agricole aux produits alimentaires. Suivant les pays et leur maturité, cela met en évidence les tensions entre production, industrie et distribution. Curieusement dans nos sociétés d’abondance, la vieille peur des pénuries alimentaires resurgit à la première occasion et on en serait presque à stocker du sucre ou de l’huile. En réalité le contenu agricole de notre panier alimentaire n’a jamais été aussi faible et cela est encore plus vrai de notre budget alimentaire (en tenant compte de la restauration hors foyer). La traduction, en termes d’inflation, des hausses de prix agricoles sera limitée et ne devrait pas à priori inquiéter Jean Claude Trichet. Néanmoins les tensions seront sensibles en particulier en ce qui concerne l’élevage intensif (porcs et volailles) qui subit de plein fouet la hausse du prix des aliments du bétail sans pouvoir pour autant la répercuter sur le prix du porc ou du poulet. Dans un pays comme la France, ces hausses font surtout éclater au grand jour le malaise existant presque à tous les stades des filières industrielles et commerciales, l’absence de confiance entre les acteurs et le climat délétère qui préside aux négociations de prix.

Paradoxalement c’est en Chine, toujours à la limite de la surchauffe économique que la hausse des prix agricoles risque d’avoir les conséquences les plus fortes en termes d’inflation mais surtout en termes de coûts alimentaires pour les plus pauvres.

 

 

Les quelques mois à venir jusqu’à la nouvelle campagne dans l’hémisphère Nord (Juillet) resteront très tendus sur des marchés nerveux même si on peut penser que la plupart des grands importateurs ont à l’image de l’Egypte ou de l’Algérie « couverts » leur approvisionnements. Ensuite tout dépendra de la production 2011/2012, de la situation en Russie notamment, des surfaces ensemencées en maïs ou en soja aux Etats-Unis, du climat et des hommes un peu partout. Souhaitons que la campagne à venir permette de reconstituer les stocks des grands exportateurs et que les marchés relâchent donc leur pression. Mais souhaitons aussi que 2011 ne passe pas à la trappe aussi vite que 2008, que le monde une fois de plus n’oublie pas ses paysans. Car, demain - et c’est là notre seule certitude -  le monde aura encore faim !

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lun.

07

févr.

2011

de 1848 à 2011, histoires de crises agricoles

« La pénurie alimentaire se fit sentir dès le printemps. En chaque pays le prix du blé enfla : en France l’hectolitre qui valait 17 francs 15 monta à 39 francs 75 et même à 43 francs à la fin de l’année… La crise des subsistances se traduisit aussitôt par des désordres populaires… »  Ainsi l’historien Charles Pouthas décrivait-il la situation agricole européenne entre 1847 et 1848. Quelques semaines plus tard toute l’Europe s’embrasait et l’ordre absolutiste mis en place au lendemain du traité de Vienne et dont la Sainte Alliance était garante s’effondrait. Parti d’Italie, le vent de révolte gagnait la France puis Vienne et tout l’empire austro-hongrois et bientôt les états allemands, la Belgique et même la Suisse. De Février à Mai 1848, la monarchie française s’écroula avec l’abdication de Louis Philippe, Metternich dut quitter le pouvoir à Vienne, l’Allemagne se dota à Francfort d’un premier parlement… « La révolution de 1848 a fait table rase du passé. L’édifice politique, national ou démocratique, est encore à bâtir mais les constituantes sont partout à pied d’œuvre ».

Toutes choses égales par ailleurs c’est de ce « printemps des peuples » que se rapproche le plus l’ « hiver arabe » que nous vivons aujourd’hui avec la même propagation révolutionnaire de Tunisie en Egypte puis au Yemen, en Jordanie…

 

Certes il n’y avait en 1848 ni internet ni réseaux sociaux, mais l’information circulait déjà tout aussi vite : la nouvelle de la chute de Louis Philippe fait tomber Metternich tout comme celle de Ben Ali ébranle Moubarak. Mais ce qui frappe tant l’historien que l’observateur c’est le rôle joué dans les deux cas par les crises  agricoles et la hausse des prix alimentaires.

L’Europe continentale était en 1848 loin de toute autosuffisance agricole. Pour nourrir les villes il fallait importer d’Amérique et de Russie et la seule arme dont disposaient les gouvernements était celle des droits de douane qui renchérissaient encore les prix à la consommation. La dernière étincelle qui embrasa l’Europe à la fin de 1847 fut bien d’origine agricole.

La situation du monde arabe en 2011 est à peu près comparable. Pris en bloc, du Maroc au Golfe arabo-persique il s’agit de l’une des principales régions importatrices de la planète qu’il s’agisse de céréales (10 millions de tonnes de blé pour l’Egypte, 5 pour l’Algérie et l’Iran, 3 pour le Maroc et l’Irak, 7 millions de tonnes d’orge pour l’Arabie Saoudite…), de sucre, d’huiles, de volailles ou de viande bovine. La plupart des états, à l’exception du Maroc y ont abdiqué toute forme de politique agricole et dépendent des importations pour l’approvisionnement de leurs villes, d’Alger au Caire, de Ryad à Damas. Avec un peu de pétrole on peut acheter du blé, de l’huile ou du sucre… Malgré tout, mal anticipée, la hausse des prix agricoles mondiaux du second semestre 2010 s’est traduite par des tensions au niveau des consommateurs. Il n’y eut pas vraiment d’émeutes de la faim mais des manifestations contre la vie chère.

 

Comme en 1848, le mécontentement fit le reste. Bien sûr la situation est différente selon qu’un pays peut payer ses importations avec la manne pétrolière ou qu’il n’a plus les moyens de les subventionner : les deux maillons les plus faibles – Tunisie et Egypte – n’ont pas de pétrole alors qu’à Alger, à Tripoli, à Ryad ou dans le Golfe soyons sûr que les gouvernements en place ont tout fait pour maintenir aux plèbes urbaines leur pain quotidien. C’est la une manière aveugle d’acheter l’avenir mais c’est ainsi qu’ont toujours procédé les monarques vieillissants.

En 1848, le Tsar sauva l’empire autrichien tandis que la Prusse s’imposait en Allemagne et que de la République française allait naître le Second Empire. En 2011  les Etats-Unis et l’Europe n’osent intervenir. Souhaitons à cet « hiver arabe » de mieux se terminer que le printemps de 1848 et puis surtout retenons une fois encore la leçon agricole qui frappe le monde cent soixante ans plus tard.

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